CHAPITRE II.
Des sciences, des arts et des lettres pendant la révolution, et de son influence sur leurs développemens.—Du Théâtre-Français en général, et particulièrement de Molé.
Quelques considérations sur cette partie de l'histoire de l'esprit français pendant la révolution me semblent nécessaires au complément de la récapitulation que j'ai entreprise. Un chapitre donc sur cet objet.
Poussées depuis quelque temps par des hommes supérieurs dans des routes nouvelles, les sciences étaient en progrès lorsque la crise de 1789 vint donner une nouvelle activité au génie humain. Dans le conflit qui divisait la société française, dans cette guerre que les nouveaux intérêts livraient aux intérêts anciens, les savans ne sont pas demeurés neutres; cependant la passion avec laquelle la plupart prirent parti dans cette grande querelle ne fit pas diversion à leurs travaux. En épousant des opinions politiques, ils ne firent pas divorce avec les sciences qu'ils affectionnaient; bien plus, ils les cultivèrent avec une ardeur accrue par l'espérance d'en faire des appuis à la cause qu'ils embrassaient. Comme Archimède, aveugles et sourds en apparence au milieu des scènes turbulentes dont ils étaient entourés, et s'isolant dans la patrie pour la mieux servir, c'est à pourvoir aux besoins toujours renaissans et toujours croissans que cette crise si compliquée dans ses effets créait à l'Etat, qu'ils appliquaient l'effort de toutes leurs facultés.
Que de reconnaissance la France ne leur doit-elle pas! Les Berthollet, les Monge, les Fourcroi, les Chaptal, n'ont peut-être pas eu moins de part aux triomphes de nos armes que les militaires qui ont employé avec tant d'habileté pour notre défense les nouveaux moyens de destruction que l'activité de nos fabriques fournissait à nos inépuisables arsenaux.
Quelques savans avaient même conservé un tel sang-froid au milieu de ces circonstances terribles, que, soumettant au calcul leurs résultats, comme on y soumet celui d'une guerre, ou d'une contagion, ou de tout autre fléau, ils en raisonnaient comme d'un fait absolument étranger à leur siècle. «Z'ai fait, disait un mathématicien qui substituait toujours le z au j, et au ch le s, z'ai fait le relevé des états de mortalité des années 1793 et 1794; eh bien! comparaison faite de ce relevé avec celui des années précédentes, ze n'ai pas vu entre eux une grande différence depuis l'établissement du tribunal révolutionnaire. Défalquons du nombre des condamnés ceux qui seraient morts de vieillesse, de maladie ou d'accident, et vous verrez que l'influence de ce tribunal sur la mortalité se réduit presqu'à rien.»
L'homme qui parlait ainsi a pu continuer ses travaux pendant les années en question. S'il n'était très-sensible, c'était toutefois un fort bonhomme. Personne n'en doutera quand j'aurai nommé Lagrange.
Peut-être dira-t-on le contraire d'un homme qui, au sujet du même tribunal révolutionnaire, devant moi, peu de jours après l'exécution de Camille Desmoulins, disait en soupirant: «On ne fait pas la moisson sans faucher quelques fleurs.» C'est dans ce madrigal qu'il y a de la cruauté. Il n'appartient pas toutefois à un savant, mais à un chansonnier, ce qui n'est pas absolument la même chose; il appartient à l'auteur du Congrès des rois, opéra comico-politico-satirique[23], qu'on représentait alors au théâtre de la rue Favart, ouvrage d'un nommé Artaud, qu'il ne faut pas confondre avec le traducteur du Dante et le commentateur de Machiavel, homme honorable à tous les titres.
Lagrange, sans excuser le fait, n'y voyait qu'un problème de statistique. La nature de son esprit le portait à ne juger des choses que dans leurs rapports avec la science. Napoléon, qui aimait qu'on crût en Dieu, lui demandant un jour ce qu'il pensait de Dieu: «Zolie hypothèse! elle explique bien des soses», répondit le mathématicien[24].
Si la révolution eut quelques obligations aux savans, les savans doivent aussi quelque reconnaissance à la révolution. Exceptons-en un envers qui elle fut atroce et absurde, et c'était non seulement le plus illustre, mais le plus utile de tous, exceptons-en Lavoisier: ne sont-ils pas arrivés tous, par elle, aux honneurs et à la fortune?
Les arts non plus n'ont pas eu à se plaindre de la révolution. La cause en est simple: c'est qu'elle n'a jamais eu à se plaindre d'eux, c'est qu'elle n'avait pas lieu de les craindre. Quel mal pouvaient lui faire la peinture, la sculpture? Un tableau, une statue parlent à tous les yeux, il est vrai; mais encore les idées qu'expriment une statue, un tableau, ne peuvent exercer de l'influence sur la multitude qu'autant qu'elles lui sont offertes par l'exposition des originaux, ou que ces statues et ces tableaux sont multipliés par des copies. Or le gouvernement révolutionnaire n'était rien moins que tolérant sur cet article. Courtois d'ailleurs, si ce n'est libéral envers les artistes, qui pour la plupart le servaient par enthousiasme plus que par calcul, à défaut de travaux il leur prodiguait des éloges et des distinctions. Pour l'amour-propre cela équivaut presqu'à de l'argent. Ces encouragemens, au reste, n'ont pas été moins féconds que l'argent même. C'est pendant cette époque que Gérard, Girodet, Gros et Guérin, élèves de David, de Vincent et de Renaud, exposèrent les essais qui annoncèrent des rivaux à leurs maîtres, et des continuateurs à la gloire de l'école française, dont le caractère avait été régénéré surtout par le pinceau si correct et si chaud à qui elle doit les Horaces et le Brutus.
D'habiles sculpteurs cependant achevaient, poursuivaient ou commençaient leur carrière. Si Julien, Pajou, Houdon, touchaient à l'âge du repos, ils étaient dans toute l'activité de leur talent, Cartelier, Moette, Rolland, Espercieux[25], et ce Chaudet si habile à faire penser, à faire pleurer le marbre, à qui l'antiquité même n'a pas prêté une expression plus naïve.
Par une cause à peu près semblable, cette époque ne fut pas moins favorable à la musique qu'elle ne redoutait pas non plus. N'exprimant rien d'elle-même, et n'étant que le commentaire d'une pensée ou d'un sentiment, c'est du thème auquel on l'applique et à qui elle prête quelquefois une expression si vive, si puissante, que la musique tire sa valeur positive. Il suffit, pour se la rendre utile, de lui fournir ce thème. La révolution n'y vit donc qu'un utile auxiliaire. Aussi l'a-t-elle associée à ses exploits politiques comme à ses exploits militaires, et à ses solennités comme à ses conquêtes; aussi la faisait-elle marcher en tête des colonnes qui traversaient Paris pour renverser le pouvoir dominant, comme en tête des bataillons qui traversaient l'Europe dans tous les sens, et devant lesquels s'ouvrirent toutes les capitales: est-il au monde un écho qui n'ait répété les refrains de la Marseillaise et du Chant du Départ?
La révolution montra même, pour l'enseignement de la musique, une sollicitude qu'elle n'avait conservée pour celui de quelque autre art que ce fut. C'est de son sein qu'est née cette école qui jusqu'alors avait manqué à la France, le Conservatoire de Paris, institution dont la direction fut confiée à M. Sarrette[26], institution rivale des plus célèbres écoles d'Italie, et qui, dès son origine, atteignit le haut degré de perfection qu'elle n'a pas même perdu sous la restauration.
La révolution donna à cet art un caractère plus mâle et plus fier. De l'âge pastoral auquel il avait semblé appartenir essentiellement jusque-là, il passa dans l'âge héroïque; aux chants naïfs et spirituels, mais un peu mous de Monsigny, de Desaide, de Daleyrac, de Grétry, se mêlèrent les accens si vigoureux, si graves et si passionnés de Berton, de Le Sueur, de Chérubini, et de ce Méhul dont le nom se lie à tous nos triomphes.
Ce caractère renouvela notre musique dramatique. Par une fusion du système allemand et du système italien, sans rien perdre de son esprit, la musique française acquit une énergie et une grâce qui n'avaient été réunies antérieurement que dans les opéras de Gluck; heureuse fusion qui ouvre aux productions de notre école les principaux théâtres de l'Europe, qu'elle partage aujourd'hui avec celles des deux écoles dont elle a su concilier le génie avec celui qui lui était propre! À parler franchement, c'est de cette époque seulement que la France a une école de musique.
Les gouvernemens révolutionnaires ne furent pas si bienveillans pour les lettres. Mais, à la vérité, elles n'avaient pas été aussi complaisantes pour eux que les arts, et il était plus facile de les faire taire que de les faire parler.
Les progrès des lettres répondirent-ils à ceux des arts? Quelle influence la révolution a-t-elle exercée sur elles? Quand s'est-elle fait sentir? C'est ce qu'il nous reste à examiner.
Consacrée presque exclusivement à la politique, si féconde qu'elle ait été alors, la littérature proprement dite a produit peu d'ouvrages dont l'intérêt ait survécu à la circonstance dont ils sont nés. Des théories plus ou moins heureuses sur les gouvernemens, des opinions plus ou moins extravagantes, exposées avec plus ou moins d'éloquence, telles sont les productions littéraires les plus remarquables de cette époque, qui fut moins celle de la méditation que celle de l'improvisation, et qu'a remplie presque tout entière une polémique étrangère aux lettres, polémique furibonde dans laquelle se fit surtout remarquer La Harpe.
Cette époque ne fut pas sans influence sur la langue; mais il ne faut pas trop s'en applaudir. De là date l'invasion de tant d'expressions vicieuses, de tant de locutions barbares qui, de la tribune législative, à qui toutes les provinces fournissaient des parleurs, et où l'on parlait tous les jargons, sont passées dans la langue usuelle, qui, comme notre monnaie, s'appauvrissait en raison de ce qu'on multipliait ces prétendues richesses auxquelles la révolution donnait, comme aux assignats, un cours forcé.
Ce qu'il y a de plaisant, c'est que, prenant du dévergondage pour du génie, et des arguties pour des raisonnemens, ces orateurs et ces écrivains se donnaient pour des écoliers de Rousseau ou de Montesquieu.
La plupart des poëtes qui cependant écrivaient alors était bien plus positivement de l'école de Voltaire.
Ce grand homme a, comme on sait, deux manières très-distinctes. Simple et sans prétention, mais non sans élégance, abondante en esprit qu'elle rencontre sans paraître le chercher, et qui semble moins appelé dans le sujet que produit par le sujet où jamais il ne brille aux dépens de la raison, l'une caractérise ses poëmes philosophiques et ses poésies légères, qui sont des poëmes philosophiques aussi; l'autre, noble, élevée, mais non pas ampoulée, solennelle, mais non pas emphatique, naturelle, mais non pas vulgaire, naturelle jusqu'au sublime, car si le sublime est hors du vulgaire, il n'est pas hors de la nature; l'autre, dis-je, caractérise ses tragédies et la plus sérieuse de ses épopées.
Chacune de ces manières se retrouve, du plus au moins, dans les compositions des deux écoles que Voltaire a fondées par son exemple.
Parny dans ses poëmes, Andrieux dans ses contes, Chénier dans ses satires, reproduisent quelquefois la première jusqu'à faire illusion: quant à la seconde, on la retrouve dans presque toutes les tragédies qui ont été accueillies de 1789 à 1800, et particulièrement dans celles de Chénier.
À côté de cette double école, où l'on ne pouvait pas réussir sans esprit, subsistaient cependant des écoles fondées par des hommes d'un talent supérieur, mais où l'art de revêtir d'expressions brillantes des idées communes suffisait pour obtenir du succès; telle était l'école de Delille, père du poème descriptif, genre qu'il a enrichi de plus d'un chef-d'oeuvre; telle était l'école de Le Brun, le Pindarique, qui, parfois sublime et quelquefois emphatique dans ses chants nationaux, n'a guère produit, même dans Thomas Desorgues, que des imitateurs de son emphase; telle était enfin l'école de Dorat, de laquelle Dumoustier n'eut pas le temps de se détacher, et dont Vigée, qui croyait imiter Gresset, prolongea la durée, école dont l'afféterie contrastait si singulièrement avec l'âpreté des circonstances, et qui n'en a pas moins fourni dans un soi-disant Dorat un panégyriste à Marat.
Au reste, cette période pendant laquelle Delille, qui ne se reposait pas, n'a rien publié, fut plus féconde en poëmes dramatiques qu'en poëmes de tout autre genre. Ce n'est pas toutefois pendant sa durée que dégénéra cette branche de notre gloire littéraire. Plus énergique et plus virile, la tragédie apprit alors à marcher avec plus de liberté vers un but plus utile; traitant de préférence les sujets qui se rattachaient aux premiers intérêts sociaux, les discutant par des actions et par les discours, et faisant du plus noble des amusemens un moyen d'enseignement public, les poëtes tragiques élargirent à cet effet le cercle un peu étroit où l'on s'obstinait depuis deux siècles à les emprisonner; ils reculèrent les limites que d'Aubignac et autres avaient données au génie de Corneille. Mais remarquez qu'en abrogeant des lois imposées par la pédanterie et maintenues par le préjugé, ils respectèrent celles qui émanaient de la raison et qui reposaient sur la morale.
Les tragiques grecs leur parurent des modèles préférables aux tragiques espagnols ou anglais, et les drames de Sophocle et d'Euripide à ceux de Calderon et de Shakespeare.
Un homme qui avait plus de génie que de raison, Ducis, fit à la vérité plusieurs emprunts au théâtre anglais. Il lui emprunta les sujets ou plutôt les titres de quelques uns de ses ouvrages[27]; mais encore n'importa-t-il pas sur notre théâtre le système anglais, mélange de tous les tons, de tous les styles, de tous les sentimens, de toutes les moeurs, qui caractérise particulièrement les drames de Shakespeare; chaos que celui-ci rachète à force de sublime, mais qui ne constitue pas le sublime, comme voudraient le faire croire quelques fanatiques qui n'admettent plus d'autre modèle; chaos malgré lequel, et non par lequel il s'élève aussi haut que qui que ce soit, quand il s'élève, mais alors il est inimitable.
C'est ce dont quantité de gens ne sont pourtant pas encore persuadés. Malgré le peu de succès de certaines tentatives, ils prétendent nous mettre au Shakespeare pour tout régime, et ne se lassent pas de faire du Shakespeare. Leur prétention, soit dit entre nous, me rappelle celle d'un chimiste qui s'occupait aussi de nos plaisirs, et dans le temps où le café nous manquait, voulait remplacer cette denrée exotique par une production indigène. «Recueillez, disait ce bon Cadet de Vaux, la graine de l'iris des étangs (pseudo acorus), lorsqu'elle est parfaitement mûre, puis, après l'avoir torréfiée et réduite en poudre, faites-la infuser dans de l'eau chaude et passez-la ensuite à la chausse; vous obtiendrez ainsi une décoction qui aura la couleur et l'amertume du café, ce sera du café, à l'arôme près.» Ainsi font les gens en question; ils nous donnent du Shakespeare, au génie près.
Ces tentatives sembleraient un effet de la révolution: on y retrouve son caractère. Remarquons toutefois que c'est après plus de vingt ans, bien plus, après la contre-révolution, ou après la restauration, si l'on veut, que cet effet de la révolution s'est manifesté, et qu'il appartient à des esprits qui n'étaient rien moins que révolutionnaires.
Voyons-y moins l'influence de la révolution que celle des littératures étrangères et des habitudes contractées par tant de Français portés ou déportés dans toutes les parties de l'Europe, soit par les proscriptions, soit par nos victoires; voyons-y surtout la conséquence de ce besoin de faire du nouveau, besoin qui s'empare si facilement des jeunes esprits, et qui, s'il est un principe de perfection dans les arts, est aussi pour les arts un principe de dégénération, quand, ne pouvant faire mieux que le mieux, le génie lui-même veut faire autrement. Ne touchons-nous pas à l'époque d'une révolution de ce genre? Il ne serait pas difficile de le démontrer. Mais ce n'est pas ici que je veux traiter la question; j'écris en ce moment l'histoire de ce qui a été, et non de ce qui est et de ce qui sera.
Pour compléter, cette histoire des arts pendant la période dont nous nous occupons, il me reste à parler des acteurs.
Le Théâtre-Français étant le seul qui se rattache essentiellement à la littérature, que les autres me pardonnent de ne m'occuper ici que de lui. Il était riche au temps où Talma entrait sur la scène, où Larive, que je suis loin de lui donner pour rival, n'en était pas tout-à-fait sorti, où l'on y voyait journellement Saint-Prix, Saint-Phal, Dugazon, Dazincourt, Michot, les deux Baptiste, sujets qui eussent été remarqués dans les jours les plus brillans de la Comédie-Française comme des acteurs d'un talent rare; et où l'on y voyait aussi Monvel et Grandménil, acteurs du premier ordre.
C'étaient encore des acteurs de premier ordre que Molé et Fleury, qui se montrèrent si différens l'un de l'autre en se montrant l'un et l'autre supérieurs dans les mêmes rôles.
Ne se réservant du premier emploi dans le haut comique que les rôles où la jeunesse n'était pas d'absolue nécessité, tels que l'Alceste dans le Misantrope de Molière et l'Alceste dans le Philinte de d'Églantine, et s'emparant de certains rôles d'une physionomie originale dans un emploi qui n'exige pas absolument la décrépitude, tels que le Bourru bienfaisant et le vieux Célibataire, Molé avait trouvé le moyen de se renouveler et de prolonger long-temps encore sa carrière dramatique; aussi est-il resté au théâtre jusqu'à son dernier moment.
Il est des rôles où personne n'a pu le remplacer, mais il en est aussi où personne n'a voulu le remplacer: ce sont ceux qu'il accepta dans le violent et long accès de fièvre révolutionnaire dont il fut saisi dès 1789, et particulièrement le rôle de Marat, qu'il n'eut pas honte, si ce n'est horreur, de jouer dans une pièce composée en honneur de ce misérable dont il préconisait les doctrines, complaisance qui mérita à ce ci-devant comédien du roi l'ignominieuse faveur d'être excepté de la proscription dont ses camarades furent frappés.
Ceci me remet en mémoire un trait qui fait connaître tout ce qu'il y avait d'inconséquence dans la tête de ce vieil écervelé. Sous le consulat, n'eut-il pas l'idée de remettre au théâtre, à l'occasion d'une représentation annoncée à son profit, la Partie de Chasse, où lui, qui avait joué Marat, devait jouer le bon Henri? et ne se récria-t-il pas contre le gouvernement qui ne crût pas devoir permettre une représentation si propre à réveiller des souvenirs dangereux? Cette prétention lui attira ce madrigal, que je crois inédit:
Depuis trente ans, cher aux Français,
Cher à Thalie, à Melpomène,
Molé, sur l'une et l'autre scène,
Marche de succès en succès:
Des passions de tous les âges
Reproduisant les mouvemens,
Il sait prendre tous les visages
Et feindre tous les sentimens:
Roscius de notre théâtre,
Acteur vraiment universel.
Il fut tout aussi naturel
Dans Marat que dans Henri-Quatre.
Encore un trait de ce faquin-là. Il avait été nommé membre de l'Institut, section de déclamation, car il y avait dans l'origine une section de déclamateurs à l'Institut. Se prévalant de cela pour traiter d'égal à égal avec quelque membre de l'Institut que ce fût, il écrivit un jour à Chaptal, ministre de l'intérieur, pour lui recommander je ne sais quel comédien de province, et terminait par ces mots sa lettre qui commençait par citoyen ministre: «Si vous ne pouviez faire pour lui ce que je vous demande, veuillez, mon cher confrère, le recommander à notre confrère le premier consul.» La lettre a passé par mes mains.
Parlerai-je des femmes? Dans la tragédie, je n'ai rien à ajouter à ce que j'en ai dit, sinon que le débit asthmatique de Mlle Sainval, qui ne manquait pas de sensibilité, ne me plaisait guère plus que la voix rocailleuse de Mlle Raucourt, qui ne manquait pas d'énergie, et que la déclamation emphatique et lourde de Mme Vestris, qui manquait de l'une et de l'autre.
Quant aux actrices comiques, il y en avait de charmantes; nommer Mlle Joli, Mlle Devienne, Mlle Vanhove, c'est le prouver. Mais aucune ne pouvait être comparée à Mlle Contat: Mlle Mars n'était pas encore au théâtre.
CHAPITRE III.
État de la France en 1799 (an VII de la république).—Bonaparte revient d'Égypte.—Dîner chez le directeur Gohier.—Voyage à Mortfontaine.
Depuis le départ de Bonaparte, la prospérité de la France n'avait fait que décroître; quoiqu'il y restât encore des hommes d'un grand talent et de grandes ressources, il semblait qu'il eût emporté avec lui la fortune de la république. Rallumée avec une fureur nouvelle par la plus odieuse violation du droit des gens, le lâche assassinat de nos ministres au congrès de Rastadt[28], la guerre ne lui était rien moins que favorable. L'armée d'Italie avait porté les trois couleurs aux extrémités de la péninsule. À Rome, à Naples, des républiques avaient été installées. Mais comme l'armée ne se recrutait pas en raison de l'étendue qu'elle embrassait, et qu'elle occupait plus de pays qu'elle n'en pouvait garder, il lui fallut abandonner ses conquêtes dès que Suvarow eut pénétré dans l'Italie supérieure que la cupidité des administrateurs français avait désarmée. Dans ses batailles de Cassano, de la Trébia, de Novi, les Français avaient reconquis leur gloire mais non pas la victoire. Après avoir perdu successivement Vérone, Milan, Alexandrie, Turin et Mantoue, il ne leur restait plus au-delà des Alpes que Gênes, sous le canon de laquelle les débris de l'armée de Naples couraient se réunir aux débris de l'armée de Lombardie.
D'autre part, après les journées de Pfullendorf et de Stokach, Jourdan avait été obligé de repasser le Rhin.
Masséna soutenait, à la vérité, en Suisse les efforts des Autrichiens; mais pourrait-il résister long-temps à leurs forces, appuyées de celles des Russes en marche pour les rejoindre?
Brune tenait en échec 20,000 Anglais débarqués en Hollande; mais que deviendra-t-il s'ils reçoivent les renforts qu'ils attendent?
Telle était au mois d'août 1799 la position de la France à l'extérieur. À l'intérieur elle n'était pas moins déplorable; la guerre ne nourrissant plus la guerre, les contributions levées en Italie et en Suisse ayant été dévorées par l'expédition d'Égypte, et la ressource que l'on trouvait dans les émissions d'assignats n'existant plus, il avait fallu chercher un moyen de subvenir aux besoins de l'Etat. On avait eu recours, à cet effet, à un emprunt forcé, au remboursement duquel on affectait les biens nationaux non vendus, mode d'emprunt, mode de remboursement également odieux à la majorité des prêteurs.
Cependant on avait décrété la loi des otages, loi par laquelle les familles se trouvaient responsables dans leurs biens et dans leurs personnes de la conduite des émigrés ou des révoltés qui leur appartenaient. Ces mesures semblaient d'autant plus annoncer le retour du régime de la terreur, que les jacobins, plus ardens que jamais, avaient rouvert leur club au manége.
Odieux à ceux qui le soupçonnaient d'incliner vers ce système, méprisé de ceux qui le croyaient inepte à le combattre, et déconsidéré par l'élimination de plusieurs de ses membres successivement détrônés par les factions, le Directoire sentait de jour en jour s'évanouir l'autorité qu'il avait reconquise par la révolution du 18 fructidor. Les républicains, qui voyaient avec jalousie le règne de cinq hommes sortis de leurs rangs, les royalistes qui ne souffraient qu'avec indignation qu'au roi qu'ils regrettaient on eût substitué cinq bourgeois, trouvant les uns qu'on avait fait trop, et les autres trop peu pour la royauté, appelaient également de tous leurs voeux la chute du Directoire qui, détesté de tout le monde, n'était plus redouté de personne.
Aussi cette chute, qui devait entraîner celle du système dont il faisait partie, était-elle généralement tenue pour certaine; on parlait hautement du système qui lui serait substitué. Je me mêlais peu d'affaires publiques depuis le départ du général Bonaparte; ne courant pas après les nouvelles, je ne les connaissais guère que lorsqu'elles venaient me chercher. Quelques mois avant l'établissement du consulat, j'eus pourtant révélation du projet de constitution dont il faisait partie. M. Jarry de Manci, qui était, me disait-on, en relation avec Sieyès, me l'avait développé tout entier à Migneaux, château situé auprès de Poissy, et appartenant à M. Décréteaux, chez qui je me trouvais avec M. Roederer. Par cette constitution, où, autant qu'il m'en souvient, la confection de la loi était confiée à peu près comme dans la constitution de l'an VIII, à un tribunat et à un corps législatif qui la discutaient contradictoirement devant un autre corps qui la votait, le pouvoir exécutif était exercé par deux consuls, l'un chef de l'armée, l'autre chef du gouvernement, tous deux élus pour un temps par un sénat, dit conservateur, lequel était présidé par un grand électeur, magistrat inamovible, personnage le moins actif de la république, quoiqu'il en fut le plus important. Les attributions de ce grand électeur étaient singulières; il n'avait aucune part au gouvernement, mais par un acte de son autorité les consuls pouvaient être révoqués sans qu'il fût tenu de s'expliquer sur les motifs qui le portaient à provoquer cette mesure, par suite de laquelle déclarés inhabiles à toute autre fonction que celle d'électeur, ils entraient dans le sénat qui les absorbait pour toujours; combinaisons qui avaient pour but de concilier les intérêts de la liberté avec les devoirs de la reconnaissance. Le consul ou les consuls absorbés étaient alors remplacés par des individus choisis dès long-temps, bien que ce choix ne fût connu ni d'eux, ni du public, ni du sénat lui-même; car aussitôt après l'élection des premiers consuls on devait procéder à l'élection de leurs successeurs, mais par un scrutin qui resterait dans l'urne électorale, espèce de tire-lire qu'on ne briserait qu'au moment où on aurait intérêt à faire le dépouillement des votes, et on en devait user ainsi immédiatement après l'installation de chaque consul. C'est en conséquence de cette action conservatrice de la constitution, que ce sénat avait reçu son nom.
Je ne sais si ce projet formé d'emprunts faits aux républiques anciennes, combinés avec des idées nouvelles, aurait rempli l'attente de son auteur et concilié l'empire avec la liberté; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'on songeait à en faire l'essai à l'époque où Joubert fut envoyé en Italie, d'où l'on espérait qu'il reviendrait victorieux; et que ce général, qui alliait les vertus d'un républicain aux talens d'un capitaine, était désigné pour remplir les fonctions de consul militaire dans cette constitution. Le consul civil n'eût pas été difficile à trouver; quant au grand électeur, chacun l'a nommé. La mort de Joubert fit tout ajourner.
Quelques mois plus tard ces désignations furent reproduites dans une constitution nouvelle; mais elles s'appliquèrent à des institutions qui fortifièrent un pouvoir d'une tout autre nature, le pouvoir même que ces institutions avaient dû modifier. Bonaparte, trouvant cette organisation toute faite, l'appropria à son gouvernement, en la faisant plier à ses intérêts, comme un habit fait pour autrui qu'on ajuste à sa taille.
Accablé de revers, le gouvernement directorial s'écroulait donc sous le poids de la haine et du mépris, quand immédiatement après la victoire d'Aboukir, apprenant l'état où se trouvait la France, Bonaparte prit la résolution d'y revenir[29]. Mais pendant les cinquante jours qu'il mit à traverser la Méditerranée, la victoire revenait à nos étendards. La brutale présomption de Suvarow se brisait contre le génie et l'audace de Masséna, et en Hollande l'impéritie du duc d'Yorck battu deux fois, quoiqu'avec des forces supérieures, capitulait avec la fortune de Brune.
La nouvelle du retour de Bonaparte fut reçue néanmoins comme si la
France ne pouvait être sauvée que par lui: le souvenir de ses exploits
passés éclipsant des victoires toutes récentes, il fut accueilli en
France comme un sauveur; il fut reçu à Paris en triomphateur.
Il ne se trompa point sur les sentimens qu'exprimaient les acclamations qui s'étaient élevées sur son passage depuis Fréjus jusqu'à la capitale. C'était surtout contre les ennemis du dedans que la population tout entière lui demandait son appui. Ce qu'il n'avait pas cru devoir faire avant son départ pour l'Égypte, on le sommait de le faire à son retour, que cette résolution justifiait.
N'imaginant pas que la consigne sanitaire pût avoir des complaisances même pour lui, et calculant sa marche d'après les probabilités générales, je ne m'attendais pas à le revoir avant trois semaines, quand j'appris par la voix publique qu'il était arrivé dans sa maison rue de la Victoire. J'v courus. Je l'embrassai si cordialement que, malgré son sang-froid, il ne put s'empêcher de répondre par un témoignage pareil à ce témoignage d'affection. Puis, en souriant: «Eh bien! monsieur le déserteur, qu'êtes-vous donc venu chercher à Paris?—Moins de gloire que vous, général, mais enfin un succès»; et je lui remis un exemplaire des Vénitiens. «Vous trouverez là, ajoutai-je, une lettre que je vous ai adressée dans le désert, et que vous pourriez bien n'avoir pas reçue. Ayez la bonté de la lire. Vous y verrez quels ont été mes sentimens.—Je ne l'ai pas reçue en effet. Je la lirai dès ce soir. Venez déjeuner demain à la Malmaison. Vous trouverez ici une voiture qui vous conduira. Nous partons à dix heures précises.»
Dix heures! c'était alors matin pour moi. Je n'allai pas à la Malmaison, mais je me promettais d'aller voir le général à son retour, qui devait avoir lieu le lendemain. Le lendemain, dès le matin, on me remit un billet contenant ce qui suit, et qu'apportait un gendarme dont l'apparition ne laissa pas de jeter quelque effroi dans ma maison:
«Le président du Directoire invite le citoyen Arnault à venir dîner aujourd'hui au Luxembourg à six heures. Il y trouvera quelqu'un de sa connaissance. Le président du Directoire compte sur le citoyen Arnault, et lui renouvelle l'assurance de son attachement.
«GOHIER.»
J'avais rencontré Gohier à la société philotechnique, dont il était membre, et où il n'avait pas cessé de venir depuis son élévation. Comme il m'avait témoigné quelque amitié, et qu'au fait c'était un fort brave homme, j'avais cru devoir y répondre. J'avais été le voir une fois, non parce qu'il était, mais quoiqu'il fut directeur, mais je n'avais jamais mangé chez lui. Substituant le pluriel au singulier, je crus qu'il m'annonçait que je dînerais avec l'élite de notre commune société. Quelle fut ma surprise et ma satisfaction de trouver au lieu de cela dans le salon de ce cinquième de roi le général Bonaparte!
Peu après arriva Sieyès. Des députés, des militaires, et quelques savans, voilà les autres convives. À table, Bonaparte n'était séparé de Sieyès que par la maîtresse de la maison. Placé presque vis-à-vis d'eux, à coté de M. Français de Nantes, je les observais tout à loisir. Rien de plus froid que leur contenance respective. À peine échangèrent-ils quelques monosyllabes. Vers la fin du dîner survint le général Moreau. C'était la première fois que ces deux rivaux de gloire se rencontraient. Il y eut plus que de la politesse dans leurs démonstrations réciproques. L'estime qu'ils avaient l'un pour l'autre ou les ménagemens qu'ils croyaient se devoir mutuellement, s'y manifestèrent de la manière la plus prononcée. J'étais loin de penser, d'après ce que je voyais, que dans trois semaines Sieyès serait l'allié le plus actif de Bonaparte, et dans deux ans Moreau son plus mortel ennemi. Quant à Gohier, c'est surtout à sa politesse attentive qu'on reconnaissait en lui le maître de la maison. Il semblait plus fier de son hôte que de sa dignité; mais il avait je ne sais quoi de gêné dans ses manières. Bonaparte lui seul avait l'air d'être chez soi.
L'intervention de Moreau fit cesser les conversations particulières. Chacun se tut pour écouter celle qui s'éleva entre les deux premiers capitaines de l'époque, et dans laquelle ils développaient leurs théories. C'était l'entrevue de Sertorius et de Pompée. C'était une scène de Corneille.
Conformément à mes premières habitudes, j'allais presque tous les jours rue de la Victoire. «Quoi de nouveau? me disait le général dès qu'il me voyait.—Rien de nouveau, répondais-je, toujours mêmes plaintes, toujours mêmes reproches», et je lui répétais les propos de toutes les classes de la société, qui ne croyaient pas qu'il eût pu revenir en France pour autre chose que les délivrer d'un gouvernement dont elles avaient honte plus encore qu'horreur. «Chacun, ajoutais-je, répète ici ce qui vous a été dit sur la route depuis Fréjus jusqu'à Paris. Chacun vous adresse le même voeu, ou plutôt vous donne le même ordre.—Vraiment!» répliquait-il en riant; et il parlait d'autres choses.
Quinze jours s'étaient passés ainsi, quand Regnauld me proposa de venir avec lui voir Joseph Bonaparte à Mortfontaine. «Le général y sera, me dit-il; il a compris le cri public. Il voit que le Directoire est rejeté par la nation tout entière. Il est enfin résolu d'agir, et va là pour arrêter définitivement ce qu'il faut faire. Bernadotte y sera. Il convient que vous y veniez, ne fût-ce que pour qu'on sache qu'on peut compter sur vous.»
En effet, c'est dans les conférences qui eurent lieu pendant ce voyage que les bases de la révolution de brumaire furent jetées.
Un incident qui n'est guère connu aujourd'hui que de moi, incident assez semblable à celui qui fit échouer au moment où elle se dénouait la conspiration de Fiesque, pensa faire avorter celle-ci au moment où elle se formait. Le lendemain de notre arrivée, le général voulant parler avec Regnauld plus librement, lui proposa de venir se promener avec lui à cheval. Le général montait un peu en casse-cou. Comme ils revenaient à toute bride, le long des étangs, à travers les rochers, son cheval rencontre une pierre que le sable recouvrait, les pieds manquent au coursier, il s'abat, et voilà le cavalier lancé avec une violence effrayante à douze ou quinze pieds de sa monture. Regnauld saute à bas de la sienne, court à lui, le trouve sans connaissance. Plus de pouls, plus de respiration; il le croit mort. Heureusement il en fut quitte pour la peur. Après un évanouissement de quelques minutes, Bonaparte revient à lui comme on revient d'un rêve. Il n'avait ni fracture ni blessure, ni contusion même, et il le prouva en remontant en selle presque aussi lestement qu'il en était tombé. «Quelle peur vous m'avez faite, général!—C'est pourtant, cette petite pierre contre laquelle tous nos projets ont pensé se briser», dit Bonaparte en riant.
Cette petite pierre pensa changer le sort du monde.
«Joseph, ajouta Bonaparte, me ferait de la morale, s'il savait cela.
N'en parlez à personne.»
CHAPITRE IV.
Préliminaires du 18 brumaire.
Ici commence l'histoire de la conspiration qui amena cette révolution mémorable. Tout le monde en a écrit; mais tout le monde ne sait pas ce que ma position m'a mis à même de savoir. Je n'hésite pas à dire ce que j'en sais. Les détails que j'ai à raconter sont précieux, en ce qu'ils font connaître l'homme prodigieux qui dirigeait ce grand mouvement. C'est sur ceux-là surtout que j'insisterai.
Ce fait une fois reconnu, que Bonaparte devait ramasser le pouvoir échappé aux mains inhabiles entre lesquelles il était tombé, on reconnut aussi qu'il s'agissait autant de changer les choses que de changer les hommes, et qu'une constitution nouvelle devait, être substituée à celle dont l'insuffisance était si évidemment démontrée par quatre ans d'expérience, et qui devait être repoussée, ne fût-ce que parce qu'elle repoussait le seul homme qui pouvait sauver la France. On trouva en elle-même le moyen de la renverser. La prévoyance de l'homme a moins d'étendue encore que sa malice. Pas d'organisation sociale si bien combinée qui ne porte en elle-même le principe de sa destruction.
Une disposition de la constitution de l'an III autorisait le conseil des Anciens, en cas de danger pour la chose publique, à convoquer la législature hors de la capitale pour la soustraire à l'influence de la multitude, et à donner à un général de son choix le commandement des forces militaires qui se trouveraient dans le rayon constitutionnel.
On s'occupa d'abord à se créer dans les deux conseils une majorité favorable à l'application de cette mesure, qui semblait mettre le pouvoir entre les mains des législateurs, mais qui le mettrait réellement entre les mains du militaire sous la protection ou dans la dépendance duquel l'Etat se trouverait. Cela fait, l'adoption d'une constitution que le protecteur dicterait semblait devoir s'ensuivre sans difficulté, et l'on en avait une toute prête.
Il ne fut pas difficile d'obtenir l'assentiment des militaires pour une révolution préparée par des militaires, et qui semblait devoir leur assurer désormais la suprématie. Aussi, à quelques exceptions près, les généraux les plus renommés se précipitèrent-ils dans le complot. Quant aux législateurs et aux dépositaires de l'autorité civile, l'ascendant de Bonaparte et de Sieyès en détermina quelques uns; quelques autres obéirent aux rancunes de fructidor; beaucoup se laissèrent séduire par l'espérance d'occuper dans le nouvel ordre de choses des places importantes et stables; mais beaucoup plus encore se rallièrent à nous par le désir de mettre un terme aux désordres qui ruinaient la France en la déshonorant, et ce parti était nombreux, car il se composait de presque tous les propriétaires, de tous ceux enfin pour qui la liberté sans bornes n'était pas le premier des biens.
Les bases d'opération adoptées, on distribua les rôles entre les confidens de ce grand projet. Chacun fut chargé de le servir conformément à ses moyens et dans le cercle de ses relations; les uns de négocier avec les personnages dont le concours était reconnu nécessaire au succès de l'entreprise, les autres de préparer les écrits propres à éclairer l'esprit public, partie dans laquelle M. Roederer excellait. La rédaction des proclamations fut spécialement confiée à Regnauld qui m'associa à ce travail dans l'esprit duquel je composai même une chanson, car il faut des proclamations aussi pour les Halles; et c'est sous cette forme-là surtout qu'on se fait comprendre de la population qui fourmille là et dans les rues.
Quoique l'on ne procédât avec une grande circonspection et que l'on ne livrât à chaque affilié que la portion du secret dont il était indispensable de lui donner connaissance, le bruit qu'une nouvelle révolution se préparait se répandit bientôt; mais il était accueilli avec des témoignages d'approbation si évidens et si unanimes, que nous ne nous en inquiétions guère. Tout nous prouvait qu'en renversant le Directoire, c'était un besoin général qu'on satisfaisait, et que dans cette conspiration nous avions la France entière pour complice.
Tels étaient les bruits de Paris quand je reçus ainsi que Regnauld une invitation à dîner chez le ministre de la police, chez Fouché, qui depuis quelques mois remplissait cette fonction.
«Tous les deux! La chose est singulière», dis-je à Regnauld. Elle me parut bien plus singulière encore quand le général, à qui je racontai le fait, me dit en riant: «Allez-y, vous y trouverez des amis.» Dans le fait, j'y trouvai Roederer, Real, Chénier, l'amiral Bruéys et le général lui-même. Bref, le choix des convives était tel que sur vingt-quatre, il n'y avait guère que le ministre qui ne fût pas des nôtres, et que la liste des invités semblait être un extrait de la liste des conjurés.
«Si ce n'est pas un fait exprès que ceci, c'est l'effet d'un singulier hasard, dis-je à Regnauld; le beau coup de filet qu'il ferait, en fermant seulement ses portes.—Votre chanson est-elle faite? me dit quelqu'un qui s'était approché de nous; vous savez que nous touchons au dénoûment.—Une chanson pour un dénoûment de tragédie! c'est trop piquant pour que j'y manque.—Ne perdez donc pas de temps, car nous n'avons pas plus de quatre jours devant nous.»
Le dîner n'était pas un piége, peut-être même avait-il été donné dans un but tout contraire à celui qu'on aurait pu supposer. «J'ai voulu, dit le ministre au général, vous faire rencontrer ici les personnes qui vous sont le plus agréables.» Poussant la galanterie jusqu'à la recherche, il fit suivre le dîné d'un concert dans lequel Laïs et Chéron chantèrent des poëmes d'Ossian, mis en vers par Chénier, et en musique par Fontenelle[30]. Cette réunion, que Real égaya souvent par sa verve si spirituelle et si originale, n'eut rien de la gravité qui préside ordinairement aux banquets ministériels; à la liberté d'esprit qu'à l'exemple du général chacun montrait, on ne se serait pas douté qu'elle était formée de gens préoccupés d'intérêts si sérieux et engagés dans une entreprise si périlleuse.
«À demain soir, rue Taitbout (c'était là que demeurait le citoyen
Talleyrand): là, nous nous rendrons compte de ce que nous aurons appris,
et nous conviendrons de ce que nous aurons à faire», dit M. Roederer à
Regnauld et à moi quand nous nous séparâmes.
La sécurité que nous inspirait Fouché n'allait pas, au fait, jusqu'à nous faire négliger toute précaution vis-à-vis de lui. Nous étions convenus d'éviter de nous trouver ensemble chez le général dont la maison devait être observée. Mais nous pensions, la nuit une fois tombée, pouvoir, sans inconvénient, nous rendre séparément chez le citoyen Talleyrand.
En nous montrant prudens, nous ne faisions que suivre l'exemple du général. C'était tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre qu'il donnait ses rendez-vous. Au Théâtre-Français, par exemple, il eut une longue conférence avec Garat (non pas le chanteur), pendant qu'on représentait les Vénitiens; ce qui, à la vérité, me contrariait assez: ce n'était pas dans ce but que je lui avais procuré une loge; j'étais dans ce moment auteur plus que conspirateur.
L'affaire, qui avait été plusieurs fois remise, semblait devoir éclater définitivement le 16 brumaire; tout était prêt le 15 au soir. Regnauld, Roederer attendaient chez le citoyen Talleyrand le mot d'ordre; mais ce mot n'arrivait pas. Comme ma position et mes goûts appelaient moins l'attention sur moi que sur les autres, et que j'avais l'habitude d'aller tous les soirs chez le général: «Pendant que nous ferons une partie de wisk, pour dérouter les gens qui pourraient survenir, vous devriez bien, me dit Regnauld, aller savoir du général si la chose tient pour demain: à votre retour, un signe affirmatif ou un signe négatif nous mettra au fait.»
Je cours chez le général. Son salon était plein. Un coup d'oeil qui ne peut être compris que de moi m'indique qu'il comprend le motif qui m'amène et que je devais attendre: j'attendis donc. Cette fois, j'en conviens, je ne savais plus où j'en étais; et je me disais, comme Basile: Qui diable est-ce qu'on trompe ici? ils sont tous dans la confidence.
Dans ce salon dont Joséphine faisait les honneurs avec une grâce singulière, se trouvaient pour lors des représentans de toutes les professions, de toutes les factions; des généraux, des législateurs, des jacobins, des clichiens, des avocats, des abbés, un ministre, un directeur, le président même du Directoire. À voir l'air de supériorité du maître de la maison au milieu de gens de robes et d'opinions si diverses, on eût dit qu'il était d'intelligence avec eux tous: chacun déjà était à sa place.
Fouché n'arriva qu'après Gohier. Sans trop reprendre l'air de dignité qu'il avait échangé contre celui de la courtoisie en acceptant une place sur le canapé de la maîtresse de la maison, «Quoi de neuf? citoyen ministre, lui dit le citoyen directeur, tout en humant son thé et avec une bonhomie assez piquante dans la circonstance.—De neuf? Rien, en vérité, rien, répondit le ministre avec une légèreté qui n'était pas tout-à-fait de la grâce.—Mais encore?—Toujours les mêmes bavardages.—Comment?—Toujours la conspiration.—La conspiration! dit Joséphine avec vivacité.—La conspiration! répète le bon président en levant les épaules.—Oui, la conspiration, reprend le malin ministre; mais je sais à quoi m'en tenir. J'y vois clair, citoyen directeur, fiez-vous à moi; ce n'est pas moi qu'on attrape. S'il y avait conspiration depuis qu'on en parle, n'en aurait-on pas eu la preuve sur la place de la Révolution ou dans la plaine de Grenelle? et ce disant, il éclatait de rire.—Fi donc, citoyen Fouché, dit Joséphine, pouvez-vous rire de ces choses-là?—Le ministre parle en homme qui sait son affaire, reprit Gohier; mais tranquillisez-vous, citoyenne, dire ces choses-là devant les dames, c'est prouver qu'il n'y a pas lieu à les faire. Faites comme le gouvernement, ne vous inquiétez pas de ces bruits-là: dormez tranquille.»
Après cette singulière conversation que Bonaparte écoutait en souriant, Fouché et Gohier levèrent le siége, les étrangers qui encombraient le salon firent successivement de même, Joséphine monta dans son appartement, et je me trouvai enfin seul avec le général.
«Je viens, lui dis-je, de la part de vos amis, savoir si la chose tient toujours pour demain, et recevoir vos instructions.—La chose est remise au 18, me répondit-il le plus tranquillement du monde.—Au 18, Général!—Au 18.—Quand l'affaire est éventée! Ne voyez-vous pas que tout le monde en parle?—Tout le monde en parle, et personne n'y croit. D'ailleurs, il y a nécessité. Ces imbéciles du conseil des Anciens n'ont-ils pas des scrupules? ils m'ont demandé vingt-quatre heures pour faire leurs réflexions.—Et vous les leur avez accordées!—Où est l'inconvénient? Je leur laisse le temps de se convaincre que je puis faire sans eux ce que je veux bien faire avec eux[31]. Au 18, donc. Venez demain prendre le thé; s'il y a quelque chose de changé, je vous le dirai: bonsoir.» Et il alla se coucher avec cet air de sécurité qu'il conservait sur le champ de bataille où il me semblait ne s'être jamais tant exposé qu'il s'exposait alors au milieu de tant de factions, par ce délai que rien ne put le déterminer à révoquer.
Je retournai en courant rue Taitbout. La société que j'y retrouvai était moins nombreuse que celle dont je venais de me séparer; sept personnes seulement y étaient pour l'instant: Mme Grant, qui n'était pas encore Mme Talleyrand, et Mme de Cambis faisaient avec Regnauld la partie du maître de la maison. Cependant la duchesse d'Ossuna, assise à demi sur une console, jasait avec M. Roederer, et Lemaire, le latiniste, pour lors commissaire du gouvernement près du bureau central, se promenait tout en débitant à l'un et l'autre des plaisanteries de collége. Ne fût-ce qu'en conséquence des devoirs que lui imposait sa place, il importait de se cacher, surtout de celui-ci. Les joueurs, bien qu'on m'eût annoncé, restent les yeux collés sur leurs cartes. Un vif intérêt de curiosité les tourmentait pourtant, et leur donnait de fortes distractions: les dames seules étaient à leur jeu.
Profitant du moment où le commissaire, débitant ses calembredaines à la duchesse, n'avait pas les yeux fixés sur nous, Regnauld se hasarda à m'interroger du regard; je lui réponds par un signe négatif qu'il répète à son vis-à-vis, et la partie continue comme si de rien n'était.
Le commissaire sorti, et la partie finie, pendant que les dames jasaient entre elles, je racontai à mes complices ce que j'avais vu et entendu; puis nous nous séparâmes à minuit, en nous ajournant au lendemain. «Avant de nous coucher, me dit Regnauld, il faut revoir les épreuves des proclamations: allons chez Demonville.»
Demonville, notre imprimeur, demeurait rue Christine, faubourg Saint-Germain. Il nous fallait traverser la moitié du diamètre de Paris pour nous rendre là. La ville était dans une tranquillité parfaite. En descendant de voiture, nous remarquâmes qu'une patrouille assez nombreuse, que nous avions rencontrée rue Dauphine, était entrée dans la rue où nous nous arrêtions. Me rappelant les plaisanteries de Fouché: «Est-ce qu'il voudrait plaisanter avec nous? dis-je à Regnauld.—Cela serait possible», me répondit-il. Pour savoir à quoi nous en tenir, nous fîmes le tour du bloc de maisons dont celle-ci faisait partie, et certains que la maison n'était pas observée, nous montâmes à l'imprimerie.
Un vieux prote, nommé Bouzu, nous attendait avec les épreuves qu'il avait composées lui-même. Cet homme, qui faisait ce métier depuis cinquante ans, connaissait très-bien le matériel de son art, mais à cela se bornait l'exercice de son intelligence; il reproduisait avec exactitude toutes les lettres dont se composaient les mots qu'il avait sous les yeux; mais saisir les rapports de ces mots entre eux, de manière à comprendre le sens d'une phrase, excédait la portée de son esprit. Comme le manuscrit de Regnauld était très-net et très-correct, il n'y avait pas de fautes dans l'épreuve; après s'en être assuré, Regnauld donna le bon à tirer, et partit en laissant entre les mains de cet homme les moyens de le perdre et tous ses complices avec lui. Mais le père Bouzu n'était pas plus malin que ce secrétaire qui écrivait sous la dictée de son maître cette phrase si connue: «Quoique je me serve d'une main étrangère pour vous donner ces renseignemens, ne craignez pas qu'ils soient divulgués: l'homme dont je me sers est si bête, qu'il ne comprend pas même ce que je vous dis de lui.»
Le 17, les scrupules des Anciens se trouvant levés, le général me chargea de dire à Regnauld et à nos amis de se rendre le lendemain 18, avant le jour, chez le président du conseil des Anciens où le président des Cinq-Cents devait se trouver, et que là on nous emploierait suivant que l'exigerait la circonstance. Avant le jour nous étions déjà chez M. Lemercier, président des Anciens, où Lucien Bonaparte qui présidait les Cinq-Cents ne tarda pas à nous rejoindre. Celui-ci était accompagné de plusieurs de ses collègues, parmi lesquels je reconnus Émile Gaudin, le général Frécheville et Cabanis.
Ils se séparèrent bientôt pour se rendre à leurs chambres respectives, et nous allâmes, nous autres, attendre les événemens place Vendôme, au département dont le local avait été indiqué par Bonaparte pour quartier-général: à la partie civile de la conspiration, et où nous trouvâmes le citoyen Talleyrand. Pendant que les législateurs opéraient, nous nous disposâmes à remplir la mission qui pourrait nous échoir, en prenant notre part d'un fort bon déjeuner que les administrateurs nous offrirent et dont Real faisait les honneurs le plus gaiement du monde.
En conscience, le hasard me devait bien ce dédommagement, supposé que le hasard ait quelque conscience; en rentrant chez moi, le 16 brumaire, j'avais trouvé une invitation de Mme Legouvé pour venir déjeuner en bonne compagnie, chez elle, le 18. «J'ai ce matin-là même, lui répondis-je, un engagement auquel je ne puis manquer; affaire d'honneur, affaire de coeur, affaire qui fera du bruit. Buvez au succès.»
On but au succès sans trop savoir de quelle nature d'affaire il s'agissait. On y buvait encore quand la voix publique proclama le mot de l'énigme.
La mission promise ne tarda pas à nous être donnée. Les Anciens ayant rendu le décret qui transférait le Corps-Législatif à Saint-Cloud, le général nous fit dire d'en porter la nouvelle au ministre de la police, et de venir aussitôt après lui rendre compte de la manière dont elle aurait été accueillie.
Arrêtons-nous un moment. Pour bien faire comprendre les événemens qui me restent à raconter, je dois encore au lecteur quelques explications sur les causes qui les ont amenés.
CHAPITRE V.
Sieyès appuie les projets de Bonaparte.—Journée du 18 brumaire.—Directoire dissout.
La ruine du Directoire pouvait entraîner celle de la république. Pour prévenir ou pour diriger la révolution imminente, les deux conseils avaient, dès le mois de mai précédent, porté Sieyès à la suprême magistrature. Mais maintenir la constitution de l'an III n'était pas possible. Sieyès, qu'on a dit jaloux de tous les gouvernemens parce qu'il était ennemi de tous les despotismes, Sieyès, convaincu qu'un nouveau système pouvait seul sauver l'État, n'accepta le pouvoir que pour mettre à exécution le projet qu'il avait dès long-temps médité, projet dans lequel il avait réuni les combinaisons les plus propres à sauver la liberté si elle avait pu être sauvée, ou plutôt si nous l'avons jamais possédée.
Cependant une intrigue conçue dans un intérêt tout opposé avait été nouée par un autre membre du Directoire, et semblait préparer le rétablissement de l'ancien régime. Que Barras, qui prétend avoir été autorisé par ses collègues à entrer dans cette intrigue pour en pénétrer les secrets et la déjouer, ait trompé ses collègues ou les conspirateurs, peu importe, quant à ceci. Dans l'un ou dans l'autre cas, le Directoire n'en paraissait pas moins attaqué par un de ses membres. Chacun ne pouvait-il pas se croire fondé à ne plus vouloir d'un gouvernement qui ne voulait plus de lui-même?
Enfin les démagogues aussi préparaient leur révolution. En vain les avait-on chassés du manége où ils avaient tenté de s'organiser de nouveau en assemblée rivale de la législature; éliminés, mais non pas dispersés, ils n'en conspiraient pas moins le rétablissement de la démocratie à laquelle ils croyaient pouvoir revenir par la dictature. Ce parti, qui comptait parmi ses chefs les généraux Bernadotte et Jourdan, avait peut-être des appuis aussi jusque dans le Directoire. Ainsi les dépositaires du pouvoir étaient entourés de factions impatientes de les en déposséder. Bien plus, la nation entière, en conspiration ouverte contre eux, n'attendait qu'un chef pour agir, quand Bonaparte arriva. On ne saurait mieux décrire que lui-même l'effet que son retour produisit sur toute la population de la France. Laissons-le parler.
«Lorsqu'une déplorable faiblesse et une versatilité sans fin se manifestent dans les conseils du pouvoir; lorsque, cédant tour à tour à l'influence des partis contraires et vivant au jour le jour sans plan fixe, sans marche assurée, il a donné la mesure de son insuffisance, et que les citoyens les plus modérés sont forcés de convenir que l'État n'est plus gouverné; lorsqu'enfin à sa nullité au dedans l'administration joint le tort plus grave qu'elle puisse avoir aux yeux d'un peuple fier, je veux dire l'avilissement au dehors, une inquiétude vague se répand dans la société, le besoin de sa conservation l'agite, et, promenant sur elle-même ses regards, elle semble chercher un homme qui puisse la sauver.
«Ce génie tutélaire, une nation le renferme toujours dans son sein: mais quelquefois il tarde à paraître. En effet, il ne suffit pas qu'il existe: il faut qu'il soit connu; il faut qu'il se connaisse lui-même. Jusque-là toutes les tentatives sont vaines, toutes les menées sont impuissantes; l'inertie du grand nombre protége le gouvernement nominal; et malgré son impéritie et sa faiblesse, les efforts de ses ennemis ne prévalent pas contre lui. Mais que ce sauveur impatiemment attendu donne tout à coup signe d'existence, l'instinct national le devine et l'appelle, les obstacles s'aplanissent devant lui, et tout un grand peuple volant sur son passage semble dire, le voilà!»
Tel fut le cri général au passage de Bonaparte quand il traversa la France. Chaque parti crut trouver en lui l'homme qui lui manquait; chaque parti se trompait. Bonaparte comptait bien se servir de l'un d'eux ou d'eux tous peut-être, mais il n'en voulait servir aucun. Recevant leurs secrets, mais gardant les siens, il s'était ménagé surtout le moyen de s'appuyer sur celui de ces partis qui unirait le plus de ressources à plus de crédit. C'était incontestablement le parti de Sieyès, qui se formait des membres les plus estimables des deux conseils.
La sanction d'un républicain était nécessaire au succès de Bonaparte, et le projet de Sieyès ne pouvait réussir sans l'appui d'un militaire. Malgré le peu d'inclination qu'ils avaient l'un pour l'autre, leur intérêt mutuel les rapprocha; ils crurent trouver l'un dans l'autre le genre de garantie qui leur manquait. En cela le militaire seul ne se trompa point. En adoptant les plans du législateur, qui lui ouvraient l'accès au pouvoir, Bonaparte était bien sûr, une fois qu'il y serait arrivé, de les modifier sous tous les autres rapports dans l'intérêt de son autorité. D'ailleurs on ne voulait plus de ce qui était, on ne voulait pas de ce qui avait été; il fallait donc trouver du neuf entre la république et la monarchie.
Pendant que tout s'agitait autour de lui, tranquille en apparence, et renfermé dans un cercle de savans, comme avant son départ pour l'Égypte, Bonaparte n'avait de relations patentes qu'avec l'Institut. Se dérobant plus que jamais à la curiosité publique, il n'assistait au spectacle qu'en petite loge, n'allait qu'au théâtre où il était le moins attendu, et ne se rendait qu'aux invitations que les convenances ne lui permettaient pas de refuser, telles que celles du président du Directoire, telles que celles du conseil des Cinq-Cents, qui se plut à fêter en lui et dans Moreau l'armée d'Italie et l'armée du Rhin, en les conviant à un banquet dans l'église de Saint-Sulpice, alors temple de la Victoire.
Le 17 brumaire, il n'avait pas même encore répondu à l'empressement des officiers supérieurs de la garnison de Paris et de la garde nationale, qui, depuis son retour, le pressaient de déterminer l'instant où il recevrait leur visite. Trompés par ces démonstrations, qui compromettaient sa réputation sous le rapport de la politesse, ces militaires s'offensaient de tant d'indifférence. Paris s'en affligeait. «Il n'en fera pas plus, disait-on, qu'à son retour d'Italie. Qui nous tirera du bourbier où nous sommes?»
En provoquant ces reproches, en excitant cette impatience, son but était d'amener les citoyens à lui commander ce qu'il brûlait d'entreprendre, et de les engager dans une révolution à laquelle lui seul semblait répugner.
La conspiration contre-révolutionnaire, qui cependant allait son train, ne devait éclater que le 28 brumaire. En différant de vingt-quatre heures l'explosion de la sienne, Bonaparte au fait ne courait aucun risque. Des cinq membres du Directoire, trois lui étaient acquis; Sieyès d'abord, des plans duquel il avait fait provisoirement les siens; Roger-Ducos, qui les avait adoptés sans réserve; et puis Barras qui, enlacé dans une intrigue dont le secret était éventé, et dont le but n'était pas innocent aux yeux de tout le monde, pouvait passer pour gagné, par cela seul qu'il était compromis.
Quand à Gohier et à Moulins, ils étaient sincèrement attachés à la constitution agonisante, et l'énergie avec laquelle ils exprimaient leurs opinions ne permettait guère de penser à les séduire. Mais la confiance qu'ils manifestaient dans la solidité de leur pouvoir dispensait de les tromper; se croyant plus affermis que jamais par les victoires de Castricum et de Zurich, ces deux directeurs ne soupçonnaient pas le danger qui menaçait un gouvernement diffamé par des fautes antérieures à leur promotion récente encore. Assistés des républicains qui se fussent liés à eux, ils eussent sans doute traversé les projets de Bonaparte s'ils en avaient eu connaissance; mais qui les leur aurait révélés dans cette circonstance bizarre, où chacun gardait le secret d'autrui pour ne pas compromettre le sien? Le ministre de la police était bien en situation de le faire. La chose était dans son devoir, mais était-elle dans ses intérêts?
Fouché, comme je l'ai dit, occupait dès lors ce poste pour lequel la nature l'avait formé, si, pour déjouer les trames de l'intrigue et de la perversité, il faut être plus intrigant et plus pervers que ceux qui les ourdissent. Le complot de Bonaparte semblait toutefois avoir échappé à sa pénétration.
Le 18 brumaire, à neuf heures du marin, il était encore au lit quand Regnauld et moi, conformément aux désirs du général, nous allâmes lui donner connaissance du décret rendu à sept heures par le conseil des Anciens, événement qu'il parut apprendre avec surprise. Il est permis de douter cependant que cette démonstration fût sincère, et qu'il n'eût rien pénétré de ce qui s'accomplissait. Cet expert en révolution ne pouvait pas douter que nombre de conspirations ne se tramassent contre le Directoire, de la fortune duquel il désespérait sans doute, et dont il ne voulait point partager la disgrâce. Mais placé entre tant de complots de manière à pouvoir tout favoriser et tout empêcher, et suffisamment éclairé par l'espionnage, il mit, je crois, sa politique à écarter les confidences, se ménageant ainsi la faculté de servir les heureux et d'écraser les maladroits, suivant que le sort en déciderait, jouant tout à la fois le gouvernement, dont il entretenait les illusions, et même ceux des ennemis du gouvernement dont il partageait les opinions. Si telle n'est pas la juste explication de la conduite de Fouché dans cette singulière circonstance, s'il ne fut pas alors le plus astucieux des intrigans, il fut le plus inepte des ministres, ce dont il est permis de douter sans lui porter pour cela plus d'estime.
Les troupes qui se trouvaient dans le rayon constitutionnel étaient tirées en partie de l'armée d'Italie. Bonaparte les regarda comme à lui. Il crut aussi pouvoir compter sur leurs chefs. Contrariés pour la plupart d'obéir à des avocats, telle était leur expression, ces militaires n'étaient que trop portés à favoriser un mouvement qui ferait passer l'autorité entre les mains d'un militaire, et Bonaparte se confiait tellement dans leurs dispositions, qu'il avait cru pouvoir, sans trop se les aliéner, différer de leur assigner, ainsi qu'on l'a dit plus haut, le jour où il recevrait leurs félicitations à l'occasion de son retour, délai au sujet duquel les chefs et les soldats exprimaient leur mécontentement de la manière la plus propre à détruire tout soupçon d'intelligence entre eux et leur ancien général. C'est ce qu'il voulait.
Tel était l'état des choses, quand le 17 brumaire les officiers de la garnison militaire de Paris, et ceux de la garde nationale, apprennent que le général les recevra le 18, à six heures du matin. Un voyage nécessaire et précipité servait d'excuse au choix d'une heure si peu commode. Cependant trois régimens de cavalerie, qui avaient sollicité l'honneur de défiler devant Bonaparte, sont avertis que le 18 il les passera en revue aux Champs-Élysées, à sept heures du matin, heure à laquelle les généraux qu'il savait disposés à entrer dans ses vues étaient invités aussi à se rendre chez lui à cheval. Ainsi, sans éveiller les soupçons, s'assemblait sous les yeux même du gouvernement l'armée qui devait le renverser.
Les généraux convoqués furent exacts au rendez-vous, où chacun se croyait appelé seul. Moreau s'y trouva des premiers. Ce général avait de son propre mouvement choisi le second rôle dans cette révolution. Soit par sentiment de son insuffisance, soit par sentiment de la supériorité de Bonaparte, en apprenant le retour de celui-ci, voilà l'homme qu'il vous faut, avait-il dit à Sieyès, qui le pressait d'appuyer ses projets. Bien plus, sur le bruit des changemens qui se préparaient: «Je suis à votre service, avait-il dit à Bonaparte; il n'est pas besoin de me mettre dans votre secret. Avertissez-moi seulement une heure d'avance.» C'était marquer soi-même son rang.
Au reste, Moreau se montrait en cela conséquent à ce qu'il avait fait dans une autre occasion; préludant à la souveraineté par un acte de la munificence royale, Bonaparte lui avait donné un cimeterre enrichi de diamans. Dès qu'un pareil présent n'est pas compensé par un présent pareil entre deux hommes placés dans la position respective où ceux-ci se trouvaient alors, l'égalité disparaît, et semble avoir été abdiquée par celui qui accepte.
Ainsi le général Bonaparte, sans commandement, avait su se faire une armée; simple particulier encore, il sut s'entourer, dans sa modeste retraite, du plus brillant cortége qui ait jamais rempli le palais d'un souverain.
Cependant le plan concerté s'exécutait. Convoqué par son président Lemercier, le conseil des Anciens s'était assemblé, et sur la peinture énergique qui lui avait été faite par Le Brun, depuis duc de Plaisance, des dangers où les projets des terroristes jetaient la république d'ailleurs si malade, Regnier, depuis duc de Massa, demanda par motion d'ordre qu'en conséquence des articles 102, 103 et 104 de la constitution, le Corps-Législatif fût transféré à Saint-Cloud; et que pour faire exécuter cette translation, le général Bonaparte fût investi du commandement des troupes renfermées dans l'enceinte constitutionnelle. Ces propositions adoptées, non pourtant sans quelque opposition, furent aussitôt envoyées au conseil des Cinq-Cents, qui, bien que présidé par Lucien, s'y montra moins favorable tout en les sanctionnant.
C'est ainsi que dans la constitution même on trouva le moyen de détruire la constitution.
À huit heures et demie arriva chez Bonaparte le législateur Cornet qui, par zèle remplissant les fonctions de messager, s'était chargé de lui notifier ce décret. Il le lui remit au milieu des militaires dont sa cour et même sa maison étaient remplies. Du haut de son perron comme d'une tribune, le général le lit à haute voix, puis il invite ses belliqueux auditeurs à s'unir à lui pour sauver la France. Tous s'y engagent par serment. Montant aussitôt à cheval, il se rend aux Tuileries escorté d'officiers de tout grade, parmi lesquels on remarquait Berthier, Lefebvre, Moreau, Lannes, Beurnonville, Marmont, Macdonald, Morand, Murat; des généraux célèbres qui pour lors se trouvaient dans la capitale, Jourdan, Bernadotte et Augereau seuls manquaient à cette réunion. Les deux premiers s'en étaient éloignés par dévouement pour la démocratie; le troisième en avait été écarté par suite du peu de confiance qu'inspirait son caractère, moins digne en effet d'estime que son talent.
Au milieu de cette élite, Bonaparte se présente à la barre du conseil des Anciens. «Tous les généraux, dit-il, vous promettent l'appui de leurs bras. Je remplirai fidèlement la mission que vous m'avez confiée. Qu'on ne cherche pas dans le passé des exemples de ce qui se fait; rien dans l'histoire ne ressemble à la fin du dix-huitième siècle; rien dans le dix-huitième siècle ne ressemble au moment actuel.»
Puis ayant nommé le général Lefebvre son lieutenant, et passé en revue les troupes réunies aux Tuileries, il donne au général Lannes le commandement de la garde du Corps-Législatif, à Murat, celui des troupes qui devaient occuper Saint-Cloud, et met sous les ordres de Moreau un corps de cinq cents hommes chargés de remplacer au Luxembourg la garde directoriale qui était venue se joindre aux troupes de ligne; opération habile, par laquelle il convertissait Moreau en geôlier et presque en prisonnier, tout en paraissant lui donner une preuve de confiance; cette troupe ne lui répondant pas moins du général qu'elle suivait, que des directeurs qu'elle allait écrouer.
La métamorphose que subissait Moreau n'est pas la seule que la circonstance opéra. Ne fit-elle pas de Sieyès un écuyer? c'est sur le seul cheval qu'il ait monté de sa vie que ce bon abbé sortit du Luxembourg pour venir aux Tuileries. Moi-même, enfin, ne fus-je pas transformé en aide de camp du général Bonaparte, et n'est-ce pas à ce titre qu'il me fut permis de traverser, à cheval aussi, ces mêmes Tuileries quand je vins lui rendre compte de ma mission?
Pas d'événement, si grave qu'il soit, auquel ne se mêle quelque incident comique. Réveillé au bruit de ce qui se faisait, le président du Directoire sonne pour savoir ce dont il s'agit. Personne ne vient. Il veut sortir de sa chambre, la porte ne s'ouvre pas; elle était fermée à double tour, et l'on en avait emporté la clef. Je tiens ce fait de Jubé lui-même qui, en quittant le Luxembourg avec la garde du Directoire, avait cru devoir prendre cette précaution. Délivré par un serrurier, le président fait convoquer ses collègues pour aviser à ce qu'il faut faire; il était trop tard. Sieyès et Roger-Ducos, quoiqu'au petit trot, avaient eu le temps de s'échapper et d'apporter leur abdication au Conseil des Anciens, à qui Barras, à l'instigation de l'amiral Bruéys et du citoyen Talleyrand, ses anciens ministres, envoyait la sienne.
Je venais de rejoindre le général, établi pour le moment, dans le local des inspecteurs de la salle du Conseil des Anciens, quand Bottot, secrétaire intime de Barras et porteur de la dépêche de ce directeur, entra dans ce bureau devenu quartier-général. Tout avait là le caractère le plus grave. Interpellant dans cet envoyé l'homme qu'il représentait: «Qu'avez-vous fait, dit Bonaparte d'une voix foudroyante, de cette France que j'ai rendue si brillante? Je vous ai laissé des victoires, j'ai retrouvé des revers; je vous ai laissé les millions de l'Italie, j'ai retrouvé des lois spoliatrices et partout la misère. Que sont devenus cent mille hommes qui ont disparu de dessus le sol français? ils sont morts, et c'étaient mes compagnons d'armes! Un tel état de choses ne peut durer; avant trois ans, il nous mènerait au despotisme par l'anarchie. Nous voulons la république assise sur les bases de l'égalité, de la morale, de la liberté civile et de la tolérance politique. À entendre quelques factieux, nous serions les ennemis de la république, nous qui l'avons arrosée de notre sang: nous ne voulons pas qu'on se fasse plus patriotes que nous; nous ne voulons pas de gens qui se prétendent plus patriotes que ceux qui se sont fait mutiler pour le service de la république.»
À ce discours que j'ai transmis aux journaux avec la plus scrupuleuse exactitude, discours d'un maître qui gourmande un agent inhabile ou infidèle, discours articulé avec un accent qui en augmentait encore l'énergie, le familier de Barras répondit en exhibant l'acte par lequel ce directeur abdiquait aussi; condescendance qui me porterait à croire que Barras ne se sentait pas irréprochable et voulait prévenir toute récrimination. Moulins suivit peu après cet exemple; quant à Gohier, immobile à son poste, ce vieux Breton se fit un devoir de ne pas rejeter une charge sous le poids de laquelle il lui semblait même glorieux de succomber, obstination plus honorable qu'efficace. La chose qu'il ne voulait pas quitter l'avait quitté. Le Directoire, où tout devait se décider à la majorité des voix, n'avait-il pas cessé d'exister de fait, dès que la majorité de ses membres s'était retirée?
Paris ne se ressentit nullement de tant d'agitation. Paris vit avec plus de joie que de surprise une révolution également prévue et désirée. Le peuple y donna hautement l'approbation qu'on donne à une mission bien remplie. Les fonctionnaires publics l'imitèrent. Fouché ne fut pas le dernier à se ranger du côté de la victoire. Dès que l'événement eut prononcé, sortant de son lit, il accourut offrir au plus fort toute l'activité de la police qui jusqu'alors ne l'avait servi que par son inaction; il se fit un mérite d'avoir de son propre mouvement suspendu le départ tant des courriers que des diligences, d'avoir ordonné la clôture des barrières et pris enfin toutes les mesures usitées en cas de révolution pour rompre toute correspondance entre la capitale et les départemens.