WeRead Powered by ReaderPub
Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV cover

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV

Chapter 26: POST-SCRIPTUM.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

An elderly memoirist intersperses personal recollections, social observation, and political reflection to record life in the capital during tumultuous years. The narrative moves between vivid neighborhood scenes and funeral processions, intimate salon gatherings and official receptions, offering anecdotes about friendships, literary circles, and the author's relations with a prominent contemporary. Concerned with character, influence, and the tension between public reputation and private conduct, the account balances affectionate reminiscence with critical judgment, producing a textured eyewitness portrait that blends cultural commentary, anecdotal detail, and meditations on fate, fortune, and the responsibilities of public life.

«Pourquoi ces précautions? dit Bonaparte; nous marchons avec la nation et par sa seule force. Qu'aucun citoyen ne soit tourmenté, et que le triomphe de l'opinion ne ressemble pas à celui d'une minorité factieuse.» Sentimens honorables qu'il eut l'occasion de reproduire le soir même dans un conseil tenu aux Tuileries. Comme on y proposait d'arrêter quarante chefs de l'opposition législative, qui, formés en conciliabule, délibéraient avec les chefs de la démocratie sur les moyens de prévenir la ruine totale de leur parti: «J'ai juré ce matin, dit Bonaparte, de protéger la représentation nationale, je ne veux pas violer mon serment.»

Il se flattait en effet de terminer sans violence une révolution voulue et sanctionnée par l'intérêt public: il ne fut pas assez heureux pour cela.

Satisfait toutefois du présent, et plein de confiance pour l'avenir, il ne voulut pas laisser un moment la nation incertaine du but qu'il se proposait en acceptant, ou, si l'on veut, en saisissant le pouvoir. «Si dans un mois, nous dit-il chez lui, où nous allâmes Regnauld et moi le féliciter sur le succès de la matinée; si dans un mois la paix générale n'est pas faite, dans quatre nous serons sur les bords de l'Adige. De toute manière c'est la paix que nous venons de conquérir: voilà ce qu'il faut annoncer ce soir sur tous les théâtres, ce qu'il faut publier dans tous les journaux, ce qu'il faut répéter en prose et en vers et même en chansons, et c'est vous que cela regarde, ajouta-t-il gaiement en s'adressant particulièrement à moi; car il est bon d'employer toutes les formes d'expression pour se mettre à la portée de toutes les intelligences,—Cela ne me regarde plus, général, lui répondis-je en riant aussi. Agent d'une noble conspiration, il me paraissait assez piquant de chansonner pour elle au pied de l'échafaud, de fredonner sous la hache. Ce n'était pas déroger à la dignité tragique. À présent que le danger est passé et qu'il ne s'agit que de chanter sous la treille, c'est tout autre chose; cela ne regarde plus que les chansonniers.»

Les couplets qu'il désirait furent faits par Cadet-Gassicourt et par un autre chansonnier d'esprit un peu moins jovial. On serait fort surpris, si je nommais l'associé qui l'aida dans cette tâche, et de concert avec lui chanta la déconvenue de la législature sur l'air de la fanfare de Saint-Cloud.

Le général voulut nous retenir à dîner. Nous lui demandâmes la permission de ne pas manquer à un engagement que nous avions pris avec quelqu'un de moins heureux que lui. «À demain donc, à Saint-Cloud, nous dit-il; mais ne partez pas sans avoir vu le ministre de la police.»

CHAPITRE VI.

Journée du 19 brumaire.—Conseils de Fouché.—Le Corps-Législatif s'assemble à Saint-Cloud.—Création du consulat.

Un gouvernement avait été détruit le 18 brumaire, un gouvernement devait être édifié le 19. Quel serait ce gouvernement? C'est ce que dans les classes supérieures chacun se demandait pendant le court intervalle qui sépara les deux périodes de la révolution accomplie en ces deux journées. Le peuple seul attendait avec confiance le dénoûment de ce grand drame dont Bonaparte était le héros autant par la force des choses que par sa propre volonté.

La tâche qu'il avait à remplir était toutefois plus difficile qu'il ne l'avait présumé. La force, qu'il savait mettre en usage avec tant d'habileté, était la dernière ressource à laquelle il voulait recourir; il lui fallait donc disposer les choses de manière à paraître céder à la volonté générale quand tout obéissait à la sienne. Bien plus, il lui fallait amener les républicains eux-mêmes à sanctionner une révolution qui menaçait les institutions républicaines. Cela était-il possible? Un corps délibérant, un corps où il y a autant de volontés que d'individus, ne se manie pas aussi facilement qu'une armée où des milliers de têtes n'ont qu'une même volonté. Le succès de la veille ne garantissait pas celui du lendemain.

Il s'agissait le 19 de faire décréter par les deux conseils les mesures arrêtées dans la soirée du 18 entre les chefs de la révolution, c'est-à-dire la substitution de trois consuls aux cinq directeurs, et de procéder immédiatement à la nomination de ces consuls qui gouverneraient l'Etat jusqu'à ce qu'une commission instituée à cet effet lui eût donné une organisation définitive. Tout cela ne pouvait être adopté sans discussion.

En transférant le Corps-Législatif à Saint-Cloud, on avait habilement manoeuvré. On avait séparé les démagogues de leur armée, on s'était donné un champ de bataille plus favorable: c'était un avantage, mais non pas une victoire. Ce qu'on avait fait jusque-là était conforme à la constitution; ce qui restait à faire en était destructif. Ne devait-on pas craindre que l'opposition qui s'était manifestée dans les conseils à la proposition d'une mesure constitutionnelle, ne s'y reproduisît avec plus de violence quand on connaîtrait le but de cette mesure? Pouvait-on se dissimuler d'ailleurs qu'il se trouvât dans ces conseils des hommes consciencieux et courageux que rien n'amènerait à composer avec les circonstances, et qui mettraient leur gloire à défendre des institutions auxquelles les attachaient leur caractère et leurs sermens; sincères amis du peuple autour duquel se rangeaient une foule d'hommes turbulens qui, tout à la fois impatiens de sujétion et avides de pouvoir, chérissaient dans la république un état de choses qui mettait tout à la merci des factieux dont ils disposaient? Démocrates soit par conviction, soit par spéculation, ces républicains formaient la majorité dans le conseil des Cinq-Cents.

Fouché avait bien calculé la puissance de cette majorité. Dans l'entretien que nous eûmes avec lui, Regnauld et moi, avant de nous rendre à Saint-Cloud: «L'autorité des baïonnettes, nous dit-il, est moins puissante ici que celle des toges. L'important est de ne pas laisser les meneurs engager les conseils dans des mesures qui donneraient à leurs partisans du dehors le temps d'intervenir. Mieux vaudrait brusquer l'événement. Quant à moi, mes précautions sont prises: le premier qui remuera sera jeté à la rivière, poursuivit-il en se servant d'une expression moins élégante qu'énergique. Je réponds de Paris au général. C'est à lui à se répondre de Saint-Cloud.»

Le général aussi avait pris ses précautions. Murat occupait Saint-Cloud avec la troupe de ligne; Ponsard, officier qui lui était affidé, commandait la garde du Corps-Législatif, et Serrurier avec sa réserve était posté au Point-du-Jour.

Les dispositions dans les deux conseils n'avaient pas été faites avec moins de prudence. Les rôles y étaient partagés entre les orateurs influens. Tout avait été ordonné, tout était prévu, tout, excepté la circonstance qui pensa déconcerter les espérances justifiées par tant d'habileté.

Quelque activité qu'on eût mise à disposer le local où chacun des conseils devait s'assembler, il ne se trouva pas prêt à midi, heure indiquée pour la convocation. Depuis midi jusqu'à deux heures, errant dans les cours et les jardins du palais, les députés eurent tous le temps de se sonder sur leurs opinions; de se communiquer leurs appréhensions, de concerter leurs moyens de résistance et d'organiser une opposition vigoureuse. Aussi la majorité des Cinq-Cents était-elle déterminée à rejeter tout changement quand ce conseil entra en séance. Emile Gaudin monte à la tribune. Après avoir voté des remercîmens aux Anciens pour les résolutions par eux prises la veille dans l'intérêt delà sûreté générale, il propose d'inviter ce conseil à faire connaître sa pensée tout entière, et demande en outre que dans le conseil des Cinq-Cents une commission de sept membres soit chargée de faire un rapport sur la situation de la république. Cette proposition met le feu aux poudres; toutes les passions se déchaînent avec la plus épouvantable violence; et pour toute réponse le député Delbred requiert que tous les membres soient sommés de prêter individuellement serment de fidélité à la constitution de l'an III. Aucun député, y compris Lucien lui-même, n'ose combattre cette proposition qui est accueillie avec acclamation. Deux heures sont employées à cette formalité. Cependant les esprits étaient travaillés en sens divers, et les uns perdaient en confiance ce que les autres gagnaient en audace. On commençait à craindre que les démocrates de Paris ne vinssent au secours de ceux de Saint-Cloud; on commençait à craindre que les soldats ne répondissent aux fréquens appels qui leur étaient adressés au nom du peuple par plus d'un de ses représentans. Déjà les politiques chancelaient; déjà plus d'un brave homme trouvait qu'on s'était trop imprudemment engagé. Un des généraux, qui était venu là en douillette de soie, Bonaparte n'ayant pas cru devoir l'admettre dans la confidence de son projet, et qui la veille lui avait dit: Est-ce que vous ne comptez pas toujours sur votre petit Augereau? lui disait déjà: «Eh bien, te voilà dans une jolie position!—Nous en sortirons, répondit Bonaparte. Souviens-toi d'Arcole.» Dans cette position si bien prévue par Fouché, il n'y avait plus un moment à perdre.

Bonaparte se présente aux Anciens, «La république, leur dit-il, n'a plus de gouvernement. Les factions s'agitent; l'heure de prendre un parti est arrivée. Vous avez appelé mon bras et celui de mes compagnons d'armes au secours de votre sagesse. Nous voici. Je sais qu'on parle de César, de Cromwell; je ne veux que le salut de la république. Je ne veux qu'appuyer les décisions que vous allez prendre… Grenadiers, dont j'aperçois les bonnets «aux portes de cette salle, vous ai-je jamais trompés? Ai-je trahi mes promesses, lorsqu'au milieu de toutes les privations je vous promettais l'abondance?—Jamais, s'écrient les grenadiers.

«—Eh bien, général, dit Linglet, membre du conseil, jurez avec nous fidélité à la constitution de l'an III. C'est jurer de sauver la république.

«—La constitution, réplique Bonaparte, la constitution! vous n'en avez plus. Vous l'avez violée au 18 fructidor, quand le gouvernement attentait à l'indépendance du Corps-Législatif; vous l'avez violée au 3 prairial, quand le Corps-Législatif attentait à l'indépendance du gouvernement[31]; vous l'avez violée au 22 floréal, quand par un décret sacrilége le gouvernement et le Corps-Législatif ont attenté à la souveraineté du peuple en cassant les élections faites par lui. La constitution violée, il faut un nouveau pacte et de nouvelles garanties.»

Ce discours énergique et précis entraînait l'assemblée. Un orateur ose toutefois accuser le général comme auteur d'une conspiration qui menaçait la liberté publique. «Elle est menacée par vingt conspirations différentes, réplique Bonaparte. J'ai le secret de tous les partis. Tous sont venus sonner à ma porte; tous sont venus me solliciter de les aider à renverser la constitution, dans des buts différens à la vérité. Les uns veulent y substituer une démocratie modérée où tous les intérêts ce nationaux et toutes les propriétés soient garantis. Les autres, se fondant sur les dangers de la patrie, parlent de rétablir le gouvernement révolutionnaire dans toute son énergie, c'est-à-dire dans toute son horreur. D'autres songent même à rétablir ce que la révolution a détruit: c'est pour conserver ce quelle a acquis de bon que je suis armé par votre ordre. Législateurs, que les projets que je vous dénonce ne vous effraient pas. Avec l'appui de mes frères d'armes, je saurai vous délivrer. Si quelque orateur payé par l'étranger parlait de me mettre hors la loi, qu'il prenne garde de porter cet arrêt contre lui-même. Fort de la justice de ma cause et de la droiture de mes intentions, je m'en remettrai à mes amis, à vous et à ma fortune.»

Après avoir parlé ainsi il sortit.

Ceux de ses adhérens qui ne faisaient pas partie des conseils ou des troupes assemblées à Saint-Cloud, attendaient cependant les décrets qui devaient confirmer et compléter ce qui avait été fait la veille, et les attendaient avec quelque impatience. Réunis à M. de Talleyrand dans une maison qui, louée pour un an par M. Collot, ne devait être occupée qu'un jour, ces conspirateurs civils, parmi lesquels se trouvaient plus d'un avocat, et même plus d'un abbé, s'étonnaient de voir les heures se succéder sans résultat; ils n'avaient pas appris sans inquiétude le moyen dilatoire auquel le conseil des Cinq-Cents recourait; et comme je leur avais fait part des avis donnés par Fouché, frappés de leur justesse, ils m'avaient pressé d'aller rejoindre le général et de les lui porter.

Favorisé par le désordre qui règne en pareille circonstance, je pénètre dans l'intérieur du château de Saint-Cloud. Bonaparte sortait du conseil des Anciens. Guidé par les renseignemens de gens que je rencontre, de celui-ci qui me connaît, de celui-là qui croit me connaître, je le rejoins dans un petit escalier tournant, qu'il descendait lentement avec Sieyès. Au bruit de mes pas, il se retourne. «Qu'est-ce?—Général, j'ai vu Fouché.—Eh bien?—Il vous répond de Paris; mais c'est à vous, dit-il, à vous de répondre de Saint-Cloud.—Comment?—Il est d'avis qu'il faut brusquer les choses, pour peu qu'on essaie de vous enlacer dans des délais; tel est aussi l'avis de vos amis les plus dévoués, les plus sûrs, à commencer par le citoyen Talleyrand; il n'y a pas de temps à perdre, disent-ils.—Il n'y a pas de temps perdu, me répondit-il en souriant; un peu de patience, et tout s'arrangera.» Puis, continuant de descendre, il me quitta au bas de l'escalier, et j'allai rejoindre mes mandataires, à qui je portai cette réponse. Elle ne les rassura guère. L'abbé Desrenaude, aide de camp en cette journée d'un héros dont il avait été grand-vicaire, ne montrait pas autant de tranquillité que lui, non plus que l'avocat Moreau de Saint Méri qui pesait la gravité des circonstances avec toute la prud'homie d'un bailli d'opéra-comique. Les laissant discuter tout à l'aise, je retournai dans la cour du palais attendre le dénoûment de cette tragédie.

Il pouvait être sanglant. Les forcenés du conseil des Cinq-Cents proposaient de mettre Bonaparte hors la loi. Ils sommaient leur président, c'était Lucien! de mettre aux voix cette proposition, quand Bonaparte lui-même paraît. Laissant à la porte les militaires qui l'accompagnaient, il s'avance en face du bureau, vers la barre établie au milieu de la salle. À peine a-t-il fait les deux tiers du chemin, que la majeure partie des membres se lève en criant à bas le dictateur! mort au tyran! Cent bras le menaçaient; les poignards même étaient tirés; César tombait au milieu du sénat. Se jetant le sabre à la main à travers cette armée en toge, des soldats enveloppent et enlèvent leur général; l'un d'eux, le brave Tomé, détourne même à son propre péril un coup que le Corse Arena destinait à son aventureux compatriote.

La retraite de Bonaparte ne calma pas le tumulte. On enjoint derechef au président de mettre aux voix le décret de proscription. «Misérables! s'écrie Lucien, vous exigez que je mette hors la loi mon frère, le sauveur de la patrie, celui dont le nom seul fait trembler les rois! Je dépose les marques de la magistrature populaire, et je me présente à la tribune comme défenseur de celui que vous m'ordonnez d'immoler sans l'entendre.»

En effet, dépouillant les insignes de la présidence, Lucien s'était élancé du fauteuil à la tribune, quand un détachement de grenadiers qui, criant vive la république! avait été accueilli en auxiliaire par l'opposition, s'empare de lui, grâce à cette erreur, et le tire sans violence de la position périlleuse où il était engagé.

Lucien qui, dans cette journée, eut tous les genres de courage comme tous les genres d'éloquence, monte aussitôt à cheval, et s'adressant à ceux qui l'entouraient: «Général, et vous soldats, le président du conseil des Cinq-Cents vous déclare que des factieux, le poignard à main, ont violé les délibérations; il requiert contre eux la force publique. Le conseil des Cinq-Cents est dissous.—Président, répondit le général, cela sera fait.»

Aussitôt le tambour se fait entendre; et l'enceinte du conseil où Murat est entré l'épée à la main n'est plus occupée que par des grenadiers.

Cela s'exécuta presque aussi rapidement que je le raconte. À peine avons-nous eu le temps de réfléchir aux conséquences que pouvait entraîner la mesure peu constitutionnelle employée par le général et conseillée par la force des choses plus impérieusement encore que par Fouché.

Lavalette, qui me rappelle dans ses Mémoires qu'alors je me trouvais sur le péristyle du palais entre lui et le citoyen Talleyrand, prétend qu'à la nouvelle du décret qui mettait hors la loi Bonaparte et ses partisans, je pâlis ainsi que mon noble complice. Lavalette se trompe[32]. La pâleur subite eût été un signe d'effroi, et, sans exagérer mon courage, je me sens autorisé à le dire, ma confiance dans le génie de Bonaparte était si absolue, que je n'ai pas douté un seul moment, pendant cette journée, du succès de son entreprise, si incertain qu'il ait été. Je le dis avec la franchise que j'ai mise à rendre compte de mes émotions pendant le combat de la Sensible. D'ailleurs, comment Lavalette a-t-il pu remarquer la moindre altération dans le teint de deux hommes aussi pâles habituellement qu'il est possible de l'être? Chacun sait que M. de Talleyrand n'a jamais changé de couleur, positivement parlant; chacun sait qu'aucune impression ne se reproduit sur ce visage aussi imperturbable que celui du commandeur du Festin de Pierre ou de l'abbé de plâtre. J'étais dans ma jeunesse presque aussi décoloré que lui; et si mon teint éprouvait quelque altération, ce n'était que pour rougir; certes, je n'en avais pas alors l'occasion.

Lavalette ajoute, au reste, que nous ne fîmes pas retraite. Cela est vrai; et c'eût été une preuve de courage si nous avions eu peur, car ce n'est pas à ne point éprouver la peur, mais à la surmonter que le courage consiste.

Je ne sortis de Saint-Cloud, l'affaire terminée, que pour me rendre à Meudon, où je retrouvai M. de Talleyrand chez une femme aimable et belle, Mme Simons, grâce à laquelle nous dînâmes aussi gaiement qu'on peut dîner un jour de victoire, et beaucoup mieux qu'on ne dîne sur le champ de bataille. MM. de Monteron et de Sainte-Foix étaient des nôtres, mais non pas Regnauld; le général l'avait retenu pour assister à un conseil, véritable conseil d'Etat, convoqué par urgence avant son organisation. Quant aux autres conspirateurs, abbés, avocats, ou bourgeois, que nous avions laissés au quartier-général, j'ignore ce qu'ils devinrent.

Le général resta à Saint-Cloud, d'où il ne partit qu'à trois heures du matin, non sans avoir pourvu aux besoins présens de la république.

Pendant que nous dînions, les débris des Cinq-Cents, réunis à la totalité des Anciens, décrétèrent l'abolition du Directoire, l'expulsion de soixante-cinq membres du conseil des jeunes, l'ajournement à trois mois de la réunion des conseils législatifs, la création de deux commissions de vingt-cinq membres tirés de chacun des conseils pour les remplacer provisoirement, et la création d'une magistrature nouvelle qui exercerait le pouvoir exécutif jusqu'à la création d'une nouvelle constitution. Les trois personnages qui, sous le nom de Consuls, furent portés à cette magistrature, sont Roger-Ducos, Sieyès, et Bonaparte.

La prestation de serment de fidélité au nouvel ordre de choses, en attendant mieux, termina cette longue et laborieuse journée.

Ainsi finit la constitution de l'an III. Si la révolution qui la renversa ne s'effectua pas sans violence, du moins fut-elle exempte de sang. On n'attendait qu'un mot, qu'un signe pour en répandre. Non seulement le meurtre ne fut pas ordonné, mais il fut défendu. Le premier usage que le nouveau magistrat fit de son autorité fut de soustraire à la proscription ceux qui l'avaient proscrit. Un général lui ayant demandé cinquante hommes pour tendre un guet-apens aux députés fugitifs et les fusiller sur la route de Paris, il s'y refusa avec horreur.

La tranquillité de cette grande ville exigeait cependant que ces députés n'y rentrassent pas avant qu'on eût pris les précautions propres à comprimer la faction à laquelle ils pourraient se rallier. On expédia de Saint-Cloud, en conséquence, des hommes affidés à toutes les barrières, sous la direction d'un certain Turot, ci-devant comédien, alors secrétaire général de la police, lequel espérait profiter de la circonstance pour dégoter son patron, ou se mettre en son lieu et place. Quel fut son désappointement de trouver ces postes occupés par des agens que Fouché avait chargés de la même mission! Instruit à temps de la victoire, ce ministre s'était empressé de donner au bonheur cette preuve de prévoyance et de dévouement.

Il avait d'ailleurs tenu parole, non qu'il eût jeté personne à la rivière, mais il avait su maintenir la tranquillité dans Paris. C'est sans doute à sa conduite habile qu'il dut la conservation de sa place et la confiance que lui témoigna le premier consul en dépit de ses préventions.

Ici se termine la première partie de ma vie et de mes souvenirs. Appelé, par suite de la journée de brumaire, à des fonctions administratives, lorsque Lucien Bonaparte prit la direction du ministère de l'intérieur, je me vis, sans trop avoir changé de relations, jeté dans une sphère nouvelle, par cela seul que la condition de mes amis avait changé, et qu'ils étaient devenus des personnages plus importans, des personnages très-importans, des ministres, des maréchaux, des ducs, des princes, des rois, que sais-je! Cela donne une nouvelle physionomie à leur histoire et à la mienne. Aurai-je le loisir et le temps de la raconter?

POST-SCRIPTUM.

Je désirerais en avoir le temps et le loisir. Quoique mes relations avec Napoléon aient été moins intimes qu'avec Bonaparte, quoiqu'elles soient devenues plus rares à mesure que de grandeurs en grandeurs il s'est élevé au point le plus haut où mortel soit jamais parvenu, elles n'ont jamais cessé, et dans plus d'une rencontre j'ai pu recueillir encore quelques traits dignes d'être transmis aux hommes curieux de connaître dans les moindres détails ce caractère si fort et si souple, ce génie si vaste et si délié, cet esprit si original par la pensée et par l'expression. D'ailleurs, ses derniers bienfaits m'ont imposé une grande dette envers lui; c'est en continuant à dire de lui la vérité que je veux m'acquitter.

De plus, la destinée de Napoléon, à laquelle la mienne a été rattachée par le malheur, m'a poussé dans l'exil à l'époque où elle l'y entraînait lui-même. La noble maison de NASSAU régnait alors sur la terre où j'allai chercher une seconde patrie; terre hospitalière où la générosité non sollicitée des héritiers de GUILLAUME-LE-TACITURNE m'a protégé autant et plus peut-être que ne le permettait la politique, contre les persécutions qui signalèrent la restauration française. Je ne mourrais pas content si je ne manifestais pas encore une fois les sentimens que j'ai voués à ces dignes princes.

C'est à la recommandation spontanée d'Alexandre Humboldt que je fus redevable d'une bienveillance si inattendue. Mais n'y a-t-il pas à le publier autant de vanité que de reconnaissance?

NOTES

[1: J'ai consigné ce fait dans l'épître dédicatoire des Vénitiens. À la catastrophe de cette tragédie, Joséphine éprouva la même émotion que les dames sur lesquelles j'en avais fait à Lyon le premier essai: elle demanda la grâce du héros. Elle suivait en cela son caractère, et il n'était pas nécessaire que l'homme en péril fût un héros pour qu'elle s'obstinât à le sauver. M. de Polignac (Armand) et M. de Rivière (ci-après duc) en font foi.]

[2: L'assertion peut sembler hasardée. La liste de proscription émise en 1815 était signée Fouché. N'y a-t-il pas injustice à l'imputer à M. de Talleyrand? Voyez Bertrand et Raton, ou le Singe et le Chat, fable 17 du IXe livre des Fables nouvelles mises en vers par M. de La Fontaine.]

[3: Le comte Henri de Saint-Aignan avait pris fait et cause pour les Bourbons contre la révolution quand il crut que le droit était pour eux; il prit fait et cause pour la France contre la réaction des émigrés quand il vit que le droit était pour elle. Ami de l'ordre fondé sur la justice, et toujours Français d'intention, il ne défendit, soit comme émigré, soit comme régnicole, que les intérêts qu'il crut ceux de la France. Les mêmes principes le dirigèrent dans l'exercice des magistratures auxquelles il fut appelé, soit par le choix du gouvernement, soit par celui du peuple. Se refusant à servir les passions du ministère à la Chambre élective, où il siégeait en 1819 comme député de la Loire-Inférieure, et menacé d'être destitué pour ce fait de la préfecture qu'il occupait: Votre place est à vous, mais ma conscience est à moi, répondit-il au ministre, et il vota contre la loi qui altérait le mode électoral. Son frère, le comte Auguste de Saint-Aignan, s'est signalé comme lui dans la même Chambre par un attachement inébranlable aux principes libéraux. En 1813, il avait rempli avec autant d'habileté que de fermeté les fonctions de ministre plénipotentiaire à la cour de Dresde, à l'époque de la funeste bataille de Leipsick. Ce sont des hommes dont on est heureux d'avoir occasion de parler.]

[4: Cette Histoire de la vie politique et militaire de Napoléon, imprimée dans un format gigantesque (grand carré vélin), par suite de la nécessité de faire concorder les proportions du texte avec celles des dessins litographiés qui l'accompagnent, est peu répandue dans le commerce, mais elle est très-connue des compilateurs qui ont cru utile de la mettre à contribution, et des étrangers qui ont cru avantageux d'en donner des contre-façons. On ne trouve que dans les grandes bibliothèques cet ouvrage, publié par souscription. Comme la seule édition qui en ait été faite est depuis long-temps épuisée, l'auteur, si Dieu lui prête vie, espère en faire une nouvelle, revue, corrigée, complétée, et maniable. Il a ramassé à cet effet de précieux matériaux.]

[5: Pantagruel, liv. IV, chap. 8.]

[6: Fricoteurs, mot très-français, bien qu'il ne soit pas enregistré dans le Dictionnaire de l'Académie; mot très-usuel à l'armée. Le fricoteur est un maraudeur perfectionné; il consomme cuit ce que l'autre dérobe cru. Uniquement occupé du solide, le fricoteur reste sur les derrières ou s'écarte sur les flancs des colonnes pendant qu'elles marchent à la gloire. Tournez la gueule du côté de la marmite, ai-je entendu dire dans mon enfance par Carlin ou par Arlequin (c'était tout un), par Arlequin devenu général dans je ne sais quelle farce: les fricoteurs sont toujours tournés de ce côté-là. Ce commandement est tous les jours pour eux l'ordre du jour.

Pris sur le fait, les fricoteurs sont quelquefois traités avec sévérité. Leurs délits toutefois sont moins de la compétence du conseil de guerre que de celle de la chambrée. On ne les condamne pas à passer par les armes, mais à recevoir la savatte, punition plus rigoureuse qu'on ne croit, mais qui ne compromet pas leur tête.]

[7: Fleury, de la Comédie française.]

[8: C'est en présence de M. de Bourrienne que le général raconta ce fait. Je ne crois pas l'avoir dénaturé, mais j'ai pu en oublier quelques circonstances. Je compte, en ce cas, sur la véracité de ce témoin pour rectifier mon récit.]

[9: Ceci est à moi: ces mots, dès qu'on les prononçait, produisaient sur Dufalga reflet du briquet sur la poudre. Il prenait feu tout aussitôt, et partait de là pour développer les théories les plus singulières qui soient jamais passées par la tête d'un honnête homme. Que d'honnêtes gens se sont trompés comme lui à l'époque de la révolution, époque où toutes les questions sur lesquelles repose l'organisation sociale étaient remises en discussion! que d'honnêtes gens, avec la meilleure intention du monde, ont jeté alors de nouveaux fermens de discorde dans la société qu'ils prétendaient régénérer! Tel fut le tort de ce pauvre Brissot. Les erreurs de l'esprit, en certaines circonstances, sont pires que des crimes.

Rien de plus recommandable d'ailleurs que la mémoire de Dufalga: officier des plus distingués dans une arme où le courage seul ne suffit pas à l'avancement, et où cet avancement ne s'acquiert que par une intelligence supérieure, il était parvenu au grade de général de brigade dans le génie, quand, après avoir perdu une jambe sur le champ de bataille en Europe, il mourut en Asie des suites d'une blessure qu'il avait reçue au siége de Saint-Jean-d'Acre.]

[10: Dans les Mémoires de Bourrienne. Plût à Dieu qu'on n'y trouvât que cette erreur-là!]

[11: En latin homme ici se traduirait par vir.]

[12: Voir le Médecin malgré lui, acte III, scène 5, et le premier livre des Confessions de J. J. Rousseau.]

[13: Notre capitaine obéissait à une inspiration bien malheureuse quand il attendait avec un équipage disparate et incomplet un bâtiment évidemment supérieur au sien sous tous les rapports. Il y avait deux ans que le Sea-Horse, frégate plus fort que la nôtre, et dont l'équipage était tout anglais, tenait la mer, quand notre malheur nous la fit rencontrer. «Chacun sur mon bord, me disait le capitaine Footes, connaît si bien son poste et son service, que sans lumière chacun fait ce qu'il doit faire, en pleine nuit comme en plein jour. J'aurais pu dès une heure du matin vous attaquer; mais pourquoi réveiller mes gens, et les fatiguer sans nécessité? À quelque heure que s'engageât le combat, j'étais sûr de vous prendre.»

                La chose est claire,
     Et votre épée a prouvé cette affaire.

S'il avait ses raisons pour compter sur son monde, nous en avions pour ne pas compter sur le nôtre. Le lendemain de l'affaire, les recrues maltaises, qui la veille servaient sous notre pavillon, étaient toutes passées sous le pavillon anglais. En traversant l'entre-pont du Sea-Horse, je les vis boire à la santé du roi Georges.]

[14: Quatre auteurs ont parlé du travail de Socrate sur Ésope:

1° Plutarque, dans le petit Traité de audiendis poetis;

2° Fl. Avianus le fabuliste, préface de ses 42 fables;

Suidas, art. SOCRATE. Voici le passage en latin: Nullo alio scripto relicto quam, ut quidam volunt, hymno in Apollinem et Dianam, et Æsopea carmina versibus scripta.

4° Platon, dans le compte qu'il rend d'une des conversations de Socrate avec ses disciples, entre sa condamnation et sa mort. Voici le texte:

«Vraiment, Socrate, interrompit Cébès, tu fais bien de m'en faire ressouvenir; car, à propos des poésies que tu as composées, des fables d'Esope que tu as mises en vers, Evenus m'a demandé par quel motif tu t'étais mis à faire des vers depuis que tu étais en prison, toi qui jusque-là n'en avais fait de ta vie.—C'était, répond Socrate, pour satisfaire à certains songes, qui dans toutes les occasions de ma vie m'ont toujours recommandé la même chose. Jusqu'ici j'avais pris cet ordre pour une simple exhortation; mais depuis ma condamnation je pensai qu'il ne fallait pas désobéir aux Dieux, et que je ne devais pas quitter la vie sans les avoir satisfaits. Je fis donc réflexion qu'un poëte, pour être vraiment poëte, ne doit pas composer des discours en vers, mais inventer des fictions; et ne me sentant pas ce talent, je me déterminai à travailler sur les fables d'Ésope, et je mis en vers celles que je savais, et qui se présentèrent les premières à ma mémoire.»

PLATON, DIALOGUE DU PHÉDON.

Oeuv. compl. vol. I, p. 136 et sqq. édit. de Deux-Ponts. ]

[15: Millevoye. Ce jeune homme avait fait de brillantes études. Il justifia dans le monde les espérances qu'il avait fait concevoir de lui dans les écoles: il remporta quatre ou cinq fois le prix de poésie dans les concours de l'Institut. Plusieurs poèmes remplis de grâce et d'esprit, et entre autres un poëme de Charlemagne, des élégies pleines de sensibilité, et écrites avec une grâce et une pureté peu commîmes, lui assurent une place au premier rang des auteurs qui ont appliqué un talent supérieur à traiter des sujets légers. Pouvait-il prendre un vol plus haut? Il y songeait, et il avait ébauché quelques scènes de tragédie, quand, à trente-quatre ans, une mort précoce le ravit aux lettres et à ses amis.]

[16: Le général Brune, depuis maréchal de l'Empire, assassiné à Avignon. Sa mort, crime par lequel les assassins de la restauration ont égalé, sinon surpassé en 1815 ce que les égorgeurs de la Glacière avaient fait de plus atroce en 1791, n'est pas l'objet de cette note. J'y veux consigner seulement la lettre que, dans le but de rectifier l'opinion que ce militaire avait exprimée si légèrement sur la conduite d'un de ses plus honorables compagnons d'armes, je lui écrivis en lui envoyant la copie du compte que j'avais cru devoir rendre au gouvernement français du combat dans lequel avait succombé la Sensible.

AU GÉNÉRAL BRUNE, COMMANDANT EN CHEF DE L'ARMÉE D'ITALIE.

Turin, le 12 thermidor an VI (31 juillet 1798)

Général,

En donnant à l'ambassadeur de la république française en Piémont une copie de la relation du combat dont l'issue a été si funeste à la frégate la Sensible, et dont j'ai adressé l'original au ministre des relations extérieures, je croyais n'avoir que des bruits à combattre. La lecture de la feuille du journal de Milan, en date du 2 thermidor, me prouve qu'il faut réfuter aussi des écrits: je n'hésite pas à le faire.

Je suis loin d'accuser, de suspecter même l'intention du rédacteur; mais il me semble qu'il s'est un peu pressé, et qu'avant de rendre compte d'un événement, il devait attendre au moins des renseignemens dont l'authenticité fût garantie par une signature. Il n'aurait pas confondu le malheur avec la lâcheté, et son article, pour n'être pas prématuré, n'en eût été que plus véridique.

Veuillez, général, lui faire prendre connaissance de la lettre ci-jointe, et en requérir l'insertion dans son journal; je ne doute pas qu'elle ne console tous les bons Français.

Nous avons tout perdu, fors l'honneur: c'est une justice que nos ennemis rendaient du moins à notre capitaine.

Salut et respect,

     ARNAULT.
]

[17:
     AU CITOYEN TALLEYRAND,

MINISTRE DES RELATIONS EXTÉRIEURES.

Turin, le 3 thermidor an VI.

Comme les différentes versions publiées sur la prise de la frégate la Sensible s'écartent plus ou moins de la vérité, je crois de mon devoir, citoyen ministre, de vous la faire connaître et de vous mettre à même de rendre justice à qui elle appartient.

Cette frégate, de trente-six pièces de canon de douze, commandée par le capitaine Bourdé, avait été d'abord armée en flûte à Toulon; le général en chef lui fit rendre ses canons à Malte, et l'expédia pour porter en France des dépêches importantes confiées au général Baraguey-d'Hilliers. Les drapeaux de la religion et quelques objets de curiosité furent aussi déposés à bord du même bâtiment.

On compléta l'équipage de guerre avec des matelots la plupart napolitains, délivrés de la chaîne par l'arrivée des Français à Malte. La disette d'hommes ne permettait pas de choix. La Sensible mit à la voile le 1er messidor. Le vent du nord-ouest soufflait avec violence. Le 8, à quatre heures du soir, le même vent nous tenait encore au-dessous des attérages de Sicile, quand on découvrit une voile au nord-ouest, dans la direction de Maretimo. On fit les signaux de reconnaissance. Le bâtiment qui venait sur nous y répondit en arborant le pavillon espagnol au grand mât. À sa voilure on le reconnut néanmoins pour anglais. Il marchait avec une célérité surprenante. La nuit vint, mais le clair de lune était si beau que les deux bâtimens ne se perdirent pas de vue; à onze heures on fit branle-bas de combat. L'eau-de-vie fut distribuée à l'équipage; on partagea aux passagers le peu d'armes qui étaient à bord. Ceux à qui l'on ne put pas donner de fusils furent armés avec des sabres. À deux heures du matin, les deux bâtimens étaient à portée de canon. L'action ne s'engagea cependant qu'au point du jour. Le capitaine Bourdé, reconnaissant la supériorité de l'ennemi, dont la frégate, armée de quarante-quatre pièces de canon, portait du dix-huit en batterie, et des caronades de vingt-quatre sur son gaillard d'arrière, résolut de tenter l'abordage. C'était en effet le seul moyen d'abréger la canonnade, que nous ne pouvions supporter qu'avec désavantage.

L'Anglais, après nous avoir lâché sa première bordée à la demi-portée de fusil, se laissa arriver sur nous de manière à engager notre beaupré dans ses agrès. Il eût pris ainsi la frégate dans sa plus grande longueur, et nous aurait foudroyés de toute sa batterie, sans avoir rien à craindre que les deux canons de chasse qui étaient sur le gaillard d'avant.

Notre capitaine prévint cette manoeuvre en opposant son travers au travers de l'ennemi, qui alors nous lâcha sa seconde bordée à la portée de pistolet. L'effet en fut terrible. L'artimon fut presque coupé, et le cabestan mis en pièces. Soixante hommes, parmi lesquels se comptent quinze morts, furent, mis hors de combat.

Les deux frégates se joignent. On crie à l'abordage! Le général d'Hilliers descend dans la batterie pour faire monter l'équipage. Indifférens à l'honneur de notre pavillon, les bandits avaient abandonné leur poste dès la seconde décharge. Ils n'obéirent ni à l'invitation, ni à la menace, ni même aux coups. Ils étaient encore galériens, quoique libres. Les chefs des pièces seuls s'étaient fait tuer à leur poste; ceux-là étaient Français.

La lâcheté de ces étrangers fit tourner contre nous la manoeuvre hardie du capitaine. Abordé par la frégate qu'il avait voulu aborder, il fut obligé de céder, après avoir été blessé lui-même. Observons toutefois que ce n'est pas par son ordre que le pavillon ne flottait plus à la poupe; un boulet l'avait fait tomber; de sorte qu'on se battit quelque temps encore après qu'on semblait avoir amené.

Nos officiers se sont conduits avec autant de bravoure que d'intelligence. Le lieutenant Taneron fut blessé au moment où il sautait sur la frégate victorieuse. Les passagers soutinrent courageusement le feu de l'ennemi et lui ripostèrent autant que le permit le mauvais état des armes qu'on leur avait données. Trois d'entre eux perdirent la vie; parmi les morts, on remarque l'infortuné d'Omonville, ci-devant commandeur de Malte: il retournait en France en vertu du traité. Le jeune Catelan fut blessé, d'autres chevaliers de Malte furent plus heureux que lui, sans avoir été moins braves.

C'est à tort qu'on attribuerait à des Maltais la perte de la frégate. L'équipage, ainsi que je l'ai observé, avait bien été complété à Malte, mais complété avec des forçats napolitains pour la plupart, gens sur la bravoure desquels on était loin de compter. Aussi avions-nous ordre d'éviter le combat, que la marche supérieure de l'ennemi, et surtout le défaut subit de vent nous contraignirent d'accepter.

Je laisse à votre discrétion, citoyen ministre, à faire de cette lettre l'usage que vous croirez convenable. Rappelé en France par le mauvais état de ma santé, et forcé de voyager lentement, je craindrais d'arriver trop tard à Paris pour faire connaître au gouvernement ces détails, de la véracité desquels je réponds.

Agréez les sentimens de fraternité de votre concitoyen,

ARNAULT. ]

[18: C'est dans une satire, intitulée les Arts, que se trouve la substitution de noms qui donna lieu à ce duel qu'un erratum pouvait prévenir. En parlant du Louvre, à propos des tableaux exposés cette année-là par l'école française, Despaze avait dit:

     Quoi! l'on vénère ici l'ombre de Michel-Ange,
     Et l'on y laisse entrer Laurent, Ledoux, Mirvaut,
     Petit, Lucas, Colas, Gensoul, Dubos, Ravault!

Au lieu de Dubos, il y avait Dabos dans le manuscrit. Le poëte paya pour l'imprimeur. Dubos, dit Despaze dans une autre satire adressée à l'abbé Sicard,

     Dubos voulut punir l'audace
     D'un U qui, dans mes vers, d'un A surprit la place,
     Et pour ce grand forfait, atteint d'un plomb brûlant,
     Sur un lit de douleur je fus jeté sanglant.

Dubos, assez présomptueux de sa nature, était aussi assez susceptible. Cela lui porta malheur. Un jeune homme, dont il avait traité le père avec peu de ménagement, lui ayant demandé raison de ce fait, le tua d'un coup d'épée. Il avait alors soixante ans passés.]

[19: «Si je relis les Satires (les satires de Chénier), disait M. de Chateaubriand dans un discours qu'il avait composé pour sa réception à l'Institut, où il avait été nommé à la place de Chénier, j'y retrouve immolés des hommes qui sont au premier rang de cette assemblée: toutefois ces Satires, qui sont écrites d'un style élégant et facile, rappellent agréablement l'école de Voltaire, et j'aurais d'autant plus de plaisir à les louer, que mon nom n'a pu échapper à la malice de l'auteur. Mais laissons là des ouvrages qui donneraient lieu à des récriminations pénibles.»]

[20: Léger; ce n'était pas un homme sans esprit; il a fait pourtant une grosse sottise au moins dans sa vie: si ce n'en est pas une que d'avoir troqué contre la veste de Gille la robe de Rollin quand le professorat ne le nourrissait plus, c'en était une certainement que d'avoir voulu reprendre la robe de Rollin après avoir porté pendant sept ou huit ans la veste de Gille. L'adjectif ne s'accordait, plus cette fois avec le substantif. On trouverait cependant dans les cartons de l'Université impériale des lettres qui prouvent que cet ex-professeur aurait fait publiquement ce solécisme pour peu qu'on s'y fût prêté; on y verrait qu'il traita d'ennemis de la philosophie les gens sensés qui lui firent quelques observations sur les inconvéniens de ce nouveau travestissement. Mieux avisé ensuite, il se retourna d'un autre côté, et obtint, je crois, une place dans l'administration. J'ignore toutefois quel costume il portait quand il est mort.]

[21: Begearss: anagramme de Bergasse. Vengeance moins cruelle que l'outrage qui l'a provoquée. Ce malheureux sue le crime, avait dit, dans son Mémoire pour le banquier Korneman, Bergasse en parlant de Beaumarchais qui, assez étourdiment, s'était mêlé d'une querelle de ménage, et, prenant le parti de Mme Korneman contre son mari, avait mis son doigt entre l'arbre et l'écorce, ce dont il faut se garder, dit Sganarelle, mais ce qu'on peut faire pourtant sans suer le crime. J'ai connu Bergasse et Beaumarchais. Rien de plus opposé que leurs caractères: avides de renommée l'un et l'autre, ils l'obtinrent d'abord par des écrits publiés à l'occasion d'un procès. Mais, dans ses Mémoires, Beaumarchais se défendait, et dans les siens Bergasse attaquait. Tourmenté par la bile, Bergasse, honnête homme sans contredit, était de l'humeur la plus morose. Rien de plus gai au contraire que Beaumarchais, qui était, quoi qu'on ait dit, un fort galant homme, et qui, de l'aveu de tout le monde, était un des hommes les plus aimables qu'on pût rencontrer. Sa maison est aujourd'hui le grenier à sel; elle n'a pas trop changé de destination, disait le président M***.]

[22: Voir au Ier volume, chap. II, p. 131.]

[23: Le Congrès des Rois, titre d'un opéra-comique où les rois ennemis de la France, c'est-à-dire tous les rois régnans, le grand-turc excepté, étaient mis en scène et délibéraient accroupis dans des cruches. Puis, frappés d'une terreur panique aux approches des bataillons républicains, ils sortaient de leurs coquilles et se sauvaient déguisés en sans-culottes.

Cette farce, plus ridicule qu'amusante, et qui ne rappelait certes pas par l'esprit celles d'Aristophane que l'auteur avait eu la prétention d'imiter, ne contenait d'un peu plaisant que trois ou quatre couplets chantés par le roi d'Angleterre, George III, qui les fredonnait tout en pêchant des grenouilles. Voici ceux dont je me souviens; ils sont sur un air qui n'est guère connu aujourd'hui que des houzards. L'échantillon donnera une idée de la pièce.

     Je suis roi d'Angleterre,
     J' m'en ris.

Un trait de basson faisait entendre ici en place du mot souligné celai qui se trouvait dans le refrain de la chanson populaire, mais qu'on ne croyait pas devoir articuler en scène, quoique le père Duchène ou le misérable Hébert qui souscrivait de ce nom ses atroces facéties, en fît journellement retentir les rues.

I.

Je suis roi d'Angleterre,
       J'm'en…
Je suis roi d'Angleterre,
       J'm'en…
On dit qu' mon peuple meurt de faim,
Pour moi, quand j'ai le ventre plein,
       Je m'en ris.

II.

Nous n' faisons rien qui vaille,
       J' m'en…
D'main nous livrons bataille,
       J'm'en…
J'ai dit de vaincre à mes soldats,
Tant pis pour eux s'ils ne l'font pas,
       J'm'en ris.

III.

Un congrès d'rois s'assemble,
       J'm'en…
L'un a peur, l'autre tremble,
       J'm'en…
On prétend que tout est perdu:
L'ami Pitt sera donc pendu?
       J'm'en ris.

Puis: «Je pensais à vous», disait-il à son ministre qui survenait dans ces entrefaites. Cela se jouait à la Comédie dite italienne. Artaud, auteur de cette plate satire, était de Montpellier.

Vers le même temps, en 1794, on donnait à la Comédie française, sur le théâtre de la République, une farce du même genre, mais non mêlée de musique, farce intitulée le Jugement dernier des Rois. Toutes les têtes couronnées, le grand-turc toujours excepté, figuraient là aussi, mais en habits caractéristiques, et représentés par les acteurs les plus plaisans de l'époque. Je ne me rappelle pas trop qui faisait le roi des marmottes, mais je me rappelle très-bien que Baptiste cadet, masqué avec un nez énorme, et vêtu d'un pantalon mi-partie rouge et noir, représentait le roi d'Espagne, qu'on n'appelait jamais que sire d'Espagne, à la grande satisfaction de l'auditoire. Michot, habillé en femme, était, lui, Catherine la grande, ou le grand, pour me servir de l'expression du prince de Ligne, et ne marchait que par enjambées, comme dans certaine caricature. Au milieu d'eux, en habits pontificaux, était le pape qui, joué par Dugazon, le bouffon par excellence, distribuait à droite et à gauche ses bénédictions, confessait tous ces pécheurs, et leur donnait à tous l'absolution in articulo. Il y avait urgence; car l'explosion d'un volcan annonçait la destruction de l'île déserte où ces pauvres tyrans avaient été déportés.

Cette farce, aussi irrévérencieuse que l'autre, mais plus spirituelle du moins, n'était pas du vieil Artaud, mais de Sylvain Maréchal, original qui, avant la révolution à laquelle il préluda, s'était plusieurs fois compromis avec le gouvernement par la guerre sans relâche qu'il livrait aux rois et à Dieu, qui pourtant ne lui ont pas été trop durs, que je sache.

Ces faits prouvent à quel point était porté alors le dévergondage de la scène en matière politique. Il est à remarquer toutefois que ce dévergondage ne s'étendit pas aux moeurs, et qu'à cette époque où l'on débitait sur le théâtre tant de choses qui faisaient trembler, on n'eût pas osé y dire un mot qui fît rougir.

Les deux pièces dont il est ici question n'eurent pas un long cours de représentations. Autorisées par la commune de Paris, ces représentations furent interdites par le comité de salut public, dont la politique croyait devoir des ménagemens à certains gouvernemens qui ne paraissaient pas éloignés de traiter avec la république, depuis qu'il était démontré que la victoire lui revenait et qu'elle pouvait redevenir conquérante aux dépens de telle puissance qui l'avaient crue conquérable, la Prusse, par exemple.]

[24: Le mot de Lagrange prouve qu'il jugeait des choses par le raisonnement plus que par le sentiment. La foi de Pascal aussi reposait sur cette base. Cet autre géomètre n'était-il pas déiste par calcul? Ne craignait-il pas plus qu'il ne croyait? Les raisonnemens par lesquels il démontre les risques attachés à l'incrédulité ne sont-ils pas essentiellement mathématiques? Quand il décide à croix ou pile cette grave question, qu'en fait-il, sinon une question de probabilité? «Pesons le gain ou la perte, dit-il; en prenant le parti de croire que Dieu est, si vous gagnez, vous gagnez tout. Si vous perdez, vous ne perdez rien. Pariez donc sans hésiter.»

Ceci démontre moins, ce me semble, l'existence de Dieu que l'intérêt d'admettre cette existence. Encore une fois, c'est moins l'argument d'un croyant que d'un calculateur. On ne peut en douter quand Pascal ajoute à ce qu'on cite ici cette autre conséquence du principe qu'il vient de poser:

«De se tromper en croyant la religion chrétienne vraie, il n'y a pas grand'chose à perdre. Mais quel malheur de se tromper en la croyant fausse!»

Etrange manière d'aimer Dieu que celle de Pascal! ce n'est pas ainsi que l'aimait sainte Thérèse.

A CRISTO CRUCIFIADO.
SONETO.

     No me mueve, mi Dios, para quererete
     El cielo que me tienes prometido,
     Ni me mueve el infierno tan temido
     Para dejar por eso de ofenderte.

     Tu me mueves, mi Dios, muéverne el verte
     Clavado en esa cruz y escarnecido;
     Mueveme ver tu cuerpo tan herido;
     Mueveme las angustias de tu muerte.

     Mueveme, enfin, tu amor de tal manera
     Que, aunque no hubiera cielo, yo te amara,
     Y, aunque no hubiera infierno, te temiera.

     No me tienes que dar porque te quiera:
     Porque, si cuanto espero no esperara,
     Lo mismo que te quiero te quisiera.

TERESA DE JESUS.

Jamais l'amour n'a parlé un langage plus tendre, un langage plus passionné que celui que parle ici la dévotion. Les meilleurs sonnets de Pétrarque sont pâles et tièdes auprès de celui-ci. L'on me saura gré, je pense, de donner la traduction qu'en a faite un de mes vieux amis, un homme dont le nom est cher aux lettres à double titre, un homme à qui elles doivent d'admirables éditions et d'excellens ouvrages.

SONNET DE SAINTE-THÉRÈSE.

     Pour t'aimer, ô mon Dieu! me faut-il l'espérance
     Du ciel que m'a promis ton immense bonté?
     Me faut-il de l'enfer l'avenir redouté
     Pour défendre à mon coeur d'offenser ta puissance?

     Il me suffit à moi de voir, Dieu de clémence,
     Ton corps pâle et meurtri, sur la croix tourmenté,
     De voir ce sang divin sortir de ton côté,
     Ta mort et son opprobre, et ta longue souffrance.

     Le bonheur de t'aimer a pour moi tant d'appas,
     Que je t'aurais aimé si le ciel n'était pas;
     S'il n'était pas d'enfer, je t'aurais craint de même:

     Mon coeur qui veut t'aimer ne veut rien en retour;
     Dans ta grâce sans doute est mon espoir suprême,
     Mais sans aucun espoir j'aurais autant d'amour.

FIRMIN DIDOT.

Voilà le langage de la foi. La foi aime et ne raisonne pas. L'argument de Pascal n'est que celui du doute et de la crainte.

L'homme illustre, dont l'hypothèse a donné lieu à cette note, n'était pas au reste un fanfaron d'athéisme. Très-différent de Lalande, à qui il était d'ailleurs si supérieur, il gardait pour lui ses opinions et n'en tirait aucune vanité. Sa vie irréprochable prouve qu'à une seule près (la foi qui ne se donne pas), il possédait toutes les vertus.]

[25: Espercieux, statuaire. Entre tous ses ouvrages, tous empreints d'un talent réel, on a remarqué surtout un bas-relief placé à l'arc de triomphe du Carrousel, et relatif à la victoire d'Austerlitz, morceau sévère comme l'antique, et les bas-reliefs qui décorent la fontaine du marché Saint-Germain, morceaux pleins de goût dans leur simplicité, et qui font de cette fontaine un des plus jolis monumens de la capitale. Tout occupé de son art, Espercieux sort peu de son atelier. Il n'a pas été chercher la faveur, et la faveur n'est pas venue le chercher. Mais le gouvernement s'honorera en lui faisant arriver là les récompenses qu'il se contente de mériter. Il y a urgence; Espercieux n'est plus jeune.]

[26: Sarrette (Bernard). C'est à son intelligence et à son infatigable persévérance que la France est redevable de son Conservatoire de musique. 11 en forma le noyau dès 1789, en réunissant, pour en composer la musique de la garde nationale parisienne, quarante-cinq musiciens provenant du dépôt des Gardes-Françaises. En 1790, ce corps, porté à soixante et dix-huit, passa au compte de la municipalité de Paris pour le service de la garde nationale et des cérémonies publiques, et M. Sarrette, qui jusqu'alors avait soutenu ces musiciens à ses frais, fut remboursé de ses avances et nommé commandant de ce corps, auquel les artistes les plus célèbres de l'époque se firent affilier. En 1792, lors de la destruction de toutes les écoles publiques, il réussit à conserver celle-ci sous le titre d'école gratuite de musique. Reconnaissant bientôt l'utilité, la nécessité d'une institution qui fournissait aux besoins de ses armées, le gouvernement alloua des fonds pour le traitement des professeurs. En 1793, un décret de la Convention, conservant à cette école l'organisation qu'elle avait reçue de son fondateur, lui conféra le titre d'Institut de musique. Enfin l'année suivante une autre loi lui donna celui de Conservatoire de musique; et, chargé de l'organiser définitivement, M. Sarrette en fut nommé le directeur.

Cette grande pépinière de virtuoses, où toutes les parties de l'art musical étaient enseignées par les artistes les plus habiles, sous l'inspection des Méhul, des Chérubini, des Gossec, des Le Sueur, rivalisa dès sa naissance avec les plus célèbres écoles d'Italie; c'est elle qui, tout en fournissant à nos papiers. Il demanda les moyens d'exécution à l'archiduc Charles, qui refusa d'abord nettement, et qui ne consentit, après de longues hésitations, que quand des ordres péremptoires du baron de Tuguth eurent été mis sous ses yeux. Ce fut comme contraint qu'il permit que M. de Barbaczy, colonel des hussards de Szecler, obéit aux réquisitions que pourrait lui faire M. de Lherbach.

«Le retard de l'arrivée du courrier jetait M. de Lherbach dans une grande perplexité. Il repassait dans la conversation toutes les circonstances de ses rapports avec l'archiduc Charles; il rappelait l'indignation que le prince avait d'abord témoignée, et ce souvenir lui donnait à craindre qu'une insigne faiblesse n'eut fait révoquer l'autorisation précédemment donnée. Cette conversation, qui fut longue, apprit au comte de ***, sur l'événement préparé, tout ce qu'il désirait en savoir; il en fit son rapport dans la nuit même au baron de Mongelas, ministre des affaires étrangères de l'électeur, qui lui recommanda d'employer jusqu'au bout le moyen d'information que le hasard lui avait livré.

«Le lendemain, nouvelle conversation; anxiété plus vive. Cette vaine attente fait croire que l'affaire est manquée. Mais à minuit on entend le cor d'un postillon, les portes de l'hôtel s'ouvrent, un courrier monte rapidement l'escalier: «Qu'il entre», dit le comte de Lherbach. Hoppé d'ouvrir la dépêche et de la lire à haute voix. L'affaire a réussi; l'attentat est consommé. Bientôt des regrets d'homme se mêlent à la joie du diplomate. «J'avais dit à ce Barbaczy de faire houspiller un peu par ses gens cet insolent Bonnier. Ils l'ont tué! à la bonne heure; mais Robergeot, cet homme dont le caractère honnête et doux contrastait si fort avec celui de ses collègues, l'avoir massacré! encore si c'était Jean de Bry!» On entendait le baron de Lherbach gémir, s'agiter sur son canapé. Ses exclamations, dans lesquelles il y avait quelques signes d'humanité, durèrent un bon quart d'heure; le diplomate prit le dessus. «Enfin, dit-il, l'Autriche connaîtra ses ennemis. Allons nous coucher.» Le comte d'A*** remit un nouveau rapport à M. de Mongelas; mais il n'a pas pu lui apprendre si le comte de Lherbach avait dormi d'un sommeil tranquille.»]

[29: Bonaparte prend la résolution de revenir en France. Elle fut aussitôt exécutée que conçue. L'on ne lira pas sans un vif intérêt, j'en suis sûr, la note qui m'a été communiquée sur un fait si important par un général qui a fait la campagne d'Égypte en qualité d'aide de camp avec Bonaparte, et qui fut confluent des considérations et témoin des circonstances qui déterminèrent son chef à prendre une résolution si hasardeuse le lendemain presque de sa victoire d'Aboukir.

Note sur le départ du général Bonaparte de l'Égypte, et sur sa traversée jusqu'à Fréjus, fournie par le général Eugène Merlin.

«Beaucoup de personnes, même les plus sensées, croient que le départ du général Bonaparte de l'Égypte fut provoqué par un message secret qu'il reçut, soit d'un des membres du Directoire exécutif, soit d'un de ses frères. J'ai vu des individus soutenir avec opiniâtreté et avec aigreur cette opinion, qu'ils ne pouvaient appuyer que sur des bruits vagues et populaires.

«Acteur moi-même dans la circonstance qui seule provoqua sa résolution de quitter son armée, je vais faire l'exposé pur et simple du fait; on jugera…

«Le 15 thermidor an VII, au matin, huit jours après la bataille d'Aboukir contre les Turcs, le général en chef Bonaparte, étant à Alexandrie, reçut l'avis que le fort d'Aboukir, dans lequel s'étaient retirés les débris de l'armée turque, capitulait. Il m'expédia aussitôt auprès du général Menou, qui commandait le siége de ce fort, afin de prendre une connaissance exacte de la situation de la place au moment de la prise de possession, de l'état de la garnison prisonnière, etc. etc.

«Il serait hors de propos de retracer ici l'affreuse image de carnage et de destruction qu'offrait ce petit fort qui, destiné à contenir une garnison de 2 à 300 hommes, en avait renfermé, pendant huit jours, environ 5000, que nos bombes et nos boulets de gros calibre, et le manque absolu d'eau et de vivres, avaient réduits au nombre d'environ 2000 au moment de la capitulation; il suffira de dire que jamais tableau plus affreux ne s'est offert à mes yeux pendant le cours de dix-sept campagnes, si ce n'est peut-être à la bataille d'Eylau.

«Après avoir rempli ma mission dans le fort d'Aboukir, je fus rejoindre le général Menou dans sa tente pour y prendre ses dépêches pour le général en chef. J'y trouvai le secrétaire du commodore anglais, sir Sidney Smith, qui venait d'y arriver comme parlementaire, sous prétexte de traiter d'un échange de prisonniers. L'objet de sa mission exposé, il ajouta: «M. le commodore a reçu hier un aviso qui lui a apporté des gazettes d'Europe. Comme vous en êtes privés depuis long-temps, il a pensé que vous les liriez avec plaisir, et en voici un paquet qu'il m'a chargé de vous remettre». Le parlementaire parti, on n'eut rien de plus pressé que de parcourir les gazettes, mais on ne put, au préalable, se défendre d'un sentiment d'effroi, présumant avec raison que le commodore Smith n'était aussi obligeant que parce que les nouvelles étaient désastreuses pour la France. Ce funeste soupçon fut bientôt confirmé.

«Ces journaux contenaient tous les détails des défaites de Schérer sur l'Adige, et des événemens accomplis depuis ces premiers revers jusqu'à l'arrivée des débris de l'armée française sous les murs d'Alexandrie; la défaite de Jourdan en Souabe, etc.

«Je m'empressai de prendre congé du général Menou et de repartir pour Alexandrie, pour y porter au général Bonaparte les gazettes funestes, quoique bien précieuses en même temps. Il était dix heures du soir, et j'arrivai à Alexandrie à minuit passé. Le général Bonaparte était couché et dormait profondément. J'entre dans sa chambre: «Général, lui dis-je en l'éveillant, je vous apporte une collection de gazettes d'Europe (c'était la gazette de Francfort et le Courrier français de Londres). Vous y lirez beaucoup de nouvelles désastreuses.—Que se passe-t-il donc? me demanda-t-il en se mettant avec agitation sur son séant.—Schérer a été battu en Italie; nous avons perdu presque tout ce pays, et à l'époque du 1er mai notre armée avait déjà rétrogradé jusqu'à la Bormida. Jourdan a été battu dans la Forêt-Noire et a repassé le Rhin». À ces mots, le général se jeta en bas de son lit et s'empara des gazettes, qu'il lut sans interruption pendant le reste de la nuit. Des exclamations de colère et d'indignation sortaient à chaque instant de sa bouche, en voyant comment on avait perdu, dans moins d'un mois, le beau pays qu'il avait conquis avec tant de gloire!

«Le lendemain, 16 thermidor, il fit appeler de grand matin le contre-amiral Gantheaume, avec lequel il s'enferma dans son cabinet pendant deux heures.—Le 17, il partit pour le Caire. Arrivé à Rahmanieh, il y laissa ses chevaux et bagages et tous ceux de son état-major, avec ordre d'y attendre son retour et s'embarqua avec nous pour le Caire, où nous arrivâmes le 20. Nous n'y étions que depuis cinq à six jours, lorsque le général Bonaparte annonça pour le lendemain un voyage dans la province de Damiette, qui ne devait nous tenir que huit jours absens, et nous ordonna de faire nos préparatifs en conséquence. Quelques mots échappés au général Bonaparte lorsque je lui avais remis les gazettes à Alexandrie, sa conférence mystérieuse avec Gantheaume, m'avaient donné l'éveil sur ses desseins, et l'annonce d'un voyage de peu de jours à Damiette ne me fit pas prendre le change. Je voyais faire, pour cette absence de huit jours, des préparatifs beaucoup plus considérables qu'on n'en avait fait pour l'expédition de Syrie, qui nous avait tenus quatre mois éloignés du Caire. Bourrienne, secrétaire du général, emballait tous ses papiers, et à onze heures du soir (une heure avant le départ), plus de vingt chameaux étaient rassemblés dans la cour du quartier-général et y attendaient leur charge. Tout cela était bien de nature à me confirmer dans l'opinion que j'avais conçue, que le général Bonaparte allait quitter l'Égypte.

«Il partit du quartier-général à minuit, et fut s'embarquer à Boulak sur le bateau qui lui servait à naviguer sur le Nil, joli bâtiment, de l'espèce de ceux que l'on nomme dans le pays une djerme. Il était armé de six pièces de canon, et avait une chambre spacieuse et bien meublée pour le général et son état-major. Arrivés à la pointe du Delta, que l'on nomme en arabe Bad-el-Bakara, au lieu de prendre à droite la branche de Damiette, il fit suivre celle de Rosette, et se rendit à Menouf, capitale de la province de Menouffieh, dans le Delta. Le général de division Lanusse commandait cette province, et Bonaparte s'arrêta vingt-quatre heures chez ce général qui, pendant le dîner, lui dit: «On prétend, mon général, que vous allez vous embarquer à Alexandrie pour retourner en France. Si le fait est vrai, j'espère que, rentré dans notre patrie, vous penserez à votre armée d'Égypte». Le général répondit «que ce bruit était faux; que son voyage n'avait d'autre but que de visiter le Delta et la province de Damiette qu'il n'avait pas encore vus.—Si vous allez à Damiette, lui répliqua le général Lanusse, il serait plus naturel et plus direct de prendre le canal de Menouf, qui y conduit en droite ligne, et qui vous procurera l'agrément de traverser le Delta dans son entier.» (On était alors dans la saison où le Nil commence à sortir de son lit, et où tous les canaux intérieurs sont navigables). Le général Bonaparte répondit qu'il avait besoin d'aller d'abord à Rosette, et que de là il se rendrait à Damiette en traversant le lac de Burlos. Le général Lanusse ne put pas insister davantage, mais il fut sans doute plus convaincu qu'auparavant du départ du général en chef pour la France.

«En quittant Menouf, le général Bonaparte rentra dans la branche de Rosette et continua sa route jusqu'à Rahmanieh, où il débarqua et où nous trouvâmes les chevaux qu'il nous avait ordonné d'y laisser lorsque nous nous y étions embarques dix jours auparavant pour remonter au Caire.

«Aussitôt débarqués, nous montâmes à cheval et continuâmes notre route sur Alexandrie. La nuit nous surprit au village de Birket, qui n'en est éloigné que de cinq à six lieues. Le général en chef s'arrêta dans cet endroit et y fit dresser les tentes pour y passer la nuit. Jusque-là le plus grand mystère avait été gardé sur le véritable but de notre voyage par le général Bonaparte, le général Berthier et Bourrienne (ces deux derniers étaient seuls dans la confidence du général en chef). Cependant personne de l'état-major ne pouvait plus douter du motif de notre prompt retour à Alexandrie, depuis que nous avions quitté la direction de Rosette. Bourienne cessa alors de nous faire un mystère de notre départ, et il nous annonça que notre embarquement aurait lieu le lendemain. Il faut avoir été éloigné pendant dix-huit mois de sa patrie, en proie pendant tout ce temps aux fatigues et aux dangers dans un pays barbare, pour se faire une idée de la joie que nous causa cette annonce!… Peu d'instans après l'établissement de notre camp à Birket, il passa un détachement qui se rendait d'Alexandrie à Rahmanieh, et qui nous annonça que deux frégates françaises étaient à l'ancre en dehors du port neuf, et qu'elles n'attendaient sans doute que nous pour mettre à la voile.

«Le lendemain, on fit halte au puits de Beida, à trois lieues d'Alexandrie dans le désert. Bourienne me tira à part, et me remit, pour en faire un duplicata, l'instruction que le général Bonaparte adressait, en parlant au général Kléber, on lui remettant le commandement. Assis sur le sable, à l'ardeur du soleil brûlant de midi, j'éprouvai une vive satisfaction à faire cette copie.

«Après être restés une heure environ au puits de Beida, nous continuâmes notre route; mais, au lieu de nous diriger sur Alexandrie, nous primes brusquement à droite pour gagner directement le bord de la mer, que nous atteignîmes au bout de deux lieues. Arrivés sur la plage, nous aperçûmes distinctement une voile à environ trois lieues au large. Le général en chef en conçut quelque inquiétude; Sidney Smith avait quitté huit jours auparavant sa croisière pour aller se ravitailler en Chypre, et l'on craignait que ce ne fût son escadre qui revint prendre sa station devant le port d'Alexandrie.

«Le général Bonaparte avait donné rendez-vous au général Menou et au contre-amiral Gantheaume à la première citerne que l'on rencontre en allant d'Alexandrie à Aboukir, et qui est à une lieue de ce fort. Il m'ordonna de m'y transporter et de guider ces deux généraux vers l'endroit où il se trouvait à les attendre. Je partis avec un seul guide, au risque d'être enlevé par les Arabes, ce qui dans ce moment eût été jouer de malheur, et je trouvai effectivement Menon et Gantheaume à l'endroit désigné. Gantheaume prit l'alarme lorsque je lui parlai du bâtiment que nous venions d'apercevoir; il monta sur une dune de sable pour le reconnaître, et ne tarda pas à se convaincre que ce navire courait la bordée vers l'île de Chypre; ce qui lui fit conjecturer qu'il avait été envoyé pour reconnaître ce qui se passait dans le port d'Alexandrie. Il se hâta de rejoindre le général Bonaparte pour lui faire part des craintes que ce bâtiment lui inspirait, et pour l'engager à ne pas perdre un instant à s'embarquer.

«L'endroit où nous avions joint le bord de la mer et où nous avions fait halte est éloigné d'une petite lieue d'Alexandrie. Depuis cet endroit jusqu'à la ville, la côte est bordée de dunes peu élevées, qui s'abaissent vers la mer en pente douce. Une demi-heure avant le coucher du soleil nous cheminâmes le long du rivage, et couverts par les dunes, qui empêchaient notre troupe d'être aperçue, nous nous dirigeâmes sur le Pharillon, situé à la pointe orientale du Port-Neuf, à un demi-quart de lieue de la ville, de laquelle on ne pouvait nous découvrir. La nuit était close et obscure lorsque nous arrivâmes au Pharillon, et les chaloupes des frégates qui devaient s'y trouver pour nous recevoir n'étaient pas encore arrivées.