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Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV cover

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV

Chapter 3: CHAPITRE PREMIER.
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About This Book

An elderly memoirist intersperses personal recollections, social observation, and political reflection to record life in the capital during tumultuous years. The narrative moves between vivid neighborhood scenes and funeral processions, intimate salon gatherings and official receptions, offering anecdotes about friendships, literary circles, and the author's relations with a prominent contemporary. Concerned with character, influence, and the tension between public reputation and private conduct, the account balances affectionate reminiscence with critical judgment, producing a textured eyewitness portrait that blends cultural commentary, anecdotal detail, and meditations on fate, fortune, and the responsibilities of public life.

The Project Gutenberg eBook of Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV

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Title: Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV

Author: A.-V. Arnault

Release date: February 8, 2008 [eBook #24549]

Language: French

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UN SEXAGÉNAIRE, TOME IV ***

Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online

Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)

SOUVENIRS D'UN SEXAGÉNAIRE,

PAR A. V. ARNAULT,
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

Verum amo. Verum volo dici.

PLAUTE. Mostellaria.

PARIS.
LIBRAIRIE DUFÉY, RUE DES MARAIS-S.-G. 17.

1833.

LIVRE XIII

DÉCEMBRE 1797 À MAI 1798.

CHAPITRE PREMIER.

Retour du général Bonaparte à Paris.—Sa manière de vivre.—Il est nommé membre de l'Institut.—Il assiste à une séance générale.—Vers de Chénier.—Incidens.—Anecdote.

Aujourd'hui, 14 avril 1832, je reprends la plume, impatient de commencer ce volume, qui doit être le complément de la première partie de ces Mémoires. Mais ce volume, me sera-t-il permis de l'achever? Un fléau non moins terrible, non moins actif que cette révolution qui fait comme lui le tour du monde, arrive ici à travers cent contrées dont il a décimé les populations; il ravage, il dévaste la capitale; il porte le deuil et l'épouvante dans toutes les familles; il menace toutes les maisons; il est dans la maison voisine; il sonne à ma porte! À chaque heure, à chaque minute, chaque jour depuis un mois, passent et repassent devant elle des voitures chargées de cercueils ou plutôt chargées de cadavres, car l'activité des fabriquans ne suffisant pas aux exigences de la mort, les cadavres sont accumulés nus et pêle-mêle dans les cercueils roulans, comme ils seront enfouis nus et pêle-mêle dans la fosse commune. Pas de repos, soit le jour, soit la nuit, pour cette procession sans intervalle, pour ce Longchamp funèbre, comme le dit une de mes voisines, dont la vive imagination est encore exaltée par le spectacle qui s'offre à ses yeux et aux miens, toutes les fois qu'ils se portent sur le terrain qui nous avoisine, et que traverse la voie si fréquentée qui mène au dernier asile.

Qui peut se flatter d'être oublié, d'être épargné, d'être dédaigné par la faux que, plus active que jamais, la mort promène aujourd'hui sur toutes les têtes? qui peut se flatter d'être celui dont il est écrit: «Cadent a latere tuo mille et decem millia a dextris tuis, ad te autem non appropinquabit: le fléau qui fait tomber autour de toi les hommes par milliers n'approchera pas de toi?» (Ps. XV, V. 7.)

Et cependant ma tête est pleine de souvenirs, mon coeur regorge d'affections, et peut-être n'ai-je rien écrit encore d'aussi digne d'intérêt que ce qui me reste à écrire!

Ce qui est au bout de ma plume ne serait pas sans valeur pour l'histoire. J'ai à parler encore de l'homme le plus extraordinaire, si ce n'est le plus grand des temps modernes. J'ai à peindre dans ses relations intimes, les développemens de ce caractère si divers à une époque où, placé entre la condition que lui assignait sa naissance, et celle où le poussait son génie, entre le rang dans lequel nos institutions l'emprisonnaient, et celui où l'appelait sa fortune, reconnu déjà pour supérieur à tous, quoiqu'il fût encore l'égal de tous, et dans une condition privée exerçant une autorité plus réelle que celle à laquelle il semblait assujetti, ce républicain né souverain se débattait entre sa politique, qui le portait à résister à son instinct, et cet instinct qui l'entraînait parfois hors de la réserve où sa politique s'efforçait de le renfermer.

Admis à cette époque dans son intimité, j'ai été à même d'observer à loisir le jeu de cet esprit qui, aussi fin qu'il était fort, aussi prudent qu'il était hardi, se formait de la réunion des facultés les plus opposées, et satisfit pendant vingt ans à toutes les exigences d'une destinée sans pareille dans l'histoire des hommes.

Les historiens ont dessiné cette grande physionomie sous l'aspect dans lequel elle se montrait au public. En dessinant celui sous lequel elle se montrait dans la familiarité, ne contribuerai-je pas à la faire entièrement connaître? Ce ne serait pas la partie la moins piquante de ce portrait.

Mais il est temps d'entrer en matière.

Le général arriva presqu'en même temps que nous à Paris. Il ne s'était pas arrêté long-temps à Rastadt, où il avait été nommé président du congrès convoqué dans cette ville pour traiter de la paix avec l'empire germanique. Une mission de ce genre avait peu d'attraits pour ce génie éminemment fait pour dicter des lois, et que fatiguaient les lenteurs et les subtilités diplomatiques. Peut-être aussi était-il impatient de connaître l'influence que sa présence exercerait sur la France, agitée par la secousse que lui avait imprimée le coup d'État du 18 fructidor, et sur la capitale, inquiète entre la contre-révolution dont on l'avait garantie, et la réaction révolutionnaire à laquelle on semblait vouloir l'abandonner.

Dès que je fus instruit de son arrivée, je courus chez lui rue Chantereine, qui, débaptisée par la voix publique, venait de prendre le nom de rue de la Victoire, qu'on a eu la sottise de lui retirer. Plus heureux que la majeure partie des gens qui se présentaient à sa porte, et pour qui sa porte ne s'ouvrait pas toujours, je fus accueilli comme un membre de sa famille, comme un soldat de l'armée d'Italie. Soit que mon caractère et mon esprit eussent pour lui quelque attrait, soit qu'il entrât dans ses vues d'avoir à sa disposition un représentant de la littérature de l'époque, un homme par l'intermédiaire duquel il pût connaître l'opinion des gens de lettres et agir sur cette opinion, il me traita plus affectueusement encore à Paris qu'il ne l'avait fait hors de France, et me témoigna le désir (or le désir avait en lui le caractère de la volonté) de me voir le plus souvent possible.

Tout jaloux que j'étais de mon indépendance, je ne cherchai pas, j'en conviens, à me dérober à une sujétion dont j'étais fier; et je voyais qu'il m'en savait gré, non seulement à la manière dont il me recevait, mais aux reproches qu'il m'adressait quand j'avais pris un jour de congé. «On ne vous voit plus; que devenez-vous donc, Monsieur le marquis?» Tel est le compliment dont il me saluait, moi, dont il n'a fait ni un comte ni un baron, ce qu'au reste je suis très-loin de lui reprocher.

Sa maison m'était donc ouverte à toutes les heures, mais non pas son cabinet. Il m'admettait dans sa confiance, mais non pas à toutes ses confidences; et à qui les faisait-il toutes? Politique jusque dans ses affections, eût-il jamais livré à quelqu'un son secret tout entier? Son secret était pour lui une somme divisible à l'infini, qu'il ne dépensait que dans le besoin, et qu'il ne distribuait que dans des mesures déterminées par son intérêt et proportionnées à l'utilité dont lui pouvaient être les confidens qu'il admettait à ce partage.

Quoi qu'il en soit, il me fit une assez belle part dans sa bienveillance, dans son amitié peut-être, pour me faire des envieux ou des ennemis, car l'un et l'autre c'est tout un, comme j'eus dans la suite occasion de le reconnaître.

Quoiqu'il ne tînt pas table ouverte, conservant en partie les habitudes qu'il avait prises à l'armée, il recevait souvent, et répondait par des invitations aux visites qu'il croyait pouvoir se dispenser de rendre, et pourtant devoir reconnaître par des politesses. Il en adressait souvent aussi par prévenance aux savans et aux gens de lettres; et comme il ne les connaissait pas tous, il me chargeait ordinairement de lui donner ma liste, qui devenait la sienne; confiance à laquelle je répondais avec plaisir et de manière à la justifier. Les noms de Lemercier et de Legouvé sont les premiers que j'ai fait porter sur ces invitations. Plus d'une personne que cette distinction est allée chercher, et pour qui elle a été par la suite une occasion de fortune, m'ont eu à leur insu la même obligation.

Ces dîners, où la chère était plus délicate qu'à l'armée, étaient charmans quand le général se mettait en frais d'amabilité, ce qui lui arrivait assez habituellement pendant cet intervalle de la campagne d'Italie à la campagne d'Égypte. Une conversation intéressante par son objet, piquante par sa liberté, et qu'il se plaisait à provoquer et à entretenir, n'en était pas la moindre friandise. Soit qu'on discutât une vérité, soit qu'on soutînt un paradoxe, ce qui ne lui déplaisait pas, il s'en mêlait volontiers, et n'y brillait pas moins par la subtilité que par la solidité de son esprit, imprimant à ses erreurs même, car il n'en était pas exempt, le cachet d'un génie scrutateur et original.

Les soirées qui suivaient ces dîners étaient employées d'ordinaire à la lecture de l'ouvrage d'un des convives. Ducis y récitait ses plus belles scènes; Legouvé y fit entendre son poëme des Sépultures; Bernardin y lut son dialogue de Socrate, lequel, par parenthèse, nous parut quelque peu longuet. Quandòque bonus dormitabat.

Je remarquai, dans les opinions émises par le maître de la maison sur ces divers ouvrages, sa tendance à tout rattacher à l'intérêt qui le dominait; jamais il n'en pouvait faire abstraction, et considérer les compositions dans leur rapport avec le but que l'auteur s'était proposé. Les productions des arts, comme les découvertes des sciences, ne lui plaisaient entièrement qu'autant qu'elles étaient d'application utile à ses besoins présens. J'en eus une fois la preuve à l'occasion même d'un de mes ouvrages.

Je venais de lire mes Vénitiens au Théâtre-Français. Instruit du fait, le général voulut un jour après dîner entendre cet ouvrage, et le voulut comme il voulait, c'est-à-dire sans admettre le moindre délai, ce soir, à l'instant même. Je n'avais pas là mon manuscrit, et j'étais pris d'une extinction de voix; n'importe, un aide de camp irait chercher mon manuscrit, et même le lirait si la voix ne me revenait pas.

Au terme du répit que j'obtins, non pas sans peine, cette lecture eut lieu devant une assemblée dont il m'avait laissé le choix, et où se trouvaient, indépendamment des convives que j'ai nommés plus haut, Méhul et David. La pièce produisit une impression profonde sur tous les assistans et sur le général lui-même. Mais après avoir accordé des éloges au soin que j'avais mis à donner à mon sujet les couleurs locales, et à la fidélité avec laquelle j'avais conservé à la politique et aux moeurs vénitiennes la physionomie qui leur est propre: «Pourtant, me dit-il, j'ai un reproche à faire à votre premier acte.—Quel reproche, général?—C'est de ne pas montrer le sénat de Venise sous des couleurs assez odieuses.—Je n'ai pourtant pas dissimulé la rigueur de ses institutions.—Mais vous justifiez cette rigueur par le but que le sénat se proposait, le maintien de l'indépendance.—C'est vrai; mais tel était l'esprit qui régnait dans le sénat de Venise depuis six cents ans, l'esprit qui créa le conseil des Dix et le conseil des Trois. Ce que ces aristocrates craignaient surtout, c'était de voir quelqu'un d'entre eux se perpétuer dans le pouvoir. Ils se soumettaient à la tyrannie de la loi pour échapper au despotisme d'un de leurs semblables; ils sacrifiaient à leur indépendance leur liberté, leur sécurité même.—Mais cet intérêt, reprit-il vivement, peut faire excuser ce gouvernement de bien des choses. Nous avons donc eu tort de lui faire un crime de ses institutions, et de nous en prévaloir pour le détruire?»

Cette phrase, qui me révéla toute sa pensée, révèle aussi la tendance de son esprit; tendance qui s'est si ouvertement manifestée depuis.

À la discussion politique succéda la discussion littéraire. Quoique peu familiarisé avec les théories dramatiques, il raisonna sur les effets de l'art avec une grande sagacité; il blâma le dénoûment qu'à la prière de nos dames, ainsi que je l'ai dit, j'avais substitué à celui qui, dans mon projet, devait terminer mon drame, et justifia avec tant d'éloquence et d'originalité ma propre opinion, qu'il me fut impossible de n'y pas revenir, quoique Mme Bonaparte intercédât pour la grâce[1]: chacun était dans son caractère.

Pendant ces soirées consacrées aux muses, son salon, devenu leur sanctuaire, était fermé à tous les profanes. Les autres jours, c'était différent: quoiqu'il ne fût pas ouvert à tout venant, ce salon, ces soirs-là, n'était guère moins peuplé que celui d'un membre du Directoire; et c'est alors qu'on pouvait voir que l'ascendant d'un grand caractère donne une autorité aussi réelle au moins que celle qui est attribuée à une grande place.

Parmi les gens qu'une admiration sincère amenait là, se trouvaient aussi des gens de parti qui, sous prétexte de le féliciter, venaient épier les secrets sentimens du vainqueur de l'Italie, soit pour voir s'ils ne pourraient pas en faire un appui à leurs projets, soit dans l'ignoble but de trafiquer des notions qu'ils auraient surprises. Rien de plus circonspect sous ce rapport que l'attitude qu'il sut conserver au milieu d'eux, blâmant avec une égale énergie les intentions furibondes des terroristes, et les perfides menées des contre-révolutionnaires, ne dissimulant pas, quand l'occasion s'en présentait, l'indignation que lui inspiraient les abus du pouvoir et les mesures qui rappelaient le système de la terreur: mais dans la manifestation de ces sentimens propres à lui concilier l'affection publique, ne laissant rien échapper où, s'il y trouvait un blâme, le gouvernement pût trouver une menace. Le Directoire pouvait voir en lui un mécontent, mais non pas un ennemi.

Il était évident toutefois que dès lors le règne du Directoire lui semblait ne pas pouvoir durer; qu'il tenait ce gouvernement pour blessé à mort dans la journée du 18 fructidor, au combat où il avait tué son adversaire; que le pouvoir exécutif, ressuscité sous cette forme, lui paraissait répugner à la majorité de la nation, jacobins comme royalistes; aux jacobins, parce que ce système leur donnait des rois dans leurs égaux; aux royalistes, parce qu'en rétablissant un pouvoir exécutif distinct du pouvoir législatif, il ne le leur rendait pas sous la forme qu'ils voulaient. Bonaparte se sentait sans doute assez fort pour porter au Directoire le coup qui devait achever de l'abattre; mais ne se sentant pas encore en position de recueillir son héritage, il ne voulait pas travailler pour autrui; il ne voulait ni de la démocratie, où il ne serait pas maître, ni de la contre-révolution qui lui donnerait un maître. En ajournant l'exécution de ses grands desseins, il s'arrangeait cependant de manière à se faire reconnaître par les uns et par les autres pour l'homme nécessaire dans la crise plus ou moins prochaine que tous commençaient à prévoir.

Sur quel autre que lui en effet pouvait-on jeter les yeux? quel autre possédait à un degré plus éminent une de ces hautes qualités qui, prises séparément, suffisent à faire un homme supérieur, et qui se trouvaient réunies en lui? Où était son rival? Moreau n'avait qu'une de ses capacités; Hoche, qui peut-être les eut toutes, n'existait plus. Grand politique, grand administrateur, grand capitaine, homme d'État aussi, il ne s'abusait pas quand il se sentait appelé à sauver la France. Il ne s'abusa pas non plus quand, pour agir, il pensa devoir attendre que les partis, dans leur lassitude, le suppliassent de les sauver les uns des autres.

Cependant il avait accepté et subi les honneurs que la politique d'un gouvernement jaloux avait cru devoir lui décerner, et le banquet où l'avaient convié les deux conseils, dont la bienveillance n'était guère plus franche que celle du Directoire. Je n'assistai ni à l'une ni à l'autre de ces solennités; ces sortes de fêtes ont peu d'attrait pour moi. J'aimais qu'on lui décernât ces triomphes, mais je ne croyais pas que mon dévouement m'obligeât d'en partager l'ennui.

Il en fut autrement quand le général alla prendre séance à l'Institut, où il avait été nommé à la place de Carnot, tué civilement par le 18 fructidor.

Il m'avait engagé à assister à cette séance, et s'était chargé de m'y conduire. Je me rendis chez lui vers quatre heures et demie. Les séances académiques avaient lieu alors de cinq à sept heures. Dans le trajet de la rue de la Victoire au Louvre, où l'Institut siégeait, on arrêta plusieurs fois sa voiture pour la visiter, en conséquence d'un décret du Directoire, qui ordonnait la saisie et la combustion des marchandises anglaises, décret que les douaniers, à qui la ville était livrée, exécutaient d'une manière assez brutale. Le général supporta très-patiemment cette vexation qu'il pouvait faire cesser d'un mot, et me recommanda surtout de ne pas le faire connaître. Les douaniers de cette époque furent moins bien avisés que ceux à qui le maréchal de Saxe eut affaire. Les lauriers ne paient pas de droit, avaient-ils dit à Maurice. Ceux-ci auraient pu dire à Napoléon: Vos lauriers ne sont pas de fabrique anglaise.

Ils visitèrent, fouillèrent même la diligence du héros italique sans s'en excuser le moins du monde, empressés qu'ils étaient de satisfaire le gouvernement, qui semblait moins faire la guerre aux Anglais qu'aux Français.

La séance fut brillante. L'assemblée était composée de l'élite de la société. Le désir de voir l'homme à qui l'on devait une paix acquise par tant de victoires y attirait plus de spectateurs que l'éloquence des académiciens n'y avait attiré d'auditeurs; aussi regardait-on plus qu'on n'écoutait.

Un seul lecteur attira sur lui l'attention publique, mais par cela même qu'il n'y faisait pas distraction: c'est Chénier. Il lisait un poëme à la louange du général Hoche. Ce poëme, où respire la haine la plus énergique contre l'Angleterre, était écouté avec satisfaction. Elle se changea en enthousiasme, quand du héros mort passant au héros vivant, et s'adressant à un sentiment non moins vif que les regrets dus aux rares qualités de Hoche, je veux dire l'espérance que l'on fondait sur le génie de Bonaparte, le désignant par le surnom d'Italique, il s'écria:

     Si jadis un Français, des rives de Neustrie,
     Descendit dans leurs ports précédé de l'effroi,
     Vint, combattit, vainquit, fut conquérant et roi,
     Quels rochers, quels remparts deviendront leur asile,
     Quand Neptune irrité lancera dans leur île
     D'Arcole et de Lodi les terribles soldats,
     Tous ces jeunes héros, vieux dans l'art des combats,
     La grande nation à vaincre accoutumée.
     Et le grand général guidant la grande armée!

Les applaudissemens, les acclamations qui s'élevèrent de toutes parts prouvèrent que ces beaux vers exprimaient les sentimens de toute l'assemblée; disons mieux, de toute la France.

La séance levée, nous retournâmes chez lui, où nous n'arrivâmes pas sans avoir été arrêtés et interpellés de nouveau. Ces importunités ne lui firent pas oublier les hommages qui lui avaient été prodigués dans cette soirée.

Personne n'a plus attaché de prix que lui au titre de membre de l'Institut, ce soir-là du moins. Dès lors, il le prit dans tous ses actes publics.

Après le dîner, c'est-à-dire à neuf heures du soir, il reçut quelques visites, et entre autres celle de Mme Tallien, qui s'empressait de le féliciter de son nouveau triomphe. L'opinion universelle ne pouvait pas s'exprimer par un plus gracieux interprète. Je ne sais pas trop si ce n'est pas ce soir-là que je rabrouai le général avec la liberté qu'il m'autorisait à prendre, et dont au reste je n'ai jamais trop abusé. La conversation, bien qu'elle fût engagée avec des dames, tomba sur les armes, sur les sabres, sur les lames, sur la qualité que la trempe pouvait leur donner, et qui les rend propres même à couper le fer; je citai, comme preuve du fait, un yatagan que j'avais rapporté de Corfou. «Qu'en avez-vous fait? me dit le général.—Je l'ai donné à Talma.—Cela est bien d'un poëte. Ces messieurs font leur cour même aux rois de théâtre.—Je ne la fais pas même aux héros, général; je ne la fais qu'aux dames: Madame est là pour le dire.» Il ne répliqua rien. Peut-être cette boutade ne lui avait-elle pas donné d'humeur.

Il alla sur ces entrefaites visiter les côtes du nord. On faisait dans tous les ports des armemens considérables. Comme il avait été nommé général en chef de l'armée d'Angleterre, l'on tenait pour certain qu'au printemps cette armée irait visiter les Anglais chez eux. Une descente se préparait en effet; mais ce n'était pas en Angleterre que Bonaparte songeait à attaquer la puissance anglaise.

CHAPITRE II.

Fête donnée par le citoyen Talleyrand, ministre du Directoire, au général Bonaparte.—Mme de Staël.—Dîner chez le directeur Barras.—Macbeth.—Préparatifs pour l'expédition d'Égypte.—Poëtes, artistes, gens de lettres enrôlés.—Denon, Parceval, etc.—Anecdotes.

En juin 1789, me promenant à Versailles autour de la pièce d'eau dite des Suisses, j'avais remarqué un personnage qui solitairement et philosophiquement couché sous un arbre, lentus in ombrâ, paraissait plongé dans la méditation et plus occupé de ses idées que des idées d'autrui, bien qu'il eût un livre à la main. Sa figure, qui n'était pas sans charmes, m'avait frappé moins toutefois par ses agrémens que par son expression, que par un certain mélange de nonchalance et de malignité qui lui donnait un caractère particulier, celui d'une tête d'ange animée de l'esprit d'un diable; c'était évidemment celle d'un homme à la mode, d'un homme plus habitué à occuper les autres qu'à s'occuper des autres, d'un homme, malgré sa jeunesse, déjà rassasié des plaisirs de ce monde. Cette figure-là je l'aurais prêtée à un premier page ou à un colonel en faveur, si la coiffure et le rabat ne m'eussent dit qu'elle appartenait à un ecclésiastique, et si la croix pectorale ne m'eût prouvé que cet ecclésiastique était un prélat. «C'est, me dis-je, quelque premier aumônier qui vient digérer ici entre la messe et les vêpres», et je passai outre.

Une année s'était écoulée sans que j'eusse rencontré de nouveau cet homme de Dieu, et cette année est celle pendant laquelle s'est accomplie la première période de la révolution. Le 14 juillet 1790, comme cinq cent mille curieux qui garnissaient les talus du Champ-de-Mars, j'assistais à la messe qui se célébrait en plein vent, à l'occasion de la fédération, quand sur un monticule élevé au centre de cette vaste arène, à l'autel où le divin sacrifice devait se consommer au milieu des soldats et des lévites, la chape sur le dos, la mitre en tête, la crosse à la main, s'avance non du pas le plus ferme, mais avec la plus ferme contenance, un évêque qui répand, avec une prodigalité toute patriotique, des flots d'eau bénite et de bénédictions sur le peuple, sur l'armée et aussi sur la cour.

«C'est l'abbé de Périgord, c'est l'abbé de Talleyrand, c'est l'évêque d'Autun», disait-on. Quel fut mon étonnement de reconnaître, dans ce pontife de la révolution, mon prélat de Versailles! Depuis une année j'avais beaucoup entendu parler de l'évêque d'Autun. Sa physionomie m'expliqua sa conduite, et sa conduite m'expliqua sa physionomie. Chez qui que ce soit, jamais le moral et le physique ne se sont mieux accordés.

Je n'avais vu M. de Talleyrand que de très-loin. Je le vis de plus près enfin quand il revint en France où il fut rappelé en 1796 sur la proposition de Chénier, par un décret spécial de la Convention. Peu après son retour, sans condition encore, comme il avait quelque loisir, il vint passer vingt-quatre heures à Saint-Leu, chez Mme de La Tour où je me trouvais. Il fut, comme on l'imagine, l'objet de toute mon attention. Je croyais, à parler franchement, qu'il ne m'accorderait qu'une très-faible partie de la sienne. Il en fut autrement. Déterminé ce jour-là à plaire à tout le monde, ou peut-être prévenu en ma faveur par une femme aimable avec laquelle il avait fait ce petit voyage, il me traita avec une bienveillance à laquelle je me laissai prendre. J'y répondis par l'abandon le plus complet, et m'amusai fort pendant toute cette soirée, où tout en riant je lui gagnai quelque argent, ce dont il peut se souvenir, car alors il n'était guère plus riche que je ne l'étais à mon retour de l'exil où il m'a fait envoyer en 1815[2]. On s'étonnera peut-être qu'il se soit laissé battre par moi toute une soirée, mais c'était à un jeu de hasard, et non à un jeu de finesse.

Je n'imaginais pas alors que ce prélat rentrât jamais dans les affaires publiques, et qu'il pût raccommoder sa fortune autrement que par des spéculations de bourse, que ce ci-devant agent du clergé entendait aussi bien que le plus délié des agens de change. L'apôtre de la constitution de 1791 ne me paraissait pas pouvoir devenir celui de la constitution de l'an III. Je me trompais. Quand je revins d'Italie, le citoyen Talleyrand était ministre. Le 18 fructidor et l'active amitié de Mme de Staël l'avaient porté à la place de Charles Lacroix.

Il était donc ministre du Directoire quand je me retrouvai avec lui chez le général Bonaparte. La bienveillance qu'on m'y témoignait fortifia sans doute celle qu'il semblait me porter, mais qui n'allait cependant pas jusqu'à la confiance. La conversation brisée qu'il eut avec moi ne roula guère que sur des intérêts de littérature; il me parla de plusieurs écrivains, et particulièrement de Champfort. Je fus assez surpris de ne pas lui voir adopter vivement les éloges que je donnais à cet académicien dont l'esprit et les talens lui avaient été plus d'une fois utiles, ce que je savais de Champfort lui-même, qui s'applaudissait d'avoir trouvé dans l'évêque d'Autun un organe par lequel il pouvait faire proclamer à la tribune ses propres opinions.

Ce ministre venait ce soir-là inviter le général à une fête qu'il lui préparait à l'hôtel des relations extérieures, et le prier d'en déterminer le jour. Il pria aussi Mme Bonaparte de vouloir bien lui donner la liste des personnes qu'elle désirait faire inviter. J'y fus probablement porté, car le lendemain je reçus une invitation.

Cette fête, où l'élite de la société de Paris était réunie, se composa, comme toutes les fêtes, d'un bal et d'un souper: je n'en aurais pas parlé, si elle n'avait pas donné lieu à un incident assez piquant pour qu'on en tienne note.

Le général chez qui j'avais dîné m'avait amené avec lui. En entrant dans, la salle de bal: «Donnez-moi votre bras», me dit-il en s'emparant en effet de mon bras. Puis, jugeant à mon regard que cette exigence m'étonnait: «Je vois là, ajouta-t-il, nombre d'importuns tout prêts à m'assaillir; tant que nous serons ensemble, ils n'oseront pas entamer une conversation qui interromprait la nôtre. Faisons un tour dans la salle; vous me ferez connaître les masques; car vous connaissez tout le monde, vous.»

Ce n'était certes pas par désobligeance que j'avais pensé d'abord à me tenir à l'écart. Je craignais, à parler franchement, qu'on ne m'accusât de quelque fatuité, si je m'attachais aux pas d'un homme qui seul avait le droit d'attirer l'attention, et qu'on ne m'attribuât la prétention de vouloir briller de son reflet. À sa réquisition mes scrupules s'évanouirent pourtant. Me voilà donc circulant avec lui bras dessus, bras dessous au milieu des danseurs, des curieux et des envieux, j'en devais rencontrer aussi. Malgré cette précaution, la foule se groupa bientôt autour de nous, et les gens dont le général voulait se garder furent justement ceux dont il devint aussitôt la proie.

Le voyant cerné par eux, et la conversation s'étant engagée malgré lui, comme il avait lâché mon bras, je profitai de ma liberté, non pour me promener dans le bal, mais pour m'asseoir. Je me mis sur une banquette placée dans la première pièce entre les deux fenêtres. À peine étais-je là, que Mme de Staël vint s'asseoir à côté de moi.

Je connaissais peu cette dame. Sur le désir qu'elle en avait témoigné, je m'étais laissé conduire chez elle par Regnauld avant mon voyage d'Italie, mais je n'y étais pas retourné, bien que j'y eusse été encouragé par l'accueil que j'avais reçu d'elle, par ses invitations, et que j'attachasse à ses prévenances tout le prix qu'on y pouvait mettre.

«On ne peut pas aborder votre général, me dit-elle, il faut que vous me présentiez à lui.» D'après la confidence qu'il venait de me faire, et certaines préventions que je lui connaissais contre cette dame dont il redoutait l'esprit dominateur, craignant qu'elle n'éprouvât quelque rebuffade, je tâchai de la distraire de cette résolution, sans cependant m'expliquer. Il n'y eut pas moyen. S'emparant de moi, elle me mène droit au général, à travers le cercle qui l'environnait, et qui s'écarte ou plutôt qu'elle écarte. Forcé de faire ce qu'elle désirait, et voulant toutefois décliner la responsabilité dont un regard très-significatif me grevait déjà: «Mme de Staël, dis-je, prétend avoir besoin auprès de vous d'une autre recommandation que son nom, et veut que je vous la présente. Permettez-moi, général, de lui obéir.»

Le cercle se resserre alors autour de nous, chacun étant curieux d'entendre la conversation qui allait s'engager entre deux pareils interlocuteurs: on croyait voir Talestris avec Alexandre, ou la reine de Saba avec Salomon. Mme de Staël accabla d'abord de complimens assez emphatiques Bonaparte, qui y répondit par des propos assez froids, mais très-polis: une autre personne n'eût pas été plus avant. Sans faire attention à la contrariété qui se manifestait dans ses traits et dans son accent, Mme de Staël, déterminée à engager une discussion en règle, le poursuit cependant de questions, et tout en lui faisant entendre qu'il est pour elle le premier des hommes: «Général, lui dit-elle, quelle est la femme que vous aimeriez le plus?—La mienne.—C'est tout simple, mais quelle est celle que vous estimeriez le plus?—Celle qui sait le mieux s'occuper de son ménage.—Je le conçois encore. Mais enfin quelle serait pour vous la première des femmes?—Celle qui fait le plus d'enfans, Madame.» Et il se retira en la laissant au milieu d'un cercle plus égayé qu'elle de cette boutade.

Toute déconcertée d'un résultat qui répondait si mal à son attente:
«Votre grand homme, me dit-elle, est un homme bien singulier!»

La singularité de cette scène est expliquée par celle des personnages. D'après le caractère connu de Mme de Staël, et l'influence fondée ou non qu'on lui attribuait dans l'affaire de fructidor, Bonaparte crut qu'elle se rapprochait de lui pour l'admirer moins que pour le dominer, et qu'elle le flattait comme on flatte, comme on caresse un cheval pour le monter. Jaloux alors de son indépendance comme il le fut depuis de son autorité, il se hâta d'écarter par une ruade cette indiscrète amazone qui, remise de son désappointement, revint pourtant depuis à la charge, et finit par recevoir une atteinte un peu plus rude. La manie de Mme de Staël était de gouverner tout le monde, et celle de Bonaparte de n'être gouverné par personne. Inde iræ.

Telle est l'histoire exacte de cette entrevue dont on a tant parlé. Si Mme de Staël avait eu autant de jugement que d'esprit, elle s'en serait tenue à cette expérience. Mais, en matière de conduite du moins, le jugement n'était pas sa qualité dominante.

Amusante pour ceux qui furent témoins de cet incident, la fête fut charmante pour tout le monde. Le nom de Bonaparte proclamé par toutes les bouches, l'était aussi par l'orchestre. Une contredanse qui portait son nom fut exécutée pour la première fois dans ce bal, et devint dès lors la contredanse favorite dans tous les bals, à la guinguette comme dans les salons.

La danse fut interrompue par un banquet splendide pendant lequel Lays, le Tyrtée de l'époque, chanta des couplets fort spirituels composés pour le héros de la fête par les Pindares du Vaudeville. En célébrant ses exploits passés, on célébrait aussi les exploits futurs dont ils étaient le pronostic, et le succès de la grande expédition dont les apprêts occupaient l'attention de toute l'Europe. Un trait qui terminait un impromptu fait par le trio sur ce sujet, fut surtout fort applaudi. Je n'en ai pas retenu les vers, mais en voici le sens: «Pour celui qui a fait signer la paix à l'Autriche sous les murs de Vienne, aller mettre au-delà du détroit l'Angleterre à la raison, ce n'est pas la mer à boire.» Jamais Bonaparte ne fut plus loué et moins flatté; il était évident que ces éloges gratuits ne s'adressaient qu'au grand homme.

Le Directoire ne voyait pas sans dépit cet enthousiasme qui se manifestait partout où le général se montrait, et même se cachait. Je fus témoin un jour d'une des plus vives explosions de ce sentiment: voici à quelle occasion.

Mme Vestris, d'ennuyeuse mémoire, devait prendre ce jour-là congé du public, congé absolu, et la représentation avait lieu, je ne sais pourquoi, au théâtre Favart. Comme on remettait pour elle au répertoire le Macbeth de Ducis, le général avait fait retenir une loge, loge aux secondes, les loges du rez-de-chaussée où il se tenait pour l'ordinaire étant toutes louées. Cette loge était en face et découverte, ce qui le contrariait. Il se résigna pourtant. Aussitôt après le dîner, qui n'eut pas lieu chez lui par suite d'un contre-temps que j'expliquerai plus bas, il nous emmène Ducis et moi avec sa femme. Il croyait, en arrivant pendant le brouhaha qui précède les spectacles extraordinaires, échapper à l'attention publique. Pas du tout. Mme Bonaparte entre, on la reconnaît, on l'applaudit. Les applaudissemens redoublèrent dès qu'on l'aperçut lui-même à la porte de la loge. Mais ils devinrent plus vifs que jamais, quand, contraignant le bonhomme Ducis à prendre place sur le devant, il se tint modestement derrière ce patriarche de la littérature de l'époque, quoiqu'il y eût place aussi là pour lui. On vit avec transport cet éclatant hommage qu'un homme si jeune et si grand rendait à la vieillesse et au génie; on voyait avec plaisir aussi qu'il aimait mieux mériter les applaudissemens que les recevoir.

C'est chez Barras que nous avions dîné. Pour refuser une invitation qu'il en avait reçue, après nous avoir invités lui-même, le général s'était en vain prévalu de ce fait: «Amenez-moi votre monde», lui avait répondu Barras, et il m'avait entraîné chez Barras, malgré ma répugnance. «C'est parce que vous avez à vous plaindre de lui, me dit-il, que je veux qu'il vous voie avec moi.»

Arrivés au Luxembourg: «Vous m'avez autorisé à vous amener les amis que j'attendais aujourd'hui, lui dit-il en me tenant par la main; en voilà un que je vous présente.—Vous me présentez là une vieille connaissance», répondit Barras, qui fut ce jour-là plus aimable pour moi qu'il ne l'avait jamais été, ou plutôt aimable avec moi pour la première fois, et pour la dernière aussi, car onc ne l'ai revu depuis.

Un incident assez piquant assaisonna pour moi ce dîner qui, jusque-là, m'avait peu amusé. Le général, qui était au fait d'une intrigue à laquelle la politique n'avait aucune part, et dans laquelle j'avais été quelque peu dupe, ne fit que persifler à ce sujet une dame dont le crédit le contrariait, et près de qui on l'avait placé. Puis, se levant de table à l'heure qu'il avait déterminée, il demanda sa voiture. «Je vous laisse avec ces Messieurs, et j'emmène ceux-ci», dit-il à l'amphitryon, en prenant le bras de Ducis et le mien. Au fait, il avait quelquefois des façons singulières.

Le séjour d'un pareil homme à Paris devait fatiguer le gouvernement: aussi le gouvernement ne reculait-il devant aucun sacrifice pour s'en débarrasser. La descente en Angleterre ayant été reconnue impossible dans les circonstances, on en revint à l'expédition d'Égypte dont Bonaparte avait eu l'idée avant son retour d'Italie, et à laquelle les préparatifs déjà faits pouvaient s'appliquer.

Un bruit se répandit alors qu'indépendamment de la descente en
Angleterre, on ferait une expédition dans le Levant, expédition tout à
la fois scientifique et militaire dont la Grèce serait le théâtre et
Corfou le centre.

On engageait sous ce prétexte les savans et les artistes que le général désignait comme propres à concourir au succès de ses projets de colonisation.

J'entendais parler depuis quelque temps de cette expédition que Bonaparte devait conduire et dont il ne me parlait pas, et je regardais ce bruit comme dénué de fondement, quand Langlès l'orientaliste me demanda un rendez-vous pour affaire pressée. «Tirez-moi d'embarras, me dit-il, je m'adresse à vous en toute confiance, quoique je n'aie pas l'honneur d'être connu de vous. J'ai reçu du gouvernement une lettre par laquelle on m'annonce que comme versé dans la connaissance des langues orientales, je suis mis à la disposition du général Bonaparte qui me donnera des instructions ultérieures. J'ignore ce qu'il veut faire de moi. Je lui suis dévoué, mais je ne puis quitter Paris; j'ai des devoirs à remplir ici, et comme conservateur de la Bibliothèque Nationale, et comme professeur d'arabe, de turc, de persan, de syriaque, de chinois, de sanscrit et de mantchou (Langlès savait toutes les langues qu'on parlait à la tour de Babel); cela m'impose des devoirs, ainsi que je l'ai représenté au général. Veuillez faire en sorte qu'il me permette de les remplir.»

Je me chargeai de la négociation, et ce ne fut pas sans peine que je réussis à soustraire le professeur de turc, d'arabe, de persan, de chinois, de sanscrit et de mantchou à la réquisition dont le général le prétendait passible. «C'est justement parce qu'il est salarié par l'État, disait-il, qu'il est à la disposition de l'État.» Il ne voulut pas se départir de ce principe: Langlès, de son côté, ne voulut pas quitter Paris. Il y resta, mais jamais Bonaparte ne le lui a pardonné.

C'est au refus de Langlès que Jaubert, présenté par Bonaparte pour remplacer celui-ci comme interprète de l'armée d'Orient, a dû sa fortune. En cela aussi se manifesta la fortune de Bonaparte; car il y avait bien autrement de capacité et de courage dans Jaubert que dans Langlès, tout brave qu'était ce savant, qui avant la révolution avait été sous-lieutenant dans un régiment de milice.

Cette médiation amena tout naturellement le général à s'expliquer sur la mission dont il voulait charger Langlès. «Au printemps, me dit-il, nous ferons parler de nous: vous serez des nôtres. Mais je désirerais emmener, indépendamment de vous, un poëte, un compositeur de musique et un chanteur; trouvez-moi cela. Proposez la chose à Ducis, à Méhul et à Lays. Voilà les gens qui me conviendraient; ils seront en rapport intime avec moi; ils recevront 6000 fr. de traitement pendant tout le temps que durera l'expédition, et cela indépendamment des traitemens attachés aux places qu'ils pourraient avoir et qu'ils reprendraient à leur retour.—Mais où les mènerez-vous, général?—Où j'irai. Je m'expliquerai là-dessus quand le temps sera venu: en attendant, qu'ils se fient à mon étoile.»

Me voilà donc recruteur en pied, pour une expédition dont j'ignorais le but. Mes négociations n'eurent pas d'abord un grand succès. Ducis, hardi dans la pensée, n'était rien moins qu'aventureux dans ses actions. Il s'excusa sur son âge; Méhul sur les devoirs qu'il avait à remplir; Lays sur ce qu'il pouvait gagner un rhume. Quand je rendis compte de cela au général: «Au fait, me dit-il, Ducis est un peu vieux; un long voyage, une longue absence, tout cela doit l'effrayer, il nous faut quelqu'un de jeune; Méhul tient à son Conservatoire, et plus encore à son théâtre, sans doute; c'est tout simple, là sont ses moyens de gloire. Qu'il nous compose quelques marches militaires! son génie sera avec nous, cela nous suffira. Toutes réflexions faites, un musicien fort sur l'exécution nous conviendrait mieux qu'un compositeur. Quant à Lays, je suis fâché qu'il ne veuille pas nous suivre, c'eût été notre Ossian; il nous en faut un, il nous faut un barde, qui dans le besoin chante à la tête des colonnes. Sa voix eût été d'un si bon effet sur le soldat! personne, sous ce rapport, ne me convenait mieux que lui. Tâchez de me trouver un chanteur de son genre, si ce n'est de son talent.»

Cette fois, je fus moins malheureux. Lemercier, à qui je m'adressai, accueillit ma proposition de la manière la plus gracieuse; Rigel, habile professeur de piano, à qui Méhul m'avait renvoyé, accepta mes offres avec le même empressement; et Villoteau, qui doublait Lays à l'Opéra, et que j'abordai au moment où il dépouillait le costume de Panurge, ne se fit pas prier pour remplacer son chef d'emploi dans un rôle plus honorable encore que celui qu'il venait de remplir; «heureux et fier, me disait-il, de faire partie d'une expédition pour laquelle son imagination était déjà montée, et que Bonaparte, à l'instar de Jason, composait de héros et de virtuoses.»

«C'est bon, me dit le général, quand je lui annonçai que Lemercier remplacerait Ducis; vous ne pouviez pas mieux choisir. Parmi les gens de lettres, il n'y en a pas dont la conversation me soit plus agréable: cela rehausse encore le prix du talent. Quant aux deux musiciens, je ne connais ni l'un ni l'autre, je m'en rapporte à vous. Laissez-moi leurs noms et leurs adresses, on leur écrira. À propos, il faut que vous me fassiez encore une commission. J'emporte avec moi une bibliothèque de campagne. Le choix des livres de science qui doivent y entrer est fait; j'ai même désigné déjà les livres d'histoire qui en feront partie. Choisissez des livres de littérature pour la compléter; mais ne les prenez que dans le format in-12 et au-dessous, nous avons si peu de place: vous vous entendrez sur cet article avec Magimel à qui vous donnerez votre liste.»

Cette commission me fut d'autant plus agréable qu'en la remplissant je travaillais pour moi. Je composai cette bibliothèque littéraire comme j'aurais composé la mienne; et malgré mes instructions, y faisant entrer des in-8°, j'y plaçai, indépendamment de nos classiques, le Théâtre des Grecs, l'Iliade, l'Odyssée, Shakespeare, Rabelais, Montaigne, Rousseau et l'élite de nos moralistes et de nos romanciers.

Au bout de quelques jours: «Il nous faut un autre poëte, me dit le général. Lemercier ne vient pas avec nous, sa famille s'oppose à son départ: trouvez-moi quelqu'un.»

À parler franchement, je ne savais trop à qui m'adresser. Parmi les hommes d'un talent supérieur, en trouver un qui se déterminât à courir les aventures! Legouvé n'était pas de caractère à cela. Je m'en allai donc cherchant un poëte de rue en rue, de porte en porte, quand le hasard me fait rencontrer sur le boulevard Saint-Denis deux amis intimes de Lemercier, Sourdeau de Saint-Émond, et Parceval de Grandmaison. J'étais sinon dans l'intimité, du moins dans la familiarité de l'un et de l'autre. Je m'étais lié avec le premier, homme d'esprit et de plaisir, en Italie où il remplissait les fonctions de commissaire des guerres, et j'avais fait connaissance avec l'autre chez Mlle Contat, où il avait été présenté par Lemercier.

Je leur parle de mon embarras. Le premier en connaissait la cause, et riait; le second ne l'ignorait pas, et riait aussi; y avait-il de l'amour sous jeu? c'était un secret que je ne crus pas devoir approfondir. «Savez-vous, leur dis-je, un poëte présentable que je puisse proposer en remplacement de Lemercier? j'ai carte blanche à cet effet.—Tu as carte blanche! me dit d'une voix solennelle Parceval, en haussant ses sourcils.—Oui, carte blanche.—Mais, attends donc, je connais quelqu'un à qui la chose conviendrait.—Mais ce quelqu'un conviendrait-il à la chose?—Eh! mais, je le crois.—Qu'a-t-il publié?—Rien encore.—Qu'a-t-il fait?—Des vers que l'abbé Delille ne trouvait pas mauvais.—M'en répondrais-tu?—Comme de moi.—Le connais-je enfin?—Un peu.—Comment s'appelle-t-il?—Comme moi.—Sérieusement! tu aurais la fantaisie…—Si cela dépend de toi, comme tu le dis, tu me rendras service en me proposant au général Bonaparte; tu sais ce que je puis faire.—Mais sais-tu où nous allons? je ne le sais pas, moi.—Vous allez en Égypte, tout le monde sait cela. Je ne serai pas fâché de voir l'Égypte.—Demain je te rendrai réponse.»

Parceval n'avait encore rien publié; mais je lui avais entendu réciter plusieurs morceaux pleins de ce talent que le public a reconnu et si vivement applaudi depuis. Le général avait surtout besoin d'un homme en état de mettre en oeuvre la riche matière qu'offriraient à la poésie les projets qu'il allait exécuter. La tête épique de Parceval me paraissait plus propre à cela qu'aucune autre. Je le proposai donc en m'appuyant sur ces considérations à Bonaparte, qui l'agréa: il fit bien. Il a trouvé en lui l'homme que Vasco de Gama trouva dans le Camoëns, l'homme qui possédait aussi cette bouche faite pour enfler la trompette épique: os magna sonaturum.

Parceval, à qui je fis faire connaissance avec Regnauld qui faisait aussi partie de l'expédition, et avec qui je devais faire le voyage, fut admis des lors dans notre société intime comme un compagnon de fortune. Mais cela lui coûta un sacrifice, celui de sa coiffure poudrée à frimas, à laquelle il ne renonça pas sans peine.

Tôt ou tard il lui aurait fallu prendre cette détermination que hâtèrent les instances de nos dames et que prévint même leur activité. Ainsi que je l'ai dit, le général, à la sollicitation de sa femme, avait permis que ses oreilles de chien et sa queue écourtée tombassent sous les ciseaux de la mode ou du perruquier de Talma, et soudain la coiffure à la Titus était devenue celle de son état-major: elle devint bientôt celle de toute l'armée.

Le désir de partir pour l'Égypte devint bientôt une fureur générale. C'était une folie épidémique semblable à celle qui s'était saisie de nos aïeux à l'époque des croisades. «J'étais né pour être Égyptien», disait à Parceval un épicier qui lui enviait son bonheur. Quantité de personnes s'adressèrent à moi pour obtenir la faveur de s'expatrier. C'étaient des artistes, c'étaient des négocians. Ceux-ci voulaient entrer dans l'administration; ceux-là voulaient rentrer au service. J'avais beau dire que cela ne me regardait pas, instruits des faits que je viens de citer, ils revenaient sans cesse à la charge.

«Ne refusez personne, me dit le général à qui je fis part de mon embarras; adressez-les au général Dufalga, c'est lui qui est chargé de la partie civile de l'expédition; il trouvera bien le moyen d'employer ces gens-là, pour peu qu'ils soient propres à quelque chose.» Je les envoyais en conséquence à Dufalga: plus d'une personne à cette époque m'a dû sa fortune.

De ce nombre est Denon. Intimement lié avec une dame liée intimement elle-même avec Mme Bonaparte, il l'accompagnait souvent dans ses visites à la rue de la Victoire. Mais être bienvenu auprès de la femme n'était pas toujours un motif pour l'être auprès du mari. Le général semblait étendre sur le cavalier la répugnance qu'il éprouvait pour la dame; ni la conversation aimable et piquante de ce courtisan qui savait toutes les anecdotes de cour depuis le règne de Louis XV jusqu'à celui de Barras inclusivement, ni les récits aussi attachans que variés de ce voyageur qui avait parcouru l'Europe depuis les extrémités de la Russie jusqu'à celles de l'Italie, ni la conversation de cet amateur qui avait étudié et pratiqué toute sa vie les arts de l'Italie antique et de l'Italie moderne, rien de tout cela n'avait triomphé de la froideur du général. Denon, qui aussi désirait faire le voyage d'Égypte, n'osait donc pas se proposer.

Je fus fort surpris quand un jour, me prenant à part, Joséphine m'en fit la confidence. «Ce pauvre Denon, me dit-elle, meurt d'envie de partir avec vous autres. Vous devriez bien arranger cela avec le général.—Moi, madame! et pourquoi pas vous?—Si je m'en mêlais, cela ne réussirait pas. Proposez la chose comme de vous-même. Vous êtes en mesure de le faire. Le général a confiance en vous; il acceptera Denon présenté par vous. Faites cela, vous m'obligerez.»

Le général, qui ne connaissait pas le caractère aventureux de Denon, parut fort étonné qu'à son âge il songeât à s'engager dans une expédition lointaine et fatigante. Mais quand je lui eus fait connaître tout le prix de l'acquisition qu'il ferait en lui: «Qu'il aille trouver Dufalga», me répondit-il.

Quiconque avait une aptitude reconnue était accueilli ainsi, quelles qu'eussent été ses opinions politiques.

Parmi les personnes qui s'adressèrent à moi se trouvait un émigré. Las surtout de son oisiveté, ce vrai Français voulait profiter de l'occasion pour rentrer dans la carrière militaire et servir sous un nom roturier pour cette France contre laquelle il avait servi comme gentilhomme. Je n'osai, je l'avoue, lui répondre du succès de sa demande. Usant avec le général de la franchise dont mon client avait usé envers moi, je ne lui laissai pas ignorer, en lui faisant part des désirs de celui-ci, et en me portant caution pour lui, le cas où il se trouvait. «Je ne répugne nullement à l'employer, me répondit le général. L'aveu qu'il vous a fait est d'un galant homme, ainsi que le sentiment qui le porte à reprendre les armes, et me donne toute confiance en lui. Sur qui compterais-je, si ce n'est sur un homme qui serait en pareille situation? J'accepte ses offres de service; mais je ne puis le faire porter ici sur les états. Ce serait provoquer des enquêtes qui pourraient le mettre en danger. Si quelque imbécile découvrait la vérité, nous serions compromis, et votre protégé serait perdu. Qu'il se rende à Toulon; là vous me le présenterez, et nous trouverons bien le moyen de tout arranger.» Cet émigré, qui depuis s'est acquis, comme patriote, la plus honorable réputation sous son nom de gentilhomme, se nommait alors le citoyen Rousseau. C'est le comte Henri de Saint-Aignan[3].

Ces objets réglés, je m'occupai des préparatifs de mon voyage. Je ne pouvais partir tranquillement, qu'autant que j'aurais pourvu aux besoins de la famille que je laissais en France. Mes enfans étaient d'âge à entrer en pension. Le prytanée venait de s'ouvrir. Je priai le général d'y demander deux places pour eux, ce qu'il fit de la meilleure grâce possible. À cela ne se bornèrent pas les preuves de sa bienveillance. Le ministre lui ayant répondu que toutes les places au prytanée étant remplies pour le moment, il avait fait inscrire ses protégés pour les premières places vacantes, piqué de ce qu'on ajournait une faveur qu'il réclamait: «N'ayons, me dit-il, aucune obligation à ces gens-là. Mettez vos enfans à Juilly. J'y ai mis mon frère; j'y ferai payer leur pension avec la sienne.»

Ce trait de bonté me toucha si vivement, que je ne sus d'abord y répondre que par des larmes. Rentré chez moi, il me sembla pourtant, non pas qu'un particulier n'avait pas le droit de me faire une pareille offre, mais que je n'avais pas le droit de l'accepter. J'écrivis au général dans ce sens. Je lui demandais la permission de ne pas profiter de ses bontés, et de ne pas consentir à ce que l'éducation de mes enfans fût à sa charge. «Je n'ai pas de titres à cette faveur, lui disais-je. Je ne vous ai rendu aucun service, et je n'ai été ni votre camarade de collége ni votre compagnon d'armes. Ne croyez pas pourtant, général, que je la refuse pour me soustraire à la reconnaissance que je vous dois. Celle que vous me faites contracter aujourd'hui vous répond de moi jusqu'à la mort.»

Cette lettre est encore une de celles dont il ne m'a jamais parlé. J'espère qu'on ne se méprendra pas sur le sentiment qui me l'a dictée, et qu'on n'y verra que l'expression des scrupules d'un galant homme qui, tout disposé à faire pour l'homme qu'il admirait tout ce qu'un coeur droit peut attendre d'un coeur droit, trouvait peut-être un peu trop fort l'à-compte dont on voulait payer ses services futurs. Peut-être aussi me semblait-il que je ne pouvais pas accepter d'un particulier ce que j'eusse accepté, ce que je sollicitais même du gouvernement; en cela, toutefois, j'agissais moins en conséquence d'un principe arrêté que d'un sentiment qui m'a toujours tenu lieu de principe.

J'aimais Bonaparte autant que je l'admirais, et je voulais qu'il fût héroïque en tout, comme tout est bronze dans une statue de bronze. Je ne souffrais pas qu'on le rabaissât de la hauteur où il s'était placé, et à plus forte raison qu'il semblât lui-même en descendre. Aussi rien ne me contrariait-il comme de lui entendre discuter d'autres intérêts que des intérêts publics, et de le voir s'occuper des siens jusqu'à se faire redemander le paiement d'objets qui lui avaient été livrés, ce qui arrivait quelquefois, non qu'il fût parcimonieux, mais parce qu'il inclinait à croire qu'on le trompait et qu'on voulait lui faire payer les choses au-delà de leur valeur réelle; et puis cette habitude des militaires qui, traitant d'ordinaire avec des gens qui se sont arrangés pour attendre, ne sont jamais pressés d'en finir.

Quelqu'un qui n'était rien moins que tacticien (c'était Baptiste cadet), et qui possédait un plan en relief des fortifications de Luxembourg, me pria de lui faire acheter cette pièce par l'homme à qui elle pouvait le mieux convenir. Si précieuse qu'elle fût, elle n'était guère plus utile à un valet de comédie qu'une perle au poulet de la fable. J'en parlai au général, qui alla voir ce plan, le trouva beau, et ordonna à Duroc de le faire porter sur-le-champ aux Invalides, pour y être ajouté aux plans réunis dans cet établissement, après avoir promis en échange vingt-cinq louis que Baptiste en demandait.

Baptiste, très-satisfait du marché, me remercia vivement de ce service, et me pria d'accepter, comme gage de sa reconnaissance, un objet qui ne lui était guère plus utile que celui dont Bonaparte venait de le débarrasser, une petite Bible de Cologne qui, par parenthèse, finit par passer entre des mains moins profanes que les miennes, entre les mains de M. Portalis, pour qui Hacquart me la demanda: la balle va au joueur. Quelques semaines après, comme je me promenais sur le Théâtre-Français, Baptiste m'aborde. «J'attends encore mes vingt-cinq louis, me dit-il; faites-moi le plaisir de rappeler cette bagatelle au général.» J'en parlai dès le soir même à Duroc, qui, ne pouvant pas payer sans un ordre précis, me promit de le solliciter. Plusieurs jours encore se passèrent néanmoins sans que le vendeur eût été satisfait. «Que veux-tu? me dit Duroc, quand j'en parle, on me répond: C'est bon, et l'on ne m'ordonne rien. Parles-en, toi, si tu veux que cela finisse.»

La démarche me coûtait; cependant je la reconnaissais nécessaire. Il fallait prévenir les inconvéniens que de plus longs délais pouvaient entraîner, et les causes que lui assigneraient les interprétations de gens moins bienveillans que Baptiste. Je pris mon parti; et avec un courage dont je ne me croyais pas susceptible: «Général, lui dis-je, savez-vous qu'il n'a tenu à rien que vous ne soyez mon débiteur; oui, que vous n'ayez dans ce moment vingt-cinq louis à me payer?—Comment cela?—Parce que Baptiste, à qui vous devez vingt-cinq louis, est dans rembarras. Il est venu me le confier ce matin; et certes, si j'avais eu vingt-cinq louis chez moi, ils seraient depuis ce matin chez lui. Je ne crois pas qu'un créancier doive réclamer de vous deux fois une dette avouée par vous.—Voyez donc, Duroc, comme ces poëtes sont exagérés en tout!—Il n'y a pas là d'exagération, général; il n'y a que de la fierté, et j'en ai, je crois, pour vous plus que pour moi-même. Je ne veux pas qu'on vous redemande cette somme une troisième fois. Si vous ne la payez pas, je la paierai.—Payez, Duroc, car il serait homme à le faire. Payez, puisque cela convient à Monsieur le marquis. Mais voyez donc comme ces poëtes mettent de l'exagération en tout,» répétait-il en riant, et en me tirant l'oreille, ce qui était sa grande caresse.

CHAPITRE III.

Le départ de l'expédition est retardé.—Disposition de l'esprit public à cette époque.—Bonaparte sollicité de se mettre à la tête d'une révolution.—Sa réponse.—Il part pour Toulon.—Je l'y rejoins.—Anecdotes.—Départ de la flotte.

L'esprit qui anime un parti est rarement étouffé absolument par la défaite de ce parti. Le Directoire en avait la conscience et la preuve. En vain sa rigueur envers les écrivains comprimait la presse; l'opinion publique trouvait mille moyens indirects de manifester la haine et le mépris qu'on lui portait. On montrait d'autant plus de malice, qu'on avait moins de liberté, et les épigrammes avaient d'autant plus de portée qu'il était plus dangereux d'en faire; la malice française reproduisait les mêmes sarcasmes sous toutes les formes. L'application d'un trait au théâtre, un couplet au Vaudeville, un calembour, un rébus même entretenaient, aigrissaient, irritaient les dispositions hostiles de la majorité des gouvernés, qui, délivrée par la retraite de la Convention de ce qu'elle n'avait jamais voulu, n'avait pas encore ce qu'elle voulait, ou plutôt ne voulait plus de ce qu'elle avait.

Faisant allusion à Pitt qui régnait au-delà du détroit, et à Barras qui régnait en-deçà, l'Europe, disait-on, ne respirera que lorsque l'Angleterre sera dépitée et la France débarrassée.

Cette guerre satirique ne se renfermait pas dans les salons; les cafés, les foyers de théâtre étaient aussi des champs de bataille d'où les étourdis tiraient à mitraille sur les puissans du jour, sans faire attention aux auditeurs que la police ou même le hasard pouvait leur donner.

Ces taquineries provoquèrent une scène dont les conséquences furent graves. Réunis chez le glacier Carchi, quelques jeunes extravagans y donnaient cours à leur malignité, en présence de quelques militaires fort jeunes aussi. Ceux-ci prirent mal la plaisanterie. Oubliant qu'ils avaient affaire à des gens sans armes, ils répondirent par des coups de sabre à des coups d'épingle, et faisant main-basse sur tout ce qui se trouvait là, terminèrent par une espèce de massacre une querelle qui, dans nos moeurs, pouvait tout au plus donner lieu à un de ces rendez-vous qui souvent n'aboutissent qu'à un déjeuner. Paris retentit le lendemain des cris d'horreur que cette lâcheté arracha à tous les citoyens, et qu'ils imputaient à des sicaires du Directoire. On était en effet autorisé à le croire, le Directoire ne punissant pas et ne faisant pas même poursuivre les coupables.

Bonaparte ne dissimula pas l'indignation que lui inspirait cet assassinat. Il s'en expliqua hautement avec Sottin, ministre de la police, dans le salon même de Barras. On le regarda dès lors comme l'homme qui pouvait mettre un terme à un tel ordre de choses, ou plutôt à un tel désordre. On lui offrit le pouvoir. Dans l'impatience qu'ils avaient de l'y porter, les plus modérés même parlaient de déroger à la constitution et de l'appeler au Directoire, quoiqu'il s'en fallût de près de douze ans qu'il eût les quarante ans exigés par la loi. Ainsi Rome avait permis à Scipion de briguer le consulat avant l'âge.

Bonaparte cependant pressait les apprêts de son départ, qui devait avoir lieu en avril. Nous n'attendions à chaque instant que l'ordre de quitter Paris, quand arriva la nouvelle de l'injure qui avait été faite à Vienne au général Bernadotte, alors ambassadeur de la république française en Autriche: une rupture pouvait s'ensuivre entre les deux puissances. Avant que les explications du cabinet autrichien eussent prouvé qu'il n'y avait rien que de fortuit dans ce fait, et qu'il ne devait pas être pris pour un acte d'hostilité, quinze jours se passèrent.

Pendant ces quinze jours-là, Bonaparte, qui devenait plus précieux à la nation par cela même qu'elle était près de le perdre, était sollicité plus instamment que jamais de s'emparer de la place où l'appelait le voeu public, et que le gouvernement ne voulait pas lui donner. Je me permis de lui en parler plusieurs fois quand je me trouvais tête à tête avec lui. Le jour, entre autres, où il m'annonça que rien ne s'opposait plus à notre départ: «Le Directoire, lui dis-je, veut vous éloigner; la France veut vous garder: les Parisiens vous reprochent votre résignation, ils crient plus fort que jamais contre le gouvernement; ne craignez-vous pas qu'ils ne finissent par crier après vous?—Les Parisiens crient, me répondit-il, mais ils n'agiraient pas; ils sont mécontens, mais ils ne sont pas malheureux. Si je montais à cheval, personne ne me suivrait; le moment n'est pas venu. Nous partirons demain.»

Il est à remarquer que pendant les quatre mois qu'il passa à Paris entre la campagne d'Italie et celle d'Égypte, il ne quitta pas un seul jour ses éperons, quoiqu'il ne portât pas l'habit militaire, et qu'il y avait toujours un cheval sellé et bridé dans son écurie: c'est ce qu'il me dit à cette occasion.

Il partit en effet le lendemain. Regnauld et moi nous le suivîmes en laissant entre lui et nous toute l'avance qu'il pouvait gagner en douze heures: nous l'avions ainsi réglé pour ne pas manquer de chevaux.

L'aventure dans laquelle nous nous engagions était des plus hasardeuses. Notre absence pouvait être longue, elle pouvait même être éternelle: je n'en eus le sentiment qu'au moment du départ. Hors de l'influence immédiate de l'homme dont la présence me fascinait, quand après avoir déjeuné avec mes meilleurs amis, quand après avoir reçu les embrassemens de mes enfans et ceux de la famille qui m'était déjà si chère, je me fus jeté dans la voiture prête à m'enlever à tant de douces affections, je l'avouerai, je me sentis tout-à-fait défaillir; non que la résolution me manquât, mais le coeur me manquait absolument. Je suffoquais, j'étranglais. On s'en aperçoit; et vite on m'apporte, pour me ranimer, la première liqueur qu'on trouve sous la main. «C'est un verre de Malaga», me disait-on. C'était du vinaigre! Loin d'avoir des suites fâcheuses, cette bévue raccommoda tout. Grâce à ce stimulant, je repris mes sens, et manifestai ma résurrection par un éclat de rire.

Parceval et un ami qui nous avait demandé une place dans la berline, où Regnauld à qui elle appartenait s'était placé, comme de raison, partirent avec nous. Avec nous partit aussi Denon qui courait en avant, et prétendait aller ainsi jusqu'à Toulon, mais il fallut bientôt le recevoir aussi dans la voiture.

À toutes les postes nous avions des nouvelles du général qui, comme nous, passait par la Bourgogne. Toutes se louaient de sa générosité. Au haut de la montagne d'Autun, que nous grimpions à pied, dans une grotte, ou plutôt dans un terrier creusé sur le bord du chemin, était un vieillard qui nous demanda l'aumône. «Il a quatre-vingt-dix-neuf ans sonnés, nous dit le postillon, et vit de ce que lui donnent les passans.—Et lui donne-t-on de quoi vivre?—Quelques braves gens se montrent généreux pour lui, mais comme il est presque aveugle et tout-à-fait imbécile, ce qu'on lui donne ne lui profite pas toujours. Des polissons, le croiriez-vous? n'ont pas honte de le voler. Hier encore, le général Bonaparte qui passait par ici, c'est moi qui le menais, lui a donné un louis. Un filou à qui ce pauvre homme a demandé ce que c'était que cette pièce, lui a dit que c'était un sou; et en effet lui a rendu un sou pour un louis.»

Nous donnâmes 6 francs à ce pauvre vieillard, en chargeant le postillon à qui nous les remîmes de veiller à ce que le fripon de la veille ne s'en emparât pas: qui sait si nous ne nous adressions pas au fripon lui-même?

Nous nous arrêtâmes à peine à Lyon. Le vent était favorable pour descendre le Rhône; notre voiture embarquée dans un bateau de poste, nous allâmes coucher à Pont-Saint-Esprit. Le surlendemain, nous arrivâmes à Marseille, sans aucune mauvaise aventure, quoique notre berline eût éprouvé au milieu de la nuit une assez forte avarie entre Orgon et Lambesc, tout juste au pied de ce terrible bois de la Taillade, où Lenoir m'avait développé ses théories, et que pour la raccommoder il eût fallu nous arrêter plus d'une heure dans ce coupe-gorge.

Tout en descendant le Rhône, Denon dessinait les points de vue les plus pittoresques que nous rencontrions, et commençait la précieuse collection de dessins qui ornent la grande édition de son Voyage d'Égypte, dans laquelle on trouve un croquis de la Beaume de Roland, où je le conduisis pendant le court séjour que nous fîmes à Marseille.

À Aix, pendant qu'on mettait la voiture en état de finir la route, j'allai avec lui visiter la source d'eau chaude dont j'ai parlé antérieurement: nous nous y baignâmes, non dans des baignoires particulières, mais dans les thermes antiques où l'eau se renouvelle continuellement.

Apprenant à Marseille que l'expédition ne pouvait pas partir de quelques jours, nous nous permîmes un jour de repos: nous aurions pu en prendre huit, car la flotte ne mit à la voile que dix jours après notre arrivée à Toulon.

Ce n'est pas sans peine que nous parvînmes à nous loger dans cette dernière ville. Les hôtelleries regorgeaient de monde: pour ne pas coucher dans la rue, il nous fallut accepter dans le plus vilain des quartiers les plus vilaines des chambres de la plus vilaine des auberges. Regnauld et moi nous occupâmes un de ces galetas, Parceval et Denon s'accommodèrent dans un autre un peu plus grand où l'on trouva moyen de colloquer aussi notre cinquième camarade.

Notre première sortie nous conduisit, comme de raison, chez le général qui était descendu à l'intendance de la marine. Là, comme à Milan, comme à Passeriano, il donnait audience publique aux officiers et aux chefs de service. Nous nous y présentâmes. Il salua tout le monde, mais il ne parla qu'aux personnes qu'il connaissait particulièrement, ou bien à celles à qui il avait des renseignemens à demander ou des ordres à donner. Après avoir invité ceux de nous qui suivaient l'expédition en qualité de littérateurs, de savans ou d'artistes, à s'adresser au général Dufalga pour ce qui concernait leur embarquement, et nous avoir dit, à Regnauld et à moi, que nous serions avec lui sur le vaisseau amiral, il nous congédia.

Denon, à qui il n'avait pas parlé, eut à cette occasion le seul accès d'humeur que je lui aie connu. «Ton général, me dit-il, a de singulières manières. N'a-t-il donc rien à dire aux personnes qui viennent le saluer? Il ne m'a pas dit un seul mot. Il ne tient à rien que je ne retourne à Paris. Comment nous traitera-t-il hors de France, s'il nous traite ainsi en France? Mes malles ne sont pas défaites; dès aujourd'hui je repars.—Que n'attends-tu à demain? La résolution me semble un peu précipitée. Si le général t'avait montré de la répugnance, tu ferais bien de prendre ce parti. Mais, en agréant ta demande à Paris, ne t'a-t-il pas prouvé que tu lui convenais? N'attribue son indifférence apparente qu'à sa préoccupation; surchargé d'affaires comme il l'est, peut-il penser à tout? Demain nous reviendrons à l'audience. Si tu n'es pas plus satisfait demain qu'aujourd'hui, je ne te retiendrai pas. Tu n'auras pas alors le tort de faire ce qu'on pourrait appeler aujourd'hui un coup de tête.»

Denon suivit mon avis et fit bien. Le jour même je dînai chez le général. En sortant de table, comme il se promenait avec moi: «Auriez-vous, lui dis-je, quelque chose contre Denon?—Contre Denon? point du tout. Pourquoi me demander cela?—Parce qu'il vous croit mal disposé pour lui.—Et sur quoi se fonde-t-il?—Sur ce que vous ne lui avez pas dit un mot; cela le chagrine profondément.—N'a-t-il d'autre chagrin que celui-là?—Je ne lui en connais pas d'autre.—Ramenez-le-moi demain.»

Le lendemain j'entraînai en conséquence au quartier-général Denon qui n'y venait qu'en rechignant. «Ah! c'est vous, citoyen Denon, lui dit Bonaparte quand vint son tour. Vous avez bien soutenu le voyage. Vous vouliez le faire à franc étrier, à ce qu'on m'a dit. Vous aimez donc à courir? Nous vous servirons suivant votre goût; nous vous ferons faire du chemin. Le beau sabre que vous avez là! il est tout pareil au mien, je crois. Il est juste de la même grandeur. Voyons donc.»

Et voilà le général qui, rapprochant du sabre de Denon le sabre d'Arcole et de Lodi, se met à les comparer. «Et puis, vous aimez les antiquités, reprend-il, vous aimez à les dessiner. Vous en verrez; vous ne reviendrez pas à Paris sans avoir grossi votre portefeuille. À revoir, ici ou ailleurs.»

«Eh bien! dis-je à Denon en regagnant notre taudis, pars-tu toujours demain?—Je pars dès aujourd'hui; mais c'est pour me rendre à bord de la Junon où Dufalga m'a dit que ma place était marquée.» En effet, en arrivant il fit porter à bord ses malles qui n'étaient pas défaites, et s'embarqua dès le jour même. Cette fois encore Denon me fut redevable de sa fortune. La révolution que la coquetterie dont le général usa envers lui opéra sur sa résolution, est moins surprenante toutefois que cette coquetterie du général, que la facilité avec laquelle cet homme si fort, si inflexible, avait su se plier à une démarche commandée par son intérêt, mais si opposée à ses habitudes. On a vu au reste par des faits antérieurs que la souplesse ne lui était pas plus étrangère que la force.

Parceval s'embarqua peu de jours après sur le vaisseau qui portait l'Ajax français, qui portait Kléber. Quant à nous, Regnauld et moi, qui devions monter sur celui d'Agamemnon, nous attendîmes cinq ou six jours encore que le ciel devînt favorable à la sortie de la flotte retenue dans le port de Toulon par les vents contraires, comme jadis en Aulide la flotte des Grecs.

Une après-dînée, le général étant rentré dans son cabinet, et Mme Bonaparte ayant témoigné le désir de connaître le bâtiment sur lequel son mari devait s'embarquer, Najac, l'intendant de la marine, fit mettre en mer la chaloupe de l'administration pour la conduire à bord de l'Orient qui était en rade.

Le général Berthier, l'amiral Bruéys, le général Lannes, Murat, Junot, Lavalette, Eugène Beauharnais, Sulkowski et Regnauld l'accompagnaient dans cette promenade, dont j'étais aussi, brillante élite à laquelle je survis seul aujourd'hui!

C'est à cette occasion que je fis connaissance et liai même amitié avec le général Lannes, que je n'avais pas rencontré en Italie. Ses tendresses préliminaires sont trop singulières pour que je n'en tienne pas note.

Comme la majeure partie des militaires, il était loin de voir d'un oeil favorable les savans attachés à l'expédition, et son humeur contre eux augmentait en raison de la bienveillance que le général en chef leur témoignait. «Quel est ce citoyen? dit-il à Berthier en me désignant.—C'est, répondit Berthier en me nommant, un homme de lettres que le général emmène avec lui.—J'entends, répliqua-t-il avec son accent gascon, c'est un savant. Bien mal en prendrait à un savant de coucher sous le même toit avec moi, si j'étais le maître; car je le ferais jeter à la mer par cinquante grenadiers.—Cinquante! lui dis-je, c'est beaucoup de monde contre un seul homme, ne fût-il même pas un savant. Il serait plus digne de vous, général, d'entreprendre seul un pareil exploit. Mais, remportassiez-vous la victoire, ce ne serait pas votre plus beau fait d'armes. Vous avez fait encore mieux à Arcole.—À quoi penses-tu? dit vivement Junot. Prendre Arnault pour un savant! Arnault un savant! Un savant comme toi, un savant comme moi. Ne sais-tu donc pas qu'Arnault est de l'armée d'Italie?—Il est de l'armée d'Italie!—Certainement, il est de l'armée d'Italie, répète Berthier.—Oui, Arnault est de l'armée d'Italie, répète aussi Joséphine, à qui cette conversation causait quelque déplaisance.—Il est de l'armée d'Italie, répètent Murat, Lavalette et Eugène, et aussi ce bon amiral Bruéys.—C'est différent, reprend Lannes; s'il n'est pas un savant, il est des nôtres. Ce n'est pas pour lui que je parle, pas plus que pour Monge et Berthollet, qui sont aussi de l'armée d'Italie, et j'espère que le citoyen sera de mes amis comme eux, ajouta-t-il en me prenant la main. Enchanté d'avoir fait votre connaissance.»