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Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV cover

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV

Chapter 8: CHAPITRE II.
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About This Book

An elderly memoirist intersperses personal recollections, social observation, and political reflection to record life in the capital during tumultuous years. The narrative moves between vivid neighborhood scenes and funeral processions, intimate salon gatherings and official receptions, offering anecdotes about friendships, literary circles, and the author's relations with a prominent contemporary. Concerned with character, influence, and the tension between public reputation and private conduct, the account balances affectionate reminiscence with critical judgment, producing a textured eyewitness portrait that blends cultural commentary, anecdotal detail, and meditations on fate, fortune, and the responsibilities of public life.

En effet, je n'ai jamais eu qu'à me louer depuis de ce brave. Si, dans sa jeunesse, il n'était pas de l'humeur la plus facile, bonhomme au fond, il n'avait besoin que de vieillir pour devenir le meilleur des hommes. Contre l'ordinaire, loin d'être gâté par la fortune, il s'est perfectionné en s'élevant, et n'a jamais paru si digne des plus hauts honneurs qu'après les avoir obtenus tous, ce qu'on ne peut pas dire de tout le monde.

Ces dispositions malveillantes étaient, au reste, celles de presque tous les militaires. Je n'eus que trop d'occasions de le reconnaître par la suite. À quoi les attribuer? au mépris ou à l'estime? Si portés qu'ils soient à mépriser tout autre profession que la leur, je pense que les militaires ne refusaient pas leur estime à des hommes plus instruits qu'eux; mais je crois qu'ils voyaient avec jalousie les prévenances du général en chef pour ces hommes dont l'utilité présente ne leur était pas démontrée. Ils ne lui voyaient pas sans quelque humeur prendre dans ses proclamations la qualité de membre de l'Institut, et l'y placer avant ses titres militaires.

Le 19 mai, à la pointe du jour, nous nous rendîmes, Regnauld et moi, chez le général Bonaparte, où les personnes qui devaient s'embarquer sur le même bâtiment que lui se réunissaient. Une heure après l'Orient mettait à la voile.

Ce n'est pas sans difficultés que l'escadre sortit de la rade. Plusieurs vaisseaux labourèrent le fond sans pourtant s'arrêter. Mais le nôtre, qui portait cent vingt canons et tirait plus d'eau, toucha. Il penchait assez sensiblement pour donner de l'inquiétude aux nombreux spectateurs qui couvraient le rivage, et surtout à Mme Bonaparte, qui, du balcon de l'intendance, suivait nos mouvemens. Mais elle fut bientôt rassurée en voyant le vaisseau dégagé entrer majestueusement en pleine mer aux acclamations générales qui se mêlaient aux fanfares de la musique des régimens embarqués et au bruit de l'artillerie des forts et de l'escadre.

On éprouvait des émotions de plus d'un genre à l'aspect de cette flotte chargée de tant de milliers d'hommes qui, s'attachant à la fortune d'un seul, et s'engageant dans une expédition dont la plupart ignorait le but, et dont tous ignoraient la durée, s'exilaient avec joie et s'abandonnaient, avec une confiance que donne la certitude du succès, à un avenir dont on ne pouvait calculer les chances. Non seulement ils se regardaient comme favorisés par le sort, mais ils étaient regardés ainsi par la majorité de la nation. Ils avaient été choisis en effet parmi de nombreux compétiteurs, et un nombre de volontaires égal à celui des volontaires embarqués ne se consolait de cette préférence que dans l'espoir de faire partie d'une nouvelle expédition qui semblait devoir suivre incessamment la première. Jamais expédition cependant n'avait affronté de périls plus évidens; jamais expédition n'eut autant besoin d'être favorisée par la fortune. C'en était fait si la flotte eût rencontré l'ennemi dans la traversée: non que cette élite de l'armée d'Italie ne fût assez nombreuse, mais précisément par le motif opposé. Distribuée sur des vaisseaux dont l'équipage était complet, l'armée de terre triplait sur chaque bord le nombre des hommes nécessaires à sa défense. Or, en pareil cas, tout ce qui est superflu est nuisible. Le combat engagé, il y aurait eu confusion dans les mouvemens, gêne dans les manoeuvres, et le canon de l'ennemi aurait nécessairement rencontré trois hommes là où, d'après les données ordinaires, il devait n'en rencontrer qu'un, ou même aucun. La chance cependant n'était pas réciproque: les équipages ennemis se bornant au strict nécessaire, les Français n'auraient pas pu rendre le mal qu'ils auraient reçu, et la différence à leur désavantage aurait été au moins dans les rapports de trois à un. Ajoutez à l'embarras produit par le trop grand nombre d'hommes l'embarras produit par le matériel de l'artillerie de terre; les haubans en étaient encombrés, les ponts en étaient obstrués. En cas d'attaque, il eût fallu jeter tout cela à la mer, et commencer par sacrifier à la défense les moyens de conquête. Une victoire même eût ruiné l'expédition; plût à Dieu que le généralissime ne se trouvât pas dans la nécessité d'en remporter une!

Telles sont les réflexions qui m'assaillirent dès que j'eus mis les pieds sur le vaisseau amiral, réflexions dont la justesse m'est démontrée par leur analogie avec celles que M. de Bourrienne attribue à l'amiral Bruéys, et qu'il a consignées dans ses Mémoires, dont la publication est postérieure de quatre ou cinq ans à celle de mon Histoire de Napoléon, d'où ce passage est extrait[4].

LIVRE XIV.

DE LA MI-MAI À LA MI-JUIN 1798.

CHAPITRE PREMIER.

Première nuit à bord de l'Orient.—Procédés plus militaires que civils.—Sévérité du général Bonaparte.—Sa manière de vivre à bord.—Je suis chargé de la bibliothèque.—Excursions en Corse.—Homère et Ossian. Dispute à ce sujet entre le général et l'auteur.—Quel incident singulier y fait diversion.

La flotte une fois en pleine mer et chacun casé dans le quartier qu'il devait occuper, on servit le premier repas. Militaire et civil, chacun prit à table la place que lui assignaient son grade et ses fonctions. Quoique je n'eusse ni fonction ni rang, je fus placé, avec Regnauld, à la table de l'état-major où dîna le général en chef, mais ce jour-là seulement. Le lendemain il se fit servir dans son appartement une table particulière où l'amiral et le chef de l'état-major seuls avaient leur couvert, mais à laquelle il invitait tous les jours quelqu'un de ses premiers commensaux; honneur qu'il me fit quelquefois.

Cette mesure était sage. Indépendamment de ce qu'elle laissait aux convives de la grande table une liberté que la présence du généralissime aurait un peu gênée, elle lui donnait, à lui, le moyen de témoigner par des prévenances son estime pour les militaires qu'il distinguait, et aussi d'indemniser par une faveur ceux d'entre les civils que les prétentions de certains militaires avaient offensés.

Il eut dès le lendemain de l'embarquement plus d'une indemnité de ce genre à distribuer, et, malheureusement pour moi, j'y eus droit plus que personne.

Tout s'était assez bien passé la veille quant au repas: les militaires s'étaient placés avec les militaires, les civils avec les civils. On pouvait croire que c'était par pur effet de convenance. Mais le soir il ne fut pas possible de prendre le change. La grande chambre, après le souper, avait été divisée par des toiles en autant de petits cabinets qu'il y avait de personnes à la première table; et, pour prévenir toute contestation, une liste arrêtée par le général indiquait à chacun la case qu'il devait occuper et que désignait un numéro. Chacun, en conséquence, y avait fait porter son hamac et ses effets. En sortant du salon du général où j'avais passé la soirée, quand j'allai pour prendre possession de ma chambre à coucher, je ne fus pas peu surpris de voir qu'au mépris de l'ordre établi un officier s'y était installé, et qu'il s'emparait sans plus de façons d'un hamac bien garni qui m'avait été donné par l'intendant de la marine. J'ouvrais la bouche pour réclamer ma chambre et mon lit, quand j'entends ce colloque qui s'engageait à quelques pas de là entre des individus de conditions très-différentes, entre un officier supérieur et un domestique: «Fichez-moi cette valise hors d'ici, et mettez-y la mienne.—Mais, commandant, c'est la valise du citoyen Berthollet, à qui ce cabinet appartient.—Ce cabinet est à côté de celui du général Dufalga. Mon grade me donne rang immédiatement après le général Dufalga. Ce cabinet m'appartient donc. Fichez-moi cette valise dehors.—Où voulez-vous que je la porte?—Où vous voudrez, au diable.» Et mon officier se loge dans la place qu'il vient d'emporter d'assaut.

Le domestique porte la valise au cabinet d'à côté. «Mon grade me place immédiatement après l'adjudant-général», s'écrie un chef de brigade qui, montant d'un degré, s'empare du cabinet évacué. Un chef de bataillon se met, en vertu du même droit, à la place de celui-ci, et fait la même réponse à ce pauvre diable, qui la reçoit successivement de tous les officiers aussi empressés à serrer les rangs et à remplir le vide qui se fait à côté d'eux que s'ils manoeuvraient sous le canon de l'ennemi. Bref, quoiqu'il fût membre de l'Institut aussi bien que le général en chef, le savant n'en fut pas moins relégué, de cascade en cascade, à la fin de la colonne, comme le dernier des sous-lieutenans.

À quoi ne devais-je pas m'attendre, moi qui n'étais ni sous-lieutenant ni même membre de l'Institut? Indigné autant que surpris du peu d'égards qu'un jeune homme avait pour l'âge et le mérite de Berthollet, et jugeant bien qu'on ne me traiterait pas mieux, je me retirai, et, sans plus d'explications, j'allai conter ma déconvenue à l'amiral, qui avait de l'amitié pour moi, et n'oubliait pas que, l'année précédente, je lui avais fait donner à Corfou 50,000 francs pour les besoins de son escadre. Je recueillis ce soir-là l'intérêt de ce service. «Mon pauvre ami, me dit Bruéys, je ne vous laisserai pas dans l'embarras, vous qui m'en avez tiré. Je n'ai pas de hamac à vous offrir, mais je vais vous donner un bon matelas et des draps. Quant à un cabinet, il faut vous en passer, mais vous n'en serez pas plus mal logé pour cela. On mettra votre matelas par terre dans le bureau de l'état-major, sous les hamacs du secrétaire du général en chef et de l'aide de camp de service de Bourrienne et de Duroc, à côté du matelas du munitionnaire Collot à qui l'on a joué le même tour qu'à vous.»

Trop heureux d'avoir un matelas et des draps, je me couchai sous le lit du capitaine Duroc, à côté du munitionnaire Collot, qui couchait sous le lit du citoyen Bourrienne. Il n'y aurait pas eu pour moins de deux millions de valeur dans ce petit coin du bâtiment, si les gens qui s'y trouvaient eussent réuni leurs fortunes respectives, quoiqu'il s'en fallût de deux millions que moi, le capitaine Duroc, et même le citoyen Bourrienne nous fussions des millionnaires.

Le lendemain après dîner, le général recevant tout le monde, j'allai, comme tout le monde, lui faire ma cour. Il jasait avec Bruéys et Berthier. «Eh bien! me dit-il, comment avez-vous passé la nuit?—Aussi bien qu'on peut la passer sous un lit, général.—Sous un lit!—Où je n'aurais eu d'autre matelas que le plancher, sans la charité de l'amiral.—N'aviez-vous donc pas de lit? N'aviez-vous pas un cabinet?—Tout cela m'a été pris aussi lestement que donné.—Et par qui?—Je ne sais.—Je veux le savoir.—Permettez, général, que je ne vous en dise pas davantage sur cet article. Me siérait-il de me plaindre, lorsqu'un homme qui a bien d'autres droits que moi à des égards n'en a obtenu aucun, lorsque Berthollet s'est vu expulsé du gîte que vous lui aviez assigné, et qu'il ne se plaint pas?—Qu'est-ce que cela, Berthier? on a manqué d'égards pour Berthollet! Sachez ce qui en est, et rendez-m'en compte.»

Il ne fut pas difficile à Berthier de vérifier le fait. Le soir même Berthollet fut réintégré dans son rang, et l'usurpateur eut ordre de garder les arrêts pendant plusieurs jours; ce qui l'affligea plus que moi, j'en conviens.

Toute sévère qu'elle était, cette leçon ne le corrigea cependant pas. Dès le lendemain, je crois, il eut un tort de la même nature avec le médecin en chef de l'armée, ce en quoi il eut doublement tort. Le moins malin des médecins n'a-t-il pas mille moyens, même innocens, de se venger? et celui-là était justement le docteur le plus malin qui ait endossé la robe de Rabelais. «Souvenez-vous, mon cher ami, qu'il ne faut offenser personne, pas même le médecin en chef», dit le médecin en chef à son impudent agresseur.

Tous les soirs, comme tous les matins, ou plutôt comme à toutes les heures du jour, le général en chef se faisait rendre compte de l'état sanitaire de l'armée. Deux petites véroles s'y étant déclarées, un vaisseau, le Causse, avait été changé en hôpital, et l'on y envoyait tout malade dont l'état offrait quelque symptôme de cette effroyable contagion.

Quelques jours après le fait dont il s'agit: «Tout le monde se porte-t-il bien sur l'Orient? dit le général au médecin en chef.—Tout le monde, général, à une personne près.—Qui donc?—Un tel. Il avait passé une mauvaise nuit, s'étant couché avec un violent mal de tête, et m'a fait demander ce matin.—Et comment l'avez-vous trouvé ce matin?—Mais pas très-bien. Le mal de tête n'a pas cessé, et il a de la fièvre.—Un mal de tête! de la fièvre!—Et des maux de coeur, général.—Et des maux de coeur! Mais ce sont là des symptômes de petite vérole!—La petite vérole, en effet, s'annonce comme cela.—Il a donc la petite vérole?—Je ne dis pas cela, général. Ce n'est peut-être qu'une indisposition momentanée.—Me répondez-vous que ce n'est pas la petite vérole?—C'est ce dont je ne puis répondre, quand même il l'aurait eue.—En ce cas-là, qu'il aille à l'hôpital. Si ce n'est qu'une indisposition légère, le voyage ne lui fera pas grand mal. Si au contraire c'est la petite vérole, nous sauverons peut-être un millier d'hommes sur les trois mille qui sont ici. Revoyez le malade, et songez à votre responsabilité. Je laisse la chose à votre décision.»

Le docteur retourne au lit du malade, lui tâte le pouls, lui fait tirer la langue: «Qu'en pensez-vous? lui dit Berthier, qui, par ordre exprès du général, assistait à cette visite.—Ce que j'en disais tout à l'heure.—En ce cas-là, qu'on mette la chaloupe à la mer; et vous, mon cher, habillez-vous.—À moins que vous ne préfériez être transporté dans votre lit comme vous êtes, ce qui peut se faire, dit le docteur.—Transporté! où donc? s'écria le malade.—À l'hôpital, répond Berthier.—Il n'est guère qu'à trois quarts de lieues, une petite lieue tout au plus. La mer est douce; le vent n'est pas mauvais: ce sera l'affaire d'une petite demi-heure, ajoute le docteur.—Mais vous me traitez comme si j'avais la petite vérole! Est-ce que j'ai la petite vérole, docteur?—Je ne dis pas cela.—Vous l'entendez, général, je n'ai pas la petite vérole. N'est-ce pas, cher docteur?—Je ne dis pas cela non plus,» répond le cher docteur.

Le malade eut beau protester, il fallut s'habiller. Deux matelots s'emparent de son bagage. Le docteur, lui prêtant l'appui de son bras, le conduit jusqu'à l'échelle qu'il lui faut descendre pour s'embarquer. «Croyez-vous que ce soit la petite vérole? disait-il chemin faisant à son conducteur.—J'espère que non, lui répondit le docteur. Je crois même que d'ici à trois jours nous vous reverrons mieux portant que jamais.—Eh bien!—Mais, encore une fois, je ne puis répondre de rien. Ma responsabilité est grande. Bon voyage, mon cher ami; prenez patience; vous en aurez besoin. C'est un assez maussade séjour que l'hôpital. Vous aurez tout le temps d'y faire des réflexions. Réfléchissez-y à ce que je vous ai dit.—Qu'est-ce, cher docteur?—Qu'il ne faut offenser personne, pas même le médecin en chef de l'armée.»

Bientôt nous vîmes le malade étendu sur son matelas, s'éloigner dans la chaloupe qui le portait en le berçant à l'hôpital où on l'envoyait pour être traité de la maladie qu'il n'avait pas, mais où il guérit de la maladie qu'il avait. Le surlendemain il revint mieux portant et plus poli que jamais. La leçon, ou plutôt la médecine avait réussi au point qu'il en remercia le docteur de qui je tiens cette histoire, qu'il racontait avec une expression pareille à celle que devait prendre Panurge en racontant comment il se vengea de Dindenault[5].

Les premiers momens passés, chacun s'accommoda à son sort; et comme du plus au moins chacun était mal, chacun prit son mal en patience. Les plaintes cessèrent; mais tout en se résignant à supporter de ces contrariétés celles qui naissaient de la force des choses, on s'indignait des injures qui venaient de la volonté des individus, et que la charité chrétienne peut seule nous donner la force de pardonner; or, dans ce temps-là, comme en ce temps-ci, ce n'était pas la vertu dominante que la charité chrétienne.

L'ennui était le plus grand mal dont la majeure partie des passagers eût à se défendre. Pendant les premiers jours on avait eu recours au jeu. Mais comme ce jeu n'était rien moins que modéré, et que les ressources des joueurs n'étaient pas inépuisables, l'argent de tous se trouva bientôt réuni dans quelques poches, pour n'en plus sortir. Alors on se rejeta sur la lecture, et la bibliothèque fut d'une grande ressource. J'en avais la clef; je devins un homme important.

En me la donnant, dès le lendemain de notre embarquement, le général m'avait aussi donné mes instructions. Elles portaient que je prêterais des livres aux personnes à qui il permettait d'entrer dans la chambre du conseil qui lui tenait lieu de salon, mais qu'elles les liraient là sans autrement les déplacer. «Ne prêtez, avait-il ajouté, que des romans; gardons pour nous les livres d'histoire.»

Les premiers jours j'eus peu de demandes à satisfaire. J'ai dit pourquoi; mais dès que les joueurs malheureux, à l'exemple de celui de Regnard, s'avisèrent de chercher des consolations dans la philosophie, j'eus un peu plus d'occupation. Notre collection de romans suffisait à peine. Le temps du déjeuner au dîner était celui qu'ils donnaient à la lecture, couchés sur le divan qui régnait autour de la pièce. De temps à autre le général sortait de sa chambre, et faisait le tour de la pièce, jouant pour l'ordinaire avec celui-ci et avec celui-là, c'est-à-dire tirant les oreilles à l'un, ébouriffant les cheveux de l'autre, ce qu'il pouvait se permettre sans inconvénient, chacun, à commencer par Berthier, ayant adopté la coiffure héroïque, comme on sait.

Dans une de ces tournées, la fantaisie lui prit de savoir ce que chacun lisait. «Que tenez-vous là, Bessières?… Un roman!…—Et toi, Eugène?… Un roman!—Et vous, Bourrienne?… Un roman!» M. de Bourrienne tenait Paul et Virginie, ouvrage que, par parenthèse, il trouvait détestable. Duroc aussi lisait un roman, ainsi que Berthier, qui, sorti par hasard dans ce moment-là de la petite chambre qu'il avait auprès du général en chef, m'avait demandé quelque chose de bien sentimental, et s'était endormi sur les Passions du Jeune Werther.

«Lectures de femmes de chambre», dit le général avec quelque humeur; il était tracassé pour le quart d'heure par le mal de mer. «Ne leur donnez que des livres d'histoire; des hommes ne doivent pas lire autre chose.—Pour qui donc garderons-nous les romans, général? car nous n'avons pas ici de femmes de chambre.»

Il rentra chez lui sans me répondre, et je ne me fis pas scrupule de déroger à cette injonction. Autrement, la bibliothèque n'eût été qu'un meuble de luxe, personne ne me demandant guère de livres d'histoire que Sulkowski, qui avait toujours en main un volume de Plutarque.

C'était un homme de Plutarque aussi, que ce jeune Polonais dont Bonaparte avait fait son aide de camp. Doué d'une intelligence égale à son courage, qui était à toute épreuve et propre aux négociations comme à la guerre, il avait plus d'un rapport d'esprit et de caractère avec l'homme à qui il s'était donné sans l'aimer, et qui l'estimait plus qu'il ne le choyait. Peut-être eût-il été un de ses rivaux, peut-être avait-il ce qu'il fallait pour le devenir; mais, quoi qu'on en ait dit, il ne l'était pas encore. J'ai reçu de lui sur ses sentimens pour son général des confidences qui me chagrinaient doublement, car je leur portais un grand intérêt à tous deux; il jugeait son chef avec une sévérité souvent extrême; il le haïssait tout en l'admirant. C'était néanmoins un des hommes sur lesquels Bonaparte pouvait le plus se reposer, parce qu'il était homme d'honneur, et que le sentiment de son devoir lui tenait lieu d'affection, comme le sentiment que le général avait de son utilité lui répondait de l'attachement que celui-ci lui portait, attachement qui, pour n'être pas de l'amitié, n'en était pas moins solide.

Le général passait quelquefois la matinée entière dans sa chambre, couché tout habillé sur son lit.

Un jour il me fait appeler par Duroc. «N'avez-vous rien à faire? me dit-il.—Rien, général.—Ni moi non plus (c'est peut-être la première et la dernière fois de sa vie qu'il ait dit cela). Lisons quelque chose; cela nous occupera tous les deux.—Que voulez-vous lire? de la philosophie? de la politique? de la poésie? De la poésie.—Mais de quel poëte?—De celui que vous voudrez—Homère vous conviendrait-il? C'est le père à tous.—Lisons Homère.—L'Iliade, l'Odyssée ou la Batrachomyomachie?—Comment dites-vous?—Le combat des rats et des grenouilles, ou la guerre des Grecs et des Troyens, ou les voyages d'Ulysse? Parlez, général.—Pas de guerre pour le moment: nous voyageons, lisons des voyages. D'ailleurs je connais peu l'Odyssée; lisons l'Odyssée

Je vais chercher l'Odyssée; et comme je rentrais, Duroc, qui, averti par la sonnette, était venu prendre les ordres du général, reçoit injonction de ne laisser entrer qui que ce soit, et de ne revenir lui-même que quand on l'appellera. Il sort, et me laisse tête à tête avec Bonaparte, membre de l'Institut et général en chef de l'armée d'Orient, conduisant en Égypte l'élite des Français.

«Par où commencerons-nous, général?—Par le commencement.»

Me voilà donc lisant tout haut, comme quoi les poursuivans de Pénélope mangeaient, tout en lui faisant la cour, l'héritage du prudent Ulysse, le patrimoine du jeune Télémaque et son douaire à elle; égorgeant les boeufs, les écorchant, les dépeçant, les faisant rôtir ou bouillir, et s'en régalant ainsi que de son vin.

Je ne puis dire à quel point cette peinture naïve des moeurs antiques égayait mon auditeur. «Et vous nous donnez cela pour beau! me disait-il. Ces héros-là ne sont que des maraudeurs, des marmitons, des fricoteurs[6]! Si nos cuisiniers se conduisaient comme eux en campagne, je les ferais fusiller. Voilà de singuliers rois.»

J'avais beau m'épuiser à lui faire remarquer par quelle noblesse d'expression la simplicité de ces tableaux était relevée; j'avais beau répéter qu'il fallait juger ces tableaux d'après l'âge auquel ils appartiennent, et non d'après le nôtre; que leur fidélité, sur laquelle portait sa critique, n'était pas le moindre de leur mérite; que les rois de cette époque n'étaient pas plus riches et plus puissans que des barons du moyen âge; je ne pouvais le ramener à mon avis. «Et vous appelez cela du sublime! vous autres poëtes, répétait-il en riant. Quelle différence de votre Homère à mon Ossian! lisons un peu d'Ossian.»

Et prenant un exemplaire d'Ossian relié en peau de vélin, avec dentelles en or, doublé de tabis, et doré sur tranche, lequel était sur sa table auprès de son lit, comme jadis Homère auprès du lit d'Alexandre, il se met à lire, ou plutôt à déclamer Témora, son poème favori.

Or il était loin de faire valoir ce qu'il lisait. Par suite de son peu d'habitude à lire haut, la langue lui tournait souvent. Remplaçant tantôt un T par une S, et tantôt une S par un T, il faisait quelquefois des liaisons qu'on pourrait appeler dangereuses, estropiant les mots, ou mettant un mot pour un autre, effet de sa précipitation, qui prêtait un caractère moins épique que burlesque à son enthousiasme et à l'emphase avec laquelle il débitait son texte.

«Ces pensées, ces sentimens, ces images, disait-il, sont bien autrement nobles que les rabâchages de votre Odyssée. Voilà du grand, du sentimental et du sublime. Ossian est un poëte; Homère n'est qu'un radoteur.—Homère, il est vrai, général, radote quelquefois. Horace le lui reproche, ainsi que vous. Je ne suis pas assez malavisé pour vous contredire tous les deux. Mais si Horace ressuscitait et jugeait Ossian, je doute qu'il partageât en tout votre opinion sur ce barde. Les premières pages du rapsode écossais lui plairaient sans doute, mais il s'apercevrait sans doute aussi, aux pages suivantes, que ce rapsode n'a qu'un ton, qu'une couleur; que s'il est doué jusqu'à un certain point du génie qui exprime, il manque absolument du génie qui combine; que ces poëmes dénués d'action ne sont rien moins que des épopées; que malgré l'éclat du style, ces chants monotones ressemblent à des palettes où sont jetées au hasard des couleurs brillantes, élément d'un tableau qui ne forment pas un tableau, faute d'être appliquées à des dessins, faute d'être employées par un artiste. On ne peut me reprocher de ne pas aimer Ossian: je m'en suis pénétré pour écrire une de mes tragédies. J'aime ses beautés; j'aime peut-être aussi ses défauts. Mais je ne le préfère à aucun poëte épique connu; mais je ne puis le préférer à Homère, le plus sublime de tous, s'il n'en est pas le plus parfait.»

Le général, qui ne s'est jamais tenu pour battu, allait répliquer, quand on ouvre la porte. C'était Duroc. «Qu'est-ce? dit Bonaparte en fronçant les sourcils. Je n'ai point appelé, je n'ai point sonné.—Général, comme l'escadre a mis en panne, le général Kléber a profité de l'occasion pour venir vous voir. Il est là, dans la chambre du conseil.—Ne vous ai-je pas dit d'attendre pour entrer que je sonnasse? Ai-je sonné? Pourquoi vous permettre de déroger à mes ordres?—J'ai cru, général, que la circonstance…—Vous avez mal cru. Rien ne vous autorise à désobéir. Retirez-vous, et ne rentrez pas que je ne vous appelle. Retirez-vous.»

Duroc se retira tout déconcerté. Je ne l'étais guère moins que lui. Quelques secondes de silence succédèrent à cette explosion. Tout signe d'humeur ayant disparu: «Général, lui dis-je, vous avez été bien sévère pour ce pauvre Duroc.—N'est-il pas militaire? Ne sait-il pas ce que c'est qu'un ordre?—La circonstance, au fait, est particulière: le général Kléber peut avoir des choses importantes à vous dire, plus importantes même que celles que je vous dis. Il ne peut pas revenir à volonté.—Il n'appartient à personne de juger de l'importance des objets dont nous nous occupons. Eût-elle porté sur des objets plus graves, notre conversation n'en eût pas moins été interrompue.—Mais ne va-t-on pas, d'après votre sévérité, lui prêter une tout autre importance que celle qu'elle a? Kléber s'imaginera que nous décidons ici du sort de l'Europe, du sort du monde, tandis que nous nous occupons de questions innocentes s'il y en a; tandis que, comme l'avocat patelin, je plaide ici pour Homère contre la nymphe Calypso.» Ce trait d'érudition l'ayant fait rire: «Ne me donnez pas, je vous prie, plus d'importance que je n'en veux avoir.»

Cependant il s'était levé; et tout en s'acheminant vers la porte, sans quitter toutefois ses pantoufles: «Allons voir, Kléber», me dit-il.

Le temps était superbe. C'est à cette station, je crois, que le convoi qui était parti de Gênes, le convoi qui portait Baraguey-d'Hilliers, fit sa jonction avec nous. La flotte cependant exécutait des évolutions; et tandis que trois cents bâtimens de transport restaient immobiles autour du vaisseau amiral immobile aussi, les bâtimens de guerre, défilant à notre poupe, venaient successivement le saluer de leurs aubades, auxquelles répondait la musique des guides, qui était sur notre bord. Rien de brillant comme le spectacle que se donnaient réciproquement les vaisseaux de l'escadre.

La musique des guides était excellente. Le général, qui connaissait toute l'influence de l'harmonie sur le soldat, exigeait, par politique plus que par goût, que Bessières, qui commandait cette élite, apportât une attention particulière à la composition de cette partie du personnel de sa compagnie. Aussi ses musiciens ne reculaient-ils devant aucun des morceaux qui leur avaient été fournis par le Conservatoire, si difficiles qu'ils fussent; aussi exécutaient-ils les symphonies d'Haydn, et les ouvertures de quelque opéra que ce fût, avec autant de facilité que la Marseillaise et le Ça ira.

Avec quel plaisir je leur entendis exécuter la chasse du Jeune Henri! Jamais cette composition, où le génie de Méhul a réuni tous les genres d'expression, n'a eu plus de charme pour moi. Pénétrant mon coeur, tout en ravissant mon oreille, elle rétablissait entre lui et moi, malgré l'espace qui nous séparait, des rapports immédiats et intimes. Animées par tant de souffles différens, mais par un même génie, ces trente voix qui n'en formaient qu'une pour exprimer la pensée d'un seul homme, n'étaient pour moi que la voix d'un ami.

J'éprouvais aussi la même illusion quand j'entendais les marches triomphales qu'à ma demande Méhul avait composées pour l'armée d'Orient. Mais je dois le dire, les militaires, à commencer par le général, ne partageaient pas mon enthousiasme, ce qui, après tout, conclut ici contre Méhul, et prouve que dans la circonstance il n'avait pas atteint le but, si bonne que fût sa musique.

Presque tous les militaires préféraient un pont-neuf arrangé pour le hautbois, la flûte, la trompette et la clarinette, aux compositions d'un des plus beaux génies qui aient existé. Le général était de ce goût; il ne s'en taisait pas; il aimait même à le répéter, malgré ma prédilection pour Méhul, et peut-être même à cause de cette prédilection; car, de sa nature, ce grand homme était un peu taquin. Le plus grand compositeur qui existât et qui eût existé, était alors pour lui la Maria, musicien français naturalisé en Italie, et dont le talent gracieux et facile s'était révélé l'hiver précédent par le Prisonnier, ouvrage que je suis loin de vouloir déprimer, mais que, tout en l'applaudissant, je ne saurais placer au rang d'Euphrosine et de Stratonice.

Dans une discussion qui s'était élevée entre le général et moi à ce sujet, et dans laquelle il n'avait pas ménagé Méhul, comme en cherchant à démontrer la différence de la musique vague et mélodieuse à la musique appliquée à l'expression des passions, à la musique essentiellement dramatique, je me prévalais de l'autorité de Gluck et de Sacchini: «De qui me parlez-vous là? me dit-il avec quelque impatience. Qu'est-ce que ces gens-là? Qui diable les connaît?—Général, repartis-je avec quelque vivacité, si vous ne connaissez pas ces gens-là, j'ai eu bien tort de parler musique avec vous si long-temps»; et je me retirai.

Le lendemain, comme il ne m'avait pas vu de la matinée dans le salon: «Arnault me boude, dit-il à Regnauld (c'était vrai); allez donc le chercher. Ce que j'ai dit hier n'était qu'une plaisanterie. Je ne voulais pas le chagriner; je ne voulais que m'amuser.»

Je ne me fis pas prier, comme on pense, pour remonter. «Eh bien! me dit-il en riant, m'en voulez-vous toujours? Il ne fait pas bon attaquer Méhul devant vous; il ne fait pas bon attaquer devant vous les gens que vous aimez.—Vous voyez, général, ce que je ferais, si devant moi quelqu'un se montrait injuste envers vous.» Jamais il n'a mal parlé depuis du talent de Méhul, en ma présence s'entend.

Il sentait mal la musique. Ce n'était tout au plus pour lui qu'un moyen de distraction, d'amusement. La musique chatouillait quelquefois son oreille, mais elle n'allait jamais à son âme. Cela tenait évidemment à son organisation. Quoique doué d'une voix douce, sonore, il chantait faux. Cela ne prouve-t-il pas qu'il entendait faux? aussi le chant n'était chez lui que l'expression de la mauvaise humeur. Dans ses momens de contrariété, se promenant les mains derrière le dos, il fredonnait de la manière la moins juste qui se puisse, Ah! c'en est fait, je me marie. Chacun savait ce que cela signifiait. «Si tu as quelque chose à demander au général, ne le fais pas en ce moment; il chante», me disait Junot.

Pendant ces stations, qui se renouvelèrent trois ou quatre fois, plusieurs personnes vinrent nous visiter sur l'Orient. Je n'y vis pas sans un véritable plaisir le fils de notre Fleury[7]. Ce jeune homme, à qui la révolution avait ouvert en totalité la carrière où l'appelaient toutes ses aptitudes, ajoutait déjà l'illustration qui s'attache au nom de Jean-Bart à celle que son père avait acquise dans un art moins dangereux, mais non moins difficile. Le capitaine Fleury était alors enseigne de vaisseau.

M. Geoffroi Saint-Hilaire, que son amour pour une science à laquelle il doit sa célébrité européenne conduisait en Égypte, pensa devenir victime du désir qu'il eut de venir saluer le général. La barque qui devait nous l'amener chavira au moment où il y entrait; et il ne savait pas nager. Heureusement fut-il rattrapé lorsqu'il reparut à la superficie de la mer, après avoir plongé à une certaine profondeur. Je regrette d'avoir perdu la lettre qu'il m'écrivit à ce sujet, et où il me racontait avec beaucoup de gaieté les détails de cet accident, qui me faisait rire et trembler tout à la fois, et dans lequel il conserva toute sa présence d'esprit. Sa manière de le raconter prêtait à son récit un piquant qu'à mon grand regret on ne retrouvera pas dans le mien.

Quand nous fûmes à la hauteur de Bastia, Berthier, que le général chargea d'une mission pour cette ville, m'ayant proposé de l'y accompagner, nous nous embarquâmes sur l'Artémise, l'une des frégates qui, l'année précédente, avait fait partie de l'escadre de Corfou. Lavalette et le citoyen Collot étaient aussi de ce voyage, qui nous plaisait par cela seul qu'il faisait diversion à nos habitudes. Standelet, pendant cette courte excursion, nous amusa beaucoup avec ses histoires de marine, avec ses exploits de flibustiers. Berthier, qui était bonhomme et qui aimait les braves, conçut à cette occasion pour ce capitaine un intérêt qui ne lui fut pas inutile par la suite, comme on le verra.

On apprend toujours quelque chose en voyage: celui-ci nous apprit que notre matelas étendu sur les planches de l'Orient était un lit meilleur que celui qu'il nous fallut partager avec les insectes de Bastia, et qu'à cela près qu'il y avait de la salade et des fraises, le dîner du bord valait cent fois mieux que celui qu'on nous servit à l'auberge, et non pas gratis, ainsi que peut l'attester le citoyen Collot qui en avança le prix, et à qui il n'a peut-être pas été remboursé.

Berthier coucha dans un lit de fer qui avait été oublié par le général anglais l'année précédente quand les troupes de Georges III, par la grâce de Dieu roi d'Angleterre, d'Écosse, d'Irlande, de France et de Corse, évacuèrent ce dernier royaume. Pendant que les gens qui avaient des affaires les faisaient, je me baignai dans le port, et puis j'allai me promener sur le rivage, heureux de sentir de la terre sous mes pieds. Nous ne nous rembarquâmes pas sans avoir déjeuné. À l'heure du dîner nous étions de retour sur l'Orient.

L'escadre avançait majestueusement, mais lentement; plus d'un motif l'empêchaient de presser sa course. D'abord il lui fallait attendre divers convois qui, soit des ports d'Italie, soit de ceux des îles, devaient la rejoindre à des points indiqués; puis, entourée de cette multitude de vaisseaux de transport sur lesquels le personnel et le matériel de l'armée étaient répartis, il lui fallait régler sa marche sur celle du plus mauvais marcheur.

C'était un admirable spectacle que celui de cette innombrable réunion de bâtimens de toute grandeur, ville flottante, au-dessus de laquelle les vaisseaux de haut bord s'élevaient comme les églises de la capitale au-dessus de ses plus hautes maisons, et que l'Orient, comme une cathédrale, dominait de toute la hauteur de son colosse.

Le jour, cette flotte éparpillée occupait une surface de deux lieues de diamètre à peu près. Mais quand le soir approchait, se resserrant au signal donné, elle venait se grouper autour des vaisseaux de guerre, comme des écoliers autour de leurs surveillans, comme des moutons autour du berger, comme des poussins autour de leur mère. Ramassés par voie de réquisition, ces bâtimens de transport, marchant pour la plupart contre leur gré, les patrons, dans l'espoir de se sauver la nuit, restaient quelquefois en arrière. Alors commençait une véritable chasse. De même que le berger détache un chien contre la brebis qui s'écarte du troupeau, l'amiral détachait une frégate contre le bâtiment déserteur, qui bientôt était ramené à l'ordre. On ne lui épargnait pas, à cet effet, les coups de canon, qu'on dirigeait à la vérité de manière à ce que le boulet ne portât pas dans le bord, mais de manière à ce qu'on pût les compter, et pour cause, car l'administration de la marine, qui n'aime pas à tirer sa poudre aux moineaux, se faisait très-bien payer celle qui se brûlait à cette occasion. Chaque coup de canon était une lettre de change de vingt-quatre francs tirée au profit du bord d'où il partait sur le bord auquel il était adressé. En cas de désobéissance obstinée, on eût coulé bas le bâtiment réfractaire; le salut de la flotte l'exigeait ainsi. L'escadre de Nelson étant dans la Méditerranée, un bâtiment, si on n'y mettait ordre, aurait pu l'éclairer sur notre marche.

Par suite du même intérêt, on arrêtait tous les bâtimens que l'on rencontrait, de quelque nation qu'ils fussent. On avait droit de les contraindre à rester avec la flotte. Le général n'usa qu'avec modération de ce droit du plus fort. Après avoir questionné les capitaines et pris d'eux les renseignemens qu'il en voulait obtenir, il les faisait relâcher, en leur disant qu'il s'en fiait à leur parole d'honneur.

C'est ainsi qu'il en usa particulièrement avec des Suédois, aux intérêts desquels sa rigueur eût porté un dommage considérable, et qui, deux mois après, remplirent les gazettes de Stockholm des témoignages de leur reconnaissance et de leur admiration pour Bonaparte.

CHAPITRE II.

Anecdotes sur le général Bonaparte.—Institut en pleine mer.

Je voudrais me rappeler tout ce que disait Bonaparte dans des conversations pareilles à celle dont je viens de rendre compte, conversations où son esprit et son caractère se montraient à nu, conversations que ses loisirs lui permettaient de provoquer, et il avait alors beaucoup de loisirs. Une fois embarqué, que lui restait-il à faire jusqu'au débarquement? Ses plans étaient arrêtés, ses instructions données. Le gouvernement de la flotte ne le regardait pas plus que ne l'avait regardé, après avoir dit une fois: À Toulon, le gouvernement de la voiture de poste qui l'avait amené de Paris. Il n'y avait là d'occupation que pour l'amiral.

Il revenait volontiers avec moi sur la littérature; tantôt analysant les principes, tantôt analysant les ouvrages; l'esprit analytique dominait en lui. Ses critiques n'étaient pas toujours justes; mais elles avaient toutes un caractère d'originalité remarquable; elles étaient toutes marquées du sceau d'un esprit extraordinaire. J'admirais, tout en le combattant, la facilité avec laquelle il improvisait des théories sur les matières les plus étrangères à ses occupations habituelles, et qu'il discutait évidemment pour la première fois; rapportant tout, ainsi que je l'ai dit, à l'intérêt qui pour lui était le premier de tous, la politique.

Telle était, par exemple, sa doctrine sur la tragédie. Les intérêts des nations, des passions appliquées à un but politique, le développement des projets de l'homme d'État, les révolutions qui changent la face des empires, voilà, disait-il, la matière tragique. Les autres intérêts qui s'y trouvent mêlés, les intérêts d'amour surtout, qui dominent dans les tragédies françaises, ne sont que de la comédie dans la tragédie.

Ce n'est qu'une comédie non plus qu'un drame, si sérieux, si pathétique qu'il soit; tout y étant fondé sur des intérêts privés. Zaïre, d'après son opinion, ne serait qu'une comédie.

Cette opinion est erronée, au point qu'il serait inutile de la réfuter; elle est d'un homme qui méconnaissait la nature et le but de la tragédie; c'est une véritable hérésie littéraire; mais cette hérésie n'est certes pas d'un esprit commun. Les moyens qu'il employait pour la défendre annonçaient surtout en lui une abondance de ressources que j'ai rencontrée dans bien peu de personnes, quoique j'aie connu beaucoup d'hérétiques en doctrine dramatique.

Cette opinion, au reste, explique l'admiration de Bonaparte pour
Corneille; en cela on ne saurait l'accuser d'hérésie.

Remarquons à cette occasion que, bien qu'il eût l'esprit fort juste, il ne répugnait pas à recourir au sophisme. Une discussion de cette nature n'était pour lui qu'une espèce d'escrime où il cherchait moins à soutenir la vérité qu'à faire briller la subtilité de son esprit.

Quand il appliquait cette faculté à l'examen d'un morceau de poésie, c'était à dérouter l'esprit le plus positif. Peu de vers sortaient intègres de ses analyses. Un jour nous lisions le poëme des Jardins: pauvre Jacques, comme il te disséquait! À chaque mot, c'était une bataille que je ne gagnais pas toujours. De vers en vers, nous en vînmes à ceux que le poëte adresse à sa muse:

     N'empruntons pas ici d'ornement étranger;
     Viens, de mes propres fleurs mon front va s'ombrager;
     Et, comme un rayon pur colore un beau nuage,
     Des couleurs du sujet je teindrai mon langage.

J'avais compris ces vers jusqu'alors. Après les lui avoir entendu analyser, je n'y compris plus rien, et je crois même ne plus les comprendre. Le fait est que j'en avais moins compris que deviné le sens.

À la suite d'une discussion sur la tragédie, malgré la différence de nos principes, «Faisons une tragédie ensemble, me dit-il une fois.—Volontiers, général; mais quand nous aurons fait ensemble un plan de campagne.» Il me regarda en riant, me tira l'oreille, et parla d'autre chose.

Ces discussions étaient souvent mêlées de digressions où se révélait toute l'étendue de son esprit. Elles roulaient sur mille objets. Quantité de projets, qui pour être exécutés voulaient toute la puissance qu'il a exercée depuis, fermentaient déjà dans sa tête; il me parlait tantôt de communications à ouvrir entre les départemens, soit par des routes, soit par des canaux, soit par le percement, soit par l'aplanissement des montagnes; tantôt des embellissemens que demandait la capitale, embellissemens quelquefois si gigantesques que, malgré l'étendue de ses moyens et l'énergie de sa volonté, il n'a pu les réaliser. «Si j'étais maître en France, disait-il, je voudrais faire de Paris, nom seulement la plus belle ville qui existât, la plus belle ville qui ait existé, mais encore la plus belle qui puisse exister. J'y voudrais réunir tout ce qu'on admirait dans Athènes et dans Rome, dans Babylone et dans Memphis; de vastes places ornées de monumens et de statues, des fontaines jaillissantes dans tous les carrefours pour assainir l'air et nettoyer les rues; des canaux circulant entre les arbres des boulevards qui entourent la capitale; des monumens réclamés par l'utilité publique, tels que des ponts, des théâtres, des musées, que l'architecture enrichirait de toute la magnificence compatible avec leurs divers caractères. Ce que les anciens peuples ont fait, les peuples modernes ne peuvent-ils pas le faire? Les forces existent; il ne manque qu'une volonté qui les mette en mouvement, et qu'une intelligence qui les dirige. Ces deux moteurs se trouveraient dans un gouvernement qui aimerait la gloire.—Les ressources de la France, si grandes qu'elles puissent être, suffiraient difficilement, lui dis-je, à la dépense qu'entraînerait l'exécution de projets pareils. Louis XIV a laissé la France obérée sous le poids des dettes contractées pour la seule construction de Versailles. Versailles seul lui a plus coûté que n'ont coûté aux rois d'Égypte les monumens de Thèbes et de Memphis, parce que des ognons ne suffisent plus à payer des ouvriers; la destruction de l'esclavage ne permet plus aux gouvernemens de former des entreprises aussi colossales. Nos institutions modernes offriraient cependant quelques ressources pour l'exécution de travaux publics d'une certaine nature, quelle que fût leur immensité. J'ai vu un régiment aplanir la butte qui se trouve entre Versailles et Saint-Cloud. Employer pendant la paix le soldat à de pareils travaux, serait une opération doublement utile. Qu'en pensez-vous, général?—L'idée n'est pas mauvaise», dit-il.

Un point sur lequel il revenait souvent, ce sont les inconvéniens qui résultaient pour la chose publique de l'influence que les femmes exerçaient en France sur les affaires, et du désordre que leur luxe amenait dans l'économie domestique. «Les femmes, disait-il, sont l'âme de toutes les intrigues; on devrait les reléguer dans leur ménage; les salons du gouvernement devraient leur être fermés. On devrait leur défendre de paraître en public autrement qu'avec la jupe noire et le voile, autrement qu'avec le mezzaro, comme à Gênes et à Venise.»

Quelquefois il parlait de l'art dans lequel il a donné un égal à tout ce qu'il y a eu de plus grand avant lui, de l'art militaire. Alors j'écoutais et j'admirais sans réserve, n'intervenant dans le dialogue que pour provoquer par des questions nouvelles de nouvelles explications. Sans consigner ici ses discours, car il y aurait pis que de la présomption de ma part à tenter en cette circonstance de le traduire, je me bornerai à dire qu'il ne regardait comme grand que le général qui à l'art qui fait vaincre joignait celui qui fait vivre, qui à l'art de commander une armée joignait celui qui la fait subsister. Annibal, à ce titre, était pour lui le plus grand capitaine des temps anciens. «Il m'étonne moins, disait-il, pour avoir traversé les Espagnes et les Gaules, pour avoir franchi les Pyrénées et les Alpes, pour avoir vaincu les Romains à Trébie, à Trasymène, à Cannes, que pour avoir conservé son armée pendant dix-sept ans au milieu des nations ennemies. Avec du bonheur, on peut gagner des batailles; pour faire subsister une armée si long-temps, il faut du génie.»

Les moyens qu'il a employés depuis pour faire subsister les innombrables années de l'empire ne sont-ils pas une conséquence de ce principe?

Dans les temps modernes, le capitaine qu'il admirait le plus est celui qu'a immortalisé la guerre de sept ans, Frédéric II; il le mettait bien au-dessus de Charles XII.

Il accordait une place un peu moins belle au général Cartaux, sous les ordres duquel il avait commencé le siége de Toulon. «Patriote comme un jacobin, mais ignorant comme un capucin, ce militaire, d'abord peintre en émail, disait le général Bonaparte, ne connaissait même pas les premiers principes de l'art dans lequel il débutait à quarante ans. Rien d'absurde comme son plan d'attaque, qu'il ne développait jamais sans commencer et sans finir par cette phrase: Je marche sur trois colonnes.

«Le commandement de l'artillerie m'étant revenu par l'absence des officiers de grade supérieur au mien, je n'étais que capitaine, je me permis de démontrer à Cartaux les vices de son système. Cartaux, s'il n'était bon militaire, était bonhomme. Non seulement il ne se fâcha pas, mais renonçant à ses idées pour les miennes, qu'il ne comprenait guère: «Capitaine Canon, me dit-il, je vois que tu t'y entends mieux que moi; fais comme tu l'entends; mais tu me réponds de tout sur ta tête.» J'ai après tout de grandes obligations à l'ignorance et à la bonhomie de Cartaux, qui ne rougissait pas de trouver dans autrui les connaissances qui lui manquaient. C'est surtout son mérite; mais il n'a guère que celui-là et le courage. Il faut quelque chose de plus, je crois, pour faire un grand capitaine.»

Quelquefois aussi Bonaparte nous entretenait des premières années de son enfonce. Il ne semblait pas avoir gardé une opinion également avantageuse de tous ses professeurs de Brienne. Une fois, entre autres, il se récria vivement contre le fanatisme d'un de ces minimes; il y avait justice.

«Un jour de première communion, disait-il, plusieurs d'entre nous étaient allés se promener avant la messe. L'appétit nous talonnant, nous entrons dans une chaumière, et nous faisons faire une omelette que nous mangeons par à compte sur le déjeuner; puis nous allons à l'église. Ceux qui devaient communier communient. Au sortir de la messe, grand scandale; toutes les cloches sont en branle; on crie à l'anathème. Et pourquoi? La vieille chez qui l'omelette avait été mangée avait dénoncé à un de nos moines un des communians comme ayant mangé avant de communier, ce qui constitue un sacrilége, et cet imbécile, au lieu de tenir la chose secrète, l'avait divulguée, appelant sur l'accusé la vengeance de Dieu et des hommes. Ce n'est qu'en faisant évader l'étourdi qu'on lui a sauvé le sort du chevalier de La Barre.—Est-ce possible? m'écriai-je.—Tout impossible qu'il vous paraisse, le fait n'en est pas moins vrai; demandez à Bourrienne[8].»

Ces conversations engagées au hasard avaient lieu entre les deux repas, dans les momens qu'il ne donnait pas à la solitude. Rarement il les prolongeait au point d'épuiser la matière. Quand il était las ou suffisamment délassé, car il les provoquait surtout pour se distraire, il les brisait, et retournait dans sa cellule.

Après dîner il n'en était pas ainsi. Tout à la société pour la soirée, sa promenade faite sur le pont, il rassemblait autour de la table du conseil ce qu'il appelait son Institut. Alors commençaient, sous sa présidence, des discussions en règle, dans lesquelles il n'intervenait guère que pour les ranimer quand elles tendaient à s'éteindre; prenant plus de plaisir alors au rôle de juge du camp qu'à celui de champion.

Formée des chefs de toutes les armes et de ceux de tous les services, et formée conséquemment de savans, cette réunion avait d'autant plus d'analogie avec celle dont elle empruntait le nom, que toutes les sciences humaines y avaient des représentons. Rejeton de l'Institut de France, elle fut la souche de l'Institut d'Égypte. Parmi ses membres, au nombre desquels le général avait daigné m'admettre, on remarquait le docteur Desgenettes, le docteur Larrey, l'interprète Venture, le général Dufalga et Regnauld de Saint-Jean d'Angély. C'est entre ces deux derniers surtout qu'avaient lieu les discussions, discussions assez vives quelquefois pour avoir le caractère de disputes. Voici comment elles s'engagèrent.

Les académiciens ayant pris place sur des chaises au tapis vert, et les auditeurs sur le divan qui régnait autour de la salle: «Que lirons-nous ce soir?» me dit le général, adressant cette question au bibliothécaire, s'entend. «Prenons un publiciste, un moraliste.—Nous avons là Montaigne, Montesquieu et Rousseau; choisissez, général.—Eh bien, apportez-nous Rousseau; lisons un de ses discours.—Lequel?—Celui que vous voudrez. Le premier venu; au premier endroit venu.»

Je tire de la bibliothèque le volume où sont les discours de Rousseau, et, commençant par le premier, je tombe sur ce passage du Discours sur l'inégalité des conditions; c'est la première phrase de la seconde partie.

«Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire: Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile.»

Les réclamations qui aussitôt s'élevèrent m'empêchèrent de continuer. «Il y a erreur, disait l'un; Jean-Jacques prend ici la cause pour l'effet. En s'appropriant ce qui appartenait à tous, cet homme fut criminel envers le droit naturel, mais il ne fonda pas la société civile.—Il en provoqua la fondation, disait l'autre, en ce que ceux qui suivirent son exemple s'entendirent bientôt pour se maintenir dans la possession de ce qu'ils avaient usurpé. C'est du contrat qu'ils stipulèrent pour se garantir leurs propriétés réciproques, que date la fondation de la société civile. Les hommes étaient sortis dès lors de l'état de nature. Cet état intermédiaire les a conduits à s'organiser en société.»

Ces opinions en provoquèrent d'autres, et le conflit qui en résulta nous conduisit jusqu'à l'heure où on apporta le punch, car toutes les soirées se terminaient à l'anglaise. «Le reste à demain», dit le général, enlevant la séance.

Le lendemain à la même heure que la veille: «Achevons notre discours, dit le général. Citoyen secrétaire, secrétaire de l'Institut, bien entendu, où en étions-nous?—Au milieu de la première phrase, général.—Reprenons-la au commencement. «Le premier qui ayant enclos un terrain osa dire: Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples…»—Malgré l'éloquence avec laquelle mon opinion a été combattue par le citoyen Regnauld, dit Dufalga[9], j'y persiste; et loin de me tenir pour battu, je prétends que les lois qui consacrent la propriété consacrent une usurpation, un vol. Je sens toutefois ce qu'il y aurait d'inconvéniens, dans l'état où est la société, à supprimer ces lois. Les brigands eux-mêmes règlent par des lois les droits des brigands. Il faut composer avec les vices de son siècle. Mais ces lois imposées par la violence, si on ne peut les supprimer, ne peut-on pas les modifier dans l'intérêt de la justice? Ne pourrait-on pas régler le droit de propriété, puisque propriété il y a, de manière à ce que tous les membres de la société fussent appelés à en jouir, je ne dis pas éventuellement, fortuitement, mais certainement, mais infailliblement?—La chose est-elle possible? dit Regnauld.—Si elle est possible! rien de plus facile. Il suffirait pour cela d'adopter une théorie que j'ai faite.—Comment! vous avez fait une théorie sur cette matière! L'avez-vous ici?—Oui, général.—Eh bien, lisez-nous-la.»

Dufalga, qui avait prévu la demande, tire un cahier de sa poche et lit cette théorie, fruit de ses méditations, objet de ses affections, et dont il ne se séparait pas plus que le Camoëns ne se séparait de sa Lusiade.

Cet ouvrage, d'un des hommes les plus honnêtes que j'aie rencontrés, était, le dirai-je, un des rêves les plus bizarres qui soient sortis d'un esprit droit, un des plus dangereux paradoxes qui aient passé par la tête d'un homme de bien. Pour mettre le lecteur à même d'en juger, je me bornerai à dire que, tolérant le droit de propriété comme un mal irrémédiable, pour l'atténuer, il divisait la société en propriétaires présens et propriétaires futurs, en propriétaires jouissans et propriétaires exploitans. Fermiers des premiers, ces derniers, d'après sa théorie, feraient valoir pendant vingt ans la terre dont les autres recueilleraient le revenu pendant vingt ans, au bout desquels le fermier devenu propriétaire serait obligé de prendre un fermier qui, au bout de vingt ans, deviendrait propriétaire à la même condition. C'est ainsi qu'il trouvait le moyen de faire participer successivement tous les membres de la famille française aux avantages de la propriété territoriale préalablement réduite à des proportions à déterminer.

La discussion de ce projet, qui n'est pas sans analogie avec les principes de Saint-Simon, fut plus vive encore que celle de la veille. Celle-là n'avait été qu'une escarmouche; celle-ci fut un combat qui divertissait fort le président, et où la victoire ne resta pas à Dufalga. La seule arrivée du punch y fit trêve. «Le reste à l'ordinaire prochain», dit le général en levant la séance.

Le lendemain je reprends le discours au commencement. À peine avais-je dit: «Le premier qui, ayant enclos un terrain, osa dire: Ceci en est à moi», qu'on m'interrompit, et la dispute de recommencer sur cet inépuisable texte. Bref, il ne me fut pas plus possible de sortir de cette phrase de Rousseau qu'au caporal Trim de celle qui commence l'histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux.

«Général, dis-je à Dufalga, pendant que les deux antagonistes reprenaient haleine, votre théorie n'est pas absolument neuve. Le mouvement de rotation qu'elle imprime à la propriété avait été trouvé cent et quelques années avant vous par un philosophe du XVIIe siècle, et ses moyens sont exposés de la manière la plus précise…—Et où cela? Dans un conte de La Fontaine, dans Belphégor. Écoutez:

     Un intendant! qu'est-ce que cette chose?
     Je définis cet être un animal
     Qui, comme on dit, sait pêcher en eau trouble;
     Et plus le bien de son maître va mal,
     Plus le sien croît, plus son profit redouble,
     Tant qu'aisément lui-même achèterait
     Ce qui de net au seigneur resterait:
     Donc, par raison bien et dûment déduite,
     On pourrait voir, chaque chose réduite.
     En son état, s'il arrivait qu'un jour
     L'autre devînt intendant à son tour:
     Car, regagnant ce qu'il eut étant maître,
     Ils reprendraient tous deux leur premier être.

Cette citation fit rire Dufalga lui-même, qui mettait dans tout cela plus de chaleur que d'humeur, et termina la séance assez gaiement.

Quelques incidens bouffons avaient tempéré parfois le sérieux de ces séances, qui n'étaient pas du goût de tout le monde, et auxquelles le général en chef avait presque exigé que tout le monde assistât. Ils provenaient presque tous de Junot, à qui le général passait beaucoup de choses, et qui s'en permettait beaucoup. «Général, dit-il au président le jour de l'ouverture, pourquoi Lannes (et dans ce nom il ne faisait pas de la première syllabe une brève), pourquoi Lannes n'est-il pas de l'Institut? N'y devrait-il pas être admis sur son nom?»

Dans la même séance, il feint de s'endormir, ou s'endort peut-être. Ses ronflemens couvraient presque la voix de l'orateur. «Qu'est-ce qui ronfle ici? dit le général.—C'est Junot, répondit Lannes, qui ne ronflait pas, et qui, tout en prenant sa revanche, partageait assez l'opinion que son camarade émettait d'une manière si bruyante sur les savans.—Réveillez-le.» On réveille Junot qui, le moment d'après, ronfle de plus fort. «Réveillez-le donc, vous dis-je.» Puis, avec quelque impatience: «Qu'as-tu donc à ronfler ainsi?—Général, c'est votre sacré fichu Institut qui endort tout le monde, excepté vous.—Va dormir dans ton lit.—C'est ce que je demande», dit en se levant l'aide de camp, qui, prenant cela pour un congé définitif, se crut autorisé dès lors à ne plus assister à nos séances.

Ces faits sont de la plus grande vérité. J'ai cru devoir les raconter, tout minutieux qu'ils soient, parce qu'ils peignent l'esprit et le caractère d'un homme qui n'a rien dit ni rien fait que de significatif, et qu'ils montrent tel qu'il était dans la vie intérieur, c'est-à-dire aussi bon qu'un lion le peut être.

Ce qui me reste à conter le prouvera mieux encore.

CHAPITRE III.

Convoi égaré.—Standelet est envoyé à la découverte.—Trait de dévouement d'un matelot. Vache prise pour un homme.—Convoi retrouvé.—Arrivée de Monge.—Imprudence de Standelet.—Trait de caractère de Bonaparte.—Un verre de punch sauve le vaisseau amiral.—Gantheaume.

À mesure que la flotte avançait vers le midi, comme la boule de neige qui se grossit en marchant, elle s'augmentait des convois qu'elle rencontrait sur la route; ils sortaient, ainsi que je l'ai dit, de différens ports d'Italie. Un seul excepté, tous s'étaient trouvés au rendez-vous. Celui-là, qui portait la division du général Desaix, et aussi le bonhomme Monge, n'était pas celui auquel Bonaparte attachait le moins de valeur. Il avait dû partir de Civita-Vecchia et nous rejoindre entre la Corse et la Sardaigne, aux bouches de Bonifacio. Après l'y avoir attendu trois jours, espérant le trouver à la hauteur de l'île Serpentaire, la flotte allait l'y chercher. Mais dans la crainte que retardé par une cause fortuite, il ne fut arrivé à notre premier rendez-vous après notre départ, l'amiral envoya une frégate à la découverte, l'Artémise, avec ordre de remonter, s'il le fallait, jusqu'à la hauteur de Monte-Christo, et de ramener ce convoi, soit à la nouvelle station, où nous allions encore l'attendre trois jours, soit devant Maretimo, île placée à la pointe la plus occidentale de la Sicile, où nous l'attendrions trois jours encore, s'il ne nous avait pas rejoints à l'île Serpentaire.

Après avoir perdu trois jours devant la Sardaigne et trois jours devant la Sicile, la flotte se remit en marche, se dirigeant sur Malte. Cette perte de temps inquiétait d'autant plus le général en chef que, d'après les renseignemens fournis par les bâtimens interceptés, il savait que l'escadre de Nelson était dans le port de Naples. N'en était-elle pas sortie? ne s'était-elle pas saisie du convoi? enfin n'était-elle pas allée nous attendre devant Malte que nous devions attaquer et enlever en passant? De plus longs délais compromettant le sort de la flotte, le succès de l'expédition, il avait été décidé qu'on irait en avant.

Rien ne fit trêve à notre ennui pendant ces trois derniers jours, si ce n'est un incident sans conséquence, mais digne d'être remarqué. Comme nous prenions le frais, vers le soir, sur la galerie, nous entendons tout à coup un bruit pareil à celui que produirait un homme qui tomberait à la mer. Un homme à la mer! s'écrie-t-on de toute part. L'effet que le danger de cet homme produisit aussitôt sur tant d'hommes exposés eux-mêmes à tant de dangers ne peut s'exagérer. Qui en a été témoin, ne saurait regarder l'homme comme naturellement méchant. Tous les secours sont prodigués. On jette à l'eau les cages à poulets, les bouées de sauvetage; on met à flot toutes les chaloupes. Le temps est calme, le vaisseau est en panne; mais il fait nuit. Le sauvera-t-on? Cependant on apprend qu'au bruit de la chute un matelot, s'élançant à travers le sabord le plus rapproché du point où elle avait eu lieu, s'était jeté à la nage, en disant: Je le ramènerai, et on l'avait vu, à travers le crépuscule, se diriger vers l'arrière du bâtiment, et puis on l'avait perdu de vue. L'intérêt excité par le péril du premier s'accroissait comme de raison de celui qu'excitait le péril du second. Penché comme nous sur le balcon de la galerie, le général attendait avec une anxiété égale à la nôtre le dénouement de cette scène, quand on s'écrie: Les voilà! ils sont sauvés! et bientôt nous entrevoyons dans l'ombre les cercles produits sur la mer la plus calme par le nageur qui pousse devant lui un corps, mais un corps de grosseur démesurée. C'était la carcasse d'une vache, que le coque, ou le cuisinier n'avait pas cru devoir nous faire manger, parce qu'elle était morte de mort naturelle.

On rit beaucoup de la méprise, et le général en rit comme tout le monde. «Mais ce trait, dit-il, n'en est pas moins digne de récompense. C'est pour sauver la vie à un homme que ce brave homme a exposé la sienne»; et il lui fit donner une gratification qui s'accrut de la générosité de tous les assistans.

C'est avec la certitude de ne pas l'altérer que je raconte ce fait qui s'est passé sous mes yeux. Un seul matelot, quoiqu'on ait dit ailleurs[10], se jeta à la mer en cette occasion. C'était un homme aussi gai que déterminé «Tu es bien heureux, lui dit le général, que la flotte ne marche pas. S'il avait venté bon frais, comment aurais-tu fait pour te tirer d'affaire?—J'aurais nagé.—Soit.—Mais la flotte marchant toujours, aurais-tu pu la rejoindre?—J'aurais nagé du côté de la terre. Il n'y a que deux lieues d'ici en Sicile, donc.»

À mesure que nous approchions de Malte, l'inquiétude que nous donnait le convoi en retard s'accroissait; elle ramenait souvent le général lui-même sur la dunette où il finit par s'asseoir, causant, tout en observant, soit avec l'un, soit avec l'autre, sur le premier objet venu. Cela me fournit l'occasion de reconnaître que s'il aimait plus que moi Ossian, il le connaissait moins bien que moi.

Je ne sais pas trop à quel propos on vint à parler du Werther de Goëthe, et à citer la lettre où cet infortuné raconte qu'en lisant à sa bien-aimée un poëme du barde écossais, il tomba sur ce passage qui avait un rapport si frappant avec sa propre situation:

«Zéphir importun, laisse-moi reposer; laisse-moi rafraîchir ma tête dans la rosée du ciel dont la nuit m'a couverte. L'instant qui doit me flétrir est proche, et le vent jonchera bientôt la terre de mes feuilles desséchées. Demain le chasseur qui m'a vu dans toute ma beauté reviendra. Ses yeux me chercheront dans la prairie que j'embellissais: ses yeux ne m'y trouveront plus.»

«Ce passage, dit le général, est tiré des chants de Selma.—Je le crois», dit quelqu'un à qui la littérature allemande était plus familière que toute autre, voire la littérature française. «Les poèmes d'Ossian se ressemblent tant entre eux, dis-je, qu'il est facile de prêter à l'un ce qui appartient à l'autre. Je ne crains pas d'affirmer pourtant que le passage n'est pas des chants de Selma.—Je suis si sûr qu'il est des chants de Selma, reprit Bonaparte, que je gagerais ce qu'on voudrait.—Et moi je gagerais ce qu'on voudrait qu'il est du poème de Berathon.—Je gage un louis.—Je gage un louis.»

Son Ossian, qu'il fit apporter, prouva que j'avais raison. Cela toutefois ne me profita en rien: nous n'avions pas mis au jeu.

Quatre ans après je songeai à me faire payer. Voici à quelle occasion. Par suite d'une des préventions les plus bizarres, Bonaparte, devenu premier consul, m'attribua un tort qui non seulement ne m'appartenait pas, mais qui même n'existait pas; et il avait, disait-on, l'intention de me destituer des fonctions de chef de la division d'instruction publique que je remplissais alors. Cette injustice m'eût ruiné. J'étais résolu néanmoins à l'endurer sans réclamer, mais résolu aussi à lui demander le paiement du louis qu'il me devait. Au reste, la destitution n'eut pas lieu; et quant à la dette, il s'en est largement libéré depuis. Voyez son testament.

Tout en parlant, ses regards se reportaient toujours sur l'horizon; et ne voyant pas assez distinctement à l'oeil nu, il m'empruntait souvent mes besicles. Cela leur donna pour moi un prix dont je n'eus l'idée que par le chagrin que j'éprouvai quand je les perdis. Il entrait, je le répète, autant d'affection que d'admiration dans le sentiment que j'avais pour cet homme[11].

La Pantelerie était dépassée; nous gouvernions sur Gozzo, quand les frégates qui éclairaient notre marche signalèrent des voiles au sud. «Ce sont les Anglais, disait-on; ils se sont placés entre Malte et nous: il y aura bataille.» Grand remue-ménage à bord; branle-bas de combat; toutes les cloisons qui partageaient le vaisseau sont enlevées; tous les bagages sont portés à fond de cale; les postes sont distribués; les fonctions aussi; personne ne sera inutile; les militaires se battront; les savans porteront les gargousses.

Une bataille navale dirigée par Bonaparte devait avoir un caractère particulier et porter l'empreinte de son audace. Autant que j'en ai pu juger par les propos que j'ai saisis, abrégeant la canonnade, qui ne pouvait que nous être désavantageuse par les raisons expliquées plus haut, on devait serrer l'ennemi le plus promptement et le plus près possible, et manoeuvrer pour l'abordage. Des préparatifs avaient été faits dès long-temps dans ce but. On déployait de longues et fortes chaînes armées de grappins, qui devaient accrocher et lier les vaisseaux ennemis à nos vaisseaux, et peut-être supporter des ponts volans, à l'aide desquels on jetterait d'un bord à l'autre nos troupes impatientes d'en venir aux mains.

Tout était prêt enfin pour recevoir les Anglais, quand les signaux de l'escadre légère nous annoncèrent que la flotte en vue était celle que nous attendions si long-temps, ce convoi de Civita-Vecchia, à la recherche duquel l'Artémise avait été envoyée, et par laquelle il était escorté, ce qui nous fut bientôt confirmé par Standelet lui-même.

Ce capitaine, quelques jours après nous avoir quittés, ayant rencontré le convoi à peu de distance des bouches du Tibre, avait fait route avec lui; mais présumant que la flotte s'était ennuyée de l'attendre, au lieu de se rendre à Maretimo, il était allé droit à Malte. Il nous y avait attendus trois jours; et las de ne pas nous voir arriver, il revenait sur ses pas, quand il fut signalé par nos vigies. Tel est le résumé du rapport qu'il fit à l'amiral en présence du général en chef, du chef de l'état-major général, et de quelques personnes qui se trouvaient comme moi, pour le moment, dans la chambre du conseil.

«Cette marche, dit l'amiral, n'était pas celle que je vous avais tracée; vous deviez nous rejoindre à la station de Maretimo, ou nous y attendre; si vous l'aviez fait, la jonction se serait opérée depuis quatre jours.—J'ai cru faire pour le mieux en mettant le convoi sous la protection du canon de Malte, reprit Standelet.—Vos instructions, capitaine, vous enjoignaient de vous rallier à la flotte, et non d'aller à Malte. Vous avez eu tort de ne pas les suivre ponctuellement.—Il est bien dur, amiral, quand on a fait pour le mieux de s'entendre blâmer. Il me semble que le résultat de ma mission me donne droit à autre chose qu'à des reproches, et qu'il y a peu de justice dans la manière, dont vous me traitez. J'en appelle au général en chef, au général Bonaparte lui-même.»

Confident des inquiétudes que l'absence prolongée de l'Artémise avait causée au général, je n'entendis pas sans crainte le malencontreux capitaine lui adresser cette inconvenante interpellation. À ces mots: «J'en appelle au général en chef», la figure de Bonaparte, jusqu'alors impassible, prend une expression formidable: de bleus qu'ils étaient dans le calme, ses yeux devenus noirs, lancent des étincelles. «N'en appelez pas à moi, répond-il avec un accent terrible. Ne me demandez pas mon avis. Je ne veux pas le donner. Quand je songe à la responsabilité que vous avez assumée en dérogeant à vos instructions, quand je songe à toutes les conséquences que peut entraîner le retard que vous apportez à la marche de la flotte, je ne puis que m'étonner de l'indulgence de l'amiral. N'en appelez pas à l'avis du général en chef; il ne pourrait s'empêcher de vous renvoyer devant un conseil de guerre pour cause de désobéissance, et vous savez qu'il y va de la tête. Encore une fois, n'en appelez pas au général en chef.»

Foudroyé par ces mots, Standelet ne répliqua rien. Bruéys, un des meilleurs hommes qui fussent au monde, était attéré. Il fit sortir le capitaine, et se réunit à Berthier, à Lavalette et à moi, pour apaiser le général, qui était encore plus irrité de la satisfaction que Standelet montrait de sa faute que de sa faute même. «Je ne voulais pas me mêler de cette affaire, répétait-il; pourquoi me forcer à sortir de ma neutralité?»

Sur les témoignages qu'on lui rendit de la bravoure et de la capacité de cet officier, il s'apaisa pourtant, et ne s'occupa plus que du plaisir d'avoir retrouvé Desaix et Monge. Desaix, après l'avoir embrassé, retourna sur son bord; Monge resta sur le nôtre, où sa place lui était assignée par l'affection du général, place que personne ne s'avisa de lui disputer.

C'était un homme à part que Monge, un homme aussi amusant à étudier qu'intéressant à entendre. La somme de ses connaissances était immense. Il réunissait à la faculté qui apprend, celle qui invente, et à la faculté qui comprend, celle de se faire comprendre. Il démontrait à merveille; et pourtant de sa vie, je crois, il n'acheva une phrase. Il était éloquent, et pourtant ne savait pas parler; son éloquence, dénuée d'élocution, consistait dans un mélange de gestes et de mots qui se fortifiaient les uns par les autres; mélange d'où résultait une démonstration qui, expliquée par le jeu de la physionomie, arrivait à l'intelligence par les yeux autant que par ses oreilles, et dont les improvisations captivaient plus peut-être l'attention que les discours les mieux étudiés. C'était un plaisir de le voir parler. On ne saurait dire combien il y avait d'esprit dans ses doigts.

Bonhomme au reste, mais bonhomme comme La Fontaine, et ne comprenant guère mieux ce qui se passait dans le monde, quoiqu'il s'en mêlât davantage.

Sa vivacité contrastait singulièrement avec la gravité de Berthollet. En disant tout, Berthollet se faisait moins écouter que Monge, qui n'achevait rien.