Ce jour-là, je fis une remarque dont je pus constater l'exactitude par la suite; c'est que tous ceux qui ne sont pas forçats et qui ont affaire à ces derniers, quels qu'ils soient,—à commencer par les soldats d'escorte et les factionnaires,—considèrent les forçats d'un point de vue faux et exagéré; ils s'attendent à ce que pour un oui, pour un non, ceux-ci se jettent sur eux, un couteau à la main. Les détenus, parfaitement conscients de la crainte qu'ils inspirent, montrent une certaine arrogance. Aussi le meilleur chef de prison est-il précisément celui qui n'éprouve aucune émotion en leur présence. Malgré les airs qu'ils se donnent, les forçats eux-mêmes préfèrent qu'on ait confiance en eux. On peut même se les attacher en agissant ainsi. J'ai eu plus d'une fois l'occasion de remarquer leur étonnement lors de l'entrée d'un chef sans escorte dans leur prison, et certainement cet étonnement n'a rien que de flatteur: un visiteur intrépide impose le respect aux gens du bagne; si un malheur arrive, ce ne sera jamais en sa présence. La terreur qu'inspirent les forçats est générale, et pourtant je n'y vois aucun fondement; est-ce l'aspect du prisonnier, sa mine de franc bandit, qui causent une certaine répulsion? Ne serait-ce pas plutôt le sentiment qui vous assaille, dès votre entrée dans la prison, à savoir que malgré tous les efforts, toutes les mesures prises, il est impossible de faire d'un homme vivant un cadavre, d'étouffer ses sentiments, sa soif de vengeance et de vie, ses passions et le besoin impérieux de les satisfaire? Quoi qu'il en soit, j'affirme qu'il n'y a pas lieu de craindre les forçats. Un homme ne se jette ni si vite ni si facilement sur son semblable, un couteau à la main. Si des accidents arrivent quelquefois, ils sont tellement rares qu'on peut déclarer le danger nul. Je ne parle bien entendu que des détenus déjà condamnés, qui subissent leur peine, et dont quelques-uns sont presque heureux de se trouver enfin au bagne: tant une nouvelle forme de vie a toujours d'attrait pour l'homme! Ceux-là vivent tranquilles et soumis. Quant aux turbulents, les forçats les maintiennent eux-mêmes en repos, et leur arrogance ne va jamais trop loin. Le détenu, si hardi et audacieux qu'il soit, a peur de tout en prison. Il n'en est pas de même du prévenu dont le sort n'est pas décidé. Celui-ci est parfaitement capable de se jeter sur n'importe qui, sans motif de haine, uniquement parce qu'il doit être fouetté le lendemain; en effet, s'il commet un nouveau crime, son affaire se complique, le châtiment est retardé, il gagne du temps. Cette agression s'explique, car elle a une cause, un but; le forçat, coûte que coûte, veut «changer son sort», et cela tout de suite. À ce propos, j'ai été témoin d'un fait psychologique bien étrange.
Dans la section des condamnés militaires se trouvait un ancien soldat envoyé pour deux ans aux travaux forcés, fieffé fanfaron et couard en même temps.—En général, le soldat russe n'est guère vantard, car il n'en a pas le temps, alors même qu'il le voudrait. Quand il s'en trouve un dans le nombre, c'est toujours un lâche et un fripon.—Doutof,—c'était le nom du détenu dont je parle, —subit sa peine et rentra de nouveau dans un bataillon de ligne; mais comme tous ceux qu'on envoie se corriger à la maison de force, il s'y était complètement perverti. Ces chevaux de retour reviennent au bagne après deux ou trois semaines de liberté, non plus pour un temps relativement court, mais pour quinze ou vingt ans. Ainsi arriva-t-il pour Doutof. Trois semaines après sa mise en liberté, il vola avec effraction l'un de ses camarades et fit l'indiscipliné. Il passa en jugement, fut condamné à une sévère punition corporelle. Horriblement effrayé, comme un lâche qu'il était, par le châtiment prochain, il s'élança un couteau à la main sur l'officier de garde qui entrait dans son cachot, la veille du jour où il devait passer par les baguettes de sa compagnie. Il comprenait parfaitement que, par là, il aggravait son crime et augmentait la durée de sa condamnation. Mais tout ce qu'il voulait, c'était reculer de quelques jours, de quelques heures au moins, l'effroyable minute du châtiment. Il était si lâche qu'il ne blessa même pas l'officier avec le couteau qu'il brandissait; il n'avait commis cette agression que pour ajouter à son dossier un nouveau crime, lequel nécessiterait sa remise en jugement.
L'instant qui précède la punition est terrible pour le condamné aux verges. J'ai vu beaucoup de prévenus, la veille du jour fatal. Je les rencontrais d'ordinaire à l'hôpital quand j'étais malade, ce qui m'arrivait souvent. En Russie, les gens qui montrent le plus de compassion pour les forçats sont bien certainement les médecins; ils ne font jamais entre les détenus les distinctions dont sont coupables les autres personnes en rapport direct avec ceux-ci. Seul, peut-être, le peuple lutte de compassion avec les docteurs, car il ne reproche jamais au criminel le délit qu'il a commis, quel qu'il soit; il le lui pardonne en faveur de la peine subie.
Ce n'est pas en vain que le peuple, dans toute la Russie, appelle le crime un malheur et le criminel un malheureux. Cette définition est expressive, profonde, et d'autant plus importante qu'elle est inconsciente, instinctive.—Les médecins sont donc le recours naturel des forçats, surtout quand ceux-ci ont à subir une punition corporelle… Le prévenu qui a passé en conseil de guerre sait à peu près à quel moment la sentence sera exécutée; pour y échapper, il se fait envoyer à l'hôpital, afin de reculer de quelques jours la terrible minute. Quand il se déclare rétabli, il n'ignore pas que, le lendemain de sa sortie de l'hôpital, cette minute arrivera; aussi les forçats sont-ils toujours émus ce jour-là. Quelques-uns, il est vrai, cherchent par amour-propre à cacher leur émotion, mais personne ne se laisse tromper par ce faux-semblant de courage. Chacun comprend la cruauté de ce moment, et se tait par humanité! J'ai connu un tout jeune forçat, ex-soldat condamné pour meurtre, qui devait recevoir le maximum de coups de verges. La veille du jour où il devait être fouetté, il résolut de boire une bouteille d'eau-de-vie, dans laquelle il avait fait infuser du tabac à priser.—Le détenu condamné aux verges a toujours bu, avant le moment critique, de l'eau-de-vie, qu'il s'est procurée longtemps à l'avance, souvent à un prix fabuleux: il se priverait du nécessaire pendant six mois plutôt que de ne pas en avaler un quart de litre avant l'exécution. Les forçats sont convaincus qu'un homme ivre souffre moins des coups de bâton ou de fouet que s'il est de sang-froid.—Je reviens à mon récit. Le pauvre diable tomba malade quelques instants après avoir bu sa bouteille d'eau-de-vie: il vomit du sang et fut emporté sans connaissance à l'hôpital. Sa poitrine fut si déchirée par cet accident qu'une phtisie se déclara et emporta le soldat au bout de quelques mois. Les docteurs qui le soignaient ne surent jamais la cause de sa maladie.
Si les exemples de pusillanimité ne sont pas rares parmi les détenus, il faut ajouter aussi qu'on en trouve dont l'intrépidité étonne. Je me souviens de plusieurs traits de fermeté qui allaient jusqu'à l'insensibilité. L'arrivée d'un effroyable bandit à l'hôpital est restée gravée dans ma mémoire. Par un beau jour d'été, le bruit se répandit dans notre infirmerie que le fameux brigand Orlof devait être fustigé le soir même et qu'on l'amènerait ensuite à l'ambulance. Les détenus qui se trouvaient à l'hôpital affirmaient que l'exécution serait cruelle, aussi tout le monde était-il ému; moi-même, je l'avoue, j'attendais avec curiosité l'arrivée de ce brigand dont on racontait des choses inouïes. C'était un malfaiteur comme il y en a peu, capable d'assassiner de sang-froid des vieillards et des enfants; il était doué d'une force de volonté indomptable et plein d'une orgueilleuse conscience de sa force. Comme il était coupable de plusieurs crimes, il avait été condamné à passer par les baguettes. On l'amena ou plutôt on l'apporta vers le soir; la salle était déjà plongée dans l'obscurité, on allumait les chandelles. Orlof était excessivement pâle, presque sans connaissance, avec des cheveux épais et bouclés d'un noir mat, sans reflet. Son dos était tout écorché et enflé, bleu, avec des taches de sang. Les détenus le soignèrent pendant toute cette nuit; ils lui changèrent ses compresses, le couchèrent sur le côté, lui préparèrent la lotion ordonnée par le médecin, en un mot, ils eurent pour lui autant de sollicitude que pour un parent ou un bienfaiteur.
Le lendemain, il reprit entièrement ses sens, et fit un ou deux tours dans la salle. Cela m'étonna fort, car il était anéanti et sans force quand on l'avait apporté; il avait reçu la moitié du nombre de coups de baguettes fixé par l'arrêt. Le docteur avait fait cesser l'exécution, convaincu que si on la continuait, la mort d'Orlof devenait inévitable. Ce criminel était de constitution débile, affaibli par une longue réclusion. Qui a vu des détenus condamnés aux verges se souviendra toujours de leurs visages maigres et épuisés, de leurs regards enfiévrés. Orlof fut bientôt rétabli: sa puissante énergie avait évidemment aidé à remonter son organisme; ce n'était pas un homme ordinaire. Par curiosité je fis sa connaissance et je pus l'étudier à loisir pendant toute une semaine. De ma vie je n'ai rencontré un homme dont la volonté fût plus ferme, plus inflexible. J'avais vu à Tobolsk une célébrité du même genre, un ancien chef de brigands. Celui-là était une véritable bête fauve; en le frôlant, sans même le connaître, on pressentait en lui une créature dangereuse. Ce qui m'effrayait surtout, c'était sa stupidité; la matière en lui avait tellement pris le dessus sur l'esprit, qu'on voyait du premier regard que rien n'existait plus pour lui, si ce n'est la satisfaction brutale de ses besoins physiques. Je suis certain pourtant que Korenef,—ainsi s'appelait ce brigand,—se serait évanoui en s'entendant condamner à un châtiment corporel aussi rigoureux que celui d'Orlof; et il eût égorgé le premier venu sans sourciller. Orlof, au contraire, était une éclatante victoire de l'esprit sur la chair. Cet homme se commandait parfaitement: il n'avait que du mépris pour les punitions et ne craignait rien au monde. Ce qui dominait en lui, c'était une énergie sans bornes, une soif de vengeance, une activité, une volonté inébranlables quand il s'agissait d'atteindre un but. Je fus étonné de son air hautain, il regardait tout du haut de sa grandeur, non pas qu'il prit la peine de poser; cet orgueil était inné en lui. Je ne pense pas que personne ait jamais eu quelque influence sur lui. Il regardait tout d'un oeil impassible, comme si rien au monde ne pouvait l'étonner. Il savait fort bien que les autres déportés le respectaient, mais il n'en profitait nullement pour se donner de grands airs. Et pourtant la vanité et l'outrecuidance sont des défauts dont aucun forçat n'est exempt. Il était intelligent; sa franchise étrange ne ressemblait nullement à du bavardage. Il répondit sans détour à toutes les questions que je lui posai: il m'avoua qu'il attendait avec impatience son rétablissement, afin d'en finir avec la punition qu'il devait subir.—«Maintenant, me dit-il en clignant de l'oeil, c'est fini! je recevrai mon reste et l'on m'enverra à Nertchinsk avec un convoi de détenus, j'en profiterai pour m'enfuir. Je m'évaderai, pour sûr! Si seulement mon dos se cicatrisait plus vite!» Pendant cinq jours, il brûla d'impatience d'être en état de quitter l'hôpital. Il était quelquefois gai et de bonne humeur. Je profitai de ces éclaircies pour l'interroger sur ses aventures. Il fronçait légèrement les sourcils, mais il répondit toujours avec sincérité à mes questions. Quand il comprit que j'essayais de le pénétrer et de trouver en lui quelques traces de repentir, il me regarda d'un air hautain et méprisant, comme si j'eusse été un gamin un peu bête, auquel il faisait trop d'honneur en causant. Je surpris sur son visage une sorte de compassion pour moi. Au bout d'un instant il se mit à rire à gorge déployée, mais sans la moindre ironie; j'imagine que plus d'une fois, il a dû rire tout haut, quand mes paroles lui revenaient à la mémoire. Il se fit inscrire enfin pour la sortie, bien que son dos ne fût pas entièrement cicatrisé; comme j'étais presque rétabli, nous quittâmes ensemble l'infirmerie: je rentrai à la maison de force, tandis qu'on l'incarcérait au poste où il avait été enfermé auparavant. En me quittant, il me serra la main, ce qui à ses yeux était une marque de haute confiance. Je pense qu'il agit ainsi parce qu'il était bien disposé en ce moment-là. En réalité, il devait me mépriser, car j'étais un être faible, pitoyable sous tous les rapports, et qui se résignait à son sort. Le lendemain, il subit la seconde moitié de sa punition…
Quand on eut fermé sur nous les portes de notre caserne, elle prit, en moins de rien, un tout autre aspect, celui d'une demeure véritable, d'un foyer domestique. Alors seulement je vis mes camarades les forçats chez eux. Pendant la journée, les sous-officiers ou quelque autre supérieur pouvaient arriver à l'improviste, aussi leur contenance était-elle tout autre; toujours sur le qui-vive, ils n'avaient l'air rassuré qu'à demi. Une fois qu'on eut poussé les verrous et fermé la porte au cadenas, chacun s'assit à sa place et se mit au travail. La caserne s'éclaira d'une façon inattendue: chaque forçat avait sa bougie et son chandelier de bois. Les uns piquaient des bottes, les autres cousaient des vêtements quelconques.
L'air déjà méphitique se corrompait de plus en plus. Quelques détenus accroupis dans un coin jouaient aux cartes sur un tapis déroulé. Dans chaque caserne il y avait un détenu qui possédait un tapis long de quatre-vingts centimètres, une chandelle et des cartes horriblement poisseuses et graisseuses. Cela s'appelait «un jeu». Le propriétaire des cartes recevait des joueurs quinze kopeks par nuit; c'était là son commerce. On jouait d'ordinaire «aux trois feuilles», à la gorka, c'est-à-dire à des jeux de hasard. Chaque joueur posait devant lui une pile de monnaie de cuivre,—toute sa fortune,—et ne se relevait que quand il était à sec ou qu'il avait fait sauter la banque. Le jeu se prolongeait fort tard dans la nuit; l'aube se levait quelquefois sur nos joueurs qui n'avaient pas fini leur partie, souvent même elle ne cessait que quelques minutes avant l'ouverture des portes. Dans notre salle il y avait,—comme dans toutes les autres, du reste,—des mendiants ruinés par le jeu et la boisson, ou plutôt des mendiants «innés». Je dis «innés» et je maintiens mon expression. En effet, dans notre peuple et dans n'importe quelle condition, il y a et il y aura toujours de ces personnalités étranges et paisibles, dont la destinée est de rester toujours mendiants. Ils sont pauvres diables toute leur vie, hébétés et accablés, ils restent sous la domination, sous la tutelle de quelqu'un, principalement des prodigues et des parvenus enrichis. Tout effort, toute initiative est un fardeau pour eux. Ils ne vivent qu'à la condition de ne rien entreprendre eux-mêmes, mais de toujours servir, de toujours vivre par la volonté d'un autre; ils sont destinés à agir par et pour les autres. Nulle circonstance ne peut les enrichir, même la plus inattendue, ils sont toujours mendiants. J'ai rencontré de ces gens dans toutes les classes de la société, dans toutes les coteries, dans toutes les associations, même dans le monde littéraire. On les trouve dans chaque prison, dans chaque caserne.
Aussitôt qu'un jeu se formait, on appelait un de ces mendiants qui était indispensable aux joueurs; il recevait cinq kopeks argent pour toute une nuit de travail, et quel travail! cela consistait à monter la garde dans le vestibule, par un froid de trente degrés Réaumur, dans une obscurité complète pendant six ou sept heures. Le guetteur épiait là le moindre bruit, car le major ou les officiers de garde faisaient quelquefois leur ronde assez tard dans la nuit. Ils arrivaient en tapinois et surprenaient en flagrant délit de désobéissance les joueurs et les travailleurs, grâce à la lumière des chandelles que l'on pouvait distinguer de la cour. Quand on entendait la clef grincer dans le cadenas qui fermait la porte, il était trop tard pour se cacher, éteindre les chandelles et s'étendre sur les planches. De pareilles surprises étaient fort rares. Cinq kopeks étaient un salaire dérisoire, même dans notre maison de force, et néanmoins l'exigence et la dureté des joueurs m'étonnaient toujours en ce cas, ainsi que dans bien d'autres.—«Tu es payé, tu dois nous servir!» C'était là un argument qui ne souffrait pas de réplique. Il suffisait d'avoir payé quelques sous à quelqu'un pour profiter de lui le plus possible, et même exiger de la reconnaissance. Plus d'une fois, j'eus l'occasion de voir des forçats dépenser leur argent sans compter, à tort et à travers, et tromper leur «serviteur»; j'ai vu cela dans mainte prison à plusieurs reprises.
J'ai déjà dit qu'à part les joueurs tout le monde travaillait: cinq détenus seuls restèrent complètement oisifs, et se couchèrent presque immédiatement. Ma place sur les planches se trouvait près de la porte. Au-dessous de moi, celle d'Akim Akimytch; quand nous étions couchés, nos têtes se touchaient. Il travailla jusqu'à dix ou onze heures à coller une lanterne multicolore qu'un habitant de la ville lui avait commandée et pour laquelle il devait être grassement payé. Il excellait dans ce travail, qu'il exécutait méthodiquement, sans relâche; quand il eut fini, il serra soigneusement ses outils, déroula son matelas, fit sa prière et s'endormit du sommeil du juste. Il poussait l'ordre et la minutie jusqu'au pédantisme, et devait s'estimer dans son for intérieur un homme de tête, comme c'est le cas des gens bornés et médiocres. Il ne me plut pas au premier abord, bien qu'il me donnât beaucoup à penser ce jour-là; je m'étonnais qu'un pareil homme se trouvât dans une maison de force au lieu d'avoir fait une brillante carrière. Je parlerai plus d'une fois d'Akim Akimytch dans la suite de mon récit.
Mais il me faut décrire le personnel de notre caserne. J'étais appelé à y vivre nombre d'années; ceux qui m'entouraient devaient être mes camarades de toutes les minutes. On conçoit que je les regardais avec une curiosité avide! À ma gauche, dormait une bande de montagnards du Caucase, presque tous exilés pour leurs brigandages, et condamnés à des peines différentes: il y avait là deux Lezghines, un Tcherkesse et trois Tartares du Daghestan. Le Tcherkesse était un être morose et sombre, qui ne parlait presque jamais et vous regardait en dessous, de son mauvais sourire de bête venimeuse. Un des Lezghines, un vieillard au nez aquilin, long et mince, paraissait un franc bandit. En revanche, l'autre Lezghine, Nourra, fit sur moi l'impression la plus favorable et la plus consolante. De taille moyenne, encore jeune, bâti en Hercule, avec des cheveux blonds et des yeux de pervenche, il avait le nez légèrement retroussé, les traits quelque peu finnois: comme tous les cavaliers, il marchait la pointe des pieds en dedans. Son corps était zébré de cicatrices, labouré de coups de baïonnette et de balles; quoique montagnard soumis du Caucase, il s'était joint aux rebelles, avec lesquels il opérait de continuelles incursions sur notre territoire.
Tout le monde l'aimait dans le bagne à cause, de sa gaieté et de son affabilité. Il travaillait sans murmurer, toujours paisible et serein; les vols, les friponneries et l'ivrognerie le dégoûtaient ou le mettaient en fureur; en un mot, il ne pouvait souffrir ce qui était malhonnête; il ne cherchait querelle à personne, il se détournait seulement avec indignation. Pendant sa réclusion, il ne vola ni ne commit aucune mauvaise action. D'une piété fervente, il récitait religieusement ses prières chaque soir, observait tous les jeûnes mahométans, en vrai fanatique, et passait des nuits entières à prier. Tout le monde l'aimait et le tenait pour sincèrement honnête. «Nourra est un lion!» disaient les forçats. Ce nom de Lion lui resta. Il était parfaitement convaincu qu'une fois sa condamnation purgée, on le renverrait au Caucase: à vrai dire, il ne vivait que de cette espérance: je crois qu'il serait mort, si on l'en avait privé. Je le remarquai le jour même de mon arrivée à la maison de force. Comment n'aurait-on pas distingué cette douce et honnête figure au milieu des visages sombres, rébarbatifs ou sardoniques? Pendant la première demi-heure, il passa à côté de moi et me frappa doucement l'épaule en me souriant d'un air débonnaire. Je ne compris pas tout d'abord ce qu'il voulait me dire, car il parlait fort mal le russe; mais bientôt après, il repassa de nouveau et me tapa encore sur l'épaule avec son sourire amical. Pendant trois jours, il répéta cette manoeuvre singulière; comme je le devinai par la suite, il m'indiquait par là qu'il avait pitié de moi et qu'il sentait combien devaient m'être pénibles ces premiers instants: il voulait me témoigner sa sympathie, me remonter le moral et m'assurer de sa protection. Bon et naïf Nourra!
Des trois Tartares du Daghestan, tous frères, les deux aînés étaient des hommes faits, tandis que le cadet, Aléi, n'avait pas plus de vingt-deux ans; à le voir, on l'aurait cru plus jeune. Il dormait à côté de moi. Son visage intelligent et franc, naïvement débonnaire, m'attira tout d'abord; je remerciai la destinée de me l'avoir donné pour voisin au lieu de quelque autre détenu. Son âme tout entière se lisait sur sa belle figure ouverte. Son sourire si confiant avait tant de simplicité enfantine, ses grands yeux noirs étaient si caressants, si tendres, que j'éprouvais toujours un plaisir particulier à le regarder, et cela me soulageait dans les instants de tristesse et d'angoisse. Dans son pays, son frère aîné (il en avait cinq, dont deux se trouvaient aux mines en Sibérie) lui avait ordonné un jour de prendre son yatagan, de monter à cheval et de le suivre. Le respect des montagnards pour leurs aînés est si grand que le jeune Aléi n'osa pas demander le but de l'expédition; il n'en eut peut-être même pas l'idée. Ses frères ne jugèrent pas non plus nécessaire de le lui dire. Ils allaient piller la caravane d'un riche marchand arménien, qu'ils réussirent en effet à mettre en déroute; ils assassinèrent le marchand et dérobèrent ses marchandises. Malheureusement pour eux, leur acte de brigandage fut découvert: on les jugea, on les fouetta, puis on les envoya en Sibérie, aux travaux forcés. Le tribunal n'admit de circonstances atténuantes qu'en faveur d'Aléi, qui fut condamné au minimum de la peine: quatre ans de réclusion. Ses frères l'aimaient beaucoup: leur affection était plutôt paternelle que fraternelle. Il était l'unique consolation de leur exil; mornes et tristes d'ordinaire, ils lui souriaient toujours; quand ils lui parlaient,—ce qui était fort rare, car ils le tenaient pour un enfant auquel on ne peut rien dire de sérieux,—leur visage rébarbatif s'éclaircissait; je devinais qu'ils lui parlaient toujours d'un ton badin, comme à un bébé; lorsqu'il leur répondait, les frères échangeaient un coup d'oeil et souriaient d'un air bonhomme. Il n'aurait pas osé leur adresser la parole, à cause de son respect pour eux. Comment ce jeune homme put conserver son coeur tendre, son honnêteté native, sa franche cordialité sans se pervertir et se corrompre, pendant tout le temps de ses travaux forcés, cela est presque inexplicable. Malgré toute sa douceur, il avait une nature forte et stoïque, comme je pus m'en assurer plus tard. Chaste comme une jeune fille, toute action vile, cynique, honteuse ou injuste, enflammait d'indignation ses beaux yeux noirs, qui en devenaient plus beaux encore. Sans être de ceux qui se seraient laissés impunément offenser, il évitait les querelles, les injures, et conservait toute sa dignité. Avec qui se serait-il querellé du reste? Tout le monde l'aimait et le caressait. Il ne fut tout d'abord que poli avec moi, mais peu à peu nous en vînmes à causer le soir; quelques mois lui avaient suffi pour apprendre parfaitement le russe, tandis que ses frères ne parvinrent jamais à parler correctement cette langue. Je vis en lui un jeune homme extraordinairement intelligent, en même temps que modeste et délicat, et fort raisonnable. Aléi était un être d'exception, et je me souviens toujours de ma rencontra avec lui comme d'une des meilleures fortunes de ma vie. Il y a de ces natures si spontanément belles, et douées par Dieu de si grandes qualités, que l'idée de les voir se pervertir semble absurde. On est toujours tranquille sur leur compte, aussi n'ai-je jamais rien craint pour Aléi. Où est-il maintenant?
Un jour, assez longtemps après mon arrivée à la maison de force, j'étais étendu sur mon lit de camp; de pénibles pensées m'agitaient. Aléi, toujours laborieux, ne travaillait pas en ce moment. L'heure du sommeil n'était pas encore arrivée. Les frères célébraient une fête musulmane, aussi restaient-ils inactifs. Aléi était couché, la tête entre ses deux mains, en train de rêver. Tout à coup il me demande:
—Eh bien, tu es très-triste?
Je le regardai avec curiosité; cette question d'Aléi, toujours si délicat, si plein de tact, me parut étrange; mais je l'examinai plus attentivement, je remarquai tant de chagrin, de souffrance intime sur son visage, souffrance éveillée sans doute par les souvenirs qui se présentaient à sa mémoire, que je compris qu'en ce moment lui-même était désolé. Je lui en fis la remarque. Il soupira profondément et sourit d'un air mélancolique. J'aimais son sourire toujours gracieux et cordial: quand il riait, il montrait deux rangées de dents que la première beauté du monde eût pu lui envier.
—Tu te rappelais probablement, Aléi, comment on célèbre cette fête au Daghestan? hein? il fait bon là-bas?
—Oui, fit-il avec enthousiasme, et ses yeux rayonnaient. Comment as-tu pu deviner que je rêvais à cela?
—Comment ne pas le deviner? Est-ce qu'il ne fait pas meilleur là-bas qu'ici?
—Oh! pourquoi me dis-tu cela?
—Quelles belles fleurs il y a dans votre pays, n'est-ce pas? c'est un vrai paradis?
—Tais-toi! tais-toi! je t'en prie. Il était vivement ému.
—Écoute, Aléi, tu avais une soeur?
—Oui, pourquoi me demandes-tu cela?
—Elle doit être bien belle, si elle te ressemble.
—Oh! il n'y a pas de comparaison à faire entre nous deux. Dans tout le Daghestan, on ne trouvera pas une seule fille aussi belle. Quelle beauté que ma soeur! Je suis sûr que tu n'en as jamais vu de pareille. Et puis, ma mère était aussi très-belle.
—Et ta mère t'aimait?
—Que dis-tu? Assurément, elle est morte de chagrin; elle m'aimait tant! J'étais son préféré; oui, elle m'aimait plus que ma soeur, plus que tous les autres. Cette nuit, en songe, elle est venue vers moi; elle a versé des larmes sur ma tête.
Il se tut, et de toute la soirée il n'ouvrit pas la bouche; mais à partir de ce moment il rechercha ma compagnie et ma conversation, bien que, par respect, il ne se permit jamais de m'adresser le premier la parole. En revanche, il était heureux quand je m'entretenais avec lui. Il parlait souvent du Caucase, de sa vie passée. Ses frères ne lui défendaient pas de causer avec moi, je crois même que cela leur était agréable. Quand ils virent que je me prenais d'affection pour Aléi, ils devinrent eux-mêmes beaucoup plus affables pour moi.
Aléi m'aidait souvent aux travaux; à la caserne il faisait ce qu'il croyait devoir m'être agréable et me procurer quelque soulagement; il n'y avait dans ces attentions ni servilité ni espoir d'un avantage quelconque, mais seulement un sentiment chaleureux et cordial qu'il ne cachait nullement. Il avait une aptitude extraordinaire pour les arts mécaniques; il avait appris à coudre fort passablement le linge, et à raccommoder les bottes; il connaissait même quelque peu de menuiserie,—ce qu'on en pouvait apprendre à la maison de force. Ses frères étaient fiers de lui.
—Écoute, Aléi, lui dis-je un jour, pourquoi n'apprends-tu pas à lire et à écrire le russe? Cela pourrait t'être fort utile plus tard ici en Sibérie.
—Je le voudrais bien, niais qui m'instruira?
—Ceux qui savent lire et écrire ne manquent pas ici. Si tu veux, je t'instruirai moi-même.
—Oh! apprends-moi à lire, je t'en prie, fit Aléi en se soulevant. Il joignit les mains en me regardant d'un air suppliant.
Nous nous mîmes à l'oeuvre le lendemain soir. J'avais avec moi une traduction russe du Nouveau Testament, l'unique livre qui ne fût pas défendu à la maison de force. Avec ce seul livre, sans alphabet, Aléi apprit à lire en quelques semaines. Au bout de trois mois il comprenait parfaitement le langage écrit, car il apportait à l'étude un feu, un entraînement extraordinaires.
Un jour, nous lûmes ensemble, en entier, le Sermon sur la montagne. Je remarquai qu'il lisait certains passages d'un ton particulièrement pénétré; je lui demandai alors si ce qu'il venait de lire lui plaisait. Il me lança un coup d'oeil, et son visage s'enflamma d'une rougeur subite.
—Oh! oui, Jésus est un saint prophète, il parle la langue de
Dieu. Comme c'est beau!
—Mais dis-moi ce qui te plaît le mieux.
—Le passage où il est dit: «Pardonnez, aimez, aimez vos ennemis, n'offensez pas.» Ah! comme il parle bien!
Il se tourna vers ses frères, qui écoutaient notre conversation, et leur dit quelques mots avec chaleur. Ils causèrent longtemps, sérieusement, approuvant parfois leur jeune frère d'un hochement de tête, puis, avec un sourire grave et bienveillant, un sourire tout musulman (j'aime beaucoup la gravité de ce sourire), ils m'assurèrent que Isou (Jésus) était un grand prophète. Il avait fait de grands miracles, créé un oiseau d'un peu d'argile sur lequel il avait soufflé la vie, et cet oiseau s'était envolé… Cela était écrit dans leurs livres. Ils étaient convaincus qu'ils me feraient un grand plaisir en louant Isou; quant à Aléi, il était heureux de voir ses frères m'approuver et me procurer ce qu'il estimait être une satisfaction pour moi. Le succès que j'eus avec mon élève en lui apprenant à écrire fut vraiment admirable. Aléi s'était procuré du papier (à ses frais, car il n'avait pas voulu que je fisse cette dépense), des plumes, de l'encre; en moins de deux mois, il apprit à écrire. Les frères eux-mêmes furent étonnés d'aussi rapides progrès. Leur orgueil et leur contentement n'avaient plus e bornes; ils ne savaient trop comment me manifester leur reconnaissance. Au chantier, s'il nous arrivait de travailler ensemble, c'était à qui m'aiderait: ils regardaient cela comme un plaisir. Je ne parle pas d'Aléi; il nourrissait pour moi une affection aussi profonde que pour ses frères. Je n'oublierai jamais le jour où il fut libéré. Il me conduisit hors de la caserne, se jeta à mon cou et sanglota. Il ne m'avait jamais embrassé, et n'avait jamais pleuré devant moi.
—Tu as tant fait pour moi, tant fait! disait-il, que ni mon père, ni ma mère n'ont été meilleurs à mon égard: «tu as fait de moi un homme, Dieu te bénira; je ne t'oublierai jamais, jamais…»
Où est-il maintenant? Où est mon bon, mon cher, cher Aléi?…
Outre les Circassiens, nous avions encore dans notre caserne un certain nombre de Polonais qui faisaient bande à part; ils n'avaient presque pas de rapports avec les autres forçats. J'ai déjà dit que grâce à leur exclusivisme, à leur haine pour les déportés russes, ils étaient haïs de tout le monde; c'étaient des natures tourmentées, maladives. Ils étaient au nombre de six; parmi eux se trouvaient des hommes instruits, dont je parlerai plus en détail dans la suite de mon récit. C'est d'eux que pendant les derniers temps de ma réclusion, je tins quelques livres. Le premier ouvrage que je lus me fit une impression étrange, profonde… Je parlerai plus loin de ces sensations, que je considère comme très-curieuses; mois on aura de la peine à les comprendre, j'en suis certain, car on ne peut juger de certaines choses, si on ne les a pas éprouvées soi-même. Il me suffira de dire que les privations intellectuelles sont plus pénibles à supporter que les tourments physiques les plus effroyables. L'homme du peuple envoyé au bagne se retrouve dans sa société, peut-être même dans une société plus développée. Il perd beaucoup son coin natal, sa famille, mais son milieu reste le même. Un homme instruit, condamné par la loi à la même peine que l'homme du peuple, souffre incomparablement plus que ce dernier. Il doit étouffer tous ses besoins, toutes ses habitudes, il faut qu'il descende dans un milieu inférieur et insuffisant, qu'il s'accoutume à respirer un autre air…
C'est un poisson jeté sur le sable. Le châtiment qu'il subit, égal pour tous les criminels, suivant l'esprit de la loi, est souvent dix fois plus douloureux et plus poignant pour lui que pour l'homme du peuple. C'est une vérité incontestable, alors même qu'on ne parlerait que des habitudes matérielles qu'il lui faut sacrifier.
Mais ces Polonais formaient une bande à part. Ils vivaient ensemble; de tous les forçats de notre caserne, ils n'aimaient qu'un Juif, et encore, parce qu'il les amusait. Notre Juif était du reste généralement aimé, bien que tous se moquassent de lui. Nous n'en avions qu'un seul, et maintenant encore je ne puis me souvenir de lui sans rire. Chaque fois que je le regardais, je me rappelais le Juif Iankel que Gogol a dépeint dans Tarass Boulba, et qui, une fois déshabillé et prêt à se coucher avec sa Juive, dans une sorte d'armoire, ressemblait fort à un poulet. Içaï Fomitch et un poulet déplumé se ressemblaient comme deux gouttes d'eau. Il était déjà d'un certain âge,—cinquante ans environ, —petit et faible, rusé et en même temps fort bête, hardi, outrecuidant, quoique horriblement couard. Sa figure était criblée de rides; il avait sur le front et les joues les stigmates de la brûlure qu'il avait subie au pilori. Je n'ai jamais pu m'expliquer comment il avait pu supporter soixante coups de fouet, car il était condamné pour meurtre. Il portait sur lui une ordonnance médicale, qui lui avait été remise par d'autres Juifs, aussitôt après son exécution au pilori. Grâce à l'onguent prescrit par cette ordonnance, les stigmates devaient disparaître en moins de deux semaines, mais il n'osait pas l'employer; il attendait l'expiration de ses vingt ans de réclusion après lesquels il devait devenir colon, pour utiliser son bienheureux onguent.— «Sans cela, ze ne pourrais pas me marier, et il faut absolument que ze me marie.» Nous étions de grands amis. Sa bonne humeur était intarissable, la vie de la maison de force ne lui semblait pas trop pénible. Orfèvre de son métier, il était assailli de commandes, car il n'y avait pas de bijoutier dans notre ville; il échappait ainsi aux gros travaux. Comme de juste, il prêtait sur gages, à la petite semaine, aux forçats, qui lui payaient de gros intérêts. Il était arrivé en prison avant moi; un des Polonais me raconta son entrée triomphale. C'est toute une histoire que je rapporterai plus loin, car je reviendrai sur le compte d'Içaï Fomitch.
Quant aux autres prisonniers, c'étaient d'abord quatre Vieux-croyants, parmi lesquels se trouvait le vieillard de Starodoub, deux ou trois Petits-Russiens, gens fort moroses, puis un jeune forçat au visage délicat et au nez fin, âgé de vingt-trois ans, et qui avait déjà commis huit assassinats; ensuite une bande de faux monnayeurs, dont l'un était le bouffon de notre caserne, et enfin quelques condamnés sombres et chagrins, rasés et défigurés, toujours silencieux et pleins d'envie: ils regardaient de travers tout ce qui les entourait et devaient encore regarder et envier, avec le même froncement de sourcils, pendant de longues années. Je ne fis qu'entrevoir tout cela, le soir désolé de mon arrivée à la maison de force, au milieu d'une fumée épaisse, d'un air méphitique, de jurements obscènes accompagnés de bruits de chaînes, d'insultes et de rires cyniques. Je m'étendis sur les planches nues, la tête appuyée sur mon habit roulé (je n'avais pas alors d'oreiller), et je me couvris de ma touloupe; mais par suite des pénibles impressions de cette première journée, je ne pus m'endormir tout de suite. Ma vie nouvelle ne faisait que commencer. L'avenir me réservait beaucoup de choses que je n'avais pas prévues, et auxquelles je n'avais jamais pensé.
V—LE PREMIER MOIS.
Trois jours après mon arrivée, je reçus l'ordre d'aller au travail. L'impression qui m'est restée de ce jour est encore très-nette, bien qu'elle n'ait rien présenté de particulier, si l'on ne prend pas en considération ce que ma position avait en elle-même d'extraordinaire. Mais c'étaient les premières sensations: à ce moment encore, je regardais tout avec curiosité. Ces trois premières journées furent certainement les plus pénibles de ma réclusion.—«Mes pérégrinations sont finies, me disais-je à chaque instant; me voici arrivé au bagne, mon port pour de longues années. C'est ici le coin où je dois vivre; j'y entre le coeur navré et plein de défiance… Qui sait? quand il me faudra le quitter, peut-être le regretterai-je sincèrement», ajoutais-je, poussé par cette maligne jouissance qui vous excite à fouiller votre plaie, comme pour en savourer les souffrances; on trouve quelquefois une jouissance aiguë dans la conscience de l'immensité de son propre malheur. La pensée que je pourrais regretter ce séjour m'effrayait moi-même. Déjà alors je pressentais à quel degré incroyable l'homme est un animal d'accoutumance. Mais ce n'était que l'avenir, tandis que le présent qui m'entourait était hostile et terrible. Il me semblait du moins qu'il en était ainsi.
La curiosité sauvage avec laquelle m'examinaient mes camarades les forçats, leur dureté envers un ex-gentilhomme qui entrait dans leur corporation, dureté qui était parfois de la haine,—tout cela me tourmentait tellement que je désirais moi-même aller au travail, afin de mesurer d'un seul coup l'étendue de mon malheur, de vivre comme les autres et de tomber avec eux dans la même ornière. Beaucoup de faits m'échappaient, et je ne savais pas encore démêler de l'hostilité générale la sympathie que l'on me manifestait. Du reste, l'affabilité et la bienveillance que m'avaient témoignées certains forçats, me rendirent un peu de courage et me ranimèrent. Le plus aimable à mon égard fut Akim Akimytch. Je remarquai bientôt aussi quelques bonnes et douces figures dans la foule sombre et haineuse des autres.—«On trouve partout des méchants, mais, même parmi les méchants, il y a du bon, me hâtai-je de penser en guise de consolation. Qui sait? ces gens ne sont peut-être pas pires que les autres qui sont libres.» Tout en pensant ainsi, je hochais la tête, et pourtant, mon Dieu! je ne savais pas combien j'avais raison.
Le forçat Souchiloff par exemple: un homme que je n'appris à connaître que beaucoup plus tard, quoiqu'il fût presque toujours dans mon voisinage pendant tout mon temps. Dès que je parle des forçats qui ne sont pas pires que les autres, involontairement je pense à lui. Il me servait, ainsi qu'un autre détenu nommé Osip, qu'Akim Akimytch m'avait recommandé dès mon entrée en prison: pour trente kopeks par mois, cet homme s'engageait à me cuisiner un dîner à part, au cas où l'ordinaire de la prison me dégoûterait et où je pourrais me nourrir à mon compte. Osip était un des quatre cuisiniers désignés par les détenus dans nos deux cuisines: entre parenthèses, ils pouvaient accepter ou refuser ces fonctions et les quitter quand bon leur semblait. Les cuisiniers n'allaient pas aux travaux de fatigue; leur emploi consistait à faire le pain et la soupe aux choux aigres. On les appelait cuisinières, non par mépris, car c'étaient toujours les hommes les plus intelligents et les plus honnêtes que l'on choisissait, mais par plaisanterie. Ce surnom ne les fâchait nullement. Depuis plusieurs années, Osip avait été constamment choisi comme cuisinière; il ne déclinait ses fonctions que quand il s'ennuyait trop ou lorsqu'il voyait une occasion d'apporter de l'eau-de-vie à la caserne. Bien qu'il eût été envoyé à la maison de force pour contrebande, il était d'une honnêteté et d'une débonnaireté rares (j'ai parlé de lui plus haut); horriblement poltron par exemple et craignant les verges sur toutes choses. D'un caractère paisible, patient, affable avec tout le monde, il ne se querellait jamais; mais, pour rien au monde, il n'aurait pu résister à la tentation d'apporter de l'eau-de-vie, malgré toute sa poltronnerie, par amour pour la contrebande. Comme tous les autres cuisiniers, il faisait le commerce d'eau-de-vie, mais dans une mesure infiniment plus modeste que Gazine, parce qu'il n'osait pas risquer souvent et beaucoup à la fois. Je vécus toujours en bons termes avec Osip.
Pour avoir sa nourriture à part, il ne fallait pas être très-riche: je me nourrissais à raison d'un rouble par mois, sauf, bien entendu, le pain, qui nous était fourni; quelquefois, quand j'étais très-affamé, je me décidais à manger la soupe aux choux aigres des forçats, malgré le dégoût qu'elle m'inspirait; plus tard, ce dégoût disparut tout à fait. J'achetais d'ordinaire une livre de viande par jour, qui me coûtait deux kopeks. Les invalides qui surveillaient l'intérieur des casernes consentaient par bienveillance à se rendre journellement au marché pour les achats des forçats: ils ne recevaient aucune rétribution, si ce n'est de loin en loin quelque bagatelle. Ils le faisaient en vue de leur propre tranquillité, car leur vie à la maison de force eût été un tourment perpétuel, s'ils s'y étaient refusés. Ils apportaient du tabac, du thé, de la viande, enfin tout ce qu'on voulait, sauf pourtant de l'eau-de-vie. Du reste, on ne les en priait jamais, bien qu'ils se fissent régaler quelquefois.
Pendant plusieurs années, Osip me prépara le même morceau de viande rôtie; comment il parvenait à la faire cuire, c'était son secret. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que durant tout ce temps, je n'échangeai peut-être pas deux paroles avec lui: je tentai nombre de fois de le faire causer; mais il était incapable de soutenir une conversation; il ne savait que sourire et répondre oui et non à toutes les questions. C'était singulier, cet Hercule qui n'avait pas plus d'intelligence qu'un bambin de sept ans.
Souchiloff était aussi du nombre de ceux qui m'aidaient. Je ne l'avais ni appelé ni cherché. Il s'attacha à ma personne de son propre mouvement, je ne me souviens pas même à quel moment. Il avait pour occupation principale de nettoyer mon linge.—Il y avait à cette intention un bassin au milieu de la cour, autour duquel les forçats lavaient leur linge dans des baquets appartenant à l'État.—Souchiloff avait trouvé le moyen de me rendre une foule de petits services; il faisait bouillir ma théière, courait à droite et à gauche remplir les diverses commissions que je lui confiais; il me procurait tout ce qu'il me fallait, prenait le soin de faire raccommoder ma veste, graissait mes bottes quatre fois par mois. Il faisait tout cela avec zèle, d'un air affairé, comme s'il sentait quelles obligations pesaient sur lui; en un mot, il avait tout à fait lié son sort au mien et se mêlait de tout ce qui me regardait. Il n'aurait jamais dit, par exemple: «Vous avez tant de chemises… votre veste est déchirée», mais bien: «Nous avons tant de chemises… notre veste est déchirée.» Il ne voyait de beau que moi, et je crois même que j'étais devenu le but unique de toute sa vie. Comme il ne connaissait aucun métier, il ne recevait d'autre argent que le mien, une misère, bien entendu, et pourtant il était toujours content, quelque somme que je lui donnasse. Il n'aurait pu vivre sans servir quelqu'un, il m'avait accordé la préférence parce que j'étais plus affable et surtout plus équitable que les autres en matière d'argent. C'était un de ces êtres qui ne s'enrichissent jamais, qui ne font jamais bien leurs affaires; de ces gens que les joueurs louaient pour veiller toute la nuit dans l'antichambre, aux écoutes du moindre bruit qui annoncerait l'arrivée du major; ils recevaient cinq kopeks pour une nuit entière. En cas de perquisition nocturne, ils ne recevaient rien; leur dos répondait au contraire de leur inattention. Ce qui caractérise cette sorte d'hommes, c'est leur absence complète de personnalité: ils la perdent partout et toujours, ils ne sont jamais qu'au second ou au troisième plan. Cela est inné en eux. Souchiloff était un pauvre hère, doux, ahuri; on eût dit qu'il venait d'être battu, il l'était de naissance; et pourtant personne dans notre caserne n'eût porté la main sur lui. J'ai toujours eu pitié de lui sans savoir pourquoi. Je ne pouvais le regarder sans éprouver une profonde compassion.—Pourquoi avais-je pitié de lui? Je ne saurais répondre à cette question. Je ne pouvais pas lui parler, car il ne savait pas causer: il s'animait seulement quand, pour mettre fin à la conversation, je lui donnais quelque chose à faire, quand je le priais de courir quelque part. J'acquis la conviction que je lui causais du plaisir en lui donnant un ordre. Ni grand, ni petit, ni laid, ni beau, ni bête, ni intelligent, ni vieux, ni jeune, il était difficile de dire quelque chose de défini, de certain, de cet homme au visage légèrement grêlé, aux cheveux blonds. Un point seulement me paraissait ressortir: il appartenait, autant que je pus le deviner, à la même compagnie que Sirotkine, il lui appartenait par son ahurissement et son irresponsabilité. Les détenus se moquaient quelquefois de lui parce qu'il s'était troqué en route, en venant en Sibérie, et qu'il s'était troqué pour une chemise rouge et un rouble d'argent. On riait de la somme infime pour laquelle il s'était vendu. Se troquer signifie échanger son nom contre celui d'un autre détenu, et, par conséquent, s'engager à subir la condamnation de ce dernier. Si étrange que cela paraisse, le fait est de toute authenticité; cette coutume, consacrée par les traditions, existait encore parmi les détenus qui m'accompagnaient dans mon exil en Sibérie. Je me refusai tout d'abord à croire à une pareille chose, mais par la suite je dus me rendre à l'évidence.
Voici de quelle façon se pratique ce troc: un convoi de déportés se met en route pour la Sibérie; il y a là des condamnés de toute catégorie: aux travaux forcés, aux mines, à la simple colonisation. Chemin faisant, quelque part, dans le gouvernement de Perm, par exemple, un déporté désire troquer son sort contre celui d'un autre. Un Mikaïloff, condamné aux travaux forcés pour un crime capital, trouve désagréable la perspective de passer de nombreuses années privé de liberté; comme il est rusé et déluré, il sait ce qu'il doit faire; il cherche dans le convoi un camarade simple et bonasse, de caractère tranquille, et dont la peine soit moins rigoureuse; quelques années de mines et de travaux forcés, ou simplement l'exil. Il trouve enfin un Souchiloff, ancien serf, qui n'est condamné qu'à la colonisation. Celui-ci a fait déjà quinze cents verstes sans un kopek dans sa poche, par la bonne raison qu'un Souchiloff ne peut pas avoir d'argent à lui; il est fatigué, exténué, car il n'a pour se nourrir que la portion réglementaire, pour se couvrir que l'uniforme des forçats; il ne peut même pas s'accorder un bon morceau de temps à autre, et sert tout le monde pour quelques liards. Mikaïloff entame conversation avec Souchiloff; ils se conviennent, ils se lient; enfin, à une étape quelconque, Mikaïloff enivre son camarade. Puis il lui demande s'il veut «troquer son sort».—«Je m'appelle Mikaïloff, je suis condamné à des travaux forcés qui n'en sont pas, car je dois entrer dans une section particulière. Ce sont bien des travaux forcés, si tu veux, mais pas comme les autres, ma division est particulière, elle doit être probablement meilleure!»
Avant que la division particulière fût abolie, beaucoup de gens appartenant au monde officiel, voire même à Pétersbourg, ne se doutaient pas de son existence. Elle se trouvait dans un coin si retiré d'une des contrées les plus lointaines de la Sibérie qu'il était difficile d'en connaître l'existence; elle était d'ailleurs insignifiante par le nombre des condamnés (de mon temps, il y en avait en tout soixante-dix). J'ai rencontré plus tard des gens qui avaient servi en Sibérie, connaissaient parfaitement ce pays, et qui entendaient parler pour la première fois d'une «division particulière». Dans le Recueil des Lois, il n'y a en tout que six lignes sur cette institution: «Il est adjoint à la maison de force de … une division particulière pour les criminels les plus dangereux, en attendant que les travaux les plus pénibles soient organisés.» Les détenus eux-mêmes ne savaient rien de cette division particulière; était-elle perpétuelle ou temporaire? En réalité, il n'y avait pas de terme fixe, ce n'était qu'un intérim qui devait se prolonger «jusqu'à l'ouverture des travaux les plus pénibles», c'est-à-dire pour longtemps. Ni Souchiloff, ni aucun des condamnés au convoi, ni Mikaïloff lui-même ne pouvaient deviner la signification de ces deux mots. Pourtant Mikaïloff soupçonnait le caractère véritable de cette division; il en jugeait par la gravité du crime pour lequel on lui faisait parcourir trois ou quatre mille verstes à pied. Certainement, on ne l'envoyait pas dans un endroit où il serait très-bien. Souchiloff devait être colon: que pouvait désirer de mieux Mikaïloff?—«Ne veux-tu pas te troquer?» Souchiloff est un peu ivre, c'est un coeur simple, plein de reconnaissance pour son camarade qui le régale, il n'ose lui refuser. Il a du reste entendu dire à d'autres condamnés qu'on peut se troquer, que d'autres l'ont fait, et qu'il n'y a par conséquent rien d'extraordinaire, d'inouï, dans cette proposition. On tombe d'accord; le rusé Mikaïloff, profitant de la simplicité de Souchiloff, lui achète son nom pour une chemise rouge et un rouble d'argent qu'il lui donne devant témoins. Le lendemain Souchiloff est dégrisé, mais on le fait boire de nouveau, aussi ne peut-il plus refuser: le rouble est bu; au bout de peu de temps, la chemise rouge a le même sort.—«Si tu ne consens plus au marché, rends-moi l'argent que je t'ai donné!» dit Mikaïloff. Où Souchiloff prendrait-il un rouble? S'il ne le rend pas, l'artel[11] le forcera à le rendre; les déportés sont chatouilleux sur ce point-là. Il faut qu'il tienne sa promesse, l'artel l'exige, sans quoi, malheur! on tue le malhonnête homme ou au moins on l'intimide sérieusement.
En effet, que l'artel montre une seule fois de l'indulgence pour ceux qui n'exécutent pas leur promesse, et c'en est fait de ces trocs de noms. Si l'on peut renier la parole donnée et rompre le marché conclu, après avoir touché la somme fixée, qui se tiendra lié par les conditions convenues? En un mot, c'est une question de vie ou de mort pour l'artel, une question qui les touche tous; aussi les déportés se montrent-ils fort sévères dans ce cas.— Souchiloff s'aperçoit enfin qu'il est impossible de reculer, que rien ne le sauvera, aussi consent-il à ce qu'on exige de lui. On annonce alors le marché à tout le convoi, et si l'on craint les dénonciations, on régale convenablement ceux dont on n'est pas sûr. Cela leur est bien égal, aux autres! que ce soit Mikaïloff ou Souchiloff qui aille au diable; ils ont bu de l'eau-de-vie, ils ont été régalés, aussi le secret est-il gardé par tous. À l'étape suivante, on fait l'appel; quand le tour de Mikaïloff arrive, Souchiloff dit: Présent! Mikaïloff répond: Présent! pour Souchiloff, et l'on va plus loin. On ne parle même plus de la chose. À Tobolsk, on trie les prisonniers, Mikaïloff s'en ira coloniser le pays, tandis que Souchiloff est conduit à la division particulière sous une double escorte. Impossible de réclamer, de protester, que pourrait-on prouver? Combien d'années l'affaire traînerait-elle? Quel bénéfice en retirerait le plaignant? Où sont enfin les témoins? Ils se récuseraient, si même on en trouvait.— Voilà comment Souchiloff, pour un rouble d'argent et une chemise rouge, avait été envoyé à la section particulière.
Les détenus se moquaient de lui, non parce qu'il s'était troqué, bien qu'en général ils méprisent les sots qui ont eu la bêtise d'échanger un travail plus facile contre un plus pénible, mais parce qu'il n'avait rien reçu pour ce marché qu'une chemise rouge et un rouble, ce qui était une rétribution par trop dérisoire. On se troque d'ordinaire pour de grosses sommes,—relativement aux ressources des forçats;—on reçoit même pour cela quelques dizaines de roubles. Mais Souchiloff était si nul, si impersonnel, si insignifiant, qu'il n'y avait pas moyen de se moquer de lui.
Nous avons vécu longtemps ensemble, lui et moi; j'avais pris l'habitude de cet homme, et il avait conçu de l'attachement pour ma personne. Un jour cependant,—je ne me pardonnerai jamais ce que j'ai fait là,—il n'avait pas exécuté mes ordres; comme il vint me demander de l'argent, j'eus la cruauté de lut dire: «— Vous savez bien demander de l'argent, mais vous ne faites pas ce qu'on vous dit!» Souchiloff se tut et se hâta d'obéir, mais tout à coup devint très-triste. Deux jours se passèrent. Je ne pouvais croire qu'il pût s'affecter si fort de ce que je lui avais dit. Je savais qu'un détenu nommé Vassilief exigeait impérieusement de lui le payement d'une petite dette. Il était probablement à court d'argent, et n'osait pas m'en demander: «—Souchiloff, vous vouliez, je crois, me demander de l'argent pour payer Antône Vassilief, tenez, en voici!» J'étais assis sur mon lit de camp. Souchiloff resta debout devant moi, fort étonné que je lui proposasse moi-même de l'argent et que je me fusse souvenu de sa position épineuse, d'autant plus que dans ces derniers temps, à son idée, il m'avait demandé beaucoup d'avances et qu'il n'osait pas espérer que je lui en donnasse. Il regarda le papier que je lui tendais, me regarda, se tourna brusquement et sortit. Cela m'étonna au dernier point. Je sortis après lui et le trouvai derrière les casernes. Il était debout, la figure appuyée contre la palissade, accoudé sur les pieux.
—Souchiloff, qu'avez-vous donc? lui demandai-je. Il ne me répondit pas, et à ma grande stupéfaction je m'aperçus qu'il était prêt à pleurer.
—Vous… pensez… Alexandre… Pétrovitch… fit-il d'une voix tremblante, en tâchant de ne pas me regarder, que je vous… pour de l'argent… mais moi… je… eh!
Il se tourna de nouveau et frappa la palissade de son front; il se mit à sangloter. C'était la première fois, à la maison de force, que je voyais un homme pleurer. Je le consolai à grand'peine; il me servit désormais avec encore plus de zèle, si c'est possible, il «m'observait»; mais à des indices presque insaisissables, je pus deviner que son coeur ne me pardonnerait jamais mon reproche. Et cependant d'autres se moquaient de lui, le taquinaient chaque fois que l'occasion s'en présentait, l'insultaient même sans qu'il se fâchât; au contraire, il vivait avec eux en bonne amitié. Oui, il est difficile de connaître un homme, même après l'avoir fréquenté de longues années.
Voilà pourquoi la maison de force n'avait pas pour moi au premier abord la signification qu'elle devait prendre plus tard. Voilà pourquoi, malgré mon attention, je ne pouvais démêler beaucoup de faits qui me crevaient les yeux. Ceux qui me frappèrent tout d'abord étaient les plus saillants, mais mon point de vue étant faux, ils ne me laissaient qu'une impression lourde et désespérément triste. Ce qui contribua surtout à ce résultat, ce fut ma rencontre avec A—f, le détenu arrivé au bagne avant moi et qui m'avait si douloureusement étonné les premiers jours. Il empoisonna tout le début de ma réclusion et aggrava encore mes souffrances morales déjà si cruelles.
C'était l'exemple le plus repoussant de l'avilissement et de l'extrême lâcheté où peut glisser un homme dans lequel tout sentiment d'honneur a péri sans lutte et sans repentir. Ce jeune homme, un noble,—j'ai déjà parlé de lui,—rapportait à notre major tout ce qui se faisait dans les casernes, car il était lié avec le brosseur Fedka. Voici son histoire.
Arrivé à Pétersbourg avant d'avoir pu finir ses études, après une querelle avec ses parents, que sa vie débauchée effrayaient, il n'avait pas reculé pour se procurer de l'argent devant une dénonciation; il s'était décidé à vendre le sang de dix hommes, pour satisfaire la soif insatiable des plaisirs les plus grossiers et les plus déshonnêtes. Il était devenu si avide de ces jouissances de bas étage, il s'était si complètement perverti dans les tavernes et les maisons mal famées de Pétersbourg, qu'il n'hésita pas à se lancer dans une affaire qu'il savait être insensée, car il ne manquait pas d'intelligence: il fut condamné à l'exil et à dix ans de travaux forcés en Sibérie. Sa vie ne faisait que commencer; il semble que l'effroyable coup dont elle était frappée aurait dû le surprendre, éveiller en lui quelque résistance, provoquer une crise; mais il accepta son nouveau sort sans la moindre confusion; il ne s'effraya même pas: ce qui lui faisait peur, c'était l'obligation de travailler et de quitter pour toujours ses habitudes de débauche. Le nom de forçat n'avait fait que le disposer à de plus grandes bassesses et à des vilenies plus hideuses encore, «Je suis maintenant forçat, je puis donc ramper à mon aise, sans honte.» C'est ainsi qu'il envisageait sa situation. Je me souviens de cette créature dégoûtante comme d'un phénomène monstrueux. Pendant plusieurs années j'ai vécu au milieu de meurtriers, de débauchés et de scélérats avérés, mais de ma vie je n'ai rencontré un cas aussi complet d'abaissement moral, de corruption voulue et de bassesse effrontée. Parmi nous se trouvait un parricide d'origine noble,—j'ai déjà parlé de lui,—mais je pus me convaincre par différents traits que celui-ci était beaucoup plus convenable et plus humain que A—f. Pendant tout le temps de ma condamnation, il n'a jamais été autre chose à mes yeux qu'un morceau de chair, pourvu de dents et d'un estomac, avide des plus sales et des plus féroces jouissances animales, pour la satisfaction desquelles il était prêt à assassiner n'importe qui. Je n'exagère rien, car j'ai reconnu en A—f un des spécimens les plus complets de l'animalité qui n'est contenu par aucun principe, par aucune règle. Combien son sourire éternellement moqueur me dégoûtait! C'était un monstre, un Quasimodo moral. Et il était intelligent, rusé, joli, quelque peu instruit, avec certaines capacités. Non! l'incendie, la peste, la famine, n'importe quel fléau est préférable à la présence d'un tel homme dans la société. J'ai déjà dit que dans la maison de force, l'espionnage et les dénonciations florissaient, comme le produit naturel de l'avilissement, sans que les détenus s'en formalisassent le moins du monde; au contraire, ils étaient en relations amicales avec A— f; on était plus affable pour lui que pour nous. Les bonnes dispositions de notre ivrogne de major à son égard lui donnaient une certaine importance et même une certaine valeur aux yeux des forçats. Plus tard cette lâche créature s'enfuit avec un autre forçat et un soldat d'escorte, mais je raconterai cette évasion en temps et lieu.—Tout d'abord il vint rôder autour de moi, pensant que je ne connaissais pas son histoire. Je le répète, il empoisonna les premiers temps de ma réclusion, à me rendre vraiment désespéré. J'étais effrayé de l'ignoble milieu de bassesse et de lâcheté dans lequel on m'avait jeté. Je supposais que tout était aussi vil et aussi lâche, mais je me trompais quand je jugeais tout le monde semblable à A—f.
Ces trois premières journées, je ne fis que rôder dans la maison de force, quand je ne restais pas étendu sur mon lit de camp. Je confiai à un détenu dont j'étais sûr la toile qui m'avait été délivrée par l'administration, afin qu'il m'en fit quelques chemises. Toujours sur le conseil d'Akim Akimytch, je me procurai un matelas pliant. Il était en feutre, couvert de toile, aussi mince qu'une galette et fort dur pour qui n'y était pas habitué. Akim Akimytch s'engagea à me procurer tous les objets de première nécessité et me fit de ses propres mains une couverture avec des morceaux de vieux drap de l'État, choisis et découpés dans les pantalons et dans les vestes hors d'usage que j'avais achetés à différents détenus. Les effets de l'État, quand ils ont été portés le temps réglementaire, deviennent la propriété des détenus. Ceux-ci les vendent aussitôt, car, si usée que soit une pièce d'habillement, elle a toujours une certaine valeur. Tout cela m'étonnait beaucoup, surtout au début, lors de mes premiers frottements avec ce monde-là. Je devins aussi peuple que mes compagnons, aussi forçat qu'eux. Leurs habitudes, leurs idées, leurs coutumes déteignirent sur moi et devinrent miennes par le dehors, sans pénétrer toutefois dans mon for intérieur. J'étais étonné et confus, comme si je n'eusse jamais entendu parler de tout cela ni soupçonné rien de pareil, et pourtant je savais à quoi m'en tenir, du moins par ce qui m'avait été dit. Mais la réalité produisit une toute autre impression que les ouï-dire. Pouvais-je supposer que des chiffons délabrés eussent encore une valeur? et pourtant ma couverture était cousue tout entière de guenilles! Il était difficile de qualifier le drap employé pour les habits des détenus: il ressemblait au drap gris épais, fabriqué pour les soldats, mais aussitôt qu'il avait été quelque peu porté, il montrait la corde et se déchirait abominablement. Un uniforme devait suffire pour une année entière, mais il ne durait jamais ce temps-là. Le détenu travaille, porte de lourds fardeaux, le drap s'use et se troue vite à ce métier-là. Les touloupes devaient être conservées trois ans; pendant tout ce temps elles servaient de vêtements, de couvertures et de coussins, mais elles étaient solides; à la fin de la troisième année, il n'était pourtant pas rare de les voir raccommodées avec de la toile ordinaire. Bien qu'elles fussent fort usées, on trouvait néanmoins moyen de les vendre à raison de quarante kopeks la pièce. Les mieux conservées allaient même au prix de soixante kopeks, ce qui était une grosse somme dans la maison de force.
L'argent,—je l'ai déjà dit,—a un pouvoir souverain dans la vie du bagne. On peut assurer qu'un détenu qui a quelques ressources souffre dix fois moins que celui qui n'a rien.—«Du moment que l'État subvient à tous les besoins du forçat, pourquoi aurait-il de l'argent?» Ainsi raisonnaient nos chefs. Néanmoins, je le répète, si les détenus avaient été privés de la faculté de posséder quelque chose en propre, ils auraient perdu la raison, ou seraient morts comme des mouches, ils auraient commis des crimes inouïs,—les uns par ennui, par chagrin,—les autres pour être plus vite punis et par suite «changer leur sort», comme ils disaient. Si le forçat qui a gagné quelques kopeks à la sueur sanglante de son corps, qui s'est engagé dans des entreprises périlleuses pour les acquérir, dépense cet argent à tort et à travers, avec une stupidité enfantine, cela ne signifie pas le moins du monde qu'il n'en sache pas le prix, comme on pourrait le croire au premier abord. Le forçat est avide d'argent; il l'est à en perdre le jugement; mais s'il le jette par la fenêtre, c'est pour se procurer ce qu'il préfère à l'argent. Et que met-il au-dessus de l'argent? La liberté, ou du moins un semblant, un rêve de liberté! Les forçats sont tous de grands rêvasseurs. J'en parlerai plus loin, avec plus de détails, mais pour le moment je me bornerai à dire que j'ai vu des condamnés à vingt ans de travaux forcés me dire d'un air tranquille: «—Quand je finirai mon temps, si Dieu le veut, alors…» Le nom même de forçat indique un homme privé de son libre arbitre;—or, quand cet homme dépense son argent, il agit à sa guise. Malgré les stigmates et les fers, malgré la palissade d'enceinte qui cache le monde libre à ses yeux et l'enferme dans une cage comme une bête féroce, il peut se procurer de l'eau-de-vie, une fille de joie, et même quelquefois (pas toujours) corrompre ses surveillants immédiats, les invalides, voire les sous-officiers, qui fermeront les yeux sur les infractions à la discipline; il pourra même,—ce qu'il adore,—fanfaronner devant eux, c'est-à-dire montrer à ses camarades et se persuader à lui-même, pour un temps, qu'il jouit de plus de liberté qu'il n'en a en réalité; le pauvre diable veut, en un mot, se convaincre de ce qu'il sait être impossible: c'est la raison pour laquelle les détenus aiment à se vanter, à exagérer comiquement et naïvement leur pauvre personnalité, fut-elle même imaginaire. Enfin, ils risquent quelque chose dans ces bombances, par conséquent c'est un semblant de vie et de liberté, du seul bien qu'ils désirent. Un millionnaire auquel on mettrait la corde au cou ne donnerait-il pas tous ses millions pour une gorgée d'air?
Un détenu a vécu tranquillement pendant plusieurs années consécutives, sa conduite a été si exemplaire qu'on l'a même fait dizainier; tout à coup, au grand étonnement de ses chefs, cet homme se mutine, fait le diable à quatre, et ne recule pas devant un crime capital, tel qu'un assassinat, un viol, etc. On s'en étonne. La cause de cette explosion inattendue, chez un homme dont on n'attendait rien de pareil, c'est la manifestation angoissée, convulsive, de la personnalité, une mélancolie instinctive, un désir d'affirmer son moi avili, sentiments qui obscurcissent le jugement. C'est comme un accès d'épilepsie, un spasme: l'homme enterré vivant et qui se réveille tout à coup doit frapper aussi désespérément le couvercle de son cercueil; il tâche de le repousser, de le soulever, bien que son raisonnement le convainque de l'inutilité de tous ses efforts, mais le raisonnement n'a rien à voir dans ces convulsions. Il ne faut pas oublier que presque toute manifestation volontaire de la personnalité des forçats est considérée comme on crime; aussi, que cette manifestation soit importante ou insignifiante, cela leur est parfaitement indifférent. Débauche pour débauche, risque pour risque, mieux vaut aller jusqu'au bout, voire jusqu'au meurtre. Il n'y a que le premier pas qui coûte; peu à peu l'homme s'affole, s'enivre, on ne le contient plus. C'est pourquoi il vaudrait mieux ne pas le pousser à de pareilles extrémités. Tout le monde serait plus tranquille.
Oui! mais comment y arriver?
VI—LE PREMIER MOIS (Suite).
Lors de mon entrée à la maison de force, je possédais une petite somme d'argent, mais je n'en portais que peu sur moi, de peur qu'on ne me le confisquât. J'avais collé quelques assignats dans la reliure de mon évangile (seul livre autorisé au bagne). Cet évangile m'avait été donné à Tobolsk par des personnes exilées depuis plusieurs dizaines d'années et qui s'étaient habituées à voir un frère dans chaque «malheureux». Il y a en Sibérie des gens qui consacrent leur vie à secourir fraternellement les «malheureux»; ils ont pour eux la même sympathie qu'ils auraient pour leurs enfants; leur compassion est sainte et tout à fait désintéressée. Je ne puis m'empêcher de raconter en quelques mots une rencontre que je fis alors.
Dans la ville où se trouvait notre prison demeurait une veuve, Nastasia Ivanovna. Naturellement, personne de nous n'était en relations directes avec cette femme. Elle s'était donné comme but de son existence de venir en aide à tous les exilés, mais surtout à nous autres forçats. Y avait-il eu dans sa famille un malheur? une des personnes qui lui étaient chères avait-elle subi un châtiment semblable au nôtre? je l'ignore; toujours est-il qu'elle faisait pour nous tout ce qu'elle pouvait. Elle pouvait très-peu, car elle était elle-même fort pauvre.
Mais nous qui étions enfermés dans la maison de force, nous sentions que nous avions au dehors une amie dévouée. Elle nous communiquait souvent des nouvelles dont nous avions grand besoin (nous en étions fort pauvres); quand je quittai le bagne et partis pour une autre ville, j'eus l'occasion d'aller chez elle et de faire sa connaissance. Elle demeurait quelque part dans le faubourg, chez l'un de ses proches parents.
Nastasia lvanovna n'était ni vieille ni jeune, ni jolie ni laide; il était difficile, impossible même de savoir si elle était intelligente et bien élevée. Seulement dans chacune de ses actions on remarquait une bonté infinie, un désir irrésistible de complaire, de soulager, de faire quelque chose d'agréable. On lisait ces sentiments dans son bon et doux regard. Je passai une soirée entière chez elle avec d'autres camarades de chaîne. Elle nous regardait en face, riait quand nous riions, consentait immédiatement à tout; quoi que nous disions, elle se hâtait d'être de notre avis, et se donnait beaucoup de mouvement pour nous régaler de son mieux.
Elle nous servit du thé et quelques friandises; si elle avait été riche, elle ne s'en fût réjouie, on le devinait, que parce qu'elle eût pu mieux nous agréer et soulager nos camarades, détenus dans la maison de force.
Quand nous prîmes congé d'elle, elle fit cadeau d'un porte-cigare de carton à chacun, en guise de souvenir; elle les avait confectionnés elle-même,—Dieu sait comme,—avec du papier de couleur, de ce papier dont on relie les manuels d'arithmétique pour les écoles. Tout autour, ces porte-cigares étaient ornés d'une mince bordure de papier doré, qu'elle avait peut-être acheté dans une boutique, et qui devait les rendre plus jolis.
—Comme vous fumez, ces porte-cigares vous conviendront peut-être, nous dit-elle en s'excusant timidement de son cadeau.
Il existe des gens qui disent (j'ai lu et entendu cela) qu'un très-grand amour du prochain n'est en même temps qu'un très-grand égoïsme. Quel égoïsme pouvait-il y avoir là? je ne le comprendrai jamais.
Bien que je n'eusse pas beaucoup d'argent quand j'entrai au bagne, je ne pouvais cependant m'irriter sérieusement contre ceux des forçats qui, dès mon arrivée, venaient très-tranquillement, après m'avoir trompé une première fois, m'emprunter une seconde, une troisième et même plus souvent. Mais je l'avoue franchement, ce qui me fâchait fort, c'est que tous ces gens-là, avec leurs ruses naïves, devaient me prendre pour un niais et se moquer de moi, justement parce que je leur prêtais de l'argent pour la cinquième fois. Il devait leur sembler que j'étais dupe de leurs ruses et de leurs tromperies; si au contraire je leur avais refusé et que je les eusse renvoyés, je suis certain qu'ils auraient eu beaucoup plus de respect pour moi; mais, bien qu'il m'arrivât de me fâcher très-fort, je ne savais pas leur refuser.
J'étais quelque peu soucieux pendant les premiers jours de savoir sur quel pied je me mettrais dans la maison de force et quelle règle de conduite je tiendrais avec mes camarades. Je sentais et je comprenais parfaitement que ce milieu était tout à fait nouveau pour moi, que j'y marchais dans les ténèbres, et qu'il serait impossible de vivre dix ans dans les ténèbres. Je décidai d'agir franchement, selon que ma conscience et mes sentiments me l'ordonneraient. Mais je savais aussi que ce n'était qu'un aphorisme bon en théorie, et que la réalité serait faite d'imprévu.
Aussi, malgré tous les soucis de détail que me causait mon établissement dans notre caserne, soucis dont j'ai déjà parlé, et dans lesquels m'engageait surtout Akim Akimytch, une angoisse terrible m'empoisonnait, me tourmentait de plus en plus, «La maison morte!» me disais-je quand la nuit tombait, en regardant quelquefois du perron de notre caserne les détenus revenus de la corvée, qui se promenaient dans la cour, de la cuisine à la caserne et vice versa. Examinant alors leurs mouvements, leurs physionomies, j'essayais de deviner quels hommes c'étaient et quel pouvait être leur caractère. Ils rôdaient devant moi le front plissé ou très-gais,—ces deux aspects se rencontrent et peuvent même caractériser le bagne,—s'injuriaient ou causaient tout simplement, ou bien encore vaguaient solitaires, plongés en apparence dans leurs réflexions; les uns avec un air épuisé et apathique; d'autres avec le sentiment d'une supériorité outrecuidante (eh quoi, même ici!), le bonnet sur l'oreille, la touloupe jetée sur l'épaule, promenant leur regard hardi et rusé, leur persiflage impudemment railleur.—«Voilà mon milieu, mon monde actuel, pensais-je, le monde avec lequel je ne veux pas, mais avec lequel je dois vivre…»
Je tentai de questionner Akim Akimytch, avec lequel j'aimais prendre le thé afin de n'être pas seul, et de l'interroger au sujet des différents forçats. Entre parenthèses, je dirai que le thé, au commencement de ma réclusion, fit presque ma seule nourriture. Akim Akimytch ne me refusait jamais de le prendre en ma compagnie et allumait lui-même notre piteux samovar de fer-blanc, fait à la maison de force et que M… m'avait loué.
Akim Akimytch buvait d'ordinaire un verre de thé (il avait des verres) posément, en silence, me remerciait quand il avait fini et se mettait aussitôt à la confection de ma couverture. Mais il ne put me dire ce que je désirais savoir et ne comprit même pas l'intérêt que j'avais à connaître le caractère des gens qui nous entouraient; il m'écouta avec un sourire rusé que j'ai encore devant les yeux. Non! pensais-je, je dois moi-même tout éprouver et non interroger les autres.
Le quatrième jour, les forçats s'alignèrent de grand matin sur deux rangs, dans la cour devant le corps de garde, près des portes de la prison. Devant et derrière eux, des soldats, le fusil chargé et la baïonnette au canon.
Le soldat a le droit de tirer sur le forçat, si celui-ci essaye de s'enfuir, mais en revanche, il répond de son coup de fusil, s'il ne l'a pas fait en cas de nécessité absolue; il en est de même pour les révoltes de prisonniers; mais qui penserait à s'enfuir ostensiblement?
Un officier du génie arriva accompagné du conducteur ainsi que des sous-officiers de bataillons, d'ingénieurs et de soldats préposés aux travaux. On fit l'appel; les forçats qui se rendaient aux ateliers de tailleurs partirent les premiers; ceux-là travaillaient dans la maison de force qu'ils habillaient tout entière. Puis les autres déportés se rendirent dans les ateliers, jusqu'à ce qu'enfin arriva le tour des détenus désignés pour la corvée. J'étais de ce nombre,—nous étions vingt.—Derrière la forteresse, sur la rivière gelée, se trouvaient deux barques appartenant à l'État, qui ne valaient pas le diable et qu'il fallait démonter, afin de ne pas laisser perdre le bois sans profit. À vrai dire, il ne valait pas grand'chose, car dans la ville le bois de chauffage était à un prix insignifiant. Tout le pays est couvert de forêts.
On nous donnait ce travail afin de ne pas nous laisser les bras croisés. On le savait parfaitement, aussi se mettait-on toujours à l'ouvrage avec mollesse et apathie; c'était tout juste le contraire quand le travail avait son prix, sa raison d'être, et quand on pouvait demander une tâche déterminée. Les travailleurs s'animaient alors, et bien qu'ils ne dussent tirer aucun profit de leur besogne, j'ai vu des détenus s'exténuer afin d'avoir plus vite fini; leur amour-propre entrait en jeu.