—Mais toi, dit FRA FILIPPO, Sandro, que penses-tu toi-même?
—Mon maître, dit SANDRO BOTTICELLI en souriant toujours, je ne veux point avoir d'avis et j'écoute parler les autres. Voici Andrea Orgagna qui vous instruira mieux que moi; je suis fort illettré, ainsi que le déclara le vicaire de ma paroisse, lorsqu'il me reprocha d'avoir gravé des estampes pour l'Enfer de Dante, puisque mon ignorance ne me permettait point de comprendre ses vers. C'est ce que le vicaire n'eût pas osé dire au grand Orgagna qui a devisé les mêmes scènes que peignit son frère au Campo Santo; je le laisserai donc parler pour moi; il est plus ancien et plus digne.
ORGAGNA prit alors la parole; il avait la barbe rase; un grand chaperon lui entourait la tête, et son visage était arrondi et plat.
—Je ne connais point l'amour, dit-il abruptement; je n'ai été amoureux que d'une femme, et j'ai peint son triomphe. C'est la Mort. Elle est enrobée de noir, et elle vole dans l'air, tenant une faux, et elle épouvante les rois. Il y en a trois, couchés dans trois sarcophages dorés, et ils pourrissent: et trois rois à cheval les contemplent. Les chevaux eux-mêmes s'effarent et l'un des rois vivants se bouche le nez. Cependant de l'autre côté d'une haute montagne, au milieu d'une prairie, sous l'ombre des orangers, de joyeuses jeunes filles sont assises, et des chevaliers leur font l'amour. Le plus beau est coiffé d'un chaperon azuré et un faucon est perché sur son poing. Monarques et amoureux, ils sont tous soumis à la triomphatrice; car la mort est plus forte que la puissance et que l'amour.
—Et le temps est plus fort que l'art qui s'inspire de la mort, dit DONATELLO; car je t'instruirai, Orgagna, sur le sort de la fresque du Campo Santo, dont tu sembles si fier. Elle est entièrement détruite, et nous ne la connaissons que par de mauvaises copies et le récit des écrivains. Au lieu que l'art de Fra Filippo et de Sandro Botticelli, qui se laissèrent guider par des femmes amoureuses, n'a pas péri. Ainsi tu avais raison de peindre le triomphe de la Mort; car la Mort a triomphé de ton œuvre.
Orgagna, triste, détourna la tête, enfonça son chaperon sur son visage, et garda le silence.
Mais CIMABUE s'avança vers lui et lui toucha l'épaule.
—Ne t'afflige pas, Andrea, dit-il, car le peuple admire encore ta composition de l'Enfer, sur la muraille de l'église de Santa-Croce; et si elle n'arrive pas jusqu'aux âges futurs, du moins la mémoire en sera éternelle. Car tu y as flagellé les méchants, à l'exemple de notre Maître dans sa Comédie. Et par là tu t'es soumis à la règle de celle qui le mena dans son douloureux voyage; et tu vois que l'amour, malgré toi, a triomphé de toi, et que Béatrice, par le moyen de Dante, t'a inspiré ton art.
CECCO ANGIOLIERI murmura:
—C'est sans doute de l'art que d'avoir placé ses amis au milieu des élus, tels que le médecin Messer Dino del Garbo, avec son chaperon rouge doublé de petit-gris, ou d'avoir envoyé ses ennemis chez les damnés ainsi que Guardi, sergent de la commune de Florence, qu'un diable traîne à son crochet, coiffé de son bonnet blanc à trois lys rouges. Peut-être que la divine Béatrice a ordonné tout cela; pour moi, même Becchina ne m'eût point fait loger en enfer comme magicien le grand savant Cecco d'Ascoli, que les cruels Florentins eurent l'audace de brûler. Mais patience et écoutons. Voici l'Oiseau qui va gazouiller.
Et en effet, PAOLO DI DONO, que les Florentins nommèrent UCCELLO, élevait timidement la voix. Il était très vieux et ses yeux paraissaient troubles.
—Je m'étonne, dit-il, d'entendre de grands peintres disserter sur l'art en cette façon. Pour ce qui est des poètes, ils ne considèrent point de même que nous la nature et les hommes, et je ne puis comprendre exactement ce qu'ils pensent. Sans doute, Orgagna se trompe, lorsqu'il méprise tout ce qui vit, en nous proposant la Mort pour divinité de la peinture; mais il n'est pas juste non plus de prétendre que la femme règne sur notre art, même si elle n'est, comme certains l'ont fait entendre, que l'intermédiaire de l'Amour. La peinture est la science d'assembler des lignes et de placer des couleurs selon les lois de la perspective. Il faut étudier Euclide. Il faut écouter Giovanni Manetti, qui connaît les mathématiques. Il faut examiner attentivement les inventions d'architecture de Filippo Brunelleschi. J'ai peint sur un tableau oblong les portraits des cinq hommes qui, après Dieu, ont recréé l'univers. Et d'abord j'ai placé l'image de Giotto, qui a inventé la peinture telle que nous la connaissons; puis vient Filippo di Ser Brunellesco, pour l'architecture; le troisième est Donatello, pour la sculpture; le quatrième, c'est moi, Paolo, pour la perspective et les animaux; le cinquième est Giovanni Manetti, pour les mathématiques. Il n'existe rien en dehors de cela. Ce tableau résume tous les aspects du monde. Car la seule réalité consiste dans les lignes et dans la mesure des lignes, et les objets représentés n'ont point d'importance. Et moi, Paolo Uccello, j'ai passé de longs jours à dessiner des chaperons à plis, carrés ou coniques, ou ronds ou cubiques, des mazocchi dont certains se sont moqués. En quoi ils se trompent: car il y a plus d'avantage pour l'art de la peinture à faire voir les différents aspects de cent mazocchi qu'à creuser au hasard le sourire d'une Florentine. Ainsi m'aide Dieu, donnez-moi trois beaux mazocchi, dont j'ignore les plis, et je vous abandonne les femmes pour vous inspirer.
Alors SANDRO BOTTICELLI lui dit, railleusement:
—Te souviens-tu, l'Oiseau, de ta dernière peinture, qui devait être un chef-d'œuvre et que tu avais entourée d'un enclos de planches? Un jour, Donato te rencontra et le demanda:
«L'Oiseau, quelle est donc cette œuvre que tu enfermes si soigneusement?» Et tu lui répondis: «Tu la verras un jour.» Et lorsque tu l'eus terminée, il se trouva que Donatello achetait des fruits au Vieux Marché dans le moment que tu la découvrais; et il considéra ton tableau et te dit: «O Paolo, tu découvres ton œuvre à l'instant même où tu devrais la cacher aux yeux de tous!» Et Donatello ne se trompait nullement, l'Oiseau, car il n'y avait dans ta peinture que des lignes. Tu n'en fis point d'autres après celle-là. J'aimerais mieux pour ma part avoir dessiné le sourire d'une fille.
Mais Donato, s'approchant de Paolo, l'embrassa en lui assurant qu'il avait peint bien d'autres tableaux dont la renommée serait immortelle.
Et voici que la nuit se faisait plus claire. Et DANTE parla de nouveau à Jan van Scorel, et il lui dit:
—Juge-nous.
Et JAN VAN SCOREL répondit:
—J'ai été conduit par l'amour, et je le suivrai partout où il me mène. Je suis né au bord d'une mer grise, dans un village des dunes, et j'ai travaillé à Amsterdam chez mon maître Jacob Kornelisz. Il avait une fillette de douze ans, modeste et blanche. Je l'aime, et je suis parti au loin afin de gagner de l'argent pour l'épouser. Et j'ai vu Spire et Strasbourg et Bâle, et à Nuremberg j'ai visité Albert Dürer, et j'ai traversé la Styrie et la Carinthie. Or, il y avait dans cette contrée un grand baron qui s'est épris de ma peinture. Il a une fille, ardente et belle. Il m'a offert de l'épouser. Mais j'avais au cœur l'image de la fillette de mon pays, si douce, si pure. J'ai refusé la tentatrice. Et je suis allé à Venise, où un père des béguines m'a emmené à Jérusalem, pour voir le Saint-Sépulcre. Là j'ai connu la religion. Puis je suis revenu par Rhodes et Malte jusqu'à Venise. Et de là je suis arrivé à Rome, où le pape me tient en faveur. Et je souffre, car mon amour est attiré vers ma tendre fillette; mais mon désir va vers la tentatrice de Carinthie. Et je ne puis peindre la Vierge sans la faire à la ressemblance de ma petite fiancée; et je ne puis imaginer Ève et Madeleine qu'à la ressemblance de celle dont les yeux solliciteurs m'invitèrent à rompre mon serment. Telle est mon histoire: mais, ô Maître, je tends la main à mon amour.
Et DANTE lui dit:
—Tu nous a donc jugés, car tu n'as point abandonné ta conductrice. Et elle te mènera plus haut que tu ne penses, ainsi que la mienne m'a menée. O Jan van Scorel, tu seras malheureux et déçu! Celle que tu aimes est mariée à un marchand d'or; et tu ne retrouveras point la tentatrice. Alors tu entreras en religion, et tu proclameras ton art par elle et en elle. Car la religion est le terme de l'amour, soit que la conductrice nous tienne par la main pour gravir l'escalier sacré, soit qu'elle nous abandonne devant la première marche.
Et DANTE, levant les yeux au ciel, aperçut une constellation limpide comme de l'eau tremblante:
—Béatrice nous appelle, dit-il, et nous devons retourner. Souviens-toi de la parole divine: «Cherche, et tu trouveras.»
La prairie secrète disparut avec ses formes dans la nuit blanche. Et le peintre Jan van Scorel reconnut qu'il était sur l'ancienne route latine; et, les yeux baissés, il rentra dans Rome.
XIII
L'ANARCHIE
Dialogue entre
PHÉDON
CÉBÈS
CÉBÈS.—Phédon, étais-tu toi-même auprès de Démochole, le jour où il fut mené de la prison au supplice, ou tiens-tu le récit de quelqu'un?
PHÉDON.—Je n'y étais point, Cébès, car les magistrats avaient interdit aux disciples de Démochole de se rendre auprès de lui, et des gardes se tenaient sur les routes afin de nous éloigner de la cité. Mais Xanthos, qui était chargé de la surveillance de la prison, et qui d'ailleurs est un homme doux et juste, m'a raconté très exactement ce qui se passa.
CÉBÈS.—Que dit Démochole avant de mourir, et de quelle manière mourut-il? Je l'apprendrais avec plaisir.
PHÉDON.—Il me sera facile de te satisfaire, car je me souviens des paroles mêmes de Xanthos. Voici donc ce qu'il m'a rapporté. Avant le point du jour, me dit-il (car la coutume est que les condamnés meurent au soleil levant), j'entrai dans la prison et je m'avançai vers le lit de Démochole, qui s'était voilé la tête pour dormir. Je lui frappai doucement sur l'épaule. «Tu sais, lui dis-je, ce que je viens t'annoncer. Adieu; tâche de supporter avec courage ce qui est inévitable.» Démochole, me regardant, répondit: «Il serait malheureux, mon ami, que le courage m'abandonnât dans une pareille circonstance. Mais n'aie point de craintes: je ferai ce que tu dis.» En même temps, il s'assit sur son lit, et pliant la jambe d'où on venait d'ôter l'entrave: «Quelle chose étrange», dit-il...
CÉBÈS.—Mais, mon cher, ne te trompes-tu pas, et n'est-ce point la mort de Socrate que tu nous racontes une seconde fois?
PHÉDON.—Nullement, ô Cébès, bien qu'en effet il est possible que tu trouves dans mon récit quelque ressemblance. Mais laisse-moi achever; ensuite, si tu veux, nous examinerons ensemble par où différa le langage de Démochole. Ainsi premièrement Démochole ne fit point, à propos de sa jambe, un discours sur le plaisir et la douleur, mais il remarqua simplement que ses pieds étaient gonflés, et qu'il ne pourrait mettre ses chaussures pour marcher jusqu'au lieu du supplice.
Ensuite, continua Xanthos, Démochole se leva et prit ses vêtements en souriant, sans permettre qu'on l'aidât. «Je me ferai beau parmi les beaux, dit-il, pour ce jour de fête.» On lui apporta une coupe d'eau fraîche. Il la but d'un trait; se tourna vers ceux qui étaient là et demanda: «Y a-t-il quelqu'un parmi vous qui veuille causer et discuter avec moi? Par le nom de la Divinité, jamais je ne me suis senti mieux disposé aux entretiens philosophiques!» Mais ses disciples n'étaient point près de lui et personne ne put répondre. Le serviteur des Magistrats, qui était un Scythe nommé Teippeleros, s'approcha alors pour lui attacher les mains. Démochole, le voyant: «Fort bien, mon ami, lui dit-il; mais que faut-il que je fasse? Car c'est à toi de m'instruire. On voit, en effet, que tu es habile dans ton art.» Le serviteur garda le silence. «Voyez, dit Démochole, quelle honnêteté dans cet homme: il a conscience de la laideur de sa fonction!» Puis il ajouta: «Si j'étais parmi les sages, il me serait facile de parler du progrès et de la civilisation. Mais je n'ai d'autre science que d'aimer les hommes et j'ignore pourquoi ils respectent la Divinité plutôt qu'eux-mêmes.» Tandis qu'on le menait au supplice, il chanta des imprécations contre les riches et la Divinité afin qu'on les précipitât dans le Tartare. Les aides s'emparèrent de lui et le couchèrent. Il releva la tête et (ce furent ses dernières paroles) il souhaita à haute voix le salut de la République.
CÉBÈS.—Ainsi, mon cher Phédon, il est impossible de conjecturer quelles furent les occupations et les pensées de Démochole depuis qu'il entra dans sa prison? Car, pour Socrate, nous avons pu le voir tous les jours, tandis qu'on attendait le retour du vaisseau que les Athéniens avaient envoyé à Délos.
PHÉDON.—Mais, Cébès, Démochole a laissé des traités de philosophie qu'il s'amusa à composer dans la solitude, où il parle de la vie et de l'association des citoyens, du travail et de l'amour. Entre autres, il a écrit un très beau mythe, dans lequel il imagine que les hommes, parvenus à l'existence parfaite, renverseront les haies, les murailles et les bornes, mettront les femmes en commun, cesseront de travailler, et mangeront à leur fantaisie tous les jours du fromage de montagne, dû poisson salé, des pâtes bouillies à l'huile, des fruits mûrs et des herbes confites dans le vinaigre. Telle est la vie que Démochole se proposait de nous faire mener sur la terre.
CÉBÈS.—Et, par Héraklès, ne te souviens-tu pas que Socrate, le dernier jour de sa vie, nous parla du monde supérieur, où les montagnes sont couleur d'or, et les rochers de jaspe et d'émeraude; en quoi il ne paraît nullement avoir entendu autre chose que Démochole. Car les poètes comiques Téléclide et Phérécrate ont aussi décrit cet âge heureux où les arbres portent des saucisses et des boudins, où les fleuves roulent des quartiers de viande chaude parmi la sauce, où les poissons, de leur propre mouvement, viennent se griller, et répondent, quand on les appelle: «Attends encore, je ne suis cuit que d'un côté!»
PHÉDON.—Tu pourrais dire aussi bien que Socrate, comme Démochole, n'ayant jamais écrit, s'amusa dans sa prison à mettre en vers moraux les fables d'Ésope; et qu'il désira de même discuter sur la philosophie avant sa mort; et qu'on l'accusa aussi d'avoir insulté les dieux; et qu'il causa doucement avec le serviteur des Onze, en l'interrogeant sur le poison, comme fit Démochole pour le Scythe. Mais, mon cher Cébès, Socrate avait un esprit subtil et il raillait doucement, s'étant comparé à un entremetteur qui réunit, par de belles paroles, les gens faits pour s'aimer. Et il est vrai qu'il dédaigna les recherches divines et les mythes sur Borée, La Gorgone et Typhon, estimant qu'il n'avait point encore assez étudié la maxime du temple de Delphes et ne sachant s'il n'était point lui-même un monstre plus compliqué que ce Typhon des mythologues. Nous savons qu'il chercha aussi le bonheur des hommes, quoiqu'il préférât le placer dans une autre vie, et qu'il discutait volontiers avec les gens du commun pour les amener à connaître la vérité. Cependant, ô Cébès, son ironie était cachée; il ne disait point directement les choses, comme Démochole, et son amour n'était ni violent, ni désordonné, en sorte qu'il n'eut pas détruit les cités pour parvenir à la vie idéale, mais qu'il se contentait d'instruire et de persuader les jeunes gens.
CÉBÈS.—Il me semble, Phédon, que tu mets un peu de hâte dans ta distinction; car je me souviens d'avoir entendu Socrate essayer de démontrer à Callias que la richesse était une chose pernicieuse; et il marchait lui-même pieds nus, buvant comme chacun l'ordonnait; et il répondit directement aux juges qu'il se condamnait à être nourri aux frais de la cité. Et, par Héraklès, n'est-il pas clair que le souhait pour le salut de la République est en tout semblable au sacrifice du coq à Esculape? Car Socrate ne respectait point ce demi-dieu d'Athènes, non plus que Démochole la République. Mais ils moururent tous deux, affectant de révérer ce qui les avait fait condamner par le mépris qu'ils en avaient, et ce quiles guérissait du pire des maux, la vie.
PHÉDON.—Si je jurais que je ne te crois point Cébès, il me faudrait dire, avec Euripide, que la bouche a juré, non le cœur. Toutefois, avant de rien décider, nous ferons sagement de demander à Platon...
II
.... L'esclave nous accompagna jusqu'au port de l'île des Bons Tyrans, où quelques oliviers agitent leurs feuilles grises et luisantes. Il nous souhaita un heureux voyage et retourna vers ses maîtres. Nous vîmes encore un peu de temps sa tête qui semblait avancer seule dans le chemin creux, entre les dunes, parmi les roseaux. Puis nous nous embarquâmes; et toute la journée suivante le navire fut enveloppé dans la brume. Pendant la nuit, le ciel s'éclaircit et le pilote nous guida à la lueur des étoiles pâles. Ainsi nous, naviguâmes douze jours, et, le treizième, nous aperçûmes une ligne brune à l'horizon et de minces colonnes fumeuses qui montaient isolément dans l'air. Le pilote nous dit que c'était l'île des Éleuthéromanes, et nous eûmes le désir de la visiter. Il voulut nous persuader de ne point y atterrir; mais nous étions lassés de la mer et curieux de ces hommes sauvages. Notre proue fut donc tournée vers l'île nouvelle, où nous arrivâmes deux heures après le lever du soleil.
Le débarquement fut pénible; je ne sais si les Éleuthéromanes s'étaient avertis (car ils ont très peu de rapports les uns avec les autres); mais ils coururent en foule sur le rivage, chacun tenant une longue perche, au moyen desquelles ils s'efforcèrent de nous écarter de la côte, imaginant que nous venions de l'île des Bons-Tyrans qu'ils redoutent extrêmement. A peine eûmes-nous tiré notre bateau sur le sable, qu'ils s'enfuirent de tous les côtés laissant seulement un vieillard, qui agitait une branche d'arbre autour de lui afin de se protéger. Nous essayâmes de lui parler: mais il nous fit signe qu'il n'entendait pas—et, en effets il n'avait pas d'oreilles. Comme nous en témoignions notre surprise, le pilote nous expliqua le genre de vie des Éleuthéromanes ainsi qu'il suit.
On ne sait d'où ils viennent, ni s'ils furent semblables jadis aux autres hommes; mais il y a des traditions parmi eux suivant lesquelles on pense que les premiers Éleuthéromanes furent gouvernés d'abord par des tyrans aristocratiques, et, en second lieu, par des chefs démocratiques choisis par le peuple. Ils eurent aussi un code de lois, des usages et des mœurs, dont il ne subsiste aucune trace actuellement. En effet, ils sont possédés depuis de longues années d'une certaine manie libre qui les porte à vivre chacun à leur guise. Dans ce but, sitôt qu'ils sont parvenus à l'âge de raison, ils se coupent à eux-mêmes les oreilles, et en bouchent l'orifice à l'aide d'une certaine terre d'argile qui acquiert la dureté de l'os des tempes. En effet, les premiers qui s'étaient délivrés des lois et des usages anciens choisirent leurs amis et se réunirent entre eux afin de vivre agréablement. Ils se dispersèrent ainsi par cinq ou par dix. Mais au bout de peu de temps certains de ces groupes en méprisèrent d'autres, comme il arrive dans les sociétés, et les raillèrent par des chansons ou des discours. Ils se décidèrent alors, pour détruire celte hiérarchie nouvelle, à la mutilation volontaire qu'ils pratiquent. Ils s'y résolurent aussi par d'autres raisons; car ils avaient remarqué combien la persuasion d'un homme par un autre homme peut être funeste. Ainsi nul ne parvient ni à les convaincre, ni à leur donner un ordre, ni à prendre aucune puissance sur leur volonté. Quelques-uns d'entre eux, qui avaient la cervelle faible, et qu'on pouvait contraindre à de certaines décisions au moyen de gestes ou de regards, se couvrent les yeux avec des valves de coquillage, ce qui a amené, chez les enfants de plusieurs familles où cet usage s'était perpétué, la perte complète des organes de la vue.
A partir du moment où ils eurent conçu un tel mode d'existence, l'éleuthéromanie se tourna en monomanie: car ils vivent par unités. Leur nourriture est de racines qu'ils vont arracher et dont ils rejettent aussitôt la graine en terre, ne connaissant ni temps de semailles ni époque de moissons. Us boivent à un étang où ils peuvent plonger la bouche en se couchant sur la rive. Personne ne tourne pour eux de poterie, et ils ont très peu d'outils. Chacun entretient son propre feu dans un petit creux du sol, et le couvre à demi avec une pierre plate. D'ordinaire ils vont nus; l'hiver même est assez doux dans leur île. Rien ne les étonne plus que l'ordre, la suite et la discipline. Ils permettent les vols, les assauts de jeunes filles et les meurtres, et ils ne reconnaissent aucune solidarité. Ceux d'entre eux qui sont gais tournent parfois leur derrière vers le ciel et jettent leurs excréments à la figure des autres hommes: puis ils se frappent légèrement le ventre. En effet, ils méprisent l'autorité divine, et ils se rappellent continuellement entre eux qu'un homme n'a droit sur aucun autre homme, la mesure commune de toutes choses étant l'individu.
Voici maintenant comment les Ëleuthéromanes s'y prennent pour qu'il ne s'élève dans leur île aucun tyran. Chacun a transmis aux jeunes depuis l'origine une certaine quantité d'une substance qui leur sert à se défendre. Cette substance fut autrefois composée par celui qui les délivra de la tyrannie des élus du peuple, et elle fut équitablement partagée entre tous les Éleuthéromanes. Elle a l'aspect de l'argile et sa couleur est entre le jaune et le blanc. Aussitôt qu'on en approche un tison enflammé, elle se précipite avec un bruit effroyable, renverse les arbres, crevasse la terre et la fait trembler. Aucun homme ne peut résister au pouvoir de cette substance; chaque Éleuthéromane y est soumis également et en possède une quantité égale; en sorte qu'ils ne vivent pas en état de guerre. Ils ont donné à cette matière le nom de «Puissance» ou d'«Énergie», que nous appelons dynamis.
Après que le pilote eut terminé son discours, nous nous dirigeâmes vers l'intérieur du pays, où nous vîmes plusieurs jeunes Éleuthéromanes qui faisaient chauffer séparément de l'eau sur leurs feux dans de grandes coquilles non façonnées. Ils consentirent à répondre au pilote, car tous les Éleuthéromanes ont conservé l'usage de la bouche, de la langue et de la parole pour chanter des hymnes à la Liberté. Parmi ceux-là on nous en montra qui s'efforçaient de changer leurs décisions d'un instant à l'autre, afin de ne dépendre même pas d'eux-mêmes; d'autres versaient de l'eau sur la partie convexe des coquilles, ou marchaient sur les mains, ou délayaient la poudre de racines avec du feu, ou enfonçaient leur nourriture dans l'extrémité inférieure de leur intestin côlon, ou tentaient d'uriner derrière eux, ou mangeaient leurs excréments bouillis, afin de modifier continuellement les habitudes de leur corps ou les instincts et de ne pas se soumettre à la nature.
L'un d'eux était le fils du vieillard que nous avions aperçu le long de la côte. Quand nous lui fîmes signifier par le pilote que ses traits ressemblaient à ceux de son père, il entra en fureur et voulut se jeter sur nous. Les autres Éleuthéromanes limitèrent et chantèrent à pleine voix l'hymme de la Liberté. Soit parce qu'ils sont privés d'oreilles, soit pour manifester leur haine de l'harmonie universelle, ils commencèrent l'un çà, l'autre là, le premier au milieu, l'autre à la fin, le troisième à rebours, si bien que nous manquâmes avoir l'ouïe rompue.
Nous nous enfuîmes au plus tôt vers notre bateau, et nous le lançâmes à la mer; car il nous semblait que les Éleuthéromanes allaient déterrer leur «puissance» jaune et nous anéantir. Le pilote reprit le gouvernail et nous exposa notre imprudence. Les Éleuthéromanes craignent par-dessus tout de ressembler à quelque autre homme, sachant bien que c'est une manière de contrainte qui leur serait imposée à leur insu. De la pleine mer nous les regardâmes encore plusieurs heures sur la côte, et tous faisaient des gestes divers.
TABLE
FRANÇOIS VILLON
ROBERT LOUIS STEVENSON
GEORGE MEREDITH
PLANGÔN ET BACCHIS
SAINT JULIEN L'HOSPITALIER
LA TERREUR ET LA PITIÉ
LA PERVERSITÉ
LA DIFFÉRENCE ET LA RESSEMBLANCE.
LE RIRE
L'ART DE LA BIOGRAPHIE.
AMOUR
L'ART
L'ANARCHIE