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Sultane française au Maroc

Chapter 17: LE RAPT
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About This Book

A loosely framed narrative begins with a dedicatory letter and recorded conversations that link rural origins in the Val d'Amour to events in Morocco. It traces the life and social circumstances behind the emergence of a woman who becomes a sultana, combining eyewitness anecdote, diplomatic observation, and local legend. The book alternates reminiscence, political reflection, and folkloric origin tales, exploring identity, cultural encounter, and the way private lives intersect with diplomatic and social forces.

LE RAPT

La Franche-Comté a toujours été féconde en hommes d'action, soldats de fortune mêlés aux bandes aventurières, champions de la croix; médecins gouvernant les rois comme cet étonnant Jacques Coitier, précurseur des modernes théories sur la suggestion; diplomates mettant au service de l'Espagne leur sagacité débrouillarde, leur finesse de vieux procureur et leur vouloir anguleux; volontaires prêts à servir, avec une égale ardeur, la Révolution ou Napoléon. De tout temps on trouva des marchands et des artisans comtois sur les grands chemins d'Europe.

Sous l'aiguillon de la nécessité, les Lanternier sentirent se réveiller en eux l'instinct nomade et l'inquiète ambition de la race. Aussi bien, l'Algérie venait de s'ouvrir à l'influence française; elle apparaissait aux déshérités de la nation, dans le mirage d'une rapide conquête, comme une terre promise, un Eldorado. Le tisserand de Châtelay résolut de s'expatrier, de quitter les horizons connus du Val d'Amour et les champs ingrats où il peinait sans espoir. Il alla s'établir à Dely-Ibrahim, près de Bouffarik. Aussi bien, rien ne le rattachait plus au village. Il n'avait même plus, à la lettre, une pierre où reposer sa tête: sa maison venait d'être dévorée par un incendie.

On ne trouve, cependant, dans les archives du gouvernement d'Alger, nulle trace d'une concession officielle au nom de Lanternier. Mais il n'est pas défendu de penser que, dans le désarroi de la conquête, les premiers colons bénéficièrent d'une certaine exemption des formalités usuelles. D'un autre côté, le paysan de Châtelay a pu reprendre à son compte une exploitation existante, un domaine abandonné. Quoi qu'il en soit, cette absence d'un document initial était à signaler.

Quelques années se passèrent. Le nouveau colon n'eut qu'à se féliciter de sa détermination et, contrairement au proverbe, en changeant de climat, il parut avoir lassé la mauvaise fortune. La petite ferme qu'il exploitait prospéra. Sa femme le secondait avec intelligence et dévouement; elle était faite aux rudes travaux des journalières de l'Est, dont la jeunesse n'est qu'un «déjeuner de soleil», le dos déjà courbé, la taille déviée par l'habitude des lourds fardeaux, pareille, à trente-cinq ans, à ces douloureuses silhouettes par lesquelles Millet a synthétisé le fatalisme pesant des esclaves de la terre, la prompte déchéance des paysannes pauvres.

Ses enfants l'aidaient dans sa tâche quotidienne. Jeanne donnait l'exemple de la vaillance; elle soignait les bestiaux, menait les chevaux à l'abreuvoir, rinçait le linge de la communauté pendant la nuit, comme les lavandières des ballades berrichonnes, mais pour une raison moins poétique. Les heures du jour étaient toujours trop brèves pour les multiples soins dont elle prenait sa large part. Ardente aux distractions innocentes, du reste, mais avec une réserve instinctive, qu'elle devait aux sévères leçons de sa vie libre, à la discipline des vierges précoces qui savent se garder elles-mêmes.

«Chaque dimanche, dit M. Ernest Alby, un écrivain marseillais qui a vécu en Algérie vers ce temps et a écrit, à l'intention d'Émile de Girardin, des souvenirs anecdotiques très intéressants sur les captifs français, tombés aux mains d'Abd-el-Kader[9], elle paraissait la première à la danse et se retirait la dernière... Mais jamais, en sortant de ces joyeuses réunions, on ne la voyait s'attarder le long des murs de l'église ou dans les allées entr'ouvertes des maisons, pour deviser d'amourette avec les galants qui la courtisaient. C'était la fille la plus vaillante et la plus aimée du village. La Virginie était la plus jolie fleur du pays et on ne citait pas, à dix lieux à la ronde, une fille capable de la déchausser. Elle avait des cheveux châtains, qui se lissaient en bandeaux sur ses tempes; ses yeux noirs respiraient une vivacité et une espièglerie des plus spirituelles et des plus émoustillantes. Le nez était d'un profil admirable par son élégance et sa pureté, et la bouche s'épanouissait en un sourire des plus gracieux et des plus charmants; et, chose remarquable, la boîte osseuse de la tête affectait la petitesse de la forme que l'on observe dans les meilleures figures de la sculpture grecque. Le cou était un peu engagé dans les épaules par suite des fardeaux que l'enfant avait portés sur les reins; les bras et les mains dessinaient un galbe d'un précieux modèle; la taille offrait ce contour héroïque qui fait pressentir dans la nubilité virginale la fécondité maternelle, et les jambes et les pieds présentaient un type parfait de finesse, de légèreté et d'élégance... Rien de vulgaire dans la personne de la paysanne ne venait trahir son origine plébéienne. Tout, au contraire, dans sa beauté et sa physionomie, révélait une distinction, un charme expressifs...[10]

[9] Histoire des prisonniers français depuis la conquête. Paris, Desessart, 1 vol.; Presse, Variétés, 1848.

[10] La Presse, 1848.

Vers le mois d'avril 1836, le père Lanternier se rendit à Bouffarik, où il était invité à une partie de plaisir; il emmena avec lui sa femme, sa fille aînée et deux Allemandes qui habitaient Dely-Ibrahim. Au retour, «il tomba, dit M. Alby, dans une embuscade que lui avaient tendue des maraudeurs arabes, et il fut vendu à l'émir (Abd-el-Kader), ainsi que les quatre femmes qui l'accompagnaient. Ces cinq prisonniers finirent par rejoindre, sous l'escorte de leurs ravisseurs, l'émir qui bivouaquait aux environs de la Tafna.» Ils rencontrèrent dans le camp M. Meurice, un colon qui avait été enlevé peu de temps avant dans la plaine de Mitidja.

«L'émir venait de perdre contre le maréchal Bugeaud la bataille de la Tafna, et cette déroute l'avait déconsidéré aux yeux de ses partisans, à tel point que les réguliers et les goums refusaient de marcher à l'ennemi et qu'ils se débandaient. La révolte, le pillage et la panique désolaient le camp de l'émir. Son autorité était méconnue et, dans le tumulte d'une fausse alerte nocturne, la tente impériale fut pillée et coupée en deux.

«En présence de ces actes d'insubordination, l'émir comprit que la vie des six prisonniers chrétiens, deux hommes et quatre femmes, n'était plus en sûreté dans son camp. Il donna l'ordre à une troupe de trente nègres, avec lesquels il avait composé une sorte de garde d'élite, de conduire les chrétiens, hommes et femmes, à Nedroma, et de les mettre, en son nom, sous la protection du caïd de cette ville. L'émir commanda aux trente nègres de bien traiter les prisonniers et de respecter les femmes.

«En arrivant à Nedroma, les deux hommes furent jetés en prison et les femmes allèrent habiter une maison qui appartenait au caïd.

«Quelque temps après, l'émir rappela M. Meurice auprès de lui. Depuis ce jour, toutes les fois qu'il s'agissait de traiter avec le général français de l'échange des prisonniers, l'émir, qui avait déjà arrêté, sans doute, la conduite qu'il se proposait de tenir à l'égard des Lanternier, défendait expressément que le nom du père Lanternier fût prononcé dans ces négociations.»

Et voilà qui explique comment les archives de la Guerre et des Affaires étrangères n'ont gardé nulle trace du rapt qui valut, selon toute vraisemblance, à Jeanne Lanternier le titre de sultane au harem de Sidi-Mohammed. Bugeaud ne sonne mot de l'incident dans ses rapports si lumineux, d'une si instructive précision, dans sa volumineuse correspondance. Il l'ignora simplement, fut dupe du silence calculé d'Abd-el-Kader.

«Nous sommes en droit, écrit-il au prince de Joinville au lendemain d'Isly, d'exiger maintenant qu'Abd-el-Kader soit confiné dans une ville de la côte où nous aurons un consul pour le surveiller; que son armée soit dissoute immédiatement; qu'on nous rende les trois chasseurs Briant, Wolff et Escoffier, qu'Abd-el-Kader retient encore prisonniers...[11].» M. de Nion, notre agent diplomatique, avait échoué complètement dans les négociations qu'il avait entamées à ce sujet, et la réponse qu'il avait reçue était même d'une rare insolence.

[11] Archives de la Guerre, 1844. Correspondance d'Algérie.

Dans la tente du vaincu d'Isly, Sidi-Mohammed, tombée au pouvoir de nos soldats, Bugeaud trouva des lettres très compromettantes qui révélaient l'astucieuse pensée de la cour chérifienne, jusqu'à des autographes du sultan:

«Au nombre des conditions posées par la France, écrivait à son fils, le 1er août 1844, Abd-er-Rhaman, est celle-ci: «Celui qui fuira de chez nous pour se réfugier chez eux, et réciproquement, sera rendu.» Je ne puis accepter cette condition. J'ai ordonné à mon secrétaire, Mohammed-ben-Dris, de dire au consul anglais, qui s'est posé comme intermédiaire entre moi et les Français, que je ne réclamerai pas ceux des nôtres qui iront chez les Français et vice versa[12]

[12] Archives de la Guerre, ut suprà.

L'épée de Bugeaud trancha à Isly le nœud gordien de cette politique entortillée. Mais les captifs français ne furent pas pour cela remis en liberté. Revenant à la charge auprès du prince de Joinville, le maréchal victorieux lui mandait, à la date du 25 août: «Il faut également demander qu'on nous rende les trois chasseurs prisonniers qu'il a encore entre les mains. Ils s'appellent Briant (brigadier), Escoffier (trompette) et Wolff (chasseur).»

Les prisonniers n'attendirent pas l'effet de ce bon vouloir énergique. Grâce à l'ingéniosité d'un officier, ils purent s'évader. Une seule femme resta aux mains des Marocains, la cantinière Morali, qui, étant dans un état de grossesse avancée, refusa de suivre ses compagnons.

L'histoire du trompette Escoffier a été longuement narrée dans la presse du temps et nous y reviendrons. Mais aucune démarche officielle, aucune tentative ne fut faite pour retrouver les traces de Mme Lanternier et de sa fille, que des brigands mercenaires avaient entraînées vers une destinée mystérieuse.

Un seul homme réussit à pénétrer en partie cette horrible énigme. Il s'inquiéta du sort réservé à la petite paysanne franc-comtoise; apprit, non sans étonnement, que sa fuite éperdue dans le désert, évocatrice de la terrible aventure de Mazeppa, l'avait faite plus que reine. Mais au prix de quelles cruelles séparations, de quels durs sacrifices!

M. Ernest Alby, au cours de son long séjour en Algérie, avait recueilli des indices certains sur la condition des prisonniers français faits par les réguliers d'Abd-el-Kader ou par des gens du Riff, oubliés des leurs, disparus dans un mystère. Tel ce malheureux Georges Forret, parti de Tanger le 19 janvier 1900, que le bruit public représenta plus tard comme ayant été assassiné par les Beni-Selman. Mais sa mère n'ajouta jamais foi à cette information et l'un des compagnons de mission de M. de Ségonzac, M. Réné de Flotte Roquevaire, n'hésita pas à écrire, dans une note publiée sous les auspices de la Société de géographie commerciale, «qu'un secret espoir lui restait que le vaillant explorateur devait être prisonnier dans une de ces tribus berbères, tombeau discret qui se referme sur vous, comme la mer, sans laisser de trace[13]

[13] Bulletin de la Société de géographie commerciale, année 1901.

M. Alby chercha et trouva la piste des Lanternier. Il avait été mis en relation avec Émile de Girardin par l'intermédiaire de son frère Louis, directeur d'une importante filature dans le Nord. La Presse donna donc, sous sa signature, le résultat de ses investigations, qui avait déjà paru en brochure; malgré quelques erreurs de détail, comme l'origine prétendue alsacienne de la famille Lanternier, il semble s'appuyer sur de curieux indices, conformes à la légende locale de Châtelay, aux rares renseignements qui nous sont parvenus dans la suite. Girardin a dû posséder, sur cette affaire, des papiers assez explicites. Que sont-ils devenus?

Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons que nous en référer au récit vivant et pittoresque tracé par M. Alby, en élaguant les épisodes visiblement fantaisistes dont il l'a corsé.