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Sultane française au Maroc

Chapter 19: SUR LA ROUTE DE FEZ
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About This Book

A loosely framed narrative begins with a dedicatory letter and recorded conversations that link rural origins in the Val d'Amour to events in Morocco. It traces the life and social circumstances behind the emergence of a woman who becomes a sultana, combining eyewitness anecdote, diplomatic observation, and local legend. The book alternates reminiscence, political reflection, and folkloric origin tales, exploring identity, cultural encounter, and the way private lives intersect with diplomatic and social forces.

SUR LA ROUTE DE FEZ

Abd-el-Kader tenait à s'assurer à tout prix la protection du sultan marocain. Il avait résolu de lui adresser, suivant l'usage oriental, des cadeaux destinés à symboliser la flatteuse déférence qu'il témoignait en toute occasion à son puissant beau-père. Subitement, il décida que les quatre femmes blanches enlevées par ses réguliers seraient envoyées à Abd-er-Rhaman, avec un lot d'animaux féroces et de gazelles dont s'orneraient, sans doute, les jardins impériaux de Fez ou de Marrakech. Cet homme pensait à tout. Don barbare qui symbolisait bien l'état d'âme des deux alliés.

On fit venir à la hâte de Mascara à Nedroma des cadres recouverts de toiles, espèces de tentes fixes maintenues par une ossature de bois, pour dissimuler à tous les yeux, pendant le voyage, les femmes de Sa Hautesse, désormais sacrées, et des cages pour enfermer les deux lionceaux, les deux panthères, les gazelles et les autruches qui complétaient ce singulier tribut. Il s'y joignit un tapis brodé d'or et de soie, un burnous de drap bleu et un de drap rouge, des tapis de bazar, quatre chevaux, quatre mules et quatre caisses de numéraire.

Quand tout fut prêt, les chaouchs de l'émir présentèrent au caïd de Nedroma, qui gardait les prisonnières et en avait la responsabilité, un ordre écrit de leur livrer les chrétiennes. Elles furent enveloppées de haïks épais, hissées dans les cadres, et la caravane se mit en marche vers Tefza.

Au début, les captives, laissées dans une ignorance complète des intentions de l'émir, se bercèrent de l'espoir qu'elles allaient être bientôt délivrées sur une démarche pressante des autorités françaises. Les égards nouveaux dont on les entourait contribuaient à les entretenir dans cette illusion. Le respect chevaleresque de la femme d'autrui, surtout de la femme d'un prince, est traditionnel en pays d'Islam. La Roque, chargé par Louis XIV d'une mission auprès du grand émir, chef des Bédouins, ou arabes scénites, disait, dans sa relation, en parlant des femmes des cheiks: «Elles font quelquefois de petits voïages d'une ou deux lieues pour visiter les autres princesses. Aucun homme ne les accompagne, et c'est assés, pour toute garde, de sçavoir que ce sont des femmes pour n'en approcher en aucune façon[14]

[14] Revue de l'Islam, 1897, p. 31. Article de M. Henri Carnoy.

Voilà donc nos héroïnes chevauchant à dos de mulets, dans une sorte de prison mobile, séparées du monde entier, allant à l'inconnu, n'entendant que les cris des conducteurs, les hurlements des fauves tout proches, excités par les saccades de la marche. Ce ne fut qu'en arrivant à Ouchda qu'elles furent fixées sur leur sort. Les chaous de l'émir les menèrent dans la maison du caïd, et, là, on leur apprit sans ménagement qu'elles étaient devenues de fait la propriété de Muley-Abd-er-Rhaman et qu'elles n'avaient aucune chance d'être comprises au nombre des prisonniers français que l'émir échangeait chaque jour contre les Arabes déportés à Marseille.

On devine leur désespoir. Elles se savaient dès lors condamnées au harem; ravies sans espoir à leur famille, à leur pays, à leur religion; soumises aux caprices d'un maître, héritier de la piraterie barbaresque sans foi ni loi, qui pouvait, s'il le voulait, les jeter en pâture aux fauves, leurs compagnons de route, pour distraire son ennui souverain. Elles se remémorèrent avec horreur les mille légendes qui couraient parmi les premiers colons algériens sur cette race mystérieuse des Maures, «jetée, dit un diplomate français qui l'a longtemps pratiquée, M. Cotte, aux extrémités du vieux monde et agonisant entre une mer de sable qui la presse, l'océan qu'elle n'a jamais su franchir, l'Espagne qui l'a refoulée dans ses limites[15]

[15] Narcisse Cotte, le Maroc contemporain. Paris, 1 vol.

A quelles fantaisies sauvages ne se portaient pas les descendants du Prophète, les sultans du Maghreb-el-Agka, entre leur troupeau de concubines et leur escorte de bourreaux! Tel ce Mouley-Ismaël, qui avait muré vifs des chrétiens dans les fondations de Mesquinez. N'allait-on pas, pour amuser le maître, livrer les captives sous ses yeux aux féroces Aïssaouas, dont les étranges exercices se propageaient sur la frontière indécise de l'Algérie; qui, dans leur frénésie, dévoraient vivants des ânes, des moutons, des scorpions, jusqu'à des enfants? Ou bien, après avoir servi de jouet à ces «soldats à tête de vautour» dont elles entrevoyaient de hideux échantillons autour d'elles, aux haltes, les laisserait-on tomber dans un de ces silos profonds, oubliettes africaines qui ne s'ouvrent qu'une fois l'an? Seraient-elles le prix de quelque brigandage heureux, le salaire dédaigneusement accordé par le seigneur à l'un de ses braves, qui tirerait une balle au-dessus de leurs têtes en signe de prise de possession?

Jeanne Lanternier et sa mère avaient pour compagnes, nous l'avons dit, deux épaisses Allemandes, à peu près du même âge qu'elles. Leurs noms de baptême ont seuls surnagé dans le souvenir confus de cet épisode des guerres africaines qui fait penser à un chapitre de l'épopée indienne de Fenimore Cooper. Elles s'appelaient Thérèse et Joséphine.

A Ouchda, le caïd, sur le vu des ordres qui lui furent remis, fournit une escorte de vingt cavaliers marocains et, «sans prendre un moment de repos, la caravane poursuivit sa route, s'engagea dans la région du Riff. Elle marchait depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, campait dans les tribus qu'elle rencontrait. D'ailleurs, les soldats avaient mandat de traiter avec douceur les captives et de ne rien négliger dans l'intérêt de leur santé et de leur conservation.»

La petite troupe finit par découvrir, après un monotone voyage sur cette vieille route que le Maroc doit aux Portugais, la montagne que couronne la ville de Taza. Ainsi, par un caprice du sort, une des premières étapes de Jeanne, dans sa marche à l'étoile, était un lieu prédestiné. Huit ans plus tard, son mari, Sidi-Mohammed, fuyant le champ de bataille d'Isly, gagnait, au galop de son cheval blanc, cette même ville de Taza qui surgit encore aujourd'hui, pareille à elle-même, comme un château de féerie, avec son cadre de jardins embaumés, ses murs crénelés, ses fortifications gothiques, ses tours rondes et le dôme étincelant qui la désigne de loin au voyageur. Il revenait là, vaincu, les yeux pleins de l'inattendue vision des «diables au pantalon rouge qui avaient juré sa perte», et, peut-être, la paysanne jurassienne, la fille du colon algérien, qui l'attendait, berça-t-elle de ses caresses apaisantes son infinie détresse.

Plus tard encore, le Roghi devait tenir sur ce coteau prédestiné sa cour guerrière, régner effectivement sur les Berbères, ces anciens chrétiens, dit-on, mal convertis à l'islam et qui, par un obscur effet d'atavisme, supportent si mal la domination nominale du chef de la religion imposée à leurs ancêtres.

L'escorte franchit un pont, atteignit la porte, sous laquelle était posté le bureau de la douane, se présenta au fondak (hôtellerie gratuite).

Mais le caïd ne voulut pas y recevoir les prisonnières, sous le prétexte qu'elles étaient des filles de Nâcrenis (Nazaréens). Il personnifiait bien l'islamisme farouche du vieux Maroc, plus fermé alors que la Chine aux barbares occidentaux, et pensait, sans doute, que les femmes et les chiens ne méritaient pas d'entrer dans les mosquées. Un explorateur raconte qu'un horloger, chargé de réparer l'horloge de la mosquée de Tanger, suscita un incident burlesque. Il refusait de se soumettre à l'obligation de quitter ses souliers au seuil. Un vénérable iman tourna la difficulté en disant qu'on pouvait laisser le mécréant pénétrer dans la maison d'Allah, puisqu'un âne y entrait bien avec ses sabots. Mais on lava, on blanchit à la chaux jusqu'à la place où avait passé l'ombre du roumi[16].

[16] Narcisse Cotte.

Le gouverneur de la ville, consulté, prit sur lui d'hospitaliser les femmes du sultan dans sa propre demeure. Au matin, elles repartirent, s'enfoncèrent au cœur du Bled-el-Siba, du «pays des fusils», dont l'aspect, la constitution, les mœurs, un demi-siècle après cette romanesque aventure, ont si peu varié que l'on peut transcrire ici, comme une vérité constante, les impressions de l'explorateur suisse Léonhardt, publiées en 1897. Il estimait, à cette date, que le Riff était en mesure de mettre en ligne 250,000 fusils. Une guerre d'embuscades serait là meurtrière, pleine de surprises, en raison des ravins, des montagnes, des accidents du sol qui offrent aux sauvages habitants, vrais mohicans africains, de sûrs abris, d'inexpugnables retraites. Ils envoyaient chaque année à Marrakech ou à Fez des cadeaux que le sultan consentait à décorer du nom d'impôts, mais ils se sont toujours considérés comme indépendants au point de vue politique, liés seulement par la tradition religieuse au descendant hypothétique de Fatime.

Le pays est le refuge naturel des rôdeurs, des exilés, des outlaws; une terre d'asile, un maquis, où campent les flibustiers musulmans, dont le principal métier est la razzia[17].

[17] Voir dans les Nouvelles de Bâle, année 1897, l'Étude sur le Maroc, par Léonhardt.