LA GITANE
Au cours d'une de ses monotones étapes à travers le Bled-el-Siba, un peu avant de toucher à Taza, dans le bourg de Takinn, peuplé d'israélites presque autochtones qui se vantent de n'avoir pas participé à la mort du Christ, siège d'un marché d'esclaves qui fut longtemps florissant, Jeanne Lanternier fut distraite de ses angoisses par un incident qui contribua peut-être à fixer ses rêves flottants, à préciser dans son imagination les conséquences de l'inexorable avis donné par ses ravisseurs: «Tu es envoyée au sultan par l'émir en signe d'amitié. Tout arrive, si Dieu le veut. Tu deviendras chérifa!»
Chérifa? épouse légitime d'Abd-er-Rhaman, impératrice!
L'instinctive coquetterie de la femme lui suggéra peut-être, à ce moment, une ambition folle. Puisqu'elle devait renoncer à revoir l'Algérie et la France, elle avait tout à gagner à mériter les bonnes grâces du maître mystérieux, dont l'ombre blanche, ombragée du parasol rouge, n'apparaît qu'une fois l'an au peuple, dont le cheval foule les croyants prosternés, formant un tapis vivant. A quoi n'a-t-elle pas le droit d'aspirer dans un pays où règne la beauté?
La caravane venait de pénétrer dans une région fertile, arrosée par l'Oued-Malanya et l'Oued-Za. L'aga avait recueilli les captives dans son «kaïman». Takinn s'était révélé aux envoyés d'Abd-el-Kader à «l'heure rose». Les acheteurs se faisaient rares, au «marché des gazelles», autour des pauvres filles offertes à leurs caprices, des négresses du Soudan pour la plupart, coiffées de madras éclatants avec de larges anneaux de cuivre aux oreilles; des mulâtresses vêtues d'une sorte de fourreau de percale blanche rayée de rouge. La nuit s'avançait lentement, le crépuscule prolongeait indéfiniment son illusion divine.
Plantureuse avait été l'hospitalité de l'aga. Il avait fait distribuer à l'escorte deux moutons et vingt poulets. Les hommes se mirent en devoir de confectionner le couscous à la marocaine avec des œufs durs, des amandes, des oignons, des citrons. Par une délicate attention, les esclaves avaient aspergé les étrangères d'eau de rose et le café maure avait été servi dans des tasses à filigrane d'argent.
Une troupe de gitanes se présenta, de ceux qui travaillent aux irrigations et à la culture de l'alfa. Une femme était avec eux, Régina, populaire dans les tribus pour ses facultés divinatrices. Désireux de procurer un innocent plaisir à ses prisonnières, l'aga donna l'ordre que la sorcière nomade fût introduite auprès d'elles.
Alors aurait eu lieu une réédition de la scène légendaire où la créole Joséphine Tascher de la Pagerie apprit, d'une prophétesse de rencontre, le sort brillant qui l'attendait en France.
Jeanne, résignée, s'efforçait de gagner la confiance de ses gardiens à force de douceur et de docilité, et elle y réussissait. Peu à peu la surveillance s'était relâchée autour d'elle. Elle s'employait, avec ses compagnes, à des travaux de couture, elle apprenait même quelques mots d'arabe. Aussi tous souhaitaient sincèrement qu'elle fût promue à un rang digne d'elle.
En apprenant l'arrivée de la bohémienne, elle battit des mains, séduite par le secret mirage qui hantait ses rêves indistincts, agitée par cette peur de l'inconnu qui crée les dieux, suivant le mot du poète latin. La gitane, avertie probablement des circonstances du rapt par les hommes de l'escorte, devina l'ambition qui s'éveillait dans ce cœur adolescent et elle prédit naturellement ce qu'espérait sa cliente.
Avec une solennité burlesque, elle déposa gravement à terre une cage où se trouvait un coq noir, étala des cartes mystérieuses qui portaient les lettres de l'alphabet, jeta quelques poignées de maïs sur le sable en murmurant une invocation.
Le coq, lâché, se mit à picorer en grattant le sol, et les grains, projetés sur les cartes, désignèrent un assemblage de lettres qui formaient ces deux mots cabalistiques:
REINE APPROCHE
Tragique autant qu'une sorcière de Macbeth, Régina s'inclina aussitôt devant Jeanne Lanternier et laissa tomber son arrêt:
«Tu seras chérifa, impératrice bientôt, car tu as mérité l'amour d'un grand. Le fruit de ton ventre sera béni jusqu'à la troisième génération.»
N'est-ce pas ici encore un des nombreux incidents que l'imagination de M. Ernest Alby a brodés sur la trame un peu uniforme de la vie de son héroïne?
Il est, toutefois, vraisemblable que la gitane, avertie de la destination du voyage de Jeanne, en ait tiré un horoscope flatteur!