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Sultane française au Maroc

Chapter 23: ISLY
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About This Book

A loosely framed narrative begins with a dedicatory letter and recorded conversations that link rural origins in the Val d'Amour to events in Morocco. It traces the life and social circumstances behind the emergence of a woman who becomes a sultana, combining eyewitness anecdote, diplomatic observation, and local legend. The book alternates reminiscence, political reflection, and folkloric origin tales, exploring identity, cultural encounter, and the way private lives intersect with diplomatic and social forces.

ISLY

Reconnue authentiquement, grâce à un caprice princier, comme épouse légitime du futur sultan, Jeanne n'eut plus d'histoire. Ici, un trou plein d'ombre dans la féerie vécue que fut la vie de la paysanne franc-comtoise.

Sept années s'écoulent sans qu'un seul indice laisse soupçonner l'existence, à Marrakech, d'une Française associée intimement à la destinée de Sidi-Mohammed.

Cependant, Abd-er-Rhaman poursuivait sa politique à double face, prodiguant les assurances officielles de son bon vouloir, encourageant sous main l'audace d'Abd-el-Kader, dont il se méfiait au fond, comme d'un prétendant possible, d'un chef militaire puissant et ambitieux, jouissant d'un immense prestige parmi les populations turbulentes de la frontière marocaine, toujours prêt à la rébellion aussi bien qu'à la guerre sainte. En 1836, l'année même où fut capturée la famille Lanternier, il avait fait parvenir au camp de l'émir une nouvelle qui avait, un instant, suscité de folles espérances. Le roi de France, disait-on, venait d'être assassiné et une révolution était sur le point d'éclater à Paris. Il ne s'agissait, en réalité, que de Charles X, mort en exil.

L'artificieuse diplomatie du sultan avait réussi à donner le change à Bugeaud lui-même, à dérouter momentanément sa ferme clairvoyance: «On assure, écrivait-il au prince de Joinville à la date du 1er août 1844, que l'Empereur lui-même est arrivé à Fez et qu'il a donné l'ordre à son fils, qui venait de rejoindre le camp d'Aïour-Sidi-Mellouk, d'aller immédiatement le remplacer à Maroc. Ce changement, s'il est réel, pourrait retarder la conclusion de nos affaires, mais serait loin, à mon avis, d'être un indice de guerre; il indiquerait plutôt que l'Empereur craignait l'emportement de la jeunesse de son fils et qu'il a préféré venir lui-même plus près du théâtre où la guerre est engagée...[22]

[22] Archives du ministère de la guerre. (Correspondance d'Algérie, 1844).

D'autre part, les autorités françaises recueillaient des renseignements non moins optimistes sur l'attitude des Berbères, soumis de nom au pouvoir religieux du sultan du Maroc, un pape, a-t-on dit, plutôt qu'un souverain temporel, mais une espèce de pape d'Avignon. Il fallait en rabattre du fanatisme de ces populations, à la veille de faire explosion contre la France.

Le maréchal, dans une lettre à Soult, ministre de la guerre[23], confirmait l'impression heureuse qu'il avait transmise au prince de Joinville:

[23] Ut suprà, 1er août 1844.

«... Eh bien, ce fanatisme n'était presque qu'un fantôme, puisque nos trois petits combats l'ont fait complètement disparaître. Loin d'être fanatiques, les populations de Fez ici résistent aux appels pour la guerre sainte et ne soupirent qu'après la paix. Elles n'ont jamais eu la centième partie du fanatisme qui animait les sujets d'Abd-el-Kader. Outre que ceux-ci ne manquaient jamais aux appels du combat, ils nous harcelaient sans cesse dans nos marches, dans nos camps. Sur le territoire marocain, au contraire, nous nous sommes promenés à deux reprises et chaque fois pendant plusieurs jours, sans voir un seul cavalier du pays, sans recevoir un seul coup de fusil.

«Une seule fois, nous avons été suivis par environ cent cinquante cavaliers, mais ils appartenaient à une tribu du désert. Il y a plus, bon nombre des tribus des environs d'Ouchda m'ont fait faire des ouvertures de soumission... La grande tribu des Beni-Senassem, qui occupe tout le nord montagneux des plaines d'Ouchda, a refusé de marcher contre nous et a déclaré qu'elle ne nous combattrait que quand nous envahirions son territoire. Plusieurs autres grandes tribus de l'intérieur, et notamment autour de Thaza, se sont montrées plus disposées à la rébellion qu'à la guerre sainte, et je ne doute pas que nous ne devions à la tiédeur des populations ce rôle purement défensif que les généraux marocains ont adopté après le combat du 3 juillet...»

Sidi-Mohammed, désigné pour surveiller les événements et s'opposer à la marche en avant de Bugeaud, était le représentant du vieux Maroc féodal et tyrannique. Ignorant et superstitieux, tout l'opposé du prince Charmant, du «beau jeune homme» que M. Alby nous a dépeint dans son récit de seconde main, il était convaincu qu'il n'avait qu'à aller et à voir pour vaincre. Il ressemblait plutôt à l'un de ses homonymes, le sultan bâtisseur du dix-huitième siècle, qui fit agrandir et décorer par des ouvriers européens son palais de Maroc et dut licencier sa garde noire, transformée en un corps de janissaires turbulents, toujours prêts à la révolte.

Il avait apporté des fers pour enchaîner les soldats de Bugeaud, qui ne pouvaient, croyait-il, lui tenir tête, et il pensait qu'il n'avait qu'à lever le doigt pour rassembler trois cent mille hommes en vue de la grande bataille qui s'approchait. On sait qu'il n'eut à Isly qu'une soixantaine de mille hommes, en tout et pour tout; troupeau confus, indiscipliné, mal armé, absolument impropre à une action d'ensemble.

Donc, Sidi-Mohammed allait au combat comme à une fête, avec une ostentation ridicule et une pompe barbare. Il avait emmené de Maroc ses sloughis, fidèlement attachés à ses pas; ses musiciens, ses sorciers; même, dit-on, ses femmes. Jeanne Lanternier dut le suivre dans sa folle chevauchée, au moins jusqu'à Fez et peut-être plus loin. N'était-elle pas légitimée, sa favorite? N'éprouvait-il pas, en son cœur férocement ingénu, un peu de ce sentiment chevaleresque qui double la valeur du guerrier combattant sous les yeux de sa belle? Ne tenait-il pas aussi, par un raffinement instinctif de jalousie, à justifier son choix, à montrer à la Française la supériorité du fils du Prophète sur les giaours ses ex-compatriotes?

Enfin, il est admissible qu'avec son caractère soupçonneux et cruel, qui faisait, dès cette date, présager aux courtisans un régime de rigueur et d'intimidation, il craignit de laisser derrière lui sa favorite exposée aux rivalités et aux rancunes du harem. Un mauvais café est si vite administré!

C'était, d'ailleurs, assez l'habitude des sultans de se séparer peu de leurs épouses. Hugues le Roux a fort spirituellement conté l'histoire de Mouley-Hassan, le fils et le successeur de Sidi-Mohammed. Il s'était rendu à Tanger pour assurer le recouvrement des impôts et il s'était fait accompagner de la sultane aimée, qui accoucha dans cette ville. L'orthodoxie du chef des croyants s'alarma de cette coïncidence; il crut devoir renvoyer à Fez la femme et l'héritier qu'elle lui avait donné à l'improviste. Mais, à deux journées de Tanger, la caravane fut assaillie et pillée par un parti de maraudeurs; la sultane et l'enfant périrent dans la bagarre[24].

[24] Hugues Le Roux, Journal.

Toutefois, aucun document n'affirme la présence de la «sultane française» sur le champ de bataille d'Isly, et les archives de la guerre semblent témoigner qu'aucune des femmes de Sidi-Mohammed n'assista à sa défaite, contrairement à une légende trop aisément acceptée par quelques voyageurs et historiens.

D'après eux,—M. Narcisse Cotte, par exemple, déjà cité,—le fils du sultan avait avec lui ses femmes dans la tente immense où il reposa le 14 août 1844 et qui figure aujourd'hui aux Invalides, apportée à Paris, avec le butin de la bataille, par le colonel Eynard, aide de camp de Bugeaud. Établie en forme de cirque, elle contenait plus de cent personnes. Trois cent vingt mètres de toile avaient servi à la confectionner et elle était soutenue par trois cent trente pieux. Bugeaud y dîna à Alger, dans un banquet offert par les colons sur l'esplanade Bab-el-Oued.

Il est infiniment probable que Sidi-Mohammed ne voulut pas hasarder dans la mêlée ses compagnes préférées; qu'il les laissa à quelque distance, se réservant de leur amener ses ennemis enchaînés. Et voilà qui expliquerait en partie sa fuite précipitée et honteuse.

Consulté par moi sur cet épisode de la conquête algérienne, le ministère de la guerre, que dirigeait alors le général de Galliffet, m'a répondu par la lettre suivante, des plus explicites:

MINISTÈRE DE LA GUERRE

ÉTAT-MAJOR DE L'ARMÉE

SECTION HISTORIQUE

Paris, le 24 mars 1900.

Monsieur,

Par une lettre du 16 mars courant, vous m'avez demandé si les archives du ministère de la guerre possédaient quelques renseignements au sujet d'une femme française, nommée Virginie ou Jeanne Lanternier, qui aurait été trouvée, après la bataille d'Isly, parmi les femmes de Sidi-Mohammed.

J'ai l'honneur de vous faire connaître que les rapports sur la bataille d'Isly mentionnent bien la prise de tentes, de canons et de drapeaux, mais il n'y est nullement question de femmes du chef arabe (sic).

Recevez, monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.

Pour le ministre et par son ordre:

Le sous-chef d'état-major général de l'armée,

(Signature illisible.)

Elle fut plutôt piteuse, l'attitude du prince rodomont, du mari de Jeanne Lanternier, à Isly. Avec les soixante mille hommes dont il disposait, il ne put résister au choc des huit mille soldats de Bugeaud, supérieurement massés et conduits, il est vrai. Lorsqu'il vit venir à lui les colonnes françaises, pour l'assaut suprême, il fut pris d'une terreur superstitieuse, demeura sourd aux supplications des chefs qui parlaient de sauver au moins l'honneur, voulut tirer aux champs à tout prix. «Non, aurait-il crié, c'est à moi seul que les Nessâra (Nazaréens) en veulent!»

Il eût donné alors, comme Richard III, son royaume en expectative pour un cheval. Il s'enfuit devant la fatalité, visible à ses yeux hallucinés, galopa tout d'une traite jusqu'à Za, suivi seulement de quelques cavaliers[25], laissant aux mains de nos soldats son camp, onze pièces de canon, seize drapeaux, douze cents tentes, y compris la sienne, tout son bagage personnel et un butin immense.

[25] Lettre de Bugeaud à Soult, 19 août 1844. (Archives de la Guerre.)

Sa garde prétorienne, sa garde noire, qui devint plus tard le principal instrument de sa tyrannie ombrageuse et mesquine, essaya de soutenir un semblant de lutte. Trop tard.

«En arrivant à Za, dit Bugeaud[26], il trouva des lettres extrêmement pressées, dont on n'a pas su publiquement le contenu, mais qui, très probablement, lui annonçaient le bombardement de Tanger; elles étaient envoyées par l'Empereur. De Za, Sidi-Mohammed gagna Taza en faisant une halte très courte à Rabat-Clemessoûn...»

[26] Idem, 23 août 1844.

Les tribus se montrèrent impitoyables pour les vaincus d'Isly. Elles harcelèrent l'armée débandée, dépouillèrent les traînards, laissèrent sans secours les blessés. La plupart arrivèrent nus, privés de leurs armes, de leurs chevaux, de leurs meilleurs habits. «Jamais, écrivait encore Bugeaud au prince de Joinville, on ne vit plus grande preuve de barbarie[27]

[27] Archives de la Guerre. Lettre du 25 août 1844.

Pendant ce temps, Sidi-Mohammed sauvait sa tête sacrée.

Et là-bas, sans qu'il fût besoin de l'éperon,
Le cheval galopait toujours à perdre haleine.
Il passait la rivière, il franchissait la plaine,
Il volait...

Quelques prisonniers français, englobés dans le sauve-qui-peut de la déroute marocaine, furent victimes de la férocité des pillards des tribus. Un chasseur, nommé Wolff, dont le nom a figuré dans les rapports de Bugeaud, on l'a vu plus haut, emmené vers Taza avec ses compagnons, tomba malade, ne put se traîner jusqu'au but, fut abandonné. Des bergers se saisirent de lui, le torturèrent affreusement et le brûlèrent vif.

Il était à craindre que Sidi-Mohammed, rendu furieux par l'humiliation qu'il avait subie, par les reproches muets de son entourage, ne fît payer cher à son épouse française les déboires qui l'accablaient. Il n'en fut rien. «Le prince, a écrit M. Ernest Alby en 1847, revint à Fez. Il s'attendait à être condamné à mort. Son père lui fit grâce de la vie. Il alla rejoindre sa femme à Maroc. (Entre parenthèse, M. Alby avait assuré précédemment qu'elle se trouvait à Fez!) Elle le consola de sa disgrace et elle combla ses vœux en donnant le jour à un fils. Elle accoucha pendant le séjour d'Escoffier[28] au Maroc. Depuis cette époque, Mlle Lanternier et sa mère continuent de mener la vie la plus douce et la plus fortunée, et c'est ainsi que deux paysannes françaises, deux esclaves de l'émir, sont entrées dans la famille de l'empereur Muley-Abd-er-Rhaman et que l'une d'elles finira quelque jour par s'asseoir sur le trône du Maroc.»

[28] Le trompette Escoffier, prisonnier français au Maroc. (Voir le chapitre suivant.)

Ce fils, né de sang français dans une si tragique circonstance, ne serait-il pas le père d'Abd-el-Aziz? Jeanne Lanternier semble avoir été la première épouse chérifienne de Sidi-Mohammed; car ce prince était fort jeune en 1836, l'année du rapt, et il ne l'épousa qu'en 1837. D'après une pièce imprimée sans nom d'auteur, avec ce seul titre: Histoire d'un captif racheté au Maroc[29], rare et curieuse s'il en fut, «la première demoiselle que le prince épouse est grande sultane et conséquemment maîtresse absolue de la maison... A la naissance d'un prince, toutes les dames du sérail en célèbrent la fête.»

[29] Bibliothèque nationale, impr. O3 j-5.

A la vérité, l'auteur anonyme déclare plus loin que les enfants des épouses légitimées jouissent de privilèges inégaux, réglés par la coutume et par l'arbitraire. L'ordre de succession des sultans en fait foi. «Les enfants, dit-il, de ces différentes reines ont droit à la couronne, à l'exclusion, toutefois, de ceux qui ont pour mère une sultane issue du sang chrétien.»

Mais cette loi a pu être tournée. Jeanne Lanternier avait embrassé l'islamisme, on l'a vu, et sa mère également. Donc, elle remplissait les conditions essentielles pour donner au Sultan un héritier du trône. Et la longue faveur dont elle disposa autorise l'hypothèse qu'elle ne négligea rien pour assurer à son fils le bénéfice de sa naissance.

La légende vient étayer les déductions que nous avons mises en avant. Elle est formelle. En citant le récit de M. Ernest Alby, qui parut, du reste, dans la Presse de Girardin en 1848, après avoir été détaché d'un travail plus étendu, publié l'année précédente, un journal de l'arrondissement natal de Jeanne Lanternier constate le fait sans ambages:

«Virginie (?) Lanternier, épouse actuelle (en 1848) du fils de l'empereur du Maroc, est appelée, sans nul doute, à partager un jour le trône d'Abd-er-Rhaman. Les habitants de Châtelay ont conservé le souvenir de Virginie, future impératrice du Maroc[30]

[30] Cf. Annuaire du Jura, année 1852, et le journal l'Album dôlois, 1848.