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Sultane française au Maroc

Chapter 25: AU HAREM
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About This Book

A loosely framed narrative begins with a dedicatory letter and recorded conversations that link rural origins in the Val d'Amour to events in Morocco. It traces the life and social circumstances behind the emergence of a woman who becomes a sultana, combining eyewitness anecdote, diplomatic observation, and local legend. The book alternates reminiscence, political reflection, and folkloric origin tales, exploring identity, cultural encounter, and the way private lives intersect with diplomatic and social forces.

AU HAREM

Quelle fut, au juste, l'existence de Jeanne Lanternier, de cette enfant de seize ans, transplantée, par un brutal caprice de la destinée, des champs paternels dans le mystère troublant d'un harem princier constitué à l'ancienne mode, que la Turquie elle-même, d'après des révélations récentes, a adoucie et réformée? Que devint cette désenchantée, enfermée, sans espoir de retour, dans le «gynécée patriarcal et sensuel d'un Orient féroce et doux, barbare et décadent[32]»?

[32] Henry Baüer, Écho de Paris.

Les Sahariennes abondaient dans ce couvent voluptueux, telles que les a décrites Mme Jean Pommerol en son livre révélateur:

«Entre les tasses de thé et les propos indécents, elles se livrent, tantôt à des contorsions peu chastes, tantôt à des rigidités de statue, tandis que les «regardantes» affectent des airs détachés, ou passionnés, ou polis, ou dédaigneux. Elles paraissent vouloir, loin des hommes, étudier ce qui pourra plaire aux sens ou à l'imagination de ces derniers. Un souci voluptueux (parfois à leur insu) les occupe, une instinctive recherche, qui se manifeste aussi dans leur parure et leurs parfums. Plaire! Plaire!... et si peu souvent et pour si peu d'êtres de l'autre sexe[33]

[33] Mme Jean Pommerol, Une Femme chez les Sahariennes.

Dormir, manger, s'éventer, danser, s'habiller, recevoir des femmes amies, visiter les cimetières, telles étaient les distractions du harem à Marrakech. En 1836, l'année précisément où Jeanne Lanternier fut promue à la dignité de chérifa, Abd-er-Rhaman fit visiter, par faveur exceptionnelle, son harem à un officier français, le colonel Delarue; mais il ordonna à ses femmes de se cacher derrière des persiennes, d'où elles pouvaient tout voir sans être vues. «A peine eurent-elles jeté les yeux sur le colonel, qu'elles poussèrent des cris aigus et bruyants, espèce de musique sauvage que font entendre les femmes marocaines pour exprimer leur parfaite satisfaction. Le lendemain, en effet, elles firent demander au colonel quel était le joli oiseau apprivoisé qui se tenait si bien sur sa tête et qui les avait si fort ravies. Elles avaient pris pour un oiseau la plume de coq tricolore qui surmontait son chapeau d'uniforme[34]

[34] Journal la Presse, 13 août 1844.

Très semblables les unes aux autres, les retraites où les princes marocains enfermaient leur bétail féminin. Une terrasse sur laquelle ouvraient des cellules. Au seuil de chaque cellule, comme dans les ruelles mal famées des villes algériennes, des femmes accroupies, fumant, s'interpellant d'une porte à l'autre. Alentour, un jardin aux vastes allées, bordées de la luxuriante végétation des climats de feu. De loin, le profane ne distingue qu'un grand pavillon surmonté d'une sorte de dôme en bulbe, de couleur éclatante.

Quelle différence entre cette vie claustrale, où les recluses, abruties par l'isolement et l'oisiveté, résignées au caprice du maître, comblaient les heures lentes par des distractions puériles, en jouant avec leurs doigts de pied, ou, plus simplement, «en s'endormant du pesant sommeil des bêtes lasses et repues,» et les libres années, où Jeanne errait dans la forêt de Chaux, où, plus tard, fortifiée par les rudes travaux de la ferme paternelle, elle dansait sans contrainte avec les fils des colons de Dely-Ibrahim au son d'une musique de rencontre!

Et quelles jalousies elle dut exciter, parmi ces Soudaniennes qui se savaient condamnées à un rang subalterne, que l'on conduirait au marché du jeudi, un jour, lorsque, décidément, elles auraient cessé de plaire au maître!

Plus d'une fois, les esclaves noires, même les Circassiennes achetées à grands frais à Constantinople, grincèrent des dents et murmurèrent de rauques imprécations, lorsqu'elles virent Sidi-Mohammed, fidèle au rituel du palais, annoncé par un signal mystérieux des eunuques, passer sans s'arrêter devant leur seuil, «diriger sa marche où étaient ses amours,» s'éloigner ensuite, au son des trompettes, pour aller se purifier du contact féminin, suivant les prescriptions du livre saint[35]!

[35] Histoire d'un captif racheté au Maroc, p. 25.

Dès ce moment, sans doute, Jeanne dut s'entendre appeler d'un surnom symbolisant sa faveur, l'influence persistante qu'elle exerçait sur l'héritier désigné d'Abd-er-Rhaman. Les sultanes d'origine européenne étaient qualifiées par leurs compagnes du titre de reines, suivi du nom de leur pays d'origine. Il y avait ainsi au harem la reine d'Espagne, la reine d'Angleterre; Jeanne devint naturellement la reine de France.

Cet état d'âme enfantin des emmurées du sérail, fruit d'une vie futile et animale, ne vous fait-il pas souvenir de la naïveté de ces filles des Chambââs qui, au dire des voyageurs, n'ayant vu que de loin en loin des officiers français, pensaient que la race française ne comportant qu'un sexe, le fort, le sexe féminin n'existait pas chez nous[36]?

[36] Voir l'ouvrage cité plus haut de Mme Jean Pommerol.

Dans cette étrange société, dit encore un témoin bien renseigné, M. Jules Erckmann, capitaine d'artillerie, chef d'une mission militaire au Maroc, neveu du romancier populaire[37], «les femmes font bande à part; dès qu'elles ne sont plus très jeunes, elles sont abandonnées par leurs maris, qui leur préfèrent de jeunes négresses achetées au marché. Elles ne sortent guère que pour voir leurs parents, aller au hammam, quand il n'y en a pas dans la maison, et visiter les tombeaux le vendredi.

[37] Le Maroc moderne, par Jules Erckmann, p. 181 et suivantes. Paris, 1885.

«Elles prient rarement; on ne leur apprend rien, parce qu'on trouve qu'elles ne valent pas la peine d'être instruites de quoi que ce soit. Lorsqu'elles n'ont pas de servantes, elles passent une partie de la journée à moudre le blé et à faire le pain. Elles prennent l'air sur les terrasses, où, d'un commun accord, les hommes s'interdisent de monter, et se livrent quelquefois à une gymnastique fort dangereuse pour aller se rendre visite les unes aux autres.»

Abd-el-Aziz lui-même, bien que condamné, dit-on, par la nature à observer dans son gynécée une neutralité bienveillante, fut souvent victime des caprices des grands enfants qui décoraient son intimité. Il les amusait, au beau temps de son insouciance, en leur montrant la lanterne magique, en leur exhibant des bibelots européens, en prenant d'elles des instantanés, dont quelques-uns ont été reproduits par les journaux.

On raconte qu'une nuit, il envoya les soldats du palais réveiller un négociant anglais pour lui demander de livrer sur l'heure toutes les boîtes de sardines que contenait son magasin. La veille, le sultan avait donné à l'une de ses favorites, une Circassienne, des conserves de Marseille. L'aimable personne avait fait part des petits poissons à ses compagnes, qui jugèrent le mets délicieux et se rebellèrent contre leurs gardiens parce qu'on ne leur en servait pas au dîner. Il y eut un beau vacarme.

En d'autres temps, on eût cousu quelques-unes dans un sac, pour l'exemple. Mais Abd-el-Aziz déteste les scènes et les violences. Sa jeunesse, passée tout entière parmi les femmes, sous la dépendance de la validé sa mère, l'éloignement de toute occupation guerrière, l'ont médiocrement préparé aux actes de décision. Il céda au vœu général et calma d'un mot condescendant la sédition, renouvelée vaguement de Lysistrata, qui menaçait son repos, sinon sa félicité!

Pauvre Abd-el-Aziz! Qu'il se montre à cheval, drapé de la géba, du linceul blanc à capuchon, sous le parasol légendaire, dans l'attitude qu'ont retracée les peintres, au milieu d'un cortège moyenâgeux de cavaliers armés de lances; qu'il revête, au grand scandale des croyants, le fantaisiste uniforme de général anglais imaginé par le caïd Mac Lean; qu'il donne une audience particulière sur un fauteuil de canne, au seuil de la porte en fer à cheval qui ouvre, à l'extrémité de la terrasse de son palais, l'accès des appartements secrets, il me fait irrésistiblement songer à une mélancolique effigie de Pharaon qui est au Louvre. Vous la trouverez dans la salle des antiquités égyptiennes. C'est une statuette en stéatite jaune, finement travaillée, qui représente le roi eunuque de la dix-huitième dynastie, Aménophis ou Aménothès IV.

Les images que nous avons conservées de ce prince nous reportent à la célèbre division du règne de Louis XIV: avant la fistule, après. Il y eut, dans la vie du roi, une catastrophe inconnue qui bouleversa sa manière d'être et se traduisit par une dégénérescence analogue à l'infantilisme. Fut-il, comme le pensait Mariette, malheureux dans une guerre avec les Abyssins et dépouillé de sa virilité, suivant la coutume? On ne sait. Mais ses statues lui donnent, à partir d'une certaine époque, un aspect tout différent, l'aspect d'un féminisé imberbe, aux joues flasques et pendantes, au menton gras en saillie, au regard doux, aux cuisses fortes, aux hanches plantureuses.

Abd-el-Aziz ressemble étrangement à Aménothès IV, «le plus paradoxal des souverains qui régnèrent sur l'Égypte pendant l'antiquité.» D'origine servile comme lui, dominé par l'influence du sang nubien qui coule en abondance dans ses veines, comme dans celles du Pharaon, il scandalisa aussi ses sujets par l'abandon apparent des pratiques religieuses de ses ancêtres et se laissa aller à un modernisme déconcertant.

Aménothès IV—rapprochement instructif—tenta une révolution religieuse et sociale en remplaçant le culte symbolique d'Atonou, fonda une ville nouvelle et changea jusqu'à son nom. «Il se distingue à peine de son père, dit M. Maspéro, dont l'autorité s'impose en pareille matière, dans les premiers portraits qu'on a de lui; il a les traits réguliers et un peu lourds, le corps idéalisé, la tournure conventionnelle des Pharaons orthodoxes. Khonniatonou (Aménothès, sous son nom nouveau) affecte un front fuyant, un grand nez aquilin, pointu, une bouche mince, un menton énorme, saillant en avant, se rattachant à un cou maigre et prolixe; peu d'épaules, peu de muscles, mais des seins si ronds, un abdomen si gonflé, des hanches si plantureuses, qu'on dirait une femme[38]

[38] Maspéro, Histoire ancienne, t. II, p. 326.

Et les serviteurs groupés autour de lui dans les figurations d'El-Amarna, qui sont venues témoigner par miracle d'un passé si nuageux, ressemblent au maître déchu, avec leurs profils anguleux, leurs poitrines molles, leurs allures équivoques et leurs ventres ballonnés jusqu'à la caricature.

Escoffier et les déserteurs français, au dire de M. Ernest Alby, ont soutenu qu'après Isly, le crédit de Jeanne Lanternier n'avait pas failli. Il se consolida du fait de la naissance d'un fils. Elle habitait le plus souvent, avec son mari, le palais de Marrakech. Peut-être s'ébattit-elle dans l'Aguedal, cet immense jardin, Eldorado barbare, où joua insouciamment Abd-el-Aziz, quand il n'était encore qu'un sultan fainéant. Elle suivit son seigneur, cachée dans ces sortes de tabernacles richement drapés qui dérobent aux regards masculins les traits des dames du harem.

Nous la revoyons par la pensée, assise à la turque sur les divans, mélancolique au souvenir de sa patrie absente, de sa famille dispersée, son frais visage encadré par les plis flottants et les reflets dorés de la hantouze et des hafidas, sous le diadème qui la désignait à ses rivales comme l'aimée entre toutes.

Elle promena ses rêveries sous les oliviers, les palmiers alternés de cyprès, parmi la forêt odorante des mimosas et des orangers, au bord des ruisseaux, frangés de lauriers-roses, qui entretenaient une fraîcheur exquise dans cette retraite enchantée.

Souvent, elle connut l'ivresse de régner sur le cœur du futur sultan dans un des kiosques mystérieux aménagés pour l'intimité.

Et elle agaçait en riant les lions et les panthères qui, accroupis dans leurs cages, semblaient les gardiens farouches et étonnés des divertissements secrets du Sidnâ.