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Sultane française au Maroc

Chapter 26: SULTANE!
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About This Book

A loosely framed narrative begins with a dedicatory letter and recorded conversations that link rural origins in the Val d'Amour to events in Morocco. It traces the life and social circumstances behind the emergence of a woman who becomes a sultana, combining eyewitness anecdote, diplomatic observation, and local legend. The book alternates reminiscence, political reflection, and folkloric origin tales, exploring identity, cultural encounter, and the way private lives intersect with diplomatic and social forces.

SULTANE!

En 1859, le fuyard d'Isly succédait à son père. Voilà la paysanne de Châtelay sultane!

Tout fait supposer que son farouche époux lui avait conservé son rang et son influence dans cette immense population féminine qui grouillait, à divers titres, au harem impérial. Abd-er-Rhaman était renommé pour sa cupidité. Il spéculait ouvertement sur le blé et l'orge, faisait, au besoin, métier d'usurier, et les légendes les plus fabuleuses couraient sur son trésor, dissimulé à Mequinez ou dans le Tafilalet, où s'entassaient, disait-on, l'or et les marchandises précieuses. On parlait de cinq cents millions! Il n'est rien resté de cette réserve. Abd-el-Aziz n'a rien à envier à la civilisation européenne; c'est un souverain moderne, il s'est procuré des dettes.

Sidi-Mohammed, d'ailleurs, avait contribué pour une large part à la dispersion du trésor d'Abd-er-Rhaman. Il faisait acheter sans cesse des esclaves et il ne légua à Mouley-Hassan, son fils, que des charges.

«La grosse dépense, dit M. Ludovic de Campou[39], est le harem. Voilà la ruine du budget. Le sultan (Mouley-Hassan), ayant hérité du harem de son prédécesseur Sidi-Mohammed, a, outre les femmes légitimes, les concubines et les esclaves attachées à leur service, un personnel féminin de près de deux mille têtes, personnel qu'il faut nourrir, habiller, parer de bracelets et de bijoux, parfumer et distraire. Des juifs de Fez m'ont montré des comptes de plus de 100,000 francs pour des fournitures de soieries et de drap pour les vêtements de ces dames. Il y a, en outre, le harem à renouveler... Je ne parle pas des achats fantaisistes, que le sultan fait en Europe, d'horloges perfectionnées, de fusils, de canons, de pianos mécaniques, de montres à répétition et de diamants...»

[39] Un Empire qui croule, 1 vol. Paris, Plon.

C'est un peu avant son élévation au trône que Sidi-Mohammed aurait permis à Jeanne Lanternier de renouer avec sa famille, de s'enquérir du sort des siens. A quelle date faut-il placer cet acte de haute tolérance? Il semble qu'il a dû suivre la bataille d'Isly. D'après la légende qui a cours encore dans le Jura, la validé aurait fini par retrouver ses sœurs, aurait correspondu avec elles et réussi à les attirer au Maroc, où elles auraient épousé des dignitaires du maghzen.

Ce qui est certain, c'est que les trois sœurs de Jeanne, Claudine, Anne-Antoinette et Anne-Claude Lanternier, dont les noms continuent à figurer au registre des naissances de la commune de Châtelay, disparurent dans des conditions mystérieuses, s'évanouirent un matin, comme des héroïnes de ballades. Ni à Châtelay, ni à Dely-Ibrahim, ni à Alger, l'état civil n'a gardé trace de leur décès. Aucun papier officiel ne mentionne leurs noms. C'est bien étrange.

Marrakech était, pour Sidi-Mohammed, comme pour son père, la cité de prédilection. Il retrouvait, dans ce cadre archaïque, parmi ces populations hostiles à l'étranger, fermées à la civilisation occidentale, un milieu approprié à ses instincts de bas despotisme et de lâcheté cruelle. Le palais impérial était situé hors de la ville, en face de l'Atlas, avec de merveilleux jardins et des pavillons de retraite, séjour enchanté où semblaient revivre le faste insolent et les splendeurs magiques des sultans de légende servis par les fées et les génies.

On dit que, pareille à Aline, reine de Golconde, Jeanne Lanternier trompa sa nostalgie en faisant planter des arbres de France, dont quelques-uns subsisteraient encore. Elle aurait même, nouvelle Marie-Antoinette, obtenu de son seigneur la construction d'un Trianon en réduction, ou, tout au moins, d'une cabane rustique sur le modèle des chaumières de son pays. Mais les fées changèrent ici le dénouement du charmant conte du chevalier de Boufflers. Lorsque la pastoure franc-comtoise reparut au Val d'Amour, elle n'avait plus son pot au lait; elle avait délaissé les attributs symboliques qui rendirent à Aline le cœur de son volage adorateur et firent, par miracle, refleurir ses amours vierges, ainsi que cela se pratique, dit-on, au paradis de Mahomet. Puissance divine de l'illusion!

Une des résidences où le sultan aimait à reposer ses noirs soucis était le palais de Saridj-Ménarah. Il s'y rendait avec son harem. Là aussi régnait un parc ombreux, «délices des rois maures,» comme les jardins de la romance, gardé à l'entrée par une ligne de peupliers. Partout s'étendaient des parterres aux couleurs chatoyantes; dans les kiosques, ménagés pour les apartés impériaux, le caprice sauvagement raffiné du souverain se plaisait à rencontrer les élues de son cœur, étendues à la sybarite sur des lits de roses.

Au milieu de ces splendeurs barbares, Jeanne n'oublia point la terre natale. Elle avait conservé la propriété de la maison paternelle de Châtelay. Ayant appris, un jour, qu'elle tombait en ruine, elle envoya une somme d'argent à l'un de ses parents pour payer les réparations nécessaires.

Les familles ont leur destinée.

Une des causes qui déterminèrent l'exode des Lanternier en Algérie fut l'incendie de cette pauvre isba, où ils avaient si vaillamment nargué la mauvaise fortune. Reconstruite par l'effet des libéralités de la sultane française du Maroc, la maison brûla de nouveau vers 1865. Le fait n'a point été oublié à Châtelay. Il y eut même,—on s'en souvient là-bas,—à cette occasion, un léger scandale. Un paysan refusa de faire la chaîne; la gendarmerie lui déclara procès-verbal et il fut poursuivi en justice.

Il apparaît, à la tolérance dont jouit la sultane en titre, mère d'un héritier de l'empire, aux facilités qui lui furent laissées de correspondre avec les siens, aux privilèges qui lui furent concédés, principalement après Isly et les révélations des prisonniers français, qu'une faveur exceptionnelle lui était attribuée. Et pourquoi Mouley-Hassan ne serait-il pas le fils de la chrétienne renégate? Jamais, dans tous les cas, cette version n'a été démentie.

Les minutieuses constatations de l'état civil sont inconnues, encore maintenant, dans les pays d'islamisme pur. Le Maroc ignorera toujours le droit des gens. En 1844, Abd-er-Rhamam, le beau-père de Jeanne Lanternier, n'hésita pas à retenir à Tanger les ambassadeurs et les consuls étrangers. C'est même, très probablement, ce souvenir fâcheux qui a porté les puissances à décliner, pour la conférence de 1906, l'hospitalité d'Abd-el-Aziz. Elles savaient que le brigandage est, au Maroc, une industrie honorée, et craignaient une réédition du Roi de la montagne. Un brigand heureux peut devenir demain fonctionnaire, ministre peut-être.

Qu'est au fond l'homme à l'ânesse, le roghi Bou-Hamara? Un frère du sultan, un aventurier, un illuminé? Si une pareille incertitude règne et se propage sur l'identité des princes du sang, à plus forte raison enveloppe-t-elle les êtres de mystère recrutés pour le harem. Elles apparaissent comme des ombres voilées, fleurissent dans la solitude magnifique des palais, s'étiolent et meurent sans que nul ait le droit de s'en inquiéter. En parler même est une offense au maître. Le plus grave tort qu'Abd-el-Aziz ait porté à son autorité spirituelle de fils du Prophète, le plus sérieux argument qu'il ait fourni à la révolte, est la facilité avec laquelle il a laissé répandre dans le public les instantanés représentant ses femmes, le visage nu, en des postures familières.

Donc, Jeanne Lanternier, promue au titre d'épouse honoraire, classée par l'âge dans le rang des âdjaïz (femmes hors d'âge), et, comme telle, autorisée à se mêler aux hommes et à sortir du palais, put fort bien compléter de vive voix la légende qui était née des événements de 1844.

On prétend, il est vrai, pour diminuer l'importance de sa personnalité, que Sidi-Mohammed exclut de sa succession, par un acte formel, l'aîn de ses fils, au profit de Mouley-Hassan. Mais ne faut-il pas voir, au contraire, dans cette préférence affichée, rapprochée des honneurs dont il n'avait cessé d'honorer la chrétienne convertie à l'Islam, la démonstration d'une sollicitude persistante pour la «sultane française» et pour le fils qu'elle lui avait donné? Et n'est-ce pas au profit de cet héritier tardif, né au lendemain de l'inoubliable défaite, qu'il s'est résolu à écarter du trône son aîné?