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Sur la pierre blanche

Chapter 4: II
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About This Book

A circle of acquaintances visits an archaeological excavation of an ancient forum, observing workers uncovering columns, altars and civic foundations under the guidance of the site director. Their on-site conversation contrasts the former market-like bustle and sensory life of the place with the discipline of methodical digging and cataloguing. Interwoven vignettes and essays reflect on how material recovery reshapes collective memory, interrogate ancient religious practices and civic institutions, and consider the tension between poetic loss and historical knowledge. The prose moves between detailed description of finds and reflective commentary about how modern study alters both the monuments themselves and contemporary feeling toward the past.

The Project Gutenberg eBook of Sur la pierre blanche

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Title: Sur la pierre blanche

Author: Anatole France

Release date: December 1, 2004 [eBook #7173]
Most recently updated: March 21, 2015

Language: French

Credits: Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team. is file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SUR LA PIERRE BLANCHE ***

Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online

Distributed Proofreading Team. is file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.

ANATOLE FRANCE

SUR LA PIERRE BLANCHE

                         Tu semblés
  avoir dormi sur la pierre blanche, au milieu
            du peuple des songes.

PHILOPATRIS, XXI.
TABLE

I. Quelques Français liés d'amitié, qui passaient le printemps à Rome

II. GALLION

III. Quand Nicole Langelier eut achevé sa lecture

IV. La salle était étroite, tendue d'un papier enfumé

V. PAR LA PORTE DE CORNE OU PAR LA PORTE D'IVOIRE

VI. Quand Hippolyte Dufresne eut achevé ta lecture

SUR LA PIERRE BLANCHE

I

Quelques Français, liés d'amitié, qui passaient le printemps à Rome, se rencontraient souvent dans le Forum désenseveli. C'étaient Joséphin Leclerc, attaché d'ambassade en congé; M. Goubin, licencié ès lettres, annotateur; Nicole Langelier, de la vieille famille parisienne des Langelier, imprimeurs et humanistes; Jean Boilly, ingénieur; Hippolyte Dufresne, qui avait des loisirs et aimait les arts.

Le 1er mai, vers cinq heures du soir, ils franchirent comme de coutume, la petite porte septentrionale, inconnue du public, où le commandeur Giacomo Boni, directeur des fouilles, les accueillit avec son aménité silencieuse et les conduisit jusqu'au seuil de sa maison de bois, ombragée de lauriers, de troènes et de cytises, qui domine cette vaste fosse creusée, au siècle dernier, dans le marché aux boeufs de la Rome pontificale, jusqu'au sol du Forum antique.

Là, ils s'arrêtent et regardent.

En face d'eux se dressent les fûts tronqués des stèles honoraires et l'on voit comme un grand damier avec ses dames à la place où fut la basilique Julia. Plus au sud, les trois colonnes du temple des Dioscures trempent dans l'azur du ciel leurs volutes bleuissantes. A leur droite, surmontant l'arc ruineux de Septime Sévère et les hautes colonnes des demeures de Saturne, les maisons de la Rome chrétienne et l'hôpital des femmes étagent sur le Capitole leurs façades plus jaunes et plus fangeuses que les eaux du Tibre. Vers leur gauche s'élève le Palatin flanqué de grandes arches rouges et couronné d'yeuses. Et sous leurs pieds, d'un mont à l'autre, entre les dalles de la voie Sacrée aussi étroite qu'une rue de village, sortent de terre des murs de brique et des bases de marbre, restes des édifices qui couvraient le Forum au temps de la force latine. Le trèfle, l'avoine et l'herbe des champs, que le vent a semés sur leur faîte abaissé, leur font un toit rustique où flamboie le coquelicot. Débris d'entablements écroulés, multitude de piliers et d'autels, enchevêtrement de degrés et d'enceintes: tout cela, non point petit, assurément, mais d'une grandeur contenue et pressée.

Sans doute Nicole Langelier relevait dans son esprit la foule des monuments autrefois resserrée dans cet espace illustre:

—Ces édifices, dit-il, de proportions sages et de dimensions modérées, étaient séparés les uns des autres par des ruelles ombreuses. Il y avait là de ces vicoli qu'on aime dans les pays du soleil, et les magnanimes neveux de Rémus, après avoir entendu les orateurs, trouvaient le long des temples, pour manger et dormir, des coins frais, mal odorants, où les écorces de pastèques et les débris de coquillages n'étaient jamais balayés. Certes les boutiques qui bordaient la place exhalaient des senteurs puissantes d'oignon, de vin, de friture et de fromage. Les étals des bouchers étaient chargés de viandes, spectacle agréable aux robustes citoyens, et c'est à l'un de ces bouchers que Virginius prit le couteau dont il tua sa fille. Sans doute il y avait là aussi des bijoutiers et des marchands de petits dieux domestiques, protecteurs du foyer, de l'étable et du jardin. Tout ce qu'il faut à des citoyens pour vivre se trouvait réuni sur cette place. Le marché et les magasins, les basiliques, c'est-à-dire les bourses de commerce et les tribunaux civils; la curie, ce conseil municipal qui devint l'administrateur de l'univers; les prisons dont les souterrains exhalaient une puanteur redoutée; les temples, les autels, premières nécessités pour les Italiens qui ont toujours quelque chose à demander aux puissances célestes.

»C'est là enfin que s'accomplirent durant tant de siècles les actes vulgaires ou singuliers, presque toujours insipides, souvent odieux ou ridicules, quelquefois généreux, dont l'ensemble constitue la vie auguste d'un peuple.

—Qu'est-ce qu'on voit, au milieu de la place, devant les bases honoraires? demanda M. Goubin qui, armé de son lorgnon, remarquait une nouveauté dans l'antique Forum et voulait être renseigné.

Joséphin Leclerc lui répondit obligeamment que c'étaient les fondations du colosse de Domitien nouvellement mises au jour.

Puis il désigna du doigt, l'un après l'autre, les monuments découverts par Giacomo Boni durant cinq années de fouilles fructueuses: la fontaine et le puits de Juturna, sous le mont Palatin; l'autel élevé sur le bûcher de César et dont le soubassement s'étendait à leurs pieds, en face des Rostres; la stèle archaïque et le tombeau légendaire de Romulus, que recouvre la pierre noire du Comice; et le «lac» de Curtius.

Le soleil, descendu derrière le Capitole, frappait de ses dernières flèches l'arc triomphal de Titus sur la haute Vélia. Le ciel, où nageait à l'occident la lune blanche, restait bleu comme au milieu du jour. Une ombre égale, tranquille et claire emplissait le Forum silencieux. Les terrassiers bronzés piochaient ce champ de pierres, tandis que, poursuivant le travail des vieux rois, leurs camarades tournaient la roue d'un puits pour tirer l'eau qui mouille encore le lit où dormait, aux jours du pieux Numa, le Vélabre ceint de roseaux.

Ils accomplissaient leur tâche avec ordre et vigilance. Hippolyte Dufresne, qui depuis plusieurs mois les voyait assidus à l'ouvrage, intelligents et prompts à accomplir les ordres reçus, demanda au directeur des fouilles comment il obtenait de ses ouvriers un si bon service.

—En vivant comme eux, répondit Giacomo Boni. Je remue avec eux la terre, je les avertis de ce que nous cherchons ensemble, je leur fais sentir la beauté de notre oeuvre commune. Ils s'intéressent à des travaux dont ils sentent confusément la grandeur. Je les ai vus pâles d'enthousiasme quand ils découvrirent le tombeau de Romulus. Je suis leur compagnon de chaque jour et, si l'un d'eux tombe malade, je vais m'asseoir auprès de son lit. Je compte sur eux comme ils comptent sur moi. Voilà comment j'ai des ouvriers fidèles.

—Boni, mon cher Boni, s'écria Joséphin Leclerc, vous savez si j'admire vos travaux et si je suis ému de vos belles découvertes, et pourtant je regrette, permettez-moi de vous le dire, le temps où les troupeaux paissaient sur le Forum enseveli. Un boeuf blanc au large front planté de cornes évasées ruminait dans le champ désert; un pâtre sommeillait au pied d'une haute colonne qui sortait des herbes. Et l'on songeait: C'est ici que fut agité le sort du monde. Depuis qu'il a cessé d'être le Campo Vaccino, le Forum est perdu pour les poètes et pour les amoureux.

Jean Boilly représenta combien ces fouilles, pratiquées avec méthode, contribuaient à la connaissance du passé. Et, la conversation s'étant engagée sur la philosophie de l'histoire romaine:

—Les Latins, dit-il, étaient raisonnables jusque dans leur religion. Ils connurent des dieux bornés, vulgaires, mais pleins de bon sens et parfois magnanimes. Que l'on compare ce Panthéon romain, composé de militaires, de magistrats, de vierges et de matrones, aux diableries peintes sur les parois des tombeaux étrusques, et l'on verra face à face la raison et la folie. Les scènes infernales tracées dans les chambres funéraires de Corneto représentent les monstres de l'ignorance et de la peur. Elles nous apparaissent aussi grotesques que le Jugement dernier d'Orcagna, à Sainte-Marie-Nouvelle de Florence, et que l'enfer dantesque du Campo Santo de Pise, tandis que le Panthéon latin présente constamment l'image d'une société bien organisée. Les dieux des Romains étaient comme eux laborieux et bons citoyens. C'étaient des dieux utiles; chacun avait sa fonction. Les nymphes elles-mêmes occupaient des emplois civils et politiques.

»Rappelez-vous Juturna, dont nous avons vu tant de fois l'autel au pied du Palatin. Elle ne semblait pas destinée par sa naissance, ses aventures et ses malheurs à tenir un emploi régulier dans la ville de Romulus. C'était une Rutule indignée. Aimée de Jupiter, elle avait reçu du dieu l'immortalité. Quand le roi Turnus fut tué par Énée, sur l'ordre des Destins, ne pouvant mourir avec son frère, elle se jeta dans le Tibre pour fuir du moins la lumière. Longtemps, les pâtres du Latium contèrent l'aventure de la nymphe vivante et plaintive au fond du fleuve. Et plus tard, les villageois de la Rome rustique, qui se penchaient, la nuit, sur la berge, crurent la voir, à la clarté de la lune, dans ses voiles glauques, sous les roseaux. Eh bien! les Romains ne la laissèrent point oisive, à ses douleurs. La pensée leur vint tout de suite de lui donner une occupation sérieuse. Ils lui confièrent la garde de leurs fontaines. Ils en firent une déesse municipale. Ainsi de toutes leurs divinités. Les Dioscures, dont le temple a laissé des ruines si belles, les Dioscures, les deux frères d'Hélène, astres clairs, les Romains les employèrent comme estafettes au service de l'État. Ce sont les Dioscures qui vinrent sur un cheval blanc annoncer à Rome la victoire du lac Régille.

»Les Italiens ne demandaient à leurs dieux que des biens terrestres et des avantages solides. A cet égard, en dépit des terreurs asiatiques qui ont envahi l'Europe, leur sentiment religieux n'a pas changé. Ce qu'ils exigeaient autrefois de leurs Dieux et de leurs Génies, ils l'attendent aujourd'hui de la Madone et des saints. Chaque paroisse a son bienheureux, qu'on charge de commissions, comme un député. Il y a des saints pour la vigne, pour les céréales, pour les bestiaux, pour la colique et pour le mal de dents. L'imagination latine a repeuplé le ciel d'une multitude de figures animées, et fait du monothéisme juif un nouveau polythéisme. Elle a égayé l'évangile d'une riche mythologie; elle a rétabli un commerce familier entre le monde divin et le monde terrestre. Les paysans exigent des miracles de leurs saints protecteurs et les couvrent d'invectives si le miracle tarde à venir. Le paysan, qui avait sollicité inutilement une faveur du Bambino, retourne à la chapelle et, s'adressant cette fois à l'Incoronata:

»—Ce n'est pas à toi, fils de putain, que je parle, c'est à ta sainte mère.

»Les femmes intéressent la Madre di Dio à leurs amours. Elles pensent avec raison qu'elle est femme, qu'elle sait ce que c'est et qu'on n'a pas à se gêner avec elle. Elles n'ont jamais peur d'être indiscrètes, ce qui prouve leur piété. C'est pourquoi il faut admirer la prière que faisait à la Madone une belle fille de la Riviera de Gênes: «Sainte mère de Dieu, vous qui avez conçu sans pécher, accordez-moi la grâce de pécher sans concevoir.»

Nicole Langelier fit ensuite observer que la religion des Romains se prêtait aux entreprises de leur politique.

—Empreinte d'un caractère fortement national, dit-il, elle était pourtant capable de pénétrer les peuples étrangers et de les gagner par son esprit sociable et tolérant. C'était une religion administrative, qui se propageait sans peine avec le reste de l'administration.

—Les Romains aimaient la guerre, dit M. Goubin, qui évitait soigneusement les paradoxes.

—Ils n'aimaient pas la guerre pour elle-même, répliqua Jean Boilly. Ils étaient bien trop raisonnables pour cela. On retenait à certains indices que le métier militaire leur paraissait dur. Monsieur Michel Bréal vous dira que le mot qui d'abord signifiait proprement le fourniment du soldat, aerumna, prit ensuite le sens général de fatigue, d'accablement, de misère, de douleur, d'épreuve et de désastre. Ces paysans étaient comme les autres. Ils ne marchaient que forcés et contraints. Et leurs chefs eux-mêmes, les gros propriétaires, ne guerroyaient ni pour le plaisir ni pour la gloire. Avant de se mettre en campagne, ils consultaient vingt fois leur intérêt et pesaient attentivement leurs chances.

—Sans doute, dit M. Goubin, mais leur condition et l'état du monde les força d'être toujours en armes. C'est ainsi qu'ils portèrent la civilisation jusqu'aux extrémités du monde connu. La guerre est un incomparable instrument de progrès.

—Les Latins, reprit Jean Boilly, étaient des cultivateurs qui faisaient des guerres de cultivateurs. Leurs ambitions furent toujours agricoles. Ils exigeaient du vaincu, non de l'argent, mais de la terre, tout ou partie du territoire de la confédération soumise, le plus souvent un tiers, par amitié, comme ils disaient, et parce qu'ils étaient modérés Où le légionnaire avait planté sa pique, le colon venait le lendemain pousser sa charrue. C'est par le laboureur qu'ils assuraient leurs conquêtes. Soldats admirables, sans doute, disciplinés, patients, courageux, qui se battaient et se faisaient battre tout comme les autres! Paysans bien plus admirables encore! Si l'on s'étonne qu'ils aient gagné tant de terres, il faut s'étonner bien davantage qu'ils les aient gardées. Le prodige, c'est qu'ayant perdu beaucoup de batailles, ils n'aient jamais cédé autant dire un arpent de sol, ces obstinés paysans.

Tandis qu'ils disputaient ainsi, Giacomo Boni regardait d'un oeil hostile la haute maison de briques qui se dresse au nord du Forum sur plusieurs assises de substructions antiques.

—Nous devons maintenant, dit-il, explorer la curia Julia. Nous pourrons bientôt, j'espère, renverser la bâtisse sordide qui en recouvre les restes. Il n'en coûtera pas cher à l'État de l'acheter pour la pioche. Sous neuf mètres de terre, que surmonte le couvent de Sant Adriano, s'étendent les dalles de Dioclétien qui a restauré la Curie pour la dernière fois. Nous trouverons sûrement dans les décombres beaucoup de ces tables de marbre sur lesquelles les lois étaient gravées. Il importe à Rome et à l'Italie, il importe au monde entier que les vestiges du Sénat romain soient rendus à la lumière.

Puis il pria ses amis d'entrer dans sa cabane hospitalière et rustique comme la maison d'Evandre.

Elle se composait d'une salle unique où se dressait une table de bois blanc, chargée de poteries noires et de débris informes qui exhalaient une odeur de terre.

—Du préhistorique! soupira Joséphin Leclerc. Ainsi, mon cher Giacomo Boni, non content de chercher dans le Forum les monuments des Empereurs, ceux de la République et ceux des Rois, vous vous enfoncez maintenant dans les terrains qui portèrent une flore et une faune disparues, vous creusez dans le quaternaire, dans le tertiaire, vous pénétrez dans le pliocène, dans le miocène, dans l'éocène; de l'archéologie latine, vous passez à l'archéologie préhistorique et à la paléontologie. On s'inquiète, dans les salons, des profondeurs où vous descendez. La comtesse Pasolini ne sait plus où vous vous arrêterez; et l'on vous représente, dans un petit journal satirique, sortant par les antipodes et soupirant: Adesso va bene!

Boni semblait n'avoir pas entendu.

Il examinait avec une attention profonde un vaisseau d'argile encore humide et limoneux. Ses yeux clairs et changeants s'assombrissaient quand il scrutait sur ce pauvre ouvrage humain quelque indice encore inaperçu d'un passé mystérieux. Et ils redevenaient d'un bleu pâle dans le vague de la rêverie.

—Ces restes que vous voyez là, dit-il enfin, ces petits cercueils de bois non équarri et ces urnes de terre noire, en forme de cabane, contenant des os calcinés, furent recueillis sous le temple de Faustine, au nord-ouest du Forum.

»On trouve côte à côte des urnes noires pleines de cendres et des squelettes couchés dans leur cercueil comme dans un lit. Les Grecs et les Romains pratiquaient à la fois l'ensevelissement et la crémation. Sur l'Europe entière, aux époques antérieures à toute histoire, les deux coutumes étaient suivies en même temps, dans la même cité, dans la même tribu. Ces deux modes de sépulture correspondent-ils à deux races, à deux génies? Je le crois.

Il prit dans ses mains, d'un geste respectueux et presque rituel, un vase en forme de cabane qui contenait un peu de cendre:

—Ceux, dit-il, qui, dans des temps immémoriaux, façonnaient ainsi l'argile, pensaient que l'âme, attachée aux os et aux cendres, avait besoin d'une demeure, mais qu'il ne lui fallait pas une maison bien grande pour y vivre la vie diminuée des morts. C'étaient des hommes d'une noble race, venue d'Asie. Celui dont je soulève la cendre légère vécut avant les temps d'Évandre et du berger Faustulus.

Et il ajouta, se plaisant à parler comme les anciens:

—Alors le roi Italus, ou Vitulus, le roi Veau, exerçait sa domination paisible sur cette contrée promise à tant de gloire. Alors s'étendaient sur la terre ausonienne les règnes monotones des troupeaux. Ces hommes n'étaient point ignorants et grossiers. Ils avaient reçu de leurs ancêtres beaucoup d'enseignements précieux. Ils connaissaient le navire et la rame. Ils pratiquaient l'art de soumettre les boeufs au joug et de les lier au timon. Ils allumaient à leur volonté le feu divin. Ils recueillaient le sel, travaillaient l'or, pétrissaient et cuisaient des vases d'argile. Sans doute ils commençaient à travailler la terre. On conte que les pâtres latins devinrent laboureurs sous le règne fabuleux du Veau. Ils cultivaient le millet, l'orge et l'épeautre. Ils cousaient des peaux avec des aiguilles d'os. Ils tissaient et, peut-être, faisaient mentir la laine en couleurs variées. Ils mesuraient le temps par les phases de la lune. Ils contemplaient le ciel et ils y retrouvaient la terre. Ils y voyaient le lévrier qui garde pour le maître Diospiter le troupeau des étoiles. Ils reconnaissaient dans les nuées fécondes le bétail du Soleil, les vaches nourricières des campagnes bleues. Ils adoraient leur père le Ciel et leur mère la Terre. Et, le soir, ils entendaient les chariots des dieux, migrateurs comme eux, fouler, de leurs roues pleines, les sentiers de la montagne. Ils aimaient la lumière du jour et songeaient avec tristesse à la vie des âmes dans le royaume des ombres.

»Ces Aryens à tête large, nous savons qu'ils étaient blonds, puisque leurs dieux, faits à leur image, étaient blonds. Indra avait les cheveux comme les épis d'orge et la barbe comme les poils du tigre. Les Grecs se représentaient les dieux immortels avec des yeux bleus ou glauques et des chevelures d'or. La déesse Rome était flava et candida. Dans la tradition latine, Romulus et Rémus ont le crin jaune.

»Si l'on pouvait reconstruire ces ossements calcinés, vous verriez apparaître les pures formes aryennes. En ces crânes larges et vigoureux, en ces têtes carrées comme la première Rome que devaient fonder leurs fils, vous reconnaîtriez les aïeux des patriciens de la république, la souche longtemps vigoureuse qui produisit les tribuns, les pontifes et les consuls, vous toucheriez le superbe moule de ces robustes cerveaux qui construisirent la religion, la famille, l'armée, le droit public de la cité la plus fortement organisée qui fut jamais.

Ayant posé lentement sur la table rustique l'urne d'argile, Giacomo Boni se penche sur un cercueil grand comme un berceau, un cercueil creusé dans un tronc de chêne et semblable pour la forme aux premières barques des hommes. Il soulève la mince paroi d'écorce et d'aubier qui recouvre cette nacelle funéraire et fait apparaître des ossements frêles comme un squelette d'oiseau. Du corps, il ne subsiste guère que l'épine dorsale et l'on croirait voir un vertébré des plus humbles, un grand lézard, si l'ampleur du front ne révélait pas l'homme. Des perles colorées, détachées d'un collier, recouvrent ces os bruns, lavés par les eaux souterraines et pris dans la terre grasse.

—Voyez maintenant, dit Boni, ce petit enfant qui fut non pas incinéré avec honneur, mais enseveli et rendu tout entier à la terre d'où il était sorti. Ce n'est point un fils des chefs, un noble héritier des hommes blonds. Il appartient à la race indigène de la Méditerranée, qui devint la plèbe romaine et fournit encore aujourd'hui à l'Italie des avocats subtils et des calculateurs. Il naquit dans la cité palatine des Sept Monts à une époque effacée pour nous sous des fables héroïques. C'est un enfant romuléen. Alors la vallée des Sept Monts formait un marécage et le Palatin n'était couvert que de cabanes de roseaux. Une petite lance fut posée sur le cercueil pour indiquer que l'enfant était un mâle. Il n'avait pas plus de quatre ans quand il s'endormit dans la mort. Alors sa mère agrafa sur lui une belle tunique et lui ceignit le cou d'un collier de perles. Ceux de sa tribu ne le laissèrent pas sans offrandes. Ils déposèrent sur sa tombe, dans des vases de terre noire, du lait, des fèves, une grappe de raisin. J'ai recueilli ces vases et j'en ai fait de semblables avec la même terre sur un feu de bois allumé la nuit dans le Forum. Avant de lui dire adieu il mangèrent et burent ensemble une part de ce qu'ils avaient apporté, et ce repas funèbre leur fit oublier leur chagrin. Petit enfant qui dors depuis les jours du dieu Quirinus, un empire a passé sur ton cercueil agreste, et les mêmes astres qui brillaient sur ta naissance vont s'allumer tout à l'heure sur nos têtes. L'insondable espace qui sépare tes heures des nôtres n'est qu'un moment imperceptible dans la vie de l'univers.

Après un moment de silence:

—Le plus souvent, dit Nicole Langelier, il est aussi difficile de distinguer dans un peuple les races qui le composent que de suivre au cours d'un fleuve les rivières qui s'y sont jetées. Et qu'est-ce qu'une race? Y a-t-il vraiment des races humaines? Je vois qu'il y a des hommes blancs, des hommes rouges et des hommes noirs. Mais ce ne sont pas là des races, ce sont des variétés d'une même race, d'une même espèce, qui forment entre elles des unions fécondes et se mêlent sans cesse. A plus forte raison le savant ne connaît pas plusieurs races jaunes, plusieurs races blanches. Mais les hommes imaginent des races au gré de leur orgueil, de leur haine ou de leur avidité. En 1871, la France fut démembrée en vertu des droits de la race germanique, et il n'y a pas de race germanique. Les antisémites allument contre la race juive la colère des peuples chrétiens, et il n'y a pas de race juive.

»Ce que j'en dis, Boni, est par spéculation pure, et non point pour vous contredire. Comment ne vous croirait-on pas? La persuasion habite sur vos lèvres. Et vous associez, dans votre esprit, aux vérités étendues de la science, les vérités profondes de la poésie. Comme vous le dites, des pasteurs venus de la Bactriane ont peuplé la Grèce et l'Italie. Comme vous le dites, ils y ont trouvé les aborigènes. C'était, dans l'antiquité, une croyance commune aux Italiens et aux Hellènes que les premiers hommes qui peuplèrent leur pays étaient nés de la terre, comme Érechtée. Et que vous puissiez suivre à travers les siècles, mon cher Boni, les autochtones de votre Ausonie et les migrateurs venus de Pamir, ceux-ci, patriciens pleins de courage et de foi, les autres, plébéiens ingénieux et diserts, je n'y contredis point. Car enfin, s'il n'y a pas, à proprement parler, plusieurs races humaines et s'il y a encore moins plusieurs races blanches, on observe assurément dans notre espèce des variétés distinctes et parfois très caractérisées. Dès lors, rien d'impossible à ce que deux ou plusieurs de ces variétés vivent longtemps côte à côte sans se fondre et gardent chacune ses caractères particuliers. Et, parfois même, ces différences, au lieu de s'effacer avec le temps sous l'action des forces plastiques de la nature, peuvent, au contraire, sous l'empire de coutumes immuables et par la contrainte des institutions sociales, s'accuser de siècle en siècle plus fortement.

E proprio vero, murmura Boni, en posant le couvercle de chêne sur l'enfant romuléen.

Puis il offrit des sièges à ses hôtes et dit à Nicole Langelier:

—Il faut maintenant tenir votre promesse et nous lire cette histoire de Gallion, que je vous ai vu écrire dans votre petite chambre du Foro Traiano. Vous y faites parler des Romains. C'est ici qu'il convient de l'entendre, dans un coin du Forum, près de la voie Sacrée, entre le Capitole et le Palatin. Hâtez-vous, pour n'être pas surpris par le crépuscule et de peur que votre voix ne soit bientôt couverte par les cris des oiseaux qui s'avertissent entre eux de l'approche de la nuit.

Les hôtes de Giacomo Boni accueillirent ces paroles d'un murmure favorable et Nicole Langelier, sans attendre des prières plus pressantes, déroula un manuscrit et lut ce qui suit.

II

GALLION

En la 804e année depuis la fondation de Rome et la 13e du principat de Claudius César, Junius Annaeus Novatus était proconsul d'Achaïe. Issu d'une famille équestre originaire d'Espagne, fils de Sénèque le Rhéteur et de la vertueuse Helvia, frère d'Annaeus Méla et de ce célèbre Lucius Annaeus, il portait le nom de son père adoptif, le rhéteur Gallion, exilé par Tibère. Sa mère était du sang de Cicéron et il avait hérité de son père, avec d'immenses richesses, l'amour des lettres et de la philosophie. Il lisait les ouvrages des Grecs plus soigneusement encore que ceux des Latins. Une noble inquiétude agitait son esprit. Il était curieux de la physique et de ce qu'on ajoute à la physique. L'activité de son intelligence était si vive, qu'il écoutait des lectures en prenant son bain et qu'il portait sans cesse sur lui, même à la chasse, ses tablettes de cire et son stylet. Dans les loisirs qu'il savait se ménager au milieu des soins les plus graves et des plus vastes travaux, il écrivait des livres sur les questions naturelles et composait des tragédies.

Ses clients et ses affranchis vantaient sa douceur. Il était en effet d'un caractère bienveillant. On n'avait jamais vu qu'il s'abandonnât à la colère. Il considérait la violence comme la pire des faiblesses et la moins pardonnable.

Il avait en exécration toutes les cruautés, quand leur véritable caractère ne lui échappait pas à la faveur d'un long usage et de l'opinion publique. Et souvent même, dans les sévérités consacrées par la coutume des aïeux et sanctifiées par les lois, il découvrait des excès détestables contre lesquels il s'élevait et qu'il aurait tenté de détruire si on ne lui eût opposé de toutes parts l'intérêt de l'État et le salut commun. A cette époque les bons magistrats et les fonctionnaires honnêtes n'étaient pas rares dans l'Empire. Il s'en trouvait certes d'aussi probes et d'aussi équitables que Gallion, mais peut-être n'aurait-on pas rencontré dans un autre autant d'humanité.

Chargé d'administrer cette Grèce dépouillée de ses richesses, déchue de sa gloire, tombée de sa liberté agitée dans une tranquillité oisive, il se rappelait qu'elle avait jadis enseigné au monde la sagesse et les arts et il unissait, dans sa conduite envers elle, à la vigilance d'un tuteur la piété d'un fils. Il respectait l'indépendance des villes et les droits des personnes. Il honorait les hommes vraiment grecs de naissance et d'éducation, malheureux seulement de n'en découvrir qu'un petit nombre et d'exercer le plus souvent son autorité sur une multitude infâme de Juifs et de Syriens, équitable toutefois envers ces asiatiques, et s'en félicitant comme d'un vertueux effort.

Il résidait à Corinthe, la cité la plus riche et la plus peuplée de la Grèce romaine. Sa villa, construite au temps d'Auguste, agrandie et embellie depuis lors par les proconsuls qui s'étaient succédé dans le gouvernement de la province, s'élevait sur les dernières pentes occidentales de l'Acrocorinthe, dont le sommet chevelu portait le temple de Vénus et les bosquets des hiérodules. C'était une maison assez vaste qu'entouraient des jardins plantés d'arbres touffus, arrosés d'eaux vives, ornés de statues, d'exèdres, de gymnases, de bains, de bibliothèques, et d'autels consacrés aux dieux.

Il s'y promenait un matin, selon sa coutume, avec son frère Annaeus Méla, conversant sur l'ordre de la nature et les vicissitudes de la fortune. Dans le ciel rose le soleil se levait humide et candide. Les ondulations douces des collines de l'Isthme cachaient le rivage saronique, le Stade, le sanctuaire des jeux, le port oriental de Kenkhrées. Mais on voyait, entre les flancs fauves des monts Géraniens et le rose Hélicon à la double cime, dormir la mer bleue des Alcyons. Au loin, vers le septentrion, brillaient les trois sommets neigeux du Parnasse. Gallion et Méla s'avancèrent jusqu'au bord de la haute terrasse. A leurs pieds s'étendait Corinthe sur un vaste plateau de sable pâle, incliné doucement vers les bords écumeux du golfe. Les dalles du forum, les colonnes de la basilique, les gradins du cirque, les blancs degrés des propylées étincelaient, et les faîtes dorés des temples jetaient des éclairs. Vaste et neuve, la ville était coupée de rues droites. Une voie large descendait jusqu'au port de Leckhée, bordé de magasins et couvert de navires. A l'occident, la terre était offensée par la fumée des forges et par les ruisseaux noirs des teintureries, et de ce côté, des forêts de pins, s'étendant jusqu'à l'horizon, s'y confondaient avec le ciel.

Peu à peu la ville s'éveilla. Le hennissement aigre d'un cheval déchira l'air matinal, et l'on commença d'entendre les bruits sourds des roues, les cris des charretiers et le chant des vendeuses d'herbes. Sorties de leurs masures à travers les décombres du palais de Sisyphe, de vieilles femmes aveugles, portant sur la tête des urnes de cuivre, allaient, conduites par des enfants, puiser de l'eau à la fontaine Pirène. Sur les toits plats des maisons qui longeaient les jardins du proconsul, des Corinthiennes étendaient du linge pour le faire sécher, et l'une d'elles fouettait son enfant avec des tiges de poireaux. Dans le chemin creux qui montait à l'Acropole, un vieillard demi-nu, couleur de bronze, aiguillonnait la croupe d'un âne chargé de salades et chantait entre ses dents ébréchées, dans sa barbe rude, une chanson d'esclave:

    Travaille, petit âne,
    Comme j'ai travaillé.
    Et cela te profitera:
    Tu peux en être sûr.

Cependant, au spectacle de la ville recommençant son labeur de chaque jour, Gallion se prit à songer à cette première Corinthe, la belle Ionienne, opulente et joyeuse, jusqu'au jour où elle vit ses citoyens massacrés par les soldats de Mummius, ses femmes, les nobles filles de Sisyphe, vendues à l'encan, ses palais, ses temples incendiés, ses murs renversés et ses richesses entassées dans les liburnes du Consul.

—Il n'y a pas encore un siècle, dit-il, l'oeuvre de Mummius subsistait tout entière. Ce rivage que tu vois, ô mon frère, était plus désert que les sables de Libye. Le divin Julius releva la ville détruite par nos armes et la peupla d'affranchis. Sur cette plage, où les illustres Bacchiades avaient étalé leur fière indolence, des Latins pauvres et grossiers s'établirent et Corinthe commença de renaître. Elle s'accrut rapidement et sut tirer avantage de sa position. Elle perçoit un tribut sur tous les navires qui, venus de l'orient ou de l'occident, mouillent dans ses deux ports de Leckhée et de Kenkhrées. Son peuple et ses richesses ne cessent de s'accroître à la faveur de la paix romaine.

»Que de bienfaits l'Empire n'a-t-il pas répandus sur le monde! Par lui les villes, les campagnes goûtent un calme profond. Les mers sont purgées de pirates et les routes de brigands. De l'océan brumeux au golfe Permulique, de Gadès à l'Euphrate, le commerce des marchandises se fait avec une sécurité que rien ne trouble. La loi protège la vie et les biens de tous. Les droits de chacun sont mis hors d'atteinte. La liberté n'a désormais pour limites que ses lignes de défense et n'est bornée que pour sa sûreté. La justice et la raison gouvernent l'univers.

Annaeus Méla n'avait pas, comme ses deux frères, brigué les honneurs. Ceux qui l'aimaient, et ils étaient nombreux, car il se montrait, dans ses manières, toujours affable et d'une extrême aménité, attribuaient cet éloignement des affaires à la modération d'un esprit qu'attirait une obscurité tranquille et qui n'eût voulu se donner d'autres soins que l'étude de la philosophie. Mais des observateurs plus froids croyaient s'apercevoir qu'il était ambitieux à sa manière et jaloux, à l'exemple de Mécène, d'égaler, simple chevalier romain, le crédit des consulaires. Enfin certains esprits malveillants croyaient discerner en lui l'avidité des Sénèques pour ces richesses qu'ils affectaient de mépriser, et ils s'expliquaient de cette manière que Méla eût longtemps vécu obscur en Bétique, tout occupé de l'administration de ses vastes domaines, et qu'appelé ensuite à Rome par son frère le philosophe, il s'y fût attaché à la gestion des finances impériales plutôt que de rechercher de grands emplois judiciaires ou militaires. On ne pouvait pas aisément décider de son caractère sur ses discours parce qu'il tenait le langage des stoïciens, aussi propre à cacher les faiblesses de l'âme qu'à révéler la grandeur des sentiments. C'était alors une élégance que de venir des discours vertueux. Du moins est-il certain que Méla pensait hautement.

Il répondit à son frère que, sans être versé comme lui dans les affaires publiques, il avait eu sujet d'admirer la puissance et la sagesse des Romains.

—Elles se montrent, dit-il, jusqu'au fond de notre Espagne. Mais c'est dans une gorge sauvage des monts thessalien que j'ai le mieux senti la majesté bienfaisante de l'Empire. Je venais d'Hypathe, ville célèbre par ses fromages et ses magiciennes, et j'avais chevauché pendant quatre heures dans la montagne sans rencontrer un visage humain. Vaincu par la fatigue et la chaleur, j'attachai mon cheval à un arbre peu éloigné de la route et m'étendis sous un buisson d'arbouses. Je m'y reposais depuis quelques instants quand je vis passer un maigre vieillard chargé de ramée et fléchissant sous le faix. A bout de forces, il chancela et, près de tomber, s'écria: «César!» En entendant cette invocation monter de la bouche d'un pauvre bûcheron dans un désert de rochers, mon coeur s'emplit de vénération pour la Ville tutélaire, qui inspire jusque dans les pays les plus écartés, aux âmes les plus agrestes, une telle idée de sa providence souveraine. Mais à mon admiration se mêlèrent, ô mon frère, la tristesse et l'inquiétude, quand je songeai à quels dommages, à quelles offenses, par la folie des hommes et les vices du siècle, étaient exposés l'héritage d'Auguste et la fortune de Rome.

—J'ai vu de près, mon frère, lui répondit Gallion, ces crimes et ces folies dont tu t'affliges. Assis au Sénat, j'ai pâli sous le regard des victimes de Caïus. Je me suis tu, ne désespérant pas de voir des jours meilleurs. Je crois que les bons citoyens doivent servir la république sous les mauvais princes plutôt que d'échapper à leurs devoirs par une mort inutile.

Comme Gallion prononçait ces paroles, deux hommes encore jeunes, portant la toge, s'approchèrent de lui. L'un était Lucius Cassius, d'une maison plébéienne, mais ancienne et décorée, originaire de Rome. L'autre, Marcus Lollius, fils et petit-fils de consulaires et toutefois d'une famille équestre, sortie du municipe de Terracine. Ils avaient tous deux fréquenté les écoles d'Athènes et acquis une connaissance des lois de la nature à laquelle les Romains qui n'étaient pas allés en Grèce demeuraient tout à fait étrangers.

A cette heure ils se formaient à Corinthe au maniement des affaires publiques, et le proconsul les tenait à ses côtés comme un ornement à sa magistrature. Un peu en arrière, vêtu du manteau court des philosophes, le front chauve et le menton garni d'une barbe socratique, le grec Apollodore marchait avec lenteur, un bras levé et remuant les doigts en disputant avec lui-même.

Gallion fit à tous trois un accueil bienveillant.

—Déjà les roses du matin ont pâli, dit-il, et le soleil commence à darder ses flèches acérées. Venez, amis! Ces ombrages nous verseront la fraîcheur.

Et il les mena, le long d'un ruisseau dont le murmure conseillait les tranquilles pensées, jusque dans une enceinte d'arbustes verts au milieu de laquelle un bassin d'albâtre se croisait, plein d'une eau limpide où flottait une plume de la colombe qui venait de s'y baigner et qui maintenant modulait sa plainte dans le feuillage. Ils s'assirent sur un banc de marbre qui s'étendait en demi-cercle, soutenu par des griffons. Les lauriers et les myrtes y mariaient leurs ombres. Tout autour de l'enceinte arrondie s'élevaient des statues. Une Amazone blessée entourait mollement sa tête de son bras replié. Sur son beau visage la douleur paraissait belle. Un Satyre velu jouait avec une chèvre. Une Vénus, au sortir du bain, essuyait ses membres humides sur lesquels on croyait voir courir un frisson de plaisir. Près d'elle un jeune Faune approchait en souriant une flûte de ses lèvres. Son front était à demi caché par les branches, mais son ventre poli brillait entre les feuilles.

—Ce Faune semble respirer, dit Marcus Lollius. On dirait qu'un souffle léger soulève sa poitrine.

—Il est vrai, Marcus. On attend qu'il tire de sa flûte des sons agrestes, dit Gallion. Un esclave grec l'a sculpté dans le marbre d'après un modèle ancien. Les Grecs excellaient autrefois à faire ces bagatelles. Plusieurs de leurs ouvrages en ce genre sont justement célèbres. On ne peut le nier: ils ont su donner aux dieux un visage auguste et exprimer sur le marbre ou l'airain la majesté des maîtres du monde. Qui n'admire le Jupiter Olympien de Phidias? Et pourtant qui voudrait être Phidias?

—Certes aucun Romain ne voudrait être Phidias, s'écria Lollius, qui dépensait l'immense héritage de ses pères à faire venir de Grèce et d'Asie les ouvrages de Phidias et de Myrrhon, dont il ornait sa villa du Pausilippe.

Lucius Cassius partageait cet avis. Il soutint avec force que les mains d'un homme libre n'étaient pas faites pour manier le ciseau du sculpteur ou le cestre du peintre et que nul citoyen romain ne saurait s'abaisser à fondre l'airain, à sculpter le marbre, à tracer des figures sur une muraille.

Il professait l'admiration des moeurs antiques et vantait à toute occasion les vertus des aïeux:

—Les Curius et les Fabricius, dit-il, cultivaient leurs laitues et dormaient sous le chaume. Ils ne connaissaient de statue que le Priape taillé dans un coeur de buis qui, dressant au milieu de leur jardin son pal vigoureux, menaçait les voleurs d'un supplice ridicule et terrible.

Méla, qui avait beaucoup lu les annales de Rome, objecta l'exemple d'un vieux patricien.

—Au temps de la république, dit-il, cet illustre Caïus Fabius, d'une famille issue d'Hercule et d'Évandre, traça de ses mains sur les murs du temple de Salus des peintures si estimées, que leur perte récente, dans l'incendie du temple, a été considérée comme un malheur public. Et l'on rapporte qu'il ne quittait pas la toge pour peindre ses figures, faisant connaître par là que cette tâche n'était pas indigne d'un citoyen romain. Il reçut le surnom de Pictor que ses descendants s'honorèrent de porter.

Lucius Cassius répliqua vivement:

—En peignant des victoires dans un temple, Caïus Fabius considérait ces victoires et non la peinture. Il n'y avait pas alors de peintres à Rome. Voulant que les grandes actions des aïeux fussent sans cesse présentes aux yeux des Romains, il donna l'exemple aux artisans. Mais de même qu'un pontife ou un édile pose la première pierre d'un édifice et ne fait pas pour cela métier de maçon ou d'architecte, Caïus Fabius fit la première peinture de Rome sans qu'on puisse le compter au nombre des ouvriers qui gagnent leur vie à peindre sur des murs.

Apollodore, d'un signe de tête, approuva ce discours et dit en caressant sa barbe philosophique:

—Les fils d'Iule sont nés pour gouverner le monde. Tout autre soin serait indigne d'eux.

Et longtemps, d'une bouche arrondie, il vanta les Romains. Il les flattait parce qu'il les craignait. Mais, au dedans de lui-même, il ne sentait que mépris pour ces intelligences bornées et sans finesse. Il donna des louanges à Gallion:

—Tu as orné cette ville de monuments magnifiques. Tu as assuré la liberté de son Sénat et de son peuple. Tu as établi de bonnes règles pour le commerce et la navigation, tu rends la justice avec une équité bienveillante. Ta statue s'élèvera sur le Forum. Le titre te sera décerné de second fondateur de Corinthe, ou plutôt Corinthe prendra de toi le nom d'Annaea. Toutes ces choses sont dignes d'un Romain et dignes de Gallion. Mais ne crois pas que les Grecs estiment plus que de raison les arts manuels. Si beaucoup parmi eux s'occupent à peindre des vases, à teindre des étoffes, à modeler des figures, c'est par nécessité. Ulysse construisit de ses mains son lit et son navire. Toutefois les Grecs professent qu'il est indigne d'un sage de s'appliquer à des arts futiles et grossiers. Socrate, en sa jeunesse, exerça le métier de sculpteur et il fit une image des Kharites qu'on voit encore sur l'acropole d'Athènes. Son habileté certes n'était pas médiocre et, s'il avait voulu, il aurait su, comme les artistes les plus renommés, représenter un athlète lançant un disque ou nouant un bandeau sur son front. Mais il laissa ces ouvrages pour se consacrer à la recherche de la sagesse, ainsi que l'oracle le lui avait ordonné. Dès lors, il s'attacha aux jeunes hommes, non pour mesurer les proportions de leurs corps, mais uniquement pour leur enseigner ce qui est honnête. A ceux dont la forme était parfaite il préférait ceux dont l'âme était belle, contrairement à ce que font les sculpteurs, les peintres et les débauchés. Ceux-là estiment la beauté extérieure et méprisent la beauté intérieure. Et vous savez que Phidias grava sur l'orteil de son Jupiter le nom d'un athlète parce qu'il était beau et sans considérer s'il était chaste.

—C'est pourquoi, conclut Gallion, nous ne donnons pas de louanges aux sculpteurs alors même que nous en donnons à leurs ouvrages.

—Par Hercule! s'écria Lollius, je ne sais lequel admirer le plus de ce Faune ou de cette Vénus. La déesse a la fraîcheur de l'eau dont elle est encore mouillée. Elle est vraiment la volupté des hommes et des dieux, et ne crains-tu pas, ô Gallion, qu'une nuit un rustre, caché dans tes jardins, ne lui fasse subir le même outrage qu'un jeune impie infligea, dit-on, à la Vénus des Cnidiens? Les prêtresses du temple trouvèrent un matin sur la déesse les vestiges de l'offense, et les voyageurs rapportent que depuis lors, elle garde sur elle une tache ineffaçable. Il faut admirer et l'audace de cet homme et la patience de l'Immortelle.

—Le crime ne fut pas impuni, déclara Gallion. Le sacrilège se jeta dans la mer ou se brisa contre les rochers. On ne l'a jamais revu.

—Sans doute, reprit Lollius, la Vénus de Cnide passe en beauté toutes les autres. Mais l'ouvrier qui sculpta celle de tes jardins, ô Gallion, savait amollir le marbre. Vois ce Faune; il rit, la salive mouille ses dents et ses lèvres; ses joues ont la fraîcheur des pommes; tout son corps brille de jeunesse. Pourtant, à ce Faune je préfère cette Vénus.

Apollodore leva la main droite et dit:

—Très doux Lollius, réfléchis un moment et tu reconnaîtras qu'une telle préférence est pardonnable à un ignorant qui suit ses instincts et ne raisonne pas, mais qu'elle n'est pas permise à un sage comme toi. Cette Vénus ne peut être aussi belle que ce Faune, car le corps de la femme a moins de perfection que celui de l'homme et la copie d'une chose moins parfaite ne saurait égaler en beauté la copie d'une chose plus parfaite. Et l'on ne peut douter, ô Lollius, que le corps de la femme ne soit moins beau que celui de l'homme, puisqu'il contient une âme moins belle. Les femmes sont vaines, querelleuses, occupées de niaiseries, incapables de hautes pensées et de grandes actions, et souvent la maladie trouble leur intelligence.

—Pourtant, fit observer Gallion, dans Rome comme dans Athènes, des vierges, des mères ont été jugées dignes de présider aux choses sacrées et de porter les offrandes sur les autels. Bien plus! les dieux ont choisi parfois des vierges pour rendre leurs oracles ou révéler l'avenir aux hommes. Cassandre a ceint son front des bandelettes d'Apollon et prophétisé la ruine des Troyens. Juturna, que l'amour d'un dieu rendit immortelle, fut commise à la garde des fontaines de Rome.

—Il est vrai, répliqua Apollodore. Mais les dieux vendent cher aux vierges le privilège d'expliquer leurs volontés et d'annoncer l'avenir. En même temps qu'ils leur donnent de voir ce qui est caché, ils leur ôtent la raison et les rendent furieuses. Au reste, je t'accorde, ô Gallion, que certaines femmes sont meilleures que certains hommes et que certains hommes sont moins bons que certaines femmes. Cela tient à ce que les deux sexes ne sont pas aussi distincts l'un de l'autre et séparés que l'on croit et que, tout au contraire, il y a de l'homme dans beaucoup de femmes et de la femme dans beaucoup d'hommes. Voici comment on explique ce mélange:

»Les ancêtres des hommes qui habitent aujourd'hui la terre sortirent des mains de Prométhée qui, pour les former, pétrit l'argile, comme font les potiers. Il ne se borna pas à façonner de ses mains un couple unique. Trop prévoyant et trop industrieux pour se résoudre à faire sortir d'une seule semence et d'un seul vase toute la race humaine, il entreprit au contraire de fabriquer lui-même une multitude de femmes et d'hommes, afin d'assurer tout de suite à l'humanité l'avantage du nombre. Pour mieux conduire un travail si difficile, il modela d'abord séparément toutes les parties qui devaient composer les corps aussi bien mâles que féminins. Il fit autant de poumons, de foies, de coeurs, de cerveaux, de vessies, de rates, d'intestins, de matrices, de vulves et de pénis qu'il était nécessaire et fabriqua enfin avec un art subtil et en quantité suffisante tous les organes au moyen desquels les humains pussent parfaitement respirer, se nourrir et se reproduire. Il n'oublia ni les muscles, ni les tendons, ni les os, ni le sang, ni les humeurs. Enfin il tailla des peaux, se réservant de mettre dans chacune, comme dans un sac, les choses nécessaires. Toutes ces pièces d'hommes et de femmes étaient achevées et il ne restait plus qu'à les assembler quand Prométhée fut invité à souper chez Bacchus. Il s'y rendit et, le front ceint de rosés, vida trop souvent la coupe du dieu. C'est en chancelant qu'il regagna son atelier. Le cerveau tout obscurci des fumées du vin, l'oeil trouble, les mains mal assurées, il se remit à l'oeuvre, pour notre malheur. Distribuer les organes aux humains lui semblait un jeu. Il ne savait ce qu'il faisait et goûtait, quoi qu'il fit, un parfait contentement. À tout instant il donnait à une femme, par mégarde, ce qui convenait à un homme, et à un homme ce qui convenait à une femme.

»De la sorte, nos premiers parents furent composés de morceaux disparates, qui ne s'accordaient pas bien les uns avec les autres. S'étant accouplés à leur gré ou par hasard, ils produisirent des êtres incohérents comme eux. C'est ainsi que, par la faute du Titan, nous voyons tant de femmes viriles et d'hommes efféminés. C'est ce qui explique également les contradictions qu'on rencontre dans le plus ferme caractère et comment l'esprit le plus résolu se dément à toute heure. Et c'est pourquoi enfin nous sommes tous en guerre avec nous-mêmes.

Lucius Cassius condamna ce mythe parce qu'il n'enseignait pas à l'homme à se vaincre lui-même et qu'il l'induisait au contraire à céder à la nature.

Gallion fit observer que les poètes et les philosophes retraçaient diversement l'origine du monde et la création des hommes.

—Il ne faut pas croire trop aveuglément aux fables que content les Grecs, dit-il, ni tenir pour véritable, ô Apollodore, ce qu'ils rapportent notamment des pierres jetées par Pyrrha. Les philosophes ne s'accordent point entre eux sur le principe du monde et nous laissent incertains si la terre fut produite par l'eau, par l'air, ou, comme il est plus croyable, par le feu subtil. Mais les Grecs veulent tout savoir et forgent d'ingénieux mensonges. Qu'il est meilleur d'avouer notre ignorance! Le passé nous est caché comme l'avenir; nous vivons entre deux nuées épaisses, dans l'oubli de ce qui fut et l'incertitude de ce qui sera. Et pourtant la curiosité nous tourmente de connaître les causes des choses et une ardente inquiétude nous excite à méditer les destinées de l'homme et du monde.

—Il est vrai, soupira Cassius, que nous nous appliquons sans cesse à pénétrer l'impénétrable avenir. Nous y travaillons de toutes nos forces et par toutes sortes de moyens. Nous croyons y parvenir tantôt par la méditation, tantôt par la prière et l'extase. Les uns consultent les oracles des dieux, les autres, ne craignant pas de faire ce qui n'est pas permis, interrogent les divinateurs de Chaldée ou tentent les sorts babyloniens. Curiosité impie et vaine! Car de quoi nous servirait la connaissance des choses futures, puisqu'elles sont inévitables? Pourtant les sages, plus encore que le vulgaire, éprouvent le désir de percer l'avenir et de s'y jeter pour ainsi dire. C'est sans doute parce qu'ils espèrent de la sorte échapper au présent, qui leur apporte tant de tristesses et de dégoûts. Comment les hommes d'aujourd'hui ne seraient-ils pas aiguillonnés du désir de fuir leur temps misérable? Nous vivons dans un âge fréquent en lâchetés, abondant en igniominies, fertile en crimes.

Cassius déprécia longtemps encore l'époque où il vivait. Il se plaignit que les Romains, déchus de leurs antiques vertus, ne prissent plus plaisir qu'à manger des huîtres du Lucrin et des oiseaux du Phase, et n'eussent plus de goût que pour des mimes, des cochers et des gladiateurs. Il sentait douloureusement le mal dont souffrait l'Empire, le luxe insolent des grands, la basse avidité des clients, la dépravation féroce de la multitude.

Gallion et son frère l'approuvèrent. Ils aimaient la vertu. Pourtant, ils n'avaient rien de commun avec les vieux patriciens qui, sans autre souci que d'engraisser leurs porcs et d'accomplir les rites sacrés, conquirent le monde pour la bonne gestion de leurs métairies. Cette noblesse d'étable, instituée par Romulus et par Brutus, était depuis longtemps éteinte. Les familles patriciennes, créées par le divin Julius et par l'empereur Auguste, n'avaient point duré. Des hommes intelligents, venus de toutes les provinces de l'Empire, occupaient leur place. Romains à Rome, ils n'étaient nulle part étrangers. Ils l'emportaient de beaucoup sur les vieux Céthégus par les élégances de l'esprit et les sentiments humains. Ils ne regrettaient pas la république; ils ne regrettaient pas la liberté, dont le souvenir était mêlé pour eux à celui des proscriptions et des guerres civiles. Ils honoraient Caton comme le héros d'un autre âge, sans désirer de revoir une si haute vertu se dresser sur de nouvelles ruines. Ils considéraient l'époque d'Auguste et les premières années de Tibère comme le temps le plus heureux que le monde eût jamais connu, puisque l'âge d'or n'avait existé que dans l'imagination des poètes. Et ils s'étonnaient douloureusement que ce nouvel ordre de choses, qui promettait au genre humain une longue félicité, eût si vite apporté à Rome des hontes inouïes et des tristesses inconnues même aux contemporains de Marius et de Sylla. Ils avaient vu, durant la folie de Caïus, les meilleurs citoyens marqués au fer rouge, condamnés aux mines, aux travaux des chemins, aux bêtes, les pères forcés d'assister au supplice de leurs enfants, et des hommes d'une vertu éclatante, comme Crémutius Cordus pour priver le tyran de leur mort, se laisser mourir de faim. A la honte de Rome, Caligula ne respectait ni ses soeurs, ni aucune des femmes les plus illustres. Et, ce qui indignait ces rhéteurs et ces philosophes autant que le viol des matrones et le meurtre des meilleurs citoyens, c'étaient les crimes de Caïus contre l'éloquence et les lettres. Ce furieux avait conçu le dessein d'anéantir les poèmes d'Homère et il faisait enlever de toutes les bibliothèques les écrits, les portraits, les noms de Virgile et de Tite-Live. Enfin Gallion ne lui pardonnait pas d'avoir comparé le style de Sénèque à un mortier sans ciment.

Ils craignaient un peu moins Claudius, mais ils le méprisaient peut-être davantage. Ils raillaient sa tète de citrouille et sa voix de veau marin. Ce vieux savant n'était pas un monstre de méchanceté. Ils n'avaient guère à lui reprocher que sa faiblesse. Mais, dans l'exercice du pouvoir souverain, cette faiblesse était parfois aussi cruelle que la cruauté de Caïus. Ils avaient aussi contre lui des griefs domestiques. Si Caïus s'était moqué de Sénèque, Claudius l'avait exilé dans l'île de Corse. Il est vrai qu'il l'avait ensuite rappelé à Rome et revêtu des ornements de la préture. Mais ils ne lui étaient point reconnaissants d'avoir exécuté de la sorte un ordre d'Agrippine, ignorant lui-même ce qu'il ordonnait. Indignés mais patients, ils s'en reposaient sur l'impératrice de la fin du vieillard et du choix du nouveau prince. Mille bruits couraient à la honte de la fille impudique et cruelle de Germanicus. Ils n'y prêtaient pas l'oreille, et célébraient les vertus de cette femme illustre à qui les Sénèques devaient le terme de leurs disgrâces et l'accroissement de leurs honneurs. Comme il arrive souvent, leurs convictions étaient d'accord avec leurs intérêts. Une douloureuse expérience de la vie publique n'avait pas ébranlé leur confiance dans le régime fondé par le divin Auguste, affermi par Tibère et dans lequel ils remplissaient de hautes fonctions. Pour réparer les maux causés par les maîtres de l'Empire, ils comptaient sur un nouveau maître.

Gallion tira d'un pli de sa toge un rouleau de papyrus.

—Chers amis, dit-il, j'ai appris ce matin par des lettres de Rome que notre jeune prince a reçu en mariage Octavie, fille de César.

Un murmure favorable accueillit cette nouvelle.

—Certes, poursuivit Gallion, nous devons nous féliciter d'une union grâce à laquelle le prince, joignant à ses premiers titres ceux d'époux et de gendre, marche désormais l'égal de Britannicus. Mon frère Sénèque ne cesse de me vanter dans ses lettres l'éloquence et la douceur de son élève, qui illustre sa jeunesse en plaidant au Sénat devant l'empereur. Il n'a pas encore accompli sa seizième année et il a déjà gagné la cause de trois villes coupables ou malheureuses, Ilion, Bologne, Apamée.

—Ainsi donc, demanda Lucius Cassius, il n'a pas hérité l'humeur noire des Domitius, ses aïeux?

—Non certes, répondit Gallion. C'est Germanicus qui revit en lui.

Annaeus Mela, qui ne passait pas pour flatteur, donna aussi des louanges au fils d'Agrippine. Elles paraissaient touchantes et sincères, parce qu'il les garantissait, pour ainsi dire, sur la tête de son fils encore enfant.

—Néron est chaste, modeste, bienveillant et pieux. Mon petit Lucain, qui m'est plus cher que mes yeux, fut son compagnon de jeux et d'études. Ils s'exercèrent ensemble à déclamer en langue grecque et en langue latine. Ils s'essayèrent ensemble à composer des poèmes. Jamais, dans ces luttes ingénieuses, Néron ne donna le moindre signe d'envie. Il se plaisait au contraire à vanter les vers de son rival, où, malgré la faiblesse de l'âge, paraissait, ça et là, une ardente énergie. Il semblait quelquefois heureux d'être vaincu par le neveu de son précepteur. Charmante modestie du prince de la jeunesse! Les poètes compareront un jour l'amitié de Néron et de Lucain à la sainte amitié d'Euryale et de Nisus.

—Néron, reprit le proconsul, montre dans l'ardeur de la jeunesse, une âme douce et pleine de pitié. Ce sont là des vertus que les années ne pourront qu'affermir.

»Claudius, en l'adoptant, a sagement acquiescé au voeu du Sénat et au désir du peuple. Par cette adoption il a écarté de l'Empire un enfant accablé du déshonneur de sa mère, et il vient, en donnant Octavie à Néron, d'assurer l'avènement d'un jeune César qui fera les délices de Rome. Fils respectueux d'une mère honorée, disciple zélé d'un philosophe, Néron, dont l'adolescence brille des plus aimables vertus, Néron, notre espoir et l'espoir du monde, se souviendra dans la pourpre des leçons du Portique et gouvernera l'univers avec justice et modération.

—Nous en acceptons l'augure, dit Lollius. Puisse une ère de bonheur s'ouvrir pour le genre humain!

—Il est difficile de prévoir l'avenir, dit Gallion. Pourtant nous ne doutons point de l'éternité de la Ville. Les oracles ont promis à Rome un empire sans fin et il serait impie de n'en pas croire les dieux. Vous dirai-je ma plus chère espérance? Je m'attends avec joie à ce que la paix règne pour toujours sur la terre après le châtiment des Parthes. Oui, nous pouvons, sans crainte de nous tromper, annoncer la fin des guerres détestées des mères. Qui pourrait désormais troubler la paix romaine? Nos aigles ont touché les bornes de l'univers. Tous les peuples ont éprouvé notre force et notre clémence. L'Arabe, le Sabéen, l'habitant de l'Haemus, le Sarmate qui se désaltère dans le sang de son cheval, le Sicambre à la chevelure bouclée, l'Éthiopien crépu, viennent en foule adorer Rome protectrice. D'où sortiraient de nouveaux barbares? Est-il probable que les glaces du Nord ou les sables brûlants de la Libye tiennent en réserve des ennemis du peuple romain? Tous les Barbares, gagnés à notre amitié, déposeront les armes, et Rome, aïeule aux cheveux blancs, calme dans sa vieillesse, verra les peuples assis avec respect autour d'elle, comme ses enfants adoptifs, méditer la concorde et l'amour.

Tous approuvèrent ces paroles, hors Cassius qui secoua la tête.

Il s'enorgueillissait des honneurs militaires attachés à sa naissance, et la gloire des armes, tant vantée par les poètes et les rhéteurs, excitait son enthousiasme.

—Je doute, ô Gallion, dit-il, que les peuples cessent jamais de se haïr et de se craindre. Et, à vrai dire, je ne le souhaite pas. Si la guerre cessait, que deviendraient la force des caractères, la grandeur d'âme, l'amour de la patrie? Le courage et le dévouement ne seraient plus que des vertus sans emploi.

—Rassure-toi, Lucius, dit Gallion, quand les hommes auront cessé de se vaincre entre eux, ils travailleront à se vaincre eux-mêmes. Et c'est là le plus vertueux effort qu'ils puissent faire, le plus noble emploi de leur courage et de leur magnanimité. Oui, la mère auguste dont nous adorons les rides et les cheveux blanchis par les siècles, Rome, établira la paix universelle. Alors il fera bon vivre. La vie dans certaines conditions mérite d'être vécue. C'est une petite flamme entre deux ombres infinies; c'est notre part de divinité. Tant qu'il vit, un homme est semblable aux dieux.

Pendant que Gallion parlait de la sorte, une colombe vint se poser sur l'épaule de la Vénus dont les formes de marbre brillaient entre les myrtes.

—Cher Gallion, dit Lollius en souriant, l'oiseau d'Aphrodite se plaît à tes discours. Ils sont doux et pleins de vénusté.

Un esclave apporta du vin frais, et les amis du proconsul parlèrent des dieux. Apollodore pensait qu'il n'était pas facile d'en connaître la nature. Lollius doutait de leur existence.

—Quand, dit-il, la foudre tombe, il dépend du philosophe que ce soit la nuée ou le dieu qui ait tonné.

Mais Cassius n'approuvait pas ces propos légers. Il croyait aux dieux de la République. Incertain seulement des limites de leur providence, il affirmait qu'ils existaient, ne consentant pas à se séparer du genre humain sur un point essentiel. Et pour se confirmer dans la religion des aïeux, il employait un raisonnement qu'il avait appris des Grecs:

—Les dieux existent, dit-il. Les hommes s'en font une image. Et l'on ne peut concevoir une image sans réalité. Comment verrait-on Minerve, Neptune, Mercure, s'il n'y avait ni Mercure, ni Neptune, ni Minerve?

—Tu m'as persuadé, lui dit Lollius, en se moquant. La vieille femme qui vend des gâteaux de miel, sur le Forum, au pied de la basilique, a vu le dieu Typhon, ayant d'un âne la tête velue et le ventre formidable. Il la terrassa, la troussa par-dessus les oreilles, la frappa en cadence de coups retentissants et la laissa demi-morte, inondée d'une urine prodigieusement infecte. Elle rapporta elle-même comment, à l'exemple d'Antiope, elle avait été visitée par un immortel. Il est certain que le dieu Typhon existe puisqu'il a pissé sur une marchande de gâteaux.

—En dépit de tes moqueries, Marcus, je ne doute pas de l'existence des dieux, reprit Cassius. Et je pense qu'ils ont la forme humaine, puisque c'est sous cette forme qu'ils se montrent toujours à nous, soit que nous dormions, soit que nous nous tenions éveillés.

—Il est meilleur, fit observer Apollodore, de dire que les hommes ont la forme divine, puisque les dieux existaient avant eux.

—O cher Apollodore, s'écria Lollius, tu oublies que Diane fut honorée d'abord sous la forme d'un arbre et que de grands dieux ont l'apparence d'une pierre brute. Cybèle est représentée non pas avec deux seins comme une femme, mais avec plusieurs mamelles comme une chienne ou une truie. Le soleil est un dieu, mais trop chaud pour garder la forme humaine, il s'est mis en boule; c'est un dieu rond.

Annaeus Mela blâma avec indulgence ces railleries académiques.

—Il ne faut pas prendre à la lettre, dit-il, tout ce qu'on rapporte des dieux. Le vulgaire appelle le blé Cérès, le vin Bacchus. Mais où trouverait-on un homme assez fou pour croire qu'il boit et mange un dieu? Connaissons mieux la nature divine. Les dieux sont les diverses parties de la nature, ils se confondent tous en un dieu unique, qui est la nature entière.

Le proconsul approuva les paroles de son frère et, prenant un grave langage, définit les caractères de la divinité.

—Dieu est l'âme du monde, répandue dans toutes les parties de l'univers, auquel elle communique le mouvement et la vie. Cette âme, flamme artisane, pénétrant la matière inerte, a formé le monde. Elle le dirige et le conserve. La divinité, cause active, est essentiellement bonne. La matière dont elle fit usage, inerte et passive, est mauvaise en certaines de ses parties. Dieu n'en a pu changer la nature. C'est ce qui explique l'origine du mal dans le monde. Nos âmes sont des parcelles de ce feu divin dans lequel elles doivent s'absorber un jour. Par conséquent Dieu est en nous et il habite particulièrement dans l'homme vertueux dont l'âme n'est pas obstruée par l'épaisse matière. Ce sage en qui Dieu réside est l'égal de Dieu. Il doit, non l'implorer, mais le contenir. Et quelle folie de prier Dieu! Quelle impiété que de lui adresser nos voeux! C'est croire qu'il est possible d'éclairer son intelligence, de changer son coeur et de l'induire à se corriger. C'est méconnaître la nécessité qui gouverne son immuable sagesse. Il est soumis au Destin. Disons mieux: le Destin c'est lui. Ses volontés sont des lois qu'il subit comme nous. Il ordonne une fois, il obéit toujours. Libre et puissant dans sa soumission, c'est à lui-même qu'il obéit. Tous les événements du monde sont le déroulement de ses intentions premières et souveraines. Contre lui-même son impuissance est infinie.

Les auditeurs de Gallion l'applaudirent. Mais Apollodore demanda licence de faire quelques objections:

—Tu as raison de croire, ô Gallion, que Jupiter est soumis à la Nécessité, et j'estime comme toi que la Nécessité est la première des déesses immortelles. Mais il me semble que ton dieu, admirable surtout par son étendue et sa durée, eut plus de bon vouloir que de bonheur quand il fit le monde, puisqu'il ne trouva pour le pétrir qu'une substance ingrate et rebelle, et que la matière trahit l'ouvrier. Je ne puis m'empêcher de plaindre sa disgrâce. Les potiers d'Athènes sont plus heureux. Ils se procurent, pour faire des vases, une terre fine et plastique qui prend aisément et garde les contours qu'ils lui donnent. Aussi leurs amphores et leurs coupes sont-elles d'une forme plaisante. Elles s'arrondissent avec grâce, et le peintre y trace aisément des figures agréables à voir, telles que le vieux Silène sur son âne, la toilette d'Aphrodite et les chastes Amazones. En y songeant, ô Gallion, je pense que si ton dieu fut moins heureux que les potiers d'Athènes, c'est qu'il manqua de sagesse et ne fut point un bon artisan. La matière qu'il trouva n'était pas excellente. Elle n'était pas dénuée pourtant de toutes propriétés utiles, tu l'as reconnu toi-même. Il n'y a pas de choses absolument bonnes ni de choses absolument mauvaises. Une chose est mauvaise pour un usage; elle est bonne pour un autre. On perdrait son temps et sa peine à planter des oliviers dans l'argile qui sert à façonner les amphores. L'arbre de Pallas ne croîtrait pas dans cette terre fine et pure, dont on fait les beaux vases que nos athlètes vainqueurs reçoivent en rougissant de pudeur et d'orgueil. A ce qu'il me semble, lorsqu'il forma le monde d'une matière qui n'y était pas toute propre, ton dieu, ô Gallion, s'est rendu coupable d'une faute pareille à celle que commettrait un vigneron de Mégare en plantant un arbre dans de la terre à modeler, ou quelque artisan du Céramique, s'il prenait, pour en fabriquer des amphores, la glèbe pierreuse qui nourrit les grappes blondes. Ton dieu a fait l'univers. Sûrement c'est une autre chose qu'il devait faire, pour employer convenablement ses matériaux. Puisque la substance, comme tu le prétends, lui fut rebelle par son inertie ou par quelque autre qualité mauvaise, devait-il s'obstiner à lui donner un emploi qu'elle ne pouvait tenir, et tailler imprudemment, comme on dit, son arc dans un cyprès? L'industrie n'est pas de faire beaucoup, c'est de bien faire. Que ne s'est-il borné à construire peu de chose, mais parfaitement bien, un petit poisson, par exemple, un moucheron, une goutte d'eau!

»J'aurais encore plusieurs observations à faire sur ton dieu, Gallion, et à te demander, par exemple, si tu ne crains pas que, par son frottement perpétuel avec la matière, il ne s'use comme une meule s'use à la longue à moudre le grain. Mais ces questions ne pourraient être résolues promptement et le temps est cher à un proconsul. Permets-moi du moins de te dire que tu n'as pas raison de croire que le dieu dirige et conserve le monde, puisque, de ton propre aveu, il s'est privé d'intelligence après avoir tout compris, de volonté après avoir tout voulu, de puissance après avoir pu tout faire. Et ce fut là encore, de sa part, une faute très grave. Car il s'ôta de la sorte les moyens de corriger son oeuvre imparfaite. Pour ce qui est de moi, j'incline à croire que le dieu est en réalité, non celui que tu dis, mais bien la matière qu'il a trouvée un jour et que nos Grecs appellent le chaos. Tu te trompes en croyant qu'elle est inerte. Elle se meut sans cesse, et sa perpétuelle agitation entretient la vie dans l'univers.

Ainsi parla le philosophe Apollodore. Ayant écouté ce discours avec un peu d'impatience, Gallion se défendit d'être tombé dans les erreurs et les contradictions que le Grec lui reprochait. Mais il ne réfuta pas victorieusement les raisons de son adversaire, parce qu'il n'avait pas l'esprit très subtil et parce que, dans la philosophie, il recherchait surtout des raisons de rendre les hommes vertueux et ne s'intéressait qu'aux vérités utiles.

—Entends mieux, Apollodore, dit-il, que Dieu n'est autre chose que la nature. La nature et lui ne font qu'un. Dieu et Nature sont les deux noms d'un seul être, comme Novatus et Gallion désignent un même homme. Dieu, si tu préfères, c'est la raison divine mêlée au monde. Et ne crains pas qu'il s'y use, car sa substance ténue participe du feu qui consume toute matière et demeure inaltérable.

»Mais, si toutefois, poursuivit Gallion, ma doctrine embrasse des idées mal habituées à se rencontrer les unes avec les autres, ne me le reproche pas, ô cher Apollodore, et loue-moi plutôt de ce que j'admets quelques contradictions dans ma pensée. Si je n'étais pas conciliant avec mes propres idées, si j'accordais à un seul système une préférence exclusive, je ne saurais plus tolérer la liberté des opinions, et l'ayant détruite en moi, je ne la supporterais pas volontiers chez les autres, et je perdrais le respect qu'on doit à toute doctrine établie ou professée par un homme sincère. Aux dieux ne plaise que je voie mon sentiment prévaloir à l'exclusion de tout autre et exercer un empire absolu sur les intelligences. Faites-vous un tableau, très chers amis, de l'état des moeurs, si des hommes en assez grand nombre croyaient fermement posséder la vérité et si, par impossible, ils s'entendaient sur cette vérité. Une piété trop étroite, chez les Athéniens, pourtant pleins de sagesse et d'incertitude, a causé l'exil d'Anaxagore et la mort de Socrate. Que serait-ce si des millions d'hommes étaient asservis à une idée unique sur la nature des dieux? Le génie des Grecs et la prudence de nos ancêtres ont fait une part au doute et permis d'adorer Jupiter sous divers noms. Que dans l'univers malade une secte puissante vienne à proclamer que Jupiter n'a qu'un seul nom, aussitôt le sang coulera par toute la terre et ce ne sera pas un seul Caïus alors dont la folie menacera de mort le genre humain. Tous les hommes de cette secte seront des Caïus. Ils mourront pour un nom. Ils tueront pour un nom. Car il est plus naturel encore aux hommes de tuer que de mourir pour ce qui leur semble excellent et véritable. Aussi convient-il de fonder l'ordre public sur la diversité des opinions et non de chercher à l'établir sur le consentement de tous à une même croyance. On n'obtiendrait jamais ce consentement unanime et, en s'efforçant de l'obtenir, on rendrait les hommes aussi stupides que furieux. En effet, la vérité la plus éclatante n'est qu'un vain bruit de mots pour les hommes auxquels on l'impose. Tu m'obliges à penser une chose que tu comprends et que je ne comprends pas. Tu mets en moi de cette manière non pas quelque chose d'intelligible, mais quelque chose d'incompréhensible. Et je suis plus près de toi en croyant une chose différente, que je comprends. Car alors tous deux nous faisons usage de notre raison et avons tous deux l'intelligence de notre propre croyance.