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Suzanne Normis: Roman d'un père

Chapter 22: XVI
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About This Book

A father recounts his family's intimate domestic life, beginning with the mother's fatal illness contracted while caring for their youngest child and the anguish that follows. He evokes bedside scenes, the child's simple consolations, and the mother's devoted sacrifice, then describes the aftermath of her death and his new responsibilities. The narrative follows the daughter's growth and the father's patient, sometimes stern, instruction in reading and manners, while reflecting on parental love, sacrifice, grief, and the everyday routines that shape family bonds.



XII

L'été qui suivit la première communion de Suzanne a pris date dans nos meilleurs souvenirs, et pourtant ce fut un des plus éprouvés de ma vie. A peine étions-nous installés à la campagne, que je tombai malade.

Je crus d'abord ce malaise sans gravité, mais tout à coup il s'accentua de telle façon que je fus contraint de me mettre au lit: et le médecin de la petite ville voisine constata l'invasion d'une fièvre nerveuse.

Le danger ne se montra jamais très-sérieux, grâce à ma robuste constitution; à peine pendant deux ou trois jours la maison fut-elle alarmée; mais la convalescence se prolongea beaucoup, et c'est cette convalescence qui fit notre félicité à tous les deux.

Suzanne s'entendait à tout. Qui lui avait appris à doser une limonade, à mesurer la lumière d'une lampe, à ouvrir et fermer les fenêtres juste un moment avant que j'en eusse pressenti le désir? Je l'ignore. Peut-être était-ce un instinct héréditaire, car jamais personne n'avait su comme sa mère apporter la paix et la confiance dans une maison de malade.

Quelle joie pour moi, encore faible et impressionnable, de sentir, plutôt que d'entendre ce pas léger comme le vol d'un papillon, aller et venir ça et là, mettant de l'ordre et de l'harmonie partout; de voir cette main agile, encore potelée et déjà fine, ranger les plis du rideau, donner de la grâce à ma couverture, ou porter délicatement un bouillon dans le bol d'argent! Elle goûtait le bouillon de ses lèvres roses, soufflait dessus quand il était trop chaud, et il me semblait que son souffle enfantin passait dans mes veines avec la force et la vie renouvelées.

--C'est toi qui es mon enfant, me disait-elle à tout moment. Sois bien sage, et ne défais pas ta couverture!

Elle me lisait de longs passages de mes auteurs favoris, des nôtres, devrais-je dire, car nous avions tout mis en commun: je goûtais ses récits de voyages, et elle appréciait les passages choisis de mon vieux Montaigne. Loin de professer l'horreur conventionnelle pour les ouvrages qui pouvaient ouvrir son esprit à des questions qu'on interdit aux jeunes filles, je m'efforçais par une pente insensiblement graduée de lui faire comprendre combien le mariage est chose sérieuse et irrévocable, combien l'amour est respectable et sacré, quels droits et quels devoirs la loi donne à la femme... elle comprenait tout et s'assimilait lentement, sans curiosité, les idées de mariage et de maternité. Pourquoi eut-elle été curieuse? Elle ne savait pas qu'il y eût quelque chose à cacher!

L'amour pour elle, c'était mon union avec sa mère: le bonheur complet, réalisable sur la terre, de vivre avec un compagnon aimé, auquel on dit tout, qu'on associe à toutes ses pensées, à tous ses actes, près duquel on dort, pour ne pas le quitter même pendant le repos; d'élever ensemble, avec les mêmes fatigues et la même tendresse, les enfants qui doivent vous remplacer dans la société... Elle me fit raconter mille fois ses premières années, les soins qu'elle nous avait coûté, comment sa mère était morte après l'avoir sauvée; et je sentais bien que ces récits pénétraient dans son âme, pour y affermir le respect de la foi conjugale et de l'amour permis. Quant à l'autre, celui qui n'est pas permis, elle n'en soupçonnait pas l'existence.

Je recouvrai peu à peu la santé; appuyé sur son épaule, car elle grandissait très-rapidement, je pus faire le tour du parterre, puis du parc; nous allâmes nous asseoir au bord de son ruisseau, qui lui avait paru si grand jadis, et qu'aujourd'hui elle franchissait d'un bond comme une jeune amazone. Nous visitâmes ensuite le pays dans un petit panier traîné par un poney très-doux qu'elle conduisait elle-même, et toujours ensemble, heureux de ne pas nous quitter, nous vécûmes dans un cercle enchanté.

--Tu es toute ta mère! lui dis-je un soir, touché jusqu'aux larmes pendant que, penchée sur moi, elle cherchait la page dans mon livre pour épargner un peu de fatigue à mes yeux vieillis.

Suzanne me regarda soudain; ses yeux bleus pleins de tendresse, de bonne volonté, de douceur soumise, débordèrent de larmes pressées, et elle se laissa glisser à genoux sur le tapis.

--Qu'as-tu? lui dis-je étonné, en la serrant dans mes bras.

--Tu ne m'en veux donc pas, mon père chéri? me dit-elle. Tu ne m'en veux donc pas d'avoir fait mourir maman à la peine?

--Quelle idée! ma Suzanne, mon enfant; d'où te vient cette pensée cruelle?

--C'est que, vois-tu, dit-elle en essuyant ses larmes qui coulaient malgré elle, j'ai pensé bien des fois que c'est ma faute si elle était morte, et je te trouvais si bon de ne pas m'en vouloir, de ne me l'avoir jamais reproché!....

--Reproché! ma Suzanne, mais tu l'as remplacée; mais, grâce à toi, je ne me suis jamais senti seul! Oui, tu es bien la vraie fille de ta mère!

Nous mêlâmes nos pleurs, je ne rougis pas de le dire.



XIII

Encore quatre ou cinq années de félicité à joindre au total de nos jours heureux, puis les réalités de la vie commencèrent pour nous. Ma fièvre nerveuse m'avait laissé de longs accès de faiblesse, d'inexplicables lassitudes dont je ne m'étais jamais beaucoup effrayé; mais, vers l'époque où Suzanne atteignait sa seizième année, j'éprouvai des étouffements et des battements de coeur qui ne laissèrent pas que de me donner des craintes sérieuses.

En cachette de ma fille, je me rendis chez notre ami le docteur, et je le priai de me dire au juste ce qu'il en était.

--Vous comprenez, lui dis-je, docteur, l'intérêt que j'ai à connaître la vérité; Suzanne n'a que moi,--car ma belle-rnère...

Il m'interrompit d'un geste de la main; il la connaissait, cette excellente madame Gauthier, et savait aussi bien que moi ce que l'on pouvait attendre d'elle.

--Eh bien, dit-il, nous allons voir cela, et je vous, promets la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, comme dans Jean Hiroux.

Il plaisantait, l'excellent ami, mais la main qu'il posa sur la mienne tremblait plus que de raison.

L'examen, long et attentif, fut suivi d'un silence qui me parut un arrêt de mort. J'allais prévenir sa condamnation en la prononçant moi-même, lorsqu'il m'arrêta du geste:

--Non, dit-il, ce n'est pas ce que vous croyez. C'est une maladie de coeur en effet,--très-développée, j'en conviens; elle peut vous foudroyer demain,--comme elle peut vous laisser atteindre les limites de l'extrême vieillesse. C'est une affaire de coïncidence, de hasards... Pas d'émotions, vous savez?

Je fis un signe de tête affirmatif.

--Entre nous, docteur, lui dis-je, pourquoi cette recommandation? Croyez-vous qu'on se prépare des émotions de gaieté de coeur?

--Eh! eh! dit-il, cela se voit, les femmes ne détestent pas ça... Pour vous, je conviens que le précepte est inutile.

Il se tut, et je restai silencieux. J'avais craint pis que cela, mais le danger existait toujours. Je fis un effort et posai une question vitale que notre ami de vingt ans devait comprendre.

--Dois-je marier Suzanne? dis-je d'une voix que je sentais altérée.

--C'est dur! murmura le vieux médecin, une enfant à qui vous avez tout sacrifié...

--Est-elle trop jeune?

--Hem! on attendrait encore bien une couple d'années!

--Vivrai-je autant que cela?

Il ne répondit pas d'abord, puis levant sur moi son honnête regard:

--Je n'en sais rien! répondit-il franchement.

--Croyez-vous qu'elle puisse se marier? est-elle assez bien portante pour supporter les fatigues, --le coeur me manquait, je baissai la voix,--et les chagrins du mariage?

--Elle est solide, Dieu merci! s'écria le docteur.

--C'est bien, mon ami, je vous remercie, dis-je en serrant la main de mon vieux conseiller.

Je sortis navré.

Ce n'était rien de penser à ma solitude, à l'abandon de mon foyer, à l'isolement de mes vieux jours... Mais elle, Suzanne, serait-elle heureuse comme je l'avais juré à sa mère? Je revins au logis le coeur plein de tristes pensées, et je les gardai pour moi.

Suzanne cependant devinait que je lui cachais quelque chose. J'avais si rarement eu besoin de dissimuler avec elle, que j'étais malhabile. Elle me câlina, me circonvint de cent manières, sans m'arracher mon triste secret. A la fin, pourtant, pressé de toutes parts, je finis par lui dire que je pensais à la marier.

--Me marier? fit-elle avec un cri d'effroi, déjà? pourquoi?

--Pour que, après moi, ma fille, tu aies un appui dans la vie.

--Après toi? fi le méchant père qui parle de choses défendues!

Elle couvrit mes yeux et mon front de tendres baisers et s'assit sur mes genoux pour mieux m'embrasser.

--Regarde, lui dis-je en essayant de plaisanter, regarde comme je suis vieux! J'ai des cheveux blancs.

--Quatre seulement! fit-elle, je les ai comptés!

--Et j'engraisse.

--Ce n'est pas vrai, tu n'engraisses pas du tout, tu es toujours mon svelte et élégant papa, que les dames admirent dans la rue. C'est que je suis fière de toi, vois-tu! Allons, père, conviens que jamais tu ne pourras me mettre au bras d'un mari qui vaille mon père!

--Mais, Suzanne, lui dis-je fort ému, je ne suis pas trempé dans le Styx, moi, je n'ai pas pris de brevet d'immortalité!

Elle fondit en larmes. Je ne savais plus que faire. Je lui dis des folies sans nombre, mais je ne la consolai qu'à moitié. Cette nuit-là et beaucoup d'autres, à l'heure où tout le monde dormait, j'entendis son souffle contenu au seuil de la porte de ma chambre, toujours ouverte, pour elle.

Elle venait, pieds nus, s'assurer que je dormais paisiblement,--et plus d'une fois, pendant un douloureux accès d'angoisse, je cachai ma tête sous les draps pour lui épargner le chagrin d'entendre ma respiration oppressée.

Je fis part à ma belle-mère du danger qui me menaçait, et je dois convenir qu'elle fut parfaite. Elle mè promit de laisser à Suzanne toute sa liberté d'action, si le malheur voulait qu'elle restât orpheline avant que je lui eusse trouvé un mari, et je n'eus qu'à me louer de la bonne volonté qu'elle apporta à me seconder dans la tâche difficile de choisir cet époux.



XIV

Le moment était venu de conduire Suzanne dans le monde. Madame Gauthier eût volontiers accepté cette corvée; mais je ne m'en rapportais qu'à moi pour examiner les prétendants, et je tins à les accompagner partout toutes les deux.

Malgré le peu de joie que me causait cette présentation dans notre société frivole, je ne pus me défendre d'un mouvement très-vif d'orgueil paternel lorsque pour la première fois je vis ma fille en costume de bal. Fidèle à ses goûts d'enfance, elle avait voulu du blanc, rien que du blanc sur toute sa charmante personne, et la guirlande de jasmin qui serpentait dans ses cheveux, sur son corsage, tout autour, d'elle, était bien l'emblème de sa vaporeuse et idéale beauté.

Mon seul regret fut que sa mère ne pût la voir telle qu'elle était ce jour-là. Nous allâmes un peu partout où l'on peut mener les jeunes filles. Au théâtre, au bal, au concert, Suzanne éblouissait grands et petits par sa grâce séduisante et le charme ingénu qui se dégageait d'elle. En moins de trois mois, il se présenta dix-sept prétendants, qui tous furent évincés, par ma belle-mère, par moi ou par Suzanne elle-même.

J'étais bien résolu à ne me laisser influencer par aucune considération matérielle. Si le choix de ma fille s'était porté sur un artiste, pauvre et inconnu, mais doué de facultés productrices, un de ceux qui sont créés pour grandir et se perfectionner, j'aurais donné mon consentement sans hésiter. Mais, bien entendu, la sagesse bourgeoise qui dort au fond du coeur des pères aurait préféré un gendre mieux posé, plus riche, mieux apparenté.

Suzanne allait et venait au milieu de ces nouvelles impressions avec la même aisance que, tout enfant, elle avait déployée à son cours d'histoire. Je laissais à tous les prétendants acceptables le loisir de faire eux-mêmes leur demande, et c'était, jusqu'alors Suzanne elle-même qui s'était chargée de les évincer. J'avais voulu qu'elle connût l'émotion de se sentir demandée; j'avais exigé qu'elle pût peser la valeur d'une parole d'amour,--le tout au grand scandale de ma belle-mère.

--Mais, mon gendre, s'était-elle écriée, cela ne s'est jamais vu! C'est monstrueux!

--Qu'est-ce qui est monstrueux? De laisser Suzanne juger par elle-même de l'impression que lui fait celui qui sera son mari?

--On ne petit pas permettre aux jeunes filles de parler de ces choses-la avec les hommes...

--Avant le mariage ou après?

Ma belle-mère m'eût envoyé au diable si cette expression vulgaire n'eût pas choqué ses principes rigides. Mais je tins bon comme toujours.

Chacun a plus ou moins sa marotte. J'avais trouvé mon gendre moi;--par malheur il ne voulait pas se marier, et décemment je ne pouvais pas aller lui proposer ma fille.

C'était un jeune homme de vingt-cinq ans environ, aimable bien élevé, bon musicien, joli garçon;--bref, il avait tout pour plaire. Sa position sociale était d'être, comme il le disait gentiment, avocat sans causes.

--Je serai riche un jour, disait-il, avec une bonne grâce parfaite, à ceux qui lui demandaient la raison de son aversion pour le mariage; mais je serai riche le plus tard possible, car tout mon bien me viendra d'une vieille tante qui m'a élevé et que j'adore. Eh bien, je me marierai quand je serai riche, pas avant,--car je ne veux pas faire entrer «mes espérances» au contrat, et actuellement personne ne me donnera sa fille pour mes beaux yeux!

Il riait avec tant de jeune confiance, avec tant de bonne humeur que j'avais été prêt plus d'une fois à glisser sur le terrain des invites; cet avocat sans causes gagnait sans s'en douter, à toute heure du jour, le procès de la jeunesse et de la gaieté contre la sagesse mondaine. Mais Suzanne qui chantait volontiers des duos avec lui, ne le considérait que comme un très-aimable baryton et je fus contraint de renoncer à nommer Maurice Vernex mon gendre.

Ma belle-mère aussi avait trouvé son gendre, et plus heureuse que moi, d'ailleurs secondée par le sujet lui-même elle parvint à le faire agréer.

M. Paul de Lincy était le type du mari modèle, le mari en carton-pâte que toutes les mères désireuses de «bien marier» leurs filles devraient placer sur leur commode, sous un globe.

C'était un beau garçon de trente-deux ans, large d'épaules, quelque peu ventru, mais guère, avec des favoris noirs, des cheveux noirs, des yeux gris un peu bridés; grand chasseur devant l'Éternel, grand fumeur devant tout le monde,-- hormis les dames;--grand buveur, je l'appris plus tard, dans le secret de son cabinet. Ce mari superbe possédait une belle terre, patrimoine authentique de sa famille, avec un vrai château en pierres de taille, entouré de vrais fossés où coassaient de vraies grenouilles; bref, tout était vrai en lui et en ses appartenances.

--Il ne me plaît pas énormément, dis-je à ma belle-mère, qui me détaillait tous ces avantages réels.

--Que vous faut-il de plus? rétorqua-t-elle avec sa vivacité accoutumée.

--Je ne sais... peut-être quelque chose de moins... Suzanne est si mignonne, si frêle auprès de ce gros garçon... j'ai peur qu'il ne la casse en lui serrant la main.

Ma belle-mère haussa les épaules.

--Et puis ces messieurs les hommes, dit-elle, prétendent que les femmes seules ont le privilège des fantaisies romanesques! Enfin, l'autorisez-vous, ce gros garçon, à faire sa cour à Suzanne?

--Laissez-moi prendre mes informations, dis-je, pour gagner du temps.

--Allez, allez, prenez tout ce que vous voudrez. Je sais à quoi m'en tenir, répondit madame Gauthier d'un air de triomphe.

Je m'en fus secrètement sous un faux nom au château de Lincy; je fis un métier indigne, car je subornai les domestiques, et je graissai la patte aux aubergistes pour les faire parler. Tout le monde fut d'accord pour louer le jeune châtelain. Il payait bien, n'avait point de dettes, n'avait jamais amené de «demoiselles» au château; personne ne se souvenait de l'avoir vu malade, et il fréquentait la meilleure société à dix lieues à la ronde. Je revins fort penaud, et Suzanne me reprocha amèrement d'avoir découché.

--Voilà papa qui se dérange, dit-elle d'un ton désabusé. Après dix-sept années d'une vie exemplaire! Papa va dénicher des oeufs dans les poulaillers, probablement? Où allons-nous!

Elle levait les bras d'une façon si comique que ma disposition fâcheuse n'y put tenir.

--Que dis-tu de M. de Lincy? lui demandai-je sans précautions oratoires.

--Je n'en dis rien du tout, fit-elle les yeux baissés.

--Eh bien, qu'est-ce que tu en penses?

--Je n'en pense pas grand'chose. Est-ce que les demoiselles ont le droit de penser quelque chose sur le compte des messieurs? répondit-elle avec cette drôlerie qui la rendait si amusante.

--Quand les messieurs ont l'intention de les demander en mariage, répliquai-je, je crois que les demoiselles peuvent se permettre de les juger.

Suzanne ne répondit pas, et je vis que ma belle-mère avait agi sur elle pendant mon absence.

M. de Lincy vint le lendemain, et je l'autorisai à faire sa cour. J'en avais autorisé bien d'autres, que le vent avait emportés; j'espérais qu'il en serait de même pour celui-ci... Hélas! ma belle-mère était plus forte que moi à ce jeu-là! Et puis il n'était pas bête, ce gros garçon, comme je l'appelais en dedans de moi-même avec dédain; il amusait Suzanne, il la faisait rire. Ils étaient entrés facilement dans la familiarité de bon ton de gens qui se trouvent bien ensemble. Il voulait plaire, et il plaisait.

J'étais perplexe. Il ne me plaisait pas à moi; je le trouvais grossier, sans avoir pourtant rien à lui reprocher; cette grossièreté venait du fond, car certes elle n'était pas à la surface. Peut-être aurais-je tout rompu si une série de crises ne m'avait fort abattu. Pendant deux ou trois jours, je crus que la fin était venue et que j'allais mourir sans avoir établi Suzanne. Cette crainte et les instances de ma belle-mère me décidèrent. Cependant je voulus savoir ce que pensait Suzanne elle-même, et je l'interrogeai.

--Te plaît-il? lui demandai-je le coeur serré.

--Mais oui; il est très-gentil, très-amusant.

--Te sens-tu capable de passer ta vie avec lui?

--Je crois que oui, père, répondit Suzanne en me regardant d'un air candide.

--Sais-tu bien ce que c'est que le mariage? repris-je hésitant.

Elle me regardait toujours.

--Mais oui, père, répondit-elle; c'est la vie en commun avec quelqu'un qu'on estime et qu'on aime...

Il y avait encore autre chose, mais je ne pouvais pas le lui dire: devant l'innocence de ses yeux d'enfant, le père ne pouvait que se taire. C'est la mère qui eût dû parler! La mère n'était pas là; Le père fit un dernier effort.

--Es-tu sûre d'être heureuse avec lui?

Elle fit un signe affirmatif.

--Personne ne te plaît davantage? ajoutai-je honteux de cette supposition.

Elle répondit avec sa candeur ordinaire:

--Si quelqu'un me plaisait davantage, c'est celui-là que j'épouserais.

Je poussai un soupir. Elle vint m'embrasser. Le lendemain, elle était fiancée, et l'on commença la publication des bans.



XV

--Si vite? dis-je à ma belle-mère lorsqu'elle vint me demander les papiers nécessaires.

--Je croyais, répondit-elle avec son air gendarme, que c'était vous qui étiez pressé?

Pressé! Oui, je l'étais, car toutes ces émotions me rendaient bien malade, et je craignais d'être surpris avant d'avoir tout mis en ordre.

--Soit, dis-je avec résignation. Que dois-je faire?

--Voir votre notaire, qui s'entendra avec celui de M. de Lincy, et lui dire au juste ce que vous donnez en dot à Suzanne.

Cette conversation me laissa rêveur, et, tout en roulant d'un endroit à l'autre pour les formalités d'usage, je me demandai ce que j'allais donner en dot à Suzanne. Lui donner quelque chose! Cette idée me paraissait bien extraordinaire. Est-ce que tout ce que j'avais n'était pas à elle? Pour la première fois, j'allais séparer sa vie de ma vie, son bien de ma propriété... C'était bien étrange, et, je l'avoue, bien pénible.

Mon notaire m'attendait, avec de gros dossiers sur sa table. Il me fit asseoir en face de lui, tout près, à portée de ses yeux noirs et myopes, et se lança aussitôt au coeur de la question.

--Mademoiselle Normis, me dit-il, possède deux cent mille francs du chef de sa mère, ce qui fait de dix à douze mille livres de rente, c'est un fort joli denier; que désirez-vous y joindre?

--Ma foi, répondis-je honteux, je n'en sais rien du tout. C'est à vous de me dire ces choses-là. Combien donne-t-on à sa fille en la mariant quand on a plus d'argent qu'on n'en peut dépenser?

--Cela dépend du gendre qu'on prend, répondit mon notaire d'un air posé qui ne voulait pas être narquois.

Je me taisais, il continua:

--Dans le cas de M. de Lincy, je vous conseillerai de donner le moins possible, et vous voyez, ajouta l'excellent homme en souriant, que je ne parle pas dans le sens de mes intérêts.

Je le remerciai du regard, et je continuai à regarder le feu.

--Pourquoi, lui dis-je, après un moment de réflexion, pourquoi me conseillez-vous ainsi? Dans le cas de M. de Lincy, avez-vous dit? Sauriez-vous quelque chose de défavorable sur son compte?

Un vague espoir de ne pas marier ma fille venait de me traverser la cervelle; ce ne fut qu'un éclair, le bon sens et la réponse du notaire me ramenèrent à la réalité.

--Absolument rien de défavorable; mais c'est un jeune homme qui sait le prix de toute chose; je le croirais assez, non intéressé, mais... il ne put trouver le mot et reprit: Je crois qu'on aura beaucoup à s'en louer si on le tient par la corde d'argent. Puisque mademoiselle Normis est votre unique héritière...

Nous restâmes silencieux tous les deux.

--Que dois-je donner à Suzanne? repris-je enfin. Tout cela me paraissait douloureux comme une agonie.

--Donnez-lui dix autres mille francs de rente, insista le notaire, avec un capital inaliénable.

--Faites comme vous voudrez, dis-je en me levant, je n'entends rien à ces choses que je trouve horriblement pénibles; Je souffre... arrangez tout pour le mieux, afin que dans sa vie conjugale, ma fille soit heureuse...

Je m'en allai le coeur serré, et j'eus besoin de quelques heures de repos pour me remettre. En entrant au salon, vers six heures, je trouvai Suzanne, vêtue de clair, gaie et bavarde comme je ne l'avais jamais vue; un bouquet superbe parfumait trop fort l'appartement, elle riait avec son fiancé... J'eus envie d'étrangler cet homme que je trouvai insupportable.

Il fallait pourtant le supporter. Les jours s'écoulaient... les bouquets se suivaient et se ressemblaient, mes angoisses aussi,--j'étais devenu nerveux, impatient, presque méchant. Mes entrevues avec mon notaire me donnaient des palpitations de coeur.

--Il est décidément très-fort, M. de Lincy, me dit un jour le brave homme, il veut absolument le capital, et non les revenus...

--Qu'on le lui donne, pour l'amour du ciel, et qu'il n'en soit plus question, m'écriai-je, ces marchandages me font mal au coeur!

--Non pas, non pas, répliqua le notaire, il vaudrait mieux faire à mademoiselle Normis quinze mille francs de rente, et laisser le capital à l'abri...

--Fort bien, répondis-je, terminez vite, et surtout ne m'en parlez plus.

Le dernier dimanche, Suzanne m'emmena à l'église pour entendre ses bans: «Il y a promesse de mariage entre M. Paul-Raoul de Lincy et mademoiselle Suzanne-Marie Normis.»

La voix du prêtre tomba sur mon coeur comme un suaire.. Quoi! ma fille, ma Suzanne, allait me quitter, quitter mon nom... je n'aurais plus d'elle que ce qu'il plairait au mari jaloux de m'accorder? A peine sorti de l'église, je courus chez mon gendre qui venait de se lever et qui fut fort étonné de me voir.

--Cher monsieur, lui dis-je sans préambule, je n'avais pas pensé à une chose, c'est que je ne puis consentir à me séparer tout à fait de ma fille... vous savez que je l'ai élevée depuis sa plus tendre enfance...

M. de Lincy fit un signe de tête et continua à me regarder d'un air inquiet.

--Je vous prie donc de consentir à ce qu'elle continue à vivre près de moi, et: à cette fin, je vous offre le premier étage de mon hôtel, me réservant seulement le rez-de-chaussée.

--C'est trop de bonté, vraiment, cher monsieur, me dit mon futur gendre avec une grande affabilité; nous craindrions de beaucoup vous gêner.....

--Suzanne ne peut pas me gêner, repris-je avec vivacité, et son mari, continuai-je en faisant un violent effort, son mari ne peut pas me gêner non plus.

M. de Lincy me serra la main.

--Eh bien, dit-il, c'est entendu; vous savez toutefois que nous passerons tous les ans quelques mois à ma terre de Lincy... Là, je n'ai pas besoin de vous dire que vous serez le bienvenu, et au retour...

--Vous vous installerez chez moi, interrompis-je avec joie.

--C'est entendu, fit mon futur gendre.

Je le quittai en toute hâte, et je rentrai chez moi. Suzanne m'attendait pour déjeuner, fort étonnée de ma brusque disparition.

--Voilà, fit-elle en m'apercevant, j'ai un père qui se dérange de plus en plus! un père qui disparaît sans prévenir, qui rentre tout à coup, qui surgit entre les rideaux comme d'une tabatière à surprise! Ah! j'ai vraiment un père bien extraordinaire!

Elle regardait d'un air mutin; ses yeux riaient, et toute sa gracieuse personne semblait danser. Je la pris dans mes bras, et je la serrai sur mon coeur qui battait trop fort.

--Suzanne, ma fille, lui dis-je, nous ne nous quitterons pas, tu demeureras ici après... après ton mariage.

--Vrai? s'écria-t-elle avec son joli petit cri: Eh bien! je m'en étais toujours doutée, car je me disais: Enfin, papa ne peut pas avoir de raison pour me mettre à la porte comme cela! Au bout du compte, je suis toujours sa fille!

Ma chère enfant! Quelle bonne journée nous passâmes ensemble! M. de Lincy ne vint qu'à six heures et demie, et je constatai avec joie que Suzanne ne s'était pas aperçue de son retard.

Elle ne l'aime pas follement, me dis-je: tant mieux!... Je me trouvai si monstrueusement égoïste que je n'osai achever ma pensée.



XVI

Le jour fatal arriva: le mariage à la mairie avait été célébré la veille, et j'avais mal caché ma joie jalouse en ramenant pour un jour encore à la maison paternelle ma fille mariée.

Cette nuit-là j'avais plus souffert que de coutume, et elle était venue sur la pointe du pied, comme elle le faisait souvent, écouter mon souffle inégal; cette nuit-là encore j'avais eu la force de dissimuler ma souffrance, et j'avais caché mon visage brûlant dans l'oreiller pour étouffer le cri de l'angoisse. Puis elle avait disparu, légère, toute blanche, dans sa robe de nuit, et le frôlement du rideau m'avait laissé comme un adieu de sa main délicate. Le matin était venu, on m'avait amené ma fille vêtue de blanc, si semblable à sa mère jadis, que j'en avais eu un éblouissement. Je ne sais plus ce qui suivit: ma belle-mère me tança, je ne sais plus pourquoi; je conduisis ma fille le long d'un tapis rouge qui m'aveuglait, aux sons ronflants des orgues qui m'assourdissaient, puis je la vis tout à coup séparée de moi, agenouillée auprès d'un homme que je trouvai affreux: bien coiffé, frisé, rasé de frais, luisant de cosmétique, roide dans son linge empesé, brillant dans son habit noir, irréprochable, et nul comme un zéro: c'était mon gendre.

Il était parfaitement correct: toute sa toilette venait de chez les premiers fournisseurs, sa tenue était celle d'un homme du monde, et pourtant il avait un air que je déteste par-dessus tout: il avait l'air d'un marié! Mais, après tout, il y a des gens qui naissent avec cet air-là, et d'ailleurs je ne pouvais faire autrement que de le trouver intolérable: n'était-ce pas mon gendre? Je jetai un regard à ma belle-mère, qui me répondit de même. Nous nous comprimes, et je lui pardonnai bien des choses; en ce moment-là elle le détestait tout comme moi.

Le jour s'écoula; ces journées-là finissent aussi; on déjeuna chez moi, et, à cinq heures, les époux prirent l'express. Ils allaient passer la lune de miel au château de Lincy, où je devais les rejoindre quinze jours plus tard. A ce moment je fus lâche: pendant que Suzanne, sur le quai de la gare, me tendait son front lisse et enfantin, j'eus envie de me mettre à pleurer, de me cramponner à sa robe comme un enfant malade et de lui dire: «Emmène-moi!»

--On part, messieurs, on part! nous cria l'employé.

Il fallut se reculer; avec de l'argent nous avions obtenu d'aller jusque-là; mais rien ne pouvait plus m'autoriser à suivre ma fille plus loin.

Le sifflet retentit, le train s'ébranla; je vis encore une fois la tête blonde de Suzanne se pencher au dehors... puis plus rien. Madame Gauthier me prit par le bras et me ramena à ma voiture. Notre fidèle Pierre, qui avait les yeux gros comme le poing à force d'avoir pleuré, nous ouvrit la portière quand nous descendîmes, puis s'enfuit dans le sous-sol en étouffant un sanglot dont j'entendis l'écho à la cuisine: la vieille cuisinière pleurait aussi; la bonne de Suzanne, qui restait à son service, était partie en avant le matin, et nous étions tous jaloux d'elle.

Quand nous fûmes dans ce salon, je regardai autour de moi; la vue de ces objets familiers me ramena à moi-même. Je traversai deux pièces, toujours suivi de ma belle-mère; et j'entrai dans la chambre de Suzanne. Chère petite chambre! Elle l'avait voulue bleue, en mémoire de celle où elle était née, où j'avais veillé son berceau jusqu'à ce qu'elle eût sept ans... J'entends la voix de ma belle-mère qui me gourmandait:

--Voyons, mon gendre, ne vous affectez donc pas comme cela! Vous n'êtes qu'une poule mouillée...

Je la regardai hébété, les yeux secs....

--Mais pleurez donc! me dit-elle. J'aimerais mieux vous entendre hurler que de vous voir tranquille comme vous l'êtes!

Je restais toujours immobile. Elle fondit en larmes et se jeta dans mes bras:

--Ah! mon ami, me dit-elle, que nous voilà malheureux! Le monstre qui nous l'a enlevée!

Et pour la première fois de notre vie, nous nous trouvâmes les mains unies, assis à côté l'un de l'autre, en parfaite communauté d'impression.



XVII

Le lendemain j'allai voir mon médecin. Je l'avais beaucoup négligé depuis quelque temps. Il avait assisté au mariage de Suzanne comme les autres et m'avait engagé à lui rendre visite.

--Eh bien! me dit-il en m'apercevant, la santé?

--Je n'en sais rien, lui répondis-je, je ne sais ce que j'ai; Je crois n'être plus de ce monde... les jambes ne vont pas.

Il m'interrogea, m'ausculta, et resta très-pensif.

--Eh bien, je suis perdu? lui dis-je philosophiquement; à présent, d'ailleurs» pour ce qu'il me reste de joies en de monde...

--Non, dit-il, ce n'est pas cela, et voilà précisément ce qui me déroute, on dirait qu'il y a un changement en mieux.

--Oh! par exemple, lui dis-je, vous n'allez pas me faire croire cela?

--Si fait; je ne sais trop à quoi l'attribuer; peut-être m'étais-je trompé alors dans la gravité du pronostic.

Je me levai et je le foudroyai de mon regard.

--Si vous avez fait cela, docteur, m'écriai-je, si vous m'avez fait marier ma fille inutilement, je ne vous le pardonnerai de ma vie!

--Inutilement! répéta le docteur en riant, inutilement est bien joli. Eh! mon Dieu, tant mieux qu'elle soit mariée, la chère enfant! Vous voilà tranquille, et quand vous aurez des petits-fils...

--Vous appelez cela être tranquille, grommelai-je d'un ton bourru.

Mais la perspective des petits-fils me consolait un peu. Cependant les fils de M. de Lincy auraient vraiment besoin d'être aussi ceux de Suzanne pour se faire supporter. Je le dis au docteur qui me rit au nez.

--Oui, oui, dit-il, c'est toujours comme cela, et puis on s'y fait. Tenez, votre belle-mère me disait exactement la même chose il y a vingt-quatre ans, quand elle vous donna sa fille en mariage, et vous voyez pourtant si elle a aimé sa petite-fille!

Comme je rentrais, je croisai sous le vestibule Maurice Vernex qui arrivait de province, et qui venait me rendre visite. Sa figure sympathique était justement une de celles que j'avais besoin de voir; je le fis remonter, et nous nous mîmes à causer.

--Tant pis! me dit-il au bout d'une demi-heure de conversation de plus en plus intime. Je peux bien vous le dire, vous ne me fermerez pas votre maison pour cela, je suppose! Et puis, à qui le dirais-je si ce n'est à vous! Je regrette que vous ayez marié mademoiselle Suzanne! Me voici riche!...--je m'aperçus alors qu'il était en deuil,--et je vous assure que j'aurais été un gendre bien aimable!

Il riait, mais certain mouvement nerveux de sa main sur ses genoux me prouva qu'il ne parlait pas tout à fait à la légère. Je pris cependant la chose comme une plaisanterie.

--J'aurais été charmé de vous avoir pour gendre, lui dis-je, et je regrette fort de n'avoir pas une autre fille; mais j'espère aussi que M. de Lincy sera aussi un gendre aimable, et que ma fille sera heureuse avec lui.

--Dieu le veuille! répliqua-t-il avec une ombre de tristesse. Je le souhaite de tout mon coeur!

Il se leva pour partir, et en tenant sa main loyale dans la mienne, je me pris à regretter qu'il ne fût pas en effet mon gendre à la place de cet irréprochable Lincy que je ne pouvais souffrir.

--Pourquoi êtes-vous parti? dis-je d'un ton qui avait bien l'air d'un reproche.

--Ma vieille tante était malade, répondit-il, et sa réponse ressemblait fort à une excuse. Elle est morte dans mes bras; je suis revenu dès que cela m'a été possible...

--C'était écrit! pensai-je, et je ne suis pas sûr de ne pas l'avoir dit. Venez me voir, continuai-je tout haut, venez dîner avec moi demain: je suis bien seul...

Son visage mâle et franc prit une expression de sympathie qui acheva de me gagner.

--Je vous ferai de la musique, dit-il gaiement. Vous ne l'aimez peut-être pas beaucoup, la musique?

--Oh! si, répondis-je, elle m'en faisait tous les soirs.

--A demain! dit gaiement Maurice Vernex en prenant congé de moi, pour couper court, je crois, à mes doléances.

Il vint en effet, et nous passâmes une soirée charmante; il s'entendait en toutes choses, il connaissait tout le monde, et je n'ai jamais entendu de conversation plus séduisante. Au rebours de la plupart des gens, il savait déguiser la portée du fond sous la frivolité apparente de la forme. Quel aimable garçon, et que j'eusse été heureux de l'avoir toujours à mon foyer!

Pendant cette interminable quinzaine, il vint me voir plus qu'il ne l'avait fait en deux années. C'était, je crois bien, par pitié de ma solitude, que ma belle-mère n'adoucissait qu'imparfaitement. Avec celle-ci, je dois le dire, nous éprouvions un plaisir amer à parler de Suzanne et à médire de son mari. Trois jours après le mariage, j'avais reçu un petit billet de ma fille contenant ces mots:

«Cher père, je me porte bien; le château de Lincy est superbe, mais il pleut à verse depuis notre arrivée. Embrasse grand'mère pour moi. Je t'envoie deux baisers, des meilleurs.

«TA SUZANNE.»

--Il me semble, dit ma belle-mère d'un ton piqué, lorsque je lui communiquai ce petit document, il me semble que votre fille aurait bien pu prendre la peine de m'écrire, à moi aussi.

--Mais, chère mère, fis-je observer avec douceur, vous voyez bien qu'elle me charge de la rappeler à votre souvenir de la façon la plus affectueuse.

--Je vous dis, moi, qu'elle devait m'écrire; du reste, cette négligence ne m'étonne pas; vous l'avez si mal élevée!

Ce reproche m'avait été fait tant de fois que j'y étais devenu indifférent, et ce fut avec une joie secrète que je constatai la préférence de Suzanne pour son père, préférence dont, à vrai dire, je n'avais jamais douté.



XVIII

Il n'est pas de martyre qui ne finisse par avoir Un terme,--si ce n'est peut-être dans l'autre monde.--Mes quinze jours d'exil s'achevèrent, et je partis pour Lincy, le coeur palpitant de joie, d'angoisse et de timidité. De timidité, à quarante-sept ans? Oui, vraiment, et j'achèverai de me rendre ridicule en avouant que mon gendre m'inspirait une terreur insurmontable. En arrivant à la station, si je n'y trouvai ni mon gendre, ni ma fille, je trouvai en revanche une fort belle calèche, avec un fort beau cocher et un magnifique valet de pied, que mon Pierre examina dès l'abord avec une curiosité mal déguisée.

--Comment s'y prend-on, pensait évidemment le pauvre diable, pour être si majestueux rien qu'en fermant une portière?

Comme le superbe valet de pied montait auprès du cocher, je n'avais le choix qu'entre deux alternatives: laisser Pierre faire la route à pied, ou le prendre à côté de moi dans la calèche. Je n'hésitai pas, et mon fidèle valet de chambre s'assit respectueusement sur le bord du coussin, sans lâcher mon sac de voyage.

Les chevaux étaient excellents, la route magnifique. Pierre ne put contenir sa joie:

--Nous allons donc revoir mademoiselle, dit-il d'un air discret et respectueux; puis s'apercevant de sa méprise, il reprit: Madame de Lincy! et resta confus.

--Cela vous fait plaisir? lui dis-je. Moi aussi, j'avais besoin de m'épancher un peu.

--Oh! si monsieur peut penser que ça me fait plaisir! répondit-il en tournant vers moi son honnête figure à laquelle vingt années de concorde domestique m'avaient si bien accoutumé. Mais ce qui ne me plaît pas, ce sont... Il s'arrêta plus confus que jamais.

--Eh bien! fis-je d'un ton encourageant.

Il me désigna du bout de son ongle le magnifique cocher et l'imposant valet de pied:

--Voilà! fit-il avec un soupir. Je crois que j'aurai de la peine à m'y habituer.

Nous entrions dans le parc, par la grille grande ouverte.

--Papa! papa! cria la voix de Suzanne, et je la vis sur le bord de la route qui m'attendait, les yeux noyés de larmes heureuses, les bras pendants dans l'extase de la joie.

La calèche s'arrêta, et je sautai à bas avec la vigueur de ma vingtième année.

L'étreinte qui nous réunit elle et moi me rouvrit le paradis fermé depuis son départ.

--Allons à pied, me dit-elle en se dégageant de mes bras, pendant qu'elle écartait ses cheveux frisés de son front, avec ce même geste qu'elle avait autrefois dans son berceau. Elle regarda machinalement dans la calèche et aperçut Pierre, qui, rouge de contentement, n'osant bouger de sa place, lui souriait d'un sourire large comme le détroit de Gibraltar.

--Ah! Pierre! Bonjour, Pierre, ça va bien! Je suis bien contente de vous voir. Eh bien, mon ami, allez en voiture jusqu'au château, et dites à M. de Lincy que papa et moi nous avons pris le plus court; comme cela, nous arriverons après vous.

Elle éclata de son rire joyeux, me prit le bras et m'entraîna sous le couvert d'une allée, pendant que la noble calèche s'éloignait, voiturant mon valet de chambre avec mon sac.

Nous marchâmes pendant un moment, Suzanne et moi; elle, pressée de toute sa force contre mon bras, moi, engourdi par l'excès de ma joie. Au bout d'une vingtaine de pas je m'arrêtai et je la repris dans mes bras avec plus de force encore que la première fois. Elle me rendit mes baisers comme auparavant, j'aurais pu croire que rien n'était changé, et cependant je sentais qu'elle n'était plus la même.

--Eh bien? lui dis-je en contemplant son cher visage, toujours lumineux et doux, mais légèrement pâli.

--Rien, dit-elle en souriant.

Et nous reprîmes notre marche.

--C'est très-joli ici, reprit-elle au bout d'un instant,--quand il ne pleut pas, s'entend. Mon Dieu! qu'il a plu pendant la première semaine! Je n'avais jamais vu tomber tant d'eau!

La question qui me brûlait les lèvres finit par sortir:

--Es-tu heureuse?

--Mais oui! répondit-elle tranquillement,-- trop tranquillement peut-être.

--Et ton mari?

--Mon mari est très-aimable. Seulement tantôt il m'a vexée. Je voulais aller à ta rencontre, à la station...

--Eh bien?

--Il n'a pas voulu, il déteste les épanchements de famille en public, m'a-t-il dit; au fond, il a peut-être raison,--mais j'étais vexée et je suis venue à ta rencontre dans le parc. Faisons l'école buissonnière!

Cette proposition était trop de mon goût pour ne pas être acceptée, et nous voilà vagabondant tous deux dans le parc, vraiment fort beau, que Suzanne connaissait déjà par coeur. Je cherchai à obtenir quelques indications sur le genre de vie de Suzanne, sur ses impressions, sur l'opinion qu'elle avait de son mari; j'échouai; ma fille, si franche, si ouverte, s'était fait une sorte de forteresse derrière laquelle elle se retranchait à certaines questions; je vis que, pour le moment au moins, je n'en obtiendrais rien.

Nous causions pourtant à coeur ouvert de Paris, de nos amis, de ma belle-mère, et Suzanne riait aux larmes de la jalousie si innocemment provoquée par son petit billet, lorsque non loin du château, dans le parterre français, nous vîmes arriver M. de Lincy.

--Je vous cherchais partout, cher beau-père, dit-il avec une gaieté forcée qui cachait mal une mauvaise humeur non équivoque. En voyant arriver la calèche avec votre domestique seul, j'avais crains un accident.

--Vous étiez là quand Pierre est arrivé? dit Suzanne sans quitter mon bras.

--Sans doute, ma chère.

--Sur le perron?

--Naturellement, j'étais venu saluer mon père, non sans vous avoir vainement cherchée partout.

--Eh bien! dit-elle avec sa grâce mutine, c'est papa qui m'a trouvée, et il ne me cherchait pas, lui! De sorte que c'est Pierre qui a reçu vos salutations? Mon Dieu, que vous avez dû être drôles tous les deux quand vous vous êtes trouvés nez à nez!

Et ma fille éclata de rire; ce rire perlé, si doux et si communicatif, ne dérida pas M. de Lincy, qui n'en parut, au contraire, que plus soucieux.

Nous nous dirigeâmes tous trois vers la maison, silencieux, car Suzanne ne riait plus et n'avait plus l'air de vouloir recommencer de longtemps. Je pensai à part moi que mon gendre était quinteux.

Le déjeuner nous attendait, servi avec magnificence: tout était magnifique dans cette maison, le propriétaire plus que tout le reste. Suzanne, chose étrange, n'avait point chez elle cet air de jeune matrone qui la rendait si drôle et si charmante quand elle présidait chez nous aux repas de famille. Elle mangeait du bout des dents, mettait beaucoup d'eau dans son vin et se conduisait, en un mot, comme une demoiselle bien élevée qui dîne en ville.

Comme on servait un plat:

--Encore ces maudits oeufs brouillés aux pointes d'asperges! s'écria mon gendre. Je ne puis les souffrir, vous le savez, Suzanne! J'avais défendu qu'on en resservît jamais à ma table!

--C'est le plat favori de mon père, dit doucement ma fille en dirigeant du regard le domestique vers moi.

J'avoue que ces oeufs me parurent d'une digestion difficile, car mon gendre, après avoir murmuré poliment à voix basse:--C'est différent! avait repoussé le plat avec dédain. Suzanne, les yeux gros de larmes, me paraissait n'avoir plus envie de manger du tout, et je trouvai que je faisais sotte figure. Je dépêchai cependant de mon mieux ce mets malencontreux, et le repas s'acheva sans autre désagrément.

On prit le café sur la terrasse; pendant que M. de Lincy donnait des ordres à son jardinier, je me rapprochai de Suzanne:

--Est-il souvent comme cela? lui demandai-je à voix basse.

Elle haussa les épaules, plongea son regard honnête dans le mien, me pressa simplement la main, détourna la tête et me répondit:

--Non.

Mon gendre resta entre nous jusqu'au soir, et si peu content que je fusse de me séparer de Suzanne, même pour une seule nuit, je ne pus retenir un soupir de satisfaction, lorsque je lui eus tourné le dos pour aller me coucher.

J'étais dans ma chambre depuis cinq minutes, et je méditais assez tristement, lorsque Suzanne entra sur la pointe du pied. Elle était encore tout habillée, et, un incarnat plus foncé que de coutume nuançait le haut de ses joues.

--Je suis venue t'embrasser encore une fois, mon petit père, me dit-elle tout bas. Es-tu bien? as-tu tout ce qu'il te faut?

--Oui, oui. Assieds-toi un peu, et causons.

--Oh! non! je ne peux pas. Il ne faut pas que je fasse attendre mon mari. Je me suis sauvée en cachette, il fait sa ronde tous les soirs et ferme les portes, et il n'aime pas à attendre.

Elle me jeta les bras autour du cou et disparut.

Je me couchai dans un grand lit qui avait l'air d'un catafalque, et je cherchai à résumer mes impressions de la journée.

--Il y a beaucoup de choses que mon gendre n'aime pas, me dis-je enfin; et moi, ajoutai-je avec la franchise d'un aveu assez longtemps réprimé, je n'aime pas du tout mon gendre!

Ce n'est pas cette réflexion-là qui pouvait me procurer le sommeil; aussi je ne dormis guère.