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Suzanne Normis: Roman d'un père

Chapter 25: XIX
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About This Book

A father recounts his family's intimate domestic life, beginning with the mother's fatal illness contracted while caring for their youngest child and the anguish that follows. He evokes bedside scenes, the child's simple consolations, and the mother's devoted sacrifice, then describes the aftermath of her death and his new responsibilities. The narrative follows the daughter's growth and the father's patient, sometimes stern, instruction in reading and manners, while reflecting on parental love, sacrifice, grief, and the everyday routines that shape family bonds.



XIX

Le lendemain se trouvait être un dimanche. Je descendis un peu tard, car je me sentais très-las de mon sommeil interrompu, et à ma grande surprise, je trouvai Suzanne tout habillée, le chapeau sur la tête, gantée de peau de Suède, qui m'attendait devant le plateau de café.

--Tu vas sortir? lui dis-je, après l'avoir embrassée; où peux-tu aller de si bonne heure?

Elle regarda l'horloge qui marquait dix heures moins un quart, et en me servant à la hâte une tasse de café:

--A la messe, répondit-elle; tu viens aussi?

--Ma foi, répondis-je, pourquoi pas?

Mon gendre qui entrait en ce moment-là, toujours irréprochable, vêtu de frais, en drap d'été gris-perle, leva sur moi des yeux plus surpris que satisfaits.

--Eh bien, ma chère, dit-il, êtes-vous prête?

Suzanne m'indiqua d'un geste à peine ébauché.

M. de Lincy sourit avec grâce:

--Mon beau-père est ici chez lui, dit-il, et Dieu ne doit pas attendre.

Sur cette phrase majestueuse, il sortit; Suzanne avec un geste inquiet et indécis me jeta un baiser du bout des doigts,--j'avalai ma tasse de café d'un coup, au risque d'étouffer, et je la suivis.

Le magnifique valet de pied se mit derrière nous, portant un sac que je pris d'abord pour un sac de voyage: je rougis de ma méprise lorsque, arrivé à l'église, je le vis en tirer des livres d'heures, qu'il offrit à chacun de nous.

Mon gendre faisait très-bon effet dans son banc seigneurial, et vraiment je regrettai qu'il ne fût pas en bois sculpté, comme les têtes d'abbés crossés et mitrés qui ornaient les stalles du choeur. L'ancienne chapelle de l'abbaye faisait très-bon effet aussi, comme église de paroisse. Tout y était superbe, magnifique, irréprochable... Suzanne était bien partout, avec sa grâce juvénile et sa distinction native; seul, je faisais tache dans cet ensemble parfait, où le peuple endimanché, groupé dans les bancs d'une manière pittoresque, semblait amené tout exprès par la nécessité de faire un fond à ce tableau, de meubler cette jolie chapelle.

Le curé fit un sermon, ni bon ni mauvais; --je l'écoutai avec une attention qui pouvait passer pour du recueillement; Suzanne, moins vaillante, laissa doucement tomber sa jolie tête sur son sein, dans une attitude qui ressemblait moins à la méditation qu'au sommeil...

J'aurais respecté ce repos salutaire jusqu'à la fin,--mais mon gendre, par une secousse discrète imprimée à la robe de sa femme, la tira de son engourdissement. La pauvre petite fit un brusque mouvement, rougit, sourit, se frotta un oeil du bout de l'index, se redressa et prit un air de grand recueillement. Les deux enfants de choeur sourirent,--mon gendre avait un air pincé pour lequel je l'aurais battu d'abord, et qui ensuite m'inspira une certaine envie de me moquer de lui..., mais je n'en eus garde.

Tout finit cependant. A la sortie, Suzanne exerça très-gentiment ses devoirs de dame châtelaine; elle interrogea les mères, tapota la joue des enfants, glissa quelque aumône dans la main des vieillards, puis nous reprîmes la route du château, toujours suivis par le domestique chargé des livres d'heures.

Mon gendre était resté en arrière et causait avec les paysans.

--Est-ce ainsi tous les dimanches? demandai-je tout bas à Suzanne, qui passa son bras sous le mien avec sa câlinerie de jeune fille.

--Oui, répondit-elle, M. de Lincy tient à ce que nous assistions à l'office pour donner le bon exemple.

La drôlerie d'instinct, qui ne pouvait la quitter longtemps, glissa un éclair de malice dans ses yeux, et elle rit un peu.

--Cela t'amuse? lui dis-je, heureux de la voir gaie.

--Oui et non, dit-elle. Par exemple, le sermon m'endort infailliblement, et M. de Lincy n'aime pas ça...

--Tant pis pour lui, m'écriai-je. Il m'ennuie, à la fin! Que le diable...

Suzanne me pressa doucement le bras:

--Père, dit-elle, c'est mon mari.

Sa voix avait pris un timbre grave, son jeune visage s'était revêtu tout à coup d'une noblesse bien au-dessus de ses années. Je la regardai surpris et je me tus.

--C'est mon mari, reprit-elle; il n'est pas parfait, mais tel qu'il est... c'est mon mari, enfin, dit-elle pour la troisième fois.

Je sentis le feu d'une rage intérieure parcourir tout mon être. Ce butor était son mari, grâce à moi! Un homme qui faisait le magister et qui parlait en maître à ma Suzanne, après quinze jours de mariage!

Il nous rejoignit, et commença à me parler d'un ton si aimable que j'eus plus que jamais envie de l'étrangler. Mais il fallut lui répondre poliment, car Suzanne l'avait dit: c'était son mari.

Au bout de huit jours de cette existence, j'en avais assez. Mon séjour à Lincy n'avait jamais dû avoir de durée bien déterminée; je prétextai des affaires, j'alléguai des lettres qui réclamaient ma présence à Paris, et je dis à Pierre de faire mes malles. Le brave garçon m'obéit avec un empressement qui me prouva que le séjour du château ne lui agréait pas plus qu'à moi.

--Tu veux donc t'en aller, père? me dit Suzanne avec tristesse, le jour que j'annonçai mon départ.

--Écoute, mon enfant, lui dis-je, je crois qu'il est encore trop tôt; votre mariage est trop récent pour que je ne me sente pas de trop entre vous... Le temps aidant, tout s'arrangera...; M. de Lincy a des façons de parler et d'agir auxquelles je ne puis m'habituer tout d'un coup... Tu es ma fille, je t'ai adorée. Je ne puis supporter de t'entendre gourmander par un homme... C'est ton mari! Soit. La femme doit obéissance et soumission! Soit encore; mais le père ne peut pas voir ces choses avec plaisir... Je m'y ferai plus tard, peut-être!

Suzanne, qui avait baissé la tête aux premiers mots de ce discours passablement diffus, la releva et me regarda droit dans les yeux:

--Père, me dit-elle, ne va pas t'imaginer des choses qui ne sont pas; malgré ce que tu as pu supposer, tout va bien ici; tes peines n'ont pas été perdues, cher père, tu as voulu que je sois heureuse, et je suis heureuse.

Elle parlait d'une voix vibrante et passionnée qui me saisit. M'étais-je trompé? Aimait-elle son mari? Les formes déplaisantes que M. de Lincy déployait à son égard n'étaient-elles qu'un trompe-l'oeil destiné à voiler aux yeux étrangers les joies intimes et l'entente parfaite de l'amour partagé? Je ne pouvais le supposer, et pourtant Suzanne était là, transfigurée, vaillante, rayonnante, prête, on l'eût dit, à défendre sa cause au prix de sa vie...

--Tu sais, ma fille, lui dis-je, que je n'ai eu qu'un rêve, qu'un but dans la vie: ton bonheur. Si je savais que j'ai contribué, au contraire, à te rendre malheureuse; si je pensais que ma bêtise, ma maladresse ou ma faiblesse ont empoisonné pour toi la source des joies, je suis encore assez vaillant pour réparer ma faute, assez courageux pour m'en punir.... Dussé-je mourir à la peine, si cet homme se conduit mal envers toi, je te vengerai!

--Père, me dit ma Suzanne, toujours souriante et radieuse, sois en paix, tu as accompli ton oeuvre, et, comme tu l'as voulu, je suis heureuse.

Avec quelle ferveur je couvris de baisers son front blanc, ses beaux cheveux'et ses yeux purs! Ah! la loi l'avait donnée à cet homme, mais c'était un mensonge: elle était toujours ma fille, et je sentis, à l'étreinte de ses bras autour de mon cou, qu'elle était ma fille plus que jamais.

Nous n'avions plus envie de nous parler; une entente muette s'était établie entre nous; jusqu'au moment du départ, nos yeux seuls échangèrent des tendresses. Mon gendre, qui avait fait pour me retenir toutes les instances qu'un gendre bien élevé doit à son beau-père, me reconduisit en break jusqu'à la station. Suzanne avait préféré me dire adieu chez elle, loin des yeux curieux,--et loin de son mari, je dois le dire.

--Vous allez à Paris? me dit mon gendre eu me serrant la main, au moment où le train approchait.

--Oui, et de là chez moi... Nous nous reverrons en octobre.

--Au revoir, me dit-il.

Et je montai en wagon. Ni lui ni moi n'en avions parlé, mais nous avions très-bien compris l'un et l'autre qu'il ne pouvait être question de vivre sous le même toit.

Cependant j'avais tellement besoin de la présence de ma fille que, pour l'avoir chez moi, pour la rencontrer dans l'escalier, pour entendre son pas léger au-dessus de ma tête, non-seulement j'eusse toléré mon gendre, mais j'eusse été un beau-père modèle. Malgré ce désir ardent, je ne voulus point réclamer l'exécution de sa promesse, et j'appris au bout de quinze jours qu'il faisait meubler un appartement du côté des Ternes, le plus loin possible de moi, dans un même rayon.

--Il a parfaitement raison, me dis-je; s'il m'aime autant que je le chéris, nous ne serons jamais assez loin de l'autre.

Mon coeur se serra,--ce n'était ni la première ni la dernière fois, et je commençais à m'accoutumer à ces émotions qui, d'abord, avaient failli me tuer.



XX

Je passai quelques jours à ma maison de campagne, mais sans Suzanne rien n'avait d'attrait pour moi. Ma belle-mère vint m'y rejoindre, et nous trouvâmes un plaisir extraordinaire à dire du mal de M. de Lincy. Elle aussi avait été voir sa petite-fille, et le château ne lui avait pas semblé plus sympathique qu'à moi. Cependant les choses qui m'avaient déplu n'étaient pas celles qui l'avaient frappée: l'étalage de piété n'avait rien eu pour elle de remarquable, et quand je lui en parlai, elle me rit au nez.

--Que voulez-vous! me dit-elle, tout le monde ne peut pas aimer le bon Dieu, comme moi, à la bonne franquette! Il est des gens qui ne peuvent faire leur prière qu'en habits du dimanche. Mais, le monstre, comme il gronde Suzanne! Une enfant parfaite! Malgré le soin que vous avez employé à faire son éducation, mon gendre, vous n'êtes pas parvenu à la gâter!

Nous avions beau faire, madame Gauthier et moi, ni le whist avec un mort, que nous organisions à l'aide de notre médecin de village, ni le bésigue à nous deux, ni les promenades, ni quoi que ce soit, ne pouvait combler le vide qui semblait au contraire se creuser de plus en plus autour de nous. Elle s'en alla à Trouville pour prendre son content de bruit, me dit-elle.--Et moi, resté seul, piteux et ennuyé, j'avais presque envie de partir pour les Pyrénées, lorsqu'une idée me vint: la vendange et la cousine Lisbeth! J'étais sauvé! Pierre et moi nous fîmes une malle en grande hâte, et nous voilà partis pour le Maçonnais.

Lisbeth ne m'attendait guère: il y avait à peu près quinze ans que je lui avais promis ma visite. Lorsque j'arrivai au seuil de sa maison, vaste et commode, quoique peu élégante, elle se leva, mit sa main en abat-jour sur ses yeux vieillis, que ne quittaient plus les fameuses lunettes, et resta indécise.

--Cousine Lisbeth, lui dis-je, vous souvenez-vous de votre voyage à Paris?

--Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle en courant à moi, que vous êtes changé, cousin! je ne vous reconnaissais pas!

Et cherchant du regard derrière moi:

--Où donc est la petite? fit-elle.

--Hélas! cousine, la petite est grande; elle est mariée!

--Mariée! Doux Jésus! Il me semble la voir encore avec sa langouste... Mariée! et je n'en ai rien su!

On l'avait oubliée dans l'envoi des lettres de faire part! Mais elle avait un caractère si heureux, qu'elle n'eut pas même l'idée de s'en formaliser. Elle convoqua aussitôt sa maisonnée, et je vis arriver de vieilles servantes, roses et ridées comme des pommes de terre qui ont passé l'hiver sur la paille. Au bout d'un moment, le feu flambait dans l'âtre, mon repas rissolait dans une grande poêle, et le cru célèbre de l'endroit, pris au meilleur tonneau du cellier, baignait les bords d'un vase de terre semblable à une amphore.

--Excusez, cousin, me dit Lisbeth, qui activait le service en payant de sa personne, nous mangeons dans la cuisine, mais dès ce soir on vous servira dans la salle; ce n'est qu'en attendant.

J'aurais été bien fâché de ne pas manger dans la cuisine! Quelle cuisine! Haute, voûtée, peinte à la chaux tous les six mois, avec un dallage superbe de pierres du pays, elle faisait penser aux peintres flamands. Le gros chaudron de Téniers trônait magistralement sur le manteau de la cheminée, en compagnie de plusieurs autres, moins imposants; toute la batterie de cuisine étincelait, on voyait là les preuves irrécusables de l'ordre et de l'économie de plusieurs générations.

--On va vous coucher dans la chambre jaune, me dit Lisbeth en m'apportant un plat fumant et savoureux; c'est celle qui a la plus belle vue, et puis elle est au soleil levant... mais si vous aimez mieux la chambre bleue, qui est au soleil couchant?

Je rougis intérieurement du plus beau cramoisi en comparant cet accueil hospitalier avec celui que j'avais fait à Lisbeth lors de son voyage. Je la croyais moins riche aussi; son châle jaune et son ridicule à glands ne pouvaient me donner la mesure de ce bien-être de province où les capitaux sont représentés par des terres, des tonneaux de vin, des armoires pleines de linge, de laine, de lin, bien plus que par des pièces de cent sous.

--Cousine Lisbeth, lui dis-je en lui prenant les deux mains, vous êtes une vraie femme, vous!

--La bête au bon Dieu, fit-elle en riant, c'est comme ça qu'ils m'appellent dans le pays, parce que, sans être méchante, je n'ai pas plus d'esprit qu'il ne m'en faut.

Je fus touché de cette humble douceur.

--Vous êtes seule ici? lui dis-je; mes souvenirs me rappelaient une famille nombreuse?

--Ils sont tous partis, répondit-elle avec un soupir, les uns pour l'armée, les autres pour le cimetière; j'avais une belle-soeur veuve qui était morte en me laissant deux enfants,--la coqueluche les a emportés tous les deux la même semaine, il y a dix-huit mois... Depuis, je suis restée toute seule ici... Vous allez bien rester un mois, dites, cousin, pour ne pas dire plus?

--Eh-bien, oui! m'écriai-je, je resterai avec vous, cousine, et j'y serai mieux que là-bas!

Je lui racontai alors le mariage de Suzanne et ma visite au château de Lincy, et l'aversion que m'inspirait mon gendre, et tout ce qui s'ensuivait; il me semblait causer avec une vieille amie; Lisbeth m'écoutait de toute son âme, hochant la tête aux endroits pathétiques... Jamais, sauf chez ma fille, je n'avais trouvé tant de sympathie.

--La pauvre petite! soupira Lisbeth, si son mari n'est pas bon, elle sera bien à plaindre... Mais chez vous autres gens riches, quand on ne s'aime pas, c'est moins terrible que chez nous, parce que chacun peut vivre à son idée; si elle s'ennuie, cette petite, elle viendra vous voir souvent; son mari sera occupé de son côté. Qu'est-ce qu'il fait, votre gendre?

--Hélas! cousine, il ne fait rien! Elle soupira une fois de plus.

--Eh bien! reprit-elle, il y a les enfants. C'est si bon les enfants, on n'a pas le temps de penser à autre chose, allez! C'est bien triste ici, depuis que je n'en ai plus!

Cette humble vieille fille me raconta son histoire, et je compris alors ce qui l'avait poussée à venir me trouver à Paris jadis. Le dévouement faisait partie de sa vie, comme le pain et l'eau. Habituée à soigner les autres, à chercher autour d'elle ce qu'elle pourrait bien faire d'utile, elle s'était dit en pensant à mon malheur: Voilà un veuf qui doit être, bien embarrassé, allons à son secours!

Je m'efforçai de pallier ce que ma conduite d'alors avait eu d'inhumain, de brutal: elle ne s'en était pas même aperçue. A peine revenue au logis, elle s'était vu d'autres soucis sur les bras; la vieille mère était morte, un frère s'était marié, puis il était mort à son tour, enfin elle avait soigné, consolé et enterré toute sa famille. Seule, dernière de cette branche, elle avait hérité de tout, et n'en était pas plus contente.

--A quoi bon? me dit-elle en terminant son récit, je n'ai personne à qui le laisser! Heureusement, il y a les pauvres!

Le dimanche venu, elle ne m'emmena point à la messe. Je m'étais levé de bonne heure, afin de ne rien changer à ses habitudes; mais quand je descendis, elle était déjà revenue.

--Je vais à l'office de six heures, me dit-elle, comme ça je puis envoyer mes servantes à la grand'messe. Cela leur fait tant de plaisir! Et pour moi, je crois bien que le bon Dieu ne m'en gardera pas rancune!

Humble femme! douce et généreuse nature! je trouvai dans mon séjour auprès d'elle des ressources, des consolations que je n'avais jamais connues. Elle m'apprit combien une âme simple peut être grande, lorsque--de quelque nom qu'elle le nomme--elle a mis le devoir au-dessus de toutes choses.

Quand je la quittai, elle me fit promettre de revenir.

--Amenez la petite, me dit-elle, car Suzanne était restée la petite pour elle;--je ne vous dis pas d'amener votre gendre, il n'aimerait peut-être pas notre genre de vie,--mais si une fois il va en voyage, venez avec Suzanne.

Je le lui promis, et je retournai chez moi plus calme que je n'aurais cru pouvoir l'être six semaines auparavant.



XXI

Le mois d'octobre vint; Suzanne m'avait écrit tous les quinze jours des lettres officielles qui évoquaient devant moi l'image de mon gendre, fièrement campé sur ses jarrets et lisant d'un air doctoral les lignes tracées par sa femme. J'avais appris par ces lettres que la campagne était superbe, le temps très-doux, la vendange fort amusante,--et c'était tout.

Un soir, je me chauffais les pieds au feu,--ce premier feu d'automne si charmant quand on est deux à le regarder, si triste quand on est tout seul, à moins qu'on ne soit un vieux garçon égoïste,--et je me faisais de la morale:

--Comment, me disais-je, te voilà devenu vieux, tu as passé l'âge des rêveries sentimentales, et tu te reprends à remonter vers le passé, à regretter l'année dernière, où ta fille était là té faisant la lecture... Avais-tu rêvé, vieil égoïste que tu es, que Suzanne serait toujours là pour te fermer les yeux et rester fille, isolée dans la vie? Non! Eh bien, que te faut-il?

Mais ma morale ne servait pas à grand'chose, et mes yeux d'incorrigible rêveur, devenus humides, persistaient à revoir, au lieu des bûches charbonnant dans le foyer, certain tapis bleu et blanc où Suzanne enfant avait écrasé maintes grappes de raisin, où les pieds pourtant si mignons de ma femme avaient usé un chemin de son lit au berceau...

J'avais rêvé de ma vieillesse autrefois, quand Marie et moi, serrés l'un contre l'autre sur la petite causeuse étroite, nous parlions bas afin de ne pas réveiller Suzanne endormie; j'avais rêvé que je vieillirais,--mais pas seul! Je m'étais dit que ma noble femme et moi, toujours serrés l'un contre l'autre, nous arriverions à cette heure redoutable où l'enfant s'en va du foyer, où les cheveux blancs viennent encadrer les rides,-- et j'avais pensé qu'alors nous serions heureux, --oui, heureux, plus heureux qu'aux temps troublés de la jeunesse; j'avais considéré la vieillesse comme le couronnement d'une existence remplie de labeurs utiles, comme le dénouement splendide et serein du drame de la vie... Mais j'avais toujours rêvé ma femme à mon côté.

Toute l'amertume de la séparation d'alors remonta de mon coeur à mes yeux; je revis le bouquet de lilas blanc posé par ma fille enfant sur le sein de sa mère endormie à jamais... Je me rappelai le mot «heureuse», dernier cri arraché par l'angoisse maternelle h cette poitrine haletante... Était-elle heureuse, Suzanne? Avais-je accompli le voeu de ma femme? Hélas! je ne pouvais répondre que par un doute cruel.

--Pardonne-moi, murmurai-je h la chère ombre évoquée par moi. Pardonne-moi; je croyais bien faire!

Un rire qui ressemblait à un sanglot me fit lever la tête; j'entendis un bruit confus, la porte de mon cabinet s'ouvrit toute grande, et une forme féminine parut dans l'écartement des rideaux.

--Papa! cria faiblement la voix de Suzanne, elle franchit d'un bond l'espace qui nous séparait et tomba sur mon cou, riant et pleurant.

J'entrevis Pierre qui s'essuyait les yeux du dos de la main et qui refermait discrètement la porte.

--Papa! cria Suzanne d'une voix étouffée par l'émotion. Tout droit du chemin de fer! Voilà!

Elle me couvrit de baisers et reprit sans s'interrompre:

--Oh! le vilain père! il est affreux! Il a des cheveux blancs! Tu t'es donc fait teindre? Tiens, regarde comme tu es laid!

Elle tournait ma tête vers la glace, et je m'aperçus alors que j'avais blanchi depuis l'époque de son mariage.

--Ça ne fait rien, reprit-elle sans me laisser le temps de parler, tu es beau tout de même, je t'aime comme ça.

Elle sourit, me regarda, passa ses doigts mignons dans mes cheveux blancs et fondit en larmes, en cachant sa tête blonde dans mon cou.

Je la pris par la taille et je voulus la faire asseoir. Elle se releva d'un bond, arracha son chapeau, qu'elle jeta à l'extrémité du cabinet, et se laissa tomber dans un fauteuil, riant, pleurant et me prenant à tout moment la figure entre les deux mains pour me regarder à son aise.

--Ah! soupira-t-elle quand elle m'eut bien vu, que j'avais envie de te revoir!

Et moi donc! mais je n'osais le lui dire

--Ton mari? demandai-je enfin, me ressouvenant de l'existence de cet être désagréable.

--Il va venir, dit-elle en reprenant soudain un air sérieux. Il est allé voir si tout est prêt à l'hôtel.

--L'hôtel! quel hôtel? fis-je effaré.

--Le nôtre. Ah! oui, tu ne sais pas, il a loué un hôtel avenue d'Eylau, au bout du monde.

Elle se tut, triste d'avoir à m'apprendre cette nouvelle.

--Je savais, lui dis-je avec douceur, que tu ne demeurerais pas ici; je crois que cela vaut mieux.

Elle me lança un regard; ce regard voulait dire tant de choses que j'en fus saisi. Il y avait là du regret, de la résignation, de la fermeté, de la compassion, et même un grain de mépris, --mais celui-ci n'était pas pour moi. Où ma Suzanne avait-elle pris ces yeux-là? J'eus envie de dire des choses désagréables à mon gendre, mais cette émotion me laissa froid; je l'avais éprouvée tant de fois déjà!

--Alors, il va venir te chercher ici? dis-je pour changer le cours de la conversation.

--Oui, répondit-elle d'un air distrait. Et grand'mère, comment va-t-elle? Surtout, ne va pas lui dire que je suis venue ce soir, elle nous mangerait! Ce sera un secret à nous deux.

La porte s'ouvrit encore et laissa passer mon gendre, annoncé par Pierre avec tout le décorum dû à un si noble personnage. Il me serra la main, s'informa de ma santé et dit à Suzanne qu'il était temps de partir. Celle-ci alla chercher son chapeau qui était resté par terre, le remit sur sa tête de l'air le plus posé, et tira ses gants sur son poignet. Mon gendre alors prit congé de moi, je les invitai tous deux à dîner pour le lendemain, ils acceptèrent, et se dirigèrent vers la porte.

M. de Lincy disparut le premier; Suzanne, restée derrière lui, revint en hâte sur ses pas, m'embrassa à m'étouffer, et courut vers la porte; au moment de disparaître, elle se retourna avec un joli mouvement d'épaules, et m'indiquant son mari d'un geste imperceptible:

--Croquemitaine! murmura-t-elle; ses yeux et son sourire soulignèrent ce mot avec une drôlerie inimitable qui me rappela son enfance, et elle disparut.

Tout cela avait été fait si vite que je n'avais pas même eu le temps de rire. La porte se referma; je retournai à mon fauteuil, et je trouvai le petit mouchoir de Suzanne sur le tapis.

--Vieux troubadour! n'as-tu pas de honte? me dis-je à moi-même, pour réprimer un irrésistible désir de porter le mouchoir à mes lèvres... Je ne pus y tenir, et cachant mon visage dans la batiste, je sentis tout à coup mes yeux déborder de larmes,--je crois que c'étaient des larmes de joie.

Un bruit me fit reprendre ma dignité: Pierre s'était glissé dans le cabinet, et, la main sur le bouton de la porte, il toussait discrètement pour m'avertir de sa présence.

--Qu'y a-t-il? lui dis-je en affectant une grande liberté d'esprit.

--Rien, monsieur, c'est-à-dire, mademoiselle est revenue... madame, veux-je dire... Ah! monsieur, je suis bien content!

Et voilà mon Pierre qui se met à chercher son mouchoir dans sa poche en reniflant d'une façon fort émouvante.

--Je demande pardon à monsieur, reprit-il quand il eut trouvé cet objet à carreaux et qu'il se fut mouché, mais ça me fait un drôle d'effet de voir mademoiselle...

--Vous n'êtes qu'une bête, mon ami, répondis-je à mon vieux serviteur.

Mais Pierre, au lieu de paraître offensé, me regardait avec des yeux rayonnants. Je crus le revoir sur l'échelle du pressoir, le jour mémorable des toiles d'araignée.

--C'est bien, c'est bien, lui dis-je d'une voix que je voulais rendre ferme.

L'imbécile continuait à me regarder, et de grosses larmes roulaient sur les revers de sa livrée. Tout à coup je portai le petit mouchoir de Suzanne à mes yeux, il n'était que temps.

Je tendis la main à mon fidèle valet de chambre et j'allai me coucher.

Jamais je ne fus mieux servi que ce soir-là.



XXII

Le lendemain, je déjeunais, toujours seul, mais moins triste, car je savais que je verrais ma fille le soir même, lorsque la vieille bonne de Suzanne se faufila modestement dans la salle à manger.

--Ah! c'est vous, Félicie, lui dis-je, je suis enchanté de vous voir. Nous allons donc parler un peu de madame?...

Elle me regardait d'un air si maussade que je ne terminai pas ma phrase.

--Monsieur peut se vanter d'avoir fait là un beau coup! me dit-elle d'un ton grognon.

--Quel coup, ma bonne? fis-je inquiet.

--En mariant notre pauvre ange de Suzanne avec ce monsieur-là! Ah! monsieur peut se dire qu'il n'a pas eu la main heureuse!

--Qu'y a-t-il donc, Félicie? Au lieu de me faire des reproches, parlez franchement, cela vaudra mieux, allez!

--Eh bien, monsieur, voilà ce que c'est. M. de Lincy m'a donné mes huit jours!

Je restai stupéfait. Félicie avait vu naître Suzanne, elle avait alors quarante ans;--la renvoyer à cette heure, c'était briser le reste de son existence.

--Cela ne se peut pas, fis-je machinalement, vous vous êtes trompée.

--Ah bien oui! Il m'a dit ce matin que je ne connaissais pas le service comme on le fait maintenant, et que madame avait besoin d'une jeune femme de chambre pour lui faire ses robes...

--Une jeune femme de chambre ne vous aurait pas empêchée de rester...

--Monsieur ne comprend donc pas que c'est un prétexte? M. de Lincy ne veut pas de moi parce que madame n'est pas heureuse et que je lui en ai fait l'observation...

--Ah! ma bonne, lui dis-je, si vous lui avez fait des observations, je ne m'étonne plus!...

--Eh bien, quoi? Il fallait le laisser faire, sans lui rien dire peut-être? Un brutal, qui ne connaît pas la différence entre une âme du bon Dieu et un chien? qui a causé une telle frayeur à madame dès le soir de ses noces, que jusqu'à présent, la nuit, quand elle entend son pas, elle se met à trembler comme la feuille?

--Que s'est-il donc passé? dis-je en serrant le manche de mon couteau jusqu'à me faire mal aux doigts. Je n'avais plus envie de manger.

--Je n'en sais rien; toujours est-il que, le lendemain, madame m'a gardée près d'elle après qu'elle avait fait sa toilette de nuit, et lorsqu'on a entendu le pas de monsieur dans le corridor, voilà madame qui est devenue blanche comme un linge. Elle m'a prise par le bras, et m'a dit tout bas: «Ne me quitte pas, Félicie!» Elle tremblait si fort que j'ai cru qu'elle avait la fièvre. Monsieur est entré et m'a dit de m'en aller... Il fallait bien obéir. Depuis, tous les soirs, c'est la même chose: c'est nerveux, quoi! Faut-il que ce soit un manant pour l'avoir effrayée comme cela!

Je restai consterné.

--Pourquoi ne pas me l'avoir dit plus tôt? repris-je après un moment de réflexion.

Félicie haussa les épaules.

--A quoi cela vous aurait-il servi? me dit-elle.

Je n'avais rien à répondre.

--De sorte que me voilà sur le pavé, à mon âge! continua la vieille bonne. Si c'est là ce que j'attendais!...

--Vous savez très-bien que vous n'êtes pas sur le pavé, Félicie, ne dites pas de bêtises; vous rentrez ici, voilà tout. Je tâcherai de faire entendre raison à mon gendre.

Elle haussa les épaules encore une fois. Était-ce à mon adresse ou à celle de M. de Lincy? Je ne pus le savoir.

Ce même jour, quand ils vinrent tous les deux, j'envoyai Suzanne dans ma chambre où elle trouva sa vieille bonne, et je retins mon gendre.

--J'ai vu Félicie, lui dis-je, elle est au désespoir; elle avait élevé Suzanne, vous le savez...

--Elle donnait de mauvais conseils à ma femme, et elle voulait me régenter: à mon grand regret, j'ai dû la renvoyer; vous comprenez, mon cher beau-père, qu'on ne puisse tolérer un ennemi domestique dans sa propre maison... Quittons; je vous en prie, ce sujet désagréable.

--Mais, mon gendre, dis-je avec quelque impatience, si cette femme est attachée à Suzanne. Suzanne lui est également attachée, et vous comprendrez à votre tour que ce changement lui cause un chagrin véritable...

--Votre fille, interrompit M. de Lincy avec un sourire et un air de supériorité sans égale, a assez d'esprit pour se rendre compte de l'état réel des choses. Un sage proverbe dit qu'entre l'arbre et l'écorce il ne faut pas mettre le doigt. Félicie a pu reconnaître à ses dépens la justesse de cette maxime. Je suis résolu à maintenir mon autorité chez moi, par tous les moyens.

Je le regardai bien en face pour voir si ce discours s'adressait à moi; il me fut impossible de rencontrer ses yeux, qui se promenaient avec complaisance sur les tableaux et les bronzes du salon.

--Vous avez un bien joli Van Goyen, me dit-il avec la plus grande aisance. L'avez-vous payé cher?

Suzanne rentra bien à propos pour me dispenser de répondre. Elle passa son bras sous le mien et m'emmena sur un canapé où nous restâmes silencieux,--sa main dans ma main. Mon gendre fit la conversation tout seul jusqu'à l'arrivée de ma belle-mère, qu'il accapara pour le reste de la soirée. Ils partirent à neuf heures du soir, me laissant avec madame Gauthier qui avait vu Félicie et qui me fit une scène épouvantable.

--Voilà ce que c'est de ne prendre conseil de personne quand on choisit son gendre, me dit-elle, en terminant sa première apostrophe.

Ce coup inattendu m'abasourdit tellement que je ne lui répondis pas un mot, et elle parla longtemps.



XXIII

Tout cela me rendait fort perplexe; mon gendre avait bien raison: entre l'arbre et l'écorce... Mais j'étais le père de Suzanne, cependant, et à ce titre n'avais-je pas quelque droit à m'occuper de son bonheur?

Elle ne paraissait pas malheureuse; certes, son joli visage, autrefois rose et mutin, était devenu plus pâle et plus sérieux; ses yeux légèrement cernés n'avaient plus la joyeuse expression des jours passés, mais elle causait avec abandon quand nous nous trouvions ensemble, et riait volontiers de ce rire charmant, si doux et si communicatif que le plus morose s'y fût déridé.

Félicie, après avoir ponctuellement «fait ses huit jours», était rentrée chez moi, et ne m'avait plus jamais reparlé des détails que dans sa colère elle avait laissé échapper. J'aurais pu croire que j'avais fait un mauvais rêve, si un léger changement dans l'expression du visage de Suzanne, à l'approche de mon gendre, ne m'eût rappelé souvent ce que la vieille bonne m'avait raconté.

Nous n'étions pas loin du 1er janvier, quand un jour, vers midi, en traversant le salon qui menait à la salle à manger, chez mon gendre, j'entendis le bruit de sa voix irritée; celle de Suzanne, particulièrement vibrante, lui répondait par saccades... J'eus l'envie la plus véhémente de rester immobile et d'écouter à la porte, mais la vieille habitude prit le dessus, et je frappai sans attendre. Mon gendre m'ouvrit, et j'eus le temps d'observer l'expression brutale et presque sauvage de sa physionomie. Suzanne, assise devant sa tasse vide, les mains jointes, les yeux brillants, une tache rouge à chaque pommette, réprima un élan involontaire vers moi. Je ne dis rien, mais je pris une chaise, car je sentais mon coeur battre beaucoup trop fort.

--Je suis venu te chercher, dis-je à ma fille; n'était-il pas convenu que nous irions ensemble à une matinée théâtrale?

Avant qu'elle eût le temps de répondre, mon gendre, qui s'était assis entre elle et moi, s'interposa vivement:

--Désolé, cher beau-père, me dit-il;--sa voix était devenue douce comme les sons d'une flûte,--Suzanne a des visites à faire: elle l'avait oublié, je viens de lui rappeler;--des visites indispensables... Je regrette vraiment que vous ayez pris une peine inutile.

Je regardai M. de Lincy; jamais il n'avait été plus calme et plus aimable; ce jour-là cependant j'étais décidé à ne pas m'en laisser imposer.

--Soit, dis-je; d'ailleurs je ne tenais pas du tout à ce théâtre. Je vous accompagnerai quand vous sortirez: j'ai la voiture à quatre places, puis-je vous mener quelque part?

Mon gendre murmura quelques paroles vagues que je ne pus comprendre, et sortit: je ne puis dire qu'il frappa la porte en s'en allant, mais de la part d'un homme aussi bien élevé que M. de Lincy, le mouvement était d'une violence étonnante.

--Qu'y a-t-il? dis-je à Suzanne lorsque le bruit d'une autre porte m'eut annoncé le départ définitif de mon gendre.

--Rien du tout, fit-elle avec un geste d'ennui. Des questions d'intérêt...

--D'intérêt?

--Oui; il a fait de mauvaises affaires, à ce qu'il paraît; il a quelque chose à payer, et l'on veut de l'argent tout de suite...

--Qui?

--Je n'en sais rien. Bah! c'est toujours comme cela, et tout s arrange.

--Ce n'est donc pas la première fois? fis-je avec un mouvement d'effroi.

Suzanne me regarda de l'air de quelqu'un qui se reproche d'en avoir trop dit.

--C'est déjà arrivé une ou deux fois, dit-elle avec hésitation, pour des vétilles... Ce n'est pas la peine d'en parler.

--Écoute, lui dis-je alors, la chose est fort grave; si mon gendre a des embarras d'argent, c'est déjà un point assez important pour que j'en sois informé; mais s'il te fait souffrir de ses accès de mauvaise humeur, c'est encore plus sérieux.

Suzanne baissa la tête et ne répondit pas; ses doigts tortillaient nerveusement le coin de la nappe. Au bout d'un instant, elle leva les yeux, et son visage changea d'expression:

--Mon Dieu! père, s'écria-t-elle, que tu es pâle! Voyons, ne te tourmente pas comme cela. Il a mauvais caractère, c'est bien certain; mais, en n'y faisant pas attention, je viens bien à bout de me débarrasser de lui! Cher père, ajouta-t-elle en venant à moi, je suis heureuse malgré cela, oui, je suis heureuse,--elle avait noué ses bras autour de mon cou,--rien ne me manque, je fais ce que je veux..

--Tu as envie de faire des visites? interrompis-je en la serrant dans mes bras.

Elle rougit, sourit, hésita et finit par répondre:

--Non! mais tu as bien vu que c'est sa mauvaise humeur qui est cause de tout cela; il ne veut pas que je te raconte... Mais sois tranquille, tout est très-bien, je suis heureuse.

Elle me câlinait, et posait en souriant sa tête sur mon épaule; malgré le souci qui s'était emparé de moi, je ne pus résister à la grâce de ses caresses, je souris aussi, et mon gendre en entrant nous trouva rayonnants. Son air grognon avait aussi disparu, il souriait avec la grâce parfaite du temps passé, et nous avions tous les trois l'air de nager dans la béatitude.

--J'ai réfléchi, ma chère, dit-il à Suzanne. Ces visites peuvent se remettre, si vous le désirez; allez avec votre père.

Suzanne disparut et revint en un clin d'oeil avec ses gants et son chapeau.

--J'espère, lui dit à demi-voix son mari au moment où nous sortions, j'espère que vous me tiendrez compte de ma bonne grâce?

Elle ne répondit pas et se hâta de monter en voiture.

--Qu'est-ce que tout cela veut dire? demandai-je quand nous fûmes en route.

Elle sourit de son air embarrassé et ne répondit rien. Comme j'insistais:

--Tiens, père, dit-elle, n''allons pas au théâtre; je n'ai pas envie d'entrer dans cette salle chaude où il y a des bougies en plein midi; il fait beau, allons au bois de Boulogne.

Nous fûmes bientôt au bord du lac, absolument désert à cette saison et à cette heure de la journée.

--Vois-tu, père, me dit-elle, lorsque le mouvement de la voiture et l'air vif d'une belle gelée eurent ramené son teint à sa fraîcheur ordinaire, il ne faut pas t'imaginer que M. de Lincy soit toujours aussi désagréable.

--Je trouve suffisant qu'il le soit quelquefois!

--Quelquefois-,--pas souvent. Ce sont ces affaires d'argent qui le tracassent. Il a vendu ses terres...

--Quelles terres? Lincy?

--Oui; pas le château ni le parc, mais tout le domaine...

Je bondis sur mon siège; elle posa sa main sur mon bras. Je me calmai.

--Quand? repris-je d'un ton aussi indifférent que possible.

--Peu de temps après ta visite...

--Un mois après ton mariage?

--A peu près.

Je réfléchis encore. Une foule de détails que jusque-là je n'avais pas remarqués me revenaient à la mémoire.

--As-tu une voiture? demandai-je à ma fille.

--Pas encore.

--Et l'ameublement de l'hôtel, est-il payé?

--Je ne crois pas. Il me semble que le tapissier est venu avant-hier... Voyons, mon petit père chéri, ne te fâche pas! N'est-il pas naturel qu'on ne puisse payer tout d'un coup une somme comme celle-là?

--Non, dis-je avec force, ce n'est pas naturel, quand on vient de vendre un domaine estimé à près d'un million. M. de Lincy devait avoir des capitaux à placer, et ce n'est pas un misérable compte de tapissier qui pourrait le mettre de mauvaise humeur...

Suzanne essaya de me calmer, mais j'avais l'épine enfoncée trop avant au coeur pour que sa tendresse me rassurât complètement, et nous reprîmes le chemin de la ville en silence.



XXIV

Le doute n'était plus possible; malgré la générosité qui poussait Suzanne à me cacher la situation, ma fille était malheureuse dans son intérieur. Malheureuse! Et moi, qui avais cru si bien faire en la mariant de bonne heure, afin de ne pas la laisser orpheline, non-seulement je n'étais pas mort, mais il me semblait aller beaucoup mieux! Ne sachant à qui m'en prendre, dans ma colère, j'allai voir le docteur. Il se trouvait précisément chez lui.

--C'est une indignité, docteur, lui dis-je en entrant: vous m'avez trompé!

--Asseyez-vous donc, mon ami, répondit-il sans se troubler. En quoi vous ai-je trompé?

--Je me porte comme le pont Neuf! Et vous qui m'avez fait marier ma fille sous prétexte que j'étais dangereusement malade...

L'excellent homme me rit au nez sans cérémonie, puis reprit avec une douce gaieté:

--D'abord, je ne vous ai pas fait marier votre fille, et puis je ne vous trouve pas si malheureux de n'être plus malade! De quoi vous plaignez-vous?

--J'ai marié ma fille à un butor, à un...

Je me calmai subitement, car je courais risque de passer pour un fou aux yeux de l'éminent praticien si je disais tout ce que je pensais de mon gendre.

Le docteur était devenu sérieux tout à coup.

--Est-ce qu'il ne se conduit pas bien avec Suzanne? dit-il d'un ton grave.

--C'est un animal; voilà mon opinion! Nous nous regardâmes tous les deux, et je vis que le docteur était fort ému.

--Si je pensais qu'il la rend malheureuse, dit-il entre ses dents... C'est que je l'aime, notre Suzon! Elle est votre fille, c'est vrai, mais c'est moi qui l'ai amenée au jour... Est-il possible que ce beau M. de Lincy ne soit pas aux genoux de son adorable femme?

--Aux genoux de sa femme! Ah! docteur, tenez, ne parlons pas de tout cela. Je ne me consolerai jamais d'avoir fait ce mariage-là! et quand on pense qu'il y en a pour toute la vie!...

--Hélas! soupira le docteur, c'est pour cela que je suis resté garçon!

Je réfléchis, puis un rayon d'espoir me vint d'en haut.

--Est-ce que M. de Lincy a une bonne constitution? glissai-je cauteleusement.

--Lui? il est bâti à chaux et à sable: ce garçon-là ira jusqu'à quatre-vingts ans!

Un morne silence régna dans le cabinet.

--Et moi, dis-je, aurai-je longtemps la douleur d'assister aux souffrances de ma fille?

--Asseyez-vous, fit le docteur qui se mit à me palper et à me retourner dans tous les sens.

--N'avez-vous jamais mal dans les jambes? me dit-il après un long examen.

--Si fait, lui dis-je, et même je voulais vous consulter à ce sujet; il me semble que mes articulations se roidissent chaque jour; j'ai des douleurs vagues...

--Ah! mon ami, s'écria le brave homme en me tendant les deux mains, vous avez des rhumatismes, vous êtes sauvé!

--Sauvé?

--Mon Dieu, oui! à condition de ne pas vous amuser à faire des folies; mais vous êtes sauvé, et probablement vous vivrez très-vieux,--avec des douleurs atroces de temps en temps, par exemple! Je vous en préviens!

--Très-vieux? répétai-je d'un air préoccupé.

--Mais oui! Cela a l'air de vous contrarier?

--Pas précisément, mais si j'avais su... c'est moi qui n'aurais pas marié Suzanne!

--Vous pourrez au moins la protéger.

--La protéger? de quelle façon, s'il vous plaît? Est-ce qu'une femme mariée n'est pas absolument l'esclave de son mari?

--Pas absolument, fit le docteur sur le ton de la conciliation; il y a la séparation de corps...

--Cela vaut mieux que rien... et encore, je ne sais pas... le scandale, les bruits méchants autour d'une jeune femme... Suzanne n'a que dix-huit ans...

--Allons, allons, tout n'est peut-être pas désespéré; on a vu des ménages qui avaient mal commencé devenir très-heureux...

--Si M. de Lincy rend jamais quelqu'un très-heureux, je serai bien étonné. Enfin, vous avez raison, docteur, en cas de nécessité, il y aurait la séparation. Mais tout cela, est bien lugubre. Ah! si vous m'aviez dit l'an dernier que j'aurais des rhumatismes!...

--Eh! mon ami, pouvais-je le deviner? fit le docteur en me citant un texte latin pour arrondir sa phrase. Vous aviez le coeur attaqué, mais c'était à cause de vos rhumatismes... N'importe qui s'y serait trompé.

--C'est égal, docteur! si j'avais su!...

En m'en allant, dans l'escalier, je sentis une vive douleur au genou gauche. Brave docteur! il venait de me rendre la vie, comme il me l'avait ôtée un an auparavant. J'étais content cependant, moins pour la vie en elle-même, bien qu'elle ne soit point si méprisable, que pour la joie de me savoir en état de protéger Suzanne.

Au moment de monter en voiture, je rencontrai Maurice Vernex qui passait.

--Eh! vous voilà! me dit-il allègrement. Vous avez bonne mine. Comment va-t-on chez vous?

--Figurez-vous, lui dis-je, que j'ai des rhumatismes; je suis enchanté!

--Eh bien! vous n'êtes pas difficile! s'écria-t-il en riant. Et madame de Lincy?

--Ma fille va bien, merci, dis-je, ramené à mes préoccupations. Mais vous-même?

--Moi? Je m'ennuie! répondit-il avec un sérieux qui ne lui était pas ordinaire. Je m'ennuie de n'être bon à rien en ce monde. Quand je n'avais pas le sou, tout allait bien; à présent que j'ai des rentes, je n'ai plus goût à rien.

--Venez dîner avec moi, nous mettrons nos misères ensemble, lui dis-je. Moi aussi, je ne suis pas content de mon sort.

--Comment, vous avez des rhumatismes, et vous n'êtes plus content? Mais que vous faut-il donc?

Sa gaieté me rajeunissait; grâce aux paroles du docteur et à la société de Maurice Vernex, je passai une soirée charmante.

Vers neuf heures du soir, nous étions dans mon cabinet à fumer de très-bons cigares, et comme il faisait froid, nous avions baissé les portières et les rideaux; cette pièce, somptueuse et sévère à la fois, bien chauffée, doucement éclairée, était l'image de la vie large et confortable des gens de notre monde, et j'éprouvais un bien-être que je n'avais pas ressenti depuis longtemps, lorsqu'un petit bruit me fit retourner, et j'aperçus la tête blonde de Suzanne passée à travers la fente de la portière de velours.

--Comment! lui dis-je, toi, à cette heure? Viens vite te chauffer.

--Tu n'es pas seul... dit Suzanne en se dégageant à demi des plis épais de l'étoffe, je vous dérange.

Maurice Vernex s'était levé en apercevant ma fille, et, la main sur le dossier d'une chaise, il attendait son arrêt.

--Pas du tout, dis-je, et M. Vernex n'aura garde de s'en aller comme il me paraît en avoir l'intention. Nous allons prendre une tasse de thé tous les trois ensemble.

J'étendais la main pour sonner, Suzanne me retint:

--J'ai déjà donné des ordres à Pierre, dit-elle, et j'ai apporté mon ouvrage. Est-ce que vous supportez les femmes qui font de la tapisserie, monsieur? dit-elle en s'adressant à Maurice.

--Je les vénère, madem... Pardon, madame, reprit-il en s'inclinant devant elle. Je n'avais pas eu l'honneur de vous voir, ajouta-t-il en manière d'excuse, depuis l'événement qui...

--Qui m'a donné le nom de M. de Lincy? fit-elle avec ce mélange de comique et de sérieux qui la rendait si amusante. Oh! j'ai changé de nom, mais voilà tout!

Elle rougit soudain et se mit à fouiller activement dans son petit panier à ouvrage.

--Alors on peut faire encore de la musique? demanda Maurice d'une voix particulièrement moelleuse.

--Oui... mais pas les jours maigres, c'est aujourd'hui vendredi.

Elle se mit à broder avec une application qui me rappela le temps où elle apprenait son catéchisme. La conversation reprit; Pierre nous apporta le thé, et nous passâmes une heure délicieuse.

--A propos, dis-je soudain, retombant dans la réalité, où est ton mari?

--Au club, répondit tranquillement Suzanne.

--Est-ce qu'il y va souvent, au club?

--Tous les soirs.

--Et comment es-tu venue?

--En voiture.

--De remise?

--De place, numéro 2,884, lanternes rouges, un brave homme de cocher.

--Tu ne devrais pas sortir seule le soir..., fis-je d'un ton mécontent.

--Oh! père, dit Suzanne en levant sur moi ses beaux yeux caressants, si tu me refuses cela, que me restera-t-il?

Maurice Vernex regarda ma fille avec une telle intensité d'étonnement que je crus lui devoir une sorte d'explication.

--M. de Lincy est un mari... mari..., fis-je non sans hésiter.

--Despote? glissa Maurice.

--Autoritaire! fit Suzanne d'un ton magistral. Heureusement, il va au club, ajouta-t-elle, mi-rieuse, mi-triste.

--M'accorderez-vous la faveur de vous reconduire ce soir? dit Maurice, avec cette voix richement timbrée qu'il n'employait point pour me parler à moi.

Suzanne secoua négativement la tête.

--Si vous osiez le déposséder de ce droit, dit-elle, mon vieux Pierre vous tordrait le cou sans cérémonie, comme à un poulet!

Nous causâmes encore quelques instants, puis Maurice se retira. Quand je fus seul avec Suzanne, elle vint se blottir dans un grand fauteuil, tout contre moi.

--Que dira M. de Lincy de cette visite? demandai-je non sans quelque inquiétude.

--Ce qu'il voudra, répondit ma fille avec dédain.

Je gardai le silence. Puis, poussé par le besoin irrésistible de rassurer Suzanne, je lui confiai ce que m'avait dit le docteur au sujet de ma santé.

--Alors tu n'es plus malade? Ton pauvre coeur ne bat plus comme l'an dernier? fit-elle avec une joie troublée.

--Non, je ne souffre plus du tout; je passe de bonnes nuits...

Elle m'enlaça dans ses bras, et je sentis des gouttes chaudes tomber sur mes mains et sur mon visage.

--Cher, cher père, murmura-t-elle, que j'ai craint de te perdre! Si tu savais que de fois, la nuit...

--Je le sais, lui dis-je; je t'entendais, et je retenais ma respiration...

--Oh! le méchant père, qui se faisait mal pour ne pas m'inquiéter... C'est fini, dis?

--Le danger est passé, au moins: je vivrai, ma Suzanne, je te protégerai...

Elle me serra plus fort sans parler.

--Es-tu bien malheureuse? lui dis-je tout bas.

Elle me regarda bien en face; je lus une fois de plus dans ses yeux la douceur sublime, la joie ineffable du sacrifice, et elle ne répondit:

--Je suis parfaitement heureuse!

Et elle se remit à pleurer.