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Suzanne Normis: Roman d'un père

Chapter 32: XXVI
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About This Book

A father recounts his family's intimate domestic life, beginning with the mother's fatal illness contracted while caring for their youngest child and the anguish that follows. He evokes bedside scenes, the child's simple consolations, and the mother's devoted sacrifice, then describes the aftermath of her death and his new responsibilities. The narrative follows the daughter's growth and the father's patient, sometimes stern, instruction in reading and manners, while reflecting on parental love, sacrifice, grief, and the everyday routines that shape family bonds.



XXV

Suzanne prit ainsi l'habitude de me visiter le soir. M. de Lincy, parait-il, ne s'en occupait pas, car il n'en avait rien dit. Maurice venait parfois, mais rarement. J'appris par Pierre que plus d'une fois il avait sonné à ma porte, et, en apprenant que ma fille était avec moi, il s'était retiré sans vouloir se faire annoncer. Cette réserve me parut de bon goût, et je sus gré à ce jeune homme d'avoir su respecter ainsi les tête-à-tête que le destin clément me réservait avec Suzanne.

Un soir, après avoir babillé et ri pendant une demi-heure, celle-ci émergea des profondeurs du grand fauteuil où elle se roulait en boule, comme autrefois, s'assit posément sur le bord, et me regarda d'un air sérieux:

--Père, me dit-elle, je te demande pardon d'une question si saugrenue... mais j'ai besoin de savoir... Es-tu riche?

Jamais Suzanne n'avait parlé de notre fortune, je la croyais au courant de nos revenus.

--Mais oui! lui dis-je, ne le vois-tu pas d'après mon genre de vie?

--Ce n'est pas cela que je veux dire, reprit-elle: je m'exprime mal, sans doute. As-tu une grande fortune personnelle, indépendante de... de ma dot? ajouta-t-elle plus bas.

Je pressentis un nouveau noeud dans notre existence, et je répondis nettement:

--Je t'ai assuré, quinze mille francs de revenu, à cinq, qui font trois cent mille francs de capital: le capital t'appartient; les revenus sont indivis entre toi et ton mari. De plus, tu tiens de ta mère environ deux cent mille francs.

Suzanne baissa la tête et parut calculer.

--Vingt-cinq mille francs, dit-elle, c'est beaucoup...

--Non, quand on a un loyer et un train de maison considérables,--mais tu n'as pas de voitures... M. de Lincy doit avoir au moins autant?

Ma fille ne répondit pas à cette dernière question.

--Et toi, père, reprit-elle, es-tu riche?

--J'ai encore à moi environ quarante-cinq mille francs de revenu,--de quoi te donner tout ce que tu voudras. As-tu envie de quelque objet, as-tu une fantaisie? J'avais oublié de te dire que tu peux puiser sans compter dans ce meuble-là.

J'indiquai mon secrétaire. Elle suivit mon regard.

--Pourrais-tu me prêter dix mille francs? dit-elle d'un ton timide.

--Dix mille francs! répétai-je stupéfait. Que veux-tu faire de dix mille francs?

Elle baissait toujours la tête et jouait avec la frange de sa robe.

--As-tu des dettes? demandai-je avec autant d'indulgence qu'il me fut possible.

--Des dettes? Moi? fit-elle en riant d'un rire forcé. Pourquoi pas? Supposons que j'aie des dettes. Refuserais-tu de les payer?

--Non, certes! A qui dois-tu? A ta couturière? A ta modiste?

--Non, dit Suzanne, je ne puis pas mentir comme cela. C'est M. de Lincy qui en a besoin. Il a perdu au jeu.

--Dix mille francs! qu'il ne peut pas trouver ailleurs que chez moi? Et il ne veut pas me les demander lui-même?

--Oh! père, ne lui en parle pas, je t'en supplie! s'écria ma fille; s'il savait que je t'en ai parlé, il serait furieux!

--Furieux! Je voudrais bien voir cela.

J'étais tellement irrité, que pour me calmer Suzanne se vit forcée de m'avouer l'exacte vérité, M. de Lincy, averti par ses domestiques des visites que me rendait sa femme pendant ses absences journalières, avait jugé à propos de se faire payer sa complaisance, et il avait dit très-nettement à Suzanne que, si elle voulait continuer à me voir, il fallait qu'elle obtînt en échange les sommes dont il pourrait avoir besoin. C'est du moins ce que je recueillis de son long récit, coupé par des réticences douloureuses.

--Et si je te les refuse? dis-je, outré de tant de bassesse.

--Ne me les refuse pas, père, je t'en supplie!

Tu me ferais beaucoup de chagrin!

Elle insistait avec tant de vivacité, que je soupçonnai encore autre chose. A forcé d'interroger et de deviner, je finis par comprendre que le misérable époux, connaissant la répugnance invincible qu'il inspirait à ma fille, lui faisait acheter son repos au prix des sacrifices d'argent qu'elle pourrait obtenir de moi.

--De sorte que si je ne te donne pas la somme que tu me demandes?... fis-je plein d'humeur et de dégoût.

--Il viendra dans ma chambre ce soir, murmura-t-elle honteuse. Je ne puis supporter sa présence, continua-t-elle.--Et le tremblement nerveux dont m'avait parlé Félicie apparut aussitôt à la seule idée de cette présence abhorrée.

--Le misérable! m'écriai-je en serrant les deux poings. Puis je courus à mon secrétaire, j'y pris un paquet de billets de banque que je remis à ma fille.

--Surtout, lui dis-je, donne-les un à un; qu'il paye chaque concession au prix que tu jugeras convenable. Bannis-le irrévocablement, et s'il manque à sa promesse, viens me trouver, je te défendrai contre lui, oui, je te défendrai, quand je devrais le tuer!

Effrayée de ma violence, Suzanne fit de son mieux pour l'apaiser, mais je ne voulais rien entendre.

--Écoute, lui dis-je, à mes yeux, il n'est pas de pire outrage que celui qu'un mari peut infliger par son amour, feint ou réel, à une femme qui le déteste et le méprise. Si jamais ton mari t'inflige cet outrage, je le tuerai--en duel ou autrement,--mais je le tuerai!

Suzanne me quitta fort agitée, fort inquiète; et je n'ai pas besoin de dire que je ne fermai pas l'oeil de la nuit.

A onze heures du matin, je vis accourir Suzanne souriante et reposée. La veille au soir, elle avait livré son argent, et en échange elle avait obtenu un traité de paix, armée, à la vérité.

--S'il ne lui faut que de l'argent, pensai-je, je m'arrangerai pour en avoir. Mais s'il a d'autres exigences, que ferai-je?

Je consultai le Code; le Code ne me dit rien; alors j'allai trouver mon notaire.



XXVI

--Je vous attendais, me dit celui-ci. Je vous aurais fait prévenir si vous n'étiez pas venu.

--Que se passe-t-il donc?

--M. de Lincy est très-fort! oh! il est très-fort! Il s'est informé de la manière, dont sont placés les capitaux de madame de Lincy.

--Eh bien! ne sont-ils pas inaliénables?

--Sans doute... et c'est bien cela qui l'irrite... J'ai appris, continua-t-il, que votre santé s'est raffermie; vous sentez-vous en état de recevoir une violente commotion?

--Il le faut bien, dis-je; d'ailleurs, après ce que j'ai appris ces jours derniers... Qu'y a-t-il?

Le notaire fouilla dans un tiroir de son coffre fort, en tira une simple copie de lettre, et je lus ce qui suit:

«Mon cher persécuteur,

«En réponse à votre dernière lettre, je me vois forcé de vous révéler le véritable état des choses. Malgré les belles apparences, Lincy était fort hypothéqué, vous le savez mieux que personne. J'ai conclu un mariage qui ne m'assurait presque rien en fait d'avantages présents, mais qui m'offrait une fort belle position dans un délai que la mort prévue de mon beau-père devait rapprocher.»

Je regardai le notaire, qui me fit signe de continuer. J'obéis.

«Mon beau-père, au lieu de mourir, se porte comme un charme, et moi, par contre, je me trouve dans les plus mauvais draps. J'avais trouvé quelques bonnes âmes qui, se basant sur l'état précaire de la santé du père de ma femme, m'avaient avancé des fonds. Le rétablissement de ce monsieur rend leur créance très-mauvaise, et, naturellement, c'est moi qui en suis victime. Je n'insiste pas sur l'indélicatesse que commet mon beau-père en ne trépassant pas dans les délais voulus, mais il faut que vous m'aidiez à obtenir un renouvellement de ces créances, ou quelques garanties, ou enfin quelque chose qui me sorte de mon pétrin.»

La copie s'arrêtait là. Je repliai le papier et je le remis au notaire:

--Il a la plaisanterie aimable, dis-je d'un ton dégagé. Gomment vous êtes-vous procuré ce précieux document?

Il haussa les épaules.

--On se procure tout ce qu'on veut, pourvu qu'on y mette le prix, répondit-il. Eh bien! que pensez-vous de votre gendre?

--Je le trouve charmant; mais cela ne m'étonne nullement de sa part. Je ne pouvais pas attendre autre chose. Qu'allons-nous faire?

--La dot de madame de Lincy ne court aucun danger, me répondit évasivement mon conseiller.

--Fort bien; mais il n'en appert pas moins que M. de Lincy a des dettes probablement considérables; sa terre patrimoniale a été vendue six semaines après son mariage, vous le savez. Donc, il vit actuellement des vingt-cinq mille francs de rente que lui a apportés ma fille; à moins qu'il n'ait d'autres ressources que j'ignore...

Le notaire fit un signe négatif; je continuai:

--Il doit être criblé de dettes nouvelles, car il avait besoin avant-hier de dix mille francs que ma fille m'a demandés pour lui.

--Vous avez refusé, j'espère? dit mon interlocuteur.

--J'ai accédé, et ma fille lui a remis cette somme de la main à la main.

Mon notaire se leva et fit deux tours dans son cabinet:

--Permettez-moi, mon cher client, de vous dire que cette conduite n'est basée sur aucun raisonnement. Si vous donnez ainsi de l'argent, sans reçu, à la première réquisition, vous laissez s'organiser contre vous une exploitation régulière!

Je fis un signe d'assentiment.

--C'est absurde!

--Oui, d'accord; mais si c'est à ce prix seulement que je puis obtenir le repos de ma fille, je n'ai pas à hésiter.

--Mais, cher monsieur, c'est du chantage, alors!

--Parfaitement.

Le notaire fit encore deux ou trois tours:

--Et ensuite? dit-il en s'arrêtant devant moi.

--Ensuite? Que voulez-vous que je vous dise? Le roi, l'âne ou moi, nous mourrons, comme dit le fabliau; mais moi, vivant, je ne puis souffrir que ma fille soit malheureuse quand je puis acheter sa tranquillité à poids d'or.

--Et quand vous serez entièrement dépouillé?

--Sans doute alors il me laissera l'emmener quelque part où nous achèverons de vivre en paix, pauvres, mais heureux d'être ensemble.

--C'est de l'aliénation mentale! s'écria le digne homme. Je ne puis permettre à mes clients de dissiper ainsi leur fortune. Faites prononcer une séparation!

--Ce moyen me répugne, repris-je, mais en dernier recours...

--Non pas en dernier! en premier! Est-il possible que vous hésitiez un moment?

Il me démontra si bien les avantages de la séparation, que je restai ébranlé. Certes, il m'en coûtait-de voir ma fille, à dix-huit ans, condamnée pour toujours à ignorer les douceurs de la vie de famille et de la maternité; mais cette perspective, si triste qu'elle fût, était encore préférable à celle que, dans mon désespoir, j'avais évoquée: l'abandon de tous mes biens, pour obtenir la liberté d'avoir ma fille avec moi.

--Pourquoi tous vos biens? m'avait dit le notaire.

--Parce que, tant que j'aurai quelque chose, il persécutera sa femme pour me le soutirer.-- Soit, dis-je enfin quand j'eus écouté la lecture du code et les conclusions de mon conseiller. Que faut-il faire pour obtenir une séparation?

--Il y a d'abord les coups et sévices par-devant témoins...

--M. de Lincy, je l'espère du moins, n'est pas un homme à frapper ma fille. Passons.

--Il y a l'adultère du mari, constaté par l'existence d'une maîtresse sous le toit conjugal.

--Ceci ne serait peut-être pas impossible, nous verrons. Et puis?

--Il y a l'incompatibilité d'humeur;--mais si M. de Lincy a intérêt à conserver son pouvoir sur sa femme, il sera bien difficile de l'amener là. Enfin, réfléchissez, conclut le notaire; causez avec votre fille, voyez ce qu'elle préfère; si vous pouviez engager M. de Lincy à vous la rendre, sans bruit et sans scandale, cela vaudrait beaucoup mieux.

--Sans doute, mais je n'attends rien de lui...

--Même en le payant très-cher?

--Peut-être. Je reviendrai vous voir. Merci. Je le quittai, navré, et j'allai chez mon avoué.

Celui-ci me reçut avec les démonstrations du plus vif intérêt et parut parfaitement au courant de l'affaire, ce qui ne laissa pas de m'étonner. Comme je lui faisais part de ma surprise:

--Oh! me dit-il, depuis deux ou trois mois, on s'attend à quelque résolution semblable de votre part. M. de Lincy est lancé dans un genre de vie très-dissipé; madame de Lincy est digne de tous les respects; on pensait bien que vous ne pourriez pas tolérer cet état de choses.

--On? Comment oh? Qui donc?

--Mais, tout le monde, ou à peu près... Vous étiez, comme il arrive toujours, le seul à ne pas connaître le caractère véritable de votre gendre.

J'appris alors que les renseignements obtenus par moi sur le compte de M. de Lincy avaient exactement la valeur de ceux qu'on obtient sur ses domestiques quand on a la faiblesse de croire à la validité des renseignements. Tous ceux qui avaient quelque intérêt à voir mon gendre faire un beau mariage, pour être débarrassés de lui ou de ses billets, tous ceux-là, amis, créanciers, tenanciers, voisins, avaient chanté le concert de louanges qui m'avait étourdi.

Depuis son retour à Paris, M. de Lincy, qui avait commencé par vendre Lincy pour se débarrasser d'hypothèques par trop exigeantes, s'était jeté à plein corps dans la vie qu'il avait toujours rêvée. Il aimait tout ce qui coûte de l'argent; il aimait les soupers bruyants, les femmes plâtrées, l'ivresse des liqueurs, la frénésie du jeu. Jusqu'à son mariage, il avait soigneusement dompté ses appétits brutaux, afin de se faire un piédestal de sa bonne réputation pour faire un mariage riche. Depuis il se rattrapait, comme il le disait lui-même sans se gêner.

--Et voilà, m'écriai-je, pourquoi ma fille n'a pas de voiture, pourquoi elle porte toujours les mêmes robes depuis son mariage, pourquoi...

Je restai atterré, et, la tête dans mes deux mains, je maudis ma folie, mon imbécillité!

--Que faire? dis-je machinalement, la séparation?

--Certainement! conclut mon légiste d'un ton joyeux.

Il voyait une bonne affaire, et moi, je voyais le nom de ma fille livré aux feuilles publiques. Je sentais la raillerie des regards méchants sur le visage innocent de ma Suzanne... Après tout, mieux valait encore l'esclandre, puisqu'il était nécessaire, que le martyre prolongé, la lente agonie de mon enfant dans les mains impures du misérable auquel elle était liée pour la vie.

J'annonçai mon intention de réfléchir et je rentrai chez moi.

Après une heure de méditation, je sortis et je me rendis chez mon gendre. Il était absent, ma fille aussi; je laissai ma carte avec l'ordre de la remettre à M. de Lincy seul. Par quelques mots au crayon, je lui demandais un entretien particulier pour le soir même ou le lendemain matin. Puis je rentrai chez moi, afin de mûrir mon plan de campagne.



XXVII

Le lendemain, vers dix heures du matin, Pierre vint m'annoncer que mon gendre m'attendait dans mon cabinet. J'appelai mentalement à mon secours l'image de la mère de Suzanne et j'abordai M. de Lincy.

Personne n'eût pensé que, de nous deux, c'est lui qui était le coupable et moi le juge, car je sentais mes traits et ma voix profondément altérés par l'émotion, tandis qu'il paraissait parfaitement à son aise. Ses vêtements, d'une coupe élégante, lui seyaient à merveille; mais son visage fatigué, ses yeux ternes témoignaient contre lui.

Il n'essaya pas de me tendre la main et se contenta de s'incliner. C'était du reste ce qu'il avait de mieux à faire. Je lui indiquai un siège, et je m'assis.

--Vous m'avez demandé un entretien? dit-il avec aisance.

Je fis un signe de tête affirmatif. Son impudence me révoltait au point d'arrêter ma voix dans mon gosier contracté.

--Je suis à vos ordres, continua-t-il avec une déférence du meilleur goût.

J'avais recouvré; la parole, je me hâtai d'en profiter.

--Je vous ai trompé, monsieur, lui dis-je, mais c'était bien sans le vouloir.

Le visage de mon gendre exprima une anxiété de bon ton.

--Lorsque vous avez épousé ma fille, continuai-je, tout le monde me croyait bien malade, et, moi-même, je n'ai consenti à me séparer de Suzanne que dans la prévision d'une fin prochaine.

M. de Lincy fit un geste aimable qui semblait dire: Ne parlez donc pas de ces vilaines choses-là! Mais je n'étais pas d'humeur à me laisser émouvoir.

--Suzanne se trouvait donc alors non-seulement convenablement dotée, mais encore elle vous apportait, dans un avenir prochain, ce qu'on est convenu d'appeler de très-belles espérances...

M. de Lincy m'écoutait avec une attention si soutenue qu'il oublia de conjurer poliment au passage ce mot de mauvais goût.

--Voici que,--heureusement ou malheureusement, car tout dépend des points de vue, --mon médecin s'était trompé du tout au tout, en prenant les symptômes accessoires d'une maladie pour une altération organique... Mais ce serait très-long et peu intéressant...

--Comment donc! murmura M. de Lincy, ces détails, au contraire, sont de l'intérêt le plus puissant. Qui est votre médecin?

--Le docteur D...

--Il est très-fort, très-fort, murmura M. de Lincy. Eh bien?

--Eh bien, je ne cours aucun danger, et très-probablement, à moins d'un accident que nul ne peut prévoir, j'atteindrai un âge fort respectable.

--Je ne puis, dit mon gendre, que me féliciter de cet heureux changement.

Son ton était irréprochable, mais l'expression de son visage, quoi qu'il en eût, était moins joyeuse que ses paroles.

--Le résultat est que, devant vivre longtemps, j'avais des années devant moi pour prendre une résolution irrévocable, et je reconnais que j'ai marié Suzanne à la légère.

--Comment l'entendez-vous? dit M. de Lincy en levant sur moi un regard poli et haineux.

--C'est ce que je vous dirai tout à l'heure. Mais votre position, vos espérances, en un mot, se trouvent aussi modifiées par mon état actuel de santé... de sorte qu'il y aurait, je pense, lieu d'arriver à un compromis... Si vous voulez me rendre Suzanne, et considérer, en ce qui dépend de vous, votre mariage comme non avenu,--je vous offre une rente viagère de nature à contenter les goûts les plus larges.

Je me tus. Mon gendre, toujours calme, m'observait de son regard terne et froid. Comme il gardait le silence, je levai les yeux sur lui pour l'interroger. Il parla:

--Je ne peux pas m'expliquer, cher beau-père, dit-il, le motif qui vous porte à me faire une proposition aussi extraordinaire; Jusqu'ici, à ce qu'il me semble, Suzanne et moi n'avons jamais donné lieu de penser que nous n'étions pas heureux de vivre ensemble!

--Je n'ai pas à discuter cette question, repris-je avec une sorte d'impatience, ce genre de discussion nous entraînerait trop loin. Je vous demande si vous consentez à me rendre ma fille.

--Mais, cher beau-père, dit-il avec une politesse exquise, vous n'y pensez pas! Que dirait-on de moi dans le monde,--et, bien mieux, que dirait-on de madame de Lincy? Une jeune femme qui quitte à dix-huit-ans la maison conjugale! Cette démarche malheureuse lui ferait, ainsi qu'à moi et à vous-même, un tort irrémédiable!

Sa froideur me faisait bouillir le sang dans les veines. J'eus envie de le frapper à la face; je me contins.

--Si je vous faisais, lui dis-je, des avantages assez beaux pour primer toute autre considération?

--A quoi bon? répondit-il; vous aimez trop votre fille pour la laisser manquer de rien, et, tant que nous vivrons ensemble, je n'aurai pas besoin personnellement de recourir à votre générosité.

Il avait jeté le masque; je me sentis plus à l'aise.

--Mais, monsieur, lui dis-je, je puis placer mon bien en viager?

--Raison de plus pour que je ne me sépare pas de ma femme! répondit-il avec un cynisme qui m'épouvanta.

--Vous savez qu'elle vous hait, dis-je, glacé par la colère qui m'envahissait, vous savez que je vous méprise, et vous persistez!

--La femme doit obéissance et soumission à son mari, répondit-il sans relever mon insulte. Trouvez bon que Suzanne continue à me haïr sous le toit conjugal.

--Vous êtes un lâche! m'écriai-je exaspéré.

--Heureusement personne ne vous entend, riposta Lincy sans se troubler, car on douterait de l'état de votre raison! Voyez mon calme, et regardez votre fureur. Personne ne pourrait croire que, sans provocation aucune, un homme en possession de son bon sens s'abandonne à de pareilles extravagances.

Je le regardai; il essaya de me braver, mais sa figure de lâche se décomposa, et il baissa ses yeux impudents devant mon regard d'honnête homme.

--Terminons, lui dis-je. A quel prix me rendrez-vous ma fille?

--A aucun. Je l'aime! répliqua-t-il avec effronterie.

--Nous intenterons un procès en séparation!

--Vous n'aurez pas de griefs. Je ne suis pas assez bête pour me laisser prendre.

Il se dirigea vers son chapeau. J'avisai un revolver à une panoplie, et je fis un mouvement pour m'en saisir, mais je réfléchis qu'il n'était pas chargé...

--Je vous donnerai cent-mille francs comptant, lui dis-je, en essayant de le séduire par un gros chiffre.

--Avec le temps, dit-il froidement, j'en aurai neuf cent mille... Suzanne est assez bonne pour me donner tout ce que je lui demanderai.... Adieu, cher beau-père.

Il était parti depuis un quart d'heure que j'étais encore à la même place, essayant de sortir du gouffre, et ne trouvant aucune voie de salut.

Ma belle-mère, qui venait déjeuner avec moi, me trouva dans cet état de prostration, et n'en fut pas peu épouvantée. A force de me secouer et de m'interroger, elle apprit tout ce que les derniers mois m'avaient révélé et que je lui avais caché jusque-là.

Elle en fut profondément remuée; de vagues appréhensions l'avaient parfois saisie, à la vue du ménage de Suzanne. Mais celle-ci portait si courageusement son malheur, elle savait si bien étourdir sa grand'mère par son joyeux babil d'enfant gâtée, que les commérages, de quelques amies n'avaient pu ébranler qu'imparfaitement la foi de madame Gauthier en l'honneur de mon gendre.

--Je savais qu'il était insupportable, dit-elle; d'ailleurs, tous les gendres sont insupportables, mais je n'aurais jamais cru qu'il fût malhonnête!

--Eh bien, lui dis-je, vous pouvez ajouter cela à son bilan.

Madame Gauthier tomba d'accord avec moi de la nécessité d'une séparation.

--S'il n'y a pas d'autre moyen, réserva-t-elle prudemment, car une femme séparée joue un triste rôle dans la société. Enfin, vous et moi nous sommes là, par bonheur. Où aviez-vous l'esprit, mon pauvre ami, quand, malgré mes conseils, vous vous êtes entêté à prendre M. de Lincy?

Il n'y avait pas à l'en faire démordre, et j'avais d'autres soucis. Je la laissai accumuler les pierres de cette espèce dans mon jardin.



XXVIII

Il fallait aviser à une prompte solution, car la situation, de jour en jour plus tendue, pouvait amener une catastrophe. Notre pauvre Suzanne, qui n'obtenait la paix qu'avec des billets de banque, était exaspérée au point de me faire craindre un dénouement fatal à ce mariage désastreux. Elle parlait désormais plus librement de sa vie domestique. La présence de sa grand'mère, avec laquelle cependant elle n'avait jamais été aussi expansive qu'avec moi, lui permettait d'aborder certaines questions délicates que je n'osais même effleurer.

--Ce n'est pas ma faute, dit un jour Suzanne à sa grand'mère. Je ne savais pas ce que voulait dire le mot mariage: si je l'avais su, je n'aurais jamais épousé M. de Lincy. C'est un crime, oui, un crime que de livrer une jeune fille à un homme qui, pour elle, est le premier venu.

Que répondre à cela? Certes je croyais avoir bien fait, avoir, mieux fait que les autres en laissant ma fille libre dans le choix de ses lectures; mais je n'avais pas prévu que sa pudeur virginale éviterait tout ce qui aurait pu l'instruire, et j'avais donné à ma fille pour mari, pour maître, non un homme aimé, mais, comme elle le disait, le premier venu!

C'est alors que je maudis la coutume barbare qui jette le ridicule et presque le mépris sur celles qui, par goût ou par nécessité, gardent longtemps ou toujours le célibat, les vieilles filles, comme on les nomme. C'est alors que je déplorai ma faiblesse, qui n'avait pas su résister à la pression de mon entourage. Faible et misérable père! Tant qu'il s'était agi de l'éducation de Suzanne, j'avais osé tenir tête à l'opinion publique, et au moment redoutable de décider de son avenir, j'avais manqué d'énergie pour lui assurer l'indépendance et le bonheur!

Il fallait la faire émanciper à sa dix-huitième année, en prévision de ma mort prochaine, me dis-je, et lui laisser le soin de trouver elle-même, quand l'heure serait venue, celui à qui elle se donnerait volontairement, pour l'aimer et le respecter jusqu'à la mort.

Oui, c'est ce qu'il eût fallu faire, mais il était trop tard; tout au plus pouvais-je essayer de pallier le mal que ma faiblesse et mon imprudence avaient causé.

Je m'appliquai dès lors à découvrir les torts de M. de Lincy. Je le suivis partout, le matin, le soir, dans le jour. J'appris où il dépensait son temps et mon argent, à quel restaurant on le voyait souper, où il passait quelquefois la nuit. Ici j'eus une espérance, mais mon avoué la renversa d'un mot:--Ce n'est pas sous le toit conjugal.

Je ne me désespérai pas cependant; je continuai à m'enquérir. Je me fis apporter des billets qu'il avait souscrits, me réservant de le poursuivre s'il en était besoin... Hélas! la contrainte par corps était abolie, et je n'avais plus même la ressource de l'envoyer passer quelques semaines à Clicby!

Un jour que, dans ma patiente recherche, je l'avais traqué sur le boulevard, je le vis descendre de voiture devant Bignon; le coupé était fort joli, le cocher irréprochable, le cheval demi-sang,--c'était son coupé à lui; pour ne pas être forcé d'en partager la jouissance avec Suzanne, il le louait au mois et le prenait au coin de l'avenue des Champs-Elysées, en sortant de chez lui le matin.

Une femme restée dans le coupé se pencha par la portière et lui cria:

--Surtout, n'oubliez pas les cailles rôties!

Cette voix, ce visage m'étaient connus; je fis un plongeon dans mes souvenirs, et je retrouvai au fond, tout au fond, le profil de mademoiselle de Haags, celle que ma belle-mère m'avait si obligeamment destinée autrefois.

C'était bien mademoiselle de Haags, les lèvres rouges, les cheveux d'un blond insolent, les yeux bistrés, agrandis par le crayon noir, les joues fardées,--mais toujours belle. Elle rencontra mon regard en retirant sa tête de la portière, et je ne sais si elle me reconnut. Je restai planté là, de manière à ce que mon gendre ne pût faire autrement que de me voir.

Il sortit bientôt et se dirigea rapidement vers le coupé.

--Le dîner est commandé, dit-il, faisons un tour; dans un quart d'heure nous serons servis.

Je m'avançai alors, et le regardant bien en face:

--Je vous fais compliment, lui dis-je d'un ton aussi froid que possible.

--Eh! mais, dit-il, il y a de quoi, je vous remercie. Mais pas sous le toit conjugal! continua-t-il avec une politesse dérisoire. Oh! non, pas cela!

Il me salua, monta en voiture, referma la portière avec bruit, et le coupé partit dans la direction de la Madeleine. Moi, dévoré par la rage impuissante, je m'assis sur un banc du boulevard, et je me demandai s'il faudrait arriver à lui brûler la cervelle pour délivrer Suzanne de ce monstre.



XXIX

Quelques semaines s'écoulèrent; les jours étaient déjà longs, le soleil était plus chaud, et pourtant Suzanne avait une toux nerveuse qui ressemblait à la phthisie.

A dix reprises, le docteur, consulté, nous avait assuré que cela passerait avec du calme et du bien-être moral. Ils en parlent bien à leur aise, les docteurs! A quel prix pourrais-je assurer le calme et le bien-être moral à Suzanne? Elle obtenait, un repos relatif en satisfaisant aux exigences d'argent de son mari, toujours croissantes, mais qu'était ce repos dérisoire? L'angoisse de la lutte ne torturait-elle pas, avant et après, ce pauvre coeur déchiré?

Madame Gauthier était devenue ma plus précieuse consolation. Malgré la brusquerie de ses coups de boutoir, elle n'en était pas moins une excellente femme, et ses idées, autrefois si absolues, avaient subi des modifications essentielles depuis nos malheurs. Elle avait vieilli beaucoup en quelques mois; quant à moi, j'étais devenu tout blanc. Ma barbe et mes cheveux, toujours abondants, n'avaient plus trace de leur couleur primitive.

Depuis quelques jours je trouvais Suzanne plus agitée, plus nerveuse encore que de coutume; ses visites, toujours fréquentes, étaient plus courtes. Le plus souvent, elle ne faisait qu'entrer et sortir. Un soir qu'elle était venue vers neuf heures, après s'être laissée tomber en entrant dans un fauteuil, elle se releva tout à coup comme par un ressort, rajusta ses bandeaux toujours ébouriffés et m'embrassa comme pour s'en aller.

--Déjà? lui dis-je. Nous ne nous parlions guère, mais c'était encore du bonheur que d'être ensemble.

--Oui, dit-elle, je m'en vais. Elle serrait nerveusement contre elle les plis de son burnous.

--Veux-tu de l'argent? lui dis-je; il y a longtemps que tu m'en as demandé.

--Non, merci, dit-elle. Combien m'as-tu donné à peu près, depuis les premiers dix mille francs?

--Nous voici bien près de vingt mille.

--C'est bien ce que je pensais, répondit-elle d'un air préoccupé.

--Mais tu sais, lui dis-je en l'attirant à moi, tu sais que tout est à toi, qu'il n'y a pas une obole à moi qui ne t'appartienne?

Elle me serra fébrilement contre elle, m'embrassa et sortit sans parler. Ma belle-mère, qui la regardait tristement, n'essaya pas de lui rappeler sa présence Depuis que nous étions si malheureux, sa jalousie puérile avait totalement disparu.

--Si j'étais vous, mon gendre, me dit-elle après que nous eûmes bien regardé les chenets sans rien dire, j'irais voir un peu cette maison-là. Il me semble que tout n'y va pas bien.

--Quand cela a-t-il été bien? dis-je avec désespoir.

--: J'ai dans l'idée que les choses vont plus mal qu'avant, insista madame Gauthier. Il y a dans l'attitude de Suzanne quelque chose d'extraordinaire... C'est votre fille, et vous êtes assez emporté sans qu'il y paraisse. J'ai peur qu'elle ne prenne quelque mauvaise résolution...

--Vous avez raison, dis-je. J'irai demain. Le lendemain, en effet, vers midi, je me rendis chez mon gendre. Il était rarement chez lui à cette heure, j'avais lieu d'espérer une conversation tranquille avec ma fille. J'appris au contraire qu'il était resté à déjeuner, ce qui n'était guère dans ses habitudes. Le valet de pied paraissait peu soucieux de m'annoncer, il y avait dans toute l'apparence de la maison quelque chose de décousu, d'inquiet, qui me parut du plus mauvais augure. Je dis au domestique que j'entrerais seul, et je franchis la porte du salon. La vaste pièce était déserte, mais la porte opposée, celle de la salle à manger, ouverte à deux battants, laissait arriver le bruit des voix.

--Je vous hais, cria Suzanne en frappant du pied, je vous hais et je vous méprise!

--Vous êtes une femme charmante, répondit Lincy, et la colère vous sied à merveille. Je crois qu'au fond j'aime encore mieux revenir à vous que d'aller chercher fortune ailleurs.

--Lâche! s'écria ma fille.

J'avais fait un pas en avant, je les voyais dans l'embrasure de la porte, mais ni l'un ni l'autre ne regardaient de mon côté.

Il s'approcha d'elle en riant et voulut lui prendre la taille; elle alors, se redressant de toute sa hauteur, lui cracha au visage.

Il reçut l'affront et recula; sa figure blême exprimait la rage la plus féroce. Au moment où j'arrivais en courant, il leva le bras, et Suzanne reçut sur le visage un soufflet de crocheteur.

Je bondis sur Lincy, mais il était plus jeune et plus alerte que moi, il se dégagea de mon étreinte, et toujours sans essuyer son visage décomposé, me serrant le bras comme dans un étau:

--Coups et sévices, me dit-il, mais pas en présence de témoins. Il faut deux témoins, beau-père, et vous ne m'y prendrez pas. Je la battrai la nuit!

Il me poussa brusquement, et pendant que je regagnais l'équilibre, il disparut.



XXX

Je regardai Suzanne. Elle n'était pas de celles qui s'évanouissent dans les grandes circonstances: son doux visage marbré avait pris une expression rigide; ses lèvres tremblaient.

--J'aime encore mieux cela que ses caresses, dit-elle entre ses dents serrées. S'il vient ce soir, je le tuerai, ou moi-même!

Une idée lumineuse me traversa l'esprit.

--Est-il parti? dis-je.

--Oui, il s'en va toujours quand il a fait une scène.

--Viens, lui dis-je en l'entraînant dans sa chambre. Vite un châle et un chapeau; ne perds pas une minute.

Elle obéit machinalement.

--Tes bijoux, lui dis-je, où sont-ils?

Elle indiqua un petit meuble. J'y fouillai vivement et j'y pris sa boîte à bijoux, encore intacte.

--As-tu des lettres, des souvenirs, quelque chose que tu aimes?

Elle regarda autour d'elle d'un air indifférent, pus saisit une miniature de sa mère, accrochée à la cheminée, la pressa sur ses lèvres et fondit en larmes.

--Non, non, lui dis-je, ne pleure pas, il ne faut pas qu'on te voie pleurer.

Elle sécha ses larmes aussitôt; La marque du soufflet commençait à rougir et lui causait une cuisson douloureuse.

--Un voile, dis-je.

Elle en prit un et l'attacha avec le même mouvement automatique.

Je la fis passer devant moi. L'antichambre était déserte, et les domestiques à la cuisine, dans le sous-sol, se racontaient l'exploit de leur maître, deviné ou entendu à travers les portes. Je fis monter Suzanne en voiture, et je donnai un ordre au cocher.

--Où allons-nous? me dit ma fille en voyant qu'on ne prenait pas le chemin de la maison.

--Chez le docteur, répondis-je.

Le docteur finissait à peine de déjeuner. Je poussai Suzanne dans la salle à manger, et la montrant à notre ami stupéfait:

--Voilà ce qu'il a fait de ma fille! dis-je Je devais être terrible, car le docteur me regardait plus que Suzanne.

--Qu'est-ce que cela? dit-il sans me quitter des yeux.

--C'est un soufflet, dis-je, et celui qui le lui a donné le payera de sa vie!

Le docteur secoua la tête, prit la main de Suzanne, toujours muette, toujours droite, et secouée seulement par son tremblement nerveux.

--Qu'allez-vous faire? dit-il.

--Vite une ordonnance, docteur; nous partons pour l'Italie. Je l'enlève, et s'il veut venir me la reprendre, je le tuerai!

Suzanne poussa un cri de joie, s'élança dans le vide pour m'embrasser, et ce fut le docteur qui la reçut dans ses bras, car cette fois elle était évanouie.



XXXI

Suzanne revint bientôt à elle; en rencontrant mon regard, elle eut sur-le-champ le sentiment de la réalité.

--Est-ce bien vrai que tu m'emmènes? fit-elle avec une expression déchirante d'angoisse et de prière.

--Oui, je t'emmène, pour toujours.

--Je, ne le reverrai plus?

--Jamais, en ce qui dépendra de moi; jamais, au moins tant que je vivrai!

Elle ferma les yeux et respira longuement Puis son doux regard plein de reconnaissance se porta de mon visage à celui du docteur.

--Je vous la laisse, dis-je à celui-ci; gardez-la jusqu'à mon retour, et ne laissez pénétrer personne auprès d'elle.

--Soyez tranquille, répondit notre vieil ami, d'autant mieux que j'ai à causer avec elle.

Je sortis, et je courus chez mon notaire. Quand celui-ci apprit ma résolution de ne pas laisser Suzanne plus longtemps aux mains de son mari, il devint très-soucieux:

--C'est grave, dit-il, très-grave, ce que vous projetez là! Songez que le mari est toujours en possession du droit de retenir sa femme au domicile conjugal, en se faisant prêter main-forte, en cas de besoin!

--Qu'il y vienne! murmurai-je entre mes dents.

--Je vous ferai observer; continua-t-il, que je vous parle en ami; que ferez-vous si votre gendre découvre votre retraite et vous fait sommer de lui rendre sa femme?

--Je n'en sais rien, répondis-je en essayant de me calmer. Si cette occasion se présente, je trouverai sans doute un dénouement à la situation; mais en ce moment, après ce qui s'est passé, je ne peux y penser de sang-froid.

--Ne voudrait-il pas mieux demander une séparation, et obtenir que votre fille, en attendant, vînt demeurer chez vous?

--Peut-elle y rester dès à présent? tout de suite?

--Tout de suite, non, peut-être, mais demain.

--Demain? Pour qu'elle passe encore vingt-quatre heures seule avec cet infâme? Mais songez donc qu'il m'a dit, à moi, son père, qu'il la battrait quand il serait sûr de n'être pas vu!

Le notaire enfonça son menton dans sa cravate et réfléchit. J'étais lancé, je continuai:

--Et cette séparation, êtes-vous sûr que je l'obtiendrai? Pouvez-vous me garantir que la loi me rendrait ma fille? A ma place, que feriez-vous?

--Je ne suis sûr de rien, répondit le notaire; je ne sais rien; je vous parle comme peut et doit parler un homme calme qui juge les choses de loin; mais si j'étais à votre place, j'ignore absolument ce que je ferais.

--C'est tout ce que je voulais savoir, répondis-je. A présent, parlons de choses pratiques. Pouvez-vous me donner de l'argent?

Tout s'arrangea sans difficulté: mon notaire promit de m'envoyer mes revenus à l'endroit que je lui indiquerais, sous un nom supposé dont nous convînmes ensemble, et je le quittai, sûr au moins de pouvoir aplanir les difficultés matérielles.

Je me rendis alors chez madame Gauthier. En quelques mots je la mis au courant de la situation, et elle approuva sans réserve la résolution suprême que j'avais prise si vite. C'était une femme de tête et de coeur, je le vis bien, car elle renonça à embrasser sa petite-fille, sur la seule observation que je lui fis relativement au danger qu'elle nous ferait courir par cette démarche.

--C'est bien, dit-elle, allez! Seulement, parlez de moi à Suzanne, pour qu'elle ne m'oublie pas!

Je la quittai le coeur serré, mais plein de tendresse reconnaissante pour cette femme vraiment forte dans les moments douloureux. Jusque-là ses défauts m'avaient empêché de rendre justice à ses qualités. Je me promis de réparer mon erreur, si la vie m'en donnait la possibilité.

Je passai ensuite chez moi, et je fis venir Pierre dans le coin le plus reculé de l'appartement.

--Écoutez, lui dis-je, voilà vingt-cinq ans que nous vivons ensemble, vous êtes attaché à ma fille peut-être plus qu'à moi-même, je m'en remets absolument à vous.

Le pauvre Pierre ouvrit de grands yeux et voulut protester de son dévouement, je lui coupai la parole:

--J'enlève ma fille, lui dis-je. Cette nuit, demain au plus tard, on viendra chercher ici madame de Lincy,--vous direz que vous ne l'avez pas vue. On s'informera de moi,--vous ne m'avez pas vu depuis le moment où je vous parle; vous ignorez absolument ce qu'on veut dire, et vous serez, s'il le faut, plus inquiet que personne de ma brusque disparition. Demain, vous recevrez la lettre que voici: vous la mettrez à la poste ce soir avant de vous coucher; dans cette lettre, je vous ordonne de licencier ma maison, et je vous annonce mon intention de ne pas revenir à Paris avant plusieurs années: Vous toucherez chez mon banquier la somme que je vous ai indiquée, vous payerez les gages de chacun et vous fermerez la maison. Après quoi, quand vous aurez laissé passer une quinzaine de jours, vous direz que vous vous ennuyez à Paris, et que vous voulez retourner dans voire pays. De quel pays êtes-vous?

--Je suis de Vaugirard, répondit piteusement le pauvre Pierre.

--Ça ne fait rien, vous direz que vous retournez dans votre pays, à Rouen. Vous prendrez le train à la gare Saint-Lazare. Arrivé à la première bifurcation, vous vous dirigerez sur Orléans,--sans bagages,--et de là vous viendrez nous rejoindre. Dans un mois, je serai à Florence.

--Ah! monsieur, s'écria Pierre en me sautant au cou, moi qui pensais que vous vouliez m'abandonner!

Je répondis de bon coeur à son étreinte, et, chose étrange, ce plan, mûri en voiture, m'avait si bien rendu ma liberté d'esprit, que je souris de son accès d'expansion.

Je lui remis de l'argent pour ses dépenses personnelles, je lui dis sous quel nom il me retrouverait à Florence, je lui défendis de m'écrire, je lui indiquai un faux nom pour lui-même; et, toutes ces précautions prises, je le congédiai en le priant de m'envoyer Félicie.

Avec celle-ci, ce fut bien autre chose: Quand elle apprit que je quittais Paris avec sa jeune maîtresse, elle m'accabla d'un torrent de reproches qui ne me permirent pas de prononcer une parole. Je la laissai me dire autant de choses désagréables qu'elle en put trouver, et quand elle s'arrêta, hors d'haleine:

--C'est très-bien, Félicie, lui dis-je; seulement, vous venez avec nous.

Elle me regarda, vit que je n'avais pas envie de plaisanter, fondit en larmes et s'écria:

--Ah! monsieur, bien sûr, le bon. Dieu vous le rendra!

Je lui ordonnai de partir sur-le-champ, de prendre le chemin de fer d'Orléans et de gagner Maçon par le centre. Là, elle devait nous retrouver, ou avoir de nos nouvelles. Elle écoutait dans le plus profond recueillement, hochant la tête pour prouver qu'elle avait compris, et quand elle eut terminé, elle me dit pour conclusion:

--Alors, monsieur, je m'en vais chez madame pour faire ses malles?

J'eus envie de trépigner, mais je vis que cela ne servirait à rien. Je la fis descendre comme elle était; je la bousculai dans une voiture de place, et je l'accompagnai jusqu'à la gare d'Orléans. Quand elle eut disparu dans la salle d'attente, je poussai un soupir de soulagement et je retournai près de ma fille.

Elle était bien, presque joyeuse, et pourtant comme ployée par le poids d'une grande responsabilité. Je ne me souciais pas de la laisser réfléchir; d'ailleurs le jour baissait, les heures s'étaient rapidement écoulées depuis la scène du matin. Si je voulais partir le soir même pour quelque endroit éloigné, je n'avais plus un moment à perdre. Nous prîmes congé du docteur qui nous jura le secret le plus absolu, et j'entraînai ma fille vers une station de voitures. Je ne voulais pas qu'aucune indiscrétion, même la plus légère, pût trahir le secret de notre fuite.

Au moment où nous montions en voiture, ma fille fit en arrière un brusque mouvement. A deux pas de nous, mon gendre, arrêté sous un réverbère, causait avec un homme mal vêtu, que je reconnus pour un préteur à gros intérêts. J'entraînai vivement Suzanne dans l'ombre de la voiture, je donnai une fausse adresse au cocher, et cinq minutes après je lui dis de se rendre à la gare de Lyon.

Nous arrivâmes juste au moment du départ. Bien en hâte nous montâmes en wagon, et quand le train s'ébranla, j'ôtai mon chapeau et je passai la main sur mon front. Nous étions sauvés.

--Père me dit tout à coup Suzanne avec sollicitude, tu n'as pas dîné!

--Je n'y songe guère, lui répondis-je. Mais toi?

Elle fit un geste de la main.--Où allons-nous? dit-elle.

--Chez la cousine Lisbeth.