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Suzanne Normis: Roman d'un père

Chapter 38: XXXII
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About This Book

A father recounts his family's intimate domestic life, beginning with the mother's fatal illness contracted while caring for their youngest child and the anguish that follows. He evokes bedside scenes, the child's simple consolations, and the mother's devoted sacrifice, then describes the aftermath of her death and his new responsibilities. The narrative follows the daughter's growth and the father's patient, sometimes stern, instruction in reading and manners, while reflecting on parental love, sacrifice, grief, and the everyday routines that shape family bonds.



XXXII

J'avais choisi la maison de Lisbeth comme l'asile le plus sûr; personne ne la connaissait à Paris, je n'avais jamais pas d'elle,--et si quelques-uns par hasard savaient son nom, à coup sûr aucun n'avait idée de l'endroit qu'elle habitait. Aux premières lueurs du jour, le train s'arrêta devant une petite gare d'aspect modeste; nous descendîmes, le train repartit sans que nul curieux eût seulement mis la tête à la portière du wagon. Un gendarme et l'employé chargé de recevoir les billets furent les seuls témoins de notre arrivée.

Un petit omnibus jaune attendait les voyageurs,--nous, c'est-à-dire, car nous étions seuls à cette heure matinale. J'y fis monter Suzanne... je m'assis auprès d'elle, et nous voilà roulant vers la petite ville, éloignée de deux ou trois kilomètres. Suzanne n'avait plus rien dit depuis la veillé. Pendant la nuit, chaque fois que j'avais levé les yeux, j'avais vu les siens fixés dans le vide avec une ténacité extraordinaire. Que voyait-elle au delà du drap gris de notre coupé? Qu'allait chercher ce regard, presque dur à force d'être obstiné? Était-ce l'horreur de ses nuits passées qu'elle voyait s'éloigner d'elle à chaque tour de roue? Je n'avais pas osé l'interroger.

La fraîcheur de l'aube la faisait frissonner. A mi-chemin, je fis arrêter l'omnibus devant une route qui menait à une métairie peu éloignée, je pris le bras de ma fille sous le mien, et je tournai le coin d'une haie. Le conducteur de l'omnibus nous cria obligeamment:--Toujours à gauche! puis il fouetta ses chevaux, et la voiture jaune disparut avec un bruit de ferrailles.

Quand je fus assuré qu'on ne pouvait nous voir, je revins sur mes pas et nous prîmes à droite, de l'autre côté de la route. Suzanne, toujours muette, suspendue à mon bras, marchait avec une énergie concentrée qui me faisait mal. Évidemment, si je lui avais dit que le salut était au bout d'une route de cent lieues, elle eût marché du même pas sans se plaindre jusqu'au bout.

--Je voudrais bien t'épargner cela, lui dis-je. Mais il faut dépister les recherches, dans le cas invraisemblable où quelqu'un nous aurait vus descendre.

--Allons, allons, répondit-elle en pressant le pas.

Le ciel était gris clair; la terre labourée, toute brune, fumait à la première tiédeur du jour. Un brouillard d'opale montait doucement en s'éclaircissant vers le ciel, et des flocons de buée s'accrochaient çà et là aux branches des arbres dans l'air immobile. L'herbe des chemins était couverte de rosée, mais la route admirable, comme toutes nos routes de France, était sèche, ferme et sonore sous le pas. Le soleil n'était pas encore levé, vu la saison peu avancée, mais les oiseaux s'appelaient déjà dans les sillons. Je vivrais cent ans que je ne pourrais oublier cette marche matinale dans les champs déserts avec mon enfant reconquise, volée! à mon bras.

Au bout de trois quarts d'heure nous vîmes devant nous la maison de Lisbeth.

Une fumée joyeuse sortait en jolies volutes des hautes cheminées, les vaches mugissaient à l'étable, réclamant la traite du matin. La porte de la cour était ouverte, et la charrue brillante attelée d'un cheval vigoureux, prête à sortir, n'attendait plus que le laboureur. Suzanne me regarda, et je vis à l'expression de son visage qu'elle était contente.

--Cela ressemble à notre chez-nous, dit-elle à voix basse.

Nous avions atteint notre refuge. Je poussai la porte entre-baillée; au fond de la vaste pièce, Lisbeth, dessinée en noir sur le fond clair de la croisée à petits carreaux, triait des écheveaux de lin.

--Cousine Lisbeth, dis-je à haute voix, je vous amène la petite.

La cousine me regarda d'un air effaré, bondit à travers ses écheveaux de lin sans s'y prendre les pieds, et, pleine d'une ardeur juvénile, serra Suzanne dans ses bras.

--Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle deux ou trois fois. Elle était si saisie que les paroles ne lui venaient pas. Elle aima mieux nous embrasser que de faire un discours. Quand elle eut renoué le fil de ses idées:

--A pied! dit-elle, et à cette heure-ci! Est-il possible! Attendez, je vais vous faire du café. Où sont vos bagages? Je vais appeler les filles... Je lui mis la main sur le bras.

--Cousine Lisbeth, ne faites pas de bruit; personne ne nous a vus entrer. Personne ne sait que je ne suis pas remarié. Suzanne passera ici pour ma femme.

--Et pourquoi, Seigneur Dieu? fit la cousine épouvantée.

--Parce que j'ai volé ma fille à son mari, parce que le lâche l'a frappée, parce qu'elle en serait morte, et que je veux qu'elle vive!

Les bras de Lisbeth retombèrent à son côté:

--Oh! la pauvre mignonne, dit-elle, c'est donc pour cela qu'elle est si pâle! Vous avez bien fait, cousin. On dira comme vous voudrez, mais je, vais toujours vous faire du café.

Quelle heure bénie que celle qui suivit! Suzanne, déjà remise par ce bon accueil, souriait doucement au fond du vieux fauteuil de tapisserie que Lisbeth avait traîné auprès du feu; une gerbe de flammes gaies et pétillantes, sans cesse avivée par les fagots que la cousine y jetait avec profusion, montait le long de la vieille cheminée luisante de suie: la cafetière de cuivre étincelait; la crème épaisse tremblait dans le crémier de terre brune, et Lisbeth allait et venait avec une activité prodigieuse. Tout à coup un rayon de soleil pénétra par la porte que nous avions laissée ouverte et tomba sur les cheveux d'or de ma fille. Lisbeth fit le signe de la croix, et ses lèvres muettes s'agitèrent un peu:

--C'est une vieille habitude, dit-elle avec un sourire en se tournant vers nous; chaque fois que je vois le soleil au lever du jour, il faut que je remercie le bon Dieu!

Et sa main vigilante ramena les tisons dispersés dans le foyer. Humble coeur, débordant de joie et de reconnaissance, elle trouvait moyen de remercier Dieu à toute heure du jour!

Quand Suzanne eut mangé quelques bouchées de pain, Lisbeth, qui s'était absentée un instant, revint tout essoufflée.

--La chambre de la petite est faite, dit-elle, j'ai mis des draps au lit; elle va aller se coucher.

Suzanne ne se fit pas prier. Elle monta sans faiblesse l'escalier de bois de chêne aux larges balustres noircis et polis par l'usage; elle entra dans la chambre gaie et claire, où les poutres du plafond étaient encore garnies de leurs chapelets d'oignons conservés pour l'hiver; me tendit son front que je baisai, et sourit à Lisbeth qui nous avait suivis...

--Ah! la chère petite, s'écria la bonne cousine, pauvre petite sans mère, qu'elle a dû souffrir pour avoir ces yeux-là!

Et Lisbeth, cachant son visage dans son tablier, s'enfuit en étouffant un sanglot. Suzanne ne pleurait pas:

--Nous serons bien ici, père, dit-elle. Je suis contente d'y être venue.

Je sortis en fermant la porte doucement. Je revins au bout d'un quart d'heure, elle était déjà endormie. Mais sur son doux visage la marque du soufflet se voyait encore en une ligne rouge. Je redescendis sur la pointe du pied, et j'allai retrouver Lisbeth.

--Eh bien! vous ne dormez pas? Votre chambre est pourtant prête aussi, dit-elle en me voyant entrer dans la laiterie où j'avais fini par la rejoindre, après l'avoir cherchée dans toute la maison.

--J'ai trop de choses à vous conter, répondisse. Sommes-nous bien seuls?

--Vous pouvez être tranquille. J'ai envoyé les filles à l'ouvrage, et je leur ai parlé comme vous m'aviez dit. Racontez-moi votre histoire.

C'est dans cette fraîche laiterie, pendant que Lisbeth battait le beurre, que je la mis au courant de ce qui s'était passé depuis ma précédente visite. Elle ne parut pas fort surprise de la conduite de mon gendre, en ce qui touchait les choses d'intérêt; les campagnards peuvent tout comprendre en fait de cupidité: le spectacle des petites rivalités, des jalousies de la province les bronze à cet endroit là; mais, en ce qui touchait le procédé employé par lui pour obtenir de l'argent de Suzanne, je la trouvai incrédule.

--Voyons, cousin, pensez donc, ça n'est pas possible. Il n'y a pas d'homme assez lâche pour commettre une action pareille.

Je finis cependant par la convaincre, et dès lors sa tendresse et sa pitié pour Suzanne ne connurent plus de bornes. Elle n'était pas loin, je crois, de la considérer comme une sainte martyre.

Ma fille dormit pendant une partie du jour; au dîner nous nous trouvâmes réunis. Elle fut gaie, un indifférent eût cru qu'elle avait tout oublié; mais; moi qui la connaissais, je devinais bien que cette gaieté était factice, et je l'interrogeai.

--Que crains-tu? lui dis-je, quand nous fûmes seuls le soir.

--Je crains qu'on ne nous trouve, répondit-elle.

--Ne crains rien, fis-je, heureux de pouvoir la rassurer; ici nous sommes mieux cachés que n'importe où, et d'ailleurs je te jure que quand même on nous trouverait, je ne te laisserais pas emmener. Où tu iras j'irai, et je coucherai en travers de la porte s'il le faut.

Elle m'embrassa avec effusion et s'endormit d'un calme sommeil.



XXXII

[Note du transcripteur: Il y a deux chapitres XXXII. L'erreur de l'édition source n'a pas été corrigée ici.]

Le soleil levant que j'avais dans les yeux me réveilla le lendemain. Je me levai et j'ouvris la fenêtre pour respirer l'air du matin.

--Père, fit la voix de Suzanne, viens ici.

J'entrai dans sa chambre, séparée de la mienne par une cloison de chêne, et je la trouvai dans son lit, accoudée sur son oreiller, rose, souriante, telle que je l'avais vue toute petite. La camisole de Lisbeth, trop grande pour elle, faisait mille plis sur son cou; ses mains fluettes sortaient à grand'peine des longues manches, et elle riait au travers de ses cheveux qui avaient repoussé son bonnet de nuit pendu à son cou.

--Père! dit-elle, c'est comme autrefois! Oh! que c'est bon!

Elle ferma les yeux, s'allongea de toutes ses forces dans le lit de plume rebondi, puis se repelotonna, avec son geste familier, et répéta: C'est bon de vivre!

Une joie immense m'inonda; faible et aveugle père, je n'avais pourtant pas coupé dans sa fleur cette jeune existence si pleine de sève. Elle pouvait encore trouver du plaisir à vivre! Sa chaîne était brisée, nous allions être heureux!

Elle avait sans doute deviné ma pensée, car elle ajouta:

--C'est à présent que je suis heureuse! Chère enfant! Je sentis que j'avais bien fait.

Les hommes et la loi ne pouvaient me donner tort; une voix plus forte que tous les sophismes me criait que j'avais rempli mon devoir en arrachant ma fille à son bourreau.

--Mais ce n'est pas tout, père, dit-elle, j'ai faim. Et puis je ne puis pas me lever, parce que je n'ai pas de robe!

Elle éclata de rire, et ce rire enfantin, naïf, me rappela tout un ordre de souvenirs que nos récentes peines avaient relégués dans le passé. Il me semblait, à moi aussi, redevenir jeune et retourner au temps de sa première enfance!

Lisbeth entra, voyant la porte ouverte:

--Je t'apporte une de mes robes, ma mignonne, dit-elle, pendant qu'on nettoie la tienne; ce serait peut-être un peu long, j'y ai fait un pli.

Je m'en allai pendant que Lisbeth aidait Suzanne à faire sa toilette.

Au bout de quelques instants, j'entendis un concert d'éclats de rire, et Suzanne entra vêtue de la robe de Lisbeth. La jupe n'était pas trop longue, mais la taille avait bien cinq pouces de trop, et Suzanne essayait vainement de s'apercevoir en entier dans les petites glaces de cette antique demeure.

Nous restâmes huit jours chez notre excellente cousine, puis il fallut partir, pour mettre définitivement la frontière entre mon gendre et nous.

J'ignorais absolument ce qui se passait à Paris, aucun journal n'arrivait dans ce coin reculé du monde. Malgré les regrets de Lisbeth, nous partîmes un matin, à l'heure où nous étions venus, mais cette fois dans la carriole de Lisbeth, qui avait voulu nous conduire elle-même. Après que nous fûmes montés dans le train, j'aperçus encore longtemps sa silhouette sur le ciel clair, et je sentis que j'aimais sincèrement la bonne vieille fille.

Quelques heures après, nous étions à Genève, c'est-à-dire à l'abri de la police française; mais ce rendez-vous de l'Europe convenait mal à des gens qui ne veulent pas être reconnus. Après une nuit de repos, nous repartîmes pour le lac de Constance; de là je voulais gagner Munich et ensuite l'Italie.

Cet excès de prudence m'était venu par la lecture des journaux. A Genève, en parcourant les feuilles éparses sur la table de l'hôtel, j'avais lu un entre-filet ainsi conçu:

«Il n'est bruit dans Paris que de la disparition inconcevable d'une jeune femme appartenant au meilleur monde parisien et mariée depuis moins d'un an. On se perd en conjectures sur la cause de cet événement extraordinaire. L'époux abandonné, dans son désespoir, a télégraphié aussitôt à toutes les frontières, mais jusqu'à présent les recherches ont été infructueuses. On commence à croire qu'il pourrait y avoir là un suicide ou même un crime; pourtant, ce qui rend ces suppositions peu vraisemblables, c'est que la disparition de madame de L... coïncide avec celle de son père, qui a occupé anciennement des fonctions importantes dans une entreprise actuellement en voie de grande prospérité.»

Je frémis en lisant ce bavardage indiscret, et je maudis-d'abord le reporter qui avait failli nous perdre, puis je me dis que ces lignes étaient trop soigneusement pesées pour ne pas être le produit de la plume de mon gendre. Grâce à notre séjour chez Lisbeth, nous avions éludé l'ardeur des premières recherches; si j'avais tenté de passer la frontière immédiatement, nous eussions probablement été arrêtés; mais, depuis huit jours, la consigne s'était relâchée, et d'ailleurs nous n'étions pas des voleurs, et mon gendre n'offrait pas de prime. Je me réjouis de sa maladresse, mais je me fortifiai dans mon idée de gagner l'Italie par la Bavière.

Quinze jours plus tard nous étions à Florence, comme je l'avais dit à Pierre. Lisbeth s'était chargée de nous envoyer Félicie. Mon vieux valet de chambre vint nous rejoindre en temps convenable, et nous nous trouvâmes tous les quatre parfaitement heureux d'être réunis.

Pierre avait un million de choses à me raconter, et je n'avais pas moins envie de les entendre. Tout s'était passé comme je l'avais prévu, à cela près que les recherches avaient commencé dès huit heures du soir. M. de Lincy, quand nous l'avions rencontré à Paris au moment de monter en voiture, essayait précisément de se procurer de l'argent; et si l'usurier auquel il s'adressait ne s'était pas fait tirer l'oreille, nous aurions été arrêtés à la gare même, avant que j'eusse eu le temps de prendre nos billets.

Par bonheur, en rentrant chez lui pour l'heure du dîner et en apprenant que sa femme n'avait pas reparu depuis la scène du matin, il avait commencé par la faire demander chez moi, puis chez sa grand'mère, et ce n'est qu'en apprenant que moi aussi j'avais disparu, qu'il s'était douté de la vérité.

Cependant il avait fait faire une perquisition à mon domicile et à celui de ma belle-mère pendant la nuit de notre départ, et ne s'était réellement convaincu de notre fuite qu'au bout de vingt-quatre heures.

Pierre me fit un récit détaillé de sa fureur. «Je suis joué! n'avait-il cessé de répéter, et je suis persuadé que la blessure de son amour-propre saignait presque autant qu'elle de sa cupidité. Comment, en effet, expliquer la disparition de sa femme? Les moins méchants se contentaient de sourire, et la supposition la plus naturelle était qu'un plus heureux avait supplanté M. de Lincy dans le coeur de sa femme. Cette hypothèse n'ayant rien de flatteur pour un homme qui tenait avant tout à retenir sa femme au domicile conjugal, il avait donné aux journaux la petite note que j'avais lue. Il ne lui plaisait pas beaucoup plus d'avouer que le père pouvait avoir enlevé sa fille, mais au moins, de la sorte, l'honneur était sauf, et la faute retombait tout entière sur moi... qui avais si mal élevé mon enfant!»

Le monde n'avait parlé que de cet enlèvement pendant deux jours; puis, un cheval célèbre s'étant cassé la jambe, on avait cessé de s'occuper de nous pour aller prendre des nouvelles de l'illustre blessé. Seul, M. de Lincy cherchait toujours, et cherchait d'autant mieux que, Suzanne lui ayant refusé de l'argent précisément au moment de notre fuite, il était fort mal en point.

Pierre me raconta ces nouvelles avec l'expression d'une satisfaction profonde, et conclut en disant:--Je ne voudrais pas dire que monsieur peut avoir eu la main malheureuse: je crois même qu'à la place de monsieur j'aurais fait le même choix;--mais quand j'ai vu le gendre de monsieur aller à la messe avec un domestique pour lui porter son paroissien, je me suis dit que cela finirait mal.

Tout le monde était content, sauf Félicie qui trouvait le beurre détestable, et qui se plaignait «du baragouin de ces femmes noires qui, crient toujours». Avec le temps elle finit par se faire, au baragouin, mais elle ne put jamais s'accoutumer au beurre italien.



XXXIII

Suzanne revenait rapidement à la santé, ses joues se rosaient, la vilaine marque rouge avait disparu depuis bien longtemps, mais je la voyais toujours, moi; pourtant, ses beaux yeux bleus, rendus à leur douceur première, me souriaient comme aux temps heureux de son enfance. Un jour qu'après une longue promenade en calèche nous revenions ensemble par les faubourgs, Suzanne avait sur les genoux un gros bouquet de fleurs d'oranger cueilli à quelque villa des environs, les lumières lointaines piquaient de clous d'or le fond gris de la ville, où quelques clochers se détachaient visibles encore. Ma fille me dit avec un soupir de béatitude:

--Père, j'avais toujours rêvé de faire avec toi ce voyage d'Italie... Il me semble que je n'ai jamais été mariée.

Elle jouait avec son bouquet; ses yeux tombèrent sur les fleurs symboliques, et elle fit un mouvement comme pour écarter une pensée importune.

--Qu'y a-t-il? lui dis-je anxieux, car chacune de ses paroles ne me révélait plus comme autrefois la direction de ses pensées. Il y avait un an, un an seulement que nous ne parlions plus absolument à coeur ouvert, un an que cet étranger qui me l'avait volée s'était placé entre elle et moi.

--Je pense, dit-elle, que ce que je viens de dire n'est pas juste. J'ai été mariée, je le suis encore... J'ai juré d'aimer et de respecter mon mari...

Elle prononça ces mots avec tant d'amertume que j'en fus navré. L'obscurité m'empêchait de voir son visage, elle continua:

--Je suis mariée et je n'ai pas de mari, je méprise et je hais celui à qui je suis liée pour la vie;--quel étrange mariage est celui-ci. Et pourquoi suis-je condamnée à porter toujours le nom d'un homme indigne de moi? Et pourquoi, moi qui n'ai jamais fait le mal, suis-je exilée à jamais de mon cher pays, tandis que celui qui m'a torturée depuis le premier jour est heureux et considéré dans sa patrie?

Elle parlait sans colère, sans passion; ces questions redoutables se succédaient les unes aux autres comme entraînées par leur propre poids. On eût dit que pour la première fois de sa vie elle allait jusqu'au fond de ce mystère interroger sa destinée.

Que pouvais-je lui répondre? Je restai muet. Elle reprit de la même voix égale et lente, mais avec un peu d'amertume:

--Je suis une honnête femme: depuis le jour où M. de Lincy m'a emmenée chez lui, jusqu'à celui où il s'est conduit comme un lâche, j'ai fait de mon mieux pour l'aimer. Si je n'ai pas réussi, ce n'est pas de ma faute, car jusqu'au jour de mon mariage, j'ai eu de l'amitié pour lui; j'ai été économe et soigneuse de son bien, j'ai été soumise à ses ordres et même à ses caprices, je n'ai eu ni fantaisies ni rébellions, j'ai même sacrifié à ses goûts le voeu le plus cher de ma vie, qui était de vivre auprès de mon père. Il s'en disait jaloux, j'ai cédé sans me plaindre... je n'ai: rien à me reprocher, rien qu une aversion insurmontable pour lui comme époux, tandis que je l'acceptais comme ami....Pourquoi est-ce lui qui est considéré dans le monde, le monde qui me jette la pierre? Pourquoi est-ce moi qui me cache et lui qui me cherche, moi que la loi condamne et lui qu'elle soutient?

Ici, pas plus qu'avant, je ne pouvais répondre. Je pressai la main de Suzanne, devenue fiévreuse tout à coup.

--Père, continua-t-elle, quand une femme éprouve pour son mari le dégoût le plus violent, quand la vue seule de cet homme la fait trembler de crainte et de colère, est-elle obligée de lui obéir, de se soumettre à ses caprices?

Forcé de répondre, je répondis:--Oui.

--Et quand ce mari, qui ne sait pas se faire aimer, qui ne sait même pas se faire estimer, va chercher près de femmes ignobles les plaisirs de la débauche, est-il vrai que sa femme, jeune et élevée dans la chasteté, soit forcée d'accepter le rebut de ses caresses?

Je n'eus pas le courage de répondre.

--Mais alors, dit Suzanne en tournant vers moi son visage empourpré par la honte, où ses grands yeux lançaient des éclairs d'indignation, si moi aussi je foulais aux pieds le respect de la foi jurée, si je m'avilissais comme il s'avilit, c'est encore lui que le monde plaindrait, et moi qui serais condamnée?

--Oui, dis-je en baissant la tête.

--Mais il m'a prise innocente au foyer paternel, où jamais l'ombre du mal n'avait effleuré ma pensée; c'est lui qui dès le premier jour a voulu m'entraîner dans la fange, et c'est moi qui serais responsable de ma chute? Non, non, non! s'écria-t-elle en tendant les bras vers les étoiles, je demande justice devant le ciel sourd et muet! Je demande justice de cet homme, qui fut mon bourreau sans pouvoir m'abaisser!

Elle se laissa retomber épuisée. Je serrai son châle autour d'elle. Le pas égal des chevaux retentissait sur la route déserte, le cocher italien ne s'occupait pas de nous. Suzanne reprit faiblement:

--Tantôt, dans le village que nous avons traversé, il y avait une jeune mère qui allaitait son enfant. Le père, tout à côté, clouait des douves à son tonneau, deux autres petits jouaient à terre; l'as-tu vu?

J'avais remarqué ce joli tableau, et mon coeur s'était serré pour elle à la vue de ce bonheur qu'elle devait ignorer.

--Voilà la famille, dit-elle; le père regardait les enfants avec bonté; la mère avait l'air heureux; quand les yeux des époux se sont rencontrés, j'ai vu qu'ils s'aimaient... Oui, c'est ainsi qu'on s'aime, je le comprends, c'est ainsi que tu aimais ma mère! vos deux existences n'en faisaient plus qu'une, et chacun de vous n'eût pas voulu du paradis s'il avait dû quitter l'autre pendant une heure pour y entrer! Et moi! moi... qui ne serai jamais aimée, moi qui ne serai jamais mère!

Elle appuya sa tête sur mon épaule et pleura longuement.

Jusqu'alors j'avais espéré que sa jeunesse la défendrait de ces tristes réflexions, je m'étais dit que peu à peu la vie, lui apportant la sagesse, adoucirait les regrets,--j'avais compté sans l'éducation virile et sérieuse que je lui avais donnée. Dès l'enfance, je l'avais habituée à considérer le fond de chaque chose, à se rendre compte de ses droits et de ses devoirs: ici comme ailleurs, mon ouvrage tournait contre moi, et ce que j'avais fait pour la rendre heureuse la condamnait à l'éternelle douleur!

--A ce monde de convention, pensais-je, il ne faut que des poupées de salon. J'aurais dû l'élever au Sacré-Coeur, comme le désirait ma belle-mère. Elle se serait parfaitement arrangée de M. de Lincy; ils auraient fait un ménage modèle!

Suzanne était ma fille, ma vraie fille vaillante et résignée. Elle s'essuya les yeux. Nous entrâmes dans la ville, elle reprit sa place dans le fond de l'équipage, puis elle prit ma main qu'elle garda dans la sienne.

--Malgré tout, père, dit elle, ne va pas croire que je te rende responsable des erreurs de M. de Lincy; je l'ai accepté de mon plein gré, donc c'est moi seule qui l'ai voulu ce mariage. Je suis trop heureuse d'avoir pu te donner quelques semaines de tranquillité, et pour ma consolation, cher père, je veux croire et je crois que c'est ce repos moral qui t'a sauvé la vie.

Je ne pouvais pas lui ravir cette dernière illusion. Je la lui laissai donc, et à partir de ce jour elle trouva une grande douceur à m'entretenir de mon rétablissement, à me demander quand et comment je m'étais senti mieux, et à faire coïncider ce mieux avec l'époque de son mariage. Il ne fut plus question entre nous de la condition bizarre où elle se trouvait vis-à-vis du monde. Nous vivions seuls, très-retirés, servis par nos fidèles domestiques. Elle était gaie, elle se disait heureuse. Seul je savais quel ver rongeur se cachait dans ce beau fruit, mais je gardais ma douleur pour moi. Quand j'écrivais à ma belle-mère par l'entremise de Lisbeth, qui mettait à la poste toutes mes lettres, je ne lui parlais que de la santé meilleure de Suzanne, et j'appris qu'elle aussi se réjouissait de ma résolution désespérée.

Une de ses lettres me donna des détails nouveaux, bien que prévus, sur mon gendre.

«Imaginez-vous, m'écrivait-elle, que le coquin se prélasse et vit à peu près maritalement avec qui? Je vous le donné en mille!... Avec mademoiselle de Haags. Celle-ci, après différentes fugues à l'étranger, notamment à Vienne, a trouvé un prince à plumer. Elle s'en est acquittée en conscience, et maintenant elle mange ce plumage avec votre gendre. Elle va débuter ces jours-ci sur une de nos scènes lyriques: il faut voir le mal que Lincy se donne pour lui faire un succès. C'est positivement monstrueux! Qui eût pu croire cela d'elle! Vous souvenez-vous, mon ami, que dans un moment où j'avais la berlue, j'avais pensé à vous la donner pour femme? Ce dernier coup me prouve que vous ne fûtes point, en mariant Suzanne à ce monsieur, aussi coupable que je l'avais présumé. Mais cette demoiselle de Haags! Cela me passe! Elle avait reçu une si bonne éducation et de si excellents principes!»

Je ne partageais pas l'étonnement de ma belle-mère. Ces belles éducations et ces excellents principes ne peuvent donner, suivant les natures, que d'admirables résultats, ou de très-mauvais. Et certainement mademoiselle de Haags n'était point prédestinée à donner les premiers.

Comme me l'avait prédit le docteur, j'eus pendant les chaleurs de juin une abominable attaque de rhumatisme, et je souffris autant que le cher homme pouvait le désirer pour faire un excellent dérivatif. Cette maladie me fut douce cependant, car Suzanne était ma garde-malade, et je croyais remonter au bon temps passé, quand j'avais cru mourir une première fois. Elle y songeait aussi, et bien souvent elle vint s'asseoir auprès de moi, et posant sa main souple et caressante sur mon front fiévreux, elle me dit de sa voix d'enfant:

--Père, c'est tout comme autrefois,--je suis bien heureuse!

Mais elle avait beau me le répéter, je savais bien qu'elle mentait encore, et souvent, dans mes nuits d'insomnie, je me dis que sa mère ne serait pas contente de moi, qui n'avais pas su tenir ma promesse, et rendre Suzanne heureuse!



XXXIV

Deux années s'écoulèrent pendant lesquelles un calme profond s'étendit sur nous; j'avais vieilli rapidement pendant les six premiers mois, puis ma santé s'équilibra peu à peu, j'eus aux changements de saison de bonnes attaques de rhumatisme, je devins un hygromètre de premier ordre, prédisant de par mon genou gauche les moindres symptômes d'humidité dans l'atmosphère, et à cela près je restai un monsieur décidé à vivre très-longtemps et le mieux possible.

Suzanne m'éblouissait, malgré les retours fréquents que je lui voyais faire sur elle-même, dans la torpeur muette des longues après-midi d'été. Elle avait repris son développement si malheureusement interrompu par son mariage. Je voyais ce corps jeune et frêle passer doucement, sans secousses, à la maturité éclatante de vingt ans: le visage s'était arrêté à des contours précis taillés dans un marbre vivant et transparent, les lignes de toute sa personne s'étaient remplies, des courbes harmonieuses remplaçaient les formes un peu grêles de l'adolescence. Quand je la voyais venir à moi avec son sourire adorable, ses yeux désormais pensifs, même au milieu de leur joie naïve, ses mains blanches et fines nouées sous une gerbe de fleurs:

--Qu'adviendra-t-il, me disais-je, de cette beauté rayonnante, de cette fleur-de jeunesse? Va-t-elle se dessécher lentement comme les arbres qui ne donnent point de fruit? Faut-il que cette admirable créature, si bien faite pour inspirer l'amour, ne doive ni le permettre ni le ressentir?

Et un vague chagrin de grand-père me saisissait le coeur. Il me semblait qu'auprès du berceau des enfants de Suzanne j'eusse retrouvé les douceurs oubliées de ma jeunesse évanouie.

C'était à M. de Lincy que je m'en prenais dans ces heures de tristesse: à force de le mépriser, je venais parfois à bout de le plaindre. Pauvre homme en effet que celui qui n'avait pas su respecter en Suzanne l'épouse accomplie, adorable, qui fût éclose sous ses yeux, s'il l'eût voulu! J'aurais désiré parfois qu'il la vît telle qu'elle était devenue, afin de l'écraser de ses perfections, et de le chasser ensuite honteusement du paradis qu'il s'était fermé lui-même.

Cependant, je ne pouvais lui en vouloir beaucoup, car il nous laissait bien tranquilles; ma belle-mère me parlait rarement de lui, et jamais pour lui donner des louanges, il est superflu de le dire. Mon notaire m'écrirait qu'il touchait régulièrement les vingt-cinq mille francs de rente de Suzanne. Quant à celle-ci, il ne s'en préoccupait plus et semblait avoir oublié son existence. Par quel prodige avait-il trouvé un radeau pour surnager dans son océan de dettes? Je ne l'ai jamais su, et, du reste, je n'ai jamais cherché à le savoir.

Nous étions depuis deux ans à Florence; il y faisait bien un peu chaud l'été, mais notre villa, moitié ville et moitié campagne, avait de grandes salles fraîches, presque humides, et dans le parc une grotte,--tout à fait humide, celle-là,--où nous bravions les rayons du soleil. Suzanne me paraissait supporter le printemps moins bien que de coutume, et je lui avais déjà proposé deux ou trois fois de voyager pour changer d'air; mais je n'avais jamais obtenu que des réponses vagues.

Un soir qu'elle me paraissait plus alanguie, je lui demandai sérieusement ce qu'elle éprouvait:

--Tu sais bien, lui dis-je, que je n'ai d'autres désirs que les tiens; je vois que Florence t'ennuie, que veux-tu? Quel pays te tente? Fût-ce le Niagara, nous irons, malgré mon horreur pour les voyages sur mer, ajoutai-je en riant, afin de tempérer ce que mon adjuration pouvait avoir de trop grave.

--Le Niagara, murmura-t-elle en souriant. Pourquoi pas? Mais c'est bien loin!

--Nous avons la Grèce, l'Asie Mineure... veux-tu aller au Caire? Mais il va faire bien chaud... Veux-tu que nous allions à l'île de Wight? Précisément le docteur, dans sa dernière lettre, te conseillait l'air de la mer... Veux-tu Jersey, Guernesey?

--Les îles anglaises... répondit Suzanne de la voix lente et endormie de ses jours de découragement; non... pas les iles anglaises... mais un pays où les prairies sont entourées de grands arbres, où les chemins ont l'air de vous connaître, où l'on ne voit plus ces éternels cyprès, ces éternels peupliers qui me rendent malade... un pays où l'on parle la chère langue maternelle... Oh! père, la France! la patrie!...

Elle me tendait ses mains suppliantes, et ses yeux débordèrent de larmes longtemps retenues.

Très-troublé, je m'approchai d'elle. Je caressai ses cheveux, je baisai son front brûlant... elle avait la fièvre...

--Père, dit-elle tout bas, voilà six mois que je le cache, mais je meurs du mal du pays, il faut que je retourne en France! Je n'ai pas voulu te le dire, je savais à quelles craintes j'allais t'exposer, mais je ne puis plus supporter ce désir qui me tue... Cette langue italienne me fait horreur. C'est mon pays que je veux, et si je dois mourir de chagrin où de nostalgie, j'aime mieux mourir sur la terre de France!

Elle parlait vite maintenant, et ses larmes coulaient vite aussi; ce pauvre coeur toujours déchiré, toujours saignant, toujours comprimé, s'épanchait enfin, avec la douceur douloureuse de la liberté longtemps désirée. Elle parla longtemps, et à la fin de chaque phrase revenait le nom de la patrie aimée, qui l'appelait si haut!

Je lui fis toutes les représentations possibles; j'eus recours à tous les raisonnements, mais en vain. Elle acquiesçait à tout, approuvait tout, et répétait pour conclusion: Je veux revoir la France!

--Veux-tu, lui dis-je un jour, à bout de force, veux-tu que nous allions dans le Midi, quelque part près de la frontière d'Espagne, afin de nous enfuir à la moindre alerte?

Elle secoua la tête.

--C'est une autre Italie, dit-elle, pas de verdure fraîche, ni de petits ruisseaux, d'eau vive... on n'y parle pas français avec le cher accent traînant de nos provinces...

Nous ne pouvions pourtant pas nous en aller de ville en ville, au risque d'être reconnus par quelqu'une de mes nombreuses relations. Ce n'était pas pour Suzanne que je craignais; elle avait tant changé que des indifférents l'auraient vue passer sans songer à madame de Lincy; mais moi, j'étais parfaitement reconnaissable! J'hésitai longtemps; enfin je me rappelai qu'un jour Maurice Vernex m'avait parlé d'un village en pays perdu, sur la côte normande, où il avait passé, disait-il, les quinze journées les plus délicieuses de sa vie. Je me procurai une carte, des guides... peine perdue, le nom de cet endroit béni ne s'y trouvait pas.

Nulle recommandation ne valait celle-là, pour nous. Je me fis envoyer plusieurs cartes du dépôt de la guerre, et je me mis à suivre avec une épingle les sinuosités de la côte en déchiffrant à grand'peine les noms pressés les uns sur les autres. Après une heure de patientes recherches, mon épingle s'arrêta sur un petit point noir, un hameau, dix maisons tout au plus... J'avais trouvé notre refuge; mais je me gardai bien de faire part de ma découverte à ma fille. Dans son impatience, elle eût voulu partir le soir même, et c'était l'époque où les Parisiens frileux s'en viennent chercher le soleil en Italie, pendant que le mois de mai les boude à Paris. Je me dis que je retarderais le plus possible ce voyage, m'estimant heureux de la certitude de garder Suzanne aussi longtemps que je serais de l'autre côté de la frontière.

Nous étions devenus très-braves, et nous sortions désormais en plein jour; deux ans de sécurité nous avaient rendus téméraires. Tout le monde nous connaissait sous le nom du «vieux monsieur anglais avec sa jeune femme», et même les marchandes de fruits du marché aux herbes nous saluaient d'un sourire amical lorsqu'elles nous voyaient passer. Un jour, tard dans l'après-midi, nous revenions de faire quelques emplettes au centre de la ville, notre calèche se trouva arrêtée par un embarras de charrettes. Une autre calèche, qui venait par une rue latérale, se trouva près de nous; une femme dont le visage était caché par son ombrelle causait haut, sans se gêner et en français, avec un homme qui ne nous présentait que la raie du derrière de sa tête.

Au moment où le groupe confus dont nous faisions partie commençait à s'ébranler, la dame en question releva son ombrelle, jeta un regard autour d'elle, me regarda avec stupéfaction, et s'écria à pleine voix:

--Dites donc, Paul, votre beau-père!

Avec l'imprudence inévitable en pareil cas, Suzanne et moi, au lieu de nous détourner, nous regardâmes le monsieur interpellé qui se retourna vivement de notre côté, et nous fit voir la figure fatiguée, mais irréprochable, de M. de Lincy.

Il fit un mouvement si brusque, son visage exprima une joie si féroce, que je m'élançai involontairement en avant pour protéger Suzanne de mon corps. Heureusement notre cocher, voyant enfin la route libre et voulant regagner le temps perdu, fouetta vivement ses bêtes qui partirent, moitié trot, moitié galop. Les sons aigus de la voix de la femme à l'ombrelle m'arrivèrent de loin, et je crus discerner quelque chose comme une altercation. Mais je n'avais pas un instant à perdre. Je fis faire plusieurs détours au cocher, et nous arrivâmes chez nous.

--Reste là, dis-je à Suzanne en l'enfermant dans sa chambre à coucher. Je pris tout mon argent, mon nécessaire de voyage, celui de Suzanne, qui renfermait ses bijoux et nos papiers; je dis à Pierre de nous suivre immédiatement à la gare, ainsi que Félicie, en abandonnant tous nos effets, et je remontai dans la calèche avec ma fille. Nos deux serviteurs s'arrangèrent de leur mieux auprès du cocher, et nous quittâmes ainsi la villa hospitalière qui nous avait abrités deux ans.

J'avais fait prendre un détour qui me permettait de voir la villa en repassant sur une route en contre-bas... et j'eus la satisfaction d'apercevoir une autre calèche contenant mon gendre et deux personnages que je ne pus définir, gens de la police ou employés du consulat, qui s'arrêtait devant la porte de notre demeure. Ils sonnèrent à tour de bras, et longtemps sans doute, car les aboiements d'un chien me poursuivirent longtemps. Nous gagnâmes la gare, et nous prîmes le premier train de banlieue. La direction nous importait peu, l'essentiel était de quitter cette ville devenue dangereuse pour nous.

Suzanne très-effrayée, très-pâle, me serrait fortement le bras, Félicie, qui avait gagné quelques habitudes italiennes, faisait de temps en temps un grand signe de croix... Quand nous fûmes en wagon, Suzanne me dit:

--Où allons-nous, père?

Son visage exprimait une inquiétude si poignante que je ne pus y tenir plus longtemps.

--En France! répondis-je.

Un cri de triomphe partit des trois poitrines haletantes qui attendaient ma réponse, et les trois paires d'yeux me remercièrent par des larmes de joie.

Le lendemain nous étions à Nice, où je ne fis que passer. Nous ne fûmes point inquiétés à la frontière. Mon gendre, bien sûr, ne nous cherchait point de ce côté.

Arrivé près de Paris je déposai Suzanne avec nos domestiques dans un hôtel de la banlieue, et j'allai voir notre docteur nuitamment comme un voleur. Il approuva mon projet, loua fort mon énergique résolution et m'assura que, dès lors, nous pouvions rester en France sans être inquiétés.

--Comment voulez-vous, dit-il, qu'on vous cherche là où vous allez. Je ne crois pas que personne connaisse le nom de ce trou-là. Seulement ce ne sera pas très-habitable l'hiver!

--L'hiver est loin! dis-je gaiement, nous retournerons en Italie, ou en Espagne, ou à Malte. Le monde est grand, et Suzanne n'aura pas toute sa vie le mal du pays.

--Je doute même fort, reprit le docteur, qu'elle l'ait une seconde fois! On n'a guère cette maladie-là qu'une fois, et dans l'extrême jeunesse. Plus tard, on se bronze!

Notre ami étouffa un soupir; peut-être se croyait-il trop bronzé; mais il se trompait en ce cas, car son vieux coeur était aussi jeune que le nôtre.

J'aurais voulu voir aussi le notaire, mais je considérai l'entreprise comme trop périlleuse, et j'y renonçai. D'ailleurs, je craignais vaguement qu'il ne fût arrivé quelque malheur à Suzanne. Je me hâtai de retourner à l'endroit où je l'avais laissée. Tout était pour le mieux; elle dormait encore, car j'avais passé une partie de la nuit à causer avec le docteur, et j'étais revenu par le premier train.

Nous partîmes ensemble tous quatre sans passer par Paris, et douze heures après nous débarquions dans une petite ville de Normandie, si tranquille que l'herbe y pousse entre les marches des escaliers, sur les perrons des hôtels et jusque dans le marché aux chevaux.

Après une nuit passée à nous reposer de ce voyage précipité, nous montâmes dans une lourde voiture jaune qui rappela à Suzanne l'ancien omnibus du chemin de fer dans lequel nous avions promené Lisbeth. Vers le soir, la patache en question nous déposait sur la place d'un village où il y avait bien cinq maisons groupées autour d'une vieille église surmontée d'un clocher à bâtière, c'est-à-dire un toit de schiste à deux versants très-inclinés, assez semblable, en effet, à un bât de cheval ou de mulet.

Quelques femmes étaient venues pour réclamer leurs commissions au conducteur, sorte de messager rural; on tira de la patache une quantité de choses étranges, des petits barils pleins d'huile, de vinaigre, de liquides variés, des sacs d'avoine ou de farine, des morceaux de viande fraîche enveloppés de feuilles de chou, des paniers vides, enfin un nombre prodigieux de colis hétéroclites, bien que je cherchasse vainement à découvrir l'endroit où ils avaient été précédemment cachés aux regards.

Quand tous les petits barils et les quartiers de viande eurent trouvé leurs destinataires, non sans quelques litiges, une femme avenante, proprement vêtue, s'approcha de nous, prenant en pitié notre air emprunté. De fait, nous devions être passablement gauches, car nos yeux suivaient avec une sorte de regret la voiture jaune, qui s'en allait plus loin peupler le pays de petits barils et de sacs de toile mystérieux.

--Qu'y a-t-il pour le service de ces messieurs et de ces dames? nous dit l'hôtesse en français très-acceptable, malgré l'accent du pays. Une jolie chambre peut-être et un souper?

--Quatre jolies chambres et quatre soupers, répondis-je, retombant dans la réalité.

Les chambres étaient propres et fraîches malgré leurs affreuses lithographies de la Restauration encadrées dans des cadres de bois noir; en attendant le repas, je me mis au courant des aventures de Télémaque et de celles non moins véridiques de la belle Zélie, représentée avec un corsage bleu et un jupon ronge, dans l'acte de reprocher à un perfide l'abandon le plus immérité.

Le souper fut servi, et nous mangeâmes tous à la même table. La frugalité, mais non la parcimonie, présidait à ce repas, arrosé de cidre encore potable. Pierre fit la grimace; je l'avais accoutumé à boire de bon vin,--mais, en nous voyant boire courageusement, il prit le parti d'en faire autant, et je n'ai pas ouï dire qu'il s'en soit trouvé plus mal.

--Ces messieurs et ces dames sont venus pour voir l'endroit? nous demanda l'hôtesse en desservant la table.

--Oui, et pour respirer l'air. La mer est-elle loin?

--A un petit quart de lieue; c'est à Faucois que vous la trouverez.

--Y a-t-il une auberge à Faucois?

--Ah! seigneur Dieu, non, bien sûr!

Je n'y étais plus du tout, et je commençais à accuser Maurice Vernex d'avoir fait comme tous les voyageurs anciens et modernes, lorsque l'hôtesse ajouta:

--Mais il y a une maison à louer, une belle maison de six appartements, avec jardin, une écurie et une étable... Ça sera peut-être un peu humide, parce que voilà deux ans qu'on ne l'a louée... Mais si ces messieurs veulent voir...

Je tenais mon rêve! Le lendemain dès l'aube j'étais dans la belle maison de six appartements, ce qui voulait dire en langue vulgaire six pièces, et, le mètre à la main, je toisais et retoisais la place du lit, des chaises, des armoires... Une heure après, Pierre était en route pour la ville déserte avec le chariot de l'hôtesse, et le soir même, pendant qu'un bon feu de bois de charme brûlait dans les cheminées pour les assainir, nous couchions dans nos meubles.