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Suzanne Normis: Roman d'un père

Chapter 41: XXXV
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About This Book

A father recounts his family's intimate domestic life, beginning with the mother's fatal illness contracted while caring for their youngest child and the anguish that follows. He evokes bedside scenes, the child's simple consolations, and the mother's devoted sacrifice, then describes the aftermath of her death and his new responsibilities. The narrative follows the daughter's growth and the father's patient, sometimes stern, instruction in reading and manners, while reflecting on parental love, sacrifice, grief, and the everyday routines that shape family bonds.



XXXV

Je fus réveillé par les cris joyeux de Suzanne, et je me trouvai bientôt auprès d'elle.

--La mer, disait-elle, vois donc, père, la voilà en face de nous sous la fenêtre! On dirait qu'il n'y a qu'à ouvrir la porte pour y tremper ses pieds!

En effet, la veille, tout occupés des arrangements intérieurs, nous n'avions pas songé à regarder par les fenêtres.

Un panorama splendide se déroulait devant nous. En face, la mer, d'un bleu foncé intense, qui faisait mal aux yeux, au-dessus, le ciel d'un bleu plus pâle, doux et tendre; à droite et à gauche, deux bras de rochers roux qui enserraient une baie merveilleuse, si parfaite qu'elle avait l'air d'un décor d'opéra; des falaises tantôt rocheuses, tantôt couvertes d'herbe drue et de hautes fougères; quelques arbres pittoresques auprès de nous; à nos pieds, un ruisseau d'eau vive qui traversait Je jardin avec un bruit de cascatelle, et sous la fenêtre, de grandes plates-bandes de juliennes blanches qui embaumaient l'air. Un bruissement d'abeilles affairées remplissait l'atmosphère fraîche et tiède à la fois, où le vent avait la douceur du velours et la force vivifiante du bain salé.

--C'est prodigieux! murmurai-je. Maurice Vernex ne m'avait pas trompé.

--C'est lui qui t'avait enseigné ce nid? dit vivement Suzanne en se tournant vers moi.

--Oui, il y a longtemps; je l'avais oublié, et puis, quand tu as parlé de revenir en France, je me suis rappelé le nom de ce pays étrange et sauvage.

Suzanne ne répondit rien; mais une expression de joie et de gratitude passa sur son visage expressif.

--C'est un bon garçon, dit-elle, il ne nous est jamais venu de lui que du bien. Te rappelles-tu ce triste hiver à Paris, comme il venait souvent te désennuyer?... Nous avons passé alors de bonnes soirées.

Elle devint pensive, et moi, craignant de la voir revenir aux pénibles souvenirs de ce passé douloureux, je détournai la conversation.

--C'est un pays superbe que celui-ci, dis-je, mais que mange-t-on dans ce paysage de féerie? Il n'y a pas de boutiques, il n'y a pas même de marchands...

--Il y a toujours des poulets et du beurre, répondit Félicie qui accourait un volatile dans chaque main; si vous voulez vous plaindre de la nourriture, monsieur, vous allez nous rendre bien malheureux!

C'était sa manière à elle de rassurer les gens inquiets. Je la laissai dire. Du reste, grâce à son activité et à sa prévoyance, nous eûmes toujours un ordinaire confortable.

Le ciel et l'Océan aux teintes changeantes, les falaises qui prenaient un air riant ou sévère suivant les heures du jour, les sentiers étroits tapissés de fleurs sauvages, où la mer apparaissait soudain par un trou dans la haie, les pentes gazonnées et les bois pleins d'ombre, faisaient de cette vie un enchantement perpétuel. Jamais je n'avais rêvé tant d'eaux courantes, de vallées, de pelouses, de points de vue divers et charmants; le besoin de poésie que tout homme apporte en lui et qui dort pendant les années de lutte, cet élan vers tout ce qui est beau, se traduisait en moi par un enivrement complet. D'autres se mettent à collectionner des bibelots, quelques-uns achètent des tableaux, le plus grand nombre s'en va à la campagne; mais je ne crois pas que nul ait jamais plus ou mieux joui de la poésie des choses que moi, à ce moment de la vieillesse commençante.

Je ne sais si Suzanne partageait mes impressions parce qu'elle était ma fille, ou bien si son tempérament et ses études l'avaient prédisposée aux mêmes rêveries, mais elle absorbait la vie par tous les pores et tombait dans des extases délicieuses devant les merveilles que la nature jetait à pleines mains autour de nous.

Pour la première fois nous étions dans un véritable désert. Jusque-là, la solitude n'avait été que fictive; à la campagne, chez nous, les paysans du village, les journaliers, le personnel de la maison formaient une sorte de société qui nous entourait sans nous toucher. A Florence, nous ne parlions à personne, mais nous voyions des hommes; le mouvement d'une grande ville nous empêchait de sentir notre isolement. Ici, le plus féroce misanthrope eût trouvé la satisfaction de ses goûts. Les quelques paysans de notre hameau étaient toujours au travail dans les champs; à peine à midi ou le soir les voyait-on passer. On échangeait un salut, parfois une parole, car ces gens étaient très-sociables. Leur aisance relative leur donnait le sentiment de l'égalité vis-à-vis de nous. Les paysannes ne causaient guère qu'avec Félicie; parfois Suzanne entrait dans une maison, caressait un enfant et sortait aussitôt. Là se bornaient nos relations extérieures.

Notre maison, ancien corps de garde de douaniers, était en pierres de la falaise, schiste et granit; des rosiers blancs la tapissaient extérieurement; Suzanne y avait tendu à l'intérieur quelques centaines de mètres de perse, et avec les meubles primitifs que nous avions achetés à la hâte, nous nous étions installé un refuge très passable. Il n'y manquait qu'un piano, et je n'osais en faire venir un de la ville, de crainte d'attirer l'attention des villages environnants. Suzanne s'était rendue à cette raison; nous nous promettions d'en avoir un «l'année prochaine», quand on se serait assez habitué à nous pour ne plus remarquer nos fantaisies. Elle se contentait de chanter sans accompagnement, le plus souvent au grand air, et ces exercices répétés, loin de lui gâter la voix, avaient donné à son timbre déjà riche et velouté une puissance extraordinaire.

J'avais fait venir des livres, des couleurs, du papier; nous faisions, ma fille et moi, de détestables aquarelles d'après nature; et si quelque chose pouvait consoler Suzanne des siennes, c'était la contemplation des miennes.

--C'est un rocher, ça? me dit-elle un jour, après avoir admiré longuement une de mes esquisses.

--Où donc?

--Là, dans le coin.

--Oh! fis-je indigné, comment peux-tu prendre cela pour un rocher?

--Un tronc d'arbre, alors?

--Du tout! c'est une vache rousse. Suzanne se laissa tomber sur le gazon en proie au fou rire le plus contagieux. Quand elle eut repris un peu de calme:

--Sais-tu, père, me dit-elle, que, pour ce que nous faisons, nous serions peut-être plus sages de nous abstenir? La muse de la peinture ne nous a point regardés d'un oeil favorable.

--J'en conviens, répondis-je, mais que veux-tu que nous fassions? Il faut bien passer le temps à quelque chose.

Elle devint si grave que je me repentis d'avoir parlé. Je n'étais jamais sûr de ne pas atteindre sans le savoir quelqu'une des fibres blessées de son âme.

--A Paris, murmura-t-elle, nos journées étaient toujours trop courtes!

Elle poussa un soupir, et je lui fis écho. C'est que Paris est un foyer de lumière électrique; on a beau faire, on se consume soi-même dans cet embrasement, où chacun apporte et reçoit sa part de lumière.

--Paris, reprit-elle, mon beau Paris! Nous en sommes bannis à jamais... Je hais cet homme, dit-elle avec énergie, en tournant vers moi son visage presque dur: je le hais, il m'a tout ôté! tout, depuis la maternité jusqu'aux joies de l'intelligence!

Je m'étais dit souvent qu'à l'âge de Suzanne on ne peut vivre loin du monde où l'on a été élevé, qu'il faut un aliment à l'esprit naturellement chercheur, qu'un jour ou l'autre elle regretterait son ancienne existence, celle d'avant son mariage, qu'alors je ne lui suffirais plus... Il s'agissait de reculer ce jour autant que possible, mais quand il viendrait?...

Il était venu.

Elle me regardait toujours et semblait attendre mes paroles. Je feignis de ne pas le voir, et je jouai avec mon pinceau. Nous étions dehors, à l'ombre, sur le versant est de la falaise, à l'abri d'un grand rocher. La ville la plus proche s'étendait dans le lointain comme une buée blanchâtre, et, sur la route qui serpentait le long de la côte, la patache jaune apparaissait comme une lourde bête à la démarche irrégulière. Suzanne vit la voiture, et ses pensées prirent un chemin de traverse.

--Ils viennent des villes, ceux-là, dit-elle en indiquant le véhicule qui festonnait le long de la montée, ils savent ce qui se fait ailleurs, ils ont vu des pièces de théâtre, ils ont été au concert, ils ont entendu de la musique. Oh! la musique, si douce à l'oreille, si douce au coeur!

Elle tomba dans une de ces rêveries qui m'avaient tant inquiété à Florence; la nostalgie qui la dévorait n'était pas seulement le mal de la France, c'était le mal de Paris.

Suzanne revint peu à peu à sa première pensée, et se tourna vers moi avec une expression d'amertume résignée qui me toucha profondément.

--Je ne serai rien, dit-elle, ni épouse, ni mère, ni femme du monde, ni femme utile; je serai ta fille, rien de plus, et c'est une douce tâche que d'embellir les vieux jours d'un père tel que toi!

Je la serrai sur mon coeur. Elle me rendit mes caresses, puis reprit:

--Tu dois avoir un souci, père, et je sens que depuis longtemps j'aurais pu, j'aurais du te l'ôter. Je n'attendrai pas plus longtemps. Tu as pensé souvent, n'est-ce pas, à ce qui arriverait si je rencontrais un jour, n'importe quand, l'homme que j'aurais pu épouser, et que j'aurais aimé?

Suzanne touchait, là une des cordes les plus sensibles de mon coeur; oui, j'avais pensé à ce jour, et j'avais reculé devant cette pensée, car je me sentais impuissant devant ce malheur-là!

--Eh bien, père, rassure-toi, continua-t-elle avec une sorte d'exaltation; moi aussi, j'ai pensé à cela; j'ai réfléchi longtemps, et j'ai gardé le silence parce que je ne savais pas si je serais assez forte pour tenir une parole donnée. Aujourd'hui, j'ai vingt ans, je vois clair devant moi. La virile éducation que tu m'as donnée a porté ses fruits; sois sans inquiétude, le nom de ma mère n'aura point de reproches, et tu pourras t'appuyer sur mon bras sans honte. Si je rencontre cet homme, je ne puis jurer de ne pas l'aimer, mais je te jure que je ne faillirai pas!

Elle portait sur son front l'expression de jeunes martyres confessant leur foi. Je baisai longtemps ses cheveux d'or. Ces paroles répondaient trop bien aux questions douloureuses de mes nuits d'angoisse pour que j'eusse besoin de lui demander des explications, mais ce fut elle qui m'en donna.

--J'ai réfléchi, vois-tu, dit-elle en s'asseyant auprès de moi. Je me suis demandé si je n'avais pas le droit de choisir un coeur entre tous pour m'y appuyer, pour faire entre lui et toi le chemin de la vie: le destin me paraissait si inique, si cruel envers moi qui n'avais rien fait de mal! J'ai pensé, le cas échéant, que je pouvais, sans me manquer à moi-même, m'accorder la douceur d'être aimée en dehors des lois de notre monde. Puis j'ai pensé à tant d'autres, aussi déshéritées que moi dans le mariage et qui n'ont pour les consoler ni les douceurs de la fortune, ni l'affection entière, aveugle d'un père tel que toi... Je me suis rappelé d'humbles ouvrières que leur mari battait, qui n'avaient pas d'enfants, à qui le pain manquait souvent, et qui pourtant portaient haut l'honneur du nom conjugal, et plus haut encore l'honneur du nom que leur avait laissé leur père; à côté de ces existences de martyres, j'ai vu que la mienne était un paradis, et j'ai eu honte de ma première pensée. Sois donc sans inquiétude, père, ta fille ne te fera jamais rougir: ces beaux cheveux blancs ne connaîtront point la honte.

Elle me couvrit de caresses, et moi, faible, ému, les yeux pleins de larmes, larmes d'orgueil paternel plus que de tristesse peut-être, je me laissai faire comme un enfant, et je la bénis dans mon coeur.

Nous étions muets depuis un moment, et nous laissions errer nos yeux sur le paysage; la patache, qui avait achevé de gravir la montée, s'éloignait rapidement dans la direction des terres, et bientôt un bouquet d'arbres la cacha à nos yeux. Le soleil descendait, et l'Océan commençait à prendre ces teintes mystérieuses où sous le gris, le bleu et le vert, on sent un peu de rose, le flamboiement du soleil couchant à travers les vagues. Tout à coup une voix de baryton sonore, splendide, éclata derrière un pli de terrain, et un personnage invisible lança à plein gosier:

Chant de nos montagnes

Qui fais tressaillir...

Nous nous étions levés brusquement pour moi, ce baryton était l'ennemi, car on ne chante pas avec cette perfection sans l'avoir appris, et tout homme du monde, à quelque monde qu'il appartînt, était un danger vivant. Suzanne, au contraire, le cou tendu, la tête inclinée, prêtait l'oreille de toute son âme. La voix se rapprocha rapidement; avant que j'eusse eu le temps de battre en retraite, un grand beau garçon, superbement découplé, arriva sur nous à longues enjambées sans perdre une note de l'air du Chalet. Il regardait si bien le ciel et la mer qu'il ne nous avait pas vus; j'espérais qu'il continuerait à admirer le large, mais, juste en face de nous, sur le milieu du sentier étroit, il s'arrêta interdit, la dernière note de sa roulade interrompue résonna dans la vallée où l'écho la répéta deux fois, et le grand garçon, ôtant son chapeau, s'écria avec un étonnement indescriptible:

--Monsieur Normis! mademoiselle Suzanne! vous n'êtes donc pas morts?

C'était Maurice Vernex.

Je ne saurais rendre le soulagement que j'éprouvai à reconnaître le brave garçon dans ce visiteur malencontreux; le bien-être fut si grand que je serrai à deux reprises sa main tendue vers moi.

Suzanne toute, rose de surprise et d'émotion, regardait sans pouvoir en détacher ses yeux le jeune homme dont la présence venait de nous rejeter soudain en pleine civilisation. Après les premiers mots:

--C'est que je suis fatigué, moi, dit Maurice. Permettez-moi de m'asseoir, je viens de faire deux lieues à pied; ces conducteurs de diligence ont une manière délicieuse de vous apitoyer sur le sort de leurs pauvres chevaux. Pour leur alléger la charge, on se laisse bêtement induire à marcher derrière la voiture pendant les trois quarts de la route; ils empochent votre argent, et le tour est joué.

Il se laissa tomber sur le gazon, nous nous assîmes aussi, et le silence se fit. Maurice n'avait plus rien à dire pour soutenir la conversation, et la situation était si embarrassante que je ne pus trouver immédiatement ce que je voulais exprimer....

--Vous devez fort vous étonner, dis-je enfin, de nous trouver ici. C'est un peu votre faute. Vous me fîtes, il y a deux ans, une description si enchanteresse de ce pays que l'idée nous vint de nous y fixer, et, comme vous le voyez, nous avons mis notre idée à exécution.

--Comment! vous demeurez par ici? C'est curieux, par exemple! Et vous avez trouvé à vous loger? Dans quel grenier à foin, sur quel perchoir fantastique avez-vous élu domicile?

--Dans un grenier fort convenable, dis-je, un ancien corps de garde de douaniers...

--Où donc? Je n'en connais-pas d'habitable sur la côte à dix kilomètres à la ronde.

--Mais tout près, à Faucois!

--A Faucois? Voilà qui est fort, mais vous m'avez pris ma maison!

--Votre maison, celle que vous avez habitée autrefois?

--Ma maison à moi, que j'ai habitée et qui m'appartient toujours, en vertu d'un bail dûment enregistré, et tenez, j'en ai la clef dans ma poche.

Il tira de sa poche une vieille clef tordue, usée, à peu près aussi efficace pour ouvrir une serrure que la première bûchette venue.

--Je ne comprends pas, dis-je bouleversé, comment cette maison...

--Oh! je comprends bien, moi, s'écria gaiement Vernex. Il y a de la Normandie là-dessous. Quand j.'ai signé le bail, il y a deux ans, j'avais l'intention de revenir le printemps suivant, et puis... je vous dirai une autre fois pourquoi je ne suis pas revenu, fit-il avec une nuance d'embarras; le fait est que je ne suis pas revenu, je n'ai cependant pas cessé de payer fidèlement mon loyer d'avance à la Saint-Michel. Mais en ne me voyant pas venir cette année plus que l'autre, les braves gens ont imaginé de tirer deux moutures du même sac, et ils vous ont loué ma maison. C'est d'une simplicité charmante.

--Je suis désolé, commençai-je; nous allons quitter...

--Du tout, du tout, interrompit Vernex; la terre est au premier occupant; je suis venu trop tard. Tant pis pour moi. Mais si vous m'avez pris ma maison, où vais-je loger, moi? Il faudra que j'implore une grange... Ah! fit-il joyeusement, on m'avait bien dit qu'il y avait des Parisiens dans le pays, mais du diable si je pensais à vous, et dans ma maison encore!

Il se mit à rire avec cette bonne grâce familière et communicative qui lui était propre.

--Vous logerez dans notre maison, lui dis-je, vous me permettrez de vous offrir l'hospitalité sous votre propre toit?

--J'accepte de grand coeur! répondit-il, je vous remercie.

Nous n'avions plus rien à nous dire, le silence reprit de plus en plus embarrassant. Suzanne se leva, nous dit qu'elle allait s'occuper du repas et prit le chemin de la maison. Quand elle eut disparu:

--Je n'ai pas besoin de vous dire, fis-je en regardant attentivement Maurice, que nous vivons dans la retraite la plus absolue; j'ai volé Suzanne à M. de Lincy, et si celui-ci apprenait où nous sommes, c'est lui qui me la volerait à son tour.

Vernex me regarda, me tendit la main, et je compris qu'il ne nous trahirait à aucun prix.

--Les raisons qui m'ont fait prendre cette résolution suprême, poursuivis-je, vous sont sans doute connues?--Il fit un signe de tête. En ce cas je n'ai pas besoin de m'étendre sur ce pénible sujet. Vous me blâmez peut-être?

--Lincy est une fameuse canaille, dit Vernex pour toute réponse. Vous ne pouvez pas vous imaginer le mal qu'il s'est donné tout récemment pour prouver que vous et madame de Lincy aviez péri dans une catastrophe de chemin de fer. Il voulait hériter de vous deux, tout vivants!

--Quand cela? fis-je dans la pensée que l'événement était peut-être antérieur à la rencontre de Florence.

--Il n'y a pas un mois, un accident de chemin de fer belge...

--Allons, il est complet, pensai-je. Il venait de nous rencontrer à Florence, dis-je simplement.

--Ah! très-bien! de mieux en mieux!

Le silence reprit.

--Sérieusement, monsieur, dit Vernex en se levant, si je suis importun, si vous désirez garder votre solitude inviolée, je m'en vais à l'instant. Ce n'est pas trois lieues de plus ou de moins qui peuvent effrayer un marcheur tel que moi...

--Restez, lui dis-je, poussé par l'instinct de la sociabilité et aussi par le plaisir de rencontrer un homme pour lequel j'avais de l'estime et de l'affection, restez et soyez notre hôte aussi longtemps que vous le pourrez, à condition qu'en quittant ce pays vous oublierez que vous nous avez rencontrés.

Il acquiesça du geste.

--Et nous allons parler de Paris!

Le soir venait, un doux crépuscule gris-rosé tombait sur la campagne, la lune se levait à l'est dans une brume transparente; nous revînmes au logis, causant intimement comme des gens qui ne se sont jamais quittés, effleurant les théories pour revenir aux actualités, et parfaitement heureux, je le crois, d'être ensemble.

La lampe était allumée dans la pièce du rez-de-chaussée qui nous servait de salle à manger, et Suzanne nous attendait, debout auprès de la table. La soupe fumait dans une grande soupière, l'argenterie brillait sur la nappe à côté des assiettes en terre commune, et le tout avait un air de bonhomie et de contentement rural indescriptible.

--Il y a du mieux depuis que je ne suis venu ici! dit Maurice en regardant autour de lui. Mon logis de garçon pour tenture n'avait guère que des toiles d'araignée.

Nous nous mîmes à table, plus heureux que nous ne l'avions été depuis que nous avions quitté la cousine Lisbeth. L'heure venue, je conduisis Maurice à la chambre que lui cédait notre vieux Pierre.

--Voilà tout ce que je puis vous offrir, dis-je à notre hôte.

--Je ne suis pas accoutumé à tant de luxe, répondit-il en riant.

Après l'avoir quitté, je retournai vers Suzanne, qui regardait la lune briller sur la mer, assise à sa fenêtre.

--Quel événement! lui dis-je quand je fus près d'elle.

--C'est incroyable! répondit-elle, et pourtant cela devait arriver. Je ne comprends pas comment nous n'y avions pas songé!

--Le mal n'est pas grand, repris-je; Vernex est un brave coeur, et, en somme, je suis bien aise qu'il soit venu.

--Moi aussi, murmura Suzanne.



XXXVI

Pendant les deux ou trois premiers jours, notre hôte fut d'une réserve presque exagérée. A peine assistait-il à nos repas, et alors la conversation roulait sur des sujets généraux, tels que le rendement des impôts, les lois de l'esthétique et la prépondérance des opinions religieuses en matière politique. De tels entretiens n'avaient assurément rien qui put paraître indiscret, et cependant le quatrième jour Maurice Vernex nous annonça son intention de retourner à Paris.

--Qui vous presse? lui dis-je.

--Des affaires laissées en souffrance... Ma présence est nécessaire pour les débrouiller.

--Mon ami, lui dis-je sérieusement, depuis votre arrivée vous n'avez pas reçu de lettres; vous n'aviez pas loué cette maison dans l'intention d'y passer trois jours tous les deux ans. Souffrez donc que je conclue à votre place. Vous craignez d'être importun, et vous vous en allez par discrétion. Eh bien, voici le fond de ma pensée: si nous acceptions ce sacrifice, nous en serions bien peu dignes; par conséquent, si vous partez, nous partons aussi, et nous irons chercher ailleurs un nid que nous n'ayons pas usurpé.

--C'est votre dernier mot? fit Maurice avec une sorte de joie.

--Assurément.

--Alors, restons tous! s'écria-t-il avec un contentement visible.

Il fit venir le jour même quelques colis restés à la ville voisine, et une bonhomie qui nous fit grand bien à tous présida désormais à nos relations. Maurice était bon tireur, il avait apporté d'excellentes armes. Nous prîmes un rocher pour cible, et la falaise retentit journellement de nos exploits. Suzanne, de sa fenêtre, jugeait les coups et agitait son mouchoir quand l'un de nous mettait dans le blanc, que nous avions fait avec du cirage.

Je devais à Maurice quelques explications; nos soirées d'autrefois avaient amené entre nous une entente bien plus intime que celle qui existe d'ordinaire entre gens du même monde, satisfaits de tuer le temps ensemble. Il était dès lors au courant des chagrins domestiques de Suzanne, et, depuis, les bruits de ville lui en avaient appris beaucoup plus long que je n'en savais moi-même. Un jour que nous revenions du tir par le plus long chemin, je lui racontai donc comment j'avais enlevé Suzanne; il m'interrompit:

--Ce lâche l'avait frappée? dit-il avec une expression de rage qui me saisit.

--Qui vous l'a dit?

--Ce n'est un secret pour personne; je suppose que les domestiques auront parlé.

--M'a-t-on blâmé? fis-je, curieux soudain de savoir comment nous avions été jugés.

--Il n'y a eu qu'une voix pour vous louer. Lincy était universellement connu pour ce qu'il est. Mais vous avez agi très-sagement en vivant à l'écart comme vous l'avez fait, car il a remué ciel et terre pour vous retrouver, et je suis persuadé qu'il n'y a pas renoncé.

--Qu'il y vienne! dis-je, comme je l'avais dit deux ans auparavant. S'il veut l'avoir, il faudra que je sois mort.

Vernex me serra la main avec une force extraordinaire, et la conversation tomba.

Depuis ce moment, un bien-être indicible s'étendit sur notre paisible demeure. Nos causeries, nos promenades, notre silence même avaient pris un charme tout particulier. Nul ne peut se représenter ce que la présence de notre hôte apportait d'éléments à notre intelligence, de satisfaction à notre curiosité. Pendant ces deux années, nous avions vécu comme des parias, heureux d'oublier et d'être oubliés; nous rentrions ainsi dans la société, dans la vie intellectuelle. Jamais notre solitude ne nous avait pesé, à Suzanne, je crois, pas plus qu'à moi; mais la tristesse était souvent assise à notre foyer désert. La venue de Maurice l'en avait bannie à jamais.

Quelle tristesse d'ailleurs eût résisté à ce franc sourire, à l'expression cordiale et spirituelle de cette physionomie, au regard sympathique et vif de ces yeux bruns? Maurice était l'être le plus actif, le plus communicatif que puisse produire notre société, en restant dans les limites du bon ton; il échappait à l'écueil ordinaire de ces tempéraments en dehors, la vulgarité; rien n'était plus correct que sa tenue et son langage, et nul ne mettait plus de bonhomie dans sa façon d'être avec tous, grands et petits.

Juillet tirait à sa fin; on avait déjà essayé les bains de mer, et je mûrissais le plan d'une cabine en planches à mi-chemin de la falaise, quand Pierre m'aborda un jour d'un air préoccupé. Il était en tenue de gala et pétrissait la visière d'une casquette de livrée, échappée je ne sais comment aux vicissitudes de nos évasions.

--J'ai une demande à formuler à monsieur, me dit-il avec une gravité surprenante.

--Formulez, mon ami, formulez votre demande.

--C'est que, monsieur, depuis que M. Vernex demeure ici, moi, je demeure dans la grange...

--Eh bien? trouveriez-vous qu'il est temps de troquer vos appartements?

--Non, monsieur, mais j'ai pensé que peut-être, si monsieur voulait bien m'accorder son agrément, avec la permission de monsieur, j'aurais bien aimé épouser Félicie.

Épouser Félicie, demeurer dans la grange... Je ne saisis pas tout d'abord le rapport occulte entre ces deux idées.

--Félicie? fis-je d'un air peu intelligent, faut-il supposer, car Pierre, avec sa bonté ordinaire, vint à mon secours.

--Oui, monsieur; comme ça, je ne coucherais plus dans la grange.

--Ah! très-bien! fis-je. J'avais compris. Mais Félicie n'est pas très-jeune, et vous-même...

--Félicie a cinquante-neuf ans et demi, monsieur, et moi j'en ai cinquante-sept; la différence d'âge n'est pas considérable, et d'ailleurs ce n'est pas cela qui fait le bonheur.

Je n'avais rien à opposer à ce raisonnement.

--Epousez donc Félicie, mon ami, lui dis-je; je serai enchanté de vous voir mariés. A vrai dire, il y a une vingtaine d'années que vous auriez dû y penser.

--J'y avais bien pensé, monsieur, répondit Pierre dont le visage s'était épanoui; mais elle était un peu grognon; avec l'âge elle s'est amendée, ou bien peut-être c'est moi qui m'y suis accoutumé; mais je crois bien qu'à présent il n'y aura plus de bisbille entre nous.

--La demoiselle consent? dis-je avec une gravité comique.

--Oui, monsieur, elle consent, répondit Pierre, rayonnant d'aise. Elle va être bien contente quand je lui dirai que monsieur ne met pas d'obstacle.

Cinq minutes après, Félicie, rougissante comme si, elle n'avait eu que quinze printemps, vint me faire sa révérence; j'adressai un petit discours aux fiancés, et je les congédiai. Comme ils s'en allaient, une réflexion me vint:

--Dites donc, Pierre, comment vous marierez-vous? Nous n'avons pas six mois de domicile!

Les bras tombèrent au pauvre garçon, qui me regarda d'un air piteux.

--Combien avons-nous, monsieur?

--Quatre mois et huit jours.

--Eh bien, cela ne fait plus que sept semaines à attendre. Pendant ce temps-là, nous allons toujours faire venir nos papiers.

Pierre s'éloigna, consolé, et je pensai à part moi que ceux qui n'ont plus longtemps à vivre sont moins impatients de l'avenir que ceux qui ont de longues années devant eux, ce qui n'est pas logique absolument parlant. J'allai raconter ces événements à Suzanne, et je la trouvai dans le jardin; Maurice lui faisait la lecture pendant qu'elle brodait une immense tapisserie qu'elle s'était fait venir de la ville. Je restai immobile sur le seuil du jardin à regarder le charmant tableau qu'ils faisaient à eux deux. La tête brune et sérieuse du jeune homme formait un contraste original avec la beauté blonde et vaporeuse de Suzanne; le rideau de feuillage qui servait de fond, le ruisseau courant qui dessinait un premier plan, les couleurs vives de la laine, tout, jusqu'aux teintes neutres et douces de leurs costumes, formait un ensemble «fait à souhait pour le plaisir des yeux».

Il posa son livre et fit une question que je n'entendis pas. Suzanne leva la tête, sourit; une teinte fugitive de rose passa sur ses joues, ses cils châtains battirent deux ou trois fois sur ses yeux; elle répondit un mot, et se pencha sur son ouvrage. Je restai un instant comme pétrifié, puis je retournai sans bruit dans ma chambre. Ils ne m'avaient ni vu, ni entendu.

Fou que j'étais! comment n'avais-je pas prévu qu'ils s'aimeraient!

Ces deux jeunes gens si bien faits l'un pour l'autre pouvaient-ils vivre ensemble, partager le même toit, les mêmes idées, les mêmes impressions, échanger les mêmes sympathies, et ne pas s'aimer! Si quelque chose était étrange ici, c'était qu'ils ne fussent pas tombés dans les bras l'un de l'autre au bout de huit jours! Et moi, père aveugle, niais, incapable, j'avais retenu cet homme auprès de nous! Une seconde fois j'avais joué le bonheur de ma fille. Alors je l'avais ravie au mariage. A présent, pourrais-je la ravir à l'amour?

Malgré moi, je m'approchai de la fenêtre et je regardai dans le jardin; elle brodait, il lisait, rien n'était changé, et pourtant, à présent que mes yeux s'étaient dessillés, je voyais dans cette attitude paisible, dans ce recueillement intérieur mille nuances qui m'avaient échappé.

Ils en étaient encore à la période de l'amour qui s'ignore et vit de lui-même. L'innocence du regard de Suzanne, la franchise de celui de Maurice m'étaient garantes qu'ils ne se croyaient qu'amis. Combien de jours, combien d'heures durerait ce calme? A quel moment inconnu la passion éclaterait-elle dans ces deux êtres en pleine jouissance de la jeunesse et de la vie? Demain, ce soir peut-être... Que fallait-il faire? Où s'arrêtaient mes droits? Que me commandaient mes devoirs?

Je m'assis dans mon fauteuil, loin de la fenêtre, pour ne pas les épier malgré moi, car ce rôle d'espion me répugnait d'autant plus qu'il me tentait, en dépit de mes efforts. Je voulais savoir à tout prix ce qu'ils pouvaient se dire; je voulais mesurer l'étendue de l'abîme où nous venions de rouler sans nous en apercevoir. J'eus le courage de me retirer, de coller mes mains sur mes yeux et de me mettre à penser seul.

Leurs voix me tirèrent de ma rêverie; Maurice m'appelait pour le bain du soir. Je descendis, et je pris avec lui le chemin de la falaise; j'avais résolu de lui parler sans plus attendre.

Quand nous eûmes atteint la crique solitaire qui nous servait de plage, je l'arrêtai:

--Asseyons-nous, lui dis-je; je voudrais causer un instant avec vous.

Il me regarda non sans quelque surprise, puis s'assit sur un rocher; j'en fis autant.

--Maurice, lui dis-je, vous voyez avec quelle amitié je vous parle, ayez confiance en moi, et oubliez que je suis un vieillard, un père. Causons comme deux amis. Je regretterai toujours que vous soyez arrivé quelques heures trop tard, il y a trois ans... mais...

Il m'arrêta du geste, secoua la tête d'un air désespéré et me dit d'une voix basse:

--C'est vrai, je l'aime!

Il se tut.

La lame brisait régulièrement sur le sable à quelques pas de nous; j'écoutais machinalement son bruit mesuré, et l'attente de ce bruit du flot me privait pour ainsi dire de ma puissance de réflexion. J'étais comme magnétisé, mon cerveau souffrait d'une si forte secousse. Je fis un effort violent pour secouer cette torpeur.

--Vous aime-t-elle?

Il fit un geste indécis. J'avais retrouvé mon énergie.

--Si elle ne vous aime pas, je vous en conjure, mon enfant, mon ami, partez! Partez aujourd'hui, ne la revoyez pas, ayez pitié d'elle! Si elle était libre, je vous la donnerais à l'instant, mais elle est enchaînée, vous ne pouvez que la perdre. Vous ne voulez pas la perdre, n'est-ce pas? Mon ami, je vous en supplie, ayez pitié d'elle et de moi.

Les paroles se pressaient sur mes lèvres tremblantes, j'avais peine à les prononcer distinctement; je me sentais vaincu par la douleur.

Maurice releva la tête; ses yeux à lui aussi étaient pleins de larmes.

--Monsieur, me dit-il, vous auriez le droit de me chasser. C'est vrai, j'aime votre fille, et je sens que cet amour est un outrage. Si elle était veuve demain, je la réclamerais de vous, mais je n'ose pas même le lui dire à elle, tant son malheur est respectable. Oui, j'aurais dû partir; je n'en ai pas eu le courage, la vie est si douce ici entre vous deux, vous que je vénère autant que je l'aime. Je m'en irai, puisque vous le voulez, je m'en irai...

Il me regardait; ses yeux pleins de douleur, de reproche, lurent au fond de mon âme que j'avais plus de chagrin que de colère. Je lui tendis la main, il y mit la sienne, et nous nous sentîmes liés pour la vie par un lien indestructible d'estime et d'amitié.

Il n'était plus question de bain; d'ailleurs le ciel s'assombrissait, quelques gouttes de pluie commencèrent à tomber, nous revînmes lentement vers le logis. Maurice regardait la mer comme pour l'absorber par les yeux.

--J'ai été bien heureux ici, me disait-il d'une voix rêveuse; si heureux, que ces quelques semaines seront la joie de ma vie entière. Il n'est pas au monde de femme semblable à Suzanne. Elle n'a pas à craindre d'être jamais remplacée dans mon coeur. Quelle autre créature aurait sous le ciel sa grâce et son intelligence, son instruction supérieure et sa modestie! quelle autre aurait traversé le bourbier de son épreuve sans y souiller seulement la moindre plume de son aile! Suzanne seule pouvait porter une telle infortune avec tant de dignité; seule, sa grande âme était capable de se développer ainsi sous l'aiguillon du malheur!

Je l'écoutais, ses paroles n'étaient que l'expression de ma pensée, et, plus il parlait, plus je le trouvais digne d'elle. O folie amère, d'avoir livré ma fille à son bourreau, pendant que j'avais là près de moi l'homme que tout lui destinait!

Nous marchions un peu à l'aventure le long du chemin glissant et étroit.

Maurice n'était pas pressé de rentrer, puisqu'il ne devait rentrer que pour partir, et moi je n'étais guère désireux de le mettre en face de Suzanne, fût-ce pour un instant. Tout à coup il me saisit par le bras et me tira brusquement en arrière; ce mouvement rapide faillit me jeter à terre, et au même instant la motte de gazon sur laquelle j'avais posé le pied se détacha du bord et roula sur les rochers à quarante pieds au-dessous.

--Ces endroits sont très-dangereux, dit Maurice; la moindre pluie détrempe les terres sans cesse minées par le vent et la poussière des vagues. Dès demain j'enverrai les gamins du village faire ici un petit parapet de gazon; j'en avais construit un jadis... Demain, répéta-t-il avec amertume, je n'y serai plus!

--C'est moi qui m'en chargerai, lui dis-je; votre bonne pensée ne restera point stérile.

L'orage fondit sur nous, et nous regagnâmes la maison d'un pas rapide.

--Quel temps! murmura Maurice en me regardant avec une expression de prière humble et soumise.

--Vous partirez demain, lui dis-je à voix basse. Il me serra la main, et nous entrâmes.



XXXVII

--Je commençais à m'inquiéter, dit Suzanne; vous avez été bien longtemps.

--J'ai failli rouler en bas de la falaise, répondisse; c'est notre ami qui m'a sauvé en me retenant au moment dangereux.

Le regard de ma fille chargé de reconnaissance glissa sur moi, et se posa un instant sur le visage défait de Maurice.

--Allons vite souper, dit-elle, vous avez besoin de vous sécher, et même je crois de vous réchauffer.

Le repas fut morne: nous n'avions pas le courage de feindre une gaieté dont nous étions si éloignés; Suzanne, qui avait commencé par rire et plaisanter, comme d'habitude, se laissa gagner bientôt à notre gravité, et pressa le service pour avoir plus tôt fini.

Après le dîner, nous nous réunîmes dans notre petit salon, et ma fille fit faire une flambée pour chasser l'humidité qui pénétrait partout. La flamme jaillit bientôt en gerbes jusqu'au milieu de la vaste cheminée, et un semblant de confort régna dans le salon. Maurice prit son courage à deux mains.

--Il faut espérer, dit-il, que le temps ne sera pas si mauvais demain pour mon voyage.

--Une excursion? fit Suzanne sans y attacher d'importance.

--Non, un voyage.

Ma fille s'était redressée et regardait le jeune homme avec anxiété.

--Je pars pour Paris, dit Maurice, sans oser lever les yeux.

--Pour Paris! répéta Suzanne.

Elle joignit les mains sur ses genoux et nous regarda tour à tour.

--C'est toi qui le renvoies? me dit-elle d'une voix singulièrement altérée.

--Moi! quelle idée! voulus-je dire, mais le mensonge s'arrêta dans ma gorge.

--Tu le renvoies pour empêcher qu'il ne m'aime? fit-elle toujours en s'adressant à moi, sans regarder Maurice. C'est inutile, ni toi, ni lui, ni moi n'y ferons rien. Il ne me l'a pas dit, mais je sais qu'il m'aime, et je l'aime!

Elle s'était levée, nous aussi; droite, entre nous, très-pâle, son visage contracté, éclairé par les flammes capricieuses du foyer, elle avait l'air de quelque divinité païenne acceptant un sacrifice.

Maurice, éperdu, avait fait un mouvement vers elle; elle l'arrêta du geste:

--Oui, je vous aime, dit-elle, et c'est devant lui,--elle me désignait,--devant lui, le confident de toute ma vie, que-je veux vous le dire. Vous m'avez appris qu'il est au monde des hommes qui savent respecter en aimant, qui préfèrent le bonheur de la femme aimée à leur propre bonheur. Grâce à vous, j'ai reconnu que l'amour existe, qu'il ennoblit l'âme et la rapproche de la perfection autant qu'il est possible à notre nature imparfaite... Vous m'avez donné une seconde vie,--je me sens jeune, vivante, heureuse de vivre,--je vous bénis, Maurice, et je vous aime.

Il s'inclina devant elle et baisa un pli de sa robe. Je me taisais. Qu'avais-je à dire?

--Mon père vous a ordonné de partir? C'était son devoir; moi, je vous prie de rester; peut-être mon père y consentira-t-il quand je lui aurai parlé.--Te souviens-tu, dit-elle en se tournant vers moi, que, le jour même de son arrivée, nous avons abordé ce sujet? Je t'ai dit, tu ne peux l'avoir oublié, que si j'aimais, je ne faillirais pas; que j'aimerais jusqu'au martyre, mais que je respecterais tes cheveux blancs.

Je m'en souvenais, certes! La joie de ce jour avait été une des plus pures de ma vie.

--Je tiendrai ma promesse, continua Suzanne. Jamais Maurice, par surprise ou persuasion, n'obtiendra rien de moi; je resterai ce que je suis, nous vivrons comme nous avons vécu; s'il trouve l'épreuve pénible, qu'il parte. Mais moi, je l'aime, mon père, et s'il part, ma vie s'en ira avec lui!

Maurice me regardait, attendant son arrêt. Je n'eus pas le courage de le prononcer; mais je ne pouvais cependant consentir. Suzanne reprit et s'approcha de moi, passant sa main sur mon bras avec cette câlinerie irrésistible qui lui était restée de son enfance.

--Vois-tu, père, dit-elle, depuis trois ans, j'ai été bien malheureuse; me suis-je jamais plainte? Ai-je manqué de courage? Voici un rayon de joie qui me vient du ciel; je me croyais condamnée à l'éternelle solitude; toi et moi, nous devions voguer à jamais par le monde sans port et sans asile; nous avons trouvé un ami, j'ai trouvé le repos... Veux-tu m'enlever le seul bonheur que je doive jamais connaître, celui d'aimer dans le présent, de toute la pureté de mon âme, avec le devoir et l'honneur pour étoiles? Dis, le veux-tu?

Elle me regardait avec des yeux, de femme mûrie par la douleur, et qui sait ce qu'elle veut...

--Fais ce que tu voudras, lui dis-je, je t'ai mal mariée, je n'ai pas le droit de te contraindre.

Je sortis du salon, mais je n'avais pas eu le temps daller jusqu'à l'escalier, quand je sentis la main de Maurice me retenir:

--Je pars, monsieur Normis, dit-il, je m'en irai demain, venez assister à nos adieux.

Je rentrai. Suzanne vint à ma rencontre, et se laissa glisser à mes genoux. Je la reçus à moitié route.

--Pardon, me dit-elle en pleurant, pardon, cher père,--j'avais fait ce beau rêve,--il est impossible... soit. Pardonne-moi seulement, je ne croyais pas mal faire.

--Eh! mes pauvres enfants, m'écriai-je, que nous sommés malheureux!

Après un montent de trouble, Maurice s'approcha de moi.

--Adieu, monsieur, me dit-il, j'aurais été heureux, bien heureux de vous nommer mon père. Tâchez qu'elle soit heureuse!

--Au revoir, Maurice, dit Suzanne en tendant la main au jeune homme, au revoir. Quoi qu'il arrive, nous nous reverrons.

La voiture ne passait le lendemain qu'à neuf heures, mais nous nous séparâmes aussitôt, sur la convention de ne pas revenir sur ces adieux le lendemain.

Comme je me retirais chez moi, je vis Pierre qui s'efforçait de mettre tout le zèle possible dans son service du soir.

--J'ai écrit pour les papiers, monsieur, me dit-il; la lettre est partie. M. le maire a eu la bonté de m'indiquer toutes les formalités. J'ai écrit une demi-douzaine de lettres. Ah! monsieur, quelle affaire qu'un mariage!

J'avais le coeur trop serré pour lui répondre. Je me hâtai de le congédier.

Pendant la nuit, pluvieuse et tourmentée, j'entendis un bruit insolite. Comme je ne dormais pas, je fus bientôt sur pied. J'ouvris ma porte et je prêtai l'oreille. On parlait dans la chambre de Suzanne. J'allumai vite une bougie et je'm'approchai. Les sons s'éteignirent, puis recommencèrent: c'étaient des plaintes. Sans frapper, je levai le loquet, fermeture unique et primitive de toutes nos chambres, et je vis Suzanne, assise sur son séant, en proie à une fièvre violente. Elle gesticulait vivement, et parlait à voix haute. La vue de ma lumière lui fit détourner la tête, mais bientôt elle s'y accoutuma, et reprit ses discours incohérents:

--Qu'ai-je fait? disait-elle très-vite, presque en bredouillant; je n'ai rien fait de mal! Qu'est-ce que je veux? rien de mal! Alors pourquoi mon père est-il si cruel? Vous savez bien, Maurice, que je suis une honnête femme,-- vous-savez bien que je tiendrai mon serment. Partez, partez; allez vite, il ne faut pas mécontenter mon père! Il a été si bon pour moi. Il souffre tant, il faut avoir pitié de lui... Allez, allez!

Et une plainte longue, douloureuse, succédait à ces discours. Je ne savais que faire; je fis lever Félicie, pour employer quelque remède domestique, de ceux qu'on a sous la main, et Pierre partit aussitôt pour la ville, afin de ramener un médecin.

Au premier bruit, Maurice s'était levé; je le rencontrai dans la salle, tremblant d'émotion et d'angoisse. Je lui dis en deux mots ce qu'il en était, et je m'en repentis aussitôt à la vue de son désespoir.

--Laissez-moi m'asseoir auprès de sa porte, me dit-il, je resterai en dehors, mais laissez-moi l'entendre; vous ne pouvez vous imaginer ce que je souffrirais si vous me défendiez de rester là.

Je consentis, et il s'appuya contre le mur pour se soutenir.

--Mon mari, c'est mon mari, disait Suzanne dont le délire augmentait, c'est mon mari malgré tout, et je le hais. Père, cache-moi, je ne veux pas le voir. Emmène-moi chez Lisbeth tout de suite. Père, cria-t-elle, tu n'es pas là... je lui tenais les mains. Ah! le misérable, il m'entraîne, il va m'enlever, père... Je ne veux pas, non, non... Maurice!

Elle jeta ce nom à pleine voix, comme un appel désespéré. Maurice n'y résista pas, il bondit dans la chambre et se laissa tomber à genoux près du lit. Suzanne, qui jusqu'alors n'avait reconnu aucun de nous, poussa un cri de joie, lui saisit la tête dans ses bras, appuya sa joue sur ses cheveux; ses traits se détendirent et exprimèrent une douceur céleste:

--Enfin, dit-elle, enfin tu ne t'en iras plus, tu ne me laisseras pas enlever?

Non, non, répétait Maurice éperdu. Je ne veux pas aller avec lui. Assieds-toi là.

Maurice dut s'asseoir près de son lit. Elle murmura encore quelques paroles incompréhensibles, puis se laissa retomber sur l'oreiller, et s'endormit d'un sommeil d'abord troublé, puis plus profond, toujours sans quitter la main de Maurice.

Au petit jour, le médecin arriva. Il examina Suzanne pendant son sommeil et ne voulut pas qu'on la réveillât. Il attribua ce délire passager à une forte commotion; la moindre émotion pouvait provoquer une fièvre cérébrale; mais avec un repos parfait, il n'y avait probablement rien à craindre.

--Surtout, monsieur, dit-il d'un air de reproche à Vernex, qu'il prit pour mon gendre, pas de contrariétés, pas de scènes de famille. On la tuerait, et ce ne serait pas long.

Il se retira après avoir prescrit une potion calmante.

Suzanne dormait tranquillement. Un peu de rougeur à ses joues, un peu de chaleur à ses mains étaient les seules traces de la terrible secousse de la nuit; au premier mouvement qu'avait fait Maurice pour retirer sa main elle l'avait serrée sans se réveiller, avec un gémissement douloureux.

Il me regarda de cet air soumis et malheureux qui me fendait l'âme.

--Maintenant, lui dis-je tout bas, c'est moi qui vous conjure de rester.

Il me remercia d'un mouvement des lèvres, puis détourna son visage et le plongea dans l'oreiller de Suzanne, sans parler.