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Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique / Suivi d'éclaircissemens sur la Floride, sur la colonie française au Scioto, sur quelques colonies canadiennes, et sur les sauvages cover

Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique / Suivi d'éclaircissemens sur la Floride, sur la colonie française au Scioto, sur quelques colonies canadiennes, et sur les sauvages

Chapter 23: § I.
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About This Book

This work presents a detailed examination of the climate and soil of the United States, enriched by the author's observations from extensive travels across the country. It discusses the social conditions, laws, and customs of the American populace, contrasting them with European experiences. The author reflects on the historical context of colonization, the influences of various immigrant groups, and the evolution of American society post-independence. Additionally, it addresses the political dynamics between different regions, the impact of economic interests, and the ideological divides that shaped the early years of the nation. The text serves as both a travelogue and a socio-political analysis of early American life.

§ III.

Le climat du bassin d’Ohio et de Mississipi est moins froid de trois degrés de latitude que celui de la Côte atlantique.

Voici une de ces singularités qui mérite d’autant plus d’attention que je ne sache pas qu’on l’ait décrite jusqu’à ce jour avec toutes ses circonstances. Pour le fait principal j’emprunterai les paroles de M. Jefferson dans ses notes sur la Virginie (p. 7).

«C’est une chose remarquable, dit-il, qu’en allant de l’est à l’ouest, sous le même parallèle, notre climat devient plus froid à mesure qu’on avance vers l’ouest, comme si l’on se rapprochait du nord. Cette observation a lieu pour celui qui vient des parties du continent situées à l’est des Alleghanys, jusqu’à ce qu’il ait atteint le sommet de ces montagnes, qui sont les terres les plus hautes, entre l’Océan et le Mississipi. De là, en se tenant toujours sous la même latitude, et allant à l’ouest jusqu’au Mississipi, la progression se renverse; et si nous en croyons les voyageurs, le climat devient plus chaud qu’il ne l’est sur les côtes aux mêmes latitudes. Leur témoignage sur ce point est confirmé par les espèces de végétaux et d’animaux qui subsistent et se multiplient naturellement dans ces pays, et qui ne réussissent point sur les côtes. Ainsi l’on trouve les catalpas sur le Mississipi jusqu’au 37° de latitude, et les roseaux jusqu’au 38°: on voit les perroquets, même l’hiver, sur le Scioto au 39°. Dans l’été de 1779, lorsque le thermomètre était à 90° Fahrenheit, (25° ¾ R.) à Monticello, et à 96° F. (28° ⅓ R.) à Williamsburg, il était à 110° F. à Kaskaskia (34° ⅔ R.), etc.»

Comme voyageur je puis confirmer et développer l’assertion de M. Jefferson: dans le trajet que je fis pendant l’été de 1796, depuis Washington sur Potômac, jusqu’au poste Vincennes, sur la Wabash, je recueillis des notes dont voici les principaux résultats;

5 mai 1796, premières fraises à Annapolis sur le rivage et au niveau de l’Océan;

12 mai, les mêmes à Washington, sol déja plus élevé;

30 mai, les mêmes à Frédérick-Town, au pied de Blue-ridge, environ 180 pieds au-dessus de l’Océan (ici les cerises ne mûrissent pas mieux qu’à Albany, 50 lieues plus nord; mais situé au niveau de la marée);

6 juin, premières fraises dans la vallée de Shenandoa à l’ouest de Blue-ridge, et peut-être 150 toises au-dessus de l’Océan;

1er juillet à Monticello, chez M. Jefferson, la moisson de froment a commencé sur les basses pentes de South West mountain, à l’exposition de sud et sud-est, tandis que sur les revers exposés au nord-ouest, vers Charlotteville, elle n’a commencé que du 12 au 14;

10 juillet; moisson à Rock-fish-gap, au sommet de Blue-ridge, 1150 pieds anglais d’élévation, 350 mètres: deux jours plus tôt elle a lieu dans le vallon de Staunton, situé environ 70 mètres plus bas.

12 juillet, moisson sur les montagnes de Jackson, élévation de plus de 2,200 pieds anglais (683 mètres).

20 juillet, moisson sur l’Alleghany, élevé de plus de 800 mètres.

L’on voit que dans cette ligne ascendante, elle a constamment tardé en proportion des niveaux.

En descendant l’autre pente de l’Alleghany, celle de l’ouest, je trouvai qu’à Green-Briar, situé en plaine basse, elle avait eu lieu 5 jours plus tôt (15 juillet).

Dans le vallon du grand Kanhawa, à l’embouchure de l’Elk, elle avait eu lieu le 6.

Le 11, à Gallipolis; colonie des Français, au Scioto[92].

Le 15, à Cincinnati, situé plus au nord.

Je ne trouvai point de froment à Poste-Vincennes, sur la Wabash; on y préfère le maïs, le tabac et le coton, produits qui caractérisent un climat chaud.

Le 1er juillet, on avait moissonné à Kaskaskia, sur le Mississipi, comme à Monticello.

Cette seconde ligne, depuis l’Alleghany, ne présente pas en apparence la même régularité que la précédente, sans doute par une raison combinée de la diversité des niveaux, des expositions, et même des latitudes qui y sont plus variées; par exemple, si Cincinnati est plus tardif que Gallipolis, ce doit être parce qu’il est un peu plus nord, et surtout moins abrité des vents de cette partie, et moins ouvert au midi. Si le vallon de Kanhawa est encore plus précoce, quoique plus élevé, ce peut être à raison de son encaissement dont l’effet concentre la chaleur que j’y trouvai réellement bien plus vive qu’ailleurs; et, dans nos propres jardins, nous avons la preuve de cette action des divers aspects, puisque nos espaliers mûrissent les mêmes espèces de fruits à des époques différentes de huit et dix jours, selon qu’ils sont exposés au midi, au levant ou au couchant, et encore, selon qu’ils sont abrités des vents et frappés de la réverbération d’autres murs. Il n’en est pas moins vrai que la règle des niveaux se trouve en général observée dans la ligne décrite, et qu’il y a une identité remarquable d’époque de moisson (1er juillet) entre Kaskaskia et Monticello, situés sous le même parallèle, et à une élévation que je présume très-ressemblante.

Néanmoins je suis loin de disconvenir qu’il existe dans le pays d’Ouest plusieurs phénomènes de température et de végétation, auxquels ne peuvent satisfaire ni les niveaux, ni les expositions: au premier rang de ces phénomènes, est celui que depuis quelques années les botanistes observent et constatent davantage de jour en jour: ayant comparé les lieux où croissent spontanément certains arbres et certaines plantes à l’est et à l’ouest des Alleghanys, ils ont découvert qu’il y avait une différence uniforme générale d’environ 3° de latitude plus chaude, en faveur du bassin d’Ohio et de Mississipi; c’est-à-dire, que les arbres et les plantes qui veulent un climat chaud, et des hivers moins longs et moins froids, se trouvent 3° plus nord dans l’ouest des Alleghanys, qu’à l’est sur la côte atlantique; ainsi, le coton, qui réussit à Cincinnati, à Poste-Vincennes, par les 39° de latitude, n’a encore pu se cultiver plus nord que 35 et 36° dans les Carolines. Il en est de même des catalpas, des sassafras, des pâpâs, des pacanes ou noix illinoises[93], et de beaucoup d’autres arbres et plantes dont le détail exigerait des connaissances que je n’ai point en cette partie[94].

Ce genre de preuves qui est irrécusable se trouve d’ailleurs appuyé par les phénomènes particuliers à chaque saison. Dans toute ma route sur l’Ohio, et dans mes diverses stations en Kentucky, à Gallipolis, à Lime-stone, à Washington de Kentucky, à Lexington, à Louisville, à Cincinnati, au Poste-Vincennes, les renseignements que j’ai recueillis ont été unanimement les faits suivants.

«L’hiver ne commence que vers son solstice, et les froids ne se montrent que dans les quarante à cinquante jours qui le suivent. Ils n’y sont pas même fixes et constants; mais il y a des relâches de jours tempérés et chauds. Le thermomètre ne descend ordinairement pas au-dessous de 5 et 6° (R) sous zéro; les gelées qui d’abord se montrent dans quelques jours d’octobre pour disparaître, puis revenir vers la fin de novembre, et cesser encore, les gelées, dis-je, ne s’établissent que vers janvier: les ruisseaux, les petites rivières et les eaux dormantes gèlent alors, mais restent rarement gelés plus de 3 à 15 jours.»

L’on a regardé comme un cas sans exemple celui de l’hiver 1796-97, où le mercure a tombé à 15° sous zéro, et où les rivières Alleghany, Monongahélah et Ohio, ont été scellées de glace, depuis le 28 novembre jusqu’au 30 janvier, c’est-à-dire soixante-cinq jours: la Wabash gèle presque chaque hiver, mais seulement de 3 à 15 jours.

Dans tout le Kentucky et le bassin d’Ohio, les neiges ne durent ordinairement que de 3 à 8 ou 10 jours; et dans le cours même de janvier, l’on a des jours vraiment chauds, à 15 et 18° par des vents de sud-ouest et de sud, et par un ciel brillant et pur. Le printemps amène des pluies et des giboulées par des vents de nord-est et de nord-ouest; mais dès quarante jours après l’équinoxe, les chaleurs commencent à s’établir. «Elles sont dans toute leur force pendant les 60 à 70 jours qui suivent le solstice d’été: le thermomètre se tient alors entre 26 et 27° (R). On le remarqua en 1797 à Cincinnati et à Lexington, à 29° (R)... Pendant tout ce temps, les orages sont presque journaliers sur l’Ohio; ils y produisent une chaleur pesante que la pluie ne tempère pas; tantôt ils arrivent par les vents de sud et de sud-ouest, tantôt ils sont le produit de l’évaporation du fleuve et de la vaste forêt qui couvre la contrée. La pluie qu’ils versent par torrents ne rafraîchit qu’un instant le sol embrasé, et la chaleur du lendemain l’élevant en vapeurs forme au matin d’épais brouillards qui se convertissent ensuite en nuages, et recommencent le jeu électrique de la veille: l’eau du fleuve est chaude à 14 et 15° sur zéro: les nuits sont calmes, et ce n’est qu’entre 8 et 10 heures du matin que s’élève une légère brise d’ouest ou de sud-ouest, qui cesse vers 4 heures du soir.»

Dans la totalité des saisons le vent le plus dominant est le sud-ouest, c’est-à-dire, le courant d’air qui remonte dans la ligne du fleuve Ohio, et qui vient par le Mississipi (où il règne sud) du golfe du Mexique. Je trouvai ce vent chaud et orageux dès mon entrée dans le vallon de Kanhawa, dont sans doute il élève la température en s’y arrêtant au pied des montagnes: il change de ligne selon les courbures de l’Ohio, et on le croirait quelquefois ouest et sud; mais toujours identique, il règne 10 parties de temps sur 12, et n’en laisse que 2 à tous les autres vents réunis: il domine également dans tout le Kentucky; mais il n’y produit pas les mêmes effets; car tandis que la vallée d’Ohio, dans une largeur de 5 à 6 lieues, éprouve une humidité et des pluies abondantes, le reste du pays est tourmenté de sécheresses qui durent quelquefois trois mois: et les cultivateurs ont le chagrin de voir de leurs coteaux un fleuve aérien de brouillards, de pluies et d’orages, qui serpente comme le fleuve terrestre, et qui ne sort pas de son bassin.

A l’équinoxe d’automne arrivent les pluies par les vents de nord-est, de sud-est, et même de nord-ouest: la fraîcheur qu’elles établissent prépare les gelées: l’automne entière est sereine, tempérée, et est la plus belle des trois saisons de l’année: car dans tout le continent de l’Amérique nord il n’y a pas de printemps.

Tel est le climat de Kentucky et de tout le bassin d’Ohio. Il faut remonter bien avant dans le nord pour lui trouver des changements remarquables, et surtout pour le retrouver en harmonie avec ses parallèles de la côte atlantique.... A la hauteur de Niagara même, il est encore si tempéré, que les froids ne durent pas plus de 2 mois avec quelque âpreté; et cependant l’on est au point le plus élevé du plateau; ce qui déconcerte totalement la règle de niveaux.

Dans tout le Genesee, les descriptions que l’on m’a faites de l’hiver ne correspondent point avec les froids de cette saison sous les parallèles de Vermont ni de New-Hampshire, mais plutôt avec le climat de Philadelphie 3° plus sud. L’on a remarqué dans cette dernière ville, comme chose singulière, qu’il y gèle dans tous les mois de l’année, excepté en juillet; et pour retrouver la même circonstance, il faut s’élever jusqu’au village d’Onéida en Genesee, par les 43° de latitude; tandis qu’à l’est des monts, à Albany, il gèle dans tous les mois, et il n’y peut mûrir ni pèches ni cerises.

Enfin, à Montréal, par les 45° 20´ de latitude, les froids sont moins rigoureux et moins longs que dans la partie de Maine et d’Acadie à l’est des montagnes; et les neiges à ce même Montréal durent deux mois de moins qu’à Québec, quoique cette dernière ville soit située plus bas sur le fleuve; ce qui contrarie encore la loi des niveaux et indique une autre cause qui reste à trouver.

Avant d’y procéder, j’ajouterai encore quelques observations et quelques faits qui en prépareront d’autant mieux le développement.

1º Il résulte des comparaisons que je viens de présenter, que pour mesurer les divers degrés de température des États-Unis, il faut appliquer, sur la totalité de ce pays, deux grandes échelles thermométriques se croisant en sens opposé: l’une placée dans le sens naturel des latitudes ayant son maximum de froid vers le pôle, par exemple, au Saint-Laurent; et l’autre son maximum de chaud vers le tropique, par exemple, en Floride: entre ces deux points extrêmes, la chaleur, à circonstances égales de niveaux et d’expositions, décroît ou augmente régulièrement selon les latitudes. L’autre échelle, placée transversalement de l’est à l’ouest dans le sens des longitudes, est un thermomètre à deux branches renversées, ayant une boule commune ou maximum de froid qui pose sur l’Alleghany, tandis que l’extrémité de chacune des branches va chercher à l’est et à l’ouest son maximum de chaleur sur le rivage de l’Atlantique et au Mississipi; et les degrés de chaleur se mesurent sur chacune en raison combinée des niveaux et des expositions. Ce n’est qu’en ayant égard à ces règles compliquées que l’on pourrait dresser un bon tableau général de température et de végétation pour les États-Unis: l’idée que l’on en trouve jetée dans un mémoire de la société de New-York, est une idée ingénieuse, et qui peut devenir utile; mais pour remplir son objet avec exactitude, elle a besoin de l’application et de l’emploi des principes que je viens d’exposer.

2º La différence de climat entre l’est et l’ouest des Alleghanys, est d’ailleurs accompagnée de deux circonstances majeures que je crois n’avoir pas été remarquées. La première est que par-delà les 35 et 36° latitude allant au sud, cette différence cesse d’avoir lieu, et la température des Florides et de la Géorgie occidentale, depuis le Mississipi jusqu’à la rivière Savanah et à l’Océan, est soumise à des règles identiques et communes; en sorte que la chaîne des Alleghanys et le retour des Apalaches, forment réellement de ce côté la limite de cette différence, et par cela même se décèlent pour être une de ces causes efficientes.

La seconde circonstance est que cet excès relatif de température cesse encore presque subitement entre le 43 et 45° latitude nord, vers les grands lacs de Saint-Laurent: à peine a-t-on passé la rive méridionale du lac Érié, que le climat se refroidit de minute en minute dans une proportion étonnante: au fort Détroit, il ressemble encore à celui de Niagara son parallèle; mais dès le lac Saint-Clair, les colons trouvent les froids beaucoup plus longs et plus rigoureux qu’à Détroit. Ce petit lac reste gelé tous les ans, depuis novembre jusqu’en février: les vents de sud et de sud-ouest, qui tempèrent l’Érié, deviennent plus rares ici, et l’on ne peut y mûrir d’autres fruits que des pommes et des poires d’hiver.

Au fort de Michillimakinac, 2°½ plus nord, des observations faites en 1797, sous la direction du général américain Wilkinson[95], constatent que du 4 août au 4 septembre, le thermomètre en diverses stations depuis le lac Saint-Clair, ne marqua jamais plus de 16°½ R. à midi; et qu’au soir et au matin, il descendit souvent jusqu’à 5°½ R. (sur glace); ce qui est plus froid que Montréal sous le même parallèle.

Ces faits s’accordent parfaitement avec les résultats généraux que M. Alexandre Mackensie a récemment publiés dans la relation de ses intéressants voyages à l’ouest et au nord-ouest de l’Amérique: j’avais déja eu occasion dans mon séjour à Philadelphie, de connaître cet estimable voyageur et d’en obtenir divers renseignements sur ces objets: l’un de ses associés, M. Shaw, avec qui j’eus aussi l’avantage de me rencontrer en 1797, et qui arrivait d’un séjour de treize ans dans les postes les plus reculés de la traite des pelleteries, eut également la complaisance de satisfaire à mes questions, et il résulte de ces informations réunies:

«Qu’à partir du lac Supérieur, allant à l’ouest, jusqu’aux montagnes Stony ou Chipewans, et remontant au nord jusqu’au 72°, le pays maintenant bien connu par les traitants canadiens, offre un climat d’une rudesse et d’une âpreté de froid qui ne peut se comparer qu’à la Sibérie: que le sol généralement plane, dénué d’arbres, ou n’en ayant que de rares et de rabougris, parsemé de lacs, de marais, et d’une prodigieuse quantité de cours d’eaux, est sans cesse battu de vents furieux et glacés, venant des parties de nord et surtout de nord-ouest: que dès le 46° la terre est gelée pendant toute l’année: que dans plusieurs fortins de la traite, entre les 50 et 56°, l’on n’avait pu par ce motif établir des puits, cependant très-nécessaires: que M. Shaw lui-même en avait creusé un au poste Saint-Augustin, à environ seize lieues des montagnes; et quoiqu’il l’eût entrepris en juillet, il avait, dès le troisième pied, rencontré le sol gelé; et le trouvant de plus en plus ferme, il avait été contraint d’abandonner le travail à une profondeur de vingt pieds.»

L’on ne peut douter de ces faits, tant à raison du caractère des témoins, que de l’appui qu’ils trouvent dans d’autres semblables: Robson, ingénieur anglais qui, en 1745, construisit le fort de Galles, sur la baie de Hudson, par les 59°, raconte avec surprise et candeur:

«Qu’ayant voulu creuser un puits au mois de septembre, il trouva d’abord trente-six pouces anglais de terre dégelée par les chaleurs antérieures; puis une couche de huit pouces gelée ferme comme roc: sous cette couche, un terrain sableux et friable, glacial et très-sec, dans lequel ses sondes ne purent trouver d’eau, parce que, dit-il, le froid continuel gelant les eaux superficielles, les empêche de pénétrer au-dessous du point où les chaleurs de l’été parviennent à les dégeler[96]

Édouard Umfreville, facteur de la compagnie de Hudson, depuis 1771 jusqu’à 1782, observateur plein de sens et d’exactitude, atteste également que:

«La terre dans ces contrées, même au cœur de l’été, où les chaleurs sont vives pendant quatre à cinq semaines, ne dégèle qu’environ quatre pieds anglais, là où le sol est déboisé et soumis à l’action du soleil; et deux pieds seulement là où il est ombragé des chétifs genévriers et pins qui composent toute la végétation du pays[97]

Il est donc évident qu’au delà d’une certaine latitude, le climat à l’ouest des Alleghanys n’est pas moins froid que ses parallèles à l’est; et cette latitude, dont le terme moyen paraît être vers les 44 ou 45°, en prenant pour limite les grands lacs, et surtout la chaîne des montagnes Canadiennes ou Algonkines, circonscrit par cela même le climat chaud du pays d’Ouest à un espace d’environ 9 à 10 degrés qui se trouve enceint sur trois de ses côtés par des montagnes. Sans doute la présence de ces montagnes contribue pour quelque partie à cette différence; mais quelle en est la cause majeure et fondamentale? d’où provient ce phénomène géographique réellement singulier? Voilà le problème à résoudre; et parce que la comparaison de beaucoup de faits et de circonstances m’a fait reconnaître pour agent principal un courant d’air ou vent dominant habituellement dans le bassin de Mississipi, dont les vents diffèrent de ceux de la côte atlantique, je crois devoir fournir au lecteur les moyens d’asseoir son jugement, en lui développant le système entier des courans de l’air qui règnent pendant l’année aux États-Unis.

CHAPITRE IX.

Système des vents aux États-Unis.

EN Europe, surtout en France et en Angleterre, nous nous plaignons de l’inconstance des vents et des variations qu’elle produit dans la température de l’air; mais cette inconstance n’est en rien comparable à celle de l’atmosphère des États-Unis; j’oserais affirmer que dans une résidence de près de trois ans[98], je n’ai pas vu un même vent régner trente heures de suite, un même degré de thermomètre se maintenir pendant dix heures; sans cesse les courants de l’air varient, non de quelques degrés de compas, mais d’un point de l’horizon à son opposé; du nord-ouest au sud et au sud-est; du sud et du sud-ouest au nord-est: ces variations attirent d’autant plus l’attention, que les changements de température sont aussi contrastants que subits; et dans un même jour, en hiver même, on aura eu au matin de la neige, et zéro de glace par vents de nord-est et d’est; vers midi, 6 et 7 degrés par vents de sud-est et de sud; et dans le soir 1 et 2° sous glace par vent de nord-ouest: en été, vers deux heures après midi, on peut avoir 24 et 25° de chaleur par calme; un orage arrive par vent de sud-ouest; il pleut vers quatre ou cinq heures; à six ou sept, le vent de nord-ouest se déclare frais et impétueux à son ordinaire, et avant minuit le mercure sera à 17 et même 16°. L’automne seule, depuis le milieu d’octobre jusque vers la mi-décembre, montre quelques jours continus de vent d’ouest, et d’un ciel clair et serein; genre de temps que sa rareté rend d’autant plus remarquable. Cette mobilité de l’air l’est elle-même d’autant plus qu’elle a lieu sur une étendue de pays très-vaste, et que les mêmes vents se font sentir presque à la fois sur toute l’étendue de la côte atlantique, depuis Charlestown, jusqu’à Newport, et même Halifax, et depuis le rivage de l’Océan jusqu’à l’Alleghany. Ce n’est pas qu’il n’y ait de ces brises partielles qui, dans tous les pays maritimes, affectent certaines localités et certaines positions du soleil sur l’horizon: je veux dire seulement qu’à l’ordinaire, les courants de l’air aux États-Unis parcourent de très-vastes surfaces, et que les vents y sont généraux beaucoup plus qu’ils ne le sont en Europe.

Tel est surtout le caractère de trois vents principaux, le nord-ouest, le sud-ouest et le nord-est, qui semblent se partager l’empire de l’air aux États-Unis. Si l’on supposait l’année divisée en 36 parties, l’on pourrait dire qu’à eux trois ils en prennent 30 ou 32; savoir, 12 pour le nord-ouest; 12 pour le sud-ouest, et 6 ou 8 pour le nord-est et l’est: le surplus est distribué entre le sud-est, le sud et l’ouest. Le nord pur n’a presque rien. Chacun de ces vents étant accompagné de circonstances particulières, et devenant successivement dans l’atmosphère effet et cause de phénomènes considérables et différents, je vais entrer dans les détails nécessaires à faire connaître leur marche respective.

§ I.

Des vents de nord, de nord-est et d’est.

Le vent du nord direct est le plus rare des courants de l’air aux États-Unis: d’après les tables météorologiques que j’ai pu consulter à Boston, à Philadelphie, à Monticello, il ne souffle pas dans le cours d’une année huit jours par ces latitudes. Il semble être plus fréquent dans les plages du sud, d’après des observations faites à Williamsburg, et citées par M. Jefferson[99]; mais outre que ces observations trop sommaires sont vagues, il est probable que la direction de nord à Williamsburg est locale et causée par la position de cette ville sur un cours d’eau qui va droit au sud dans le fleuve James: il existe beaucoup de ces cas où un vent général sur un pays se trouve en certains cantons dévié de 30 à 80° par des bassins de rivière, par des sillons de montagnes, par des massifs de forêts, etc.; il y a du moins ceci de certain, que d’après tous les renseignements que j’ai recueillis, tant à l’est qu’à l’ouest des Alleghanys, le vent de nord direct est le moins fréquent des vents aux États-Unis[100].

Lorsqu’il se montre, il est plutôt humide que sec, plutôt nuageux que clair, et toujours froid.

Cette rareté du vent de nord semble au premier coup d’œil contrarier la théorie générale des vents, qui explique tout leur mécanisme par l’action du soleil sur l’atmosphère terrestre; par la dilatation inégale que ses rayons causent en diverses parties; par la lutte qui s’établit entre les masses d’air froid plus pesant, et les masses d’air chaud plus léger, pour rétablir l’équilibre et le niveau qui est la loi impérieuse et constante des fluides: d’où il résulte que l’océan aérien éprouve une agitation continuelle de courants qui se meuvent en divers sens; et que l’atmosphère dense et froide du nord doit exercer une pression habituelle et avoir une tendance constante à s’épancher et à se porter vers l’atmosphère chaude et dilatée des tropiques; mais outre que ce mécanisme général est soumis à certaines circonstances géographiques, nous aurons occasion de voir dans le cours de ce chapitre, que le cas actuel n’est pas même une exception au principe, et que la dette du vent de nord est amplement acquittée par deux de ses collatéraux, les vents de nord-ouest et de nord-est, qui s’alimentent du même fonds, et qui puisent aux mêmes sources que lui[101].

Vent de nord-est.

Ainsi que la plupart des vents, le vent de nord-est, en changeant de pays, change de caractère ou du moins de qualités. En Égypte, sous le nom de gregale, je l’avais trouvé froid, nuageux, pesant à la tête: sur la Méditerranée je l’éprouvais pluvieux, bourru, sujet aux rafales: en France, surtout au nord des Cévennes, nous nous en plaignons comme du plus sec de tous les vents: aux États-Unis, au contraire, j’ai vu qu’avec autant de raison l’on s’en plaint comme du plus humide et de l’un des plus froids. Le problème de ces diversités ou de ces contrastes se résout avec assez de facilité par l’inspection des cartes géographiques. En effet, en Égypte le vent nord-est arrive du nord de la Syrie et de la chaîne du mont Taurus, qui, par l’Arménie, va se joindre au Caucase, et qui, pendant plusieurs mois de l’année, est couverte de neiges: le courant de l’air qui en provient n’a pas le temps de s’humecter dans son court trajet sur l’extrémité de la Méditerranée; et il conserve sa froideur et presque sa sécheresse originelles: à mesure que l’on navigue vers l’ouest, ce même courant d’air, qui successivement décline de l’Asie mineure sur l’Archipel et sur la péninsule grecque, devient plus tempéré; et parce qu’il traverse ensuite la Méditerranée obliquement, sur une plus grande largeur, il y acquiert plus d’humidité et de moiteur, et finit par être pluvieux, particulièrement sur la côte d’Espagne.

En France, au midi des Cévennes, le nord-est venant des Alpes, ne peut être que sec et froid; mais il y est rare, parce qu’un autre courant collatéral, le mistral des Provençaux usurpe sa place: au nord des Cévennes le nord-est ne nous arrive qu’après avoir traversé une des plus longues lignes du continent, à travers les parties nord de l’Allemagne, puis la Pologne et la Russie; et certes dans ce vaste trajet il acquiert bien des raisons d’être sec, froid et de longue durée, tel que nous l’éprouvons... Si l’on s’écarte un peu au nord de cette ligne, il prend un caractère différent pour la côte de Suède, et il y devient grand pluvieux, non-seulement parce qu’il traverse de biais la mer Baltique et le golfe de Bothnie, mais encore parce qu’il vient de la mer d’Archangel, et que la Finlande marécageuse l’abreuve au lieu de le sécher. Par un nouveau contraste, la côte de Norwège, adossée immédiatement à celle de Suède, en l’éprouvant encore froid, ne l’éprouve cependant plus humide, et cela parce que le chaînon du Dofre, qui court presque nord et sud entre les deux pays, arrête les nuages, et purge de leur pluie le courant d’air qui les transportait[102].

Aux États-Unis, le vent de nord-est vient d’une étendue de mers dont la surface, prolongée jusqu’au pôle, le sature sans interruption d’humidité et de froid: aussi déploye-t-il éminemment ces deux qualités sur toute la côte atlantique: il n’est pas besoin de regarder le ciel pour savoir s’il souffle: dès avant qu’il se déclare, on peut le pronostiquer au sein des maisons, à l’état déliquescent que prennent le sel, le savon, le sucre, etc. Bientôt l’air se trouble; et les nuages, s’il en existait, n’en forment plus qu’un seul, sombre et universel. Dans les saisons froides, ou seulement fraîches, ce vaste nuage tombe en neige; et si l’air est chaud, il se résout en pluie opiniâtre.... Depuis le cap Cod, jusqu’au banc de Terre-Neuve, le vent de nord-est pousse sur la côte les brouillards les plus froids, les plus transissans que j’aie jamais éprouvés; il appartient aux physiologistes d’expliquer pourquoi à Philadelphie comme au Kaire, ce vent affecte la tête d’un sentiment douloureux de pesanteur et de compression: ce qu’il y a de certain, c’est que dans ces deux villes, j’ai senti également bien à mon réveil, avant de voir le ciel, si le nord-est régnait. Or, si une telle disposition de corps ou toute autre de ce genre est la conséquence nécessaire d’un état donné de l’atmosphère; s’il en résulte aussi nécessairement une disposition analogue d’esprit et de faculté pensante, ne s’ensuit-il pas que l’air exerce une influence majeure sur nos facultés physiques et morales, comme l’a si bien observé le plus grand des médecins dans son traité des airs, des eaux et des sites? et ne serait-ce pas à des causes de ce genre qu’il faudrait attribuer la différence frappante qui existe entre certains peuples, dont les uns ont généralement l’esprit vif, la conception aisée et rapide, tandis que d’autres ont l’esprit pesant et la perception obtuse et lente[103]?

Les qualités de vent de nord-est diminuent naturellement d’intensité sur la côte atlantique, à mesure que l’on s’avance plus au sud; mais elles demeurent reconnaissables jusqu’en Géorgie, et nommer ce vent depuis Québec jusqu’à Savanah, c’est désigner un vent humide, froid et désagréable.

Ce langage change lorsqu’on passe à l’ouest des Alleghanys: là, au grand étonnement des émigrants de Connecticut et de Massachusets, le nord-est et l’est sont des vents plutôt secs qu’humides, plutôt légers et agréables que pesants et fâcheux. La raison en est que là comme en Norwége, ces courants d’air n’arrivent qu’après avoir franchi un rempart de montagnes, où ils se dépouillent dans une région élevée des vapeurs dont ils étaient gorgés. Aussi n’est-ce que par des cas accidentels et rares, surtout en été, qu’ils transportent sur l’Ohio et le Kentucky les pluies que l’on y désire; et alors elles y durent au moins vingt-quatre heures, et quelquefois trois jours consécutifs, parce qu’il a fallu un vide considérable dans l’atmosphère du bassin de Mississipi, pour déterminer l’irruption de l’atmosphère atlantique, et qu’il faut un ou plusieurs retours du soleil sur l’horizon, pour que la chaleur de ses rayons rétablisse le niveau entre ces deux grands lacs aériens: ces ruptures d’équilibre sont plus fréquentes pendant l’hiver, à raison de l’état tempétueux de l’atmosphère sur la mer et le continent; alors il n’est pas rare que le nord-est et l’est traversent les Alleghanys, et jettent sur le pays d’Ouest des ondées de neige ou de pluie; mais bientôt leur antagoniste perpétuel, le sud-ouest, qui règne dans cette contrée dix mois sur douze, les chasse de son domaine et les force de se replier sur les monts. Là, s’établit entre eux une lutte habituelle, dont les efforts inégaux et variés sont l’une des causes de l’agitation de l’atmosphère pendant cette saison. Si par hasard ils se balancent l’un l’autre, leur double courant n’a d’issue qu’en s’élevant verticalement dans la région supérieure où ils se replient l’un et l’autre, glissent horizontalement ou se renversent dans les couches inférieures; mais tantôt le sud-ouest l’emporte, et il se répand jusqu’à l’Océan; et tantôt le nord-est est vainqueur, et il envahit jusqu’au Mississipi et au golfe du Mexique. C’est surtout aux équinoxes que le choc est violent et l’irruption impétueuse: alors que le passage du soleil à l’équateur, en refroidissant l’un des pôles qu’il quitte, et réchauffant l’autre qu’il éclaire, occasione un balancement général dans l’océan aérien; il arrive entre les masses opposées et les courants antagonistes, des ruptures d’équilibre dont les conséquences sont plus violentes et plus étendues. Aussi est-ce de préférence à cette époque, et dans les mois d’avril et d’octobre que se montrent les ouragans dont le vent de nord-est est l’agent le plus habituel aux États-Unis. Ces ouragans ont cela de particulier, que leur furie se déploie ordinairement sur une courte ligne d’un quart de lieue, quelquefois de trois cents toises de largeur, et seulement d’une ou deux lieues de longueur. Dans cet espace, ils arrachent et renversent les arbres des forêts, et ils y font des clairières, comme si la faux d’un moissonneur avait passé sur quelques sillons d’un champ de blé. En d’autres occasions plus rares, ils traversent le continent dans toute sa longueur, et cela par un mécanisme que j’aurai occasion d’expliquer à l’article du vent de sud-ouest.

La fréquence des vents de nord-est sur la côte atlantique peut s’attribuer en partie à la direction du rivage, et des montagnes de cette contrée, laquelle favorise le cours du fluide aérien. Des observations faites à Monticello, à Frederick-town, à Bethléem, prouvent que souvent tout autre rumb souffle dans l’intérieur des terres; quant à New-Port, à New-York, à Philadelphie, à Norfolk, des observations du même jour attestent le nord-est. Quelquefois ce vent lui-même en porte des preuves notoires sur sa trace, en versant sur le littoral des ondées de neige qui ne pénètrent pas dix milles dans l’intérieur. Ce cas arriva à Norfolk, le 14 février 1798, lorsque dans une seule nuit il tomba sur cette ville et ses environs plus de 40 pouces de neige, par un vent de nord-est, tandis qu’à dix lieues, au sein des terres, il n’avait pas même plu, et qu’il régnait plutôt un vent de nord-ouest, ainsi que l’observèrent plusieurs papiers publics.

Si le vent du nord-est varie ou dévie, c’est ordinairement pour passer à l’est, et ce dernier vent peut se considérer comme son suppléant et son alternatif naturel. Moins fréquent que lui, il participe à ses qualités pluvieuses et froides, surtout au nord des 40 et 41°: à mesure que l’on s’avance au sud, il devient plus tempéré, sans cesser d’être humide; ce qui s’explique de soi-même, à raison de la température des mers de ces latitudes. Il ne faut pas les confondre avec le vent d’est alizé des tropiques. Celui-ci ne s’élève jamais au delà des 30 ou 32° de latitude, et seulement lorsque le soleil, au solstice d’été, entraîne de ce côté la zone d’air qu’il gouverne, en établissant un foyer d’aspiration dans les parties nord de ce continent. En hiver l’alizé d’est se replie jusque vers le 22 et 23°, étant d’une part repoussé par l’atmosphère refroidie de l’Amérique nord, et de l’autre attiré par un nouveau foyer établi dans l’Amérique sud par le soleil perpendiculaire au Paraguay. Dans les deux cas, lors même que les vents irréguliers de nord-est et d’est règnent sur l’Atlantique, leur empire est presque toujours séparé de celui de l’alizé par une frontière, ou de calme ou de contre-courants que cause leur inégalité en température, en densité, en vitesse. Il y a d’ailleurs entre eux ce cachet distinctif que les vents continentaux de nord-est et d’est, malgré l’irrégularité de tout le système de leur zone, affectent de paraître aux deux équinoxes pendant les 40 ou 50 jours qui suivent le passage du soleil à l’équateur: aussi est-ce la saison la plus favorable pour se rendre d’Europe en Amérique; celle dont profitent les vaisseaux de commerce, qui plus tard ou plus tôt sont exposés à de longs passages, à raison des vents de sud-ouest et de nord-ouest qui dominent l’Océan atlantique, l’un en hiver et l’autre en été, et qui dans toutes les saisons ne permettent que des apparitions courtes et interrompues aux vents de sud-est et de sud dont je vais parler.

§ II.

Vents de sud-est et de sud.

Le vent du sud-est aux États-Unis a plusieurs traits de ressemblance avec le scirocco de la Méditerranée, qui est aussi un sud-est: comme lui, il est chaud, humide, léger, rapide; comme lui, il affecte la tête d’un sentiment pénible de pesanteur et de compression; mais à un degré infiniment moins fâcheux que le scirocco.

Si l’on remarque que le kamsinn, ou vent du sud, produit en Égypte la même sensation; que dans d’autres pays tels que Bagdad, Basra, c’est le vent du sud-ouest; et que dans tous, c’est toujours un courant d’air qui a balayé des surfaces terrestres brûlantes et sèches, l’on conclura que cet effet physiologique est dû à l’action sur nos nerfs d’une qualité ou d’une combinaison particulière du calorique ou fluide igné. La différence d’intensité qui existe entre ces divers vents favorise elle-même cette induction; car si, comme il est de fait, le sud-est américain est moins pénible que le sud-est italien, l’on peut l’attribuer au long trajet du premier sur l’Atlantique dont l’humidité a neutralisé les exhalaisons du continent africain, tandis que le scirocco n’a pas eu le temps d’acquérir cet avantage sur le bassin étroit de la Méditerranée; et cependant il le possède plus que le kamsinn et que le sud-ouest de Bagdad, qui ne parcourent que des continens. Or, si tels sont les effets physiologiques de certains airs, qu’ils rendent le corps paresseux, la tête lourde, et l’esprit inapte[104] à penser, serait-il étonnant que dans certaines parties de l’Afrique où un tel air est habituel, les indigènes eussent réellement contracté les habitudes paresseuses de corps et d’esprit que l’on remarque à quelques peuples noirs, et que par le cours des générations elles se fussent tournées en nature, qui par cela même pourrait à son tour être changée par une habitude des circonstances contraires.

Revenant aux États-Unis, lorsque le sud-est se montre en hiver sur la côte atlantique, ce qui arrive surtout aux approches de l’équinoxe, il produit parfois, jusqu’au Canada, des dégels passagers qui ont le fâcheux effet de gâter les provisions de viandes que l’on fait dans les pays froids, dès le mois d’octobre, pour cinq ou six mois. Plus au sud, ces dégels trompent perfidement la végétation, en provoquant, dès janvier et février, des fleurs qui ne devraient paraître qu’après l’équinoxe, et que le retour infaillible des gelées ne manque pas de détruire.

Vers l’équinoxe, surtout vers celui de printemps, le sud-est produit, particulièrement dans les embouchures de l’Hudson, de la Delaware, et dans la baie de Chezapeak, des tempêtes courtes mais violentes; leur durée est assez ordinairement de 12 heures; elles ont ceci de singulier, que leur furie s’exerce comme un ouragan, sur un espace limité de 10 ou 20 lieues de longueur et de 4 ou 5 de large, sans que hors de cet espace l’on s’aperçoive du moindre mouvement. J’ai connu deux exemples de ce phénomène à New-York et un à Philadelphie, où pendant 12 heures l’on avait essuyé une si violente tempête, que l’on croyait apprendre la perte de tous les vaisseaux voisins de la côte; cependant, 12 heures après, les vaisseaux arrivèrent sans avoir remué une voile, et sans avoir senti le moindre vent extraordinaire.

Cette irruption violente d’un vent léger et chaud ne peut s’expliquer par la théorie ordinaire des pesanteurs spécifiques, puisque tout autre vent est plus froid et plus dense que le sud-est: il faut donc admettre l’expansion d’une masse considérable de cet air chaud qui repousse et chasse l’air plus froid dont il est environné. La forme de cône ou d’entonnoir des baies et embouchures des fleuves, où ce phénomène a lieu de préférence, prête à cette explication, en ce qu’un grand volume d’air poussé dans ces entonnoirs est obligé de s’échapper par un canal de plus en plus resserré: il y agit presque à la manière des eaux d’un étang contenu par de hautes digues, auxquelles on ouvre d’étroites issues: là où la résistance le tient en équilibre, le liquide demeure calme: mais il s’élance avec impétuosité là où elle vient à manquer; et cette impétuosité a pour double cause la pression qu’il éprouve d’une part, et l’espace plus grand où il se développe de l’autre, en sortant de ses conduits resserrés. Dans le cas dont il s’agit, cet espace vide est nécessairement dans la région moyenne de l’air, à une élévation peut-être de moins de 1000 mètres; et le torrent du sud-est s’y échappe en montant comme tous les airs chauds: il y est ou condensé par la couche supérieure qui s’y trouve au terme de glace; ou bien, glissant sous elle, il s’échappe horizontalement, et peut-être se replie sur lui-même, et forme un tourbillon dont le centre ou l’axe est en l’air à une hauteur de 5 ou 600 mètres, et dont la circonférence balaye et rase la terre. Mais quelle est la cause première de ce vide sans tonnerre et sans météores préalables, du moins sans qu’on en ait vu? Il faudrait pour résoudre ce problème, avoir rassemblé toutes les circonstances du phénomène; avoir connu sa manière d’agir, du moins, en divers points de sa sphère d’action et de sa circonférence; connaître enfin l’état de l’air et ses directions, avant et après la crise; or, comme ces données positives m’ont manqué, je ne sait pas y suppléer par de pures hypothèses.

Du vent de sud.

Le vent de sud direct, que l’on croirait plus chaud que le sud-est, est néanmoins plus tempéré aux États-Unis. Pendant l’été, saison où il se montre plus fréquemment, on le regarde comme une brise agréable, et presque rafraîchissante, à raison de la vapeur humide dont elle abreuve l’air: j’ai trouvé que cette vapeur, tant à New-York et à Philadelphie qu’à Washington, avait une odeur frappante de marécage de mer, telle que celle des huîtres, laquelle décèle sa source d’une manière moins agréable qu’on ne veut le dire. L’on ne peut cependant lui refuser le mérite de tempérer l’excessive ardeur du soleil et la réverbération encore plus brûlante de la terre dans les mois de juin, juillet et août: c’est pour jouir de cette brise de sud, que dans tout le continent américain l’on préfère l’exposition des maisons au midi, comme en France nous préférons celle à l’est et au sud-est: dans les États-Unis, elle a cet avantage qu’en été le soleil est assez élevé sur l’horizon pour ne point s’introduire dans les appartements protégés par les porticos ou piatzas, dont l’usage est général. En hiver, l’astre abaissé introduit dans les maisons ses rayons que l’on désire, et il y fait sentir sa chaleur, en dépit du nord-ouest, qui trop souvent accompagne sa clarté. Dans cette même saison, si le vent de sud est quelquefois assez froid, c’est qu’il a passé sur quelques neiges dont la terre se couvre momentanément, même en Caroline. Et si d’autres fois il en apporte lui-même au lieu de pluies, c’est parce que dans sa route aérienne il a rencontré des nuages du nord-est et de l’est, qui n’ont pas eu le temps de se replier. Mais de telles neiges fondent de suite, ou deviennent de la pluie en tombant. Six heures de durée suffisent à rendre au vent de sud le caractère de chaleur moite qu’il tire des mers tropicales où il prend naissance: je lui ai vu donner à Philadelphie, le 10 mars 1798, une véritable température de Floride. En été, lorsqu’il est plus rapide qu’à son ordinaire, il ne tarde pas d’amener des orages, et l’on remarque à Louisville et en d’autres lieux situés sur l’Ohio, que s’il dure 12 heures continues, il ne manque pas d’amener du tonnerre; or, en calculant sa marche à un terme moyen de 16 ou 17 lieues à l’heure, selon une estimation que des expériences sur la vitesse des vents rendent plausible, c’est précisément le temps qu’il lui a fallu pour apporter les nuages du centre du golfe mexicain, distant de 10 à 12°. La fréquence du vent de sud en cette saison prouve qu’il existe alors un foyer d’aspiration dans le nord du continent: mais il reste à savoir si ce foyer est au-delà ou en deçà de la chaîne algonkine, qui borde les lacs à leur nord. Ce fait ne peut être constaté que par des observations établies simultanément sur une ligne, depuis le rivage de Floride par le Kentucky, les lacs Érié, Huron et la chaîne algonkine jusqu’aux bords de la baie de Hudson; elles jetteraient un grand jour sur le jeu correspondant de l’atmosphère du pôle et de l’atmosphère du tropique, ainsi que sur la lutte et sur le balancement des courants du nord-ouest et du sud-ouest, qui sont les principaux vents des États-Unis.

§ III.

Du vent de sud-ouest.

Le vent de sud-ouest, l’un des trois grands dominants aux États-Unis, y est plus fréquent pendant l’été que pendant l’hiver, et plus habituel dans le pays de l’Ouest que sur la côte atlantique; en hiver, l’on dirait qu’il a de la peine à franchir les Alleghanys; et réellement il paraît que les vents de nord-ouest, de nord-est et d’est, plus puissants dans cette saison, lui interdisent le passage des monts. Quelquefois néanmoins il profite de leurs déviations, ou surmonte leur obstacle, et il se montre sur la côte atlantique plus impétueux, et surtout plus froid qu’il n’appartient à son habitude et à son origine: l’on eu sent aisément la raison, quand on considère qu’il a traversé la région élevée des Alleghanys, souvent couverts de neiges pendant l’hiver, et qu’il a trouvé dans l’Ouest une terre abreuvée de pluie, dont l’évaporation ne peut que le refroidir.

Au printemps, devenu plus fréquent, il apporte lui-même des neiges passagères, des ondées de pluie et même de grêle, qui cependant paraissent plutôt dues aux vents de nord-est et de nord-ouest, dont il replie et chasse les nuages amoncelés sur les Alleghanys: ces monts deviennent eux-mêmes le champ clos visible des combats de ces courants d’air opposés: souvent l’on peut de la plaine observer les nuages marchant vers Blue-ridge, par les vents d’est ou de nord-est: bientôt s’y arrêtant, y demeurant stationnaires, puis tantôt s’y fondant en pluie, tantôt revenant sur leurs pas, chassés par le sud-ouest, qui à son tour s’établit pour quelques heures. Je fus témoin de ce spectacle dans la soirée que je passai à Rock-fish-gap, sur Blue-ridge; et mon hôte, sans être physicien, m’en donna des raisons très satisfaisantes.

Ce n’est que vers le solstice d’été que le sud-ouest règne sur la côte atlantique d’une manière plus constante qu’aucun autre vent. Il y devient l’agent principal des orages qui se multiplient dans les mois de juillet et d’août, et qui sont infiniment plus violents que les nôtres en France. Souvent la brise du sud, qui a coutume de s’élever vers 10 ou 11 heures, fait place au sud-ouest, qui dans l’après-midi remplit le ciel de nuages orageux: deux ou trois heures se passent en éclats de tonnerre, d’un bruit prodigieux, et en éclairs, d’un volume vraiment énorme; la crise se termine avant le coucher du soleil, par des ondées, tantôt plus et tantôt moins abondantes.

L’équinoxe d’automne apporte un changement à cette direction du courant de l’air, et c’est alors son opposé diamétral, le nord-est, qui pendant 40 à 50 jours a la prépondérance sans néanmoins régner seul: après cette période, le sud-ouest, qui n’avait pas été entièrement éteint, se ranime et partage le reste de la saison avec le nord-ouest qui s’éveille, et avec l’ouest direct qui est le plus égal, le plus serein et le plus agréable des vents de ce continent.

La marche du sud-ouest dans le bassin du Mississipi et d’Ohio, jusque sur le fleuve Saint-Laurent, est plus régulière et plus simple; l’on peut dire en deux mots que ce vent domine depuis la Floride jusqu’aux lacs, et à Montréal pendant dix mois de l’année. Les deux mois où il est le plus silencieux, sont ceux du solstice d’hiver, pendant lesquels le nord-ouest et le nord-est occupent l’atmosphère. Après cette époque, il se ranime en proportion de l’élévation du soleil au zénith, et il acquiert de telles forces qu’en juillet et en août, il est presque alizé en Louisiane, en Kentucky, et jusque sur le lac Champlain, pendant 40 à 50 jours; il domine presque également sur le Saint-Laurent; et pour remonter ce fleuve à la voile, l’on attend quelquefois un mois de suite des vents d’est ou de nord-est, qui alors même sont peu durables. C’est encore le sud-ouest qui, vers le 20 avril, fond les glaces du Saint-Laurent, comme c’est le nord-ouest qui les établit à la fin de décembre. Le sud-ouest est, avec le sud, le vent chaud du Canada, du Vermont, du Genesee; mais il n’a ce caractère bien marqué que pendant l’été: il se rafraîchit dans les autres saisons, en proportion de l’abaissement du soleil à l’horizon, et du rapprochement des terres vers le pôle. Il se montre au contraire plus chaud, à mesure que l’on revient vers le Kentucky, le Tennessee et le golfe du Mexique, qui est son foyer originel.

A raison de ce voisinage, il procure à la Basse-Louisiane une température si élevée, pendant les quatre mois d’hiver, que malgré l’apparition assez fréquente des vents de nord-nord-ouest et d’est, l’on peut s’y permettre la culture de la canne à sucre, surtout celle d’Otahiti: mais il fait racheter cette faveur pendant les quatre mois d’été, par des chaleurs accablantes et des orages extrêmement violents et presque journaliers, de l’espèce de ceux qu’aux Antilles l’on appelle grains blancs. La mousson de ces orages commencé après le solstice, et suit une marche progressive digne d’attention. D’abord c’est vers les cinq heures du soir, lorsque la chaleur étouffante et humide est parvenue à son comble, que les nuées orageuses s’élèvent et accourent du bas du fleuve et de la partie sud-ouest du golfe: chaque jour l’apparition de ces nuées anticipe de quelques minutes; en sorte que vers le milieu du mois d’août, les tonnerres se déclarent vers deux heures après midi; de violentes ondées précèdent et suivent leurs éclats effrayants; au coucher du soleil tout se pacifie; le ciel redevient calme, tantôt serein, tantôt voilé de brouillards qu’exhalent d’immenses marécages et un sol fumant; la nuit se passe tranquille, mais fatigante par sa chaleur calme, et surtout par les maringouins. Le lendemain matin, la chaleur se ranime à mesure de l’élévation du soleil à l’horizon et de l’état calme de l’air; dans l’après-midi la crise de la veille recommence[105]: le vent du sud-ouest pousse ces nuées orageuses dans l’intérieur du pays, sur le Tennessee et le Kentucky, où elles en rencontrent d’autres fournies par les rivières, les swamps et les lacs; par ce moyen, la série des orages s’étend et se prolonge avec des forces renaissantes jusqu’au Canada.

Maintenant, pour bien apprécier les effets et l’action de ce grand courant d’air sur la surface du sol qu’il parcourt, et qui lui sert en quelque sorte de lit; pour bien calculer le caractère et la puissance du foyer dont il émane, c’est-à-dire l’atmosphère du golfe mexicain, il faut se retracer plusieurs circonstances géographiques et nautiques de ces parages: il faut remarquer que le centre du golfe est immédiatement situé sous le tropique; que pendant les six mois d’été, toute la surface de ses eaux est frappée d’un soleil vertical et brûlant, qui provoque une évaporation énorme. Que pendant les six mois d’hiver, l’action de cet astre y est encore si vive, que les gelées n’approchent point de cette mer: que les plages d’Youcatan, de Campêche, de la Vera-cruz, des Florides et de Cuba, sont connues pour être d’une chaleur insupportable; qu’en effet la chaleur doit y être d’autant plus intense, que le bassin presque circulaire du golfe, enclos d’îles et de terres, n’admet pas une libre ventilation; qu’enfin les marins citent cette mer pour être la plus féconde de toutes celles de la zone torride en orages, en tonnerres, en trombes, en tornados ou tourbillons, en calmes étouffants et en ouragans, tous accessoires naturels d’un air embrasé et pourtant humide.

Ces circonstances rendent déja raison des qualités que nous avons reconnues au vent de sud-ouest sur le continent américain; mais l’observateur ne doit point borner là ses regards; il doit encore rechercher quelle source inépuisable et première fournit à la déperdition journalière et immense de ce réservoir aérien: or, s’il porte sur la carte un œil attentif[106], il remarquera que les deux seules embouchures ou issues du golfe sont situées entre Cuba et les presqu’îles d’Youcatan et de Floride; que par celle d’Youcatan, la plus considérable des deux, le golfe reçoit les courants d’eau et d’air de la mer de Honduras, qui elle-même les reçoit à son tour de la mer des Antilles, ouvertes dans l’Océan atlantique; que par le canal de Floride et de Bahama, le golfe perd et vide continuellement ses eaux dans le même Océan, et que l’accès de l’air y est obstrué par une triple chaîne d’îles; il remarquera que ces deux issues sont placées entre les 20 et 24° latitude nord, et que même celle d’Youcatan, par sa communication médiate avec la mer des Antilles, ouvre et dilate réellement son embouchure jusqu’au 10e degré; or, il sait que c’est précisément sous les latitudes de 10 à 24° que les vents alizés du tropique soufflent toute l’année des parties d’est sur l’Océan atlantique: il apprend des marins que ces vents alizés naissent à 80 ou 100 lieues des côtes d’Afrique; qu’ils traversent l’Océan avec un vitesse d’environ 32,400 mètres[107] (à peu près 8 lieues) à l’heure; qu’ils arrivent à la chaîne des Antilles, sur un front d’environ 10° ou 200 lieues marines: il conçoit que cet énorme fleuve d’air doit franchir les îles, comme un fleuve d’eau franchit des rocs semés dans son lit; qu’il entre dans la mer des Antilles, et que là, emprisonné à droite par les terres de Saint-Domingue et de la Jamaïque, à gauche par celle du continent méridional, il est forcé de poursuivre son cours dans la mer de Honduras, et finalement d’entrer dans le golfe du Mexique..... et dès lors le problème est éclairci et résolu.

En effet, c’est réellement le vent alizé de l’Atlantique qui, par la marche que je viens de décrire, alimente l’atmosphère du golfe, et y produit la plupart des phénomènes dont il est le théâtre. Il y arrive d’autant plus puissant, que, depuis la chaîne des Antilles, il resserre de plus en plus son courant, et accumule ses forces sur un moindre espace: sans doute cette chaîne a d’abord brisé et morcelé son courant, comme les rocs et les récifs divisent un torrent d’eau, ou même comme les piles d’un pont divisent le courant d’une rivière. Comme les courants d’eau, le torrent aérien a éprouvé un mouvement de remous et de tourbillons aux avant-becs de ces îles qu’il heurte; il s’est partagé et comprimé pour s’échapper par leurs détroits. Cette compression l’y rend plus rapide: il se déploie avec plus de force à leur issue, et il forme des tournoiements à leurs arrière-becs, dont chaque courant se dispute le vide; la navigation locale des îles rend sensibles tous ces accidents, par les directions diverses que prend le vent plus près ou plus loin, au-dessus ou au-dessous de leurs masses émergentes: c’est absolument le même mécanisme que celui d’un courant d’eau, à la légèreté près du fluide; et l’étude attentive de tous les tourbillonnements qui ont lieu sous un pont ou à travers les rocs d’un torrent, donne en petit une idée exacte de ce qui arrive dans le cas actuel, et en général à tous les courants aériens.

L’alizé de l’Atlantique, parvenu à l’isthme de Mosquitos, semblerait devoir ou pouvoir franchir cette digue; mais malgré sa légèreté, il agit encore plus qu’on ne l’imagine à la manière de l’eau, et il ne sort qu’avec difficulté des canaux et des lits dans lesquels il coule ou seulement repose: plusieurs faits ici prouvent que les montagnes de l’isthme de Mosquitos, qui sont le prolongement de la chaîne des Andes, lui opposent un obstacle efficace et l’empêchent d’entrer dans l’océan Pacifique. Pour bien apprécier la distribution d’air qui se fait à ce lieu; nous aurions besoin de deux données, savoir, la hauteur précise de ces montagnes, et l’épaisseur de la couche ou courant d’air: il est possible que cette couche soit moins épaisse qu’on ne serait porté à le croire, les aérostats nous ayant appris que souvent les couches de l’atmosphère n’excèdent pas 200 mètres, et qu’elles glissent et coulent les unes sur les autres en sens quelquefois diamétralement opposé, de manière que dans une ascension de 800 à 1200 mètres, l’on trouve ou l’on peut trouver deux ou trois vents divers; de nouvelles applications des aérostats à ce genre d’observation dans le cas dont je parle et dans d’autres semblables, pourraient rendre à la science aérologique des services que sous d’autres rapports ils ont jusqu’ici assez vainement promis.

Quant à la chaîne transverse de Mosquitos, supposons-la seulement de 300 toises (600 mètres) d’élévation; elle sera déja capable de barrer le courant alizé dans une étendue plus que suffisante à lui conserver toute sa puissance: la portion supérieure qui s’en échapperait ne serait qu’un trop-plein inutile; et l’on a droit de croire que ce trop-plein n’existe pas; car on ne trouve point sa trace au revers occidental de ces montagnes, sur la côte de la mer Pacifique: les vents sur cette côte suivent une marche tout-à-fait différente; l’on y a des brises locales de terre et de mer qui s’étendent à plusieurs lieues du rivage d’une manière indépendante de tout autre système que le leur: ce n’est qu’à environ 40 lieues au large que soufflent des vents généraux, qui surtout en été sont de la partie d’ouest, par conséquent diamétralement opposés à l’alizé; ces vents règnent depuis le 10e degré de latitude jusqu’au 21e, c’est-à-dire sur toute la côte de Mexique, entre le Cap-corientes et le Cap-blanc de Costarica. L’on ne saurait dire que l’alizé s’échappe latéralement par l’isthme de Panama, puisque dans ces parages, les vents de la mer Pacifique viennent en été des parties de sud et sud-ouest opposées à l’est. Ainsi, il est constant que l’isthme de Mosquitos et sa chaîne, quelle que soit sa hauteur, sont une frontière de séparation entre deux systèmes de vents différents.

L’alizé atlantique, ainsi barré, doit cependant trouver une issue: celle du canal de la Jamaïque, large et libre, s’offre de préférence à toute autre. Il y porte donc son courant, et il entre dans la mer de Hondouras. Quelques portions latérales de ce vent effleurées par les terres, paraissent se détacher de son courant: car les marins observent que depuis le cap Vela, pointe de Maracaïbo, les vents varient et diffèrent dans une ligne parallèle au courant principal, et en fermant au sud les golfes de Sainte-Marthe, de Cartagène, du Darien et de Porto-Bello; quelques-uns sont aspirés par les bassins des grandes rivières et par les hautes montagnes de terre ferme, et soufflent de nord-est à nord-ouest. D’autres soufflant ouest, sont de véritables contre-courants semblables à ceux qu’on observe dans toutes les rivières rapides, et dont le Mississipi offre des exemples si frappants qu’ils aident en partie à remonter ce fleuve; tandis qu’à la droite du grand courant aérien, une autre portion détachée forme les vents de sud qui soufflent en été de juin en août, sur la côte méridionale de Cuba et de la Jamaïque. Ainsi, par un dernier trait de ressemblance avec l’eau, le courant aérien ne jouit de toute sa force que dans la ligne libre et droite de son canal.

A son entrée dans la baie de Hondouras, il décline un peu, et devient sud-est: et comme il ne rencontré plus d’obstacles, il entre sous cette ligne dans le golfe du Mexique: je dis qu’il ne rencontre plus d’obstacles, parce que la presqu’île d’Youcatan est une terre de sables, si basse qu’elle ne lui en oppose aucun: aussi don Bernard de Orta, à qui l’on doit une instructive dissertation[108] sur les vents de la Vera-cruz, observe-t-il que le sud-est est le dominant de tous ces parages.

Maintenant, représentons-nous un volume d’air d’environ 90 à 100 lieues de largeur, sur 200 ou 300 toises de hauteur, affluant comme un torrent qui court au moins 400 toises ou 800 mètres à la minute, et imaginons ce que peut devenir cette immense quantité de fluide accumulé dans l’espèce de cul-de-sac que forme le bassin circulaire du golfe. Il est évident que par un effet composé et de la courbe des terres qui lui servent de rivage, et de la diminution graduelle de sa force d’impulsion, ce torrent aérien, d’abord vu en masse, prend un mouvement de tournoiement dont l’axe ou vortex, variable, selon certaines circonstances, s’établit principalement vers le nord du golfe, d’où le trop-plein se verse sur les terres adjacentes; de là une cause fondamentale de tous les phénomènes que nous présentent et l’atmosphère de ce local, et le sud-ouest continental qui en dérive.

Ensuite analysé dans ses détails, ce vaste courant se subdivise en plusieurs branches qui suivent des lois qui lui sont propres et des directions que les localités leur imposent.

La première et la plus latérale de ces branches, celle qui, après avoir traversé l’Youcatan, prolonge les terres de la Vera-cruz et de Panuco, obéissant à sa direction propre et à celle des montagnes de Tlascala, se porte vers l’intérieur du Mexique et remonte par les bassins des rivières de Panuco, de Las-naças, Del-norte ou Bravo, et de toutes leurs affluentes jusqu’aux montagnes de la Nouvelle-Biscaye, du Nouveau-Mexique et de Santa-Fé: j’oserais dire sans connaître les vents de l’intérieur de ces pays, que les dominans y sont du sud à l’est, dans toute la partie qu’arrosent les rivières dont j’ai cité le nom.

Ce doit être cette même branche de vent qui, parvenue sur les montagnes du Nouveau-Mexique, prend un autre caractère, et qui se versant sur la côte de nord-ouest, si bien explorée par Vancouver, domine pendant l’été sur les parages de Noutkâ: le capitaine Meares qui, dès 1791, y avait fait plusieurs bonnes observations, nous y représente ce vent de sud-est comme un vent violent, tempétueux, pluvieux, brumeux, et d’un froid piquant; ce qui est un cas nouveau pour le sud-est, dans tout l’hémisphère boréal; mais ce vent acquiert cette qualité en passant sur les neiges et sur les glaces qui couvrent les montagnes du Nouveau-Mexique, glaces qui ont mérité à leur chaîne, parmi plusieurs noms, ceux de Icy, ou Monts de glace et de Shining ou Brillants. Il paraît que ces montagnes ont une élévation digne de la Cordillière des Andes dont elles sont le prolongement, et que le sud-est Noutkan doit sa force à leur hauteur: car le même navigateur Meares observe que, plus loin au sud, le vent dominant sur cette mer, faussement appelée Pacifique, est pendant l’été le vent d’ouest, qui règne jusqu’au 30°, «où commence, ajoute-t-il, la zone des vents alizés d’est[109];» c’est-à-dire que ce parallèle (le 30°) est la frontière de deux vents diamétralement opposés: cas singulier en apparence et pourtant naturel et commun: ce vent d’ouest, doux, serein, clair et beau, étant le contre-courant de l’alizé d’est, torrent principal, rapide et presque impétueux; c’est de leur frottement que naissent ces tourbillons, ces vents variables, ces remous, ces calmes, qui ont été si funestes aux vaisseaux qui, les premiers, firent leur retour en Chine, en suivant ce même parallèle.

Retournant au golfe du Mexique, une seconde branche de l’alizé atlantique, intérieure à la précédente, et formant la majeure partie de ce courant, se dirige vers les plages de la Louisiane et des Florides: sa ligne, comme l’on voit, devient sud-ouest: cependant, sur le Mississipi même, elle est plutôt sud direct, car les navigateurs de ce fleuve observent que sur son lit il ne règne proprement que deux vents, le sud et le nord: la raison en est, comme pour toutes les rivières, que la direction du vêtît y est maîtrisée et décidée par celle du lit et de sa vallée. Il est d’ailleurs naturel qu’avant de tourner totalement sud-ouest, une portion se soit détachée sud; et cette portion ou rumb doit dominer sur les parages de la baie Saint-Bernard.

Une troisième branche en retour vers la presqu’île de Floride, essaie de la franchir et de s’échapper sur l’Océan atlantique; mais elle est forcée de se replier dans le golfe, parce qu’elle rencontre, surtout en été, le vent alisé d’est, dont la zone s’étend alors sur l’atlantique jusqu’aux 30 et 32°. Le reversement de cette branche et son addition à la précédente, deviennent l’une des raisons pour lesquelles, à cette époque, c’est-à-dire en juillet et août, le sud-ouest redouble de force sur le continent des États-Unis.

Enfin la portion centrale du grand tourbillon, maintenue en une sorte d’équilibre par des mouvements opposés, est l’agent et le siége des vents variables, des calmes étouffants, des orages qui en sont la suite, et de tous les incidents propres à ce golfe. Ces données du raisonnement sont confirmées par les récits positifs des navigateurs. Don Bernard de Orta, capitaine du port de la Vera-cruz, établit[110] que dans la partie sud du golfe, les vents dominants, surtout en été, sont le sud-est et l’est; qu’en hiver ils inclinent jusqu’au nord-est avec des rafales de nord, courtes dans leur durée, mais terribles dans leur action. Bernard Romans, voyageur anglais qui en 1776 publia sur les Florides un ouvrage plein d’instruction et de sens, observe[111] que dans la courbe qui attache la presqu’île de Floride au continent, les vents dominants, surtout en automne, sont le nord-ouest et l’ouest; et ces deux directions sont précisément la ligne du courant d’air en retour dans son tournoiement. Enfin ces deux écrivains insistent, avec tous les navigateurs, sur la fréquence des trombes, des tourbillons, des grains orageux, des calmes et des ouragans de cette mer.

Quelques physiciens ont déja aperçu qu’entre les ouragans des golfes de Mexique et ceux du continent, même en des lieux très-reculés dans le nord, il existait une correspondance singulière d’action et de temps. En 1757, Franklin, comparant les heures où s’était fait sentir en divers lieux un ouragan qui au mois d’octobre traversa le continent, depuis Boston jusqu’à la Floride occidentale, trouva que le déplacement de l’air n’avait commencé à Boston que plusieurs heures après avoir commencé sur la côte du golfe, et que de proche en proche, l’avance ou le retard avait été proportionnel aux espaces: c’est-à-dire que l’ouragan s’était fait sentir d’abord au lieu où le vent allait, et qu’il avait fini vers le lieu d’où le vent venait; ce qui à cette époque où ce sujet était neuf, ne parut qu’une bizarrerie de physique; mais Franklin en conçut avec sa sagacité ordinaire, que le foyer du mouvement était placé sur le golfe, et que c’était par l’effet d’un vide subit dans l’atmosphère de ce golfe, que l’air du continent, aspiré de proche en proche, s’était précipité pour remplir le déficit.