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Tartarin de Tarascon

Chapter 15: VI
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About This Book

The narrative follows a swaggering hunter from a small Provençal town whose extravagant boasts and local fame drive him to undertake an overseas hunting expedition; the early episodes sketch provincial customs and his comic pretensions, and subsequent sections chronicle a vainglorious voyage, encounters with exotic spectacle and animals, and an ill-fated campaign that exposes his limitations. Satirical and episodic, the work lampoons provincial bravado through farce, colorful portraits of townsfolk, mock-heroic set-pieces, and successive reversals that turn ostentation into embarrassment while keeping a keen eye on social manners and popular storytelling.


II

Coup d'oeil général
jeté sur la bonne ville de Tarascon;
les chasseurs de casquettes.


Au temps dont je vous parle, Tartarin de Tarascon n'était
pas encore le Tartarin qu'il est aujourd'hui, le grand Tartarin
de Tarascon, si populaire dans tout le midi de la France. Pourtant
[20]--même à cette époque--c'était déjà le roi de Tarascon.

Disons d'où lui venait cette royauté.

Vous saurez d'abord que là-bas tout le monde est chasseur,
depuis le plus grand jusqu'au plus petit. La chasse est la passion des
Tarasconnais, et cela depuis les temps mythologiques
[25]où la Tarasque faisait les cent coups dans les marais de la ville
et où les Tarasconnais d'alors organisaient des battues contre
elle. Il y a beau jour, comme vous voyez.

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Donc, tous les dimanches matin, Tarascon prend les armes et
sort de ses murs, le sac au dos, le fusil sur l'épaule, avec un
tremblement de chiens, de furets, de trompes, de cors de chasse.
C'est superbe à voir.... Par malheur, le gibier manque, il
[5]manque absolument.

Si bêtes que soient les bêtes, vous pensez bien qu'à la longue
elles ont fini par se méfier.

A cinq lieues autour de Tarascon, les terriers sont vides, les
nids abandonnés. Pas un merle, pas une caille, pas le moindre
[10]lapereau, pas le plus petit cul-blanc.

Elles sont cependant bien tentantes, ces jolies collinettes
tarasconnaises, toutes parfumées de myrte, de lavande, de romarin;
et ces beaux raisins muscats gonflés de sucre, qui s'échelonnent
an bord du Rhône, sont diablement appétissants aussi....
[15]Oui, mais il y a Tarascon derrière, et dans le petit monde du
poil et de la plume, Tarascon est très mal noté. Les oiseaux
de passage eux-mêmes l'ont marqué d'une grande croix sur leurs
feuilles de route, et quand les canards sauvages, descendant vers
la Camargue en longs triangles, aperçoivent de loin les clochers
[20]de la ville, celui qui est en tête se met à crier bien fort: «Voilà
Tarascon!... voilà Tarascon!» et toute la bande fait un crochet.

Bref, en fait de gibier, il ne reste plus dans le pays qu'un
vieux coquin de lièvre, échappé comme par miracle aux septembrisades
[25]tarasconnaises et qui s'entête à vivre là! A Tarascon,
ce lièvre est très connu. On lui a donné un nom. Il s'appelle
_le Rapide_. On sait qu'il a son gîte dans la terre de M. Bompard,--ce
qui, par parenthèse, a doublé et même triplé le prix de
cette terre,--mais on n'a pas encore pu l'atteindre.

[30]A l'heure qu'il est même, il n'y a plus que deux ou trois
enragés qui s'acharnent après lui.

Les autres en ont fait leur deuil, et _le Rapide_ est passé depuis
longtemps à l'état de superstition locale, bien que le Tarasconnais

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soit très peu superstitieux de sa nature et qu'il mange les hirondelles
en salmis, quand il en trouve.

--Ah çà! me direz-vous, puisque le gibier est si rare à Tarascon,
qu'est-ce que les chasseurs tarasconnais font donc tous les
[5]dimanches?

Ce qu'ils font?

Eh mon Dieu! ils s'en vont en pleine campagne, à deux ou
trois lieues de la ville. Ils se réunissent par petits groupes de
cinq ou six, s'allongent tranquillement à l'ombre d'un puits, d'un
[10]vieux mur, d'un olivier, tirent de leurs carniers un bon morceau
de boeuf en daube, des oignons crus, un _saucissot_, quelques
anchois, et commencent un déjeuner interminable, arrosé d'un
de ces jolis vins du Rhône qui font rire et qui font chanter.

Après quoi, quand on est bien lesté, on se lève, on siffle les
[15]chiens, on arme les fusils, et on se met en chasse. C'est à dire
que chacun de ces messieurs prend sa casquette, la jette en l'air
de toutes ses forces, et la tire au vol avec du 5, du 6, ou du
2,--selon les conventions.

Celui qui met le plus souvent dans sa casquette est proclamé
[20]roi de la chasse, et rentre le soir en triomphateur à Tarascon,
la casquette criblée au bout du fusil, au milieu des aboiements
et des fanfares.

Inutile de vous dire qu'il se fait dans la ville un grand commerce
de casquettes de chasse. Il y a même des chapeliers qui
[25]vendent des casquettes trouées et déchirées d'avance à l'usage
des maladroits, mais on ne connaît guère que Bézuquet, le
pharmacien, qui leur en achète. C'est déshonorant!

Comme chasseur de casquettes, Tartarin de Tarascon n'avait
pas son pareil. Tous les dimanches matin, il partait avec une
[30]casquette neuve: tous les dimanches soir, il revenait avec une
loque. Dans la petite maison du baobab, les greniers étaient
pleins de ces glorieux trophées. Aussi, tous les Tarasconnais le
reconnaissent-ils pour leur maître, et comme Tartarin savait à

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fond le code du chasseur, qu'il avait lu tous les traités, tous les
manuels de toutes les chasses possibles, depuis la chasse à la
casquette jusqu'à la chasse au tigre birman, ces messieurs en
avaient fait leur grand justicier cynégétique et le prenaient pour
[5]arbitre dans toutes leurs discussions.

Tous les jours, de trois à quatre, chez I'armurier Costecalde
on voyait un gros homme, grave et la pipe aux dents, assis sur
un fauteuil de cuir vert, au milieu de la boutique pleine de chasseurs
de casquettes, tous debout et se chamaillant. C'était Tartarin
[10]de Tarascon qui rendait la justice, Nemrod doublé de
Salomon.



III

Nan! Nan! Nan!
Suite du coup d'oeil général jeté sur la
bonne ville de Tarascon.


A la passion de la chasse, la forte race tarasconnaise joint une
autre passion: celle des romances. Ce qui se consomme de
romances dans ce petit pays, c'est à n'y pas croire. Toutes les
[15]vieilleries sentimentales qui jaunissent dans les plus vieux cartons,
on les retrouve à Tarascon en pleine jeunesse, en plein
éclat. Elles y sont toutes, toutes. Chaque famille a la sienne,
et dans la ville cela se sait. On sait, par exemple, que celle du
pharmacien Bézuquet, c'est:
[20]     Toi, blanche étoile que j'adore;
Celle de l'armurier Costecalde:
        Veux-tu venir au pays des cabanes?
Celle du receveur de l'enregistrement:
        Si j'étais-t-invisible, personne n'me verrait.
            (Chansonnette comique)

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Et ainsi de suite pour tout Tarascon. Deux ou trois fois par
semaine, on se réunit les uns chez les autres et on se les chante.
Ce qu'il y a de singulier, c'est que ce sont toujours les mêmes,
et que, depuis si longtemps qu'ils se les chantent, ces braves
[5]Tarasconnais n'ont jamais envie d'en changer. On se les lègue
dans les familles, de père en fils, et personne n'y touche; c'est
sacré. Jamais même on ne s'en emprunte. Jamais il ne viendrait
à l'idée des Costecalde de chanter celle des Bézuquet, ni
aux Bézuquet de chanter celle des Costecalde. Et pourtant
[10]vous pensez s'ils doivent les connaître depuis quarante ans qu'ils
se les chantent. Mais non! chacun garde la sienne et tout le
monde est content.

Pour les romances comme pour les casquettes, le premier
de la ville était encore Tartarin. Sa supériorité sur ses concitoyens
[l5]consistait en ceci: Tartarin de Tarascon n'avait pas la
sienne. Il les avait toutes.

Toutes!

Seulement c'était le diable pour les lui faire chanter. Revenu
de bonne heure des succès de salon, le héros tarasconnais aimait
[20]bien mieux se plonger dans ses livres de chasse ou passer sa
soirée au cercle que de faire le joli coeur devant un piano de
Nîmes, entre deux bougies de Tarascon. Ces parades musicales
lui semblaient au-dessous de lui.... Quelquefois cependant,
quand il y avait de la musique à la pharmacie Bézuquet, il entrait
[25]comme par hasard, et après s'être bien fait prier, consentait
à dire le grand duo de Robert le Diable, avec madame
Bézuquet la mère.... Qui n'a pas entendu cela n'a jamais
rien entendu.... Pour moi, quand je vivrais cent ans, je verrais
toute ma vie le grand Tartarin s'approchant du piano d'un
[30]pas solennel, s'accoudant, faisant sa moue, et sous le reflet vert
des bocaux de la devanture, essayant de donner à sa bonne
face l'expression satanique et farouche de Robert le Diable.
A peine avait-il pris position, tout de suite le salon frémissait;

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on sentait qu'il allait se passer quelque chose de grand....
Alors, après un silence, madame Bézuquet la mère commençait
en s'accompagnant:

        Robert, toi que j'aime
[5]    Et qui reçus ma foi,
        Tu vois mon effroi (bis),
        Grâce pour toi-même
        Et grâce pour moi.

A voix basse, elle ajoutait: «A vous, Tartarin,» et Tartarin
[10]]de Tarascon, le bras tendu, le poing fermé, la narine frémissante
disait par trois fois d'une voix formidable, qui roulait
comme un coup de tonnerre dans les entrailles du piano:
«Non!... non!... non!...» ce qu'en bon Méridional
il prononçait: «Nan!... nan!... nan!...» Sur quoi
[15]madame Bézuquet la mère reprenait encore une fois:

        Grâce pour toi-même
        Et grâce pour moi.

--«Nan!... nan!... nan!...» hurlait Tartarin de
plus belle, et la chose en restait là.... Ce n'était pas long,
[20]comme vous voyez: mais c'était si bien jeté, si bien mimé, si
diabolique, qu'un frisson de terreur courait dans la pharmacie,
et qu'on lui faisait recommencer ses: «Nan!... nan!» quatre
et cinq fois de suite.

Là-dessus Tartarin s'épongeait le front, souriait aux dames,
[25]clignait de l'oeil aux hommes, et, se retirant sur son triomphe,
s'en allait dire au cercle d'un petit air négligent: «Je viens de
chez les Bézuquet chanter le duo de Robert le Diable!»

Et le plus fort, c'est qu'il le croyait!...



IV

Ils!!!


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C'est à ces différents talents que Tartarin de Tarascon devait
sa haute situation dans la ville.

Du reste, c'est une chose positive que ce diable d'homme
avait su prendre tout le monde.

[5]A Tarascon, l'armée était pour Tartarin. Le brave commandant
Bravida, capitaine d'habillement en retraite, disait de lui:
«C'est un lapin!» et vous pensez que le commandant s'y connaissait
en lapins, après en avoir tant habillé.

La magistrature était pour Tartarin. Deux ou trois fois, en
[10]plein tribunal, le vieux président Ladevèze avait dit, parlant
de lui:

«C'est un caractère!»

Enfin le peuple était pour Tartarin. Sa carrure, sa démarche,
son air, un air de bon cheval de trompette qui ne craignait pas
[15]le bruit, cette réputation de héros qui lui venait on ne sait d'où,
quelques distributions de gros sous et de taloches aux petits
décrotteurs étalés devant sa porte, en avaient fait le lord Seymour
de l'endroit, le Roi des halles tarasconnaises. Sur les quais, le dimanche
soir, quand Tartarin revenait de la chasse, la casquette
[20]an bout du canon, bien sanglé dans sa veste de futaine, les
portefaix du Rhône s'inclinaient pleins de respect, et se montrant du
coin de l'oeil les biceps gigantesques qui roulaient sur ses bras,
ils se disaient tout has les uns aux autres avec admiration:

«C'est celui-là qui est fort!... Il a DOUBLES MUSCLES!»

[25]DOUBLES MUSCLES!

Il n'y a qu'à Tarascon qu'on entend de ces choses-là!

Et pourtant, en dépit de tout, avec ses nombreux talents, ses
doubles muscles, la faveur populaire et l'estime si précieuse
du brave commandant Bravida, ancien capitaine d'habillement,
[30]Tartarin n'était pas heureux; cette vie de petite ville lui
pesait,

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l'étouffait. Le grand homme de Tarascon s'ennuyait à Tarascon.
Le fait est que pour une nature héroïque comme la sienne, pour
une âme aventureuse et folle qui ne rêvait que batailles, courses
dans les pampas, grandes chasses, sables du désert, ouragans
[5]et typhons, faire tous les dimanches une battue à la casquette
et le reste du temps rendre la justice chez l'armurier Costecalde,
ce n'était guère.... Pauvre cher grand homme! A la longue,
Il y aurait eu de quoi le faire mourir de consomption.

En vain, pour agrandir ses horizons, pour oublier un peu le
[10]cercle et la place du Marché, en vain s'entourait-il de baobabs
et autres végétations africaines; en vain entassait-il armes sur
armes, krish malais sur krish malais; en vain se bourrait-il de
lectures romanesques, cherchant, comme l'immortel don Quichotte,
à s'arracher par la vigueur de son rêve aux griffes de
[15]l'impitoyable réalité.... Hélas! tout ce qu'il faisait pour
apaiser sa soif d'aventures ne servait qu'à l'augmenter. La vue
de toutes ses armes l'entretenait dans un état perpétuel de
colère et d'excitation. Ses rifles, ses flèches, ses lazos lui
criaient:

«Bataille! bataille!» Dans les branches de son baobab, le vent
[20]des grands voyages soufflait et lui donnait de mauvais conseils.
Pour l'achever, Gustave Aimard et Fenimore Cooper....

Oh! par les lourdes après-midi d'été quand il était seul à lire
an milieu de ses glaives, que de fois Tartarin s'est levé en
rugissant; que de fois il a jeté son livre et s'est précipité sur le mur
[25]pour décrocher une panoplie!

Le pauvre homme oubliait qu'il était chez lui à Tarascon, avec
un foulard de tête et des caleçons, il mettait ses lectures en
actions, et, s'exaltant au son de sa propre voix, criait en brandissant
une hache ou un tomahawk:

[30]«Qu'ils y viennent maintenant!»

Ils? Qui, Ils?

Tartarin ne le savait pas bien lui-même.... Ils! c'était
tout ce qui attaque, tout ce qui combat, tout ce qui mord, tout

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ce qui griffe, tout ce qui scalpe, tout ce qui hurle, tout ce qui
rugit.... Ils! c'était I'Indien Sioux dansant autour du poteau
de guerre où le malheureux blanc est attaché.

C'était l'ours gris des montagnes Rocheuses qui se dandine,
[5]et qui se lèche avec une langue pleine de sang. C'était encore
le Touareg du désert, le pirate malais, le bandit des Abruzzes....
Ils enfin, c'était ils! ... c'est-à-dire la guerre,
les voyages, l'aventure, la gloire.

Mais, hélas! I'intrépide Tarasconnais avait beau les appeler,
[10]les défier ... ils ne venaient jamais.... Pécaïré!
qu'est-ce qu'ils seraient venus faire à Tarascon?

Tartarin cependant les attendait toujours;--surtout le soir
en allant au cercle.



V

Quand Tartarin allait au cercle.


Le chevalier du Temple se disposant à faire une sortie contre
[15]l'infidèle qui l'assiège, le tigre chinois s'équipant
pour la bataille, le guerrier comanche entrant sur le sentier de
la guerre, tout cela n'est rien auprès de Tartarin de Tarascon
s'armant de pied en cap pour aller au cercle, à neuf heures du soir,
une heure après les clairons de la retraite.

[20]Branle-has de combat! comme disent les matelots.

A la main gauche, Tartarin prenait un coup-de-poing à pointes
de fer, à la main droite une canne à épée; dans la poche gauche,
un casse-tête; dans la poche droite, un revolver. Sur la poitrine,
entre drap et flanelle, un krish malais. Par exemple, jamais de
[25]flèche empoisonnée; ce sont des armes trop déloyales!...

Avant de partir, dans le silence et l'ombre de son cabinet, il
s'exerçait un moment, se fendait, tirait au mur, faisait jouer ses
muscles; puis, il prenait son passe-partout, et traversait le jardin,
gravement, sans se presser.--A l'anglaise, messieurs, à l'anglaise!
[30]c'est le vrai courage.--Au bout du jardin, il ouvrait la

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lourde porte de fer. Il l'ouvrait brusquement, violemment, de
façon à ce qu'elle allât battre en dehors contre la muraille....
S'ils avaient été derrière, vous pensez quelle marmelade!...
Malheureusement, ils n'étaient pas derrière.

[5]La porte ouverte, Tartarin sortait, jetait vite un coup d'oeil de
droite et de gauche, fermait la porte à double tour et vivement.
Puis en route.

Sur le chemin d'Avignon, pas un chat. Portes closes, fenêtres
éteintes. Tout était noir. De loin en loin un réverbère,
[10]clignotant dans le brouillard du Rhône....

Superbe et calme, Tartarin de Tarascon s'en allait ainsi dans
la nuit, faisant sonner ses talons en mesure, et du bout ferré de
sa canne arrachant des étincelles aux pavés.... Boulevards,
grandes rues ou ruelles, il avait soin de tenir toujours le milieu
[15]de la chaussée, excellente mesure de précaution qui vous permet
de voir venir le danger, et surtout d'éviter ce qui, le soir, dans
les rues de Tarascon, tombe quelquefois des fenêtres. A lui voir
tant de prudence, n'allez pas croire au moins que Tartarin eût
peur.... Non! seulement il se gardait.

[20]La meilleure preuve que Tartarin n'avait pas peur, c'est qu'au
lieu d'aller au cercle par le cours, il y allait par la ville,
c'est-à-dire, par le plus long, par le plus noir, par un tas de vilaines
petites rues au bout desquelles on voit le Rhône luire sinistrement.
Le pauvre homme espérait toujours qu'au détour d'un de ces
[25]coupe-gorge ils allaient s'élancer de I'ombre et lui tomber
sur le dos. Ils auraient été bien reçus, je vous en réponds....
Mais, hélas! par une dérision du destin, jamais, au grand jamais,
Tartarin de Tarascon n'eut la chance de faire une mauvaise
rencontre. Pas même un chien, pas même un ivrogne. Rien!

[30]Parfois cependant une fausse alerte. Un bruit de pas, des voix
Étouffées.... «Attention!» se disait Tartarin, et il restait planté
sur place, scrutant I'ombre, prenant le vent, appuyant son oreille
contre terre à la mode indienne.... Les pas approchaient.

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Les voix devenaient distinctes.... Plus de doutes! Ils arrivaient....
Ils étaient là. Déjà Tartarin, l'oeil en feu, la poitrine
haletante, se ramassait sur lui-même comme un jaguar, et
se préparait à bondir en poussant son cri de guerre ... quand
[5]tout à coup, du sein de l'ombre, il entendait de bonnes voix
tarasconnaises l'appeler bien tranquillement:

«Té! vé! ... c'est Tartarin.... Et adieu, Tartarin!»

Malédiction! c'était le pharmacien Bézuquet avec sa famille
qui venait de chanter la sienne chez les Costecalde.--«Bonsoir!
[10]bonsoir!» grommelait Tartarin, furieux de sa méprise, et,
farouche, la canne haute, il s'enfonçait dans la nuit.

Arrivé dans la rue du cercle, l'intrépide Tarasconnais attendait
encore un moment en se promenant de long en large devant
la porte avant d'entrer.... A la fin, las de les attendre et certain
[15]qu'ils ne se montreraient pas, il jetait un dernier regard de
défi dans l'ombre, et murmurait avec colère:
«Rien!... rien!... jamais rien!»

Là-dessus le brave homme entrait faire son bezigue avec le
commandant.



VI

Les deux Tartarins


[20]Avec cette rage d'aventures, ce besoin d'émotions fortes, cette
folie de voyages, de courses, de diable au vert, comment diantre
se trouvait-il que Tartarin de Tarascon n'eût jamais quitté
Tarascon?

Car c'est un fait. Jusqu'à l'âge de quarante-cinq ans, l'intrépide
[25]Tarasconnais n'avait pas une fois couché hors de sa ville.
Il n'avait pas même fait ce fameux voyage à Marseille, que tout
bon Provençal se paie à sa majorité. C'est au plus s'il connaissait
Beaucaire, et cependant Beaucaire n'est pas bien loin de
Tarascon, puisqu'il n'y a que le pont à traverser Malheureusement
[30]ce diable de pont a été si souvent emporté par les coups

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de vent, il est si long, si frêle, et le Rhône a tant de largeur à
cet endroit que, ma foi! vous comprenez.... Tartarin de
Tarascon préférait la terre ferme.

C'est qu'il faut bien vous l'avouer, il y avait dans notre héros
[5]deux natures très distinctes. «Je sens deux hommes en moi»,
a dit je ne sais quel Père de l'Église. Il l'eût dit vrai de Tartarin
qui portait en lui l'âme de don Quichotte, les mêmes élans
chevaleresques, le même idéal héroïque, la même folie du romanesque
et du grandiose; mais malheureusement n'avait pas le
[10]corps du célèbre hidalgo, ce corps osseux et maigre, ce prétexte
de corps, sur lequel la vie matérielle manquait de prise, capable
de passer vingt nuits sans déboucler sa cuirasse et quarante-huit
heures avec une poignée de riz.... Le corps de Tartarin, au
contraire, était un brave homme de corps, très gras, très lourd,
[15]très sensuel, très douillet, très geignard, plein d'appétits
bourgeois et d'exigences domestiques, le corps ventru et court sur
pattes de l'immortel Sancho Pança.

Don Quichotte et Sancho Pança dans le même homme! vous
comprenez quel mauvais ménage ils y devaient faire! quels combats!
[20]quels déchirements!... O le beau dialogue à écrire
pour Lucien ou pour Saint-Évremond, un dialogue entre les
deux Tartarins, le Tartarin-Quichotte et le Tartarin-Sancho!
Tartarin-Quichotte s'exaltant aux récits de Gustave Aimard et
criant: «Je pars!»

[25]Tartarin-Sancho ne pensant qu'aux rhumatismes et disant:
«Je reste.»

TARTARIN-QUICHOTTE, très exalté:
Couvre-toi de gloire, Tartarin.

TARTARIN-SANCHO, très calme:
[30]Tartarin, couvre-toi de flanelle.

TARTARIN-QUICHOTTE, de plus en plus exalté:
O les bons rifles à deux coups! ô les dagues, les lazos, les
mocassins!

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TARTARIN-SANCHO, de plus en plus calme:
O les bons gilets tricotés! les bonnes genouillères bien
chaudes! ô les braves casquettes à oreillettes!

TARTARIN-QUICHOTTE, hors de lui:
[5]Une hache! qu'on me donne une hache!

TARTARIN-SANCHO, sonnant la bonne:
Jeannette, mon chocolat.

Là-dessus Jeannette apparaît avec un excellent chocolat, chaud,
moiré, parfumé, et de succulentes grillades à l'anis, qui font rire
[10]Tartarin-Sancho en étouffant les cris de Tartarin-Quichotte.

Et voilà comme il se trouvait que Tartarin de Tarascon
n'eût jamais quitté Tarascon.



VII

Les Européens à Shang-Haï.
Le Haut Commerce. Les Tartares.
Tartarin de Tarascon serait-il un imposteur?
Le mirage.


Une fois cependant Tartarin avait failli partir, partir pour
un grand voyage.

[15]Les trois frères Garcio-Camus, des Tarasconnais établis à
Shang-Haï, lui avaient offert la direction d'un de leurs comptoirs
là-bas. Ça, par exemple, c'était bien la vie qu'il lui fallait. Des
affaires considérables, tout un monde de commis à gouverner,
des relations avec la Russie, la Perse, la Turquie d'Asie, enfin
[20]le Haut Commerce.

Dans la bouche de Tartarin, ce mot de Haut Commerce vous
apparaissait d'une hauteur!...

La maison de Garcio-Camus avait en outre cet avantage
qu'on y recevait quelquefois la visite des Tartares. Alors vite
[25]on fermait les portes. Tous les commis prenaient les armes, on

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hissait le drapeau consulaire, et pan! pan! par les fenêtres sur
les Tartares.

Avec quel enthousiasme Tartarin-Quichotte sauta sur cette
proposition, je n'ai pas besoin de vous le dire; par malheur
[5]Tartarin Sancho n'entendait pas de cette oreille là, et, comme il
était le plus fort, l'affaire ne put pas s'arranger. Dans la ville
on en parla beaucoup. Partira-t-il? ne partira-t-il pas? Parions
que si, parions que non. Ce fut un événement.... En fin de
compte, Tartarin ne partit pas, mais toutefois cette histoire lui
[10]fit beaucoup d'honneur. Avoir failli aller à Shang-Hai ou y être
allé, pour Tarascon, c'était tout comme. A force de parler du
voyage de Tartarin, on finit par croire qu'il en revenait, et le
soir, au cercle, tous ces messieurs lui demandaient des renseignements
sur la vie à Shang-Haï, sur les moeurs, le climat, l'opium,
[15]le Haut Commerce.

Tartarin, très bien renseigné, donnait de bonne grâce les
détails qu'on voulait, et, à la longue, le brave homme n'était pas
bien sûr lui même de n'être pas allé à Shang-Haï, si bien qu'en
racontant pour la centième fois la descente des Tartares, il en
[20]arrivait à dire très naturellement «Alors, je fais armer mes
commis, je hisse le pavillon consulaire, et pan! pan! par les
fenêtres, sur les tartares.» En entendant cela, tout le cercle
frémissait....

--Mais alors, votre Tartarin n'était qu'un affreux menteur.

[25]--Non! mille fois non! Tartarin n'était pas un menteur....

--Pourtant, il devait bien savoir qu'il n'était pas allé à
Shang-Haï!

--Eh! sans doute, il le savait. Seulement....

Seulement, écoutez bien ceci. Il est temps de s'entendre une
[30]fois pour toutes sur cette réputation de menteurs que les gens
du Nord ont faite aux Méridionaux. Il n'y a pas de menteurs
dans le Midi, pas plus à Marseille qu'à Nîmes, qu'à Toulouse
qu'à Tarascon. L'homme du Midi ne ment pas, il se trompe.

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Il ne dit pas toujours la vérité, mais il croit la dire.... Son
mensonge à lui, ce n'est pas du mensonge, c'est une espèce de
mirage....

Oui, du mirage!... Et pour bien me comprendre, allez-vous-en
[5]dans le Midi, et vous verrez. Vous verrez ce diable de pays où
le soleil transfigure tout, et fait tout plus grand que nature. Vous
verrez ces petites collines de Provence pas plus hautes que la
butte Montmartre et qui vous paraîtront gigantesques, vous
verrez la Maison carrée de Nîmes,--un petit bijou d'étagère,
[10]--qui vous semblera aussi grande que Notre-Dame. Vous verrez.
Ah! le seul menteur du Midi, s'il y en a un, c'est le
Soleil.... Tout ce qu'il touche, il l'exagère!... Qu'est-ce que
c'était que Sparte aux temps de sa splendeur? Une bourgade.
Qu'est ce que c'était qu'Athènes? Tout au plus une
[15]sous-préfecture ... et pourtant dans l'histoire elles nous
apparaissent comme des villes énormes. Voilà ce que le soleil en
a fait....

Vous étonnerez-vous après cela que le même soleil, tombant
sur Tarascon, ait pu faire d'un ancien capitaine d'habillement
[20]comme Bravida, le brave commandant Bravida, d'un navet un
baobab, et d'un homme qui avait failli aller à Shang-Hai un
homme qui y était allé?



VIII

La ménagerie Mitaine.
Un lion de l'Atlas à Tarascon.
Terrible et solennelle entrevue


Et maintenant que nous avons montré Tartarin de Tarascon
comme il était en son privé, avant que la gloire l'eût baisé au
[25]front et coiffé du laurier séculaire, maintenant que nous avons
raconté cette vie héroïque dans un milieu modeste, ses joies, ses
douleurs, ses rêves, ses espérances, hâtons-nous d'arriver aux

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grandes pages de son histoire et au singulier événement qui
devait donner l'essor à cette incomparable destinée.

C'était un soir, chez l'armurier Costecalde. Tartarin de
Tarascon était en train de démontrer à quelques amateurs le
[5]maniement du fusil à aiguille, alors dans toute sa nouveauté....
Soudain la porte s'ouvre, et un chasseur de casquettes se précipite
effaré dans la boutique, en criant: «Un lion!... un
lion!...» Stupeur générale, effroi, tumulte, bousculade. Tartarin
croise la baïonnette, Costecalde court fermer la porte. On
[10]entoure le chasseur, on l'interroge, on le presse, et voici ce
qu'on apprend: la ménagerie Mitaine, revenant de la foire de
Beaucaire, avait consenti à faire une halte de quelques jours à
Tarascon et venait de s'installer sur la place du château avec un
tas de boas, de phoques, de crocodiles et un magnifique lion
[15]de l'Atlas.

Un lion de l'Atlas à Tarascon! Jamais, de mémoire d'homme,
pareille chose ne s'était vue. Aussi comme nos braves chasseurs
de casquettes se regardaient fièrement! quel rayonnement sur
leurs mâles visages, et, dans tous les coins de la boutique Costecalde,
[20]quelles bonnes poignées de mains silencieusement échangées!
L'émotion était si grande, si imprévue, que personne ne
trouvait un mot à dire....

Pas même Tartarin. Pâle et frémissant, le fusil à aiguille
encore entre les mains, il songeait debout devant le comptoir....

[25]Un lion de l'Atlas, là, tout près, à deux pas! Un lion! c'est-à-dire
la bête héroïque et féroce par excellence, le roi des fauves,
le gibier de ses rêves, quelque chose comme le premier sujet de
cette troupe idéale qui lui jouait de si beaux drames dans son
imagination....

[30]Un lion, mille dieux!...

Et de l'Atlas encore!!! C'était plus que le grand Tartarin
n'en pouvait supporter....

Tout à coup un paquet de sang lui monta au visage.

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Ses yeux flambèrent. D'un geste convulsif il jeta le fusil à
aiguille sur son épaule, et, se tournant vers le brave commandant
Bravida, ancien capitaine d'habillement, il lui dit d'une voix
de tonnerre: «Allons voir ça, commandant.»

[5]--«Hé! bé ... hé! bé ... Et mon fusil!... mon fusil
à aiguille que vous emportez!...» hasarda timidement le
prudent Costecalde; mais Tartarin avait tourné la rue, et derrière
lui tous les chasseurs de casquettes emboîtant fièrement
le pas.

[10]Quand ils arrivèrent à la ménagerie, il y avait déjà beaucoup
de monde. Tarascon, race héroïque, mais trop longtemps privée
de spectacles à sensations, s'était rué sur la baraque Mitaine
et l'avait prise d'assaut. Aussi la grosse madame Mitaine était
bien contente.... En costume kabyle, les bras nus jusqu'au
[15]coude, des bracelets de fer aux chevilles, une cravache dans une
main, dans l'autre un poulet vivant, quoique plumé, l'illustre
dame faisait les honneurs de la baraque aux Tarasconnais, et
comme elle avait doubles muscles, elle aussi, son succès était
presque aussi grand que celui de ses pensionnaires.

[20]L'entrée de Tartarin, le fusil sur l'épaule, jeta un froid.

Tous ces braves Tarasconnais, qui se promenaient bien tranquillement
devant les cages, sans armes, sans méfiance, sans
même aucune idée de danger, eurent un mouvement de terreur assez
naturel en voyant leur grand Tartarin entrer dans la baraque avec son
[25]formidable engin de guerre. Il y avait donc
quelque chose à craindre, puisque lui, ce héros.... En un clin
d'oeil, tout le devant des cages se trouva dégarni. Les enfants
criaient de peur, les dames regardaient la porte. Le pharmacien
Bézuquet s'esquiva, en disant qu'il allait chercher son fusil....

[30]Peu à peu cependant, l'attitude de Tartarin rassura les courages.
Calme, la tête haute, l'intrépide Tarasconnais fit lentement
le tour de la baraque, passa sans s'arrêter devant la baignoire du
phoque, regarda d'un oeil dédaigneux la longue caisse pleine de

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son où le boa digérait son poulet cru, et vint enfin se planter
devant la cage du lion....

Terrible et solennelle entrevue! le lion de Tarascon et le lion
de l'Atlas en face l'un de l'autre.... D'un côté, Tartarin,
[5]debout, le jarret tendu, les deux bras appuyés sur son rifle; de
l'autre, le lion, un lion gigantesque, vautré dans la paille, l'oeil
clignotant, l'air abruti, avec son énorme mufle à perruque jaune
posé sur les pattes de devant.... Tous deux calmes et se
regardant.

[10]Chose singulière! soit que le fusil à aiguille lui eût donné de
l'humeur, soit qu'il eût flairé un ennemi de sa race, le lion, qui
jusque-là avait regardé les Tarasconnais d'un air de souverain
mépris en leur bâillant au nez à tous, le lion eut tout à coup un
mouvement de colère. D'abord il renifla, gronda sourdement,
[15]écarta ses griffes, étira ses pattes; puis il se leva, dressa la
tête, secoua sa crinière, ouvrit une gueule immense et poussa vers
Tartarin un formidable rugissement.

Un cri de terreur lui répondit. Tarascon, affolé, se précipita
vers les portes. Tous, femmes, enfants, portefaix, chasseurs de
[20]casquettes, le brave commandant Bravida lui-même.... Seul,
Tartarin de Tarascon ne bougea pas.... Il était là, ferme et
résolu, devant la cage, des éclairs dans les yeux et cette terrible
moue que toute la ville connaissait.... Au bout d'un moment,
quand les chasseurs de casquettes, un peu rassurés par son attitude
[25]et la solidité des barreaux, se rapprochèrent de leur chef,
ils entendirent qu'il murmurait, en regardant le lion: «Ça, oui,
c'est une chasse.»

Ce jour-là, Tartarin de Tarascon n'en dit pas davantage....