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Tartarin de Tarascon

Chapter 20: XI
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About This Book

The narrative follows a swaggering hunter from a small Provençal town whose extravagant boasts and local fame drive him to undertake an overseas hunting expedition; the early episodes sketch provincial customs and his comic pretensions, and subsequent sections chronicle a vainglorious voyage, encounters with exotic spectacle and animals, and an ill-fated campaign that exposes his limitations. Satirical and episodic, the work lampoons provincial bravado through farce, colorful portraits of townsfolk, mock-heroic set-pieces, and successive reversals that turn ostentation into embarrassment while keeping a keen eye on social manners and popular storytelling.



IX

Singuliers effets du mirage


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Ce jour-là, Tartarin de Tarascon n'en dit pas davantage; mais
le malheureux en avait déjà trop dit....

Le lendemain, il n'était bruit dans la ville que du prochain
départ de Tartarin pour l'Algérie et la chasse aux lions. Vous
[5]êtes tous témoins, chers lecteurs, que le brave homme n'avait
pas soufflé mot de cela; mais vous savez, le mirage....

Bref, tout Tarascon ne parlait que de ce départ.

Sur le cours, au cercle, chez Costecalde, les gens s'abordaient
d'un air effaré:

[10]«Et autrement, vous savez la nouvelle, au moins?

--Et autrement, quoi donc?... le départ de Tartarin, au moins?»

Car à Tarascon toutes les phrases commencent par et autrement,
qu'on prononce autremain, et finissent par au moins, qu'on
[15]prononce au mouain. Or, ce jour-là, plus que tous les autres,
les au mouain et les autremain sonnaient à faire trembler
les vitres.

L'homme le plus surpris de la ville, en apprenant qu'il allait
partir pour l'Afrique, ce fut Tartarin. Mais voyez ce que c'est
[20]que la vanité! Au lieu de répondre simplement qu'il ne partait
pas du tout, qu'il n'avait jamais eu l'intention de partir, le pauvre
Tartarin--la première fois qu'on lui parla de ce voyage--fit
d'un petit air évasif: «Hé!... hé!... peut-être ... je ne
dis pas.» La seconde fois, un peu plus familiarisé avec cette
[25]idée, il répondit: «C'est probable.» La troisième fois: «C'est
certain!»

Enfin, le soir, au cercle et chez les Costecalde, entraîné par
le punch aux oeufs, les bravos, les lumières; grisé par le succès

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que l'annonce de son départ avait eu dans la ville, le malheureux
déclara formellement qu'il était las de chasser la casquette et
qu'il allait, avant peu, se mettre à la poursuite des grands lions
de l'Atlas.

Un hourra formidable accueillit cette déclaration. Là-dessus,
nouveau punch aux oeufs, poignées de mains, accolades et sérénade
aux flambeaux jusqu'à minuit devant la petite maison du
baobab.

C'est Tartarin-Sancho qui n'était pas content! Cette idée de
[10]voyage en Afrique et de chasse au lion lui donnait le frisson par
avance, et, en rentrant au logis, pendant que la sérénade d'honneur
sonnait sous leurs fenêtres, il fit à Tartarin-Quichotte une
scène effroyable, l'appelant toqué, visionnaire, imprudent, triple
fou, lui détaillant par le menu toutes les catastrophes qui l'attendaient
[15]dans cette expédition, naufrages, rhumatismes, fièvres
chaudes, dysenteries, peste noire, éléphantiasis, et le reste....

En vain Tartarin-Quichotte jurait-il de ne pas faire d'imprudences,
qu'il se couvrirait bien, qu'il emporterait tout ce qu'il
faudrait, Tartarin-Sancho ne voulait rien entendre. Le pauvre
[20]homme se voyait déjà déchiqueté par les lions, englouti dans les
sables du désert comme feu Cambyse, et l'autre Tartarin ne
parvint à l'apaiser un peu qu'en lui expliquant que ce n'était
pas pour tout de suite, que rien ne pressait et qu'en fin de
compte ils n'étaient pas encore partis.

[25]Il est bien clair, en effet, que l'on ne s'embarque pas pour
une expédition semblable sans prendre quelques précautions
Il faut savoir où l'on va, que diable! et ne pas partir comme
un oiseau....

Avant toutes choses, le Tarasconnais voulut lire les récits des
[30]grands touristes africains, les relations de Mungo-Park, de Caillé,
du docteur Livingstone, d'Henri Duveyrier.

Là, il vit que ces intrépides voyageurs, avant de chausser leurs
sandales pour les excursions lointaines, s'étaient préparés de

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longue main à supporter la faim, la soif, les marches forcées,
les privations de toutes sortes. Tartarin voulut faire comme eux,
et, à partir de ce jour-là, ne se nourrit plus que d'eau bouillie.
--Ce qu'on appelle eau bouillie, à Tarascon, c'est quelques tranches
[5]de pain noyées dans de l'eau chaude, avec une gousse d'ail, un
peu de thym, un brin de laurier.--Le régime était sévère, et
vous pensez si le pauvre Sancho fit la grimace....

A l'entraînement par l'eau bouillie Tartarin de Tarascon joignit
d'autres sages pratiques. Ainsi, pour prendre l'habitude des
[10]longues marches, il s'astreignit à faire chaque matin son tour de
ville sept ou huit fois de suite, tantôt au pas accéléré, tantôt au
pas gymnastique, les coudes au corps et deux petits cailloux blancs
dans la bouche, selon la mode antique.

Puis, pour se faire aux fraîcheurs nocturnes, aux brouillards,
[15]à la rosée, il descendait tous les soirs dans son jardin et restait
là jusqu'à des dix et onze heures, seul avec son fusil, à l'affût
derrière le baobab....

Enfin, tant que la ménagerie Mitaine resta à Tarascon,
les chasseurs de casquettes attardés chez Costecalde purent
[20]voir dans l'ombre, en passant sur la place du Château, un
homme mystérieux se promenant de long en large derrière la
baraque.

C'était Tartarin de Tarascon, qui s'habituait à entendre sans
frémir les rugissements du lion dans la nuit sombre.



X

Avant le départ


[25]Pendant que Tartarin s'entraînait ainsi par toute sorte de
moyens héroïques, tout Tarascon avait les yeux sur lui; on ne
s'occupait plus d'autre chose. La chasse à la casquette ne battait
plus que d'une aile, les romances chômaient. Dans la pharmacie
Bézuquet le piano languissait sous une housse verte, et

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les mouches cantharides séchaient dessus, le ventre en l'air....
L'expédition de Tartarin avait arrêté tout.

Il fallait voir le succès du Tarasconnais dans les salons. On
se l'arrachait, on se le disputait, on se l'empruntait, on se le
[5]volait. Il n'y avait pas de plus grand honneur pour les dames
que d'aller à la ménagerie Mitaine au bras de Tartarin, et de se
faire expliquer devant la cage du lion comment on s'y prenait
pour chasser ces grandes bêtes, où il fallait viser, à combien de
pas, si les accidents étaient nombreux, etc., etc.

[10]Tartarin donnait toutes les explications qu'on voulait. Il avait
lu Jules Gérard et connaissait la chasse au lion sur le bout du
doigt, comme s'il l'avait faite. Aussi parlait-il de ces choses avec
une grande éloquence.

Mais où il était le plus beau, c'était le soir à dîner chez le
[15]président Ladevèze ou le brave commandant Bravida, ancien
capitaine d'habillement, quand on apportait le café et que, toutes
les chaises se rapprochant, on le faisait parler de ses chasses
futures....

Alors, le coude sur la nappe, le nez dans son moka, le héros
[20]racontait d'une voix émue tous les dangers qui l'attendaient
là-has. Il disait les longs affûts sans lune, les marais pestilentiels,
les rivières empoisonnées par la feuille du laurier-rosé, les
neiges, les soleils ardents, les scorpions, les pluies de sauterelles;
il disait aussi les moeurs des grands lions de l'Atlas, leur façon
[25]de combattre, leur vigueur phénoménale et leur férocité au
temps du rut....

Puis, s'exaltant à son propre récit, il se levait de table, bondissait
au milieu de la salle à manger, imitant le cri du lion, le
bruit d'une carabine, pan! pan! le sifflement d'une balle explosible,
[30]pfft! pfft! gesticulait, rugissait, renversait les chaises....

Autour de la table, tout le monde était pâle. Les hommes se
regardaient en hochant la tête, les dames fermaient les yeux avec
de petitis cris d'effroi, les vieillards brandissaient leurs longues

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cannes belliqueusement, et, dans la chambre à côté, les petits
garçonnets qu'on couche de bonne heure, éveillés en sursaut
par les rugissements et les coups de feu, avaient grand'peur et
demandaient de la lumière.

[5]En attendant, Tartarin ne partait pas.



XI

Des coups d'épée, Messieurs, des coups d'épée....
Mais pas de coups d'épingle!


Avait-il bien réellement l'intention de partir?... Question
délicate, et à laquelle l'historien de Tartarin serait fort embarrassé
de répondre.

Toujours est-il que la ménagerie Mitaine avait quitté Tarascon
[10]depuis plus de trois mois, et le tueur de lions ne bougeait pas....
Après tout, peut-être le candide héros, aveuglé par un nouveau
mirage, se figurait-il de bonne foi qu'il était allé en Algérie.
Peut-être qu'à force de raconter ses futures chasses, il s'imaginait
les avoir faites, aussi sincèrement qu'il s'imaginait avoir
[15]hissé le drapeau consulaire et tiré sur les Tartares, pan! pan! à
Shang-Hai.

Malheureusement, si cette fois encore Tartarin de Tarascon
fut victime du mirage, les Tarasconnais ne le furent pas. Lorsqu'au
bout de trois mois d'attente, on s'aperçut que le chasseur
[20]n'avait pas encore fait une malle, on commença à murmurer.

«Ce sera comme pour Shang-Hai!» disait Costecalde en souriant.
Et le mot de l'armurier fit fureur dans la ville; car personne
ne croyait plus en Tartarin.

Les naïfs, les poltrons, des gens comme Bézuquet, qu'une
[25]puce aurait mis en fuite et qui ne pouvaient pas tirer un coup
de fusil sans fermer les yeux, ceux-là surtout étaient impitoyables.
Au cercle, sur l'esplanade, ils abordaient le pauvre Tartarin avec
de petits airs goguenards.

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«Et autremain, pour quand ce voyage?» Dans la boutique
Costecalde, son opinion ne faisait plus foi. Les chasseurs de
casquettes reniaient leur chef!

Puis les épigrammes s'en mêlèrent. Le président Ladevèze,
[5]qui faisait volontiers en ses heures de loisir deux doigts de cour
à la muse provençale, composa dans la langue du cru une chanson
qui eut beaucoup de succès. Il était question d'un certain
grand chasseur appelé maître Gervais, dont le fusil redoutable
devait exterminer jusqu'au dernier tous les lions d'Afrique. Par
[10]malheur ce diable de fusil était de complexion singulière: on le
chargeait toujours, il ne partait jamais
.

Il ne partait jamais! vous comprenez l'allusion....

En un tour de main, cette chanson devint populaire; et quand
Tartarin passait, les portefaix du quai, les petits décrotteurs de
[15]devant sa porte chantaient en choeur:

Lou fùsioù de mestre Gervaï
Toujou lou cargon, toujou lou cargon,
Lou fùsioù de mestre Gervaï
Toujou lou cargon, part jamaï
.

[20]Seulement cela se chantait de loin, à cause des doubles muscles.
O fragilité des engouements de Tarascon!...
Le grand homme, lui, feignait de ne rien voir, de ne rien entendre;
mais au fond cette petite guerre sourde et venimeuse
l'affligeait beaucoup; il sentait Tarascon lui glisser dans la main,
[25]la faveur populaire aller à d'autres, et cela le faisait horriblement
souffrir.

Ah! la grande gamelle de la popularité, il fait bon s'asseoir
devant, mais quel échaudement quand elle se renverse!...

En dépit de sa souffrance, Tartarin souriait et menait paisiblement
[30]sa même vie, comme si de rien n'était.

Quelquefois cependant ce masque de joyeuse insouciance,
qu'il s'était par fierté collé sur le visage, se détachait subitement.
Alors, au lieu du rire, on voyait l'indignation et la douleur....

Page 27

C'est ainsi qu'un matin que les petits décrotteurs chantaient
sous ses fenêtres: Lou fùsioù de mestre Gervaï, les voix de ces
misérables arrivèrent jusqu'à la chambre du pauvre grand homme
en train de se raser devant sa glace. (Tartarin portait toute sa
[5]barbe, mais, comme elle venait trop forte, il était obligé de la
surveiller.)

Tout à coup la fenêtre s'ouvrit violemment et Tartarin apparut
en chemise, en serre-tête, barbouillé de bon savon blanc,
brandissant son rasoir et sa savonnette, et criant d'une voix
[10]formidable:

«Des coups d'épée, messieurs, des coups d'épée!... Mais
pas de coups d'épingle!»

Belles paroles dignes de l'histoire, qui n'avaient que le tort de
s'adresser à ces petits fouchtras, hauts comme leurs boîtes à
[15]cirage, et gentilhommes tout à fait incapables de tenir une épée!



XII

De ce qui fut dit dans la petite maison du baobab


Au milieu de la défection générale, l'armée seule tenait bon
pour Tartarin.

Le brave commandant Bravida, ancien capitaine d'habillement,
continuait à lui marquer la même estime: «C'est un lapin!»
[20]s'entêtait-il à dire, et cette affirmation valait bien, j'imagine,
Celle du pharmacien Bézuquet.... Pas une fois le brave commandant
n'avait fait allusion au voyage en Afrique; pourtant, quand
la clameur publique devint trop forte, il se décida à parler.

Un soir, le malheureux Tartarin était seul dans son cabinet,
[25]pensant à des choses tristes, quand il vit entrer le commandant,
grave, ganté de noir, boutonné jusqu'aux oreilles.

«Tartarin,» fit l'ancien capitaine avec autorité, «Tartarin, il
faut partir!» Et il restait debout dans l'encadrement de la porte,
--rigide et grand comme le devoir.

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Tout ce qu'il y avait dans ce «Tartarin, il faut partir!» Tartarin
de Tarascon le comprit

Très pâle, il se leva, regarda autour de lui d'un oeil attendri ce
joli cabinet, bien clos, plein de chaleur et de lumière douce, ce
[5]large fauteuil si commode, ses livres, son tapis, les grands stores
blancs de ses fenêtres, derrière lesquels tremblaient les branches
grêles du petit jardin, puis, s'avançant vers le brave commandant,
il lui prit la main, la serra avec énergie, et d'une voix où roulaient
des larmes, stoïque cependant, il lui dit «Je partirai, Bravida!»

[10]Et il partit comme il l'avait dit. Seulement pas encore tout
de suite ... il lui fallut le temps de s'outiller.

D'abord il commanda chez Bompard deux grandes malles doublées
de cuivre, avec une longue plaque portant cette inscription

TARTARIN DE TARASCON
CAISSE D'ARMES

Le doublage et la gravure prirent beaucoup de temps. Il
[15]commanda aussi chez Tastavin un magnifique album de voyage
pour écrire son journal, ses impressions, car enfin on a beau
chasser le lion, on pense tout de même en route.

Puis il fit venir de Marseille toute une cargaison de conserves
alimentaires, du pemmican en tablettes pour faire du bouillon,
[20]une tente-abri d'un nouveau modèle, se montant et se démontant
à la minute, des bottes de marin, deux parapluies, un waterproof,
des lunettes bleues pour prévenir les ophtalmies. Enfin
le pharmacien Bézuquet lui confectionna une petite pharmacie
portative bourrée de sparadrap, d'arnica, de camphre, de vinaigre
[25]des quatre-voleurs.

Pauvre Tartarin! ce qu'il en faisait, ce n'était pas pour lui;
mais il espérait, à force de précautions et d'attentions délicates,
apaiser la fureur de Tartarin-Sancho, qui, depuis que le départ
était décidé, ne décolérait ni de jour ni de nuit.



XIII

Le départ.


Page 29

Enfin il arriva, le jour solennel, le grand jour.

Dès l'aube, tout Tarascon était sur pied, encombrant le chemin
d'Avignon et les abords de la petite maison du baobab.

Du monde aux fenêtres, sur les toits, sur les arbres; des
[5]mariniers du Rhône, des portefaix, des décrotteurs, des bourgeois,
des ourdisseuses, des taffetassières, le cercle, enfin toute
la ville; puis aussi des gens de Beaucaire qui avaient passé le
pont, des maraîchers de la banlieue, des charrettes à grandes
bâches, des vignerons hissés sur de belles mules attifées de
[10]rubans, de flots, de grelots, de noeuds, de sonnettes, et même,
de loin en loin, quelques jolies filles d'Arles venues en croupe
de leur galant, le ruban d'azur autour de la tête, sur de petits
chevaux de Camargue gris de fer.

Toute cette foule se pressait, se bousculait devant la porte
[15]de Tartarin, ce bon M. Tartarin, qui s'en allait tuer des lions
chez les Teurs.

Pour Tarascon, l'Algérie, l'Afrique, la Grèce, la Perse, la
Turquie, la Mésopotamie, tout cela forme un grand pays très
vague, presque mythologique, et cela s'appelle les Teurs (les
[20]Turcs).

Au milieu de cette cohue, les chasseurs de casquettes allaient
et venaient, fiers du triomphe de leur chef, et traçant sur leur
passage comme des sillons glorieux.

Devant la maison du baobab, deux grandes brouettes. De
[25]temps en temps, la porte s'ouvrait, laissant voir quelques personnes
qui se promenaient gravement dans le petit jardin. Des
hommes apportaient des malles, des caisses, des sacs de nuit,
qu'ils empilaient sur les brouettes.

A chaque nouveau colis, la foule frémissait. On se nommait
[30]les objets à haute voix. «Ça, c'est la tente-abri.... Ça, ce

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sont les conserves ... la pharmacie ... les caisses d'armes....»
Et les chasseurs de casquettes donnaient des explications.

Tout à coup, vers dix heures, il se fit un grand mouvement
dans la foule. La porte du jardin tourna sur ses gonds
[5]violemment.

«C'est lui! ... c'est lui!» criait-on.

C'était lui....

Quand il parut sur le seuil, deux cris de stupeur partirent de
la foule:

[10]«C'est un Teur!...

--Il a des lunettes!»

Tartarin de Tarascon, en effet, avait cru de son devoir, allant
en Algérie, de prendre le costume algérien. Large pantalon
bouffant en toile blanche, petite veste collante à boutons de
[15]métal, deux pieds de ceinture rouge autour de l'estomac,
le cou nu, le front rasé, sur sa tête une gigantesque chechia (bonnet
rouge) et un flot bleu d'une longueur!... Avec cela, deux
lourds fusils, un sur chaque épaule, un grand couteau de chasse
à la ceinture, sur le ventre une cartouchière, sur la hanche un
[20]revolver se balançant dans sa poche de cuir. C'est tout....

Ah! pardon, j'oubliais les lunettes, une énorme paire de lunettes
bleues qui venaient là bien à propos pour corriger ce qu'il
y avait d'un pen trop farouche dans la tournure de notre héros!

«Vive Tartarin! ... vive Tartarin!» hurla le peuple. Le
[25]grand homme sourit, mais ne salua pas, à cause de ses fusils
qui le gênaient. Du reste, il savait maintenant à quoi s'en tenir
sur la faveur populaire; peut-être même qu'au fond de son âme
il maudissait ses terribles compatriotes, qui l'obligeaient à partir,
à quitter son joli petit chez lui aux murs blancs, aux persiennes
[30]vertes.... Mais cela ne se voyait pas.

Calme et fier, quoiqu'un peu pâle, il s'avança sur la chaussée,
regarda ses brouettes, et, voyant que tout était bien, prit gaillardement
le chemin de la gare, sans même se retourner une

Page 31

fois vers la maison du baobab. Derrière lui marchaient le brave
commandant Bravida, ancien capitaine d'habillement, le président
Ladevèze, puis l'armurier Costecalde et tous les chasseurs de
casquettes, puis les brouettes, puis le peuple.

[5]Devant l'embarcadère, le chef de gare l'attendait,--un vieil
Africain de 1830, qui lui serra la main plusieurs fois avec chaleur.

L'express Paris-Marseille n'était pas encore arrivé. Tartarin
et son état-major entrèrent dans les salles d'attente. Pour éviter
l'encombrement, derrière eux le chef de gare fit fermer les grilles.

[10]Pendant un quart d'heure, Tartarin se promena de long en
large dans les salles, au milieu des chasseurs de casquettes. Il
leur parlait de son voyage, de sa chasse, promettant d'envoyer
des peaux. On s'inscrivait sur son carnet pour une peau comme
pour une contredanse.

[15]Tranquille et doux comme Socrate au moment de boire la
ciguë, l'intrépide Tarasconnais avait un mot pour chacun, un
sourire pour tout le monde. Il parlait simplement, d'un air
affable; on aurait dit qu'avant de partir, il voulait laisser derrière
lui comme une traînée de charme, de regrets, de bons souvenirs.
[20]D'entendre leur chef parler ainsi, tous les chasseurs de casquettes
avaient des larmes, quelques-uns même des remords, comme le
président Ladevèze et le pharmacien Bézuquet.

Des hommes d'équipe pleuraient dans des coins. Dehors, le
peuple regardait à travers les grilles, et criait: «Vive Tartarin!»

[25]Enfin la cloche sonna. Un roulement sourd, un sifflet déchirant
ébranla, les voûtes.... En voiture! en voiture!

«Adieu, Tartarin!... adieu, Tartarin!...

--Adieu, tous!...» murmura le grand homme, et sur les
joues du brave commandant Bravida il embrassa son cher
[30]Tarascon.

Puis il s'élança sur la voie, et monta dans un wagon plein de
Parisiennes, qui pensèrent mourir de peur en voyant arriver cet
homme étrange avec tant de carabines et de revolvers.



XIV

Le port de Marseille. Embarque! Embarque!


Page 32

Le 1er décembre 186..., à l'heure de midi, par un soleil d'hiver
provençal, un temps clair, luisant, splendide, les Marseillais
effarés virent déboucher sur la Canebière un Teur, oh mais, un
Teur!... Jamais ils n'en avaient vu un comme celui-là; et
[5]pourtant, Dieu sait s'il en manque à Marseille, des Teurs!

Le Teur en question,--ai-je besoin de vous le dire?--c'était
Tartarin, le grand Tartarin de Tarascon, qui s'en allait le long
des quais, suivi de ses caisses d'armes, de sa pharmacie, de ses
conserves, rejoindre l'embarcadère de la compagnie Touache, et
[10]le paquebot le Zouave, qui devait l'emporter là-bas.

L'oreille encore pleine des applaudissements tarasconnais,
grisé par la lumière du ciel, l'odeur de la mer, Tartarin rayonnant
marchait, ses fusils sur l'épaule, la tête haute, regardant de
tous ses yeux ce merveilleux port de Marseille qu'il voyait pour
[15]la première fois, et qui l'éblouissait.... Le pauvre homme
croyait rêver. Il lui semblait qu'il s'appelait Sinbad le Marin, et
qu'il errait dans une de ces villes fantastiques comme il y en a
dans les Mille et une nuits.

C'était à perte de vue un fouillis de mâts, de vergues, se
[20]croisant dans tous les sens. Pavillons de tous les pays, russes,
grecs, suédois, tunisiens, américains.... Les navires au ras du
quai, les beauprés arrivant sur la berge comme des rangées de
baïonnettes. Au-dessous les naïades, les déesses, les saintes
vierges et autres sculptures de bois peint qui donnent le nom au
[25]vaisseau; tout cela mangé par l'eau de mer, dévoré, ruisselant,
moisi.... De temps en temps, entre les navires, un morceau
de mer, comme une grande moire tachée d'huile.... Dans
l'enchevêtrement des vergues, des nuées de mouettes faisant de
jolies taches sur le ciel bleu, des mousses qui s'appelaient dans
[30]toutes les langues.

Page 33

Sur le quai, au milieu des ruisseaux qui venaient des savonneries,
verts, épais, noirâtres, chargés d'huile et de soude, tout
un peuple de douaniers, de commissionnaires, de portefaix avec
leurs bogheys attelés de petits chevaux corses.

[5]Des magasins de confections bizarres, des baraques enfumées
où les matelots faisaient leur cuisine, des marchands de pipes,
des marchands de singes, de perroquets, de cordes, de toiles à
voiles, des bric-à-brac fantastiques où s'étalaient pêle-mêle de
vieilles coulevrines, de grosses lanternes dorées, de vieux palans,
[10]de vieilles ancres édentées, vieux cordages, vieilles poulies, vieux
portevoix, lunettes marines du temps de Jean Bart et de Duguay-Trouin.
Des vendeuses de moules et de clovisses accroupies et
piaillant à côté de leurs coquillages. Des matelots passant avec
des pots de goudron, des marmites fumantes, de grands paniers
[15]pleins de poulpes qu'ils allaient laver dans l'eau blanchâtre des
fontaines.

Partout, un encombrement prodigieux de marchandises de
toute espèce: soieries, minerais, trains de bois, saumons de
plomb, draps, sucres, caroubes, colzas, réglisses, cannes à sucre.
[20]L'Orient et l'Occident pêle-mêle. De grands tas de fromages de
Hollande que les Génoises teignaient en rouge avec leurs mains.

Là-has, le quai au blé; les portefaix déchargeant leurs sacs
sur la berge du haut de grands échafaudages. Le blé, torrent
d'or, qui roulait au milieu d'une fumée blonde. Des hommes en
[25]fez rouge, le criblant à mesure dans de grands tamis de peau
d'âne, et le chargeant sur des charrettes qui s'éloignaient suivies
d'un régiment de femmes et d'enfants avec des balayettes
et des paniers à glanes.... Plus loin, le bassin de carénage,
les grands vaisseaux couchés sur le flanc et qu'on flambait avec
[30]des broussailles pour les débarrasser des herbes de la mer, les
vergues trempant dans l'eau, l'odeur de la résine, le bruit
assourdissant des charpentiers doublant la coque des navires avec
de grandes plaques de cuivre.

Page 34

Parfois, entre les mâts, une éclaircie. Alors Tartarin voyait
l'entrée du port, le grand va-et-vient des navires, une frégate
anglaise partant pour Malte, pimpante et bien lavée, avec des
officiers en gants jaunes, ou bien un grand brick marseillais
[5]démarrant au milieu des cris, des jurons, et à l'arrière un gros
capitaine en redingote et chapeau de soie, commandant la manoeuvre
en provençal. Des navires qui s'en allaient en courant,
toutes voiles dehors. D'autres là-has, bien loin, qui arrivaient
lentement, dans le soleil, comme en l'air.

[10]Et puis tout le temps un tapage effroyable, roulement de
charrettes, ce «oh! hisse!» des matelots, jurons, chants, sifflets de
bateaux à vapeur, les tambours et les clairons du fort Saint-Jean,
du fort Saint-Nicolas, les cloches de la Major, des Accoules,
de Saint-Victor; par là-dessus le mistral qui prenait tous ces
[15]bruits, toutes ces clameurs, les roulait, les secouait, les
confondait avec sa propre voix et en faisait une musique folle, sauvage,
héroïque comme la grande fanfare du voyage, fanfare qui donnait
envie de partir, d'aller loin, d'avoir des ailes.

C'est au son de cette belle fanfare que l'intrépide Tartarin de
[20]Tarascon s'embarqua pour le pays des lions!...

DEUXIÈME ÉPISODE

CHEZ LES TEURS

I

La traversée. Les cinq positions de la chechia.
Le soir du troisième jour.
Miséricorde.

Page 35

Je voudrais, mes chers lecteurs, être peintre et grand peintre
pour mettre sous vos yeux, en tête de ce second épisode, les
différentes positions que prit la chechia de Tartarin de Tarascon,
dans ces trois jours de traversée qu'elle fit à bord du Zouave,
[5]entre la France et l'Algérie.

Je vous la montrerais d'abord au départ sur le pont, héroïque
et superbe comme elle était, auréolant cette belle tête tarasconnaise.
Je vous la montrerais ensuite à la sortie du port,
quand le Zouave commence à caracoler sur les lames: je vous
[10]la montrerais frémissante, étonnée, et comme sentant déjà les
premières atteintes de son mal.

Puis, dans le golfe du Lion, à mesure qu'on avance au large
et que la mer devient plus dure, je vous la ferais voir aux prises
avec la tempête, se dressant effarée sur le crâne du héros, et son
[15]grand flot de laine bleue qui se hérisse dans la brume de mer
et la bourrasque.... Quatrième position. Six heures du soir,
en vue des côtes corses. L'infortunée chechia se penche par-dessus
le bastingage et lamentablement regarde et sonde la mer....
Enfin, cinquième et dernière position, au fond d'une étroite cabine,
[20]dans un petit lit qui a l'air d'un tiroir de commode, quelque chose
d'informe et de désolé roule en geignant sur l'oreiller. C'est la

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chechia, l'héroïque chechia du départ, réduite maintenant au vulgaire
état de casque à mèche et s'enfonçant jusqu'aux oreilles
d'une tête de malade blême et convulsionnée....

Ah! si les Tarasconnais avaient pu voir leur grand Tartarin
[5]couché dans son tiroir de commode sous le jour blafard et triste
qui tombait des hublots, parmi cette odeur fade de cuisine et
de bois mouillé, l'écoeurante odeur du paquebot; s'ils l'avaient
entendu râler à chaque battement de l'hélice, demander du thé
toutes les cinq minutes et jurer contre le garçon avec une petite
[10]voix d'enfant, comme ils s'en seraient voulu de l'avoir obligé à
Partir.... Ma parole d'historien! le pauvre Teur faisait pitié.
Surpris tout à coup par le mal, l'infortuné n'avait pas eu le
courage de desserrer sa ceinture algérienne, ni de se défubler
de son arsenal. Le couteau de chasse à gros manche lui cassait
[15]la poitrine, le cuir de son revolver lui meurtrissait les jambes.
Pour l'achever, les bougonnements de Tartarin-Sancho, qui ne
cessait de geindre et de pester:

"Imbécile, va!... Je te l'avais bien dit!... Ah! tu as
voulu aller en Afrique ... Eh bien, té! la voilà l'Afrique!...
[20]Comment la trouves-tu?»

Ce qu'il y avait de plus cruel, c'est que du fond de sa cabine
et de ses gémissements, le malheureux entendait les passagers
du grand salon rire, manger, chanter, jouer aux cartes. La
société était aussi joyeuse que nombreuse à bord du Zouave.
[25]Des officiers qui rejoignaient leurs corps, des dames de l'Alcazar
de Marseille, des cabotins, un riche musulman qui revenait
de la Mecque, un prince monténégrin très farceur qui faisait
des imitations de Ravel et de Gil Pérès.... Pas un de ces
gens-là n'avait le mal de mer, et leur temps se passait à boire
[30]du Champagne avec le capitaine du Zouave, un bon gros vivant
de Marseillais, qui avait ménage à Alger et à Marseille, et
répondait au joyeux nom de Barbassou.

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Tartarin de Tarascon en voulait à tous ces misérables. Leur
gaieté redoublait son mal....

Enfin, dans l'après-midi du troisième jour, il se fit à bord du
navire un mouvement extraordinaire qui tira notre héros de sa
[5]longue torpeur. La cloche de l'avant sonnait. On entendait les
grosses bottes des matelots courir sur le pont.

«Machine en avant!... machine en arrière!» criait la voix
enrouée du capitaine Barbassou.

Puis «Machine, stop!» Un grand arrêt, une secousse, et
[10]plus rien.... Rien que le paquebot se balançant silencieusement
de droite à gauche, comme un ballon dans l'air....

Cet étrange silence épouvanta le Tarasconnais.

«Miséricorde! nous sombrons!» cria-t-il d'une voix terrible,
et, retrouvant ses forces par magie, il bondit de sa couchette,
[15]et se précipita sur le pont avec son arsenal.

II


Aux armes! Aux armes!

On ne sombrait pas, on arrivait.

Le Zouave venait d'entrer dans la rade, une belle rade aux
eaux noires et profondes, mais silencieuse, morne, presque
déserte. En face, sur une colline, Alger la blanche avec ses
[20]petites maisons d'un blanc mat qui descendent vers la mer,
serrées les unes contre les autres. Un étalage de blanchisseuse
sur le coteau de Meudon. Par là-dessus un grand ciel de satin
bleu, oh! mais si bleu!...

L'illustre Tartarin, un peu remis de sa frayeur, regardait le
[25]paysage, en écoutant avec respect le prince monténégrin, qui,
debout à ses côtes, lui nommait les différents quartiers de la ville,
la Casbah, la ville haute, la rue Bab-Azoun. Très bien élevé, ce
prince monténégrin, de plus connaissant à fond l'Algérie et
parlant l'arabe couramment. Aussi Tartarin se proposait-il de

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cultiver sa connaissance.... Tout à coup, le long du bastingage
contre lequel ils étaient appuyés, le Tarasconnais aperçoit
une rangée de grosses mains noires qui se cramponnaient par
dehors. Presque aussitôt une tête de nègre toute crépue apparaît
[5]devant lui, et, avant qu'il ait eu le temps d'ouvrir la bouche,
le pont se trouve envahi de tous côtés par une centaine de forbans,
noirs, jaunes, à moitié nus, hideux, terribles.

Ces forbans-là, Tartarin les connaissait.... C'étaient eux,
c'est-à-dire ILS, ces fameux ILS qu'il avait si souvent cherchés la
[10]nuit dans les rues de Tarascon. Enfin ILS se décidaient donc
à venir!

... D'abord la surprise le cloua sur place. Mais quand il
vit les forbans se précipiter sur les bagages, arracher la bâche
qui les recouvrait, commencer enfin le pillage du navire, alors
[15]le héros se réveilla, et dégainant son couteau de chasse: «Aux
armes! aux armes!» cria-t-il aux voyageurs, et le premier de
tous, il fondit sur les pirates.

«Qués aco? qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce que vous avez?»
fit le capitaine Barbassou, qui sortait de l'entrepont.
[20]«Ah! vous voilà, capitaine!... vite, vite, armez vos hommes.

--Hé! pourquoi faire, boun Diou?

--Mais vous ne voyez donc pas...?

--Quoi donc?...

--Là ... devant vous ... les pirates....»

[25]Le capitaine Barbassou le regardait tout ahuri. A ce moment,
un grand diable de nègre passait devant eux, en courant, avec
la pharmacie du héros sur son dos:

«Misérable!... attends-moi!...» hurla le Tarasconnais;
et il s'élança, la dague en avant.
[30]Barbassou le rattrapa au vol, et, le retenant par sa ceinture:

«Mais restez donc tranquille, tron de ler!... Ce ne sont
pas des pirates.... Il y a longtemps qu'il n'y en a plus de
Pirates.... Ce sont des portefaix.

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--Des portefaix!...

--Hé! oui, des portefaix, qui viennent chercher les bagages
pour les porter à terre.... Rengainez donc votre coutelas,
donnez-moi votre billet, et marchez derrière ce nègre, un brave
[5]garçon, qui va vous conduire à terre, et même jusqu'à l'hôtel si
vous le désirez!...»

Un peu confus, Tartarin donna son billet, et, se mettant à
la suite du nègre, descendit par le tire-vieille dans une grosse
barque qui dansait le long du navire. Tous ses bagages y
[10]étaient déjà, ses malles, caisses d'armes, conserves alimentaires;
comme ils tenaient toute la barque, on n'eut pas besoin d'attendre
d'autres voyageurs. Le nègre grimpa sur les malles et
s'y accroupit comme un singe, les genoux dans ses mains. Un
autre nègre prit les rames.... Tous deux regardaient Tartarin
[15]en riant et montrant leurs dents blanches.

Debout à l'arrière, avec cette terrible moue qui faisait la terreur
de ses compatriotes, le grand Tarasconnais tourmentait fiévreusement
le manche de son coutelas; car, malgré ce qu'avait
pu lui dire Barbassou, il n'était qu'à moitié rassuré sur les intentions
[20]de ces portefaix à peau d'ébène, qui ressemblaient si peu
aux braves portefaix de Tarascon....

Cinq minutes après, la barque arrivait à terre, et Tartarin
posait le pied sur ce petit quai barbaresque, où trois cents ans
auparavant, un galérien espagnol nommé Michel Cervantes préparait
[25]--sous le bâton de la chiourme algérienne--un sublime
roman qui devait s'appeler Don Quichotte!