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Tartarin de Tarascon

Chapter 35: XI
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About This Book

The narrative follows a swaggering hunter from a small Provençal town whose extravagant boasts and local fame drive him to undertake an overseas hunting expedition; the early episodes sketch provincial customs and his comic pretensions, and subsequent sections chronicle a vainglorious voyage, encounters with exotic spectacle and animals, and an ill-fated campaign that exposes his limitations. Satirical and episodic, the work lampoons provincial bravado through farce, colorful portraits of townsfolk, mock-heroic set-pieces, and successive reversals that turn ostentation into embarrassment while keeping a keen eye on social manners and popular storytelling.

X


Dis-moi le nom de ton père, et je te dirai
le nom de cette fleur.

Parlez-moi des princes monténégrins pour lever lestement
la caille.

[20]Le lendemain de cette soirée aux Platanes, dès le petit jour,
le prince Grégory était dans la chambre du Tarasconnais.

«Vite, vite, habillez-vous.... Votre Mauresque est retrouvée....
Elle s'appelle Baïa.... Vingt ans, jolie comme un coeur,
et déjà veuve....

[25]--Veuve!... quelle chance!» fit joyeusement le brave
Tartarin, qui se méfiait des maris d'Orient.

«Oui, mais très surveillée par son frère.

--Ah! diantre!...

Page 58

--Un Maure farouche qui vend des pipes au bazar
d'Orléans....»

Ici un silence.

«Bon!» reprit le prince, «vous n'êtes pas homme à vous
[5]effrayer pour si peu; et puis on viendra peut-être à bout de ce
forban en lui achetant quelques pipes.... Allons vite,
habillez-vous ... heureux coquin!»

Pâle, ému, le coeur plein d'amour, le Tarasconnais sauta
de son lit et, boutonnant à la hâte son vaste caleçon de
[10]flanelle:

«Qu'est-ce qu'il faut que je fasse?

--Écrire à la dame tout simplement, et lui demander un
rendez-vous!

--Elle sait donc le français?...» fit d'un air désappointé
[15]le naïf Tartarin qui rêvait d'Orient sans mélange.

«Elle n'en sait pas un mot,» répondit le prince imperturbablement....
«mais vous allez me dicter la lettre, et je traduirai
à mesure.

--O prince, que de bontés!»

[20]Et le Tarasconnais se mit à marcher à grands pas dans la
chambre, silencieux et se recueillant.

Vous pensez qu'on n'écrit pas à une Mauresque d'Alger
comme à une grisette de Beaucaire. Fort heureusement que
notre héros avait par devers lui ses nombreuses lectures qui
[25]lui permirent, en amalgamant la rhétorique apache des Indiens
de Gustave Aimard avec le Voyage en Orient de Lamartine, et
quelques lointaines réminiscences du Cantique des Cantiques, de
composer la lettre la plus orientale qu'il se pût voir. Cela
commençait par:

[30]«Comme l'autruche dans les sables ....»

Et finissait par:

«Dis-moi le nom de ton père, et je te dirai le nom de cette
fleur
....»

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A cet envoi, le romanesque Tartarin aurait bien voulu joindre
un bouquet de fleurs emblématiques, à la mode orientale; mais
le prince Grégory pensa qu'il valait mieux acheter quelques pipes
chez le frère, ce qui ne manquerait pas d'adoucir l'humeur
[5]sauvage du monsieur et ferait certainement très grand plaisir à
la dame, qui fumait beaucoup.

«Allons vite acheter des pipes!» fit Tartarin plein d'ardeur.

«Non!... non!... Laissez-moi y aller seul. Je les aurai
à meilleur compte....

[10]--Comment! vous voulez ... O prince ... prince....»
Et le brave homme, tout confus, tendit sa bourse à l'obligeant
Monténégrin, en lui recommandant de ne rien négliger pour
que la dame fût contente.

Malheureusement l'affaire--quoique bien lancée--ne marcha
[15]pas aussi vite qu'on aurait pu l'espérer. Très touchée,
paraît-il, de l'éloquence de Tartarin et du reste aux trois quarts
séduite par avance, la Mauresque n'aurait pas mieux demandé
que de le recevoir; mais le frère avait des scrupules, et, pour
les endormir, il fallut acheter des douzaines, des grosses, des
[20]cargaisons de pipes....

«Qu'est-ce que diable Baïa peut faire de toutes ces pipes?»
se demandait parfois le pauvre Tartarin;--mais il payait quand
même et sans lésiner.

Enfin, après avoir acheté des montagnes de pipes et répandu
[25]des flots de poésie orientale, on obtint un rendez-vous.

Je n'ai pas besoin de vous dire avec quels battements de coeur
le Tarasconnais s'y prépara, avec quel soin ému il tailla, lustra,
parfuma sa rude barbe de chasseur de casquettes, sans oublier
--car il faut tout prévoir--de glisser dans sa poche un casse-tête
[30]à pointes et deux ou trois revolvers.

Le prince, toujours obligeant, vint à ce premier rendez-vous
en qualité d'interprète. La dame habitait dans le haut de la
ville. Devant sa porte, un jeune Maure de treize à quatorze

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ans fumait des cigarettes. C'était le fameux Ali, le frère en
question. En voyant arriver les deux visiteurs, il frappa deux
coups à la poterne et se retira discrètement.

La porte s'ouvrit. Une négresse parut qui, sans dire un seul
[5]mot, conduisit ces messieurs à travers l'étroite cour intérieure
dans une petite chambre fraîche où la dame attendait, accoudée
sur un lit bas.... Au premier abord, elle parut au Tarasconnais
plus petite et plus forte que la Mauresque de l'omnibus.

Au fait, était-ce bien la même? Mais ce soupçon ne fit
[10]que traverser le cerveau de Tartarin comme un éclair.

La dame était si jolie ainsi avec ses pieds nus, ses doigts
grassouillets chargés de bagues, rose, fine, et sous son corselet
de drap doré, sous les ramages de sa robe à fleurs laissant deviner
une aimable personne un peu boulotte, friande à point, et
[15]ronde de partout....Le tuyau d'ambre d'un narghilé fumait
à ses lèvres et l'enveloppait toute d'une gloire de fumée blonde.

En entrant, le Tarasconnais posa une main sur son coeur, et
s'inclina le plus mauresquement possible, en roulant de gros
yeux passionnés.... Baïa le regarda un moment sans
[20]dire; puis, lâchant son tuyau d'ambre, se renversa en arrière,
cacha sa tête dans ses mains, et I'on ne vit plus que son cou
blanc qu'un fou rire faisait danser comme un sac rempli de
perles.

XI


Sidi Tart'ri ben Tart'ri.

Si vous entriez, un soir, à la veillée, chez les cafetiers algériens
[25]de la ville haute, vous entendriez encore aujourd'hui les Maures
causer entre eux, avec des clignements d'yeux et de petits rires,
d'un certain Sidi Tart'ri ben Tart'ri, Européen aimable et riche
qui--voici quelques années déjà--vivait dans les hauts quartiers
avec une petite dame du cru appelée Baïa.

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Le Sidi Tart'ri en question qui a laissé de si gais souvenirs
autour de la Casbah n'est autre, on le devine, que notre Tartarin....

Qu'est-ce que vous voulez? Il y a comme cela, dans la vie
[5]des saints et des héros, des heures d'aveuglement, de trouble,
de défaillance. L'illustre Tarasconnais n'en fut pas plus exempt
qu'un autre, et c'est pourquoi--deux mois durant--oublieux
des lions et de la gloire, il se grisa d'amour oriental et s'endormit,
comme Annibal à Capoue, dans les délices d'Alger la Blanche.

[10]Le brave homme avait loué au coeur de la ville arabe une
jolie maisonnette indigène avec cour intérieure, bananiers, galeries
fraîches et fontaines. Il vivait là loin de tout bruit en compagnie
de sa Mauresque, Maure lui-même de la tête aux pieds,
soufflant tout le jour dans son narghilé, et mangeant des confitures
[15]au musc.

Étendue sur un divan en face de lui, Baïa, la guitare au poing,
nasillait des airs monotones, ou bien pour distraire son seigneur
elle mimait la danse du ventre, en tenant à la main un petit
miroir dans lequel elle mirait ses dents blanches et se faisait
[20]des mines.

Comme la dame ne savait pas un mot de français ni Tartarin
un mot d'arabe, la conversation languissait quelquefois, et le bavard
Tarasconnais avait tout le temps de faire pénitence pour
les intempérances de langage dont il s'était rendu coupable à la
[25]pharmacie Bézuquet ou chez l'armurier Costecalde.

Mais cette pénitence même ne manquait pas de charme, et
c'était comme un spleen voluptueux qu'il éprouvait à rester là
tout le jour sans parler, en écoutant le glouglou du narghilé, le
frôlement de la guitare et le bruit léger de la fontaine dans les
[30]mosaïques de la cour.

Le narghilé, le bain, l'amour remplissaient toute sa vie. On
sortait peu. Quelquefois Sidi Tart'ri, sa dame en croupe, s'en
allait sur une brave mule manger des grenades à un petit

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jardin qu'il avait acheté aux environs.... Mais jamais, au
grand jamais, il ne descendait dans la ville européenne. Avec
ses zouaves en ribotte, ses alcazars bourrés d'officiers, et son
éternel bruit de sabres traînant sous les arcades, cet Alger-là
[5]lui semblait insupportable et laid comme un corps de garde
d'Occident.

En somme, le Tarasconnais était très heureux. Tartarin-Sancho surtout,
très friand de pâtisseries turques, se déclarait
on ne peut plus satisfait de sa nouvelle existence....
[10]Tartarin-Quichotte, lui, avait bien par-ci par-là quelques remords,
en pensant à Tarascon et aux peaux promises.... Mais cela ne durait
pas, et pour chasser ces tristes idées il suffisait d'un regard de
Baïa ou d'une cuillerée de ses diaboliques confitures odorantes
et troublantes comme les breuvages de Circé.

[15]Le soir, le prince Grégory venait parler un peu du Monténégro
libre.... D'une complaisance infatigable, cet aimable
seigneur remplissait dans la maison les fonctions d'interprète,
au besoin même celles d'intendant, et tout cela pour rien, pour
le plaisir.... A part lui, Tartarin ne recevait que des Teurs.
[20]Tous ces forbans à têtes farouches, qui naguère lui faisaient
tant de peur du fond de leurs noires échoppes, se trouvèrent
être, une fois qu'il les connut, de bons commerçants inoffensifs,
des brodeurs, des marchands d'épices, des tourneurs de tuyaux
de pipes, tous gens bien élevés, humbles, finauds, discrets et de
[25]première force à la bouillotte. Quatre ou cinq fois par semaine,
ces messieurs venaient passer la soirée chez Sidi Tart'ri, lui
gagnaient son argent, lui mangeaient ses confitures, et sur le
coup de dix heures se retiraient discrètement en remerciant
le Prophète.

[30]Derrière eux, Sidi Tart'ri et sa fidèle épouse finissaient la
soirée sur leur terrasse, une grande terrasse blanche qui faisait
toit à la maison et dominait la ville. Tout autour, un millier
d'autres terrasses blanches aussi, tranquilles sous le clair de lune,

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descendaient en s'échelonnant jusqu'à la mer. Des fredons de
guitare arrivaient, portés par la brise.

....Soudain, comme un bouquet d'étoiles, une grande mélodie
claire s'égrenait doucement dans le ciel, et, sur le minaret de la
[5]mosquée voisine, un beau muezzin apparaissait, découpant son
ombre blanche dans le bleu profond de la nuit, et chantant
la gloire d'Allah avec une voix merveilleuse qui remplissait
l'horizon.

Aussitôt Baïa lâchait sa guitare, et ses grands yeux tournés
[10]vers le muezzin semblaient boire la prière avec délices. Tant
que le chant durait, elle restait là, frissonnante, extasiée, comme
une sainte Thérèse d'Orient.... Tartarin, tout ému, la regardait
prier et pensait en lui-même que c'était une forte et belle
religion, celle qui pouvait causer des ivresses de foi pareilles.

[15]Tarascon, voile-toi la face! ton Tartarin songeait à se faire
renégat.

XII


On nous écrit de Tarascon.

Par une belle après-midi de ciel bleu et de brise tiède, Sidi
Tart'ri à califourchon sur sa mule revenait tout seulet de son
petit clos.... Les jambes écartées par de larges coussins en
[20]sparterie que gonflaient les cédrats et les pastèques, bercé au
bruit de ses grands étriers et suivant de tout son corps le
balin-balan de la bête, le brave homme s'en allait ainsi dans un
paysage adorable, les deux mains croisées sur son ventre, aux trois
quarts assoupi par le bien être et la chaleur.

[25]Tout à coup, en entrant dans la ville, un appel formidable le
réveilla.

«Hé! monstre de sort! on dirait monsieur Tartarin.»

A ce nom de Tartarin, à cet accent joyeusement méridional,
le Tarasconnais leva la tête et aperçut à deux pas de lui la

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brave figure tannée de maître Barbassou, le capitaine du
Zouave, qui prenait l'absinthe en fumant sa pipe sur la porte
d'un petit café.

«Hé! adieu, Barbassou,» fit Tartarin en arrêtant sa mule.

[5]Au lieu de lui répondre, Barbassou le regarda un moment
avec de grands yeux; puis, le voilà parti à rire, à rire tellement,
Que Sidi Tart'ri en resta tout interloqué, le derrière sur
ses pastèques.

«Qué turban, mon pauvre monsieur Tartarin!... C'est
[10]donc vrai ce qu'on dit, que vous vous êtes fait Teur?...
Et la petite Baïa, est-ce qu'elle chante toujours Marco la Belle?

--Marco la Belle! » fit Tartarin indigné.... «Apprenez,
capitaine, que la personne dont vous parlez est une honnête
fille maure, et qu'elle ne sait pas un mot de français.

[15]--Baïa, pas un mot de français?... D'où sortez-vous
donc?...»

Et le brave capitaine se remit à rire plus fort.

Puis voyant la mine du pauvre Sidi Tart'ri qui s'allongeait,
il se ravisa.

[20]«Au fait, ce n'est peut-être pas la même.... Mettons que
j'ai confondu. Seulement, voyez-vous, monsieur Tartarin, vous
ferez tout de même bien de vous méfier des Mauresques algériennes
et des princes du Monténégro!...»

Tartarin se dressa sur ses étriers, en faisant sa moue.

[25]«Le prince est mon ami, capitaine.

--Bon! bon! ne nous fâchons pas.... Vous ne prenez pas
une absinthe? Non. Rien à faire dire au pays?... Non
plus.... Eh bien! alors, bon voyage.... A propos, collègue,
j'ai là du bon tabac de France, si vous en vouliez emporter
[30]quelques pipes.... Prenez donc! prenez donc! ça vous
fera du bien.... Ce sont vos sacrés tabacs d'Orient qui vous
barbouillent les idées.»

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Là-dessus le capitaine retourna à son absinthe et Tartarin,
tout pensif, reprit au petit trot le chemin de sa maisonnette....
Bien que sa grande âme se refusât à rien en croire, les insinuations de
Barbassou l'avaient attristé, puis ces jurons du cru,
[5]l'accent de là-bas, tout cela éveillait en lui de vagues remords.

Au logis, il ne trouva personne. Baïa était au bain.... La
négresse lui parut laide, la maison triste.... En proie à une
indéfinissable mélancolie, il vint s'asseoir près de la fontaine et
bourra une pipe avec le tabac de Barbassou. Ce tabac était
[10]enveloppé dans un fragment du Sémaphore. En le déployant,
le nom de sa ville natale lui sauta aux yeux.

On nous écrit de Tarascon:

«La ville est dans les transes. Tartarin, le tueur de lions, parti
pour chasser les grands félins en Afrique, n'a pas donné de ses
[15]nouvelles depuis plusieurs mois.... Qu'est devenu notre héroïque
compatriote?... On ose à peine se le demander, quand on a connu
comme nous cette tête ardente, cette audace, ce besoin d'aventures..
.. A-t-il été comme tant d'autres englouti dans le sable, ou bien est-il
tombé sous la dent meurtrière d'un de ces monstres de l'Atlas dont
[20]il avait promis les peaux à la municipalité?... Terrible incertitude!
Pourtant des marchands nègres, venus à la foire de Beaucaire,
prétendent avoir rencontré en plein désert un Européen dont le
signalement se rapportait au sien, et qui se dirigeait vers Tombouctou....
Dieu nous garde notre Tartarin!»

[25]Quand il lut cela, le Tarasconnais rougit, pâlit, frissonna. Tout
Tarascon lui apparut: le cercle, les chasseurs de casquettes, le
fauteuil vert chez Costecalde, et planant au-dessus comme un
aigle éployé, la formidable moustache du brave commandant
Bravida.

[30]Alors, de se voir là, comme il était, lâchement accroupi sur
sa natte, tandis qu'on le croyait en train de massacrer des fauves,
Tartarin de Tarascon eut honte de lui-même et pleura.

Tout à coup le héros bondit:

«Au lion! au lion!»

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Et s'élançant dans le réduit poudreux où dormaient la tente-abri,
la pharmacie, les conserves, la caisse d'armes, il les traîna
au milieu de la cour.

Tartarin-Sancho venait d'expirer; il ne restait plus que
[5]Tartarin-Quichotte.

Le temps d'inspecter son matériel, de s'armer, de se harnacher,
de rechausser ses grandes bottes, d'écrire deux mots au
prince pour lui confier Baïa, le temps de glisser sous l'enveloppe
quelques billets bleus mouillés de larmes, et l'intrépide
[10]Tarasconnais roulait en diligence sur la route de Blidah,
laissant à la maison sa négresse stupéfaite devant le narghilé, le
turban, les babouches, toute la défroque musulmane de Sidi
Tart'ri qui traînait piteusement sous les petits trèfles blancs
de la galerie....

TROISIEME ÉPISODE

CHEZ LES LIONS

I

Les diligences déportées.

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C'était une vieille diligence d'autrefois, capitonnée à l'ancienne
mode de drap gros bleu tout fané, avec ces énormes pompons
de laine rêche qui, après quelques heures de route, finissent par
vous faire des moxas dans le dos.... Tartarin de Tarascon
[5]avait un coin de la rotonde; il s'y installa de son mieux, et en
attendant de respirer les émanations musquées des grands félins
d'Afrique, le héros dut se contenter de cette bonne vieille odeur
de diligence, bizarrement composée de mille odeurs, hommes,
chevaux, femmes et cuir, victuailles et paille moisie.

[10]Il y avait de tout un peu dans cette rotonde. Un trappiste,
des marchands juifs, deux cocottes qui rejoignaient leur corps
--le 3e hussards,--un photographe d'Orléansville.... Mais, si
charmante et variée que fût la compagnie, le Tarasconnais n'était
pas en train de causer et resta là tout pensif, le bras passé dans
[15]la brassière, avec ses carabines entre ses genoux.... Son
départ précipité, les yeux noirs de Baïa, la terrible chasse qu'il
allait entreprendre, tout cela lui troublait la cervelle, sans compter
qu'avec son bon air patriarcal, cette diligence européenne,
retrouvée en pleine Afrique, lui rappelait vaguement le Tarascon
[20]de sa jeunesse, des courses dans la banlieue, de petits dîners au
bord du Rhône, une foule de souvenirs....

Peu à peu la nuit tomba. Le conducteur alluma ses lanternes.... La
diligence rouillée sautait en criant sur ses vieux

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ressorts; les chevaux trottaient, les grelots tintaient.... De
temps en temps là-haut, sous la bâche de l'impériale, un terrible
bruit de ferraille.... C'était le matériel de guerre.

Tartarin de Tarascon, aux trois quarts assoupi, resta un moment à
[5]regarder les voyageurs comiquement secoués par les
cahots, et dansant devant lui comme des ombres falottes, puis
ses yeux s'obscurcirent, sa pensée se voila, et il n'entendit plus
que très vaguement geindre l'essieu des roues, et les flancs de
la diligence qui se plaignaient....

[10]Subitement, une voix, une voix de vieille fée, enrouée, cassée,
fêlée, appela le Tarasconnais par son nom: «Monsieur Tartarin!
monsieur Tartarin!

--Qui m'appelle?

--C'est moi, monsieur Tartarin; vous ne me reconnaissez
[15]pas?... Je suis la vieille diligence qui faisait--il y a vingt
ans--le service de Tarascon à Nîmes.... Que de fois je vous
ai portés, vous et vos amis, quand vous alliez chasser les casquettes
du côté de Joncquières ou de Bellegarde!... Je ne
vous ai pas remis d'abord, à cause de votre bonnet de Teur et
[20]du corps que vous avez pris; mais sitôt que vous vous êtes mis
à ronfler, coquin de bon sort! je vous ai reconnu tout de suite.

--C'est bon! c'est bon!» fit le Tarasconnais un peu vexé.

Puis, se radoucissant:

--«Mais enfin, ma pauvre vieille, qu'est-ce que vous êtes
[25]venue faire ici?

--Ah! mon bon monsieur Tartarin, je n'y suis pas venue
de mon plein gré, je vous assure.... Une fois que le chemin
de fer de Beaucaire a été fini, ils ne m'ont plus trouvée bonne
à rien et ils m'ont envoyée en Afrique.... Et je ne suis pas
[30]la seule! presque toutes les diligences de France ont été
déportées comme moi. On nous trouvait trop réactionnaires, et maintenant
nous voilà toutes ici à mener une vie de galère.... C'est ce qu'en France
vous appelez les chemins de fer algériens.»

Page 69

Ici la vieille diligence poussa un long soupir; puis elle reprit:

«Ah! monsieur Tartarin, que je le regrette, mon beau Tarascon!
C'était alors le bon temps pour moi, le temps de la jeunesse!
il fallait me voir partir le matin, lavée à grande eau et
[5]toute luisante avec mes roues vernissées à neuf, mes lanternes
qui semblaient deux soleils et ma bâche toujours frottée d'huile!
C'est ça qui était beau quand le postillon faisait claquer son
fouet sur l'air de: Lagadigadeou, la Tarasque! la Tarasque!
et que le conducteur, son piston en bandoulière, sa casquette
[10]brodée sur l'oreille, jetant d'un tour de bras son petit chien,
toujours furieux, sur la bâche de l'impériale, s'élançait lui-même
là-haut, en criant: «Allume! allume!» Alors mes quatre chevaux
s'ébranlaient au bruit des grelots, des aboiements, des fanfares,
les fenêtres s'ouvraient, et tout Tarascon regardait avec
[15]orgueil la diligence détaler sur la grande route royale.

Quelle belle route, monsieur Tartarin, large, bien entretenue,
avec ses bornes kilométriques, ses petits tas de pierres régulièrement
espacés, et de droite et de gauche ses jolies plaines
d'oliviers et de vignes.... Puis des auberges tous les dix pas,
[20]des relais toutes les cinq minutes.... Et mes voyageurs,
quelles braves gens! des maires et des curés qui allaient à
Nîmes voir leur préfet ou leur évêque, de bons taffetassiers qui
revenaient du mazet bien honnêtement, des collégiens en vacances,
des paysans en blouse brodée tout frais rasés du matin, et là-haut,
[25]sur l'impériale, vous tous, messieurs les chasseurs de casquettes,
qui étiez toujours de si bonne humeur, et qui chantiez si bien
chacun la vôtre, le soir, aux étoiles, en revenant!...

Maintenant c'est une autre histoire.... Dieu sait les gens
que je charrie! un tas de mécréants venus je ne sais d'où, qui
[30]me remplissent de vermine, des nègres, des Bédouins, des soudards,
des aventuriers de tous les pays, des colons en guenilles
qui m'empestent de leurs pipes, et tout cela parlant un langage
auquel Dieu le père ne comprendrait rien.... Et puis vous

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voyez comme on me traite! Jamais brossée, jamais lavée. On
me plaint le cambouis de mes essieux.... Au lieu de mes
gros bons chevaux tranquilles d'autrefois, de petits chevaux
arabes qui out le diable au corps, se battent, se mordent, dansent
[5]en courant comme des chèvres, et me brisent mes brancards à
coups de pieds.... Aïe!... aïe!... tenez!... Voilà que cela
Commence.... Et les routes! Par ici, c'est encore supportable,
parce que nous sommes près du gouvernement, mais là-bas,
plus rien, pas de chemin du tout. On va comme on peut,
[10]à travers monts et plaines, dans les palmiers nains, dans les
lentisques.... Pas un seul relais fixe. On arrête au caprice du
conducteur, tantôt dans une ferme, tantôt dans une autre.

Quelquefois ce polisson-là me fait faire un détour de deux
lieues pour aller chez un ami boire l'absinthe ou le champoreau....
[15]Après quoi, fouette, postillon! il faut rattraper le
temps perdu. Le soleil cuit, la poussière brûle. Fouette toujours!
On accroche, on verse! Fouette plus fort! On passe des rivières
à la nage, on s'enrhume, on se mouille, on se noie.... Fouette!
fouette! fouette!... Puis le soir, toute ruisselante,--c'est
[20]cela qui est bon à mon âge, avec mes rhumatismes!...--il
me faut coucher à la belle étoile, dans une cour de caravansérail
ouverte à tous les vents. La nuit, des chacals, des hyènes
viennent flairer mes caissons, et les maraudeurs qui craignent la
rosée se mettent au chaud dans mes compartiments.... Voilà
[25]la vie que je mène, mon pauvre monsieur Tartarin, et je la
mènerai jusqu'an jour où, brûlée par le soleil, pourrie par les
nuits humides, je tomberai--ne pouvant plus faire autrement
--sur un coin de méchante route, où les Arabes feront bouillir
leur kousskouss avec les débris de ma vieille carcasse....

[30]--Blidah! Blidah!» fit le conducteur en ouvrant la portière.


II

Où l'on voit passer un petit monsieur.

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Vaguement, à travers les vitres dépolies par la buée, Tartarin
de Tarascon entrevit une place de jolie sous-préfecture, place
régulière, entourée d'arcades et plantée d'orangers, au milieu de
laquelle de petits soldats de plomb faisaient l'exercice dans la
[5]claire brume rose du matin. Les cafés ôtaient leurs volets. Dans
un coin, une halle avec des légumes.... C'était charmant, mais
cela ne sentait pas encore le lion.

«Au sud!... Plus au sud!» murmura le bon Tartarin en
se renfonçant dans son coin.

[10]A ce moment, la portière s'ouvrit. Une bouffée d'air
frais entra, apportant sur ses ailes, dans le parfum des orangers
fleuris, un tout petit monsieur en redingote noisette, vieux, sec,
ridé, compassé, une figure grosse comme le poing, une cravate
en soie noire haute de cinq doigts, une serviette en cuir, un
[15]parapluie: le parfait notaire de village.

En apercevant le matériel de guerre du Tarasconnais, le petit
monsieur, qui s'était assis en face, parut excessivement surpris
et se mit à regarder Tartarin avec une insistance gênante.

On détela, on attela, la diligence partit.... Le petit monsieur
[20]regardait toujours Tartarin.... A la fin le Tarasconnais
prit la mouche.

«Ça vous étonne?» fit-il en regardant à son tour le petit
monsieur bien en face.

«Non! Ça me gêne,» répondit l'autre fort tranquillement; et
[25]le fait est qu'avec sa tente-abri, son revolver, ses deux fusils dans
dans leur gaine, son couteau de chasse,--sans parler de sa corpulence
naturelle, Tartarin de Tarascon tenait beaucoup de place....

La réponse du petit monsieur le fâcha:

«Vous imaginez-vous par hasard que je vais aller au lion avec
[30]votre parapluie?» dit le grand homme fièrement.

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Le petit monsieur regarda son parapluie, sourit doucement;
puis, toujours avec son même flegme:

«Alors, monsieur, vous êtes...?

--Tartarin de Tarascon, tueur de lions!»

[5]En prononçant ces mots, l'intrépide Tarasconnais secoua
comme une crinière le gland de sa chéchia.

Il y eut dans la diligence un mouvement de stupeur.

Le trappiste se signa, les cocottes poussèrent de petits cris
d'effroi, et le photographe d'Orléansville se rapprocha du tueur
[10]de lions, rêvant déjà l'insigne honneur de faire sa photographie.

Le petit monsieur, lui, ne se déconcerta pas.

«Est-ce que vous avez déjà tué beaucoup de lions, monsieur
Tartarin?» demanda-t-il très tranquillement.

Le Tarasconnais le reçut de la belle manière:

[15]«Si j'en ai beaucoup tué, monsieur!... Je vous souhaiterais
d'avoir seulement autant de cheveux sur la tête.»

Et toute la diligence de rire en regardant les trois cheveux
jaunes de Cadet-Roussel qui se hérissaient sur le crâne du petit
monsieur.

[20]A son tour le photographe d'Orléansville prit la parole:

«Terrible profession que la vôtre, monsieur Tartarin!...
On passe quelquefois de mauvais moments.... Ainsi ce pauvre
M. Bombonnel....

--Ah! oui, le tueur de panthères ...» fit Tartarin assez
[25]dédaigneusement.

«Est-ce que vous le connaissez?» demanda le petit monsieur.

«Té! pardi.... Si je le connais.... Nous avons chassé
plus de vingt fois ensemble.»

Le petit monsieur sourit: «Vous chassez donc la panthère
[30]aussi, monsieur Tartarin?

--Quelquefois, par passe-temps, ...» fit l'enragé Tarasconnais.
Il ajouta, en relevant la tête d'un geste héroïque qui enflamma
le coeur des deux cocottes:

«Ça ne vaut pas le lion!

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--En somme,» hasarda le photographe d'Orléansville, «une
panthère, ce n'est qu'un gros chat....

--Tout juste!» fit Tartarin qui n'était pas fâché de rabaisser
un peu la gloire de Bombonnel, surtout devant des dames.

[5]Ici la diligence s'arrêta, le conducteur vint ouvrir la portière
et s'adressant au petit vieux:

«Vous voilà arrivé, monsieur,» lui dit-il d'un air très
respectueux.

Le petit monsieur se leva, descendit, puis avant de refermer
[10]la portière:

«Voulez-vous me permettre de vous donner un conseil, monsieur
Tartarin?

--Lequel, monsieur?

--Ma foi! écoutez, vous avez I'air d'un brave homme, j'aime
[15]mieux vous dire ce qu'il en est.... Retournez vite à Tarascon,
monsieur Tartarin.... Vous perdez votre temps ici.... Il
reste bien encore quelques panthères dans la province; mais,
fi donc! c'est un trop petit gibier pour vous.... Quant aux
lions, c'est fini. Il n'en reste plus en Algérie ... mon ami
[20]Chassaing vient de tuer le dernier.»

Sur quoi le petit monsieur salua, ferma la portière, et s'en
alla en riant avec sa serviette et son parapluie.

«Conducteur,» demanda Tartarin en faisant sa moue,
«qu'est-ce que c'est donc que ce bonhomme-là?

--Comment! vous ne le connaissez pas? mais c'est monsieur
[25]Bombonnel.»


III

Un couvent de lions.

A Milianah, Tartarin de Tarascon descendit, laissant la
diligence continuer sa route vers le Sud.

Deux jours de durs cahots, deux nuits passées les yeux ouverts
[30]à regarder par la portière s'il n'apercevrait pas dans les

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champs, au bord de la route, l'ombre formidable du lion, tant
d'insomnies méritaient bien quelques heures de repos. Et puis,
s'il faut tout dire, depuis sa mésaventure avec Bombonnel, le
loyal Tarasconnais se sentait mal à l'aise, malgré ses armes,
[5]sa moue terrible, son bonnet rouge, devant le photographe
d'Orléansville et les deux demoiselles du 3ème hussards.

Il se dirigea donc à travers les larges rues de Milianah, pleines
de beaux arbres et de fontaines, mais, tout en cherchant un
hôtel à sa convenance, le pauvre homme ne pouvait s'empêcher
[10]de songer aux paroles de Bombonnel.... Si c'était vrai pourtant?
S'il n'y avait plus de lions en Algérie?... A quoi bon
alors tant de courses, tant de fatigues?...

Soudain, au détour d'une rue, notre héros se trouva face à
face ... avec qui? Devinez.... Avec un lion superbe, qui
[15]attendait devant la porte d'un café, assis royalement sur son
train de derrière, sa crinière fauve dans le soleil.

«Qu'est ce qu'ils me disaient donc qu'il n'y en avait plus?»
s'écria le Tarasconnais en faisant un saut en arrière.... En
entendant cette exclamation, le lion baissa la tête et, prenant
[20]dans sa gueule une sébile en bois posée devant lui sur le trottoir,
il la tendit humblement du côté de Tartarin immobile de
Stupeur.... Un Arabe qui passait jeta un gros sou dans la
sébile, le lion remua la queue.... Alors Tartarin comprit
tout. Il vit, ce que l'émotion l'avait d'abord empêché de voir, la
[25]foule attroupée autour du pauvre lion aveugle et apprivoisé, et
les deux grands nègres armés de gourdins qui le promenaient à
travers la ville comme un Savoyard sa marmotte.

Le sang du Tarasconnais ne fit qu'un tour «Misérables,»
cria-t-il d'une voix de tonnerre, «ravaler ainsi ces nobles bêtes!»

[30]Et, s'élançant sur le lion, il lui arracha l'immonde sébile
d'entreses royales mâchoires.... Les deux nègres, croyant avoir
affaire à un voleur, se précipitèrent sur le Tarasconnais, la
matraque haute.... Ce fut une terrible bousculade.... Les

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nègres tapaient, les femmes piaillaient, les enfants riaient. Un
vieux cordonnier juif criait du fond de sa boutique. «Au zouge
de paix! Au zouge de paix!
» Le lion lui-même, dans sa nuit,
essaya d'un rugissement, et le malheureux Tartarin, après une
[5]lutte désespérée, roula par terre au milieu des gros sous et des
balayures.

A ce moment, un homme fendit la foule, écarta les nègres
d'un mot, les femmes et les enfants d'un geste, releva Tartarin,
le brossa, le secoua, et l'assit tout essoufflé sur une borne.

[10]«Comment! préïnce, c'est vous?...» fit le bon Tartarin
en se frottant les côtes.

«Eh! oui, mon vaillant ami, c'est moi.... Sitôt votre lettre
reçue, j'ai confié Baïa à son frère, loué une chaise de poste, fait
cinquante lieues ventre à terre, et me voilà juste à temps pour
[15]vous arracher à la brutalité de ces rustres.... Qu'est-ce que
vous avez donc fait, juste Dieu! pour vous attirer cette méchante
affaire?

--Que voulez vous, préïnce?... De voir ce malheureux
lion avec sa sébile aux dents, humilié, vaincu, bafoué, servant de
[20]risée à toute cette pouillerie musulmane....

--Mais vous vous trompez, mon noble ami. Ce lion est, au
contraire, pour eux un objet de respect et d'adoration. C'est
une bête sacrée, qui fait partie d'un grand couvent de lions,
fondé, il y a trois cents ans, par Mahommed-ben-Aouda, une
[25]espèce de Trappe formidable et farouche, pleine de rugissements
et d'odeurs de fauve, où des moines singuliers élèvent et apprivoisent
des lions par centaines, et les envoient de là dans toute
l'Afrique septentrionale, accompagnés de frères quêteurs....
Les dons que reçoivent les frères servent à l'entretien du couvent
[30]et de sa mosquée, et si les deux nègres ont montré tant d'humeur
tout à l'heure, c'est qu'ils out la conviction que pour un
sou, un seul sou de la quête, volé ou perdu par leur faute, le lion
qu'ils conduisent les dévorerait immédiatement.»

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En écoutant ce récit invraisemblable et pourtant véridique,
Tartarin de Tarascon se délectait et reniflait l'air bruyamment.

«Ce qui me va dans tout ceci,» fit-il en matière de conclusion,
«c'est que, n'en déplaise à mons Bombonnel, il y a encore des
[5]lions en Algérie!...

--S'il y en a!» dit le prince avec enthousiasme.... «Dès
demain, nous allons battre la plaine du Chéliff, et vous verrez!....

--Eh quoi! Prince.... Auriez-vous l'intention de chasser,
vous aussi?

[10]--Parbleu! pensez-vous donc que je vous laisserais vous en
aller seul en pleine Afrique, au milieu de ces tribus féroces dont
vous ignorez la langue et les usages.... Non! non! illustre
Tartarin, je ne vous quitte plus.... Partout où vous serez, je
veux être.

[15]--Oh! préïnce, préïnce....»

Et Tartarin, radieux, pressa sur son coeur le vaillant Grégory,
en songeant avec fierté qu'à l'exemple de Jules Gérard, de
Bombonnel et tous les autres fameux tueurs de lions, il allait
avoir un prince étranger pour l'accompagner dans ses chasses.