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Tartarin de Tarascon

Chapter 44: VII
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About This Book

The narrative follows a swaggering hunter from a small Provençal town whose extravagant boasts and local fame drive him to undertake an overseas hunting expedition; the early episodes sketch provincial customs and his comic pretensions, and subsequent sections chronicle a vainglorious voyage, encounters with exotic spectacle and animals, and an ill-fated campaign that exposes his limitations. Satirical and episodic, the work lampoons provincial bravado through farce, colorful portraits of townsfolk, mock-heroic set-pieces, and successive reversals that turn ostentation into embarrassment while keeping a keen eye on social manners and popular storytelling.


IV

La caravane en marche.

[20]Le lendemain, dès la première heure, l'intrépide Tartarin
et le non moins intrépide prince Grégory, suivis d'une demi-douzaine
de portefaix nègres, sortaient de Milianah et descendaient
vers la plaine du Chéliff par un raidillon délicieux tout
ombragé de jasmins, de tuyas, de caroubiers, d'oliviers sauvages,
[25]entre deux haies de petits jardins indigènes et des milliers
de joyeuses sources vives qui dégringolaient de roche en roche
en chantant.... Un paysage du Liban.

Aussi chargé d'armes que le grand Tartarin, le prince Grégory
s'était en plus affublé d'un magnifique et singulier képi tout

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galonné d'or, avec une garniture de feuilles de chêne brodées
au fil d'argent, qui donnait à Son Altesse un faux air de général
mexicain, ou de chef de gare des bords du Danube.

Ce diable de képi intriguait beaucoup le Tarasconnais, et
[5]comme il demandait timidement quelques explications:

«Coiffure indispensable pour voyager en Afrique,» répondit
le prince avec gravité, et tout en faisant reluire sa visière d'un
revers de manche, il renseigna son naïf compagnon sur le rôle
important que joue le képi dans nos relations avec les Arabes,
[10]la terreur que cet insigne militaire a, seul, le privilège de leur
inspirer, si bien que l'administration civile a été obligée de coiffer
tout son monde avec des képis, depuis le cantonnier jusqu'au
receveur de l'enregistrement En somme, pour gouverner
l'Algérie--c'est toujours le prince qui parle--pas n'est besoin
[15]d'une forte tête, ni même de tête du tout. Il suffit d'un képi,
d'un beau képi galonné, reluisant au bout d'une trique comme
la toque de Gessler.

Ainsi causant et philosophant, la caravane allait son train.
Les portefaix--pieds nus--sautaient de roche en roche avec
[20]des cris de singes. Les caisses d'armes sonnaient. Les fusils
flambaient. Les indigènes qui passaient s'inclinaient jusqu'à
terre devant le képi magique.... Là haut, sur les remparts
de Milianah, le chef du bureau arabe, qui se promenait au bon
frais avec sa dame, entendant ces bruits insolites, et voyant des
[25]armes luire entre les branches, crut à un coup de main, fit
baisser le pont-levis, battre la générale, et mit incontinent la
ville en état de siège.

Beau début pour la caravane!

Malheureusement, avant la fin du jour, les choses se gâtèrent.
[30]Des nègres qui portaient les bagages, l'un fut pris d'atroces
coliques pour avoir mangé le sparadrap de la pharmacie. Un
autre tomba sur le bord de la route ivre mort d'eau-de-vie camphrée.
Le troisième, celui qui portait l'album de voyage, séduit

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par les dorures des fermoirs, et persuadé qu'il enlevait les trésors
de la Mecque, se sauva dans le Zaccar à toutes jambes.... Il
fallut aviser.... La caravane fit halte, et tint conseil dans
l'ombre trouée d'un vieux figuier.

[5]Je serais d'avis, dit le prince, en essayant, mais sans succès,
de délayer une tablette de pemmican dans une casserole perfectionnée
à triple fond, je serais d'avis que, dès ce soir, nous
renoncions aux porteurs nègres.... Il y a précisément un
marché arabe tout près d'ici. Le mieux est de nous y arrêter,
[10]et de faire emplette de quelques bourriquots....

--Non!... non!... pas de bourriquots!...» interrompit
vivement le grand Tartarin, que le souvenir de Noiraud
avait fait devenir tout rouge.

Et il ajouta, l'hypocrite:

[15]«Comment voulez-vous que de si petites bêtes puissent porter
tout notre attirail?»

Le prince sourit.

«C'est ce qui vous trompe, mon illustre ami. Si maigre et
si chétif qu'il vous paraisse, le bourriquot algérien a les reins
[20]solides.... Il le faut bien pour supporter tout ce qu'il
supporte.... Demandez plutôt aux Arabes. Voici comment ils
expliquent notre organisation coloniale.... En haut, disent-ils,
il y a mouci le gouverneur, avec une grande trique, qui tape sur
l'état-major; l'état-major, pour se venger, tape sur le soldat; le
[25]soldat tape sur le colon, le colon tape sur l'Arabe, l'Arabe tape
sur le nègre, le nègre tape sur le juif, le juif à son tour tape
sur le bourriquot; et le pauvre petit bourriquot, n'ayant personne
sur qui taper, tend l'échine et porte tout. Vous voyez
bien qu'il peut porter vos caisses.

[30]--C'est égal,» reprit Tartarin de Tarascon, «je trouve que,
pour le coup d'oeil de notre caravane, des ânes ne feraient pas
très bien.... Je voudrais quelque chose de plus oriental....
Ainsi, par exemple, si nous pouvions avoir un chameau....

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--Tant que vous en voudrez,» fit l'Altesse, et l'on se mit en
route pour le marché arabe.

Le marché se tenait à quelques kilomètres, sur les bords du
Chéliff.... Il y avait là cinq ou six mille Arabes en guenilles,
[5]grouillant au soleil, et trafiquant bruyamment au milieu des
jarres d'olives noires, des pots de miel, des sacs d'épices et
des cigares en gros tas, de grands feux où rôtissaient des
moutons entiers, ruisselant de beurre, des boucheries en plein
air, où des nègres tout nus, les pieds dans le sang, les bras
[10]rouges, dépeçaient, avec de petits couteaux, des chevreaux
pendus à une perche.

Dans un coin, sous une tente rapetassée de mille couleurs,
un greffier maure, avec un grand livre et des lunettes. Ici, un
groupe, des cris de rage: c'est un jeu de roulette, installé sur
[15]une mesure à blé, et des Kabyles, qui s'éventrent autour....
Là-bas, des trépignements, une joie, des rires: c'est un marchand
juif avec sa mule, qu'on regarde se noyer dans le Chéliff....
Puis des scorpions, des chiens, des corbeaux, et des mouches!...
des mouches!...

[20]Par exemple, les chameaux manquaient. On finit pourtant
par en découvrir un, dont des M'zabites cherchaient à se défaire.
C'était le vrai chameau du désert, le chameau classique, chauve,
l'air triste, avec sa longue tête de bédouin et sa bosse qui, devenue
flasque par suite de trop longs jeûnes, pendait mélancoliquement
[25]sur le côté.

Tartarin le trouva si beau, qu'il voulut que la caravane entière
montât dessus.... Toujours la folie orientale!...

La bête s'accroupit. On sangla les malles.

Le prince s'installa sur le cou de l'animal. Tartarin, pour plus
[30]de majesté, se fit hisser tout en haut de la bosse, entre deux
caisses; et là, fier et bien calé, saluant d'un geste noble tout le
marché accouru, il donna le signal du départ.... Tonnerre!
si ceux de Tarascon avaient pu le voir!...

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Le chameau se redressa, allongea ses grandes jambes à noeuds,
et prit son vol....

O stupeur! Au bout de quelques enjambées, voilà Tartarin
qui se sent pâlir, et l'héroïque chechia qui reprend une à une ses
[5]anciennes positions du temps du Zouave. Ce diable de chameau
tanguait comme une frégate.

«Préïnce, préïnce,» murmura Tartarin tout blême, et s'accrochant
à l'étoupe sèche de la bosse, «préïnce, descendons....
Je sens ... je sens ... que je vais faire bafouer la France....»

[10]Va te promener! le chameau était lancé, et rien ne pouvait
plus l'arrêter. Quatre mille Arabes couraient derrière, pieds
nus, gesticulant, riant comme des fous, et faisant luire au soleil
six cent mille dents blanches....

Le grand homme de Tarascon dut se résigner. Il s'affaissa
[15]tristement sur la bosse. La chechia prit toutes les positions
qu'elle voulut ... et la France fut bafouée.


V

L'affût du soir dans un bois de lauriers-roses.

Si pittoresque que fût leur nouvelle monture, nos tueurs de
lions durent y renoncer, par égard pour la chechia. On continua
donc la route à pied comme devant, et la caravane s'en alla
[20]tranquillement vers le Sud par petites étapes, le Tarasconnais
en tête, le Monténégrin en queue, et dans les rangs le chameau
avec les caisses d'armes.

L'expédition dura près d'un mois.

Pendant un mois, cherchant des lions introuvables, le terrible
[25]Tartarin erra de douar en douar dans l'immense plaine du
Chéliff, à travers cette formidable et cocasse Algérie française,
où les parfums du vieil Orient se compliquent d'une forte odeur
d'absinthe et de caserne, Abraham et Zouzou mêlés, quelque
chose de féerique et de naïvement burlesque, comme une page

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de l'Ancien Testament racontée par le sergent La Ramée ou
le brigadier Pitou.... Curieux spectacle pour des yeux qui
auraient su voir.... Un peuple sauvage et pourri que nous
civilisons, en lui donnant nos vices.... L'autorité féroce et
[5]sans contrôle de bachagas fantastiques, qui se mouchent gravement
dans leurs grands cordons de la Légion d'honneur, et
pour un oui ou pour un non font bâtonner les gens sur la
plante des pieds. La justice sans conscience de cadis à grosses
lunettes, tartufes du Coran et de la loi, qui rêvent de quinze
[10]août et de promotion sous les palmes, et vendent leurs arrêts,
comme Ésau son droit d'aînesse, pour un plat de lentilles ou de
kousskouss au sucre. Des caïds libertins et ivrognes, anciens
brosseurs d'un général Yusuf quelconque, qui se soûlent de
champagne avec des blanchisseuses mahonnaises, et font des
[15]ripailles de mouton rôti, pendant que, devant leurs tentes, toute
la tribu crève de faim, et dispute aux lévriers les rogatons de la
ribote seigneuriale.

Puis, tout autour, des plaines en friche, de l'herbe brûlée,
des buissons chauves, des maquis de cactus et de lentisques, le
[20]grenier de la France!... Grenier vide de grains, hélas! et
riche seulement en chacals et en punaises. Des douars abandonnés,
des tribus effarées qui s'en vont sans savoir où, fuyant
la faim, et semant des cadavres le long de la route. De loin en
loin, un village français, avec des maisons en ruine, des champs
[25]sans culture, des sauterelles enragées, qui mangent jusqu'aux
rideaux des fenêtres, et tous les colons dans les cafés, en train
de boire de l'absinthe en discutant des projets de réforme et de
constitution.

Voilà ce que Tartarin aurait pu voir, s'il s'en était donné la
[30]peine, mais, tout entier à sa passion léonine, l'homme de Tarascon
allait droit devant lui, sans regarder ni à droite ni à
gauche, I'oeil obstinément fixé sur ces monstres imaginaires,
qui ne paraissaient jamais.

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Comme la tente-abri s'entêtait à ne pas s'ouvrir et les tablettes
de pemmican à ne pas fondre, la caravane était obligée de s'arrêter
matin et soir dans les tribus. Partout, grâce au képi du
prince Grégory, nos chasseurs étaient reçus à bras ouverts. Ils
[5]logeaient chez les agas, dans des palais bizarres, grandes fermes
blanches sans fenêtres, où l'on trouve pêle-mêle des narghilés
et des commodes en acajou, des tapis de Smyrne et des
lampes-modérateur, des coffres de cèdre pleins de sequins turcs, et
des pendules à sujets, style Louis-Philippe.... Partout on donnait
[10]à Tartarin des fêtes splendides, des diffas, des fantasias....
En son honneur, des goums entiers faisaient parler la poudre et
luire leurs burnous au soleil. Puis, quand la poudre avait parlé,
le bon aga venait et présentait sa note.... C'est ce qu'on
appelle l'hospitalité arabe.

[15]Et toujours pas de lions. Pas plus de lions que sur le Pont-Neuf!

Cependant le Tarasconnais ne se décourageait pas. S'enfonçant
bravement dans le Sud, il passait ses journées à battre
le maquis, fouillant les palmiers-nains du bout de sa carabine,
[20]et faisant «frrt! frrt!» à chaque buisson. Puis, tous les soirs
avant de se coucher, un petit affût de deux ou trois heures....

Peine perdue! le lion ne se montrait pas.

Un soir pourtant, vers les six heures, comme la caravane traversait
un bois de lentisques tout violet où de grosses cailles
[25]alourdies par la chaleur sautaient ça et là dans l'herbe, Tartarin
de Tarascon crut entendre--mais si loin, mais si vague, mais
si émietté par la brise--ce merveilleux rugissement qu'il avait
entendu tant de fois là-has à Tarascon, derrière la baraque
Mitaine.

[30]D'abord le héros croyait rêver.... Mais au bout d'un instant,
lointains toujours, quoique plus distincts, les rugissements
recommencèrent; et cette fois, tandis qu'à tous les coins de
l'horizon on entendait hurler les chiens des douars,--secouée

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par la terreur et faisant retentir les conserves et les caisses
d'armes, la bosse du chameau frissonna.

Plus de doute. C'était le lion.... Vite, vite, à l'affût. Pas
une minute à perdre.

[5]Il y avait tout juste près de là un vieux marabout (tombeau
de saint) à coupole blanche, avec les grandes pantoufles jaunes
du défunt déposées dans une niche au-dessus de la porte, et
un fouillis d'ex-voto bizarres, pans de burnous, fils d'or, cheveux
roux, qui pendaient le long des murailles.... Tartarin
[10]de Tarascon y remisa son prince et son chameau et se mit en
quête d'un affût. Le prince Grégory voulait le suivre, mais le
Tarasconnais s'y refusa; il tenait à affronter le lion seul à seul.
Toutefois il recommanda à Son Altesse de ne pas s'éloigner, et,
par mesure de précaution, il lui confia son portefeuille, un gros
[15]portefeuille plein de papiers précieux et de billets de banque,
qu'il craignait de faire écornifler par la griffe du lion. Ceci fait,
le héros chercha son poste.

Cent pas en avant du marabout, un petit bois de lauriers-rosés
tremblait dans la gaze du crépuscule, au bord d'une rivière
[20]presque à sec. C'est là que Tartarin vint s'embusquer, le genou
en terre, selon la formule, la carabine au poing et son grand
couteau de chasse planté fièrement devant lui dans le sable de
la berge.

La nuit arriva. Le rose de la nature passa au violet, puis
[25]au bleu sombre.... En bas, dans les cailloux de la rivière,
luisait comme un miroir à main une petite flaque d'eau claire.
C'était l'abreuvoir des fauves. Sur la pente de l'autre berge,
on voyait vaguement le sentier blanc que leurs grosses pattes
avaient tracé dans les lentisques. Cette pente mystérieuse
[30]donnait le frisson. Joignez à cela le fourmillement vague des
nuits africaines, branches frôlées, pas de velours d'animaux
rôdeurs, aboiements grêles des chacals, et là-haut, dans le ciel,
à cent, deux cents mètres, de grands troupeaux de grues qui

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passent avec des cris d'enfants qu'on égorge; vous avouerez
qu'il y avait de quoi être ému.

Tartarin l'était. Il l'était même beaucoup. Les dents lui claquaient,
le pauvre homme! Et sur la garde de son couteau de
[5]chasse planté en terre le canon de son fusil rayé sonnait comme
une paire de castagnettes.... Qu'est-ce que vous voulez! Il
y a des soirs où l'on n'est pas en train, et puis où serait le
mérite, si les héros n'avaient jamais peur....

Eh bien! oui, Tartarin eut peur, et tout le temps encore.
[10]Néanmoins, il tint bon une heure, deux heures, mais l'héroïsme
a ses limites.... Près de lui, dans le lit desséché de la
rivière, le Tarasconnais entend tout à coup un bruit de pas, des
cailloux qui roulent. Cette fois la terreur l'enlève de terre. Il
tire ses deux coups au hasard dans la nuit, et se replie à toutes
[15]jambes sur le marabout, laissant son coutelas debout dans le
sable comme une croix commémorative de la plus formidable
panique qui ait jamais assailli l'âme d'un dompteur d'hydres.

«A moi, préïnce ... le lion! ...»

Un silence.

[20]«Préïnce, préïnce, êtes-vous là?»

Le prince n'était pas là. Sur le mur blanc du marabout, le
bon chameau projetait seul au clair de lune l'ombre bizarre de
sa bosse.... Le prince Grégory venait de filer en emportant
portefeuille et billets de banque.... Il y avait un mois
[25]que Son Altesse attendait cette occasion....


VI

Enfin!...

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Le lendemain de cette aventureuse et tragique soirée,
lorsqu'au petit jour notre héros se réveilla, et qu'il eut acquis
la certitude que le prince et le magot étaient réellement partis,
partis sans retour, lorsqu'il se vit seul dans cette petite tombe
[5]blanche, trahi, volé, abandonné en pleine Algérie sauvage avec
un chameau à bosse simple et quelque monnaie de poche pour
toute ressource, alors, pour la première fois, le Tarasconnais
douta. Il douta du Monténégro, il douta de l'amitié, il douta
de la gloire, il douta même des lions, et, comme le Christ à
[10]Gethsémani, le grand homme se prit à pleurer amèrement.

Or, tandis qu'il était là pensivement assis sur la porte du
marabout, sa tête dans ses deux mains, sa carabine entre ses
jambes, et le chameau qui le regardait, soudain le maquis d'en
face s'écarte et Tartarin stupéfait voit paraître, à dix pas devant
[15]lui, un lion gigantesque s'avançant la tête haute et poussant des
rugissements formidables qui font trembler les murs du marabout
tout chargés d'oripeaux et jusqu'aux pantoufles du saint
dans leur niche.

Seul, le Tarasconnais ne trembla pas.

[20]«Enfin!» cria-t-il en bondissant, la crosse à l'épaule....
Pan!... pan! pfft! pfft! C'était fait.... Le lion avait deux
balles explosibles dans la tête.... Pendant une minute, sur le
fond embrasé du ciel africain, ce fut un feu d'artifice épouvantable
de cervelle en éclats, de sang fumant et de toison rousse
[25]éparpillée. Puis tout retomba et Tartarin aperçut ... deux
grands nègres furieux qui couraient sur lui, la matraque en l'air.
Les deux nègres de Milianah!

O misère! c'était le lion apprivoisé, le pauvre aveugle du
couvent de Mohammed que les balles tarasconnaises venaient
[30]d'abattre.

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Cette fois, par Mahom! Tartarin l'échappa belle. Ivres de
fureur fanatique, les deux nègres quêteurs l'auraient sûrement
mis en pièces, si le Dieu des chrétiens n'avait envoyé à son aide
[5]un ange libérateur, le garde champêtre de la commune d'Orléansville
arrivant, son sabre sous le bras, par un petit sentier.

La vue du képi municipal calma subitement la colère des
nègres. Paisible et majestueux,l'homme à la plaque dressa procès-verbal
de l'affaire, fit charger sur le chameau ce qui restait du
lion, ordonna aux plaignants comme au délinquant de le suivre,
[10]et se dirigea sur Orléansville, où le tout fut déposé au greffe.

Ce fut une longue et terrible procédure!/p>

Après l'Algérie des tribus, qu'il venait de parcourir, Tartarin
de Tarascon connut alors une autre Algérie non moins cocasse
et formidable, l'Algérie des villes, processive et avocassière. Il
[15]connut la judiciaire louche qui se tripote au fond des cafés, la
bohème des gens de loi, les dossiers qui sentent l'absinthe, les
cravates blanches mouchetées de champoreau; il connut les
huissiers, les agréés, les agents d'affaires, toutes ces sauterelles
du papier timbré affamées et maigres qui mangent le colon
[20]jusqu'aux tiges de ses bottes et le laissent déchiqueté feuille
par feuille comme un plant de maïs....

Avant tout il s'agissait de savoir si le lion avait été tué sur
le territoire civil ou le territoire militaire. Dans le premier cas
l'affaire regardait le tribunal de commerce; dans le second,
[25]Tartarin relevait du conseil de guerre, et, à ce mot de conseil
de guerre, l'impressionnable Tarasconnais se voyait déjà fusillé
au pied des remparts, ou croupissant dans le fond d'un silo....

Le terrible, c'est que la délimitation des deux territoires est
très vague en Algérie.... Enfin, après un mois de courses,
[30]d'intrigues, de stations au soleil dans les cours des bureaux
arabes, il fut établi que si d'une part le lion avait été tué sur
le territoire militaire, d'autre part, Tartarin, lorsqu'il tira, se
trouvait sur le territoire civil. L'affaire se jugea donc au civil,

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et notre héros en fut quitte pour deux mille cinq cents francs
d'indemnité, sans les frais.

Comment faire pour payer tout cela? Les quelques piastres
échappées à la razzia du prince s'en étaient allées depuis longtemps
[5]en papiers légaux et en absinthes judiciaires.

Le malheureux tueur de lions fut donc réduit à vendre la
caisse d'armes au détail, carabine par carabine. Il vendit les
poignards, les kriss malais, les casse-tête.... Un épicier acheta
les conserves alimentaires. Un pharmacien, ce qui restait du
[10]sparadrap. Les grandes bottes elles-mêmes y passèrent et
suivirent la tente-abri perfectionnée chez un marchand de
bric-à-brac, qui les éleva à la hauteur de curiosités cochinchinoises....
Une fois tout payé, il ne restait plus à Tartarin
que la peau du lion et le chameau. La peau, il l'emballa
[15]soigneusement et la dirigea sur Tarascon, à l'adresse du brave
commandant Bravida. (Nous verrons tout à l'heure ce qu'il
advint de cette fabuleuse dépouille.) Quant au chameau, il
comptait s'en servir pour regagner Alger, non pas en montant
dessus, mais en le vendant pour payer la diligence, ce qui
[20]est encore la meilleure façon de voyager à chameau. Malheureusement
la bête était d'un placement difficile, et personne
n'en offrit un liard./p>

Tartarin cependant voulait regagner Alger à toute force. Il
avait hâte de revoir le corselet bleu de Baïa, sa maisonnette, ses
[25]fontaines, et de se reposer sur les trèfles blancs de son petit
cloître, en attendant de l'argent de France. Aussi notre héros
n'hésita pas: et navré, mais point abattu, il entreprit de faire
la route à pied, sans argent, par petites journées.

En cette occurrence, le chameau ne l'abandonna pas. Cet
[30]étrange animal s'était pris pour son maître d'une tendresse
inexplicable, et, le voyant sortir d'Orléansville, se mit à marcher
religieusement derrière lui, réglant son pas sur le sien et ne le
quittant pas d'une semelle.

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Au premier moment, Tartarin trouva cela touchant, cette
fidélité, ce dévouement à toute épreuve lui allaient au coeur,
d'autant que la bête était commode et se nourrissait avec rien.
Pourtant, au bout de quelques jours, le Tarasconnais s'ennuya
[5]d'avoir perpétuellement sur les talons ce compagnon mélancolique,
qui lui rappelait toutes ses mésaventures, puis, l'aigreur
s'en mêlant, il lui en voulut de son air triste, de sa bosse, de son
allure d'oie bridée. Pour tout dire, il le prit en grippe et ne
songea plus qu'à s'en débarrasser, mais l'animal tenait bon....
[10]Tartarin essaya de le perdre, le chameau le retrouva; il essaya
de courir, le chameau courut plus vite.... Il lui criait: «Va
t'en!» en lui jetant des pierres. Le chameau s'arrêtait et le regardait
d'un air triste, puis, au bout d'un moment, il se remettait
en route et finissait toujours par le rattraper. Tartarin dut se
[15]résigner.

Pourtant, lorsque après huit grands jours de marche, le Tarasconnais
poudreux, harassé, vit de loin étinceler dans la verdure
les premières terrasses blanches d'Alger, lorsqu'il se trouva
aux portes de la ville, sur l'avenue bruyante de Mustapha, au
[20]milieu des zouaves, des biskris, des Mahonnaises, tous grouillant
autour de lui et le regardant défiler avec son chameau, pour le
coup la patience lui échappa. «Non! non!» dit-il, «ce n'est
pas possible.... je ne peux pas entrer dans Alger avec un
animal pareil!» et, profitant d'un encombrement de voitures, il
[25]fit un crochet dans les champs et se jeta dans un fossé!

Au bout d'un moment, il vit au-dessus de sa tête, sur la
chaussée de la route, le chameau qui filait à grandes enjambées,
allongeant le cou d'un air anxieux.

Alors, soulagé d'un grand poids, le héros sortit de sa cachette,
[30]et rentra dans la ville par un sentier détourné qui longeait le
mur de son petit clos.


VII

Catastrophes sur catastrophes.

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En arrivant devant sa maison mauresque, Tartarin s'arrêta
très étonné. Le jour tombait, la rue était déserte. Par la porte
basse en ogive que la négresse avait oublie de fermer, on entendait
des rires, des bruits de verres, des détonations de bouchons
[5]de Champagne, et dominant tout ce joli vacarme une voix de
femme qui chantait, joyeuse et claire:

Aimes-tu, Marco la Belle, La danse aux salons en fleurs....

«Tron de Diou!» fit le Tarasconnais en pâlissant, et il se
[10]précipita dans la cour.

Malheureux Tartarin! Quel spectacle l'attendait.... Sous
les arceaux du petit cloître, au milieu des flacons, des pâtisseries,
des coussins épars, des pipes, des tambourins, des guitares,
Baïa debout, sans veston bleu ni corselet, rien qu'une chemisette
[15]de gaze argentée et un grand pantalon rose tendre, chantait
Marco la Belle avec une casquette d'officier de marine sur
l'oreille.... A ses pieds, sur une natte, gavé d'amour et de
confitures, Barbassou, l'infâme capitaine Barbassou, se crevait
de rire en l'écoutant.

[20]L'apparition de Tartarin, hâve, maigri, poudreux, les yeux
flamboyants, la chéchia hérissée, interrompit tout net cette aimable
orgie turco-marseillaise. Baïa poussa un petit cri de
levrette effrayée, et se sauva dans la maison. Barbassou, lui,
ne se troubla pas, et riant de plus belle:

[25]«Hé! bé! monsieur Tartarin, qu'est-ce que vous en dites?
Vous voyez bien qu'elle savait le français!»

Tartarin de Tarascon s'avança furieux.

«Capitaine!

--Digo-li qué vengué, moun bon!» cria la Mauresque, se
[30]penchant de la galerie du premier avec un joli geste canaille.

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Le pauvre homme, atterré, se laissa choir sur un tambour. Sa
Mauresque savait même le marseillais!

«Quand je vous disais de vous méfier des Algériennes!» fit
sentencieusement le capitaine Barbassou. «C'est comme votre
[5]prince monténégrin.»

Tartarin releva la tête.

«Vous savez ou est le prince?

--Oh! il n'est pas loin. Il habite pour cinq ans la belle prison
de Mustapha. Le drôle s'est laissé prendre la main dans le
[10]sac.... Du reste, ce n'est pas la première fois qu'on le met
à l'ombre. Son Altesse a déjà fait trois ans de maison centrale
quelque part ... et, tenez! je crois même que c'est à Tarascon.

--A Tarascon!...» s'écria Tartarin subitement illuminé....
«C'est donc ça qu'il ne connaissait qu'un côté de la ville....

[15]--Hé! sans doute ... Tarascon, vu de la maison centrale....
Ah! mon pauvre monsieur Tartarin, il faut joliment ouvrir l'oeil
dans ce diable de pays, sans quoi on est exposé à des choses
bien désagréables.... Ainsi votre histoire avec le muezzin....

--Quelle histoire? quel muezzin?

[20]--Té! pardi!... le muezzin d'en face qui faisait la cour
à Baïa.... L'Akbar a raconté l'affaire l'autre jour, et tout
Alger en rit encore.... C'est si drôle ce muezzin qui, du haut
de sa tour, tout en chantant ses prières, faisait sous votre nez
des déclarations à la petite, et lui donnait des rendez-vous en
[25]invoquant le nom d'Allah....

--Mais c'est donc tous des gredins dans ce pays?...»
hurla le malheureux Tarasconnais.

Barbassou eut un geste de philosophe.

«Mon cher, vous savez, les pays neufs.... C'est égal! si
[30]vous m'en croyez, vous retournerez bien vite à Tarascon.

--Retourner ... c'est facile à dire.... Et l'argent?...
Vous ne savez donc pas comme ils m'ont plumé, là-has, dans le
désert?

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--Qu'à cela ne tienne!» fit le capitaine en riant.... «Le
Zouave part demain, et si vous voulez, je vous rapatrie ...
ça vous va-t-il, collègue?... Alors, très bien. Vous n'avez plus
qu'une chose à faire. Il reste encore quelques fioles de champagne,
[5]une moitié de croustade ... asseyez-vous là, et sans
rancune!...»/p>

Après la minute d'hésitation que lui commandait sa dignité,
le Tarasconnais prit bravement son parti. Il s'assit, on trinqua;
Baïa, redescendue au bruit des verres, chanta la fin de Marco
[10]la Belle, et la fête se prolongea fort avant dans la nuit./p>

Vers trois heures du matin, la tête légère et le pied lourd, le
bon Tartarin revenait d'accompagner son ami le capitaine, lorsqu'en
passant devant la mosquée, le souvenir du muezzin et
de ses farces le fit rire, et tout de suite une belle idée de vengeance
[15]lui traversa le cerveau. La porte était ouverte. Il entra,
suivit de longs couloirs tapissés de nattes, monta, monta encore,
et finit par se trouver dans un petit oratoire turc, où une lanterne
en fer découpé se balançait au plafond, brodant les murs blancs
d'ombres bizarres.

[20]Le muezzin était là, assis sur un divan, avec son gros turban,
sa pelisse blanche, sa pipe de Mostaganem, et devant un grand
verre d'absinthe fraîche, qu'il battait religieusement, en attendant
l'heure d'appeler les croyants à la prière.... A la vue
de Tartarin, il lâcha sa pipe de terreur.

[25]«Pas un mot, curé,» fit le Tarasconnais, qui avait son
idée.... «Vite, ton turban, ta pelisse!...»

Le curé turc, tout tremblant, donna son turban, sa pelisse,
tout ce qu'on voulut. Tartarin s'en affubla, et passa gravement
sur la terrasse du minaret.

[30]La mer luisait au loin. Les toits blancs étincelaient au clair de
lune. On entendait dans la brise marine quelques guitares attardées....
Le muezzin de Tarascon se recueillit un moment, puis,
levant les bras, il commença à psalmodier d'une voix suraiguë:

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«La Allah il Allah.... Mahomet est un vieux farceur.,..
L'Orient, le Coran, les bachagas, les lions, les Mauresques, tout
ça ne vaut pas un viédaze!... Il n'y a plus de Teurs....
Il n'y a que des carotteurs.... Vive Tarascon!...»

[5]Et pendant qu'en un jargon bizarre, mêlé d'arabe et de provençal,
l'illustre Tartarin jetait aux quatre coins de l'horizon, sur
la ville, sur la plaine, sur la montagne, sa joyeuse malédiction
tarasconnaise, la voix claire et grave des autres muezzins lui
répondait, en s'éloignant de minaret en minaret, et les derniers
[10]croyants de la ville haute se frappaient dévotement la poitrine.


VIII

Tarascon! Tarascon!

Midi. Le Zouave chauffe, on va partir. Là-haut, sur le balcon
du café Valentin, MM. les officiers braquent la longue-vue, et
viennent, colonel en tête, par rang de grade, regarder l'heureux
petit bateau qui va en France. C'est la grande distraction de
[15]l'état-major.... En has, la rade étincelle. La culasse des
vieux canons turcs enterrés le long du quai flambe au soleil
Les passagers se pressent. Biskris et Mahonnais entassent
les bagages dans les barques.

Tartarin de Tarascon, lui, n'a pas de bagages. Le voici qui
[20]descend de la rue de la Marine, par le petit marché, plein de
bananes et de pastèques, accompagné de son ami Barbassou.
Le malheureux Tarasconnais a laissé sur la rive du Maure sa
caisse d'armes et ses illusions, et maintenant il s'apprête à
voguer vers Tarascon, les mains dans ses poches.... A peine
[25]vient-il de sauter dans la chaloupe du capitaine, qu'une bête
essoufflée dégringole du haut de la place, et se précipite vers
lui, en galopant. C'est le chameau, le chameau fidèle, qui, depuis
vingt-quatre heures, cherche son maître dans Alger.

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Tartarin, en le voyant, change de couleur et feint de ne pas
le connaître; mais le chameau s'acharne. Il frétille au long du
quai. Il appelle son ami, et le regarde avec tendresse:
«Emmène-moi,» semble dire son oeil triste, «emmène-moi dans la barque,
[5]loin, bien loin de cette Arabie en carton peint, de cet Orient
ridicule, plein de locomotives et de diligences, où--dromadaire
déclassé--je ne sais plus que devenir. Tu es le dernier Turc,
je suis le dernier chameau.... Ne nous quittons plus, ô mon
Tartarin....

[10]--Est-ce que ce chameau est à vous?» demande le capitaine.

«Pas du tout!» répond Tartarin, qui frémit à l'idée d'entrer
dans Tarascon avec cette escorte ridicule; et, reniant impudemment
le compagnon de ses infortunes, il repousse du pied le sol
algérien, et donne à la barque l'élan du départ.... Le chameau flaire
[15]l'eau, allonge le cou, fait craquer ses jointures et, s'élançant
derrière la barque à corps perdu, il nage de conserve vers le
Zouave, avec son dos bombé, qui flotte comme une gourde, et
son grand col, dressé sur l'eau en éperon de trirème.

Barque et chameau viennent ensemble se ranger aux flancs
[20]du paquebot.

«A la fin, il me fait peine, ce dromadaire!» dit le capitaine
Barbassou tout ému, «j'ai envie de le prendre à mon
bord.... En arrivant à Marseille, j'en ferai hommage au
Jardin zoologique.»

[25]On hissa sur le pont, à grand renfort de palans et de
cordes, le chameau, alourdi par l'eau de mer, et le Zouave se
mit en route.

Les deux jours que dura la traversée, Tartarin les passa tout
seul dans sa cabine, non pas que la mer fût mauvaise, ni que
[30]la chechia eût trop à souffrir, mais le diable de chameau, dès
que son maître apparaissait sur le pont, avait autour de lui des
empressements ridicules.... Vous n'avez jamais vu un chameau
afficher quelqu'un comme cela!...

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D'heure en heure, par les hublots de la cabine où il mettait
le nez quelquefois, Tartarin vit le bleu du ciel algérien pâlir;
puis, enfin, un matin, dans une brume d'argent, il entendit avec
bonheur chanter toutes les cloches de Marseille. On était
[5]arrivé ... le Zouave jeta l'ancre.

Notre homme, qui n'avait pas de bagages, descendit sans rien
dire, traversa Marseille en hâte, craignant toujours d'être suivi
par le chameau, et ne respira que lorsqu'il se vit installé dans
un wagon de troisième classe, filant bon train sur Tarascon....
[10]Sécurité trompeuse! A peine à deux lieues de Marseille, voilà
toutes les têtes aux portières. On crie, on s'étonne. Tartarin,
à son tour, regarde, et ... qu'aperçoit-il?... Le chameau,
monsieur, l'inévitable chameau, qui détalait sur les rails, en
pleine Crau, derrière le train, et lui tenant pied. Tartarin,
[15]consterné, se rencoigna, en fermant les yeux.

Après cette expédition désastreuse, il avait compté rentrer
chez lui incognito. Mais la présence de ce quadrupède encombrant
rendait la chose impossible. Quelle rentrée il allait
faire, bon Dieu! Pas le son, pas de lions, rien. . . Un
[20]chameau!...

«Tarascon!... Tarascon!...»
Il fallut descendre....

O stupeur! à peine la chechia du héros apparut-elle dans
l'ouverture de la portière, un grand cri: «Vive Tartarin!» fit
[25]trembler les voûtes vitrées de la gare.--«Vive Tartarin! vive
le tueur de lions!» Et des fanfares, des choeurs d'orphéons
éclatèrent.... Tartarin se sentit mourir; il croyait à une
mystification. Mais non! tout Tarascon était là, chapeaux en
l'air, et sympathique. Voilà le brave commandant Bravida,
[30]l'armurier Costecalde, le président, le pharmacien, et tout le
noble corps des chasseurs de casquettes qui se presse autour de
son chef, et le porte en triomphe tout le long des escaliers....

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Singuliers effets du mirage! la peau du lion aveugle, envoyée
à Bravida, était cause de tout ce bruit. Avec cette modeste
fourrure, exposée au cercle, les Tarasconnais, et derrière eux
tout le Midi, s'étaient monté la tête. Le Sémaphore avait parlé.
[5]On avait inventé un drame. Ce n'était plus un lion que Tartarin
avait tué, c'étaient dix lions, vingt lions, une marmelade de lions!
Aussi Tartarin, débarquant à Marseille, y était déjà illustre sans
le savoir, et un télégramme enthousiaste I'avait devancé de deux
heures dans sa ville natale.

[10]Mais ce qui mit le comble à la joie populaire, ce fut quand
on vit un animal fantastique, couvert de poussière et de sueur,
apparaître derrière le héros, et descendre à cloche-pied l'escalier
de la gare. Tarascon crut un instant sa Tarasque revenue.

Tartarin rassura ses compatriotes.

[15]«C'est mon chameau,» dit-il.

Et déjà sous l'influence du soleil tarasconnais, ce beau soleil
qui fait mentir ingénument, il ajouta, en caressant la bosse du
dromadaire:

«C'est une noble bête!... Elle m'a vu tuer tous mes lions.»

[20]Là-dessus, il prit familièrement le bras du commandant, rouge
de bonheur; et, suivi de son chameau, entouré des chasseurs
de casquettes, acclamé par tout le peuple, il se dirigea paisiblement
vers la maison du baobab, et, tout en marchant, il commença
le récit de ses grandes chasses:

[25]«Figurez-vous, disait-il, qu'un certain soir, en plein Sahara....»