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Teverino

Chapter 16: XIII. HALTE!
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About This Book

The narrative portrays an exquisitely sensitive, independent individual whose generosity, idleness, and refusal of conventional ambition set them at odds with polite society. Episodic scenes mix intimate domestic moments and social encounters to show how poverty, pride, and capricious freedom shape choices and relationships within a bohemian milieu. Through whimsical incidents and reflective commentary, the story contrasts idealistic impulses with practical necessities, examines the consequences of aesthetic excess and social indifference, and suggests the possibility of moral recovery without presenting the central temperament as a prescriptive model.




XI.

VADE RETRO, SATANAS.

Léonce avait fort bien noté dans sa mémoire de quel chiffre était marquée la porte de Sabina; mais son trouble était si grand qu'il n'y fit plus attention, et s'arrêta devant la première porte ouverte qui se présenta devant lui. La petite chambre, dont il put voir l'intérieur en un clin d'oeil, avait deux lits et était éclairée par une lampe. L'un de ces lits venait d'être abandonné: c'était celui de la négresse, le personnage mystérieux qui avait traversé la galerie. L'autre était une couchette sanglée, fort basse, où reposait tranquillement Madeleine. Teverino, debout dans la chambre, regardait avec inquiétude, et bientôt Léonce le vit s'arrêter devant le grabat de l'oiselière et la contempler attentivement. L'enfant dormait du sommeil des anges; la lampe, placée sur une table, éclairait sa figure paisible et les traits agités du bohémien. La porte, retombant à demi, cachait Léonce, mais il pouvait tout observer.

—Madeleine? pensa-t-il, changeant de soupçon; ah! ce serait plus infâme encore, et je la sauverai. Pourquoi cette négresse de malheur l'abandonne-t-elle ainsi?

Il allait faire du bruit pour mettre le séducteur en fuite, lorsqu'il vit Teverino s'agenouiller devant la figure radieuse de l'enfant. Sa figure, à lui, avait changé d'expression: l'inquiétude était remplacée par un attendrissement profond et une sorte de religieux respect. Il resta quelques instants comme plongé dans de douces et secrètes pensées. On eût dit qu'il priait naïvement, et jamais sa beauté n'avait paru plus idéale. Au bout de quelques minutes, il se pencha, déposa un silencieux baiser sur le chapelet que la petite fille tenait encore dans sa main pendante au bord du lit. Elle s'était endormie en le récitant. Malgré les précautions du bohémien, elle s'éveilla à demi, et se croyant sans doute dans sa chaumière:

—Oh! mon bon ami, dit-elle d'une voix douce, est-ce qu'il fait déjà jour? est-ce que mon frère est rentré?

—Non, non, Madeleine, dors encore, mon ange, répondit Teverino. Je m'en vais au-devant de Joseph.

—Eh bien, allez, dit-elle d'une voix éteinte par le sommeil. Je me lèverai quand vous serez sorti. Et comme l'habitude lui mesurait ses heures de repos, elle se rendormit après avoir ainsi parlé sans en avoir conscience.

Teverino sortit et se trouva face à face avec Léonce, qui ne cherchait point à l'éviter. Une grande émotion le saisit tout à coup, et, se retournant brusquement, il prit la clef de la porte de Madeleine et l'arracha de la serrure, après l'y avoir fait tourner. Puis, prenant le bras du jeune homme:—Monsieur, dit-il d'une voix tremblante, vous n'aurez pas cette distraction. Allez, si bon vous semble, troubler le sommeil des grandes dames; mais l'enfant de la montagne n'est pas destinée à vous servir de pis-aller.

—Si j'avais eu cette infernale pensée, répondit Léonce, dont le calme et l'air de loyauté rassurèrent vite le pénétrant vagabond, j'en serais bien honteux en ta présence, brave jeune homme! J'ai surpris le secret de ton coeur, et je connaissais celui de Madeleine. Mes préoccupations personnelles m'ont empêché jusqu'à présent de reconnaître en toi le bon ami dont elle m'avait parlé, et je t'accusais d'un crime, lorsque tu obéissais à une paternelle sollicitude.

—Paternelle sollicitude! dit Teverino en s'éloignant avec Léonce de la chambre de l'oiselière. Oui, c'est le mot, le vrai mot, Léonce! En entendant marcher dans la galerie, j'ai craint quelque danger pour l'enfant sans défense et sans prévision du mal; quelque ignoble valet, que sais-je, votre jockey à la mine effrontée!... Je réponds de Madeleine à ce brave contrebandier qui, depuis huit jours, me confie saintement la garde de sa soeur et de sa chaumière. O loyauté de l'âge d'or, tu t'es retrouvée au fond d'un désert entre un bohémien, un bandit et une jeune fille! Voilà Léonce, ce que le curé bourru appelle un état de péché mortel, et ce que votre noble lady ne comprendrait jamais, elle qui méprise tant la vie de misère et de désordre. Hélas! pourrait-elle comprendre le coeur de Madeleine! Cette sainte ingénuité qui ne sait pas seulement qu'elle est un trésor, et cette confiance sublime que Sabina elle-même, avec toute la puissance de son esprit et de sa beauté, n'a point ébranlée! N'admirez-vous pas, Léonce, le calme et la discrétion de cette enfant qui s'est contentée d'un mot, lorsqu'elle m'a vu déguisé, et qui n'a troublé par aucun accès de folle jalousie mon rôle de flatteur auprès de votre maîtresse? Ah! si vous aviez entendu ses questions naïves, lorsqu'elle était avec moi sur le siége de la voiture et ses réponses pleines de grandeur et de bonté, lorsque je lui demandais si, de son côté, elle ne s'exposait pas à vous trouver trop aimable et trop beau! Nos amours différent bien des vôtres, ami, nous ne nous soupçonnons point, nous savons que nous ne pourrions pas nous tromper. Et faut-il que je vous le confesse? l'oiselière me paraît plus charmante et plus désirable depuis que j'ai respiré le parfum d'une grande dame. Mais où sera donc allée cette maudite négresse, qui laisse sa porte ouverte comme si nous étions ici dans un couvent de chartreux? Je gage que si milady lui avait confié la garde d'un petit chien, elle en aurait pris plus de soin que de l'honneur de cette jeune fille!

Où avait été la négresse, en effet? Nous ne voulons pas supposer qu'elle eût un rendez-vous avec le jockey de Léonce. Peut-être Sabina, tourmentée par l'insomnie, l'avait-elle sonnée; peut-être encore était-elle somnambule. Tout ce que nous savons sur cette partie peu intéressante de notre roman, c'est qu'en essayant de regagner la porte de sa chambre, qu'elle ne s'attendait pas à trouver fermée, et ne sachant point lire les chiffres, elle alla pousser celle qui lui offrit le moins de résistance, et promena ses mains noires sur la face du curé pour savoir si c'était la lampe qu'elle avait laissée allumée près de son lit. Le nez du saint homme, un peu animé par le vin de Chypre, put lui faire l'illusion d'un bec de lampe qui vient de s'éteindre et fume encore. Dans la crainte de se brûler, elle laissa échapper une exclamation à laquelle répondit un rugissement d'épouvanté, car le curé s'était réveillé en sursaut; et, voyant devant lui cette sombre figure coiffée de linge blanc, qui se dessinait sur le clair de la porte ouverte, il se crut sérieusement attaqué par le diable et lança contre lui son bréviaire, en fulminant tous les exorcismes qui lui vinrent à l'esprit.

Aux clameurs du bonhomme, Léonce et Teverino accoururent et préservèrent la négresse, qui avait perdu la tête et ne savait plus par où s'enfuir pour éviter le chandelier du curé roulant à grand bruit à travers la chambre. Tout s'expliqua. La tremblante Lélé motiva comme elle le voulut sa promenade nocturne; Teverino la menaça de la dénoncer à milady, si elle ne se tenait pas coite dans sa chambre, où il retourna l'emprisonner, et le curé, enchanté d'avoir échappé aux griffes de Satan, reprit son vertueux somme jusqu'au grand jour.




XII.

LE CALME.

Sabina n'avait pas mieux dormi que ses compagnons de voyage. La prédiction de Léonce s'était réalisée plus qu'il ne l'avait prévu, car lorsqu'il avait parlé au hasard, il n'avait songé qu'à l'amuser et à l'agiter un peu par l'attente de quelque aventure sur laquelle il ne comptait guère. La pauvre jeune femme, inquiète et affligée, ne se laissait point de repasser dans son esprit les étranges incidents de la journée. D'abord les bizarreries de Léonce, la violente et amère déclaration d'amour qu'il lui avait faite dans le bois, et l'attendrissement subit de leur réconciliation. Puis son soudain dépit lorsqu'elle avait voulu s'en tenir à l'ancienne amitié, sa disparition de deux heures dans les montagnes, son retour avec cet inconnu rempli de prestiges et de singularités, qui d'abord lui avait paru le plus noblement passionné, puis tout à coup le plus prosaïquement frivole des hommes; tantôt épris d'elle jusqu'à l'adoration, tantôt indifférent et désintéressé jusqu'à l'implorer pour un autre: tantôt le modèle et la fleur des gentilshommes, et tantôt le vrai type de l'histrion des carrefours, passant d'une discussion pédantesque avec le curé à de divines inspirations musicales, et d'un équivoque chuchotement avec l'oiselière à une conversation générale pleine d'élévation, de philosophie et d'enthousiasme poétique. Toutes ces alternatives avaient confondu le jugement et brisé enfin le coeur de Sabina. Toutes ces scènes, tous ces entretiens lui apparaissaient à travers le mouvement rapide de la voiture qu'elle croyait sentir encore, et les changements de décoration des montagnes, qu'elle voyait passer devant ses yeux fermés. Elle ne distinguait plus l'illusion de la réalité, et lorsqu'elle commençait à s'assoupir un instant, elle se réveillait en sursaut, croyant sentir le baiser de Teverino sur ses lèvres, au sommet de la tour. Des applaudissements moqueurs et des rires de mépris frappaient son oreille, la tour s'écroulait avec fracas, et elle se trouvait dans une rue fangeuse, au bras du saltimbanque, en face de Léonce, qui leur jetait l'aumône de sa pitié en détournant la tête.

La négresse, chargée de l'éveiller de bonne heure, la trouva assise sur son lit, l'oeil terne et le sein oppressé. Elle lui présenta le burnous de cachemire blanc qui lui servait de robe de chambre à la villa, du linge frais et parfumé, son riche nécessaire de toilette, enfin presque toutes les recherches accoutumées. Elle s'en servit machinalement d'abord; puis, revenue à la réflexion, elle demanda à Lélé qui donc avait eu toutes ces prévoyances délicates. Sur la réponse de Lélé, que Léonce avait fait faire ces préparatifs minutieux, elle ne put douter de l'intention qu'il avait eue, en partant, de prolonger leur promenade jusqu'au lendemain, et, tout en se laissant coiffer et habiller, elle se perdit dans mille rêveries nouvelles.

A la manière dont Teverino s'était conduit la veille, il n'était que trop certain pour elle qu'il ne l'aimait point. Après ces flatteries passionnées et ce fatal baiser, comment, au lieu d'être recueilli et agité le reste de la soirée, avait-il pu jouer une scène burlesque? Et lorsqu'il s'était retrouvé seul avec la femme à demi-vaincue, comment, au lieu de lui témoigner ce repentir hypocrite qui demande davantage, et qu'une orgueilleuse beauté attend pour se défendre ou pour céder, avait-il pu lui tenir tête dans une espèce de dispute philosophique, et enfin lui parler de l'amour de Léonce au lieu du sien propre? Sabina était profondément humiliée: elle avait hâte de se montrer, afin de reprendre ses airs de hauteur ironique et le calme menteur de sa prétendue invulnérabilité. Mais alors, si le marquis était impertinent et dangereux, quel autre appui que celui de Léonce pouvait-elle espérer?

Une douce et légitime habitude la ramenait donc vers ce défenseur naturel, et, certaine de la générosité de son ami, elle se demandait avec effroi comment elle avait pu être assez injuste et assez légère pour s'exposer à en avoir besoin. Lorsqu'elle comparait ces deux hommes, l'un rempli de séductions et de problèmes, l'autre rigide et sûr; un inconnu et un ami éprouvé; celui-ci qu'un baiser d'elle eût à jamais enchaîné à ses pas, celui-là qui l'acceptait en passant, comme une aventure toute simple, et ne s'en souvenait plus au bout d'une heure: elle s'accusait et rougissait jusqu'au fond de l'âme.

Léonce s'attendait à la voir irritée contre lui; il là trouva pâle, triste et désarmée. Lorsqu'il s'approcha pour lui baiser la main comme à l'ordinaire, il aperçut une larme au bord de ses cils noirs, et, à son tour, il fut involontairement ému.

—Vous êtes souffrante? dit-il; vous avez passé une mauvaise nuit?

—Vous me l'aviez prédit, Léonce, et j'ai à vous rendre compte de ces émotions terribles dont je ne dois jamais perdre le souvenir. Faites en sorte, je vous prie, que je puisse tranquillement causer avec vous aujourd'hui, et ne me quittez pas, comme vous l'avez fait si cruellement hier à diverses reprises.

Léonce n'eut pas le courage de lui répondre qu'il avait cru lui plaire en agissant ainsi. Il voyait trop que Sabina n'avait ni l'envie ni le pouvoir de se justifier.

A son tour, il se demanda s'il n'était pas le seul coupable; et, plein de mélancolie et d'incertitudes, il alla présider aux préparatifs du départ.

Heureusement le curé égaya le déjeuner par le récit de la terrible aventure qui l'avait mis aux prises avec Satan. Le marquis eut beaucoup d'esprit, Léonce fut préoccupé, et Sabina lui en sut gré. Il lui semblait que Teverino avait l'insolence d'un amant heureux, et elle le haïssait. Pourtant rien n'était plus éloigné de la pensée du bohémien; il faisait bien meilleur marché de la faute de lady G... qu'elle-même; il trouvait le péché si véniel, et il avait à cet égard une philosophie si tolérante, qu'il était peu disposé à en tirer gloire. Cela venait de ce qu'il avait moins de respect, dans un certain sens, que Léonce pour la vertu des femmes, et plus de confiance en même temps dans leur mérite moral. Pour un instant de faiblesse, il ne les condamnait pas à n'être pas capables d'un attachement réel et durable. Son code de vertu était moins élevé, mais plus humain. Il ne mettait pas son idéal dans la force, mais, au contraire, dans la tendresse et le pardon.

Ce ne fut qu'au moment de monter en voiture que Sabina s'aperçut de l'absence de Madeleine.

—La petite fille est partie pour ses montagnes à la pointe du jour, lui dit Teverino; elle a craint que son frère ne fût inquiet d'elle, à l'heure où il rentre ordinairement, et elle a pris sa course à vol d'oiseau à travers les monts, escortée de ses bestioles, que j'ai vues de mes yeux voltiger à sa rencontre, aux portes de la ville; car j'ai voulu l'escorter jusque-là, de peur qu'elle ne fût assaillie et arrêtée par les enfants, avides de voir ce qu'ils appellent ses tours de sorcellerie.

—Le marquis est le meilleur d'entre nous, dit Léonce: tandis que nous avions oublié notre petite compagne de voyage, il se levait le premier pour protéger sa retraite.

—Vous appelez cela protéger! dit Sabina en anglais, avec un air d'amertume.

—Ne calomniez pas Teverino, lui répondit Léonce, vous ne le connaissez pas encore.

—Ne m'avez-vous pas dit hier que vous ne le connaissiez plus?

—Ah! je l'ai retrouvé, et désormais, Sabina, je puis vous répondre de lui.

—Réellement? c'est un homme d'honneur?

—Oui, Madame, c'est un homme de coeur, quoique sa fortune ne soit pas brillante.

—Sa famille est pauvre, ou il s'est ruiné?

—Qu'importe l'un ou l'autre?

—Il importe beaucoup. Je respecte la pauvreté d'un gentilhomme, mais j'ai mauvaise opinion d'un noble qui a mangé son patrimoine.

—En ce cas, vous pouvez me mépriser, car je suis fort en train de manger le mien.

—Vous en avez le droit, et je sais que vous le faites d'une manière noble et libérale. Cela ne risque point de vous entraîner aux humiliations de la misère: votre talent comme artiste vous assure un brillant avenir.

—Et si j'étais un artiste capricieux, inconstant, et d'autant plus sujet aux accès de paresse et de langueur que l'idée de travailler pour de l'argent glacerait mes inspirations? Les grands, les vrais artistes sont ainsi pourtant; et vous-même, ne me reprochiez-vous pas hier d'être né dans un milieu où le succès est facile à établir et la lutte peu méritoire?

—Ne me rappelez rien d'hier, Léonce, je voudrais pouvoir arracher cette page-là du livre de ma vie.

On avait franchi rapidement le plateau où la ville est située. Pour regagner la frontière, il fallait remonter au pas le colimaçon escarpé que Teverino avait descendu la veille avec tant d'audace et de sécurité. Il y en avait au moins pour une heure. Tout le monde avait mis pied à terre, excepté Sabina, qui pria Léonce de rester auprès d'elle dans le fond du wurst. Le jockey se tint à portée des chevaux, la négresse folâtrait le long des fossés, poursuivant les papillons avec une certaine grâce sauvage qui faisait ressortir la finesse et la force de ses formes voluptueuses. Le curé, qui avait décidément horreur de cette mauricaude, de ce lucifer en cotillons, comme il l'appelait, marchait devant avec Teverino. Celui-ci avait résolu de le réconcilier avec le bon ami de Madeleine, ce vagabond que le bonhomme n'avait jamais vu, mais qu'il se promettait de faire pincer par les gendarmes à la première occasion. Sans lui parler de cet inconnu, le marquis, prévoyant le moment où il lui faudrait peut-être lever le masque, se fit connaître lui-même sous ses meilleurs aspects, et s'attacha à capter la bienveillance et la confiance du bourru. Ce ne fut pas difficile, car le bourru était au fond le meilleur des hommes, quand on ne contrariait pas ses idées religieuses ni ses habitudes de bien-être.

—Écoutez, Léonce, dit Sabina, après avoir rêvé quelques instants, j'ai une confession étrange à vous faire, et si vous me jugez coupable, j'aurai à me disculper à vos dépens; car vous êtes la cause de tout le mal que j'ai subi, et vous semblez avoir prémédité ma souffrance. Vous avez donc de si grands torts envers moi, que je me sens la force d'avouer les miens.

—Dois-je vous sauver cette honte? répondit Léonce en lui prenant la main; partagé entre la pitié dédaigneuse et l'intérêt fraternel. Oui, c'est le devoir d'un ami, en même temps que son droit. Vous n'avez pu voir impunément mon marquis, vous avez senti sa puissance invincible, vous avez renié toutes vos théories fanfaronnes, vous l'aimez enfin!

Une rougeur brûlante couvrit les joues de Sabina, et elle fit un geste de mépris: mais elle dit après un effort sur elle-même:—Et si cela était, me blâmeriez-vous? Parlez franchement, Léonce, ne m'épargnez pas.

—Je ne vous blâmerais nullement; mais j'essaierais de vous mettre en garde contre cette naissante passion. Teverino n'en est point indigne, j'en fais le serment devant Dieu, qui sait toutes choses et les juge autrement que nous. Mais il y a, entre cet homme et vous, des obstacles que vous ne pourriez ni ne voudriez surmonter, pauvre femme! Une vie de hasards, de revers, de bizarreries inexplicables enchaîne Teverino dans une sphère où vous ne sauriez le suivre. Un lien entre vous serait déplorable pour tous deux.

—Vous répondez à ce que je ne vous demande pas. Que m'importe l'avenir, que m'importe la destinée de cet homme?

—Ah! comme vous l'aimez! s'écria Léonce avec amertume.

—Oui, je l'aime en effet beaucoup! répondit-elle avec, un rire glacé. Vous êtes fou, Léonce. Cet homme m'est complètement indifférent.

—Alors que me demandez-vous donc? Vous jouez-vous de ma bonne foi?

—A Dieu ne plaise! Je vous ai demandé si cet amour vous semblerait coupable, au cas qu'il fût possible.

—Coupable, non; car je conviens que le coupable ce serait moi.

—Et il ne m'ôterait rien de votre amitié?

—De mon amitié, non; mais de mon respect...

—Dites tout. Pourquoi votre respect, se changerai!-il en pitié?

—Parce que vous n'auriez pas été franche avec moi dans le passé. Quoi! tant d'orgueil, de froideur, de dédain pour les femmes faibles, de railleries pour les chutes soudaines, pour les entraînements aveugles; et tout à coup vous vous dévoileriez comme la plus faible et la plus aveugle de toutes? Vous vous seriez garantie pendant des années d'un amour vrai et profond, pour céder en un instant à un prestige passager? Votre caractère perdrait dans cette épreuve toute son originalité, toute sa grandeur.

—Comme vous êtes peu d'accord avec vous-même, Léonce! Hier vous faisiez une guerre acharnée, féroce, à cet odieux caractère; vous le taxiez d'égoïsme et de froide barbarie. Vous étiez prêt à me haïr de ce que je n'avais jamais aimé.

—Alors vous vous êtes piquée d'honneur, et vous avez voulu faire voir de quoi vous étiez capable!

—Soyez calme et généreux: ne me supposez pas la lâcheté de m'être tracé un rôle et d'avoir tranquillement résolu de vous faire souffrir.

—Souffrir, moi? Pourquoi aurais-je donc souffert?

—Parce que vous m'aimiez hier, Léonce. Oui, vous me parliez d'amour en me témoignant de la haine; vous m'imploriez en me repoussant. Je sais que vous en êtes humilié aujourd'hui; je sais qu'aujourd'hui vous ne m'aimez plus.

—Eh bien, dit Léonce tristement, voilà ce qui s'appelle lire dans les coeurs. Mais il vous est, je suppose, aussi indifférent de me voir guéri aujourd'hui, qu'il vous l'était hier de me savoir malade?

—Connaissez donc toute la perversité de mon instinct. Je n'étais pas plus indifférente hier que je ne le suis aujourd'hui. J'avais presque accepté votre amour hier en le repoussant, et aujourd'hui, tout en ayant l'air de l'implorer, j'y renonce.

—Vous faites bien, Sabina, ce serait un grand malheur pour tous deux qu'il put persister après ce que j'ai vu et ce que je fais.

—Et pourtant vous n'avez pas tout vu, et je veux que vous sachiez tout. Hier, au sommet de la tour, j'ai été attendrie jusqu'aux larmes par la voix-de cet Italien; un vertige m'a saisie, j'ai senti ses lèvres sur les miennes, et si je ne vous eusse entendu revenir, je n'aurais peut-être pas détourné la tête.

—Il vous est facile de vous confesser à qui n'a rien perdu de celle scène pittoresque. J'ai cru voir Françoise de Rimini recevant le premier baiser de Lanciotto! Vous étiez fort belle.

—Eh bien, Léonce, pourquoi ce frisson, ce regard courroucé et cette voix tremblante? Que vous importe aujourd'hui, puisque, pour cette faute, vous ne m'aimez plus? puisque vous me méprisez au point de vouloir m'ôter le mérite de la confiance et du repentir?

—On ne se repent pas quand on se confesse avec tant d'audace.

—Eh bien, que ce soit de l'audace si vous voulez, je ne me pique pas du contraire, et ce n'est pas le pardon d'un amant que je demande, c'est l'absolution de l'amitié. Tenez, Léonce, l'humiliante expérience que j'ai faite hier à mes dépens, m'a fait changer de sentiments sur l'amour et d'opinion sur moi-même. Je rêvais quelque chose d'inouï et de sublime; j'y croyais encore; je vous supposais à peine digne de me guider à la découverte de cet idéal. Maintenant j'ai reconnu le néant de mes songes et l'infirmité honteuse de la nature humaine. Un oeil de feu, de flatteuses paroles, une belle voix, la fatigue et l'émotion d'une journée d'aventures, l'enivrement d'une belle nuit, d'un beau site, et, par-dessus tout, un méchant instinct de dépit contre vous, m'ont rendue aussi faible à un moment donné, que j'avais été forte et invincible durant plusieurs années passées dans le monde. Un trouble inconcevable a pesé sur moi, un nuage a couvert mes yeux, un bourdonnement a rempli mes oreilles. J'ai senti que moi aussi j'étais un être passif, dominé, entraîné, une femme, en un mot! Et dès lors tout mon échafaudage d'orgueil s'est écroulé; j'ai pleuré la foi que j'avais en moi-même, et, me sentant ainsi déchue et désillusionnée sur mon propre compte, j'ai cru, du moins, pouvoir remercier Dieu d'avoir placé près de moi un ami généreux, qui, après m'avoir préservée d'une chute complète, me consolerait dans ma douleur. Me suis-je donc trompée, Léonce, et n'essaierez-vous pas de fermer cette blessure qui saigne au fond de mon coeur? Faudra-t-il que je pleure dans la solitude, et que je sois foudroyée à toute heure par le cri de ma conscience? Et si ce désespoir achève de me briser, si une première chute me place sur une pente fatale, si je dois encore subir de si misérables tentations et sentir la gravité de ces dangers que j'ai tant méprisés, n'aurai-je personne pour me tendre la main et me protéger? Sera-ce mon mari, cet Anglais flegmatique et intempérant qui ne sait pas préserver sa raison de l'attrait du vin, et qui ne conçoit pas qu'on cède à celui de l'amour? Seront-ce mes adorateurs perfides, ces gens du monde, impitoyables et dépravés, qui ne reculent devant aucun mensonge pour séduire une femme, et qui la méprisent dès qu'elle écoute les mensonges d'un autre? Dites, où faudra-t-il que je me réfugie désormais, si le seul homme à l'amitié duquel je peux livrer le secret de ma rougeur me repousse et me dit froidement: «De la pitié, oui; mais du respect, non!

Sabina avait parlé avec énergie; ses joues étaient d'une pâleur mortelle que faisaient ressortir de légers points brûlants sur ses pommettes délicates. Elle avait réellement la fièvre, et la brise du matin, qui soulevait sa magnifique chevelure, lui donnait un aspect inaccoutumé de désordre et d'émotion violente. Léonce la trouva plus belle que jamais; il saisit sa main, et la sentant réellement agitée d'un frisson glacé, il la porta à ses lèvres pour la ranimer. Un torrent de larmes brisa la poitrine de Sabina; et, se penchant sur l'épaule de son ami, elle fut reçue dans ses bras qui la serrèrent passionnément.

Léonce garda le silence; il lui était impossible de dire un mot. Les préjugés de son orgueil luttaient contre l'élan de son coeur. S'il ne se fût agi en réalité que du pardon de l'amitié, rien ne lui eût été plus facile que de prodiguer de tendres consolations; mais Léonce était amoureux, amoureux fou peut-être, et depuis trop longtemps pour que les devoirs de l'amitié pussent se présenter à son esprit. Il était aux prises avec une passion bien autrement exigeante et jalouse, et il souffrait de véritables tortures en songeant qu'à deux pas de lui se trouvait un homme qui avait réussi, en un instant, à bouleverser ce coeur fermé pour lui depuis des années. Malgré ce combat intérieur, Léonce était vaincu sans se l'avouer; car il était né généreux, et de plus, il éprouvait le sentiment qui devient en nous le plus généreux de tous, quand nous réussissons à dégager sa divine essence des souillures de l'égoïsme et de la vanité.

—Ne m'interrogez pas, dit-il à Sabina; et moi aussi, je souffre... mais restez ainsi près de mon coeur, et tâchons d'oublier, tous les deux!

Il la retint dans ses bras, et elle éprouva bientôt la douceur de ce fluide magnétique qui émane d'un coeur ami, et qui a plus d'éloquence que toutes les paroles. Tous deux respiraient plus librement, et comme les yeux de Sabina se fermaient pour savourer cette pure ivresse, il lui dit en l'attirant plus près de lui: «Dormez, chère malade, reposez-vous de vos fatigues.» Elle céda instinctivement à cette invitation, et bientôt un sommeil bienfaisant, doucement bercé par la marche lente de la voiture et la sollicitude de son ami, répara ses forces et ramena sur ses joues le pâle coloris uniforme, qui est la fraîcheur des brunes.




XIII.

HALTE!

Sabina ne s'éveilla qu'à la cabane du douanier; mais, avant qu'elle eût songé à se dégager de la longue et silencieuse étreinte de Léonce, le regard perçant de Teverino avait surpris le chaste mystère de cette réconciliation. Léonce vit son sourire amical, et, comme il essayait de n'y répondre qu'avec réserve, le bohémien, lui montrant le ciel, et reprenant le récitatif de Tancredi, qu'il avait entonné la veille au même endroit, il chanta ce seul mot, où, en trois notes, Rossini a su concentrer tant de douleur et de tendresse: Amenaïde!

Teverino y mit un accent si profond et si vrai, que Léonce lui dit, en descendant de voiture pour parler au douanier:—Il suffirait de t'entendre prononcer ainsi ce nom et chanter ces trois notes pour reconnaître que tu es un grand chanteur, et que tu comprends la musique comme un maître.

—Je comprends l'amour encore mieux que la musique, répondit Teverino, et je vois avec plaisir que tu commences à en faire autant. Crois-moi, quand l'amour parle à ton coeur, élève ton coeur vers Dieu qui est toute mansuétude et toute bonté. Tu sentiras alors ce coeur blessé redevenir calme et naïf comme celui d'un petit enfant.

—Vous allez donc encore nous conduire? dit le curé en voyant Teverino monter sur le siège. Serez-vous plus sage qu'hier, au moins?

—Êtes-vous donc mécontent de moi, cher abbé? vous est-il arrivé le moindre accident? D'ailleurs, n'allez-vous pas vous placer près de moi pour modérer ma fougue si je m'emporte?

—Allons, vous faites de moi tout ce que vous voulez, et si Barbe voyait comme vous me menez par le bout du nez, elle en serait jalouse et réclamerait son monopole. Le fait est que je commence à m'habituer à vos folies, et que je ne peux pas dire que vous ne soyez un aimable compagnon. Allons, fouette, cocher! pourvu que nous retournions tout de bon à Sainte-Apollinaire aujourd'hui, et que nous ne repassions pas par ce maudit torrent, qui semble vouloir à chaque instant emporter le pont et ceux qui y passent!...

—Si nous évitons le torrent, nous prenons le plus long, cher abbé; moi, je ne demande pas mieux!

—Va pour le plus long! dit le curé qui avait enfoncé son grand chapeau sur ses yeux d'une façon mutine. Chi va piano, va sano; une heure de plus ou de moins en voyage, ce n'est pas une affaire: chi va sano, va bene.

On prit un autre chemin, et Sabina demanda à Léonce si l'on retournait bien réellement à la villa.

—Je l'espère, répondit-il, et pourtant je n'en sais trop rien. Je dois avouer que toute ma force magnétique m'a abandonné depuis qu'elle a passé dans le marquis, et que lui seul est désormais notre boussole.

—Alors, j'entre en révolte ouverte; je ne veux être dirigée que par vous.

—J'entends, Signora, dit Teverino; prenez que je ne suis que le gouvernail, et que j'obéis à la main de Léonce. C'est M. le curé qui est la boussole; son regard est toujours fixé vers le pôle, et l'étoile, c'est dame Barbe, sa vénérable gouvernante.

—Bien dit, bien dit! s'écria le curé en riant de tout son coeur.

La route fut longue, mais belle. Teverino conduisait sagement et s'arrêtait à chaque site remarquable pour le faire admirer à ses compagnons. Son air d'enjouement et de bonté, et ses manières respectueuses avec Sabina, la rassurèrent peu à peu. Il semblait qu'il fût jaloux de lui faire oublier un moment de faiblesse. Elle lui en sut gré; mais elle n'eut de regards tendres et de paroles gracieuses que pour Léonce.

Cependant, la chaleur commençant à se faire sentir, elle se rendormit, tandis que Léonce, avec une sollicitude persévérante, tenait l'ombrelle au-dessus de sa tête. Lorsqu'elle se réveilla, elle se vit avec surprise au milieu d'un cloître gothique.

La voiture était arrêtée dans une grande cour, sur un gazon touffu et auprès d'une fontaine jaillissante. D'antiques constructions, d'une élégance bizarre, entouraient cette partie avancée du monastère. A travers les arcades aiguës, on découvrait, d'un côté, les perspectives profondes d'une vallée charmante; de l'autre, on voyait s'élever, bien au-dessus des aiguilles dentelées de l'architecture, les pics arides et menaçants de la montagne. En face, une large grille fermait la seconde enceinte du couvent, et laissait apercevoir, autour d'un préau rempli de fleurs, des bâtiments plus modernes, mieux entretenus, et chargés d'ornements dans le goût du seizième siècle. Le curé, la face collée à cette grille, ébranlait d'une main vigoureuse la cloche au timbre sonore, et des figures de moines accourant au bruit, paraissaient dans le clair-obscur d'une seconde porte voûtée, ouvrant sur une troisième enceinte.

—N'est-ce pas, Milady, dit Teverino, que vous ne m'en voudrez pas de vous avoir amenée chez ces bons pères? Ceci est le couvent de Notre-Dame-du-Refuge, et notre cher abbé pense qu'un peu de repos et de rafraîchissement embellirait cette halte poétique. Nous allons faire demander au prieur la permission de vous introduire au coeur du sanctuaire, et, pour l'obtenir, nous vous ferons passer pour une vieille Irlandaise, ultracatholique. Baissez donc votre voile, et gardez qu'on ne voie vos traits et votre taille avant que la grille soit ouverte.

—Ces bons moines sont plus fins que toi, dit Léonce, et voici déjà le frère-portier qui vient regarder de près notre jeune et belle voyageuse.

Après avoir parlementé, les moines consentirent à admettre les femmes dans le préau, mais pas plus loin; et alors, avec beaucoup de grâce et d'affabilité, ils firent dételer les chevaux et conduisirent les voyageurs dans une salle bien fraîche et pittoresquement décorée, où une friande collation leur fut servie.

Là s'établit un feu roulant de questions où la naïve curiosité de ces saints oisifs embarrassa plus d'une fois la prudence du curé. Il lui fallut se prêter aux mensonges de Teverino, qui fit hardiment passer Léonce pour lord G..., le mari de Sabina, et qui assura qu'on venait en droite ligne de Sainte-Apollinaire, où M. le curé avait dit sa messe le matin avant de se mettre en route. Le prieur s'étonna que lord G... n'eût point l'accent anglais, et que la voiture fût arrivée par les plateaux de la montagne au lieu de venir par le fond de la vallée. Teverino eut réponse à tout, et, pour faire cesser ces questions, il entreprit d'en assaillir ses hôtes, et de les occuper par l'éloge de leur couvent, de leur bonne mine, et de leur opulente hospitalité. Après le repas, il demanda, pour les hommes au moins, la permission de visiter l'église et les cloîtres intérieurs, et, de cette façon, il procura à Léonce un nouveau et paisible tête-à-tête avec Sabina, que ce dernier ne voulut pas laisser seule. «Ce sont de nouveaux mariés, dit Teverino tout bas au prieur; vous avez ici des moines qui m'ont l'air de fort beaux jeunes gens. Mylord est jaloux, même d'un regard innocent et respectueux lancé sur sa noble épouse.» Tout moine aime les petits secrets et les délicates confidences. Malgré ce que celle-ci avait de mondain, le bon père sourit, et salua d'un air malin le prétendu lord G.... en l'invitant à cueillir des fleurs pour milady.

Léonce et sa compagne, après avoir admiré la vigueur des plantes cultivées avec tant d'amour et de science dans le préau, retournèrent dans la première cour, dont les bâtiments délabrés et les grandes herbes abandonnées avaient plus de caractère et de poésie. Ce lieu était complètement désert, et ses antiques constructions, ouvertes sur le paysage, ne servaient plus que de hangars et de celliers. La mule du prieur, blanchie par l'âge, paissait d'un air mélancolique, et le roucoulement des pigeons sur les toits couverts de mousse interrompait seul, avec le murmure uniforme de la fontaine et le tintement de l'horloge qui annonçait minutieusement chaque parcelle du temps écoulé, le silence de cette demeure où le temps n'avait pas d'emploi véritable et où la vie semblait s'être arrêtée.

Sabina, assise sur un banc auprès de la fontaine de marbre noir, ressemblait à la statue de la Mélancolie. Une révolution complète s'était opérée depuis le matin dans les manières, l'attitude et l'expression de cette belle personne, et Léonce, en la contemplant, sentait que tout était changé entre elle et lui. Ce n'était plus la dédaigneuse beauté, sceptique à l'endroit de l'amour réel, fièrement exaltée à l'idée de je ne sais quel amour idéal et impossible, auquel nul mortel ne lui semblait digne d'être associé dans ses rêves. Cette force de caractère, cette tension pénible de la volonté, qui avaient tant effrayé et tant irrité Léonce, avaient fait place à une molle langueur, à une tristesse touchante, à une rêverie profonde, à un ensemble de manières tendres et douces, dont lui seul était l'objet. C'était une femme timide, tremblante et brisée, et pour la première fois elle avait pour lui un attrait que ne glaçaient plus la méfiance et la peur. Il se sentait à l'aise auprès d'elle, il pouvait parler et respirer sans craindre ces piquantes et spirituelles railleries qui, en éveillant son esprit, tenaient son coeur en garde contre elle et contre lui-même. Il n'avait plus besoin d'affecter, comme la veille, ce rôle de docteur et de pédagogue mystérieux, plaisanterie froide et forcée qui avait caché tant d'émotion et de dépit. Il était désormais pour elle un véritable protecteur, un médecin de l'âme, presque un maître; et là où l'homme sent qu'il dirige et domine, il est capable de tout pardonner, même l'infidélité qui a fait saigner son amour-propre.

Il s'assit aux pieds de sa docile pénitente, et après un long silence où il se plut peut-être à prolonger son inquiétude et sa timidité, il lui demanda si son affection, à elle, ne serait pas diminuée par cette pénible confidence qu'elle avait osé lui faire.

—Peut-être, lui dit-elle, si je voyais en vous autre chose qu'un amant qui me quitte et un ami qui m'est rendu. Mais si l'ami me guérit des blessures que je me suis faites, je verrai avec joie l'amant disparaître pour jamais. De cette façon ma fierté ne peut pas souffrir; car si l'amour est orgueilleux et susceptible, si son pardon est humiliant et inacceptable; celui de l'amitié est le plus saint et le plus doux des bienfaits. Ah! voyez, mon cher Léonce, combien ce sentiment divin est plus pur et plus précieux que l'autre! comme, au lieu d'amoindrir et de torturer, il ennoblit et purifie! Hier, je n'eusse accepté de vous ni secours ni pitié. Aujourd'hui je ne rougirais pas de vous les demander à genoux.

—Eh bien, mon amie, vous n'êtes pas encore dans le vrai; vous avez passé d'un excès à l'autre. Hier, vous méprisiez trop l'amitié; aujourd'hui, vous l'exaltez sans mesure. Vous ne pouvez perdre la fausse notion que vous vous êtes faites si longtemps de ces deux sentiments, et vous voulez toujours les rendre exclusifs l'un de l'autre; pourtant l'union des sexes n'est vraiment idéale et parfaite que lorsqu'ils se réunissent dans deux nobles coeurs. Qu'est-ce donc qu'un amour vrai, si ce n'est une amitié exaltée? Oui, l'amour, c'est l'amitié portée jusqu'à l'enthousiasme. On dit que l'amour seul est aveugle! Là où l'amitié est clairvoyante, elle est si froide, qu'elle est bien près de mourir. Croyez-moi, si votre faute me semblait grave et impardonnable, si un instant de trouble et de défaillance vous rendait, à mes yeux, indigne de connaître et de ressentir l'amour, je ne serais pas votre ami, et vous devriez repousser mes consolations au lieu de les accepter. Dans la jeunesse, on n'aime pas la femme qu'on ne désire plus et qu'on voit sans jalousie dans les bras d'un autre. Le mot d'amitié est alors un mensonge, et Dieu me préserve de vous dire que je vous aime ainsi! Oh! laissez-moi vous confesser que je souffre mortellement de ce qui s'est passé hier, et que je suis irrité contre vous jusqu'à être encore en ce moment plus près de la haine que de l'amitié telle que vous la définissez. Ce n'est pas déchue et méprisable que je vous trouve, c'est injuste, cruelle, coupable envers moi seul, qui vous aime, et qui méritais le bonheur que vous avez donné à un autre..

—Vous m'effrayez davantage de ma faute, dit Sabina tremblante. Croyez-vous donc que cette pensée ne me soit pas venue, et que je ne me reproche pas de vous avoir fait ce mal personnel? C'est à Dieu que je m'en confesse.

—Et pourquoi n'est-ce pas à moi aussi, à moi surtout? s'écria Léonce en saisissant avec force ses deux mains agitées. Dieu vous a déjà pardonné; vous le savez bien; mais moi, vous ne voulez donc pas que je vous pardonne comme ami et comme amant?

—Épargnez-moi cette souffrance, dit Sabina en voyant son orgueil réduit aux abois. Lisez dans mon coeur, et comprenez donc quel est son plus grand motif de douleur.

—Eh bien, humilie-toi jusque-là, reprit Léonce exalté, puisque c'est la plus grande preuve d'amour qu'une femme telle que toi puisse donner! Dis-moi que tu as péché envers moi; lève vers le ciel ta tête altière, et brave-le si tu veux; peu m'importe. Je n'ai pas mission de te menacer de sa colère; mais je sais que tu m'as brisé le coeur, et que tu me dois d'en convenir. Si tu ne te repens pas de ce crime, c'est que tu ne veux pas le réparer.

—Eh bien, pardonne-le-moi, Léonce, et pour me le prouver, efface à jamais la trace de cet odieux baiser.

—Il n'y est plus, il n'y a jamais été! s'écria Léonce en la pressant contre son coeur; et à présent, dit-il en retombant à ses pieds, marche sur moi si tu veux, je suis ton esclave; et qu'un fer rouge brûle mes lèvres s'il en sort jamais un reproche, une allusion à tout autre baiser que le mien!

En ce moment, l'horloge du couvent sonna deux heures, et la porte du préau s'ouvrit pour laisser sortir un jeune frère vêtu de l'habit blanc des novices.

Il était seul et marchait lentement, la tête baissée sous son capuchon, les mains croisées sur sa poitrine, et comme plongé dans un modeste recueillement.

Léonce et Sabina se levèrent pour aller à sa rencontre, et il s'inclina jusqu'à terre pour leur témoigner son respect et son humilité. Mais tout à coup, se relevant de toute sa grande taille, et jetant son capuchon en arrière, il leur montra, au lieu d'une tête rasée, la belle chevelure noire et la figure riante de Teverino.

—Quel est ce nouveau déguisement? s'écria Léonce. Teverino, pour toute réponse, éleva la main vers le campanille du couvent et montra le cadran de l'horloge, qui marquait l'heure en lettres d'or sur un fond d'azur. Puis il dit d'une voix creuse, en s'agenouillant comme un pénitent:

—L'heure est passée, ma confession va être entendue.

—Pas un mot! dit Léonce en lui mettant les deux mains sur les épaules, et en le secouant avec une affectueuse autorité. Sur ton âme et sur ta vie, frère, tais-toi! Me crois-tu assez lâche pour t'avoir trahi? Que ton secret meure avec toi; il ne t'appartient pas, et ton coeur est trop généreux pour faire la confession des autres.

—Je ne suis pas un enfant, pour ne point savoir ce que je puis taire ou révéler, répondit le bohémien; mais il est des choses dont j'aurais la conscience chargée si je ne m'en accusais ici; d'autant plus que, sous ce rapport, nous voici trois qui n'avons rien à nous cacher. Écoutez donc, noble et généreuse Signora, la plainte d'un pauvre pécheur, qui vient demander l'absolution à vous et au seigneur Léonce.

Ce misérable, attaché à votre noble ami par les liens sacrés de l'affection et de la reconnaissance, eut le malheur de rencontrer un jour, au milieu d'un bois, une dame d'une naissance illustre et d'une beauté ravissante. Il ne put la voir et l'entendre sans être fasciné par les charmes de sa personne et de son esprit. Tout en se laissant aller au bonheur suprême de la regarder et de l'entendre, il faillit oublier que Léonce était éperdument épris d'elle, et que lui-même avait d'autres affections à respecter. Il eut la sotte vanité de chanter pour la distraire, car cette admirable dame était triste. Quelque nuage s'était élevé entre elle et Léonce, et elle avait comme un besoin de pleurer en pensant à lui. Le pécheur indigne était passionné pour son art, et ne pouvait chanter sans s'émouvoir lui-même jusqu'à en perdre l'esprit. Il arriva donc que lorsqu'il eut dit sa romance, il vit la dame attendrie, et il eut comme une bouffée de ridicule fatuité, comme un éblouissement, comme un accès de délire. Oubliant ses devoirs personnels, son amitié sainte pour Léonce et le profond respect qu'il devait à la signora, il eut l'audace de profiter de sa préoccupation douloureuse, de s'asseoir auprès d'elle, et de chercher à surprendre une de ces pures caresses qui ne lui étaient pas destinées. Si la noble dame irritée n'eût détourné la tête avec horreur, il allait ravir un baiser qui n'eût pas été assez payé de sa vie. Heureusement Léonce parut, et protégea son amie contre l'audace d'un scélérat. Depuis ce moment, la dame ne l'a plus regardé qu'avec mépris; et lui, sentant le remords dans son âme coupable, voyant qu'à un grand crime il fallait une grande expiation, il a rompu le pacte de Satan, il a renoncé au monde, et, se précipitant dans la paix du cloître, il a pris cet habit de la pénitence que le repentir colle à ses os, et qu'il ne quittera que pour un linceul.

—Voilà un récit très-touchant, dit Léonce, et il n'y a pas moyen d'y résister. Sabina, vous ne pouvez refuser votre pardon à une contrition si parfaite. Tendez la main au coupable, c'est moi qui vous en supplie, et relevez-le de ses voeux terribles.

Sabina, satisfaite de l'explication un peu hypocrite, mais infiniment respectueuse du marquis, lui permit de baiser sa main, et l'engagea, en s'efforçant de sourire, de se pardonner une faute qu'elle avait déjà complètement oubliée. Elle insista sur ces dernières paroles, de manière à lui faire sentir qu'elle n'attachait aucune importance au ridicule incident du baiser, et Teverino admira en lui-même, avec une bonhomie malicieuse, l'aplomb d'une femme du monde aux prises avec de si délicates apparences.

—Je suis d'autant plus glorieux de mon pardon, dit-il, que je vois bien que mon crime n'a tourné qu'à ma confusion et au triomphe de l'amour véritable.

—Maintenant, dit Léonce, veux-tu nous expliquer comment tu as dérobé à la vigilance des bons moines cet habit de l'innocence que tu portes si fièrement?

—Cet habit m'appartient, répondit Teverino; il est tout neuf, il me sied, il est commode, et je compte l'user ici.

—Ah ça, trêve de plaisanteries. Je ne crois pas que le diable te tente de prendre le froc?

—Si fait: le diable, en me suscitant cette envie, m'a dit à l'oreille qu'il ne manquait pas ici d'orties pour m'en débarrasser. Devinez ce qui m'arrive! Ma fortune n'est pas brillante et ne répond guère à mon titre de marquis. Vous avez pu, sans indiscrétion, confier cette circonstance à milady. De plus, je suis capricieux comme un artiste, paresseux comme un moine, rêveur comme un poète. J'ai toujours aimé les couvents et rêvé cette vie molle et béate, pourvu qu'elle ne se prolongeât pas au delà du terme assigné par ma fantaisie. Tout à l'heure, en écoutant les novices qui prenaient leur leçon de chant, j'ai fait au prieur quelques remarques judicieuses sur la mauvaise méthode qu'ils suivaient. Il m'a avoué que son maître-chantre était en mission auprès du Saint-Père, et ne reviendrait de Rome que dans deux mois. Pendant cette absence, l'école dépérit et la méthode se perd. J'ai chanté alors un motet à ma manière, et ce bon prieur, qui se trouve être un enragé mélomane, ne savait plus quelle fête me faire. «Ah! Monsieur, me disait-il quel dommage que vous soyez un riche seigneur! quel maître de chant vous auriez fait!—Qu'à cela ne tienne, ai-je répondu, je m'en vais donner la leçon à vos novices sous vos yeux.»

En moins de cinq minutes, je leur ai fait comprendre qu'ils ne savaient ni émettre ni poser la voix, et, joignant l'exemple au précepte, avec beaucoup de douceur et de modestie, je les ai tellement charmés et enthousiasmés, qu'ils répétaient à l'envi avec le prieur: «Quel dommage de ne pas pouvoir nous attacher un tel maître!»

Bref, j'ai été si attendri de leurs démonstrations, et la vie du moine musicien m'est apparue sous des couleurs si agréables, que j'ai consenti à passer ici les deux mois qui doivent s'écouler avant le retour du maître-chantre. Je me suis fait conduire à l'orgue, que j'ai fait résonner de manière à enchanter mes auditeurs; et enfin me voilà moine pour le reste de l'été: c'est-à-dire que, bien nourri et bien logé, habillé comme me voilà dans l'intérieur du cloître, pour mon amusement particulier, ayant six heures par jour d'une occupation qui me plaît, et le reste du temps pour courir dans la montagne, chasser, pécher, lire, composer ou dormir, je me trouve le plus heureux des hommes, et je m'identifie avec mon patron Jean Kreyssler, qui se plut si bien dans son asile monastique, qu'il y oublia, entre la grande musique et le bon vin, ses malheurs, ses amours et toutes les choses de ce monde périssable!

—Bravo! dit Léonce, je t'approuve et compte venir te voir souvent; mais je doute que tu restes ici deux mois entiers. Je sais que tout ce qui est nouveau te sourit, et que tout ce qui dure te fatigue.

—C'est vrai; mais quand je prends un engagement, j'y persiste avec scrupule. Tu dois me rendre cette justice que je ne m'engage pas sans conditions, et que je porte dans mes conditions une certaine prévoyance. Je sais d'avance que j'aurai ici du plaisir pour deux mois. Les élèves sont intelligents et doux; il y a de belles voix que j'aimerai à développer. Et puis, il y a dans le chapitre de vieux grimoires musicaux couverts d'une vénérable poussière que je me promets de secouer. C'est dans de telles archives que se trouvent les trésors de l'art et la fortune des artistes.

—Soit! dit Léonce, mais j'ai encore plusieurs questions à t'adresser, et puisque voici le prieur et le curé qui viennent saluer milady, je lui demanderai la permission de t'entretenir en particulier.

Ils entrèrent sous les arcades du cloître, d'où l'on découvrait la campagne, et là, Léonce prenant le bras de l'aventurier:

—Voyons! lui dit-il; tu me parais vouloir mettre un peu d'ordre et de travail dans ta vie. Tu as des facultés naturelles extraordinaires, et je ne doute pas qu'avec ce que tu as plutôt deviné qu'appris, tu ne puisses en peu de temps te faire un sort brillant et acquérir de la réputation.

—Je le sais parfaitement, répondit Teverino, mais cela ne me tente pas.

—Tu n'as donc pas de vanité? Tu mériterais d'être moine!

—J'ai de la vanité, et je ne suis pas fait pour la règle. Je ne serai donc pas moine et je resterai voyageur sur la terre, satisfaisant ma vanité quand il me plaira, me débarrassant d'elle quand elle voudra m'asservir. Car la vanité est le plus despote et le plus inique des maîtres, et je ne prendrai jamais l'engagement d'être l'esclave de mon propre vice.

—Ne peux-tu être un artiste sérieux sans être l'esclave du public? Allons, écoute-moi. Les commencements sont rebutants pour une fierté sauvage comme la tienne. Tes protecteurs ont dû être jusqu'ici injustes ou parcimonieux, puisque tu as la protection d'autrui en horreur! Mais une amitié éclairée, délicate, digne de toi, j'ose le dire, ne peut-elle donc t'offrir les moyens de commencer et d'établir ta fortune? L'argent et l'appui des maîtres sont des moyens nécessaires. Accepte mes offres, viens me trouver à Paris, où je serai dans deux mois, et je te réponds que l'hiver ne se passera pas sans que tu sois à la place qui te convient dans le monde.

—Merci, cher Léonce, merci, dit Teverino en lui pressant la main. Je sais que tu parles dans la sincérité de ton coeur, mais je peux d'autant moins accepter le moindre service de toi, que nous nous sommes rencontrés dans des situations délicates et sur un terrain brûlant. J'ai pu être pendant vingt-quatre heures un modèle de chevalerie, un miroir de loyauté. Mais, quoique je ne sois pas amoureux de milady, l'épreuve a été assez périlleuse et assez difficile pour que je ne désire pas la recommencer. Ne prends pas ceci pour une bravade; je suis certain qu'elle t'aime, j'en ai été sûr avant toi. J'en suis heureux; je m'applaudis d'avoir servi de chemin à une victoire que je désirais pour toi seul; mais nous pourrions nous rencontrer sur le bord de quelque autre abîme, et la pensée que je suis ton obligé, c'est-à-dire ta créature et ta propriété, me forcerait à m'abjurer et à m'effacer en toute rencontre. Je serais ou coupable d'ingratitude ou victime de ma vertu. Et puis, tu ne serais pas longtemps sans renoncer à arranger convenablement l'existence de ton pauvre vagabond. Je me dégoûterais vite de tout ce qui me serait suggéré. En mainte rencontre, je me repentirais d'avoir cédé à la persuasion; je t'ennuierais, malgré moi, des inévitables dégoûts semés sur ma carrière, et tu te fatiguerais à me ramener de mes écarts. Enfin, ne fusses-tu pour rien dans tout cela, je ne sens rien qui m'attire vers la gloire tranquille et les revenus assurés par-devant notaire. J'ai vu de bonne heure toutes les coulisses de toutes les scènes de la vie humaine; je pourrais être comédien sur ces différents théâtres; mais à la porte de tous, dans le monde comme sur les planches, il y a une armée d'exploiteurs, de critiques, de rivaux et de claqueurs, que je ne pourrais ni tromper, ni ménager, ni flatter, ni payer. Dieu m'a fait l'ennemi de tout mensonge sérieux et de toute froide supercherie; je ne sais me farder que pour rire, et bientôt, ma vigoureuse franchise prenant le dessus, j'ai besoin d'essuyer mes joues et de me sentir un homme pour tendre la main au faible et souffleter l'insolent. Je n'ai pas d'illusions possibles, et, avant d'avoir vécu pour mon compte, je savais le dernier mot de ceux qui ont vieilli dans le combat. Oh! vive ma sainte liberté! ne rougis pas de moi, sage et noble Léonce! Ta route est toute frayée, et tu y marcheras avec majesté; moi, je ne connais que la ligne brisée et la course à tire-d'aile, comme ma petite Madeleine.

—Et Madeleine, à propos? Voilà où ta philosophie devient effrayante, et ton crime imminent. Hier, tu dormais dans sa chaumière; aujourd'hui, tu t'abrites sous la voûte du couvent; demain, tu erreras sur le pavé des villes; et cette enfant sera brisée, si elle ne l'est déjà!

—Tenez! dit le bohémien arrêtant Léonce devant une arcade, regardez ce torrent qui roule là-bas au fond du ravin. Regardez-le, juste à l'endroit où un pont rustique joint le sentier qui descend d'ici et celui qui remonte sur la montagne en face.

—Je le vois: après?

—Voyez-vous une petite prairie, verte comme l'émeraude, qui se dessine sur le flanc de ces rochers sombres? Le sentier, qui fuit au loin, la côtoie.

—Je vois encore la prairie. Et puis?

—Et puis, il y a un massif de sapins, et le sentier s'y perd.

—Oui, et encore?

—Et au delà des sapins, au delà du sentier, il y a un enfoncement de terrains couverts de bruyères; et puis la cime nue de la montagne.

—Et puis le ciel? dit Léonce impatienté. Quelle métaphore prépares-tu de si loin?

—Aucune. Vous n'avez pas bien remarqué. Entre la cime du mont et le ciel, il y a une espèce de baraque en planches de sapin, assujetties par des pieux et retenues par de grosses pierres. Avez-vous la vue longue?

—Je distingue parfaitement cette cabane. Je vois même les oiseaux qui voltigent en grand nombre dans le ciel au-dessus.

—Eh bien, si vous voyez les oiseaux, vous savez quelle est cette chaumière, et pourquoi il me plaît tant de m'établir ici, à une demi-heure de chemin, pour qui a d'aussi bonnes jambes que Madeleine et votre serviteur.

—C'est donc là la demeure de l'oiselière?

—Vous pouvez voir maintenant un petit mantelet écarlate, un point rouge, que le soleil fait étinceler, et qui se meut autour de cette misérable cahute! C'est, Madeleine, c'est mon petit ange, c'est l'enfant de mon coeur, c'est mon âme, c'est ma vie! Je ne pouvais pas profiter plus longtemps de l'hospitalité que cette fille et son héroïque bandit de frère m'ont offerte, un jour que, haletant, poudreux, abîmé de fatigue, au bout de ma dernière obole, mais insouciant et joyeux de saluer les horizons de la France, je m'étais assis à leur porte, demandant un peu de lait de chèvre pour étancher ma soif. Je leur ai plu, ils ont pris confiance en moi; ils m'ont retenu, je les ai aimés, et je n'ai pu me décider à les quitter, bien que ma conscience me fit un devoir de ne pas ajouter ma misère à la leur. Mais maintenant, quoique je me sois tenu dans les endroits les plus déserts, et que personne n'ait vu de près ma figure, on a distingué de loin la forme d'un vagabond qui s'attachait aux pas de Madeleine; et Madeleine, compromise dans l'esprit de son curé, serait bientôt forcée de me chasser ou de fuir avec moi. C'est ce que je ne veux pas, et c'est pourquoi, lorsque vous m'avez rencontré au nord du lac, j'allais offrir mes services aux moines de ce couvent, afin de trouver chez eux un abri, non loin de mes braves amis de la montagne. C'est pourquoi aussi je vous ai amenés aujourd'hui en ce lieu, afin d'y prendre congé de vous, et de pouvoir vous y restituer vos beaux habits, sans demeurer nu comme vous m'avez trouvé.

—Vous les garderez pour sortir d'ici quand il vous plaira, dit Léonce, je l'exige, ainsi que l'or qui garnissait les poches de votre gilet. Vous ne pouvez pas refuser le moyen d'adoucir un peu la misère de Madeleine et de son frère.

—Il y avait de l'or dans mes poches? dit Teverino avec insouciance; je n'y avais pas fait attention. Eh bien, si vous ne le reprenez, je le mettrai ici dans le tronc des pauvres, et Madeleine en aura sa part; car je n'entends rien au rôle de trésorier, et je ne veux pas qu'il soit dit que j'aie fait le marquis pendant vingt-quatre heures pour autre chose que pour mon plaisir. Milady a magnifiquement récompensé la petite pour l'amusement qu'elle lui a donné; Madeleine est donc riche à cette heure, et moi, j'aurai gagné ici, dans deux mois, de quoi subvenir pendant longtemps à tous ses besoins.

—Mais dans deux mois, où iras-tu? que feras-tu de Madeleine?

—Je l'aime tant, et j'en suis tant aimé, que, si elle n'était pas trop jeune pour se marier, j'en ferais ma femme; mais il faut que j'attende au moins deux ans, et, si j'avais le malheur d'en devenir trop amoureux auparavant, elle serait en grand danger. Il faut donc que je la quitte, et même avant deux mois, si mon affection paternelle vient à changer de nature.

—Étonnant jeune homme! dit Léonce; quoi, tant d'ardeur et de calme, tant de faiblesse et de vertu, tant d'expérience et de naïveté, une vie à la fois si orageuse et si pure, si désordonnée et si vaillamment défendue contre les passions!

—Ne me croyez pas meilleur que je ne suis, répondit Teverino. J'ai commis le mal dans ma fougueuse adolescence, et j'ai sur le coeur des égarements que je ne me pardonnerai jamais; mais ce coeur n'a pu se pervertir entièrement, et le remords l'a purifié. J'ai fait souffrir, et ce que j'ai souffert moi-même alors, je ne saurais vous l'exprimer: j'aime le bonheur avec passion, et la vue du malheur causé par moi faillit me rendre fou. Désormais, j'aimerais mieux me tuer que de souiller les objets de mon adoration, et je n'irai pas demander le plaisir à qui possède le trésor de l'innocence.

—Mais tu oublieras cette infortunée, et quand tu la quitteras, son coeur n'en sera pas moins déchiré.

—Si je l'oublierai, je n'en sais rien, dit Teverino d'un air sérieux. Je ne le crois pas, Monsieur, je ne peux pas le croire; et, si je le croyais, je n'aimerais pas, je ne serais pas moi-même. Il est bien vrai que j'ai brisé plus d'un lien, repris plus d'un serment; mais je ne me souviens pas d'avoir été infidèle le premier, car j'ai l'âme constante par nature et par besoin; et, si je n'avais pas toujours été entraîné dans ces faciles aventures où l'on se quitte sans scrupule, j'aurais pu n'avoir qu'un seul amour en ma vie. J'ai été libertin, et pourtant Dieu m'avait fait chaste; je me retrouve moi-même au contact d'une âme chaste, et je sens que mon idéal est là, et non ailleurs. Laissons donc le temps marcher et ma vie se dérouler devant moi. Je ne puis m'en faire le devin et le prophète, mais je sais qu'il n'est pas impossible que je sois l'époux de Madeleine, si je la trouve fidèle, quand le temps sera venu.

—Et si elle ne l'est pas?

—Je lui pardonnerai, et je resterai son ami; oui, son ami, comme vous ne pourriez pas être celui de lady Sabina, vous qui aimez autrement, et qui mettez l'orgueil dans l'amour.

—Nous allons donc nous quitter sans que je puisse te prouver mon estime et l'amitié vraiment irrésistible que tu m'inspires?

—Nous nous retrouverons, n'en doutez pas. Si je suis à ce moment-là dans une bonne veine de travail et de tenue, j'irai à vous les bras ouverts: mais si je suis aussi mal vêtu que je l'étais hier au bord du lac, ne soyez pas étonné que je n'aie pas l'air de vous connaître.

—Ah! voilà ce qui m'afflige et me blesse! dit Léonce vivement ému; tu ne veux pas croire en moi!

—J'y crois. Mais je connais trop la réalité pour vouloir cesser de faire de ma vie un roman plus ou moins agréable et varié.

Le curé consentit à accompagner Sabina et Léonce jusqu'à la villa, afin que lord G... n'eût pas sujet de les soupçonner. Mylord s'était réveillé la veille au soir et avait pris de l'inquiétude; mais il avait bu pour s'étourdir, et lorsque sa femme rentra, il dormait encore.