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Teverino

Chapter 7: IV. FAUSSE ROUTE.
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About This Book

The narrative portrays an exquisitely sensitive, independent individual whose generosity, idleness, and refusal of conventional ambition set them at odds with polite society. Episodic scenes mix intimate domestic moments and social encounters to show how poverty, pride, and capricious freedom shape choices and relationships within a bohemian milieu. Through whimsical incidents and reflective commentary, the story contrasts idealistic impulses with practical necessities, examines the consequences of aesthetic excess and social indifference, and suggests the possibility of moral recovery without presenting the central temperament as a prescriptive model.




III.

ENLEVONS HERMIONE.

—Taisez-vous, sotte engeance, dit le curé: n'attirez point cette folle par ici; nous n'avons que faire de ses jongleries.

Mais les enfants ne l'entendaient point et continuaient à appeler et à faire des gestes. Sabina, se penchant alors sur le bord du rocher, vit un spectacle fort extraordinaire. Une jeune montagnarde grimpait la pente escarpée qui conduisait à la Roche-Verte, et cette enfant marchait littéralement dans une nuée d'oiseaux qui voltigeaient autour d'elle, les uns béquetant sa chevelure, d'autres se posant sur ses épaules, d'autres, tout jeunes, sautillant et se traînant à ses pieds, dans le sable. Tous semblaient se disputer le plaisir de la toucher ou le profit de l'implorer, et remplissaient l'air de leurs cris de joie et d'impatience. Quand la jeune fille fut plus près et qu'on put la distinguer à travers son cortège tourbillonnant, Léonce et Sabina reconnurent la blonde aux joues vermeilles et aux cheveux d'or pâle qu'ils avaient vue dans l'église une heure auparavant.

Alors le curé se pencha aussi vers le ravin, et, par ses gestes, lui prescrivit de s'éloigner.

La grosse figure et l'habit noir du prêtre firent sur elle l'effet de la tête de Méduse. Elle s'arrêta immobile, et les oiseaux, effarouchés, s'envolèrent sur les arbres qui bordaient le sentier.

Cependant les instances de lady G... et la vue de son verre rempli d'un excellent vin de Grèce qu'on venait d'entamer calmèrent l'ire du saint homme, et il consentit à crier à la fille aux oiseaux:

—Allons, venez faire vos pasquinades devant Leurs Seigneuries, bohémienne que vous êtes!

La jeune fille tenait dans sa main une poignée de grains qu'elle jeta derrière elle le plus loin qu'elle put, et si adroitement, qu'elle sembla seulement faire un geste impératif aux oisillons qui recommençaient à la poursuivre. Ils s'abattirent tous dans le fourré qu'elle feignait de leur désigner, et, occupés qu'ils étaient à chercher leurs petites graines, ils eurent l'air de se tenir tranquilles à son commandement. Les autres enfants n'étaient pas dupes de ce petit manège, mais Sabina eut tout le plaisir d'y être trompée.

—Eh bien, la voilà donc, cette pécheresse endurcie, dit Léonce, en tendant la main à la montagnarde pour l'aider à atteindre le plateau, qui était fort escarpé de ce côté-là. Mais elle le gravit d'un bond pareil à celui d'un jeune chamois, et, portant les deux mains à son front, elle demanda la permission de travailler.

—Faites voir, faites vite voir, fainéante, dit le curé, ce qu'il vous plaît d'appeler votre travail.

Alors elle s'approcha des enfants et les pria de bien tenir leurs chiens et ne pas bouger; puis elle ôta un petit mantelet de laine qui couvrait ses épaules, et, grimpant sur une roche voisine encore plus élevée que la Roche-Verte, elle fit tournoyer en l'air cette étoffe rouge comme un drapeau au-dessus de sa tête. A l'instant même, de tous les buissons d'alentour, vint se précipiter sur elle une foule d'oiseaux de diverses espèces, moineaux, fauvettes, linottes, bouvreuils, merles, ramiers, et même quelques hirondelles à la queue fourchue et aux larges ailes noires. Elle joua quelques instants avec eux, les repoussant, faisant des gestes, et agitant son mantelet comme pour les effrayer, attrapant au vol quelques-uns, et les rejetant dans l'espace sans réussir à les dégoûter de leur amoureuse poursuite. Puis, quand elle eut bien montré à quel point elle était souveraine absolue et adorée de ce peuple libre, elle se couvrit la tête de son manteau, se coucha par terre, et feignit de s'endormir. Alors on vit tous ces volatiles se poser sur elle, se blottir à l'envi dans les plis de ses vêtements, et paraître magnétisés par son sommeil. Enfin, quand elle se releva, elle réitéra son stratagème, et les envoya, à l'aide d'une nouvelle pâture, s'abattre sur des bruyères, où ils disparurent et cessèrent leur babil.

Il y eut quelque chose de si gracieux et de si poétique dans toute sa pantomime, et son pouvoir sur les habitants de l'air semblait si merveilleux, que cette petite scène causa un plaisir extrême aux voyageurs. La négresse n'hésita pas à croire qu'elle assistait à un enchantement, et le curé lui-même ne put s'empêcher de sourire à la gentillesse des élèves, pour se dispenser d'applaudir leur éducatrice.

—Voilà vraiment une petite fée, dit Sabina en l'attirant auprès d'elle, et je vous déclare, Léonce, que je suis réconciliée avec ses cils d'ambre. Mignon lui avait fait tort dans mon imagination. Je l'aurais voulue brune et jouant de la guitare; mais j'accepte maintenant cette Mignon rustique et blonde, et j'aime autant sa scène de magie avec les oiseaux que la danse des oeufs. Dis-moi d'abord, ma chère enfant, comment tu t'appelles?

—Je m'appelle Madeleine Mélèze, dite l'oiselière ou la fille aux oiseaux, pour servir Votre Altesse.

—Voilà de jolis noms, et cela te complète. Assieds-toi là près de moi, et déjeune avec nous; pourvu, toutefois, que ton peuple d'oiseaux ne vienne pas, comme une plaie d'Égypte, dévorer notre festin.

—Oh! ne craignez rien, Madame, mes enfants n'approchent pas de moi quand il y a d'autres personnes trop près.

—En ce cas, si tu veux conserver ton sot métier, ton gagne-pain, dit le curé d'un ton grondeur, je te conseille de ne pas te laisser accompagner si souvent dans tes promenades par certains vagabonds de rencontre; car bientôt, à force d'être tenus en respect par la présence de ces oiseaux de passage, les oiseaux du pays ne te connaîtront plus, Madeleine.

—Mais, monsieur le curé, on vous a trompé, assurément, répondit l'oiselière, je n'ai encore eu qu'un seul compagnon de promenade, et il n'y a pas si longtemps que cela dure; nous sommes toujours tous deux seuls; ceux qui vous ont dit le contraire ont menti.

Le sérieux dont elle accompagna cette réponse mit Léonce en gaieté et le curé en colère.

—Voyez un peu la belle réponse! dit-il, et si l'on peut rien trouver de plus effronté que cette petite fille!

L'oiselière leva sur le pasteur courroucé ses yeux bleus comme des saphirs et resta muette d'étonnement.

—Il me semble que vous vous trompez beaucoup sur le compte de cette enfant, dit Sabina au curé: sa surprise et sa hardiesse sont l'effet d'une candeur que vous troublerez par vos mauvaises pensées; permettez-moi de vous le dire, monsieur le curé, vous faites, par bonne intention sans doute, tout votre possible pour lui donner l'idée du mal qu'elle n'a pas.

—Est-ce vous qui parlez ainsi, Madame? répondit à demi-voix le curé; vous qui, par prudence et vertu, ne vouliez pas rester en tête-à-tête avec ce noble seigneur, malgré ses bons sentiments et le voisinage de vos domestiques?

Sabina regarda le curé avec étonnement, et ensuite Léonce d'un air de reproche et de dérision: puis elle ajouta avec un noble abandon de coeur:

—Si vous jugez ainsi le motif qui nous a fait rechercher votre société, monsieur le curé, vous devez y trouver la confirmation de ce que je pense de cette enfant: c'est que ses pensées sont plus pures que les nôtres.

—Pures tant que vous voudrez, Madame! reprit le curé, que, dans sa pensée, Sabina avait déjà surnommé le bourru, occupée qu'elle était de retrouver les personnages de Wilhelm-Meister dans les aventures de sa promenade; mais laissez-moi vous objecter que chez les filles de cette condition, qui vivent au hasard et comme à l'abandon, l'excès de l'innocence est le pire des dangers. Le premier venu en abuse, et c'est ce qui va arriver à celle-ci, si ce n'est déjà fait.

—Elle serait confuse devant vos soupçons, au lieu qu'elle n'est qu'effrayée de vos menaces. Vous autres prêtres, vous ne comprenez rien aux femmes, et vous froissez sans pitié la pudeur du jeune âge.

—Je vous soutiens, moi, reprit le bourru, que ce qui est vrai pour les personnes de votre classe, n'est pas applicable a celle des pauvres gens. La pudeur de ces filles-là est bêtise, imprévoyance; elles font le mal sans savoir ce qu'elles font.

—-En ce cas, peut-être ne le font-elles pas, et je croirais assez que Dieu innocente leurs fautes.

—C'est une hérésie, Madame.

—Comme vous voudrez, monsieur le curé. Disputons, j'y consens. Je sais bien que vous êtes meilleur que vous vous ne voulez en avoir l'air, et qu'au fond du coeur vous ne haïssez point ma morale.

—Eh bien, oui, nous disputerons après déjeuner, répliqua le curé.

—En attendant, dit Sabina en lui remplissant son verre avec grâce, et en lui adressant un doux regard dont il ne comprit pas la malice, vous allez m'accorder la faveur que je vais vous demander, mon cher curé bourru.

—Comment vous refuser quelque chose? répondit-il en portant son verre à ses lèvres; surtout si c'est une demande chrétienne et raisonnable? ajouta-t-il lorsqu'il eut avalé la rasade de vin de Chypre.

—Vous allez faire la paix provisoirement avec la fille aux oiseaux, reprit lady G... Je la prends sous ma protection; vous ne la mettrez pas en fuite, vous ne lui adresserez aucune parole dure; vous me laisserez le soin de la confesser tout doucement, et, d'après le compte que je vous rendrai d'elle, vous serez indulgent ou sévère, selon ses mérites.

—Eh bien, accordé! répondit le curé, qui se sentait plus dispos et de meilleure humeur, à mesure qu'il contentait son robuste appétit. Voyons, dit-il en s'adressant à Madeleine qui causait avec Léonce, je te pardonne pour aujourd'hui, et je te permets de venir à confesse demain, à condition que, dès ce moment, tu te soumettras à toutes les prescriptions de cette noble et vertueuse dame, qui veut bien s'intéresser à toi et t'aider à sortir du péché.

Le mot de péché produisit sur Madeleine le même effet d'étonnement et de doute que les autres fois; mais, satisfaite de la bienveillance de son pasteur et surtout de l'intérêt que lui témoignait la noble dame, elle fit la révérence à l'un et baisa la main de l'autre. Interrogée par Léonce sur les procédés qu'elle employait pour captiver l'amour et l'obéissance de ses oiseaux, elle refusa de s'expliquer, et prétendit qu'elle possédait un secret.

—Allons, Madeleine, ceci n'est pas bien, dit le curé, et si tu veux que je te pardonne tout, tu commenceras par divorcer d'avec le mensonge. C'est une faute grave que de chercher à entretenir la superstition, surtout quand c'est pour en profiter. Ici, d'ailleurs, cela ne te servirait de rien. Dans les foires où tu vas courir et montrer ton talent (bien malgré moi, car ce vagabondage n'est pas le fait d'une fille pieuse), tu peux persuader aux gens simples que tu possèdes un charme pour attirer le premier oiseau qui passe et pour le retenir aussi longtemps qu'il te plaît. Mais tes petits camarades, que voici, savent bien que, dans ces montagnes, où les oiseaux sont rares et où tu passes ta vie à courir et à fureter, tu découvres tous les nids aussitôt qu'ils se bâtissent, que tu t'empares de la couvée et que tu forces les pères et mères à venir nourrir leurs petits sur tes genoux. On sait la patience avec laquelle tu restes immobile des heures entières comme une statue ou comme un arbre, pour que ces bêtes s'accoutument à te voir sans te craindre. On sait comme, dès qu'ils sont apprivoisés, ils te suivent partout pour recevoir de toi leur pâture, et qu'ils t'amènent leur famille à mesure qu'ils pullulent, suivant en cela un admirable instinct de mémoire et d'attachement, dont plusieurs espèces sont particulièrement douées. Tout cela n'est pas bien sorcier. Chacun de nous, s'il était, comme toi, ennemi des occupations raisonnables et d'un travail utile, pourrait en faire autant. Ne joue donc pas la magicienne et l'inspirée, comme certains imposteurs célèbres de l'antiquité, et entre autres un misérable Apollonius de Thyane, que l'Église condamne comme faux prophète, et qui prétendait comprendre le langage des passereaux. Quant à ces nobles personnes, n'espère point te moquer d'elles. Leur esprit et leur éducation ne leur permettent point de croire qu'une bambine comme toi soit investie d'un pouvoir surnaturel.

—Eh bien, monsieur le curé, dit lady G..., vous ne pouviez rien dire qui ne fût moins agréable, ni faire sur la superstition un sermon plus mal venu. Vos explications sont ennemies de la poésie, et j'aime cent fois mieux croire que la pauvre Madeleine a quelque don mystérieux, miraculeux même, si vous voulez, que de refroidir mon imagination en acceptant de banales réalités. Console-toi, dit-elle à l'oiselière qui pleurait de dépit et qui regardait le curé avec une sorte d'indignation naïve et fière: nous te croyons fée et nous subissons ton prestige.

—D'ailleurs, les explications de M. le curé n'expliquent rien, dit Léonce. Elles constatent des faits et n'en dévoilent point les causes. Pour apprivoiser à ce point des êtres libres et naturellement farouches, il faut une intelligence particulière, une sorte de secret magnétisme tout exceptionnel. Chacun de nous se consacrerait en vain à cette éducation, que la mystérieuse fatalité de l'instinct dévoile à cette jeune fille.

—Oui! oui! s'écria Madeleine, dont les yeux s'enflammèrent comme si elle eût pu comprendre parfaitement l'argument de Léonce, je défie bien M. le curé d'apprivoiser seulement une poule dans sa cour, et moi j'apprivoise les aigles sur la montagne.

—Les aigles, toi? dit le curé piqué au vif de voir Sabina éclater de rire; je t'en défie bien! Les aigles ne s'apprivoisent point comme des alouettes. Voilà ce qu'on gagne à de niaises pratiques et à des prétentions bizarres. On devient menteuse, et c'est ce qui vous arrive, petite effrontée.

—Ah, pardon, monsieur le curé, dit un jeune chevrier qui s'était détaché du groupe des enfants, et qui écoutait la conversation des nobles convives. Depuis quelque temps, Madeleine apprivoise les aigles: je l'ai vu. Son esprit va toujours en augmentant, et bientôt elle apprivoisera les ours, j'en suis sûr.

—Non, non, jamais, répondit l'oiselière avec une sorte d'effroi et de dégoût peinte dans tous ses traits. Mon esprit ne s'accorde qu'avec ce qui vole dans l'air.

—Eh bien, que vous disais-je? s'écria Léonce frappé de cette parole. Elle sent, bien qu'elle ne puisse en rendre compte ni aux autres, ni à elle-même, que d'indéfinissables affinités donnent de l'attrait à certains êtres pour elle. Ces rapports intimes sont des merveilles à nos yeux, parce que nous ne pouvons en saisir la loi naturelle, et le monde des faits physiques est plein de ces miracles qui nous échappent. Soyez-en certain, monsieur le curé, le diable n'est pour rien dans ces particularités; c'est Dieu seul qui a le secret de toute énigme et qui préside à tout mystère.

—A la bonne heure, dit le curé assez satisfait de cette explication. A votre sens, il y aurait donc des rapports inconnus entre certaines organisations différentes? Peut-être que celle petite exhale une odeur d'oiseau perceptible seulement à l'odorat subtil de ces volatiles?

—Ce qu'il y a de certain, dit Sabina en riant, c'est qu'elle a un profil d'oiseau. Son petit nez recourbé, ses yeux vifs et saillants, ses paupières mobiles et pâles, joignez à cela sa légèreté, ses bras agiles comme des ailes, ses jambes fines et fermes comme des pattes d'oiseau, et vous verrez qu'elle ressemble à un aiglon.

—Comme il vous plaira, dit Madeleine, qui paraissait être douée d'une rapide intelligence et comprendre tout ce qui se disait sur son compte. Mais, outre le don de me faire aimer, j'ai aussi celui de faire comprendre; j'ai la science, et je défie les autres de découvrir ce que je sais. Qui de vous dira à quelle heure on peut se faire obéir et à quelle heure on ne le peut pas? quel cri peut être entendu de bien loin? en quels endroits il faut se mettre? quelles influences il faut écarter? quel temps est propice? Ah! monsieur le curé, si vous saviez persuader les gens comme je sais attirer les bêtes, votre église serait plus riche et vos saints mieux fêtés.

—Elle a de l'esprit, dit le curé bourru, qui était au fond un bourru bienfaisant et enjoué, surtout après boire; mais c'est un esprit diabolique, et il faudra, quelque jour, que je l'exorcise. En attendant, Madelon, fais venir tes aigles.

—Et où les prendrai-je à cette heure? répondit-elle avec malice. Savez-vous où ils sont, monsieur le curé? Si vous le savez, dites-le, j'irai vous les chercher.

—Vas-y, toi, puisque tu prétends le savoir.

—Ils sont où je ne puis aller maintenant. Je vois bien, monsieur le curé, que vous ne le savez pas. Mais si vous voulez venir ce soir avec moi, au coucher du soleil, et si vous n'avez pas peur, je vous ferai voir quelque chose qui vous étonnera.

Le curé haussa les épaules; mais l'ardente imagination de Sabina s'empara de cette fantaisie.—J'y veux aller, moi, s'écria-t-elle, je veux avoir peur, je veux être étonnée, je veux croire au diable et le voir, si faire se peut!

—Tout doux! lui dit Léonce à l'oreille, vous n'avez pas encore ma permission, chère malade.

—Je vous la demande, je vous l'arrache, docteur aimable.

—Eh bien, nous verrons cela; j'interrogerai la magicienne, et je déciderai comme il me conviendra.

—Je compte donc sur votre désir, sur votre promesse de m'amuser. En attendant, n'allons-nous pas retourner à la villa pour voir comment mylord G... aura dormi?

—Si vous avez des volontés arrêtées, je vous donne ma démission.

—A Dieu ne plaise! Jusqu'ici je n'ai pas eu un instant d'ennui. Faites donc ce que vous jugerez opportun; mais où que vous me conduisiez, laissez-moi emmener la fille aux oiseaux.

—C'était bien mon intention. Croyez-vous donc qu'elle se soit trouvée ici par hasard?

—Vous la connaissiez donc? Vous lui aviez donc donné rendez-vous?

—Ne m'interrogez pas.

—J'oubliais! Gardez vos secrets; mais j'espère que vous en avez encore?

—Certes, j'en ai encore, et je vous annonce, Madame, que ce jour ne se passera pas sans que vous ayez des émotions qui troubleront votre sommeil la nuit prochaine.

—Des émotions! Ah! quel bonheur! s'écria Sabina; en garderai-je longtemps le souvenir?

—Toute votre vie, dit Léonce avec un sérieux qui semblait passer la plaisanterie.

—Vous êtes un personnage fort singulier, reprit-elle. On dirait que vous croyez à votre puissance sur moi, comme Madeleine à la sienne sur les aigles.

—Vous avez la fierté et la férocité de ces rois de l'air, et moi j'ai peut-être la finesse de l'observation, la patience et la ruse de Madeleine.

—De la ruse? vous me faites peur.

—C'est ce que je veux. Jusqu'ici vous vous êtes raillée de moi, Sabina, précisément parce que vous ne me connaissiez pas.

—Moi? dit-elle un peu émue et tourmentée de la tournure bizarre que prenait l'esprit de Léonce. Moi, je ne connais pas mon ami d'enfance, mon loyal chevalier servant? C'est tout aussi raisonnable que de me dire que je songe à vous railler.

—Vous l'avez pourtant dit, Madame, les frères et les soeurs sont éternellement inconnus les uns aux autres, parce que les points les plus intéressants et les plus vivants de leur être ne sont jamais en contact. Un mystère profond comme ces abîmes nous sépare; vous ne me connaîtrez jamais, avez-vous dit. Eh bien, Madame, je prétends aujourd'hui vous connaître et vous rester inconnu. C'est vous dire, ajouta-t-il en voyant la méfiance et la terreur se peindre sur les traits de Sabina, que je me résigne à vous aimer davantage que je ne veux et ne puis prétendre à être aimé de vous.

—Pourvu que nous restions amis, Léonce, dit lady G..., dominée tout à coup par une angoisse qu'elle ne pouvait s'expliquer à elle-même, je consens à vous laisser continuer ce badinage; sinon je veux retourner tout de suite à la villa, me remettre sous la cloche de plomb de l'amour conjugal.

—Si vous l'exigez, j'obéis; je redeviens homme du monde, et j'abandonne la cure merveilleuse que vous m'avez permis d'entreprendre.

—Et dont vous répondez pourtant! Ce serait dommage.

—J'en puis répondre encore si vous ne résistez pas. Une révolution complète, inouïe, peut s'opérer aujourd'hui dans votre vie morale et intellectuelle, si vous abjurez jusqu'à ce soir l'empire de votre volonté.

—Mais quelle confiance faut-il donc avoir en votre honneur pour se soumettre à ce point?

—Me croyez-vous capable d'en abuser? Vous pouvez vous faire reconduire à la villa par le curé. Moi, je vais dans la montagne chercher des aigles moins prudents et moins soupçonneux.

—Avec Madeleine, sans doute?

—Pourquoi non?

—Eh bien, l'amitié a ses jalousies comme l'amour: vous n'irez pas sans moi.

—Partons donc!

—Partons!

Lady G... se leva avec une sorte d'impétuosité, et prit le bras de l'oiselière sous le sien, comme si elle eût voulu s'emparer d'une proie. En un clin d'oeil les enfants reportèrent dans la voiture l'attirail du déjeuner. Tout fut lavé, rangé et emballé comme par magie. La négresse, semblable à une sibylle affairée, présidait à l'opération; la libéralité de Léonce donnait des ailes aux plus paresseux et de l'adresse aux plus gauches. Il me semble, lui dit Sabina en les voyant courir, que j'assiste à la noce fantastique du conte de Gracieuse et Percinet; lorsque l'errante princesse ouvre dans la forêt la boîte enchantée, on en voit sortir une armée de marmitons en miniature et de serviteurs de toute sorte qui mettent la broche, font la cuisine et servent un repas merveilleux à la joyeuse bande des Lilliputiens, le tout en chantant et en dansant, comme font ces petits pages rustiques.

—L'apologue est plus vrai ici que vous ne pensez, répondit Léonce. Rappelez-vous bien le conte, cette charmante fantaisie que Hoffmann n'a point surpassée. Il est un moment où la princesse Gracieuse, punie de son inquiète curiosité par la force même du charme qu'elle ne peut conjurer, voit tout son petit monde enchanté prendre la fuite et s'éparpiller dans les broussailles. Les cuisiniers emportent la broche toute fumante, les musiciens leurs violons, le nouveau marié entraîne sa jeune épouse, les parents grondent, les convives rient, les serviteurs jurent, tous courent et se moquent de Gracieuse, qui, de ses belles mains, cherche vainement à les arrêter, à les retenir, à les rassembler. Comme des fourmis agiles, ils s'échappent, passent à travers ses doigts, se répandent et disparaissent sous la mousse et les violettes, qui sont pour eux comme une futaie protectrice, comme un bois impénétrable. La cassette reste vide, et Gracieuse, épouvantée, va retomber au pouvoir des mauvais génies, lorsque...

—Lorsque l'aimable Léonce, je veux dire le tout puissant prince Percinet, reprit Sabina, le protégé des bonnes fées, vient à son secours, et, d'un coup de baguette, fait rentrer dans la boîte parents et fiancés, marmitons et broches, ménétriers et violons.

—Alors il lui dit, reprit Léonce: Sachez, princesse Gracieuse, que vous n'êtes point assez savante pour gouverner le monde de vos fantaisies; vous les semez à pleines mains sur le sol aride de la réalité, et là, plus agiles et plus fines que vous, elles vous échappent et vous trahissent. Sans moi, elles allaient se perdre comme l'insecte que l'oeil poursuit en vain dans ses mystérieuses retraites de gazon et de feuillage; et alors vous vous retrouviez seule avec la peur et le regret, dans ce lieu solitaire et désenchanté. Plus de frais ombrages, plus de cascades murmurantes, plus de fleurs embaumées; plus de chants, de danses et de rires sur le tapis de verdure. Plus rien que le vent qui siffle sous les platanes pelés, et la voix lointaine des bêtes sauvages qui monte dans l'air avec l'étoile sanglante de la nuit. Mais, grâce à moi, que vous n'implorerez jamais en vain, tous vos trésors sont rentrés dans le coffre magique, et nous pouvons poursuivre notre route, certains de les retrouver quand nous le voudrons, à quelque nouvelle halte, dans le royaume des songes.




IV.

FAUSSE ROUTE.

—Voilà une très-jolie histoire, et que je me rappellerai pour la raconter à la veillée, dit l'oiselière que Sabina tenait toujours par le bras.

—Prince Percinet, s'écria lady G... passant son autre bras sous celui de Léonce, et en courant avec lui vers la voiture qui les attendait, vous êtes mon bon génie, et je m'abandonne à votre admirable sagesse.

—J'espère, dit le curé en s'asseyant dans le fond du wurst avec Sabina, tandis que Léonce et Madeleine se plaçaient vis-a-vis, que nous allons reprendre le chemin de Saint-Apollinaire? Je suis sûr que mes paroissiens ont déjà besoin de moi pour quelque sacrement.

—Que votre volonté soit faite, cher pasteur, répondit Léonce en donnant des ordres à son jockey.

—Eh quoi! dit Sabina au bout de quelques instants, nous retournons sur nos pas, et nous allons revoir les mêmes lieux?

—Soyez tranquille, répondit Léonce en lui montrant le curé que trois tours de roue avaient suffi pour endormir profondément, nous allons où bon nous semble.—Tourne à droite, dit-il au jeune automédon, et va où je t'ai dit d'abord.

L'enfant obéit, et le curé ronfla.

—Eh bien, voici quelque chose de charmant, dit Sabina en éclatant de rire; l'enlèvement d'un vieux curé grondeur, c'est neuf; et je m'aperçois enfin du plaisir que sa présence pouvait nous procurer. Comme il va être surpris et grognon en se réveillant à deux lieues d'ici!

—M. le curé n'est pas au bout de ses impressions de voyage, ni vous non plus, Madame, répondit Léonce.

—Voyons, petite, raconte-moi ton histoire et confesse-moi ton péché, dit Sabina en prenant, avec une grâce irrésistible, les deux mains de l'oiselière assise dans la voiture en face d'elle. Léonce, n'écoutez pas, ce sont des secrets de femme.

—Oh! Sa Seigneurie peut bien entendre, répondit Madeleine avec assurance. Mon péché n'est pas si gros et mon secret si bien gardé, que je ne puisse en parler à mon aise. Si M. le curé n'avait pas l'habitude de m'interrompre pour me gronder, au lieu de m'écouter, à chaque mot de ma confession, il ne serait pas si en colère contre moi, ou du moins il me ferait comprendre ce qui le fâche tant. J'ai un bon ami, Altesse, ajouta-t-elle en s'adressant à Sabina. Voilà toute l'affaire.

—En juger la gravité n'est pas aussi facile qu'on le pense, dit lady G... à Léonce. Tant de candeur rend les questions embarrassantes.

—Pas tant que vous croyez, répondit-il. Voyons, Madeleine, t'aime-t-il beaucoup?

—Il m'aime autant que je l'aime.

—Et toi, ne l'aimes-tu pas trop? reprit lady G...

—Trop? s'écria Madeleine; voilà une drôle de question J'aime tant que je peux; je ne sais si c'est trop ou pas assez.

—Quel âge a-t-il? dit Léonce.

—Je ne sais pas; il me l'a dit, mais je ne m'en souviens plus. Il a au moins... attendez! dix ans de plus que moi. J'ai quatorze ans, cela ferait vingt-quatre ou vingt-cinq ans, n'est-ce pas?

—Alors le danger est grand. Tu es trop jeune pour te marier, Madeleine.

—Trop jeune d'un an ou deux. Ce défaut-là passera vite.

—Mais ton amoureux doit être impatient?

—Non! il n'en parle pas.

—Tant pis! et toi, es-tu aussi tranquille?

—Il le faut bien; je ne peux pas faire marcher le temps comme je fais voler les oiseaux.

—Et vous comptez vous marier ensemble?

—Cela, je n'en sais rien; nous n'avons point parlé de cela.

—Tu n'y songes donc pas, toi?

—Pas encore, puisque je suis trop jeune.

—Et s'il ne t'épousait pas, dit lady G...

—Oh! c'est impossible, il m'aime.

—Depuis longtemps? reprit Sabina.

—Depuis huit jours.

Oime! dit Léonce, et tu es déjà sûre de lui à ce point?

—Sans doute, puisqu'il m'a dit qu'il m'aimait.

—Et crois-tu ainsi tous ceux qui te parlent d'amour?

—Il n'y a que lui qui m'en ait encore parlé, et c'est le seul que je croirai dans ma vie, puisque c'est celui que j'aime.

—Ah! curé, dit Sabina en jetant un regard sur le bourru endormi, voilà ce que vous ne pourrez jamais comprendre! c'est la foi, c'est l'amour.

—Non, Madame, reprit l'oiselière, il ne peut pas comprendre, lui. Il dit d'abord que personne ne connaît mon amoureux, et que ce doit être un mauvais sujet. C'est tout simple: il est étranger, il vient de passer par chez nous; il n'a ni parents ni amis pour répondre de lui; il s'est arrêté au pays parce qu'il m'a vue et que je lui ai plu. Alors il n'y a que moi qui le connaisse et qui puisse dire: C'est un honnête homme. M. le curé veut qu'il s'en aille, et il menace de le faire chasser par les gendarmes. Moi, je le cache; c'est encore tout simple.

—Et où le caches-tu!

—Dans ma cabane.

—As-tu des parents?

—J'ai mon frère qui est... sauf votre permission, contrebandier... mais il ne faut pas le dire, même à M. le curé.

—Et cela fait qu'il passe les nuits dans la montagne et les jours à dormir, n'est-ce pas? reprit Léonce.

—À peu près. Mais il sait bien que mon bon ami couche dans son lit quand il est dehors.

—Et cela ne le fâche pas?

—Non, il a bon coeur.

—Et il ne s'inquiète de rien?

—De quoi s'inquiéterait-il?

—T'aime-t-il beaucoup, ton frère?

—Oh! il est très-bon pour moi... nous sommes orphelins depuis longtemps; c'est lui qui m'a servi de père et de mère.

—Il me semble que nous pouvons être tranquilles, Léonce? dit lady G... à son ami.

—Jusqu'à présent, oui, répondit-il. Mais l'avenir! Je crains Madeleine, que votre bon ami ne s'en aille, de gré ou de force, un de ces matins, et ne vous laisse pleurer.

—S'il s'en va, je le suivrai.

—Et vos oiseaux?

—Ils me suivront. Je fais quelquefois dix lieues avec eux.

—Vous suivent-ils maintenant?

—Vous ne les voyez pas voler d'arbre en arbre tout le long du chemin? Ils n'approchent pas, parce que je ne suis pas seule et que la voiture les effraie; mais je les vois bien, moi, et ils me voient bien aussi, les pauvres petits!

—Le monde a plus de dix lieues de long; si votre bon ami vous emmenait à plus de cent lieues d'ici?

—Partout où j'irai il y aura des oiseaux, et je m'en ferai connaître.

—Mais vous regretteriez ceux que vous avez élevés?

—Oh! sans doute. Il y en a deux ou trois surtout qui ont tant d'esprit, tant d'esprit, que M. le curé n'en a pas plus, et que mon bon ami seul en a davantage. Mais je vous dis que tous mes oiseaux me suivraient comme je suivrais mon bon ami. Ils commencent à le connaître et à ne pas s'envoler quand il est avec moi.

—Pourvu que le bon ami ne soit pas plus volage que les oiseaux! dit Sabina. Est-il bien beau, ce bon ami?

—Je crois que oui; je ne sais pas.

—Vous n'osez donc pas le regarder? dit Léonce.

—Si fait. Je le regarde quand il dort, et je crois qu'il est beau comme le soleil; mais je ne peux pas dire que je m'y connaisse.

—Quand il dort! vous entrez donc dans sa chambre?

—Je n'ai pas la peine d'y entrer, puisque j'y dors moi-même. Nous ne sommes pas riches, Altesse; nous n'avons qu'une chambre pour nous, avec ma chèvre et le cheval de mon frère.

—C'est la vie primitive! Mais dans tout cela, tu ne dors guère, puisque tu passes les nuits à contempler ton bon ami?

—Oh! je n'y passe guère qu'un quart d'heure après qu'il s'est endormi. Il se couche et s'endort pendant que je récite ma prière tout haut, le dos tourné, au bout de la chambre. Il est vrai qu'ensuite je m'oublie quelquefois à le regarder plus longtemps que je ne puis le dire. Mais ensuite le sommeil me prend, et il me semble que je dors mieux après.

—D'où il résulte pourtant qu'il dort plus que toi?

—Mais il dort très-bien, lui; pourquoi ne dormirait-il pas? la maison est très-propre, quoique pauvre, et j'ai soin que son lit soit toujours bien fait.

—Il ne se réveille donc pas, lui, pour te regarder pendant ton sommeil?

—Je n'en sais rien, mais je ne le crois pas, je l'entendrais. J'ai le sommeil léger comme celui d'un oiseau.

—Il t'aime donc moins que tu ne l'aimes?

—C'est possible, dit tranquillement l'oiselière après un instant de réflexion, et même ça doit être, puisque je suis encore trop jeune pour qu'il m'épouse.

—Enfin, tu es certaine qu'il t'aimera un jour assez pour t'épouser?

—Il ne m'a rien promis; mais il me dit tous les jours: «Madeleine, tu es bonne comme Dieu, et je voudrais ne jamais te quitter. Je suis bien malheureux de songer que, bientôt peut-être, je serai forcé de m'en aller.» Moi, je ne réponds rien, mais je suis bien décidée à le suivre, afin qu'il ne soit pas malheureux; et puisqu'il me trouve bonne et désire ne jamais me quitter, il est certain qu'il m'épousera quand je serai en âge.

—Eh bien, Léonce, dit Sabina en anglais à son ami, admirons, et gardons-nous de troubler par nos doutes cette foi sainte de l'âme d'un enfant. Il se peut que son amant la séduise et l'abandonne; il se peut qu'elle soit brisée par la honte et la douleur; mais encore, dans son désastre, je trouverais son existence digne d'envie. Je donnerais tout ce que j'ai vécu, tout ce que je vivrai encore, pour un jour de cet amour sans bornes, sans arrière-pensée, sans hésitation, aveuglément sublime, où la vie divine pénètre en nous par tous les pores.

—Certes, elle vit dans l'extase, dit Léonce, et sa passion la transfigure. Voyez comme elle est belle, en parlant de celui qu'elle aime, malgré que la nature ne lui ait rien donné de ce qui fait de vous la plus belle des femmes! Eh bien! pourtant, à cette heure, Sabina, elle est beaucoup plus belle que vous. Ne le pensez-vous pas ainsi?

—Vous avez une manière de dire des grossièretés qui ne peut pas me blesser aujourd'hui, quoique vous y fassiez votre possible. Cependant, Léonce, il y a quelque chose d'impitoyable dans votre amitié. Mon malheur est assez grand de ne pouvoir connaître cet amour extatique, sans que vous veniez me le reprocher juste au moment où je mesurais l'étendue de ma misère. Si je voulais me venger, ne pourrais-je pas vous dire que vous êtes aussi misérable que moi, aussi incapable de croire aveuglément et d'aimer sans arrière pensée? qu'enfin les mêmes abîmes de savoir et d'expérience nous séparent l'un et l'autre de l'état de l'âme de cet enfant?

—Cela, vous n'en savez rien, rien en vérité! répondit Léonce avec énergie, mais sans qu'il fût possible d'interpréter l'émotion de sa voix: son regard errait sur le paysage.

—Nous parcourons un affreux pays, dit lady G..., après un assez long silence. Ces roches nues, ce torrent toujours irrité, ce ciel étroitement encadré, cette chaleur étouffante, et jusqu'au lourd sommeil de cet homme d'église, tout cela porte à la tristesse et à l'effroi de la vie.

—Un peu de patience, dit Léonce, nous serons bientôt dédommagés.

En effet la gorge aride et resserrée s'élargit tout à coup au détour d'une rampe, et un vallon délicieux, jeté comme une oasis dans ce désert, s'offrit aux regards charmés de Sabina. D'autres gorges de montagnes étroites et profondes, venaient aboutir à cet amphithéâtre de verdure, et mêler leurs torrents aplanis et calmes au principal cours d'eau. Ces flots verdâtres étaient limpides comme le cristal; des tapis d'émeraude s'étendaient sur chaque rive; le silence de la solitude n'était plus troublé que par de frais murmures et la clochette lointaine des vaches éparses et cachées au flanc des collines par une riche végétation. Les gorges granitiques ouvraient leurs perspectives bleues, traversées à la base par les sinuosités des eaux argentées. C'était un lieu de délices où tout invitait au repos, et d'où, cependant, l'imagination pouvait s'élancer encore dans de mystérieuses régions.

—Voici une ravissante surprise, dit Sabina en descendant de voiture sur le sable fin du rivage; c'est un asile contre la chaleur de midi, qui devenait intolérable. Ah! Léonce, laissons ici notre équipage et quittons les routes frayées. Voici des sentiers unis, voici un arbre jeté en guise de pont sur le torrent, voici des fleurs à cueillir, et là-bas un bois de sapins qui nous promet de l'ombre et des parfums. Ce qui me plaît ici, c'est l'absence de culture et l'éloignement des habitations.

—C'est que vous êtes ici en plein pays de montagne, répondit Léonce. C'est ici que commence le séjour des pasteurs nomades, qui vivent à la manière des peuples primitifs, conduisant leurs troupeaux d'un pâturage à l'autre, explorant des déserts qui n'appartiennent qu'à celui qui les découvre et les affronte, habitant des cabanes provisoires, ouvrage de leurs mains, qu'ils transportent à dos d'âne et plantent sur la première roche venue. Vous en pouvez voir quelques-uns là-haut vers les nuages. Dans les profondeurs, vous n'en rencontreriez point. Un jour d'orage qui fait gonfler les torrents, les emporterait. C'est l'heure de la sieste, les pâtres dorment sous leur toit de verdure. Vous voici donc au désert, et vous pouvez choisir l'endroit où il vous plaira de goûter deux heures de sommeil; car il nous faut donner ici du repos à notre attelage. Tenez, le bois de sapins qui vous attire et qui vous attend, est en effet très-propice. Lélé va y suspendre votre hamac.

—Mon hamac? Quoi! vous avez songé à l'emporter?

—Ne devais-je pas songer à tout?

La négresse Lélé les suivit portant le hamac de réseau de palmier bordé de franges et de glands, de plumes de mille couleurs artistement mélangées. Madeleine, ravie d'admiration par cet ouvrage des Indiens, suivait la noire en lui faisant mille questions sur les oiseaux merveilleux qui avaient fourni ces plumes étincelantes, et tâchait de se former une idée des perruches et des colibris dont Lélé, dans son jargon mystérieux et presque inintelligible, lui faisait la description.

On avait oublié le curé, qui s'éveilla enfin lorsqu'il ne se sentit plus bercé par le mouvement souple et continu de la voiture.

Corpo di Bacco! s'écria-t-il en se frottant les yeux (c'était le seul juron qu'il se permit); où sommes-nous, et quelle mauvaise plaisanterie est-ce là?

—Hélas! monsieur l'abbé, dit le jockey, qui était malin comme un page, et qui comprenait fort bien les caprices gravement facétieux de son maître, nous nous sommes égarés dans la montagne, et nous ne savons pas plus que vous où nous sommes. Mes chevaux sont rendus de fatigue, et il faut absolument nous arrêter ici.

—A la bonne heure, dit le curé; nous ne pouvons pas être bien loin de Saint-Apollinaire; je ne me suis endormi qu'un instant.

—Pardon, monsieur l'abbé, vous avez dormi au moins quatre heures.

—Non, non, vous vous trompez, mon garçon; le soleil nous tombe d'aplomb sur la tête, et il ne peut pas être plus de midi, à moins qu'il ne se soit arrêté, comme cela lui est arrivé une fois. Mais vous avez donc marché comme le vent, car nous sommes à plus de quatre lieues de la Roche-Verte? Je ne me trompe pas, c'est ici le col de la Forquette, car je reconnais la croix de Saint-Basile. La frontière est à deux pas d'ici. Tenez, de l'autre côté de ces hautes montagnes, c'est l'Italie, la belle Italie, où je n'ai jamais eu le plaisir de mettre le pied! Mais, corpo di Bacco! si vous vous arrêtez ici, et si vos bêtes sont fatiguées, je ne pourrai pas être de retour à ma paroisse avant la nuit.

—Et je suis sûr que votre gouvernante sera fâchée? dit le malicieux groom d'un ton dolent.

—Inquiète, à coup sûr, répondit le curé, très-inquiète, la pauvre Barbe! Enfin, il faut prendre son mal en patience. Où sont vos maîtres?

—Là-bas, de l'autre côté de l'eau; ne les voyez-vous point?

—Quel caprice les a poussés à traverser cette planche qui ne tient à rien. Je ne me soucie point de m'y risquer avec ma corpulence. Si j'avais au moins une de mes lignes pour pêcher ici quelques truites! Elles sont renommées dans cet endroit.

Et le curé se mit à fouiller dans ses poches, où, à sa grande satisfaction, il trouva quelques crins garnis de leurs hameçons. Le jockey l'aida à tailler une branche, à trouver des amorces, et lui offrit ironiquement un livre pour charmer les ennuis de la pèche. Le bon homme n'y fit pas de façons, il prit Wilhem-Meister, autant par curiosité pour juger des principes de ses convives à leurs lectures que pour se distraire lui-même; et, remontant le cours de l'eau, il alla s'asseoir dans les rochers, partagé entre les ruses de la truite et celles de Philine. Au moment où la première proie mordit, il était juste à l'endroit des petits souliers. L'histoire ne dit pas s'il ferma le livre ou s'il manqua le poisson.

Cependant la noire Lélé et la blonde oiselière avaient attaché solidement le hamac aux branches des sapins. La belle Sabina, gracieusement étendue sur cette couche aérienne, s'offrait aux regards de Léonce dans l'altitude d'une chaste volupté. Ses larges manches de soie étaient relevées jusqu'au coude, et le bout de son petit pied, dépassant sa robe, pendait parmi les franges de plume, moins moelleuses et moins légères.

Léonce avait étendu son manteau sur l'herbe, et, couché aux pieds de la belle lady, il agitait la corde du hamac et le faisait voltiger au-dessus de sa tête. Lélé s'était arrangée aussi pour faire la sieste sur le gazon, à peu de distance; et Madeleine s'enfonça dans l'épaisseur du bois, où les cris de ses oiseaux la suivirent comme une fanfare triomphale pour célébrer la marche d'une souveraine.

Sabina et Léonce se retrouvaient donc dans un tête-à-tête assez émouvant, après avoir agité entre eux des idées brûlantes dans des termes glacés. Léonce gardait un profond silence et fixait sur lady G... des regards pénétrants qui n'avaient rien de tendre, et qui cependant lui causèrent bientôt de l'embarras.

—Pourquoi donc ne me répondez-vous pas? lui dit-elle après avoir vainement essayé d'engager une conversation frivole. Vous m'entendez pourtant, Léonce, car vous me regardez dans les yeux avec une obstination fatigante.

—Moi? dit-il, je ne regarde point vos yeux. Ce sont des étoiles fixes qui brillent pour briller, sans rien communiquer de leur feu et de leur chaleur aux regards des hommes. Je regarde votre bras et les plis de votre vêtement que le vent dessine.

—Oui, des manches et des draperies, c'est tout votre idéal, à vous autres artistes.

—Est-ce que cela vous déplaît d'être un beau modèle?

—Pourvu que je ne sois que cela pour vous, c'est tout ce qu'il me faut, dit-elle avec hauteur; car les yeux de Léonce n'annonçaient plus la froide contemplation du statuaire. Ils reprirent pourtant leur indifférence à cette parole dédaigneuse. Vous feriez une superbe sibylle, reprit-il, feignant de n'avoir pas entendu.

—Non, je ne suis point une nature échevelée et palpitante.

—Les sibylles de la renaissance sont graves et sévères. N'avez-vous pas vu celles de Raphaël? c'est la grandeur et la majesté de l'antique, avec le mouvement et la pensée d'un autre âge.

—Hélas! je n'ai point vu l'Italie! nous y touchons, et, par un caprice féroce de lord G..., il lui plaît de s'installer à la frontière comme pour me donner la fièvre, et m'empêcher de m'y élancer, sous prétexte qu'il y fait trop chaud pour moi.

—Il fait partout trop froid pour vous, au contraire, votre mari est l'homme qui vous connaît le moins.

—C'est dans l'ordre éternel des choses!

—Aussi vous devriez adorer votre mari, puisqu'il est l'adulateur infatigable de votre prétention à n'être pas devinée.

—Et vous, vous avez la prétention contraire à celle de mon mari. Vous me l'avez dit; mais vous ne me le prouvez pas.

—Et si je vous le prouvais à l'instant même! dit Léonce en se levant et en arrêtant le hamac avec une brusquerie qui arracha un cri d'effroi à lady G... Si je vous disais qu'il n'y a rien à deviner là où il n'y a rien? et que ce sein de marbre cache un coeur de marbre?

—Ah! voilà d'affreuses paroles! dit-elle en posant ses pieds à terre, comme pour s'enfuir, et je vous maudis, Léonce, de m'avoir amenée ici. C'est une perfidie et une cruauté! Et quels raffinements! M'enlever à ma triste nonchalance, m'entourer de soins délicats, me promener à travers les beautés de la nature et la poésie de vos pensées, flatter ma folle imagination, et tout cela pour me dire après quinze ans d'une amitié sans nuage, que vous me haïssez et ne m'estimez point!

—De quoi vous plaignez-vous, Madame? Vous êtes une femme du monde, et vous voulez, avant tout, être respectée comme le sont les vertueuses de ce monde-là. Eh bien! je vous déclare invincible, moi qui vous connais depuis quinze ans, et votre orgueil n'est pas satisfait?

—Être vertueuse par insensibilité, vertueuse par absence de coeur, l'étrange éloge! Il y a de quoi être fière!

—Eh bien, vous avez un immense orgueil allié à une immense vanité, répliqua Léonce avec une irritation croissante. Vous voulez qu'on sache bien que vous êtes impeccable, et que le cristal le plus pur est souillé auprès de votre gloire. Mais cela ne vous suffit pas. Il faut encore qu'on croie que vous avez l'âme tendre et ardente, et qu'il n'y a rien d'aussi puissant que votre amour, si ce n'est votre propre force. Si l'on est paisible et recueilli en présence de votre sagesse, vous êtes inquiète et mécontente. Vous voulez qu'on se tourmente pour deviner le mystère d'amour que vous prétendez renfermer dans votre sein. Vous voulez qu'on se dise que vous tenez la clef d'un paradis de voluptés et d'ineffables tendresses, mais que nul n'y pénétrera jamais; vous voulez qu'on désire, qu'on regrette, qu'on palpite auprès de vous, qu'on souffre enfin! Avouez-le donc et vous aurez dit tout le secret de votre ennui; car il n'est point de rôle plus fatigant et plus amer que celui auquel vous avez sacrifié toutes les espérances de votre jeunesse et tous les profits de votre beauté!

—Il est au-dessous de moi de me justifier, répondit Sabina, pâle et glacée d'indignation; mais vous m'avez donné le droit de vous juger à mon tour et de vous dire qui vous êtes: ce portrait que vous avez tracé de moi, c'est le vôtre; il ne s'agissait que de l'adapter à la taille d'un homme, et je vais le faire.