WeRead Powered by ReaderPub
Théologie hindoue. Le Kama soutra. cover

Théologie hindoue. Le Kama soutra.

Chapter 44: CHAPITRE V
Open in WeRead

About This Book

A classical Indian treatise systematically explores desire and the arts of love as one aim of life, alongside duty and livelihood. It combines philosophical precepts with practical advice on courtship, marriage, household relations, sexual techniques and positions, the conduct of lovers and courtesans, and rules of etiquette for social and erotic interaction. Organized into chapters that classify temperaments, situations, and methods for attraction, separation, and reconciliation, it mixes moral reflection, social norms, and aesthetic examples to guide behavior in intimate and communal life.

TITRE VII

DEVOIRS DES ÉPOUSES

CHAPITRE I

Devoirs d'une femme quand elle est la seule épouse.

Une femme vertueuse se conforme aux désirs de son mari comme s'il était un dieu. Elle s'assied toujours après lui et se lève avant lui (App. 1).

Elle prend sa charge de la famille et de la maison. Elle tient tout dans le plus grand état de propreté (App. 2).

Elle entoure la maison d'un petit jardin où elle apporte tout ce qu'il faut pour les sacrifices du matin, de midi et du soir, aux dieux domestiques.

Elle révère elle-même le sanctuaire des dieux du foyer car, ainsi que le dit Gonardiya, rien ne gagne le coeur d'un mari, d'un maître de maison, comme l'observation des rites domestiques.

Elle aura tous les égards possibles pour son beau-père et sa belle-mère, et pour tous les membres de la famille de son mari.

Elle évite la société des mendiantes, des religieuses bouddhistes mendiantes[47], des femmes perdues, des voleuses, des diseuses de bonne aventure et des sorciers.

[Note 47: Les mots en italique prouvent qu'à l'époque où écrivait
Vatsyayana le bouddhisme était encore en vigueur dans l'Inde.]

Elle ne fait rien avant d'en avoir obtenu le consentement de son mari
(App. 3).

Quand elle va trouver son mari en particulier, elle doit être parée de ses ornements et de fleurs diverses et porter une robe de plusieurs couleurs. Mais son habillement ordinaire de tous les jours sera léger et collant.

Au cas où il aurait quelques torts de conduite à son égard, elle ne lui en fera pas de reproches, malgré son déplaisir.

Elle soigne sa tenue de manière à toujours plaire à son mari.

Elle garde ses secrets, lui prête toute l'aide possible dans ses affaires lorsqu'il est obligé de s'absenter pour quelque voyage.

Elle ne porte que des ornements de bon augure et observe les fêtes en l'honneur des dieux. Elle ne sort que pour les deuils et les fêtes de famille. Elle prend soin des intérêts de son mari.

Quand il arrive de voyage, elle le reçoit dans sa tenue ordinaire, pour qu'il voie comment elle a vécu pendant son absence. Elle lui apporte quelque présent et des objets qui peuvent être offerts pour le culte de la divinité.

C'est ainsi, conclut l'auteur, qu'une femme d'une bonne conduite, épouse ou vierge remariée, ou concubine, doit vivre purement, toujours dévouée à l'homme auquel elle est unie, faisant tout pour son bien et pour lui plaire.

Les femmes qui tiennent cette conduite possèdent le Dharma, l'Artha et le Kama, obtiennent une haute considération et, généralement, conservent tout l'amour de leur mari (App. 4).

APPENDICE AU CHAPITRE I

Respect des femmes hindoues pour leur mari.

N° 1.—Les dames indiennes sont très respectueuses envers leur mari. Elles ne l'appellent que mon maître, mon seigneur, et, quelquefois même, mon dieu, tandis que celui-ci, au contraire, ne leur parle que d'un ton de supériorité. Si un mari en prenait un autre, en public surtout, sa femme s'en offenserait comme d'une inconvenance.

Une femme indienne prépare le repas de son mari et le sert; mais elle ne mange jamais qu'après lui, et que ses restes.

Elle ne l'accompagne jamais à la promenade; en voyage, elle marche derrière lui à une certaine distance, sans pouvoir lui adresser la parole.

N° 2.—Manou, livre IV. «Renfermées sous la garde d'hommes fidèles et dévoués, les femmes ne sont point en sûreté; celles-là seulement sont bien en sûreté, qui se gardent elles-mêmes de leur propre volonté.»

«On ne parvient point à tenir les femmes dans le devoir par des moyens violents. Mais un mari y réussit en assignant pour fonctions à sa femme le compte des recettes et des dépenses, la purification des objets et du corps, l'accomplissement de son devoir, la préparation de la nourriture et l'entretien des ustensiles de ménage. Mettre au monde des enfants, les élever et s'occuper chaque jour des soins du ménage et de l'entretien du feu consacré, tels sont les devoirs des femmes mariées dans l'Inde; nulle n'en est affranchie.»

N° 3.—Même livre. «Jour et nuit les femmes doivent être tenues dans la dépendance par leurs protecteurs: une femme est sous la tutelle de son père pendant son enfance; de son mari, pendant sa jeunesse; de son fils, pendant sa vieillesse; elle ne doit jamais se conduire à sa fantaisie.»

«Si les femmes n'étaient pas surveillées, elles feraient le malheur des deux familles.» Manou a donné en partage aux femmes l'amour de leur lit, de leur siège et de la parure, la concupiscence, la colère et la perversité.»

«Aucun sacrement n'est pour les femmes accompagné de prières.»

Il n'en était point ainsi chez les Ariahs védiques. Il est impossible de pousser plus loin le mépris de la femme.

L'idée de son infériorité a été générale dans l'antiquité; nous la trouvons aux premiers temps de la Grèce, dans le Mythe de Pandore, raconté si malicieusement par Hésiode (400 ans avant Homère) dans sa Théogonie.

Pour se venger des humains dans la demeure desquels brillait le feu dérobé par Prométhée, Zeus (Jupiter) leur prépare un fléau. Par son ordre, Vulcain façonne, avec de l'argile, la pudique image d'une vierge. Athéna (Minerve) la revêt d'une blanche tunique, lui attache sa ceinture, lui jette sur la tête un voile d'un merveilleux travail, orne ses cheveux de fleurs et place sur sa tête, une couronne d'or, chef-d'oeuvre de l'illustre boîteux.

«Lorsqu'il a préparé ce présent fatal, le dieu amène la jeune fille dans l'Assemblée des dieux et des hommes. Ils admirent ce piège cruel à l'appât duquel la race des mortels n'échappera pas.

«C'est d'elle que nous vient la race des femmes; c'est d'elle que viennent ces funestes compagnes de l'homme qui s'associent à sa prospérité et non à sa misère, comme les frelons méchants et parasites que les abeilles nourrissent à l'abri de leurs ruches. Bien des maux nous viennent de ce cruel présent. Si nous fuyons l'hymen et le commerce inquiet des femmes, nous n'avons aux jours de la triste vieillesse personne qui nous soutienne et nous console, et des parents éloignés se partagent entre eux notre héritage.»

«Le sort nous a-t-il uni à une épouse vertueuse et chérie, le mal se mêle encore au bien dans toute notre vie. Mais s'il nous fait rencontrer quelque femme d'une race perverse, alors nous vivons dans l'amertume, portant au fond de notre coeur un éternel ennui, un chagrin que rien ne peut guérir.»

On lit dans les Travaux et les Jours:

«Garde qu'une femme impudique ne te séduise le coeur par de douces paroles et ne s'introduise dans ta maison. Se fier à la femme, c'est se fier aux voleurs.»

«N'aie qu'un fils pour soutenir la maison paternelle. C'est ainsi que les maisons prospèrent.»

On ne s'attendait guère, sans doute, à trouver dans Hésiode ce conseil de Malthus si fort suivi de nos jours.

Hésiode fait dire à Télémaque recevant des hôtes qui le louent d'être le fils d'Ulysse: «On n'est jamais sûr d'être le fils que de sa mère.»

Nous trouvons, même dans quelques docteurs chrétiens, le préjugé contre les femmes: «Foemina infirmius, le sexe est faible,» a dit saint Augustin; mais à cause de ses autres qualités, le bouddhisme et le christianisme ont mis le sexe faible au niveau du sexe fort.

Dans l'Inde, la condamnation prononcée par Manou a ôté à la femme le respect des autres et d'elle-même.

Aux reproches les plus graves la femme hindoue répond: «Après tout, je ne suis qu'une femme.»

La femme occupe cependant une bien meilleure place chez les Hindous que chez les Musulmans dans la famille où elle est beaucoup plus utile, plus libre et plus respectable. Toutefois, comme elle n'a ni instruction, ni valeur morale, on n'a pour elle d'autres sentiments que ceux qu'on a en France pour une bonne domestique. Souvent ses fils l'injurient. Manou ne prescrit aucuns égards envers la mère, tandis que le Bouddha a fait à son sujet mille recommandations qui sont pieusement suivies encore de nos jours.

N° 4. Manou, livre IX:

«La femme qui ne trahit point son mari, dont les pensées, les paroles et le corps sont purs, parvient, après la mort, au même séjour que son époux» (cette perspective serait peu encourageante pour beaucoup de françaises).

«Les femmes mariées doivent être comblées d'égards et de présents par les père et mère, et les frères de leurs maris, lorsque ceux-ci désirent une grande postérité.»

«Partout où les femmes sont honorées, les divinités sont satisfaites; lorsqu'on ne les honore pas, les actes pieux sont sans fruits.»

«Lorsqu'une femme brille par sa parure, toute la famille resplendit également; mais si elle ne brille pas, la famille ne jette aucun éclat.»

Tous ces préceptes commandent aux maris la fidélité, la douceur et la bonté matérielles, mais ne consacrent aucun droit pour la femme, et n'assurent point sa dignité et sa considération, ainsi qu'on le voit dans plusieurs passages du Kama Soutra, qui permettent aux maris toute licence.

Devoir conjugal.

N° 5.—L'auteur ne dit rien du devoir conjugal. Sans doute il le considère comme compris dans la généralité des rapports sexuels au sujet desquels il dit, au titre IV, que l'homme doit faire tout pour le plaisir de la femme.

C'est là un principe altruiste dont il faut, sans doute, faire honneur à l'influence du bouddhisme (religion absolument altruiste) sur les idées de l'époque. Son application qui tend à augmenter l'amour conjugal, fin honnête, et même à entretenir la santé, fin légitime, peut être justifiée presque toujours. L'église, qui interdit le mariage pour cause d'impuissance, ne le défend pas aux personnes stériles et aux vieillards.

Le père Gury dit, à l'article 378 de la Th. morale:

«Les époux se doivent: 1° une affection mutuelle; 2° la société conjugale et la cohabitation; 3° les aliments et ce qui est nécessaire pour une position honorable; 4° le devoir conjugal quand il est sérieusement demandé et lorsqu'il n'y a pas de raison pour le refuser.»

Vatsyayana ne prévoit même pas comme possible dans l'Inde le refus de la femme. Ce cas se présente en Europe et il est réglé en théologie. Le père Gury dit:

915, I. «Il y a une obligation de justice, grave en principe, de rendre le devoir conjugal à l'autre époux qui le demande sérieusement et raisonnablement, parce que d'après la nature du contrat conjugal, les époux se doivent mutuellement la puissance sur leur corps pour l'amour conjugal.»

II. «Il peut y avoir obligation de demander le devoir conjugal par charité ou à cause d'une autre vertu, surtout de la part de l'homme, si la demande est nécessaire pour entretenir ou ranimer l'amour conjugal.»

«L'obligation de le rendre cesse pour l'un des époux quand cesse pour l'autre le droit de l'exiger, ce qui arrive: 1° si l'un des époux a commis un adultère.» (Le droit est égal pour les deux époux, contrairement à ce qui a lieu dans l'Inde où une femme ne doit même pas reprocher à son mari l'adultère; on verra plus loin l'épouse indienne servir d'entremetteuse à son mari).

«2° . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«3° Si celui qui le rend peut craindre raisonnablement un préjudice ou un danger pour sa santé.»

916. «Les époux sont tenus d'habiter ensemble et l'un d'eux ne peut s'absenter longtemps sans le consentement de l'autre ou sans nécessité; car cette obligation découle de celle de rendre le devoir conjugal. Or les causes légitimes de s'absenter pour longtemps sont: l'intérêt public, la subsistance ou le salut de la famille, un mal à éviter de la part de ses ennemis. Mais le mari qui va habiter longtemps ailleurs doit emmener son épouse pour qu'elle habite avec lui.»

«Un époux qui refuse le devoir conjugal pèche gravement, s'il y a danger d'incontinence ou d'un grave ennui pour l'autre. Il ne pèche pas en le repoussant lorsque l'autre époux le demande avec excès.»

«Un époux n'est pas dispensé de le rendre parce qu'il craint d'avoir trop d'enfants, car la procréation des enfants est la fin principale du mariage et n'est pas un inconvénient intrinsèque de ce même mariage.»

CHAPITRE II

Devoirs de l'épouse la plus âgée envers les épouses plus jeunes de son mari.

L'homme peut pendant la vie de sa première épouse en prendre d'autres pour les motifs suivants:

Folie ou mauvais caractère de la femme, aversion du mari[48], stérilité, absence de progéniture mâle, incontinence de la femme.

[Note 48: Manou, livre IX. «La femme acariâtre doit être remplacée de suite; la femme stérile, après huit ans; celle qui ne donne que des filles, après onze ans.]

Quand la femme est stérile ou n'a pas de fils, elle doit elle-même engager son mari à prendre une autre femme, donner à celle-ci une position supérieure à la sienne, la considérer comme une soeur, lui prodiguer les bons conseils, traiter ses enfants comme s'ils étaient les siens propres et en agir de même à l'égard de ses serviteurs, de ses amis et parents.

Quand il y aura plusieurs femmes, la plus âgée fera alliance avec celle qui la suit immédiatement en âge et en rang et tâchera de brouiller avec la favorite actuelle la femme que la favorite a remplacée auprès du maître; puis, ayant ligué toutes les femmes contre la favorite, elle prendra alors le parti de celle délaissée et, sans se compromettre d'aucune façon, elle fera dénoncer la favorite comme méchante et querelleuse.

Si la favorite se querelle avec l'époux, la première femme feint pour elle de la sympathie, l'excite et aggrave autant qu'il est en elle le dissentiment. Mais si, en dépit de tous ses efforts, l'époux continue à aimer la favorite, elle changera de tactique et s'emploiera à les concilier afin de ne point tomber elle-même en disgrâce[49].

[Note 49: Dans ces conseils se retrouve toute la duplicité brahmanique.]

CHAPITRE III

Devoirs de la plus jeune épouse.

La femme la plus jeune regardera la plus âgée comme sa mère et ne fera, à son insu, de don à personne, pas même à ses propres parents. Elle lui dira tout, et n'approchera son mari qu'avec sa permission. Quoi que celle-ci lui confie, elle ne le divulguera point, et elle prendra soin de ses enfants comme des siens propres.

Quand elle sera seule avec son époux, elle lui complaira en tout, mais elle ne lui parlera jamais du chagrin qu'elle peut éprouver à cause d'une rivale.

Elle se contentera d'obtenir secrètement des marques particulières de son affection, de l'assurer qu'elle ne vit que pour lui, et par l'amour qu'il lui témoigne.

Avec les autres épouses de son mari elle ne parlera jamais, soit par orgueil, soit par colère, de son amour pour son mari ni de l'amour que celui-ci a pour elle; car un mari n'aime point les indiscrétions sur des détails intimes.

Elle dissimulera, autant que possible, à la vue de la première épouse les efforts qu'elle fait pour captiver son époux. Si cette première épouse a été prise en aversion par le mari, ou si elle n'a pas d'enfants, elle s'intéressera à sa situation, et engagera le mari à avoir pour elle de bons procédés; mais elle-même s'efforcera de la surpasser par sa bonne conduite.

CHAPITRE IV

Devoirs d'une veuve vierge remariée.

Comme la veuve vierge remariée a eu, avant son second mariage, une existence plus libre et une connaissance plus grande des choses du mariage qu'une jeune fille, elle apportera chez son nouvel époux plus d'expérience des plaisirs et des goûts plus mondains. Si, plus tard, il y a séparation entre eux, elle ne gardera pas les présents qu'elle a reçus de son mari, sauf ceux qui ont fait l'objet d'un mutuel échange entre eux, à moins qu'elle n'ait été renvoyée par lui (alors elle ne restitue rien).

Elle prendra dans la maison conjugale la même situation que les femmes de la famille de son mari; mais elle devra se montrer supérieure à elles pour les soixante-quatre talents voluptueux.

Elle ne se liera pas avec les autres épouses, mais plutôt avec les amis et les serviteurs de la maison.

Elle se montrera également supérieure aux autres épouses pour les soixante-quatre voluptés.

Elle accompagnera son mari aux fêtes, réunions, parties de plaisir; elle engagera son mari à donner lui-même de ces sortes de fêtes ou parties de plaisir.

Elle mettra en train toutes sortes de jeux et amusements.

APPENDICE AU CHAPITRE IV

Souvent, dans l'Inde, on marie des filles presque dans l'enfance à des vieillards veufs qui prennent une épouse parce que sa présence est obligatoire dans les sacrifices aux mânes. De là le grand nombre des veuves vierges. On voit par ce qui précède qu'elles se remariaient du temps de Vatsyayana.

C'est d'après un préjugé religieux que les femmes veuves ne peuvent se remarier; les Hindous sont convaincus qu'elles portent malheur. C'est peut-être un calcul du législateur pour qu'une femme ait tout intérêt à prolonger les jours de son mari.

Plusieurs tentatives ont été faites pour faire disparaître ce préjugé, mais on n'a pu y parvenir.

Dans le sud de l'Inde, toutes les veuves, sans exception, ne se remarient point. Mais à Calcutta, elles le font aujourd'hui généralement; à l'instigation du vice roi, les brahmanes ont eux mêmes donné l'exemple, et cet exemple a été suivi.

A Pondichéry, M. de Verninac, alors qu'il y était gouverneur, avait fait, dans ce sens, de généreux efforts qui ont été bien près d'aboutir.

Dans l'Alharva-Véda, on voit que les veuves pouvaient, à certaines conditions, se remarier. Ce livre a précédé celui de Manou qui est fort dur pour les veuves.

Devoirs de la veuve

Aussitôt qu'un indien vient d'expirer, l'usage exige que sa veuve se pare magnifiquement, qu'elle se précipite sur le cadavre de son mari et le tienne embrassé en poussant de grands cris jusqu'à ce que les parents l'en arrachent.

Quelques jours après, en présence de ses parents et de ses amis qui cherchent à la consoler, on lui rase la tête et on lui enlève le tally que son mari, le jour de son mariage, lui avait attaché au cou. A partir de ce moment, et jusqu'au jour de sa mort, elle porte le deuil de son époux. Le deuil consiste à se faire raser la tête une fois par mois, à ne point faire usage de bijoux ni de bétel, à ne se vêtir que de toile blanche, à ne tracer sur son front aucun des signes de sectes religieuses, et enfin à n'assister jamais aux fêtes de famille ou publiques où sa présence porterait malheur.

Les suttys ou sacrifices des veuves

Les suttys sont aujourd'hui interdits dans l'Inde anglaise, mais ils n'ont complètement cessé que depuis un petit nombre d'années.

Cette coutume barbare paraît avoir été en honneur d'abord chez les anciens rajahs du pays et dans la caste des Kshatryas, car il n'est fait mention dans les anciens auteurs que des suttys des ranies ou reines.

Le sacrifice n'était pas toujours volontaire; c'était de force, bien souvent, qu'on y traînait la victime.

Les suttys dans le Mahabarata

Parmi les héroïnes du dévouement dont parle le Mahabarata, il ne cite qu'incidemment le sacrifice de Madri, la deuxième épouse du roi Pandou, père putatif des cinq héros célébrés dans ce vaste poème encyclopédique.

Voici, en raccourci, la légende de la mort du roi Pandou, et du sacrifice de Madri son épouse.

Le roi Pandou, étant à la chasse, aperçut deux gazelles accouplées; aussitôt, il leur décoche une flèche et tue le mâle. Celui-ci était un brahmane qui avait eu la fantaisie de prendre cette forme de gazelle pour s'unir à son épouse.

Au moment d'expirer, il dit au roi Pandou: Puisque, cruel Kshatrya, tu m'as ravi l'existence, avant que j'eusse parfait mon désir, tu subiras la peine du talion; car, toi aussi, tu mourras dans les bras de ton épouse avant d'avoir joui complètement, et de plus tu seras frappé d'impuissance. Pandou, en effet, épousa deux femmes et n'eut point d'enfants; mais cependant, il en obtint cinq par l'opération miraculeuse des Dieux Indra, Yama et les deux Advins.

Un jour que le roi Pandou se promenait dans la forêt avec Madri, sa deuxième épouse, excité par la vue de ses charmes, il voulut s'unir avec elle malgré qu'elle s'y refusât, redoutant pour lui le fatal moment; Pandou, aveuglé par sa passion, l'y contraignit; il s'unit donc à elle, mais il fut frappé de mort dans ses bras.

Après ce fatal événement, Madri, l'âme troublée et s'accusant d'être la cause de la mort du roi, dit à Kounti, la première épouse: Maintenant que ce monarque est mort dans mes bras, je le demande en grâce, illustre Kounti, de me laisser monter sur son lit funéraire; car il est juste que je suive ce monarque chez les mânes, puisque c'est dans mes bras qu'il a trouvé le chemin de la mort. La noble Kounti reprocha à Madri sa faiblesse pour ce prince, puisqu'elle connaissait son impuissance et la malédiction qui pesait sur lui: tu n'aurais pas dû lui laisser accomplir cette fantaisie érotique, que je lui ai toujours refusée. Pourtant, fille de Balkan, tu es heureuse, car il t'a été donné de voir une fois le visage enflammé par le désir, et le membre dressé de ce vertueux monarque, ce qui ne m'est jamais arrivé à moi.

Ne m'en veux pas de cela, noble dame, repartit Madri et veuille me laisser suivre notre époux dans la mort; accorde-moi cette grâce, vertueuse Kounti; adopte mes deux enfants, et veuille avoir pour eux les mêmes soins maternels que pour les tiens.

Kounti, comme première épouse, aurait souhaité d'accompagner le roi dans l'autre monde; c'était son devoir comme son droit; mais, cédant aux instances de Madri, elle consentit à la laisser monter sur le bûcher, à sa place (à cause des enfants, la plus jeune des épouses devait survivre à l'époux).

Après cet accord, les deux nobles épouses, aidées de leurs cinq fils, s'empressèrent de dresser le bûcher; lorsqu'il fut terminé, elles y placèrent le corps de Pandou, et Madri s'étendit à son côté. Elle dit alors à Kounti: «La flamme de ce bûcher me purifiera de mon péché, et, pure de toute souillure, je suivrai notre époux au Swarga; veuillez donc, noble dame, y mettre le feu.» Kounti y porta aussitôt la flamme et le funèbre sacrifice s'accomplit.

Il n'est question des suttys ni dans les Védas, ni dans les Pouranas, ni dans le Ramayaua, ni dans les lois de Manou, ni dans le Kama Soutra.

Les grecs d'Alexandre les trouvèrent en usage chez un peuple au moins du Punjab. D'abord propre aux Rajahs, cette coutume paraît s'être étendue sous l'empire des religions sectaires. Elle était assez répandue et très connue du temps de Properce, sous Tibère.

Properce, Livre III, Elégie XIII, en faisant la critique des femmes de son temps, fait l'éloge du dévouement des femmes indiennes qui accompagnent leurs maris dans la mort.

L'Inde, dit-il, nous envoie l'or de ses mines; la mer rouge, ses précieux coquillages; Tyr, sa pourpre; l'arabe nomade, le cinname; voilà les armes qui triomphent de la plus fière vertu.

Vois s'avancer, magnifiquement parée, cette femme chargée du patrimoine de toute une famille; elle étale à nos yeux les dépouilles de ses amants.

On demande sans pudeur, on donne de même.

Heureuse cette loi des nations lointaines de l'Orient!

Fortunés époux! Quand la dernière torche a été lancée sur le lit funéraire, les femmes du mort, les cheveux épars, se disputent l'honneur de quitter la vie pour le suivre. Honte à celle qui n'obtient pas la faveur de mourir. La rivale préférée s'élance triomphante sur le bûcher, et va, au milieu des flammes qui la consument, placer sa bouche sur celle de son époux.

Chez nous, l'hymen est perfidie; on n'y connaît ni le dévouement d'Evadné, ni la fidélité de Pénélope.

CHAPITRE V

Devoirs d'une femme qui ne compte plus pour son mari.

Une femme prise en aversion par son mari et qui est tourmentée par les autres femmes, fera alliance avec la favorite et prendra soin, comme une mère, des enfants de son mari; elle se rendra favorables ses amis et lui fera connaître par eux son dévouement pour lui.

Quand il est couché, elle n'ira vers lui que dans un moment où cela lui plaira, et ne lui résistera jamais, ni ne s'entêtera à rien.

Quand il arrivera à son mari de se quereller avec l'une de ses femmes, elle les réconciliera; et, si celui-ci désire voir quelque femme en secret, elle facilitera leur rencontre. En même temps, elle étudiera les côtés faibles de son mari, mais n'en fera part à personne; enfin, elle fera tout ce qu'il faut pour qu'il la regarde comme une femme bonne et dévouée.

CHAPITRE VI

L'homme qui a plusieurs épouses.

Un homme qui a plusieurs épouses doit être galant pour toutes.

Il doit veiller sur leur conduite et ne jamais révéler à l'une d'elles ce qui se passe dans l'intimité avec une autre.

Il ne doit point leur permettre de lui parler de leurs rivales, ni de se dénigrer mutuellement.

Il plaira à l'une d'elles par sa confiance secrète; à l'autre, par des égards particuliers; à une troisième, par des compliments; à toutes, par des promenades aux jardins publics, par des divertissements, des présents, des honneurs rendus à leurs parents, des marques de confiance, et, enfin, par des témoignages d'amour qu'il donnera à chacune.

Une jeune femme qui a bon caractère et une conduite conforme aux préceptes du saint livre, s'attache son mari et triomphe de ses rivales.

Bhabravya enseigne qu'un mari doit se lier avec une jeune femme qui lui dira les secrets des autres femmes, et le renseignera sur la conduite des siennes propres.

Mais Vatsyayana est d'avis qu'un mari ne doit point exposer sa jeune épouse à être corrompue dans la société d'une intrigante de cette espèce, qui prendrait sur elle l'ascendant que les mauvaises femmes savent toujours conquérir sur l'esprit des autres.

APPENDICE AU CHAPITRE VI

Chez les musulmans, où la polygamie est la règle, le Koran formule le même précepte que le 1er alinéa du 6e chapitre.

«Chaque épouse a droit à la part de Dieu ou minimum de galanterie périodiquement obligatoire.»

Un chef arabe auquel je demandais des nouvelles de sa santé, se lamenta de ne plus pouvoir servir qu'une fois par nuit chacune de ses quatre épouses (il avait passé la cinquantaine).

Dans l'Inde, les femmes sont toujours traitées avec douceur.

Les maris renvoient leurs femmes, mais ne les battent pas.

En Europe, c'est généralement le contraire qui a lieu, au moins dans le peuple.

Il est même des femmes du peuple qui aiment les maris énergiques. On connaît la chanson de Béranger: «Collin bat sa ménagère…» et les vers de Jules Barbier sur la fille des faubourgs qui veut «un amant qui la fouaille, depuis le soir jusqu'au matin».

Le Père Gury dit, Théologie morale, 379: Le mari est tenu de punir son épouse lorsqu'elle commet une faute, dès que c'est nécessaire pour la corriger et prévenir tout scandale.

381. Il doit ordinairement user, en commençant, des paroles bienveillantes, et, si cela ne suffit pas, avoir recours à une punition sévère (c'est là, évidemment, un reliquat du moyen âge).

«Le confesseur ne doit pas ajouter foi tout de suite aux paroles d'une femme qui se plaint de son époux, parce que les femmes sont d'habitude portées à mentir.»

On remarquera que ni le P. Gury, ni le cathéchisme, ne parlent d'obéissance due par la femme au mari, tandis que le code civil la prescrit. Napoléon a même insisté sur ce point au Conseil d'État.

Condition des femmes dans l'Inde

Les travaux des femmes, dans l'Inde, sont toujours très doux.

Les soins très simples du ménage remplis, leur seule occupation est de filer. Tous les autres ouvrages sédentaires qui, en Europe, sont confiés aux femmes, sont, dans l'Inde, exécutés par les hommes.

Il est vrai que les femmes des basses classes travaillent avec les maçons, les terrassiers, les cultivateurs; mais elles sont toujours très ménagées, et ne remplissent que des tâches faciles.

Autrefois, les deux sexes allaient nus, jusqu'à la ceinture, dans tout le sud de la presqu'île. Cet usage existe encore sur la côte du Malabar et dans tous les pays circonvoisins.

Le morceau de toile qui compose l'habillement des femmes des Soudras ne couvre juste que ce que la pudeur empêche de laisser à découvert.

Les femmes riches se chargent de bijoux et ne s'en dépouillent jamais.

Les femmes Hindoues sortent librement pour leurs dévotions, leurs affaires et les besoins de leur maison; par exemple, pour quérir de l'eau aux fontaines publiques; et, bien que toute intimité avec les hommes leur soit interdite, elles peuvent, néanmoins, sans se compromettre, converser avec ceux qui viennent dans leur maison comme connaissances et amis.

TITRE IX

RAPPORTS AVEC LES FEMMES DES AUTRES

CHAPITRE I

Obstacles aux rapports avec une femme mariée.

Il est permis de séduire la femme d'un autre, si l'on court le danger de mourir d'amour pour elle_[50].

L'intensité de cet amour a dix degrés marqués par les effets suivants:

1° Amour des yeux; 2° attachement d'esprit; 3° idée fixe; 4° perte du sommeil; 5° amaigrissement; 6° aversion pour les divertissements; 7° oubli de la décence; 8° la folie; 9° évanouissement ou affaissement; 10° enfin la mort (App. I).

D'après Vatsyayana, on reconnaît qu'une jeune femme est ou non passionnée: à sa conduite, à sa conversation et aux mouvements de son corps.

[Note 50: Ce principe, largement interprété par les intéressés, autorise toutes les entreprises; il peut s'accommoder à tout en théorie et s'accommode à tout réellement en pratique dans l'Inde. Il est fondé sur la croyance que les âmes des hommes qui meurent d'un désir non satisfait errent pendant un certain temps à l'état de mânes avant de transmigrer.]

En règle générale, dit Gonikapoutra, la beauté d'un homme impressionne toujours une femme, et celle d'une femme toujours un homme; mais le plus souvent, diverses considérations les empêchent de donner une suite à cette impression.

En amour, voici ce qui est particulièrement propre à la femme. Elle aime sans s'inquiéter de ce qui est bien ou mal (App. 2). Elle ne cherche point à faire la conquête d'un homme par intérêt. Quand un homme la courtise, son premier mouvement est de le repousser, alors même qu'elle le désire; mais elle cède à des instances réitérées (App. 3).

Au contraire, l'homme épris d'une femme maîtrise sa passion par scrupule ou par raison, et bien qu'il ne puisse détourner ses pensées de cette femme, il résiste même lorsqu'elle s'efforce de l'entraîner.

Quelquefois il fait une tentative auprès d'elle et renonce à elle s'il échoue.

Quand il a réussi, il arrive souvent qu'il devient ensuite indifférent.

Une femme peut repousser les avances d'un homme pour les motifs suivants.

Attachement à son mari; crainte d'avoir des enfants illégitimes; manque d'occasion favorable; offense pour déclaration trop brusque; différence de rang; incertitude au sujet d'absences de l'homme pour voyages; crainte que l'homme en aime un autre; pensée que ses amis sont tout pour lui; crainte d'indiscrétion; timidité à l'égard d'un homme illustre ou trop puissant ou trop habile; crainte de la fougue de sa passion si elle est une femme gazelle (yoni n° 1); pensée qu'autrefois elle a été liée d'amitié avec lui (App. 4); mépris pour son manque d'usage du monde; défiance de sa mauvaise réputation; dépit de ce qu'il ne comprend pas l'amour qu'elle ressent pour lui.

Si elle est une femme éléphant, la pensée qu'il est un homme lièvre ou froid; la crainte qu'il lui arrive quelque chose à cause de sa passion pour elle; défiance de ses propres charmes; crainte d'être découverte; désillusion à la vue de ses cheveux blancs, de son apparence chétive; crainte qu'il soit l'affidé de son mari pour éprouver sa fidélité; pensée qu'il est d'une vertu trop sévère.

APPENDICE AU CHAPITRE 1

Maladies provenant de l'érotisme

Nº 1.—Les principales affections qui mettent en jeu et surexcitent le système génital, sont:

L'érotomanie ou délire érotique, qui a son siège exclusivement dans la tête; les quatre autres affections ont leur siège dans le cervelet et le système génital.

L'érotomanie (qui affecte l'un et l'autre sexe) est chaste dans sa manifestation; l'activité vitale, toute dans le cerveau, se communique rarement aux parties génitales. On comprend, d'après cela, comment on a pu accuser les Jésuites de tendances érotomanes sans accuser leurs moeurs. En rapprochant ce fait des deux causes d'anaphrodisie signalées à l'appendice du chapitre II, titre V, et de l'anaphrodisie résultant de la chasteté habituelle, on s'explique la continence des prêtres.

L'hystérie, nommée aussi maladie vaporeuse ou prurit ou attaque de nerfs, a son siège dans la matrice, et, de là, s'irradie au cerveau. Elle n'a lieu qu'entre l'âge de la puberté et celui du retour. Elle est toujours accompagnée de désordres dans le système génital. Elle affecte mille formes, depuis la plus légère attaque de nerfs, jusqu'aux accès épileptiques.

Les nombreuses causes d'hystérie se rencontrent dans le tempérament même de la femme, et dans les agents intérieurs ou extérieurs propres à augmenter la vitalité de l'utérus.

La pudeur donne à la majeure partie des femmes hystériques la force de dissimuler, pendant l'accès même, leurs sensations génitales.

Le satyriasis, la nymphomanie ou fureurs utérines, dépendent: le premier, du cervelet d'où il s'irradie aux parties génitales; la seconde, du cervelet et de l'exaltation des organes génitaux.

Les symptômes sont la tristesse, l'isolement, la turgescence et le prurit des organes génitaux.

La nymphomane s'efforce, mais en vain, de résister au désir, et elle s'isole pour le satisfaire. Devant un homme, elle ne peut contenir ses gestes, elle perd toute décence dans sa tenue et son langage. Alors, ses parties se gonflent, s'enflamment, et laissent couler une humeur fétide. Ordinairement, les fourmillements qu'éprouve la partie, et la constriction du vagin, provoquent l'éjaculation d'une humeur laiteuse fournie par les cryptes muqueuses et les glandes vulvo-vaginales.

C'est parmi les filles dont les désirs sont longtemps et violemment comprimés que se trouvent les nymphomanes.

(On sait que c'est la même cause qui occasionne la rage chez les animaux, l'espèce canine notamment).

Le priapisme est une érection violente et permanente du membre viril, le plus souvent sans désir vénérien. Le malade, loin d'éprouver du plaisir dans le coït, n'en ressent, le plus souvent, que fatigue et douleur; et, quelquefois, de graves hémorragies uréthrales s'en suivent. Lorsque le priapisme n'est pas le symptôme d'une maladie du cervelet, il provient, soit d'une irritation directe de la partie, soit de l'usage d'aphrodisiaques dangereux tels que les cantharides et le phosphore.

N° 2.—«On peut tout supposer et tout attendre d'une femme amoureuse»
(Balzac). Cette idée a été développée dans plusieurs romans
remarquables, notamment dans celui de M. de Camors, par Octave
Feuillet.

Les auteurs l'ont empruntée au coeur humain et à la satyre VI de
Juvénal.

«Si, pour remplir un devoir, il faut courir un danger, le courage manque aux femmes; pour le mal rien ne les arrête. Faut-il accompagner en mer un époux, la sentine est infecte et le ciel tourne; on vomit sur le mari. Pour suivre un amant, l'estomac est de fer; ou partage le repas grossier des matelots; on se promène de la proue à la poupe, le coeur ne se soulève jamais; on s'amuse à manier le câble, etc.»

N° 3.—Ovide, Art d'Aimer, livre I.—La séduction.

«Si la pudeur empêche la femme de faire des avances ou de se rendre à la première demande, elle n'en aime pas moins céder. C'est à l'homme d'employer les prières. Voulez-vous obtenir, sollicitez, soyez pressant, que la femme connaisse votre amour, votre passion. Cependant, si vous voyez que vos prières irritent, arrêtez-vous, revenez sur vos pas, simulez le renoncement à vos désirs. Combien de femmes regrettent ce qui leur échappe et détestent ce qu'on leur offre avec instance! En cessant d'être moins pressant, vous cesserez d'être importun. Quelquefois aussi, vous devrez ne point manifester l'espoir d'un prochain triomphe, et, quelquefois, vous vous ferez désirer.»

Quelquefois, l'amour doit s'introduire sous le voile de l'amitié; plus d'une vertu a été prise à ce piège, et l'ami est devenu bientôt un amant (dans plusieurs romans c'est ainsi que la femme entraîne un homme arrêté par des scrupules de délicatesse).

Vous trouverez mille femmes d'humeur différente; prenez mille moyens pour les gagner. Vous devez aussi les faire varier, selon l'âge. Une vieille biche flaire de loin le piège. Si vous vous montrez trop savant avec une novice, trop entreprenant avec une prude, vous éveillerez leur méfiance, et elles se mettront sur leurs gardes. C'est ainsi que, souvent, celle qui a craint un homme honnête s'abandonne à un habile vaurien.

N° 4.—On a vu, au chapitre des empêchements au mariage, que l'amitié doit exclure l'amour. C'est là, certainement, un sentiment qui à sa délicatesse et qui indique le haut prix que, dans l'Inde, à cette époque, on attachait à l'amitié. En France, on a peine à croire à des rapports de pure amitié entre un homme et une femme, tous deux jeunes, quoique beaucoup d'hommes y soient réellement portés, surtout dans la première jeunesse, pour des femmes un peu moins jeunes. Ces amours platoniques sont généralement plus durables et plus dévoués que les amours charnels.

CHAPITRE II

Hommes heureux auprès des femmes.

Les hommes qui ont des succès auprès des femmes sont: Ceux qui possèdent la science de l'amour; les conteurs agréables; ceux qui, dès leur enfance, ont vécu dans la compagnie des femmes; ceux qui savent gagner leur confiance; ceux qui leur envoient des présents; les beaux parleurs; ceux qui savent complaire à leurs désirs; ceux qui n'ont pas encore aimé d'autre femme; les courtiers d'amour; ceux qui connaissent leurs côtés faibles; ceux qui sont désirés par les femmes honnêtes, ont bon air, bonne mine; ceux qui ont été élevés avec elles; leurs voisins; les hommes qui se donnent tout entiers aux plaisirs charnels, fussent-ils même leurs propres serviteurs; les amants des soeurs de lait; les hommes qui étaient mariés il y a peu de temps (et devenus veufs); ceux qui aiment le monde et les parties de plaisir; les hommes généreux; ceux renommés pour leur force (hommes taureaux); les hommes braves et entreprenants; les hommes supérieurs à leur mari en connaissance, en belle prestance, en bonnes qualités, en générosité; les hommes qui s'habillent et vivent magnifiquement[51].

[Note 51: Sur cette longue liste les dames hindoues n'ont que l'embarras du choix; l'occasion d'empêcher un homme de mourir d'amour ne leur manque jamais.]

Quand on tient à sa réputation, on ne cherche jamais à séduire une jeune femme craintive, timide, à laquelle on peut se fier, qui est bien gardée ou qui a un beau-frère ou une belle-mère (l'abstention est donnée ici comme règle de prudence, mais non de morale ou de religion).

Quand une femme s'offense et repousse d'une manière blessante l'homme qui la courtise, il doit y renoncer de suite. Quand, au contraire, en le grondant, elle continue à se montrer gracieuse et affectueuse pour lui, elle ne doit rien négliger pour continuer à s'en faire aimer.

CHAPITRE III

Femmes qui se donnent facilement.

Voici maintenant la liste des femmes faciles:

Celles qui se tiennent toujours sur la porte de leur maison ou regardent constamment dans la rue; celles qui vont toujours causer chez leurs voisins; celles qui regardent les hommes fixement ou de côté[52]; les courtières d'amour; celles dont on ne connaît pas bien la caste et la famille; celle qui aime trop le monde; la femme d'un acteur; une veuve; une femme pauvre; la femme avide de plaisir; la femme orgueilleuse de ses talents; celle dédaignée par ses égales en beauté et en rang; la femme vaine et frivole; celle qui fréquente les femmes galantes; celle dont le mari est souvent absent, en voyage, ou vivant à l'étranger. La femme dont le mari a pris une seconde épouse sans raison légitime; celle qui n'a pas eu d'enfant de son mari et qui a perdu tout espoir d'en avoir de lui; celle qui, étant mariée, reste abandonnée à elle-même, dont personne ne s'occupe; celle qui affiche un amour excessif pour son mari; celle dont le mari a plusieurs jeunes frères[53]. La femme qui a pour époux un homme qui lui est inférieur par le rang et les capacités; celle dont l'esprit est troublé par la sottise et les mauvais procédés de son mari; celle qui a été mariée enfant à un homme riche, et qui, devenue grande, ne l'aime point, et veut un amant possédant les qualités qui la captivent; celle dont le mari est quinteux, jaloux, débauché. La femme d'un joaillier; une femme jalouse, ambitieuse, galante. La femme avide, peureuse, boiteuse, naïve, difforme, triviale, de mauvaise odeur, maladive, vieille[54].

[Note 52: Cela revient à dire qu'une honnête femme ne doit pas du tout regarder les hommes.]

[Note 53: On sait que, dans l'Inde, les jeunes frères vivent en communauté avec leur aîné, de là un désordre si fréquent que la femme de l'aîné est toujours supposée de moeurs faciles. C'est de là sans doute qu'est née la polyandrie. Dans le Mahabarata, les cinq fils de Pandou ont la même femme légitime. La polyandrie existe légalement sur une large base au Thibet et dans les provinces de l'Inde limitrophes de cette contrée.]

[Note 54: Les catégories des femmes faciles sont si nombreuses qu'elles doivent comprendre presque toutes les personnes du sexe. Aussi un ministre protestant écrivait-il au milieu de notre siècle qu'il n'existait presque point de femmes vertueuses dans l'Inde.]

Dans toute l'Inde, le chef du village, le préposé du roi et le glaneur de blé[55] obtiennent les faveurs des femmes du village rien qu'en les demandant, c'est pourquoi on donne à cette classe de femmes le nom de femmes galantes ou catins.

[Note 55: C'est une sorte de valet public entretenu par tous les habitants du village, et qui travaille pour eux tous; il fait les besognes communes et celles de propreté et d'hygiène publiques. Il semble qu'alors cet emploi n'était pas méprisé. Aujourd'hui, dans le sud de l'Inde, le valet du village est un pariah (hors caste), avec lequel aucune femme de caste, même inférieure, ne voudrait avoir de rapports.]

Les trois hommes sus-désignés ont commerce avec elles à l'occasion du travail commun, de la rentrée des blés en magasin, du nettoyage des habitations, du travail dans les champs, des divers achats, ventes et échanges.

De même les contrôleurs des étables jouissent des femmes dans les étables; les employés chargés de la surveillance des veuves, des femmes sans soutien et de celles qui ont quitté leurs maris, ont commerce avec ces femmes[56].

[Note 56: D'après ces détails, dans ce temps-là, une femme de la campagne se donnait toutes les fois qu'elle en avait l'occasion; cela a lieu généralement encore aujourd'hui; le dévot auteur du Kama-Soutra trouve cela tout naturel et n'a de blâme ni pour les employés qui tiraient un tel parti de leur situation, ni pour les pères et les frères qui avaient commerce avec leurs belles-filles et leurs belles-soeurs; il leur conseille seulement le secret dans certains cas. En Russie, du temps de l'esclavage, cette promiscuité a existé chez les Mougicks (Leroy Beaulieu).]

Ceux qui sont avisés rôdent la nuit dans le village à cette fin, pendant que les villageois s'unissent à leurs belles filles restées seules en l'absence de leurs fils. Enfin les contrôleurs des marchés ont continuellement commerce avec elles au moment où elles viennent faire leurs achats au marché.

APPENDICE AU CHAPITRE III

Les latins: Ovide, Catulle, Martial, Juvénal et Pétrone.

A en croire les poètes et Suétone, il n'y avait guère plus de moeurs à Rome sous les douze Césars que dans l'Inde, où la décence était du moins toujours observée. Citons les auteurs.

Ovide, _les Amours, _livre II. «Conseils aux maris.»

«Cruel mari, tu as donné un gardien à ta tendre épouse: peine inutile! Une femme se garde elle-même et celle-là seule est chaste qui ne l'est point par crainte.

(Pensée exprimée par Manou dans les mêmes termes).

«C'est sottise de s'offenser de l'infidélité d'une épouse; c'est bien mal connaître les moeurs d'une ville fondée par les deux jumeaux fils de Mars et de Vénus.

«Pourquoi prendre une femme belle si on la veut vertueuse?

«Sois un mari complaisant, ton épouse te donnera beaucoup d'amis. Cultive-les et tu auras un grand crédit; tu seras de toutes les parties fines et galantes et mille objets précieux orneront ta maison sans te rien coûter.»

La Lesbie de Catulle était une femme mariée et cependant, par libertinage ou par cupidité, «elle se livrait», dit le poète, «au coin des rues aux amoureux caprices des enfants de Romulus.» Il est vrai que Catulle, comme tous les jeunes romains de son temps, avait toujours un mignon en même temps qu'une maîtresse.

Martial, livre XII. A Milon.

«Tu vends de l'encens, du porc et des bijoux, et la denrée suit l'acheteur; mais ta meilleure marchandise est ta femme, car vendue et revendue, on ne l'emporte jamais.»

Un mari qui ne fut pas complaisant ce fut Jean de Laval, sire de
Châteaubriant.

Françoise de Foix, son épouse, fut attirée par ruse à la cour de François Ier, malgré son mari qui l'aurait tuée pour la soustraire aux poursuites du roi, si celui-ci ne l'avait éloigné.

Prise de force par le roi, elle consentit ensuite à être sa maîtresse en titre; elle le fut durant neuf années pendant lesquelles, à l'occasion, elle eut encore quelques autres amants. Délaissée ensuite par le roi, elle retourna chez son mari qui lui fit ouvrir les quatre veines.

Catulle (84), sur le mari de Lesbie, sa maîtresse.

«En présence de son mari, Lesbie me dit mille injures. Le sot est au comble de la joie. Butor, tu ne te doutes de rien. Si elle ne pensait pas à moi, elle se tairait, et ton honneur serait sauf.»

Le même (85), sur Gellius.

«Gellius est mince comme une feuille: qui pourrait s'en étonner? Il a une mère si bonne, si vaillante, une soeur si jolie, un oncle si complaisant; il compte dans sa famille tant d'aimables cousines! Comment pourrait-il engraisser? Aussi, en ne comptant que ses exploits incestueux, on devine la cause de sa maigreur.

Martial, livre XII, 20. A Fabullus.

«Vous demandez, Fabullus, pourquoi Timon n'a pas de femme? Il a une soeur.»

Le même. A Chloé.

«Tu t'offres au premier venu. Que tu es populaire! Tu mérites le nom de
Demophyle (amante du peuple).»

Properce, X. A sa maîtresse.

«Tes amants sont plus nombreux que ceux de Laïs et de Phryné. Il n'est rien que l'amour ne se permette dans Rome. A quoi sert d'avoir élevé des autels à la pudeur, si l'épouse peut rejeter à son gré toute contrainte. Bien coupable fut la main qui peignit la première des objets obscènes et souilla par de honteuses images la chasteté de nos demeures; elle corrompit l'innocence en flattant les yeux.»

Juvénal, dans la Satyre X, parle des nombreux maris qui, impuissants ou odieux à leurs femmes, recouraient à des esclaves pour leur faire des enfants, afin de s'assurer leur fortune.

«Sans moi, dit un esclave, ta femme fût restée vierge; elle voulait fuir vers un autre hymen, mais je l'ai retenue pâmée sous mes caresses, pendant qu'à la porte de ta chambre nuptiale, tu pleurais en entendant les cris de plaisir poussés par ta femme et les craquements du lit.»

«Dans combien de maisons l'adultère a maintenu le lien conjugal presque détaché!

Pétrone. C'est dans le Satyricon de Pétrone qu'on voit le mieux jusqu'où allaient les débordements des femmes; nous en détacherons comme renfermant les traits les plus saillants la peinture des moeurs d'une des initiées aux mystères de Priape. Elle complète ce que nous disons dans l'Introduction sur le culte de ce dieu. Nous engageons le lecteur à se reporter au texte de Pétrone dont l'enjouement ne peut être reproduit dans l'abrégé auquel nous devons nous borner.

«Vers le soir, dans un lieu solitaire, passent près de nous deux femmes d'assez bonne tournure, nous les suivons et entrons après elles dans une chapelle où nous distinguons grand nombre de femmes armées d'énormes phallus; à notre vue celles-ci poussent un cri immense; nous nous échappons avant qu'elles puissent nous saisir.

«A peine sommes-nous dans notre logis que nos deux femmes y pénètrent; l'une, Quintilla, voilée, l'autre, Psyché, sa suivante, tenait par la main Panychis, jolie petite fille d'environ sept ans. Quintilla me fait promettre de ne point divulguer les mystères de Priape, puis se jetant sur ma couche, elle demande un calmant pour la fièvre qui la consume. Je me mets en devoir tandis qu'Aschyte tient tête à Psyché et que Giton s'amuse avec Panychis; mais glacés par la surprise nous restons impuissants. Quintilla sort furieuse, puis revient avec des inconnus qui nous saisissent et nous transportent dans un palais somptueux. Là, Psyché nous garotte avec des rubans, m'abreuve de Satyrion et en inonde le corps d'Aschyte, tandis que la petite fille, pendue au cou de Giton, lui donne mille baisers.

«Pour notre châtiment, un baladin, vêtu d'une robe couleur de myrthe, retroussée jusqu'à la ceinture, tantôt nous éreinte de ses violents assauts, tantôt nous souille de ses baisers immondes, jusqu'à ce que Quintilla, qui présidait une baguette à la main et la robe également relevée, ordonne qu'il nous laisse aux mains d'une troupe de lutteurs qui nous frottent d'huile et nous raniment. Nous mettons des habits de table et prenons à un banquet excellent arrosé de vieux Falerne une part assez belle pour qu'à la fin le sommeil nous gagne.—«Eh quoi! s'écrie Quintilla, vous dormez alors que cette nuit appartient tout entière à Priape».

«Après une trêve à l'orgie, la bruyante musique d'une joueuse de cymbales nous réveille tous. Le feslin recommence avec une gaieté toute bachique. Le baladin me crache sur la face un baiser infect, se campe sur mon lit, relève, malgré nous, nos tuniques et me broie à plusieurs reprises, chaque fois longtemps, mais toujours au-dessus de son but. Sur son front baigné de sueur, des ruisseaux de fard coulaient dans les rides creusées dans son masque de craie. Sa face ressemblait à un vieux mur décrépit que sillonne la pluie.

Ascytte, à son tour, subit le même supplice. Comme Giton se tordait de rire, Quintilla le remarque, et ayant appris qu'il est mon favori, elle lui colle un baiser, puis elle passe la main sous sa tunique et le tâte.—Tu seras bon, dit-elle, demain pour mes prémisses; aujourd'hui j'ai été trop largement servie pour goûter un aussi mince besogneur. Mais toi, je vais te pourvoir à ta convenance.

«Elle appelle près d'elle Panychis. Je fais des objections à cause de l'âge.—Bah! répond Quintilla, j'ai commencé plus tôt et je ne sais plus quand. A son âge j'ai trouvé un pied à chausser..

«A la demande et aux applaudissements de tous, l'adolescent et la fillette se prennent pour époux. Précédée du baladin qui porte un flambeau, Panychis marche vers l'hyménée, la tête haute et couverte du flammeum, entre deux files de femmes ivres qui battent des mains. Quintilla saisit lubriquement Giton et l'entraîne vers la chambre à coucher. Les voilà clos et dans le même lit-, tout le monde au seuil de la porte. Quintilla regarde leur jeu par une ouverture habilement dissimulée et elle m'attire pour regarder avec elle. Comme nos deux visages se touchent, elle becquette mes lèvres par intervalles.

Tout à coup se précipite dans la salle avec fracas et l'épée haute un soldat de la garde nocturne suivi d'une troupe de jeunes gens. Il apostrophe Quintilla: Coquine! tu donnes à un autre la nuit que tu m'avais promise! Eh bien, vous allez voir tous deux que je suis un homme.»

«Il me fait attacher étroitement sur Quintilla étendue à terre, bouche contre bouche, membres contre membres. Puis, sur son ordre, le baladin assouvit sur moi pleinement son immonde passion.

«On entend un cri: c'est Panychis qui, sous les efforts de Giton, est devenue femme. Ému par cette découverte, le soldat s'élance brusquement vers eux et enlace de ses bras nerveux, tantôt l'épouse, tantôt l'époux, tantôt tous deux à la fois. La petite crie de douleur et implore merci; mais le bourreau s'acharne jusqu'à ce qu'une vieille dévouée à Quintilla se précipite dans la salle en criant: «Aux voleurs! la garde, la garde, on dévalise le voisin!» Alors le soldat détale avec ses compagnons, et nous fuyons ce lieu de tortures.

CHAPITRE IV

Manière de faire la connaissance d'une femme que l'on désire.

Voici comment on se lie avec la femme que l'on aime.

1° On s'arrange de manière à être vu d'elle, soit en allant chez elle ou la recevant chez soi; soit en faisant sa rencontre chez un ami, un membre de la même caste, un médecin ou un ministre, ou bien aussi, à des mariages, des sacrifices, des fêtes, des funérailles, des parties aux jardins publics (Appendice N° 1).

2° Dans chaque rencontre, on la regarde, de manière à lui faire connaître ce qu'on éprouve pour elle; on se tire la moustache, on se mord la lèvre inférieure, on fait du bruit avec les ongles ou avec les ornements que l'on porte, et d'autres signes de même sorte. Lorsqu'elle vous regarde, on parle d'elle, par comparaison avec d'autres femmes, à ses amis, et l'on fait montre de générosité et d'amour du plaisir. Quand, sous ses yeux, on est assis à côté d'une autre femme, on affecte l'ennui, la distraction, la fatigue, l'indifférence à ce que dit cette amie; on tient, avec un enfant, ou avec quelqu'autre, une conversation à double entente, ayant trait en réalité à celle que l'on aime, bien qu'il paraisse être question d'une autre, et, de cette manière indirecte, on lui manifeste son amour, tout en n'ayant point l'air de s'adresser à elle.

On trace sur le sol, avec les ongles ou un stylet, des figures qui se rapportent à elle. En sa présence, on embrasse un enfant, on lui donne avec la langue un mélange de feuilles et de noix de bétel et on lui caresse le menton avec la main. Tout cela doit être fait en temps et lieu opportuns (tout cela est plus bizarre que malin; Chauvin en sait aussi long et va plus vite en besogne).

3° On dorlote un enfant assis sur elle, et on lui donne un jouet que l'on reprend pour lui parler; puis on le lui rend et ainsi on entre en connaissance avec elle et dans les bonnes grâces de ses parents. On prend prétexte de ce commencement pour venir souvent à la maison; et, dans ces occasions, on parle d'amour quand elle n'est pas dans la même pièce, mais assez rapprochée pour entendre.

On devra la charger d'un dépôt ou d'un gage, en reprendre de temps à autre une partie; on lui donne à garder pour soi quelques parfums ou des noix de bétel. Ensuite le soupirant amènera une liaison entre elle et sa propre femme, de telle sorte qu'elles aient entre elles des conversations confidentielles et des à parte (joli rôle pour sa moitié); afin de multiplier les occasions de se voir, il s'arrangera pour que les deux familles aient le même forgeron, le même joaillier, le même vannier, le même terrassier, le même blanchisseur. Il pourra alors lui rendre ouvertement de longues visites sous prétexte d'affaires, en faisant sortir une affaire d'une autre.

Toutes les fois qu'elle a besoin de quelque chose, ou d'argent, ou d'apprendre un des soixante-quatre arts, lui faire voir qu'il veut et peut faire ce qu'elle désire et lui montrer tout ce qui peut lui plaire. De même, l'entretenir en compagnie des faits et gestes des gens et de divers sujets, tels que les bijoux, les pierres précieuses. Dans ce cas, lui montrer certains objets dont elle ne connaît point les prix et, si elle conteste les évaluations, ne point la contredire et se montrer d'accord avec elle en tout point (App. 2).

Telle est la manière d'entrer dans l'intimité d'une femme.

APPENDICE AU CHAPITRE VI

Ovide, _Art d'aimer,_livre I.

N° 1.—«Au cirque, asseyez-vous auprès de votre maîtresse, approchez-vous d'elle le plus possible, pressez-la de voire corps en prétextant le peu d'espace. Entrez en conversation en lui parlant d'abord de choses générales.

«S'il tombe un peu de poussière sur son sein, enlevez-la d'un doigt léger. S'il n'y a rien, ôtez-le quand même.

«Relevez avec empressement ses vêtements, s'ils tombent à terre, et empêchez que rien ne les salisse.

«Veillez à ce que ceux qui sont assis derrière elle n'appuient pas leurs genoux contre ses blanches épaules. Les coeurs légers se prennent par de petits soins. Que d'amants ont été largement payés d'avoir éventé une beauté, d'avoir à propos arrangé pour elle un coussin ou placé un banc sous ses pieds!»

N° 2.—«Lorsque, autour de la table du festin, vous serez assis près d'une belle sur le même lit, vous pourrez dire, à mots couverts, mille choses que la belle sentira s'adresser à elle, lui faire lire votre amour dans des emblèmes. Que votre regard décèle votre flamme, que votre visage muet exprime votre passion. Saisissez le vase qu'elle vient de porter à sa bouche et buvez du même côté (en Allemagne les époux, pendant toute leur vie, boivent à table dans le même verre). Prenez des mets qu'elle aura touchés, et qu'alors votre main rencontre la sienne.

«Gagnez l'amitié de son époux. Si l'on boit à la ronde, laissez-le boire avant vous. Mettez sur sa tête votre couronne; lors même qu'il serait d'un rang inférieur au vôtre, faites qu'il soit servi toujours le premier; soyez toujours de son avis.

«Simulez une légère ivresse et, à la faveur de cette feinte, tenez à votre belle des propos galants. Souhaitez-lui d'heureuses nuits, des nuits de bonheur partagé. Au moment où l'on se lève de table, profitez du mouvement qui se fait alors pour vous approcher de votre belle, lui serrer la taille et, de votre pied, toucher le sien.

«Alors commencez hardiment l'attaque; dites et faites croire que vous êtes mortellement blessé. En jouant l'amour vous éprendrez réellement.

«Soyez prodigues de promesses; ce sont elles qui entraînent les femmes.
Prenez tous les dieux à témoin de vos engagements. Pour tromper Junon,
Jupiter jurait par le Styx; il livre en riant aux enfants d'Éole les
parjures des amants.

«Croyons, car cela est nécessaire [57], qu'il y a des dieux qui ne sont pas inertes [58] et qui nous voient; vivons dans l'innocence, la bonne foi et le respect religieux des serments, et ne nous jouons que des belles. C'est le seul cas où nous ne devons pas avoir honte de la fraude. Trompons le sexe trompeur. Les femmes ont le privilège de la perfidie; qu'elles tombent dans les pièges qu'elles-mêmes ont dressés.

[Note 57: Les mots en italiques prouvent qu'Ovide était sceptique, au moins en ce qui concerne les dieux, comme, du reste, tous les gens instruits de son temps.]

[Note 58: Allusion aux écoles philosophiques qui admettaient un dieu ou des dieux inertes, c'est-à-dire qui niaient la providence.]

CHAPITRE V

Comment on reconnaît les sentiments et les dispositions d'une femme.

Quand on s'efforce de séduire une femme, il faut reconnaître ses dispositions et agir comme il suit.

Si elle écoute les doux propos, mais sans manifester en aucune manière ses intentions, il faut recourir à une entremetteuse.

Si, après une entrevue, elle se rend à une seconde mieux parée qu'à la première, ou si elle vient trouver le poursuivant dans un lieu solitaire, celui-ci peut être certain qu'elle ne lui opposera qu'une faible résistance.

Une femme qui encourage un homme et ne se donne pas est une tricheuse en amour; mais, à cause de l'inconstance de l'esprit féminin, elle peut finir par céder, si on reste toujours en liaison intime avec elle (App. 1).

Quand une femme fuit les attentions d'un homme et, par respect pour lui et pour elle-même, évite de se trouver avec lui ou de s'approcher de lui, il peut la séduire, mais avec beaucoup de difficulté, soit en s'efforçant de se mettre avec elle dans des termes de familiarité, soit en se servant d'une entremetteuse très habile.

Lorsqu'une femme se rencontre seule avec un homme et lui touche le pied, et puis par crainte ou indécision prétend qu'elle l'a fait par mégarde, on peut en venir à bout par la patience et par des efforts continuels comme les suivants.

Quand il lui arrive d'aller dormir dans son voisinage, l'homme passera autour d'elle son bras gauche, et verra si, au réveil, elle le repousse sérieusement ou de manière à laisser deviner qu'elle désire qu'il recommence. Dans ce dernier cas, il l'embrassera plus étroitement. Si alors elle se dégage et se lève, mais sans rien changer à sa manière d'être habituelle avec lui, il en conclura qu'elle ne demande pas mieux que de se rendre. Si, au contraire, elle ne revient pas, il lui enverra une entremetteuse. Si elle reparaît ensuite, il pourra la croire consentante.

Quand une femme offre à un homme l'occasion de lui manifester son amour, il doit en jouir de suite.

Voici les signes par lesquels elle fait connaître son amour.

Elle se rend chez l'homme qui lui a plu sans en avoir été priée.

Elle se fait voir à lui dans des lieux secrets.

Elle lui parle en tremblant et sans articuler les mots.

Elle a les doigts des pieds et des mains humides de sueur; le sang lui monte au visage par l'effet du plaisir qu'elle éprouve quand elle le voit.

Elle se complaît à lui masser[59] le corps et à lui presser la tête.

[Note 59: Le mot en italiques doit, dans certains cas, être remplacé par pincer avec les doigts, ce qui, de la part de quelques personnes, est une caresse.]

Quand elle le masse, elle n'y emploie qu'une main et, avec l'autre, elle touche et embrasse des parties de son corps.

Elle laisse ses deux mains posées sur son corps sans mouvement comme par l'effet d'une surprise ou de la fatigue.

Elle place une de ses mains au repos sur son corps, et quand il serre cette main entre deux de ses membres, elle la laisse ainsi longtemps sans la retirer.

Enfin, quand elle a résisté un jour jusqu'au bout aux efforts de l'homme pour la posséder, elle retourne le lendemain pour le masser comme auparavant.

Quand une femme, sans encourager ni éviter un homme, se cache et s'isole, il faut recourir à une servante qui l'approche (App. 2).

Si, malgré cela, elle continue à s'isoler, on ne peut la séduire qu'à l'aide d'une entremetteuse habile. Mais si elle ne fait rien répondre par celle-ci, il faut réfléchir avant de faire de nouvelles tentatives.

APPENDICE AU CHAPITRE V

Ovide, Art d'aimer, livre I.

N° 1.—«Sondez d'abord le terrain par un billet doux qui fasse votre première déclaration, qu'il exprime votre tendresse et renferme, quelque soit votre rang, de vives prières.

«Promettez, promettez beaucoup, cela coûte si peu. C'est là une richesse que tout le monde possède. Quand vous aurez donné, on vous quittera, car on sera payé d'avance. L'important et le difficile, c'est d'obtenir une première faveur avant d'avoir rien donné; pour ne pas en perdre le prix, on vous en accordéra toujours de nouvelles.