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Théologie hindoue. Le Kama soutra. cover

Théologie hindoue. Le Kama soutra.

Chapter 63: CHAPITRE V
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About This Book

A classical Indian treatise systematically explores desire and the arts of love as one aim of life, alongside duty and livelihood. It combines philosophical precepts with practical advice on courtship, marriage, household relations, sexual techniques and positions, the conduct of lovers and courtesans, and rules of etiquette for social and erotic interaction. Organized into chapters that classify temperaments, situations, and methods for attraction, separation, and reconciliation, it mixes moral reflection, social norms, and aesthetic examples to guide behavior in intimate and communal life.

«Si on vous renvoie votre billet sans le lire, ne vous rebutez pas de ce refus et insistez. Si, après avoir lu votre lettre, on la laisse sans réponse, continuez vos écrits, on finira par vous écrire. Peut-être vous priera-t-on de cesser vos poursuites! Continuez-les, on désire ce qu'on repousse; vous verrez bientôt vos voeux accomplis.

«Si vous rencontrez votre maîtresse couchée dans sa litière, abordez-la, mais comme par hasard. Prenez garde qu'un rival ne vous entende et exprimez-vous par des phrases à double sens.»

N° 2.—«N'épargnez rien pour gagner la femme de chambre, si elle est la confidente de sa maîtresse. Saisissez le moment où celle-ci se plaindra de l'infidélité de son époux et de l'offense d'une rivale. Que, le matin, la soubrette, en peignant ses cheveux, attise son courroux; qu'elle lui dise à demi-voix:—Non, je ne pense pas, vous ne pouvez lui rendre la pareille. Qu'ensuite elle parle adroitement de vous; qu'elle jure que vous êtes fou d'amour, que vous en mourrez, surtout qu'elle se hâte de peur que l'orage ne se dissipe. La colère d'une belle est comme le nuage qui lance l'éclair, mais se fond vite.

«Attachez-vous les valets eux-mêmes. Vous pouvez, sans vous dégrader, les saluer chacun par son nom et leur prendre la main. Ajoutez à cela quelques petits cadeaux s'ils vous en demandent; mettez dans vos intérêts tout ce monde, y compris le portier et l'esclave qui veille à la porte de la chambre à coucher.»

CHAPITRE VI

CONCLUSION DU TITRE IX

La connaissance d'une femme une fois faite, si elle trahit son amour par divers signes extérieurs et par les mouvements de son corps, l'homme ira jusqu'au bout; toutefois, avec une vierge, il usera de délicatesse et de précaution.

Quand il a triomphé de sa timidité, il fait avec elle un échange de présents, habits, anneaux, fleurs; ces présents doivent être beaux et de prix. Il lui demandera de porter dans ses cheveux ou à la main les fleurs qu'il lui aura données. Puis il l'emmènera à l'écart, la baisera et l'enlacera. Enfin, au moment où il échangera avec elle du béthel et des fleurs, il lui touchera et lui pressera l'yoni, et, après l'avoir excitée, il arrivera à ses fins.

Quand on courtise une femme, il ne faut pas, dans le même temps, chercher à en séduire une autre. Mais quand on a réussi auprès de la première et joui d'elle assez longtemps, on peut conserver son affection en lui faisant des présents qui peuvent la satisfaire et ensuite entreprendre une autre conquête (App. 1).

Quand on voit le mari se rendre à quelque endroit voisin de la maison, il ne faut rien faire à la femme, lors même qu'il est facile d'obtenir son consentement[60].

[Note 60: Il faut sans doute attribuer à quelque superstition ce scrupule fort surprenant après une absence si complète de scrupules dans tout ce qui précède.]

En résumé, l'homme se fait introduire près de la femme et engage une conversation avec elle. Il lui fait connaître son amour par des insinuations et, si elle l'encourage, commence sans hésiter un siège en règle.

Une femme qui, à la première entrevue, manifeste son amour par des signes extérieurs, s'obtient très facilement. De même, une femme qui, aux premiers propos d'amour qu'on lui adresse, exprime ouvertement de la satisfaction, peut être de suite considérée comme prise. En règle générale, quand une femme, qu'elle soit sage, naïve ou confiante, ne déguise point son amour, elle a déjà capitulé.

Voici quelques aphorismes en vers à ce sujet.

«Le désir qui naît de la nature et est augmenté par l'art, et dont la prudence écarte tout danger, acquiert force et sécurité. Un homme habile et de ressources observe avec soin les pensées et les sentiments des femmes et évite tout ce qui peut les blesser ou leur déplaire; de cette manière, il réussit généralement auprès d'elles.

Un homme habile qui a appris par les Shastras les moyens de faire la conquête des femmes des autres, n'est jamais un mari trompé.

Il ne faut pas, cependant, se servir de ces moyens pour séduire les femmes mariées, parce qu'ils ne réussissent pas toujours, qu'ils exposent à de cruelles mésaventures et à la perte du Darma (mérite religieux) et de l'Artha (la richesse).

L'art de la séduction a été décrit ici pour le bien de tous et pour apprendre aux maris à garder leurs femmes: on ne doit pas s'en servir uniquement pour prendre les femmes des autres[61].

[Note 61: Voir l'observation en tête de l'Appendice.]

APPENDICE AU CHAPITRE VI

L'hypocrisie de cette justification finale est manifeste. Ce qu'il faut blâmer surtout dans notre auteur, c'est d'autoriser la séduction faite de propos délibéré.

On voit, dans des romans remarquables et dans la vie réelle, des amants qui ne se sont donnés l'un à l'autre qu'après avoir résisté sincèrement à leur passion et à qui leur honorabilité sur tous les autres points a fait presque pardonner l'irrégularité de leur union tenue plus ou moins secrète. Telle paraît avoir été la liaison de Properce avec Cynthie qui était mariée et à laquelle le poète adressa des éloges et des regrets éloquents qu'il faut citer.

N°1.—Élégie XIX. «Sa danse est plus gracieuse que celle d'Ariadne conduisant les choeurs. Sa lyre le dispute à celle des Muses. Ses écrits surpassent ceux de l'antique Corine et ses poésies celles de la célèbre Érinne.

«La couche du maître des dieux la recevra un jour, car la terre n'a pas vu depuis Hélène une beauté si accomplie.»

L. II, Élégie XV. «Que de fois j'ai partagé ta couche, et cependant mes présents ne m'ont point acheté une de ces nuits fortunées; qu'on me serre les bras avec une chaîne d'airain, pour voler vers toi, ô mon amie! je saurai briser l'airain le plus dur. Oui, Cynthie, je serai à toi jusqu'à ma dernière heure; fidèles au même serment, le même jour nous emportera tous deux.»

«Je ne crains point, ô ma Cynthie, le séjour des ombres, mais seulement que ton amour fasse défaut à ma tombe, car le mien m'a pénétré si profondément que ma cendre ne pourra s'en séparer.»

  «Non ego nunc tristes vereor, mea Cynthia, manes
  Sed ne forte tuo careat mini funus amore.»

Properce, plus jeune que Cynthie, lui survécut sans l'oublier; de sa tombe, elle lui inspira encore de beaux vers.

L. IV, Élégie VII. L'ombre de Cynthie.

«Je la vis s'incliner sur ma couche. Elle avait les mêmes yeux, la même chevelure que sur le lit funèbre; mais ses vêtements étaient à demi-brûlés.»

«Perfide, me dit-elle, faut-il que le sommeil ferme déjà tes yeux; as-tu déjà oublié nos amoureux larcins et cette fenêtre à laquelle je me suspendais tour à tour de chaque main pour me jeter dans tes bras. Souvent les rues furent les témoins de nos caresses, la voie fut échauffée de nos vêtements et par nos poitrines serrées l'une contre l'autre. Où sont tes muets serments? Personne ne m'a fermé les yeux à mon dernier instant. Ingrat! pourquoi n'as-tu pas apporté toi-même la flamme sur mon bûcher.»

«J'en jure par le Destin, et que Cerbère épargne mon ombre si ma parole est vraie, je ne te fus jamais infidèle; si je mens, que le serpent siffle sur mon tombeau et repose sur mes tristes restes; pour moi, je me tais sur tes nombreuses perfidies.

«Aujourd'hui, si les enchantements de Doris ne t'ont rendu ma mémoire indifférente, écoute ma prière:

«Que ma nourrice Parthénie ne manque de rien dans sa tremblante vieillesse, elle qui a toujours favorisé ton amour sans recevoir de présents. Brûle les vers que tu fis pour moi; arrache de mon tombeau le lierre qui brise mes os; sur les bords fleuris de l'Anio, élève à ma cendre une colonne où tu graveras une épitaphe digne de Cynthie.

«Ne dédaigne point un songe qui vient par la porte pieuse; la nuit permet aux ombres d'errer à leur gré, mais le matin nous rappelle aux rives du Léthé. Adieu, sois maintenant à d'autres; bientôt je te possèderai seule et mes ossements se presseront contre les tiens.»

TITRE X

DU COURTAGE D'AMOUR

CHAPITRE I

Des auxiliaires pour les intrigues amoureuses.

Charayana dit qu'on peut se lier, pour être assisté par eux dans des affaires de coeur, avec des gens de condition inférieure: des buandiers, des barbiers, des vachers, des fleuristes, des droguistes, des aubergistes, des mendiants, des marchands de bétel, de pithamardas (magisters), des vitas (parasites) et des vidashka (bouffons).

On peut aussi avoir pour amies officieuses les femmes de ces gens.

Les auxiliaires nécessaires dans les intrigues amoureuses doivent posséder les qualités suivantes: adresse, hardiesse, pénétration, absence de scrupule et de honte, observation et appréciation exacte de tout ce qui se dit et se fait et de l'intention.

Bonnes manières, connaissance des temps et des lieux favorables pour chaque chose, initiative, intelligence vive, jugement rapide, esprit de ressources pour parer à tout sur le champ.

On distingue plusieurs sortes d'entremetteuses ou messagères d'amour[62]:

L'entremetteuse qui fait tout est celle qui, ayant remarqué l'amour mutuel de deux personnes, s'emploie spontanément à les réunir l'une à l'autre[63].

L'entremetteuse pour son propre compte, c'est la femme qui va trouver un homme dont elle veut être la maîtresse, ou bien celle qui, chargée d'une intrigue, travaille pour elle-même (App. 1).

3° La femme mariée qui sert d'intermédiaire à son époux[64].

4° L'entremetteuse qui porte seulement une lettre; elle apporte la réponse, le plus souvent orale[65].

5° Quand le billet doux est caché dans un bouquet de fleurs et la réponse de même, on dit que la messagère est muette.

L'entremetteuse qui fait l'office du vent est celle qui porte un message à deux sens dont le véritable ne peut être compris que par la personne à laquelle on s'adresse; la réponse peut se rendre de même.

Une femme astrologue ou diseuse de bonne aventure, la soubrette, la mendiante, l'ouvrière, sont d'habiles entremetteuses qui gagnent vite la confiance des femmes.

Elles savent brouiller les gens entre eux quand il le faut, vanter les charmes d'une femme et ses talents dans l'art des voluptés.

[Note 62: Dans cette énumération que nous abrégeons, on reconnaît encore l'amour des écrivains de l'Inde pour les catégories et les divisions qui dépasse même la manie casuistique.]

[Note 63: C'est l'entremetteuse que, par un jeu d'esprit, Socrate loue beaucoup à la fin du Banquet, disant que le métier le plus beau est celui qui rapproche les coeurs en éveillant la sympathie mutuelle.]

[Note 64: Dans ce passage et dans un autre concernant les intrigues du roi (titre VIII, chap. II), on voit que la susceptibilité légitime des épouses était peu ménagée. Probablement celles qui consentaient à cette complaisance le faisaient par un calcul personnel, comme Livie pour Auguste et Mme de Pompadour pour le parc aux Cerfs de Louis XV.]

[Note 65: D'après le père Gury, un serviteur ne peut, sans péché mortel, à moins d'une raison grave (par exemple la crainte de perdre un moyen d'existence qu'il ne retrouvera pas), accompagner son maître chez une concubine, ni porter des messages à une courtisane.]

Elles savent aussi parler hardiment de l'amour d'un homme, de son habileté dans les plaisirs sexuels et des femmes, même plus belles que celle qu'il poursuit, qui seraient heureuses de l'avoir pour amant; elle explique les entraves que sa situation de famille met à ses démarches.

Enfin, une entremetteuse peut, par des propos adroits, donner à un homme une femme qui ne pensait même pas à lui ou à laquelle il n'aurait pas osé aspirer.

Elle sait aussi ramener une femme à l'homme qu'elle a quitté pour un motif quelconque et réciproquement.

APPENDICE AU CHAPITRE I

La femme de chambre qu'Ovide conseille de gagner est souvent une entremetteuse qui travaille pour elle-même; le poète indique la conduite à tenir avec elle.

N° 1.—Livre I. «Vous me demandez s'il est avantageux de coucher avec la confidente? Il est telle suivante que, par là, vous mettrez mieux dans vos intérêts; telle autre qui vous servira moins bien, car elle voudra vous garder pour elle-même le plus possible. D'ailleurs ce jeu, s'il était découvert, vous ferait éconduire avec quelque ridicule. Si cependant celle que vous avez prise pour mercure-galant vous plait beaucoup par sa beauté, hâtez-vous de jouir de sa maîtresse et que la soubrette ait ensuite son tour.

«Quand vous aurez commencé l'attaque de la confidente, pressez-la vivement et remportez vite la victoire, car c'est alors seulement que vous serez à l'abri de toute trahison de sa part. Si vous êtes vous même discret, vous aurez en elle une complice d'un dévouement à toute épreuve.»

N° 2.—L. III. «Je me suis plaint, il m'en souvient, de la défiance qu'il fallait avoir de ses amis; ce reproche ne s'applique pas seulement aux hommes. Si vous êtes trop confiantes, jeunes beautés, d'autres chasseront sur vos brisées et vous aurez fait lever le lièvre pour une autre.

Cette amie complaisante qui vous prête sa chambre et son lit, plus d'une fois je me suis trouvé en tête-à-tête avec elle. Si vous voulez que la réponse ne s'attarde pas, évitez d'employer une messagère trop jolie.

CHAPITRE II

Rôle de l'entremetteuse

L'entremetteuse gagne la confiance de la femme en se conformant à son humeur et à ses volontés; ensuite elle s'efforce de lui faire prendre son mari en haine ou en mépris. Elle commence par des conversations artificieuses, par exemple en lui indiquant des recettes pour avoir des enfants, en causant avec elle de tout le monde, en lui racontant beaucoup d'histoires, surtout sur les autres femmes mariées, en exaltant sa beauté, sa sagesse, sa générosité, son bon naturel[66].

[Note 66: L'entremetteuse faisait l'office du Roman moderne qui, dans tous les cas, donne tort au mari. Elle jouait le rôle qu'Ovide prête à la femme de chambre gagnée par l'amour. Ce rôle de dénigrement est loin de justifier l'éloge humoristique que Socrate faisait du métier d'entremetteuse.]

Puis elle lui dira: Quel malheur qu'une femme comme vous soit affligée d'un tel mari! Belle dame, il n'est même pas digne d'être votre valet.

Elle lui parlera ensuite de sa froideur, de sa jalousie, de sa malhonnêteté, de son ingratitude, de son aversion pour les plaisirs, de sa sottise, de sa ladrerie et de tous les autres défauts qu'il peut avoir et qu'elle peut connaître.

Si le mari est un homme lièvre (n° 1) et la femme une femme cavale (n° 2), ou éléphant (n°3), elle fera ressortir ce genre d'infériorité relative du mari[67].

[Note 67: L'auteur ne dit rien du cas de l'union supérieure ou très supérieure. Donc les dames indiennes le trouvent toujours bon; ailleurs, les goûts sont partagés; quelques belles pensent que tout dépend de l'habileté du jeu.]

Une fois le terrain déblayé du mari, l'entremetteuse parle de la soumission et de l'amour du soupirant. Quand elle a fait quelque progrès dans la confiance de la femme, elle lui dit: «Belle dame, ce jeune homme, après vous avoir vu, a perdu la raison; l'infortuné qui a le coeur très tendre n'a jamais souffert aussi cruellement, très probablement il succombera.

Si la jeune femme l'écoute avec faveur, le lendemain l'entremetteuse, après avoir reconnu ses bonnes dispositions sur son visage, dans ses yeux et dans son langage, reprendra avec elle son entretien sur l'amoureux, lui contera au long les amours d'Indra avec Ahalya[68] et ceux de Dushyanti avec Sakountala[79] et d'autres semblables.

[Note 68: Ahalya, la femme du sage Gautama, séduite par Indra.]

[Note 69: Sujet du poème tant admiré de Goethe.]

Elle vantera alors la force du jeune homme, ses talents et son habileté dans les soixante-quatre sortes de voluptés; elle dira aussi les bontés qu'a eues pour lui quelque femme remarquée, quand bien même cela ne serait pas vrai.

En outre l'entremetteuse observera avec beaucoup d'attention la manière d'être de la femme; si celle-ci est favorable, son accueil sera empressé, affectueux.

Elle aura avec l'entremetteuse des à parte où elle lui contera ses peines; elle sera pensive, poussera de gros soupirs, lui fera des présents, lui rappellera les occasions de fêtes, lui exprimera toujours en la congédiant[70] le désir de la revoir et lui dira plaisamment: Ah! belle langue, pourquoi me dites-vous ces vilaines choses? Elle discourera sur le péché qu'elle commettrait, ne dira rien des entrevues et entretiens qu'elle aura eus avec l'amant, mais se fera interroger à ce sujet; elle finira par rire du désir du soupirant, mais sans montrer aucun mécontentement.

[Note 70: Dans l'Inde, c'est toujours la personne qui reçoit une visite qui indique le moment de la séparation.]

Quand la femme a ainsi laissé voir ses sentiments, l'entremetteuse lui apporte des témoignages d'amour, comme des feuilles et des noix de bétel, des parfums, des fleurs, des bagues, des anneaux, tous portant les marques des ongles et des dents de l'homme et d'autres signes. Sur un habillement qu'il enverra seront imprimées avec du safran ses deux mains jointes ensemble comme dans un transport d'amour.

L'entremetteuse montrera aussi des figures d'ornement de différentes sortes découpées sur des feuilles, des pendants d'oreilles et des guirlandes de fleurs contenant des billets doux et des déclarations d'amour. Elle décidera la femme à lui envoyer en retour des présents affectueux. Après que les deux amants ont échangé des présents, l'entremetteuse arrangera une rencontre entre eux.

Babhravya est d'avis que, pour ne point être remarqués, ils doivent choisir le moment où le public est occupé par des fêtes civiles ou religieuses, par le bain ou par quelque calamité publique.

Gonikaputra, au contraire, pense que ces rendez-vous doivent se donner dans la demeure d'une amie, d'un mendiant, d'un astrologue ou d'un ascète[71].

Vatsyayana décide qu'il faut simplement choisir un lieu qui a une entrée et une sortie faciles et disposé de façon que ceux qui s'y trouvent puissent s'en aller librement et en évitant toute rencontre fâcheuse.

[Note 71: On voit que, à cette époque, les Ascètes se prêtaient à plus d'un rôle.]

TITRE XI

CATÉCHISME DES COURTISANES

CHAPITRE I

Des différentes classes de courtisanes.

Les hommes sont avides de plaisir et une certaine classe de femmes d'argent; on a du consacrer la dernière partie du Kama-Soutra aux moyens que celles-ci emploient pour se faire donner de l'argent ou, en d'autres termes, à l'art des courtisanes (App. 1).

On peut ranger parmi les courtisanes diverses classes de femmes:

L'impudique;—la servante ou soubrette;—la femme galante ou catin (femme de la campagne);—l'ouvrière libre[72];—la bayadère;—la femme qui a quitté sa famille;—celle qui vit de sa beauté;—enfin celle qui exerce régulièrement le métier ou la la profession de courtisane[73].

[Note 72: On voit par cette énumération combien était servile et dégradée la situation de la domestique, de la femme de la campagne et de l'ouvrière, c'est-à-dire des quatre cinquièmes des femmes. Il est vrai que les Indiens n'attachaient à l'acte charnel aucune idée de faute, mais seulement celle de complaisance, et le plus souvent d'obéissance.]

[Note 73: On a vu que les courtisanes de premier rang avaient tous les talents et toutes les connaissances que réclame une profession libérale. Aujourd'hui la profession n'existe plus que pour les bayadères.]

Ces différentes sortes de courtisanes ont des rapports avec différentes sortes d'hommes. Tout ce qui va être dit sur les courtisanes s'applique à ces rapports.

APPENDICE AU CHAPITRE I

N° 1.—Bartiahari, stance 90. «Les courtisanes sont les feux du dieu de l'amour, elles l'alimentent avec leur beauté, et les libertins viennent y sacrifier jeunesse et richesse.

«Qui pourrait se prendre à ces esclaves vénales, jouet immonde des espions, des soldats, des voleurs, des esclaves, des comédiens et des débauchés?»

N° 2.—Properce, dans une boutade, préfère à une maîtresse des filles publiques:

«Moi qui fuyais la route battue par un grossier vulgaire, je trouve douce aujourd'hui l'eau fangeuse d'un marais.

«Malheur à qui aime à frapper à une porte fermée! Combien je préfère cette femme qui s'avance le voile relevé, libre de tout gardien. Souvent, il est vrai, elle foule les boues de la voie Sacrée (le boulevard de Rome), mais pour l'aborder, point d'obstacle. Elle ne promène pas un amant, elle ne demande pas ce qu'un père verra dissiper avec chagrin; jamais elle ne s'écrie: Que je suis inquiète! Pars vite, je t'en conjure, mon mari revient aujourd'hui de la campagne. Filles de l'Euphrate et de l'Oronte (leurs vallées fournissaient Rome de belles Syriennes), je suis à vous désormais; je ne veux pas des larcins d'une chaste couche, puisqu'il n'est point de liberté pour les amants.»

N° 3.—La Tour des Regrets. Les Chinois usent beaucoup des courtisanes et leur consacrent des chants populaires; l'un de ces chants décrit leur punition dans la vie future (à laquelle la plupart des Chinois ne croient guère).

Louis Arène, la Chine familière et galante, la Tour des regrets.

«Le juge des morts, Yen Wanzi: Pourquoi comparais-tu prématurément devant ce tribunal? Tu as donc dans le séjour des vivants beaucoup péché. Avoue toutes tes fautes, si tu veux éviter les derniers supplices.

«La courtisane.—Je ne suis pas une fille de bonne famille. On m'avait mise dans une maison de prostitution[74]; dans un pareil lieu, je ne pouvais échapper à ma destinée. Mon bras plié a servi d'oreiller à mille individus. Ils aimaient en moi mon corps et ma chair blanche comme on aime une pierre précieuse; je les aimais parce qu'ils avaient beaucoup d'argent dans la ceinture. Je me suis amusée beaucoup sans prévoir que ce bonheur serait Anéanti.

[Note 74: En Chine et au Japon, le gouvernement fait entrer d'office dans les maisons de prostitution les femmes qui ne peuvent pas acquitter la taxe personnelle.]

«Puis, je suis tombée malade. Misérable vieux, misérable vieille! Ils m'ont chassée. Je me suis réfugiée dans un lieu d'aisances pour y passer mes jours.

«Mes jeunes amants d'autrefois ne sont plus revenus. Mes vêtements, mes ornements de tête, j'ai tout vendu; pas de combustible, pas de riz. Ma vie était amère comme la gentiane. Je vous en prie, monsieur Yen, soyez indulgent, épargnez une jeune femme tendre comme la fleur et faites-moi renaître honnête femme.

«Yen Wang, frappant du poing sur son tribunal: Tu as commis force mauvaises actions et tu voudrais transmigrer dans le sein d'une honnête femme! Tu as brouillé le père et le fils, fait battre le frère contre le frère et occasionné leur séparation.

«A cause de toi, combien d'hommes ont vendu leur maison, leur patrimoine! Tu as semé la discorde entre le mari et la femme; à cause de toi, combien de gens se sont rasé la tête et se sont faits bonzes[75]; pour toi, amis d'un jour, vieux amis, se sont détestés. Petits diables, entraînez cette prostituée à la Tour des Regrets!

[Note 75: Le peuple les appelle des ânes pelés; le bouddhisme a donc bien peu de faveur. Les Chinois ont leurs contes sur les bonzes et les bonzesses, comme le moyen âge en avait sur les nones et les moines (voir Louis Arène).]

«La petite femme dans la tour: On m'a enveloppée dans une grossière natte de roseaux; des cordes serrent ma poitrine. Ah que je souffre. Noirs corbeaux, cessez de m'arracher les yeux; chien jaune, cesse de me déchirer le coeur, le foie, les entrailles.

Les riches négociants, autrefois mes amis, ne m'ont même pas acheté un cercueil, j'espère en vain renaître[76]. On trouverait plutôt sur une même fleur dix couleurs différentes.

[Note 76: De même qu'autrefois les Grecs et les Romains et encore aujourd'hui, les Indiens, les Chinois croient que les mânes des morts privés de sépulture (les larves) errent indéfiniment.]

CHAPITRE II

Des mobiles qui doivent diriger les courtisanes.

Quand une courtisane aime l'homme auquel elle se donne, ses actes sont naturels; quand, au contraire, elle n'a en vue que l'argent, ils sont artificiels ou contraints. Dans ce cas, elle doit cependant se conduire comme si elle aimait véritablement, car les hommes ont confiance dans les femmes qui paraissent les aimer (App. 1). En affirmant son amour, elle doit paraître désintéressée, et, pour ne point compromettre son crédit, elle doit s'abstenir de s'approprier de l'argent par des moyens illégitimes[77].

[Note 77: Ovide, Art d'aimer, livre III. «Femmes, usez d'abord de dissimulation et dès le premier abord ne montrez pas votre cupidité; à la vue du piège qu'on lui tend, un nouvel amant s'échappe et s'enfuit.»

Ainsi qu'on le voit plus loin, il n'y a, aux yeux de Vatsyayana, d'autre moyen illégitime d'acquérir de l'argent que le vol direct.]

Une courtisane doit se tenir bien parée à la porte de sa maison, et, sans se montrer trop, regarder dans la rue de manière à être vue comme un objet sur un étalage. Elle doit lier amitié avec les personnes qui peuvent l'aider à enlever des hommes à d'autres femmes et à s'enrichir, ou bien la protéger contre les insultes ou les vexations; tels sont les gardes de ville ou de police, les agents et satellites des tribunaux, les astrologues, les hommes puissants ou les prêteurs d'argent, les savants, les maîtres des soixante-quatre arts libéraux, les bouffons, les bateleurs, les marchands de fleurs, les parfumeurs, les débitants, les laveurs, les barbiers et les mendiants; et toutes autres personnes qui peuvent lui servir pour un but quelconque.

Les hommes qu'elle peut prendre uniquement pour leur argent sont ceux qui sont en possession légale de leur héritage; les jeunes gens; les hommes qui sont libres de tout lien; les fonctionnaires publics; ceux qui ont des revenus ou des moyens d'existence assurés; les bellâtres, les vantards, les eunuques qui dissimulent leur état; les hommes qui détestent leurs égaux; ceux qui sont naturellement généreux; ceux qui ont du crédit auprès du roi et des ministres; les hommes toujours heureux dans leurs entreprises; ceux qui s'enorgueillissent de leurs richesses, les frères qui désobéissent à leurs aînés, les hommes sur lesquels les membres de leur caste tiennent l'oeil ouvert; les fils uniques de pères riches, les ascètes tourmentés par les aiguillons de la chair[78], les hommes braves, le médecin du roi, les anciennes connaissances.

[Note 78: On voit que les ascètes brahmaniques succombaient souvent à la tentation, puisque Vatsyayana recommande aux courtisanes de les tenter.]

La courtisane peut avoir des rapports avec des hommes doués d'excellentes qualités, uniquement par amour ou par amour-propre, tels sont:

Les hommes de haute naissance (App. 2), les savants, les hommes de bonne compagnie et de bonne tenue, les poètes (App. 3), les conteurs agréables; les hommes éloquents ou énergiques ou habiles dans des arts variés; les devins, les grands esprits; les hommes d'une grande persévérance, ceux d'une ferme dévotion; ceux qui ne se fâchent jamais; ceux qui sont généreux, affectionnés à leurs parents, qui aiment tous les amusements de société; ceux qui sont exercés à terminer les vers commencés par d'autres et à d'autres jeux d'esprit; ceux qui ont une très belle santé ou un corps parfait ou une très grande force; ceux qui ne boivent jamais avec intempérance, ceux qui sont puissants, sociables, aimant le sexe et gagnant les coeurs, sans se laisser complètement dominer; ceux qui ignorent l'envie ou les soupçons jaloux (App. 4).

Quant à la courtisane, elle doit être belle et aimable et avoir sur le corps des signes de bon augure. Elle doit aimer les bonnes qualités chez les hommes, tout en poursuivant la richesse. Elle doit se complaire aux unions sexuelles résultant de l'amour et être pour ces unions de la même caste que les hommes auxquels elle se livre. Elle doit chercher sans cesse à augmenter son expérience et ses talents, se montrer toujours libérale et aimer les plaisirs et les arts[79].

L'auteur énumère ensuite les qualités que doivent posséder toutes les femmes. Ce sont celles qu'on peut leur demander en tout pays, et, en outre, la connaissance du Kama-Soutra et des soixante-quatre talents qu'il enseigne[80].

[Note 79: Ce sont les qualités que l'on trouve généralement en Europe chez les femmes de théâtre.]

[Note 80: A cette longue et sèche énumération nous substituerons les leçons qu'Ovide donne aux belles sur les qualités et les manières qu'elles doivent avoir; se reporter au n° 3 de l'Appendice du chapitre III du titre I.]

Vient ensuite la liste des hommes que les courtisanes doivent éviter. Ce sont les mêmes qu'en tout pays et en outre: les sorciers, les hommes qui se laissent acheter, même par leurs propres ennemis, enfin les hommes timides à l'excès (App. 5).

D'après l'avis de quelques anciens casuistes, ajoute l'auteur, les courtisanes peuvent se donner par amour, crainte, vengeance, chagrin ou dépit, curiosité, et pour l'argent, le plaisir ou l'assiduité et la constance des rapports, pour se faire un ami ou se débarrasser d'un amour importun; à cause du dharma (mérite religieux), de la célébrité et de la ressemblance avec une personne aimée, de la constance ou de la pauvreté d'un homme, ou de sa cohabitation dans le même endroit, ou parce qu'il est du même numéro qu'elle pour l'union sexuelle, ou enfin dans l'espoir de faire quelque coup de fortune.

Mais Vatsyayana décide que les seuls mobiles d'une courtisane doivent être: l'amour, le désir d'échapper à la misère et celui d'acquérir la richesse.

L'argent doit être son objectif principal et elle ne doit point le sacrifier à l'amour. Mais, en cas de crainte ou de difficultés à surmonter, elle peut prendre en considération la force ou d'autres qualités.

En outre, quand un homme, quel qu'il soit, la prie de s'unir à lui, elle doit, afin de se faire valoir, ne pas consentir de suite et se renseigner sur lui par des affidés adroits et sûrs (App. 6). Quand elle a la certitude que, dans celui qui la recherche, tout est à son gré, elle emploie le Vita et d'autres intermédiaires pour se l'attacher.

L'un d'eux l'amène chez elle ou la conduit chez lui, sous quelque prétexte. Elle le reçoit de son mieux, lui fait quelque présent qui éveille sa curiosité et son amour; par exemple, un don affectueux, en lui disant qu'il lui était destiné: elle l'amuse longtemps par une conversation et des récits agréables et en faisant ce qu'il aime, comme de la musique, du chant. Quand il est rentré chez lui, elle lui envoie fréquemment une suivante exercée aux propos plaisants et qui lui remet un petit présent.

Elle lui rend elle-même, sous prétexte d'affaires, quelques visites en se faisant accompagner du Pithamarda.

Il y a quelques vers à ce sujet:

«Quand son amant vient la voir, la courtisane lui donne un mélange de feuilles et de noix de béthel, des guirlandes de fleurs et des onguents parfumés.»

«Après avoir montré son habileté dans les arts libéraux (le chant, la danse, etc.), elle l'amuse longtemps avec sa conversation.»

«Elle lui fait aussi quelques présents d'amour, et fait avec lui un échange d'objets à l'usage de chacun d'eux; en même temps elle lui montre son habileté dans les soixante-quatre voluptés.»

«Quand une courtisane est dans ces termes avec son amant, elle doit le captiver par des présents affectueux, par sa conversation et par les plaisirs tendres qu'elle lui fait goûter.»

APPENDICE AU CHAPITRE II

N°1.—Pour stimuler l'amour.

Ovide, _Art d'aimer, _livre III.

«Femmes, faites en sorte que nous nous croyions aimés; ce n'est pas une chose si difficile; nous nous persuadons aisément ce que nous désirons. Qu'une femme jette sur un jeune homme un regard amoureux; qu'elle pousse quelques soupirs; qu'elle lui reproche de venir si tard; qu'elle ajoute les larmes et le dépit d'une fausse jalousie, comme si elle redoutait une rivale; qu'elle lui meurtrisse le visage avec ses ongles, il sera bientôt persuadé, et d'un ton compatissant: «elle est éprise, «dira-t-il;«elle brûle pour moi». Qu'avec cela il ait bonne mine, qu'il s'admire dans son miroir et il croira pouvoir toucher le coeur même d'une déesse.»

N° 2.—Déjazet.

Ce cas fut, une fois du moins, celui de l'actrice Déjazet.

Le duc d'Orléans (fils du roi Louis-Philippe), tout jeune encore, lui avait adressé un billet ainsi conçu:»Où? quand? et combien?»

Elle répondit: «Où vous voudrez,—quand vous voudrez,—pour rien.»

On sait que Déjazet était bonne, comme le veut Tibulle, livre II, élégie 4. «O toi qui fermes ta porte à l'amant qui n'a point assez d'or, puissent tes richesses être dévorées par le feu et que personne ne verse de l'eau sur la flamme. Que nul ne donne une larme à ta mort; que nul n'accompagne ta cendre! Celle, au contraire, qui se sera montrée bonne et point avare, on la pleurera au pied du bûcher enflammé, eût-elle vécu cent ans. Quelque vieillard fidèle à l'objet de ses anciennes amours viendra, chaque année, porter des couronnes au tombeau qu'il lui aura élevé.»

Entre mille traits, on cite de Déjazet celui-ci particulièrement:

«C'est toujours la même chose et cela fait toujours plaisir.»

Elle écoutait aussi très volontiers cet autre conseil de Tibulle qui, parmi les amants qui n'ont point assez d'or, recommande particulièrement l'adolescent.

«Et toi Chloé, épargne un jouvenceau épris de ta beauté. Ne lui sois point cruelle; ne lui demande point de présents. C'est le vieillard qui doit te donner de l'or pour que tu réchauffes sa glace. Mieux vaut cent fois que l'or l'adolescent dont la barbe sans rudesse ne déchire point le visage qu'il embrasse, dont un doux, éclat colore les joues. Enlace au-dessous de ses épaules les bras d'ivoire et méprise les trésors des rois. Vénus te verra le presser sur ton sein haletant, confondu tendrement avec toi; elle te verra attacher sur sa bouche frémissante de ces humides baisers où les langues s'entrechoquent et lui imprimer sur le cou avec la dent des marques d'amour.»

N° 3.—Les Poètes.

Ovide, Art d'aimer, livre III. «Jeunes beautés, montrez vous faciles aux poètes; un dieu les anime et les muses les favorisent. Mieux que tous les autres, ils savent aimer, célébrer la beauté qui les a séduits et faire retentir son nom au loin. Quel crime d'attendre un salaire des doctes poètes! Mais, hélas! c'est un crime dont une belle ne craint pas de se rendre coupable!»

N° 4.—Ne soyez pas jaloux.

Ovide, livre II. «Ne cherchez point à surprendre votre maîtresse. Qu'elle croie que ses infidélités vous sont inconnues. Ne remarquez point les signes qu'elle fait à votre rival, ni ses tablettes, si elle lui écrit. Laissez-la vous cacher ses larcins amoureux. Combien est habile celui qui permet à d'autres de fréquenter sa maîtresse et qui veut tout ignorer! Que de maris ont cette complaisance pour leurs épouses légitimes!»

N° 5.—Hommes à éviter.

Art d'aimer, livre III.

«Femmes, fuyez ces hommes vains de leur parure et de leur beauté, qui portent toujours les cheveux retroussés. Les douceurs qu'ils vous content, ils les répètent à mille autres. Leur amour ne se fixe nulle part.

«Il en est qui s'insinuent près des femmes sous les dehors d'un amour mensonger, empruntant cette voie pour en tirer un bénéfice honteux. Leur chevelure parfumée d'essence, leur robe de l'étoffe la plus fine, les bagues qui surchargent leurs doigts ne doivent pas vous en imposer. Le mieux paré n'est souvent qu'un escroc. Rendez-moi mes bijoux, s'écrient souvent, devant les juges, les belles qu'on a ainsi trompées. Femmes, tenez votre porte fermée à tout suborneur.»

N° 6.—Ovide, livre III. «Quand un amant vous aura sondée par quelques mots tracés sur des tablettes qu'une adroite suivante vous aura remises, méditez-les, pesez-en les termes et tâchez de deviner par le style et les expressions si cet amour est un artifice. S'il est véritable, ne vous pressez pas de répondre. Un peu de dédain, s'il n'est pas trop prolongé, aiguillonne la passion.

«Cependant ne repoussez pas avec dureté un amant, laissez-le flotter entre la crainte et l'espérance.

«Si vos amants vous font de belles promesses, amusez-les aussi par de belles paroles; s'ils donnent, accordez leur les faveurs convenues. Je la crois capable des crimes les plus noirs celle qui, après avoir reçu des présents d'un amant, se refuse à ses désirs passionnés.»

CHAPITRE III

Différentes sortes de gains des courtisanes.

Si une courtisane peut gagner chaque jour beaucoup d'argent avec plusieurs hommes, elle ne se bornera pas à un seulement; dans ce cas, elle fixera un prix par nuit, suivant le lieu, la saison et les gens, et par comparaison avec les prix des autres courtisanes, en se rendant compte de ses propres avantages (App. 2).

Elle informera ses amants, ses amis et connaissances de ses tarifs variés ou successifs (App. 3).

Les anciens sages sont d'avis que quand une courtisane décidée à vivre avec un seul homme a des chances égales de gain avec deux amants qui se présentent, elle doit prendre celui des deux qui lui donnera l'espèce d'objets qu'elle préfère.

Mais Vatsyayana déclare qu'elle doit choisir celui qui lui donnera de l'or, parce que l'or ne peut être repris et qu'avec lui on se procure tout ce que l'on veut.

Si tout est égal pour les dons à recevoir des deux poursuivants, la courtisane doit se décider d'après l'avis d'un ami ou d'après les qualités personnelles et les signes heureux ou malheureux de chacun d'eux.

Quand, de deux amants, l'un n'est que généreux, tandis que l'autre a de l'attachement, les sages (anciens casuistes) donnent la préférence au premier et Vatsyayana au second, parce que celui-ci ne rappellera dans aucune occasion l'argent donné, tandis que l'autre invoquera, pour donner moins, le souvenir des largesses faites. Là encore, il faut considérer le plus grand profit probable.

Quand une courtisane est sollicitée à la fois par un ami et par un homme libéral, Vatsyayana dit qu'elle doit les contenter tous deux en obtenant de l'un un ajournement à la satisfaction de ses désirs.

Lorsqu'elle a à choisir entre un gain à réaliser et un danger à éviter, Vatsyayana, contrairement aux sages (anciens casuistes), est d'avis qu'il faut avant tout conjurer le mal. Il faut d'ailleurs bien peser les chances et l'importance du gain et du mal probables.

Une courtisane ne demandera que peu et d'une manière tout à fait amicale à un homme dans les cas suivants:

—Elle veut l'empêcher de s'attacher à une autre femme, ou bien l'en détacher, ou bien faire perdre à cette femme le profit qu'elle en tire;

—Elle pense qu'il élèvera sa situation ou que, par lui, elle obtiendra quelque grand avantage, ou sera mise en relief vis-à-vis des autres hommes;

—Elle a besoin de lui pour écarter quelque malheur;

—Elle lui est réellement attachée et elle l'aime;

—Elle désire son aide pour se venger;

—Elle veut reconnaître quelque ancien service;

—Enfin elle éprouve simplement pour lui un caprice charnel.

Une courtisane doit s'efforcer de tirer d'un amant, au plus vite, tout l'argent qu'elle peut:—quand elle est décidée à le congédier;

—Quand elle a lieu de penser qu'il veut la quitter;

—Quand, étant complètement à sec, il va être emmené par son tuteur, son gourou ou son père;

—Quand il est sur le point de perdre sa position, ou simplement quand il est volage.

Elle doit, au contraire, se lier à un homme pour vivre avec lui quand elle sait: qu'il va hériter ou recevoir de riches présents, ou obtenir un emploi élevé de l'État; qu'il possède de grands magasins de blé et autres denrées;—qu'il reconnaît généreusement tout ce qu'on fait pour lui; qu'il tient toujours ses promesses.

Voici deux aphorismes en vers sur le sujet:

«En considérant ses gains présents et futurs, une courtisane évitera les hommes qui ont gagné péniblement leur fortune et ceux que la faveur des rois a rendus égoïstes et durs de coeur.»

«Elle doit s'unir avec les gens fortunés et bienfaisants et avec ceux qu'il est dangereux de repousser ou de blesser en quoi que ce soit. Qu'elle ne recule pas même devant quelques sacrifices pour s'attacher des hommes énergiques et généreux qui lui feront de grandes largesses, en retour de quelques services ou légers présents.»

Les courtisanes les plus riches et du premier rang doivent employer leurs gains:

A bâtir des temples et faire exécuter des étangs et des jardins publics, à donner mille vaches aux brahmes; à faire des sacrifices et des offrandes aux dieux et à célébrer des fêtes en leur honneur, et enfin à accomplir les voeux qu'il leur est possible de faire (App. 1).

Les autres courtisanes doivent, avec les ressources qu'elles ont pu se créer: avoir chaque jour des vêtements blancs et différents de ceux de la veille; boire et manger suivant leur besoin; consommer chaque jour un tamboula parfumé, c'est-à-dire un mélange de noix et de feuilles de bétel, et porter des ornements dorés [81].

[Note 81: La ceinture des bayadères est formée par une épaisse lame d'or pur repliée, d'un très bel effet et d'un grand prix.]

APPENDICE AU CHAPITRE III

N° 1.—Dons des courtisanes aux brahmes.

Sauf les jardins et étangs publics qui sont oeuvres d'utilité à la fois publique et religieuse, tous les gains des courtisanes ont, d'après la prescription de Vatsyayana, une destination religieuse qui les met aux mains des brahmes, soit directement comme don personnel, soit indirectement comme offrande aux dieux.

Cette conclusion dernière du traité des courtisanes ne laisse aucun doute sur son caractère religieux et obligatoire; c'est un véritable catéchisme.

Les étangs et jardins publics sont souvent placés à proximité des pagodes et concourent à leur richesse et à leur salubrité, car alors ils servent exclusivement pour le bain. Il y a aussi un grand nombre d'étangs situés au milieu des campagnes; ce sont les plus grands. Ils servent uniquement à l'agriculture. Beaucoup ont été creusés par des personnes pieuses. Les brahmes, possédant une grande partie des terres, étaient eux-mêmes intéressés directement à la prospérité de l'agriculture.

L'étang de Moutrapaléon, dont les sources alimentent d'une eau excellente la ville de Pondichéry, a été établi par une courtisane célèbre; ce fait est rappelé sur les bas-reliefs de la fontaine publique qui est surmontée de la statue de Dupleix, au milieu de la place Dupleix, la grande place de Pondichéry.

La prostitution sacrée (Maspero) a existé en Assyrie, en Syrie, en Phénicie et dans l'Asie-Mineure, mais c'était une sorte d'hospitalité offerte aux étrangers de passage; il ne parait pas qu'une caste sacerdotale en ait tiré profit comme les brahmes l'ont fait de la prostitution publique dans l'Inde.

N° 2.—L'avidité.

D'après l'auteur indien, la courtisane ne doit se préoccuper que du gain. C'est le langage qu'Ovide prête à une proxénète corrompant sa maîtresse: les Amours, livre I.

«La pudeur pour être utile doit être feinte. Habile à tenir les yeux modestement baissés, ne les porte sur un homme qu'à proportion des offrandes qu'il te fera.

«Amusez-vous, jeunes beautés; il n'est de chaste que celle qu'aucun amant ne sollicite et si elle n'est point trop novice, elle provoque la première. La beauté se fane quand on ne l'entretient pas par la jouissance. Et ce n'est pas assez d'un ou deux amants; avec plusieurs le profit est plus sûr, la recette plus abondante. Que celui qui donne soit plus grand à tes yeux que le grand Homère. On a de l'esprit quand on donne. Ne dédaigne point l'affranchi ni celui qui a les pieds poudreux. Ne te laisse point éblouir par une naissance illustre. Allez trouver vos aïeux nobles vous qui n'êtes pas riche! Cet autre, parce qu'il est beau garçon, te demande une de les nuits sans la payer, qu'il aille chercher de l'or chez celui dont il est le mignon.»

Dans l'élégie 10 du livre I des Amours, Ovide répond lui-même à cette proxénète:

«Pourquoi vouloir que l'enfant de Vénus nous fasse payer ses faveurs. Il n'a point de robe pour en serrer le prix.»

«Une prostituée se vend à tel prix au premier venu; mais elle abhorre le despotisme d'un avare corrupteur et elle ne fait qu'à regrets ce qu'une amie fait de plein gré.

«Gardez-vous, jeunes beautés, de mettre à prix la faveur d'une nuit. Il n'est pas défendu d'exiger d'un riche quelques présents. Il est en état de les faire. Services, soins, fidélité, voilà la monnaie du pauvre. Je ne refuse pas de donner, mais je m'indigne qu'on me demande. Sourd à tes sollicitations, si tu cesses d'exiger, je donnerai.»

A Rome, les courtisanes de tout ordre étaient très avides et beaucoup d'hommes se ruinaient pour elles; de ce nombre fut Tibulle.

Il avoue avoir eu à la fois quatre maîtresses, Délie, Sulpice, Néera et Némesis, toutes quatre courtisanes, sans doute de premier ordre, sans compter beaucoup de distractions.

La prostitution publique généralement volontaire forme, en Afrique, le principal revenu de quelques roitelets nègres. En Chine et au Japon, le gouvernement met d'office aux bateaux fleuris les femmes et même les filles vierges qui ne peuvent payer l'impôt de capitation. Cela est sans conséquence pour leur futur mariage; des personnages de distinction viennent souvent prendre femme dans ces lieux de plaisir.

CHAPITRE IV

De la courtisane qui vit avec un homme comme une épouse.

Quand une courtisane vit avec son amant, elle doit avoir la conduite d'une femme honnête et tout faire pour lui plaire. En deux mots, il faut qu'elle lui donne le plaisir sans s'attacher à lui, tout en paraissant lui être attachée.

Voici comment elle s'y prendra pour arriver à ses fins.

Elle aura à sa charge sa mère qu'elle dépeindra comme violente et avide; au cas où elle n'aurait pas de mère, une nourrice pourrait jouer ce rôle. La mère ou la nourrice témoignera de l'aversion pour l'amant et le désir que la courtisane se sépare de lui. Celle-ci simulera toujours du chagrin, de la tristesse, de la crainte, de la honte à ce sujet, mais en déclarant qu'elle ne saurait désobéir à sa mère.

Elle dira encore qu'elle a persuadé à sa mère qu'il est malade et qu'elle a pris ce prétexte pour le venir voir.

Pour le captiver, elle enverra sa suivante chercher les fleurs qu'il a portées la veille pour les porter à son tour à titre de marque d'affection; elle demandera aussi les restes du mélange de noix et de feuilles de bétel qu'il a laissé sans le manger; elle admirera son habileté dans les rapports sexuels et les moyens variés qu'il emploie pour procurer la jouissance; elle apprendra de lui les soixante-quatre espèces de plaisir décrits par Babravya; elle appliquera continuellement les leçons reçues, en se conformant à son goût.

Elle gardera ses secrets, lui dira elle-même ses propres secrets et désirs; elle lui cachera sa mauvaise humeur. Dans le lit, elle se montrera toujours bien disposée. Quand il se tournera de son côté, elle touchera toutes les parties de son corps à son souhait; elle le baisera et l'embrassera pendant son sommeil; elle le regardera avec une inquiétude apparente quand il sera absorbé dans ses pensées ou quand il s'occupera d'autre chose que d'elle; quand elle le rencontre ou bien quand, de la rue, il la regarde se tenant sur la terrasse de sa maison, elle n'aura ni une absence complète de honte, ni un excès de timidité; elle partagera ses amitiés et ses haines, ses goûts, sa gaieté ou sa tristesse; elle témoignera la curiosité de voir son épouse, ne le boudera jamais longtemps; elle simulera de la jalousie au sujet des marques qu'elle-même lui a faites avec les ongles et les dents, lui parlera peu de son amour, mais le lui témoignera par des faits, des signes et des insinuations; elle gardera le silence quand il sera endormi, ivre ou malade; elle prêtera beaucoup d'attention au récit de ses bonnes actions et les contera ensuite elle-même pour son honneur et ses intérêts; s'il lui est assez attaché, elle lui fera des réparties spirituelles, écoutera tout de lui, excepté ce qui concerne ses rivales; se montrera triste, chagrine, quand il soupire, baille ou s'affaisse; prononcera les mots: «Longue vie», quand il éternue; se dira malade ou désireuse de grossesse quand elle éprouvera de l'abattement, ne louera aucun homme que son amant et s'abstiendra de blâmer chez d'autres les défauts qu'il a; portera tout ce qu'il lui aura donné; ne se parera ni ne mangera quand il est chagrin, malade, abattu; dans sa mauvaise fortune, se lamentera avec lui, feindra le désir de l'accompagner quand il quitte le pays volontairement ou banni par le roi; elle exprimera le souhait de cesser de vivre s'il est éloigné, dira qu'elle ne vit que pour être unie avec lui; elle offrira à la divinité[82] des sacrifices en accomplissement des voeux qu'elle aura faits, pour les cas où il acquiert de la richesse ou réussit dans ses desseins, ou lorsqu'il a recouvré la santé; elle se parera tous les jours; elle ne sera pas trop familière avec lui; dans ses chants elle introduira son nom et celui de la famille; elle lui prendra la main et la placera sur ses reins, son sein et son front, et se pâmera de plaisir à son attouchement; elle s'assoiera sur ses genoux et s'y endormira; elle voudra avoir un enfant de lui, ne pas lui survivre; elle le dissuadera de faire des voeux et des jeûnes, en lui disant: «Que tout le péché tombe sur moi!» Quand elle n'aura pu l'en empêcher, elle accomplira ces voeux avec lui; elle lui dira qu'il est difficile, même pour elle, d'observer les voeux et les jeûnes, si elle a quelque discussion avec lui à ce sujet; elle confondra ses biens avec les siens; elle n'ira point sans lui dans les réunions et l'y accompagnera quand il le voudra; elle prendra plaisir à se servir des choses dont il s'est déjà servi, à achever ce qu'il a commencé de manger; elle vénérera sa famille, ses dons naturels, ses talents, sa science, sa caste, sa couleur, son pays natal, ses amis, ses bonnes qualités, son âge et son bon caractère; elle le priera de chanter s'il le sait, et d'autres choses semblables.

[Note 82: Il n'est question ici que de la divinité et non des dieux; comme cela est général dans l'ouvrage, on peut en conclure que Vatsyayana et les brahmes de son époque étaient des monothéistes sivaïstes.]

Pour se rendre près de lui, elle ne craindra ni la chaleur, ni le froid, ni la pluie, ni le danger. Elle voudra rester son amante jusque dans une autre vie; elle conformera son humeur, ses goûts et ses actions à son inclination; elle s'abstiendra de sorcellerie (magie)[83]; elle se querellera constamment avec sa propre mère pour le venir trouver, et quand celle-ci voudra la forcer d'aller ailleurs, elle essaiera de s'empoisonner, de se laisser mourir de faim, de se poignarder, de se pendre; enfin elle lui fera certifier sa fidélité et son amour par des intermédiaires dévoués et en recevant elle-même l'argent et en évitant de se disputer avec sa mère pour la question pécuniaire devant lui.

[Note 83: Cette prescription est remarquable; elle prouve que le boudhisme avait profondément modifié les idées de l'Inde sur la magie qui était si fort en faveur avant lui; on y croyait encore, mais comme à une science de maléfices.]

Lorsque son amant part pour un voyage, elle le fera jurer de revenir promptement et, pendant son absence, elle n'accomplira pas de voeux en l'honneur de la divinité et ne se parera pas de ses ornements, à l'exception de ceux qui portent bonheur. Si son absence se prolonge au delà de l'époque fixée, elle s'efforcera de déterminer le moment de son retour par des présages, par les nouvelles et les bruits qui courent, par la position des planètes, de la lune et des étoiles.

Lorsqu'elle aura de la gaieté et des songes propices, elle s'écriera: «Sans doute je vais bientôt être réunie avec lui.» Si, au contraire, elle tombe dans la tristesse et voit de fâcheux présages, elle accomplira quelques-uns des rites qui apaisent les dieux.

Lorsqu'enfin le retour aura lieu, elle adorera le dieu Kama et fera des offrandes aux autres divinités; puis elle fera apporter par des amies un pot d'eau et fera des libations d'adoration à la corneille qui se nourrit des offrandes faites aux mânes des ancêtres[84]. Après la première visite, elle priera, elle aussi, son amant d'accomplir certains rites, ce qu'il fera s'il a pour elle un attachement suffisant, lequel consiste dans un amour désintéressé, dans la communauté d'objectif (par exemple, le goût des mêmes plaisirs), dans l'absence de tout soupçon jaloux et dans une libéralité sans limite pour tout ce qui concerne la maîtresse.

Telle est la conduite que doit tenir une courtisane qui vit avec un homme comme sa femme; ces leçons ont été tracées d'après les règles de Dattaka. Pour tout ce qui n'est point prévu ici, la courtisane se conformera à la coutume et à la nature particulière de son amant.[85]

[Note 84: Les Hindous croient que les corneilles sont chargées des péchés des morts.]

[Note 85: Comme tous les hommes lisent ces leçons, il doivent penser que les courtisanes ne s'attachent jamais et que, toujours, elles répètent un rôle appris.]

Il y a deux aphorismes en vers sur le sujet.

«A cause de la duplicité, de l'avidité et de l'esprit naturels au sexe, on ne connaît jamais le degré d'amour d'une femme, même quand on est son amant.»

«Il est toujours difficile de savoir les vrais sentiments d'une femme, soit qu'elle aime ou reste indifférente, soit qu'elle fasse le bonheur d'un homme ou l'abandonne ou le ruine».

APPENDICE AU CHAPITRE IV

Périclès et Aspasie.

La longueur de ce chapitre dénote la fréquence des unions du genre dont il est question.

Les courtisanes de premier ordre étaient à peu près sur le même pied dans l'Inde et dans la Grèce. On voit le Bouddha témoigner les plus grands égards à la courtisane Apalika, mère de son médecin, accepter d'elle pour sa communauté (l'église Bouddhique) d'immenses richesses et donner à son invitation le pas sur l'invitation des princes du pays.

Périclès et Aspasie nous offrent le modèle des ménages entre un homme éminent et une courtisane de renom.

Aspasie de Millet était, à Athènes, propriétaire d'un établissement de courtisanes de premier ordre, à la fois lieu de plaisir et cercle réunissant l'élite des citoyens.

Une fois séparé de sa femme, qui se remaria, Périclès la reçut dans sa maison comme une épouse.

C'était une nature élevée, sans artifice, admirablement douée. Sentant vivement le beau sous toutes ses formes, elle captivait par son esprit aimable et sa haute raison; elle possédait toutes les connaissances et tous les talents.

Elle parlait si bien de la politique, de la philosophie et des arts, que les plus grands personnages d'Athènes recherchaient son entretien, Socrate tout le premier.

Liée avec tous les hommes éminents, à Athènes et hors d'Athènes, elle seconda puissamment la politique de Périclès.

Comme étrangère, elle ne put l'épouser, mais ils vécurent toujours dans une union parfaite que la calomnie, si puissante alors à Athènes, ne put jamais atteindre et que la mort seule put rompre.

CHAPITRE V

Manière de se faire donner beaucoup d'argent par l'amant.

Les courtisanes se font donner par leur amant de l'argent, soit par les moyens naturels, soit par des artifices. Les anciens casuistes sont d'avis que, quand l'amant donne à la courtisane tout l'argent dont elle a besoin, elle doit s'en contenter. Mais Vatsyayana pense qu'en usant d'artifices, elle tirera de lui deux fois autant et que, en conséquence, elle doit le faire, afin d'avoir de lui finalement le plus possible, quoi qu'il arrive.

Voici, selon lui, les artifices dont elle doit user.

Lui demander de l'argent pour diverses emplètes: ornements, aliments, fleurs, parfums, habits; ne point faire ces achats ou en exagérer les prix;

Le louer en face de son intelligence;

Prétexter l'obligation de faire des dons dans les fêtes des arbres, des jardins, des temples, ou votives;

Dire que, pendant qu'elle se rendait chez lui, ses bijoux lui ont été pris, soit par les gardes du roi, soit par des voleurs[86]; qu'elle a perdu les ornements de son amant en même temps que les siens propres, que sa propriété a été détruite par un accident quelconque;

[Note 86: On voit que, à cette époque, les gardes du roi agissaient comme les voleurs; dans les États asiatiques, la police est généralement de connivence avec eux.]

Lui faire parler par des intermédiaires des dépenses qu'elle fait pour le venir voir, contracter des dettes à cause de lui;

Se quereller avec sa mère au sujet de quelque dépense faite par elle pour l'amant et blâmée par sa mère;

S'abstenir de paraître aux fêtes données par des amis qui lui ont fait de beaux présents, faute de pouvoir les rendre;

Ne point accomplir, faute d'argent, certains rites religieux obligatoires;

Engager des artistes à faire quelque chose pour l'amant;

Donner de l'argent à des médecins ou des ministres dans le même but[87];

[Note 87: On voit que là, comme dans tout l'Orient, les ministres n'étaient point désintéressés.]

Assister des amis ou d'anciens bienfaiteurs, soit dans la détresse, soit pour des fêtes obligatoires;

Accomplir des rites domestiques;

Avoir à payer les dépenses du mariage du fils d'une amie;

Avoir des envies de femme enceinte;

Charger les frais du traitement de maladies réelles ou simulées;

Avoir à tirer un ami d'embarras;

Avoir vendu une partie de ses ornements pour faire présent à l'amant;

Prétendre qu'elle a vendu des parures, des meubles, de la batterie de cuisine à un marchand qui sert de compère pour l'occasion;

Nécessité d'avoir de la vaisselle plus belle que celle du commun, pour qu'on ne puisse pas la changer;

Rappeler à son amant, soit directement, soit par des intermédiaires, sa libéralité passée;

L'entretenir des grandes largesses qui sont faites à d'autres courtisanes; vanter à celles-ci, en présence de son amant, sa générosité comme supérieure à celle de leurs amis, quand même cela ne serait pas;

Résister avec éclat à sa mère qui lui persuade de reprendre un ancien amant plus généreux;

Enfin, faire remarquer à son amant la libéralité de ses rivaux.

Une courtisane doit toujours reconnaître les sentiments et dispositions de son amant: à son humeur, à ses manières, dans ses yeux, à l'expression de ses traits, aux impressions de son visage. Voici la manière d'agir d'un amant qui se détache.

Il donne à la femme moins ou autre chose que ce qu'elle a demandé; il la leurre de promesses; il dit qu'il fera une chose et en fait une autre; il ne satisfait point ses désirs; il parle en secret à ses propres serviteurs; il découche fréquemment sous prétexte de service à rendre à un ami; enfin, il est dans l'intimité des serviteurs d'une ancienne maîtresse.

Quand une courtisane s'aperçoit du refroidissement de son amant, elle doit mettre en sûreté tout ce qu'elle possède de précieux, en le faisant saisir par un créancier supposé. Cela fait, si son amant est riche et s'est toujours bien comporté avec elle, elle continuera à le traiter avec respect; mais s'il est pauvre et sans ressources, elle s'en débarassera comme si elle n'avait jamais eu aucuns rapports avec lui.

APPENDICE AU CHAPITRE V

Ovide, sur le même sujet, Martial, Lucien.

Pour la matière de ce chapitre, il y a une grande ressemblance entre
Vatsyayana et Ovide:

Ovide, les Amours, livre I. Conseils d'une proxénète à une belle.

«Ne sois pas trop exigeante pendant que tu tiens tes filets tendus; ta proie t'échapperait. Est-elle prise, fais la loi, pressure. Prends à ton service un garçon et une fille habiles qui sachent faire connaître à propos ce qu'il conviendrait de t'acheter. Quelque peu qu'ils demandent, en demandant à plusieurs, ils t'auront bientôt acquis un trésor. Que ta soeur, que ta mère, que ta nourrice attaquent la bourse de ton amant. Le butin est bientôt enlevé quand plusieurs mains y travaillent. Manques-tu de prétextes pour demander un cadeau, montre par un gâteau qu'on fête ta naissance.

Stimule par la jalousie la libéralité de ton amant. Qu'il voie sur la couche les traces d'un rival et sur ton cou bleui les marques de ses caresses; qu'il voie surtout les dons que tu en as reçus. Si ses mains sont vides, mets la conversation sur les objets que l'on vend dans la voie sacrée. Quand tu auras tiré de lui beaucoup de présents, dis-lui que tu ne veux pas le dépouiller tout à fait; prie-le seulement de te prêter de l'argent que tu ne lui rendras jamais. Amuse-le de belles paroles pour cacher tes projets; caresse et tue en même temps.»

Art d'aimer, livre I. «Tu auras beau te défendre, ta maîtresse t'arrachera toujours ce qu'elle désire. Un marchand bien fourni viendra chez elle, étalera ses marchandises en ta présence; elle te dira de les examiner pour avoir ton goût, puis, elle te donnera des baisers, te priera d'acheter, jurant de se contenter de cette emplète pour une année. «Elle en a besoin aujourd'hui, tu ne saurais jamais lui être agréable plus à propos.» Si tu prétends n'avoir pas d'argent, elle te demandera un billet. Que sera-ce lorsqu'elle sollicitera des présents, te dira tous les jours qu'elle a besoin de quelque chose, s'affligera d'une perte supposée, feignant qu'un diamant est tombé de son oreille, te demandera quantité de choses qu'elle promettra de re rendre.—Non, quand j'aurais cent bouches, je ne saurais raconter toutes les ruses perfides des belles.»

Martial, livre XI, 50. Sur Phyllis.

«Il n'est pas de jour, Phyllis, où tu ne me dépouilles. Tantôt, c'est ta soubrette qui s'en vient pleurer la perte de ton miroir, de ta bague ou de ta boucle d'oreille; tantôt ce sont des soies de contrebande qu'on peut acheter à vil prix; tantôt des parfums dont il me faut remplir ta cassolette. Puis c'est une amphore de Falerne vieux et un mulet de deux livres pour le souper que tu donnes à une opulente amie. Je ne te refuse rien, Phyllis, ne me refuse pas davantage.»

Lucien fait parler des courtisanes dans un grand nombre de ses dialogues, et il semble qu'il a presque tout emprunté à Vatsyayana. De son temps, l'Inde était fort connue à Rome. J'engage fort le lecteur à se reporter à ces dialogues et à les comparer successivement avec les divers chapitres du présent catéchisme.