WeRead Powered by ReaderPub
Timon d'Athènes cover

Timon d'Athènes

Chapter 10: ACTE TROISIÈME
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

Un grand seigneur prodigue distribue fêtes et dons à des compagnons flatteurs jusqu'à l'épuisement de sa fortune ; abandonné par ceux-là même qu'il avait comblés, il rompt brutalement avec la société et se retire en misanthrope, proférant de véhémentes invectives. La pièce oppose sa colère à la raideur cynique d'un observateur et à la fidélité d'un intendant, et reste centrée sur une seule chute morale : de la magnificence à l'isolement. À travers scènes de luxe, hypocrisie et désertion, elle alterne satire sociale et examen des conséquences d'une générosité inspirée par la vanité plutôt que par la véritable bienfaisance.




ACTE DEUXIÈME



SCÈNE I


Athènes.—Appartement dans la maison d'un sénateur.

Entre un SÉNATEUR avec des papiers à la main.

LE SÉNATEUR.—Et dernièrement cinq mille à Varron; il en doit neuf mille à Isidore, ce qui, joint à ce qu'il me devait auparavant, fait vingt-cinq mille.—Quoi! toujours cette rage de dépenser? Cela ne peut pas durer; cela ne durera pas.—Si j'ai besoin d'argent, je n'ai qu'à voler le chien d'un mendiant, et en faire présent à Timon: le chien me battra monnaie.—Si je veux vendre mon cheval, et du prix en acheter vingt autres meilleurs que lui, je n'ai qu'à donner à Timon, je ne lui demande rien. Je le lui donne; aussitôt mon cheval me produit des chevaux superbes.—Point de portier chez lui; mais un homme qui sourit à tout le monde, et invite tous ceux qui passent. Cela ne peut durer; il n'y a pas de raison pour croire sa fortune solide. Caphis, holà! Caphis.

(Entre Caphis.)

CAPHIS.—Me voilà, seigneur; que désirez-vous de moi?

LE SÉNATEUR.—Mettez votre manteau, et courez chez le seigneur Timon: demandez lui avec importunité mon argent, qu'un léger refus ne vous arrête pas; n'allez pas vous laisser fermer la bouche par un: «Faites mes compliments à votre maître,» le bonnet tournant ainsi dans la main droite. Dites-lui que mes besoins crient après moi, et que c'est à mon tour à me servir de ce qui m'appartient. Tous les jours de délais et de grâce sont passés; et par trop de confiance à ses vaines promesses, j'ai altéré mon crédit. J'aime et j'honore Timon; mais je ne dois pas me rompre les reins pour lui guérir le doigt; mes besoins sont pressants; il faut que je sois satisfait immédiatement sans être bercé par des paroles. Partez; prenez un air des plus importuns, un visage de demandeur, car je crains bien que le seigneur Timon, qui maintenant brille comme un phénix, ne soit bientôt plus qu'une mouette plumée, quand chaque plume sera rendue à l'aile à laquelle elle appartient.

CAPHIS.—J'y vais, seigneur.

LE SÉNATEUR.—«J'y vais, seigneur?»—Portez donc les billets, et prenez-en les dates en compte.

CAPHIS.—Oui, seigneur.

LE SÉNATEUR.—Allez.



SCÈNE II


Un appartement de la maison de Timon.

Entre FLAVIUS tenant plusieurs billets à la main.

FLAVIUS.—Point de soin, pas un temps d'arrêt! Si insensé dans ses dépenses, qu'il ne veut pas savoir comment les continuer ni arrêter le torrent de ses extravagances! Ne se demandant jamais comment l'argent sort de ses mains; ne se préoccupant pas davantage du temps que cela durera. Jamais homme ne fut aussi fou et aussi bon! Que faire?—Il ne voudra rien écouter qu'il ne sente le mal.—Il faut que je sois franc avec lui à son retour de la chasse. Fi donc! fi donc! fi donc!

(Entrent Caphis et des serviteurs d'Isidore et de Varron7).

Note 7: (retour) Les valets se donnent entre eux le nom de leurs maîtres.

CAPHIS.—Salut, Varron. Quoi, vous venez chercher de l'argent?

LE SERVITEUR DE VARRON.—N'est-ce pas aussi ce qui vous amène?

CAPHIS.—Oui; et vous aussi, Isidore?

LE SERVITEUR D'ISIDORE.—Justement.

CAPHIS.—Plaise au ciel que nous soyons tous payés!

LE SERVITEUR DE VARRON.—C'est de quoi je doute.

CAPHIS.—Voici le patron.

(Entrent Timon, Alcibiade, seigneurs, etc.)

TIMON.—Mon cher Alcibiade, aussitôt après le dîner nous nous remettrons en campagne.—Est-ce à moi que vous voulez parler? Eh bien! que voulez-vous?

CAPHIS.—Seigneur, c'est la note de certaines dettes....

TIMON.—Des dettes? D'où êtes-vous?

CAPHIS.—D'Athènes, seigneur.

TIMON.—Allez trouver mon intendant.

CAPHIS.—Ne vous déplaise, seigneur, il m'a remis tout le mois, de jour en jour, pour le payement. Un besoin pressant force mon maître à demander son argent; il vous supplie d'agir avec votre noblesse ordinaire et de faire justice à sa requête.

TIMON.—Mon bon ami, revenez demain matin, je vous en prie.

CAPHIS.—Mais, seigneur....

TIMON.—Allons cessez, mon ami.

LE SERVITEUR DE VARRON.—Un serviteur de Varron, seigneur.

LE SERVITEUR D'ISIDORE.—C'est de la part d'Isidore; il vous prie humblement de le rembourser promptement.

CAPHIS.—Seigneur, si vous connaissiez quel est le besoin de mon maître....

LE SERVITEUR DE VARRON.—Le terme est échu, seigneur, depuis plus de six semaines.

LE SERVITEUR D'ISIDORE.—Votre intendant me renvoie toujours, seigneur, et mes ordres sont de m'adresser directement à votre Seigneurie.

TIMON.—Eh! laissez-moi respirer.—Je vous en prie, allez toujours devant, mes bons seigneurs; je vous rejoins à l'instant. (Alcibiade et les Seigneurs sortent.) (A Flavius.) Venez ici, je vous prie, que se passe-t-il que je sois assailli par ces clameurs et ces demandes de billets différés, des dettes arriérées qui font tort à mon honneur?

FLAVIUS.—Messieurs, avec votre permission, le moment n'est pas convenable pour parler affaires; ne nous importunez plus, attendez après le dîner; donnez-moi le temps d'expliquer à sa Seigneurie pourquoi vous n'avez pas été payés.

TIMON.—Oui, mes amis, attendez.—Ayez soin de les bien traiter.

(Timon sort.)

FLAVIUS.—Écoutez-moi, je vous prie.

(Il sort.)

(Entrent Apémantus et un fou.)

CAPHIS.—Restez, restez, voici le fou qui vient avec Apémantus; amusons-nous un moment avec eux.

LE SERVITEUR DE VARRON.—Qu'il aille se faire pendre; il va nous injurier.

LE SERVITEUR D'ISIDORE.—Que la peste l'étouffe, le chien!

LE SERVITEUR DE VARRON.—Comment te portes-tu, fou?

APÉMANTUS.—Parles-tu à ton ombre?

LE SERVITEUR DE VARRON.—Ce n'est pas à toi que je parle.

APÉMANTUS.—Non, c'est à toi-même. (Au fou.) Allons-nous-en.

LE SERVITEUR D'ISIDORE,à celui de Varron.—Voilà le fou sur ton dos.

APÉMANTUS.—Non, tu es seul; tu n'es pas encore sur lui.

CAPHIS.—Où est le fou maintenant?

APÉMANTUS.—Il vient de le demander tout à l'heure. Pauvres misérables, valets d'usuriers, entremetteurs entre l'or et le besoin!

TOUS LES SERVITEURS.—Que sommes-nous, Apémantus?

APÉMANTUS.—Des ânes.

TOUS.—Pourquoi?

APÉMANTUS.—Parce que vous me demandez ce que vous êtes, et que vous ne vous connaissez pas vous-mêmes. Parle-leur, fou.

LE FOU.—Comment vous portez-vous, messieurs?

TOUS.—Grand merci, bon fou! Que fait ta maîtresse?

LE FOU.—Elle met chauffer de l'eau pour échauder des poulets comme vous. Que ne pouvons-nous vous voir à Corinthe!

APÉMANTUS.—Bon, grand merci!

(Entre un page.)

LE FOU.—Voyez, voici le page de ma maîtresse.

LE PAGE, au fou.—Eh bien! capitaine, que faites-vous avec cette sage compagnie?—Comment se porte Apémantus?

APÉMANTUS.—Je voudrais avoir une verge dans ma bouche, pour te répondre d'une manière utile.

LE PAGE.—Je te prie, Apémantus, lis-moi l'adresse de ces lettres; je n'y connais rien.

APÉMANTUS.—Tu ne sais pas lire?

LE PAGE.—Non.

APÉMANTUS.—Nous ne perdrons donc pas un savant quand tu seras pendu.—Celle-ci est pour le seigneur Timon, l'autre pour Alcibiade. Va, tu es né bâtard et tu mourras proxénète.

LE PAGE.—Ta mère, en te donnant le jour, a fait un chien, et tu mourras de faim comme un chien. Point de réplique. Je m'en vais.

(Il sort.)

APÉMANTUS.—C'est nous rendre le plus grand service.—Fou, j'irai avec toi chez le seigneur Timon.

LE FOU.—Me laisseras-tu là?

APÉMANTUS.—Si Timon est chez lui,—Vous êtes là trois qui servez trois usuriers?

TOUS.—Oui; plût aux dieux qu'ils nous servissent!

APÉMANTUS.—Je le voudrais.—Je vous servirais comme le bourreau sert le voleur.

LE FOU.—Êtes-vous tous trois valets d'usuriers?

TOUS.—Oui, fou.

LE FOU.—Je pense qu'il n'y a point d'usuriers qui n'aient un fou pour serviteur. Ma maîtresse est une usurière, et moi je suis son fou. Quand quelqu'un emprunte de l'argent à vos maîtres, il arrive tristement et s'en retourne gai. Mais on entre gaiement chez ma maîtresse, et on en sort tout triste. Dites-moi la raison de cela?

LE SERVITEUR DE VARRON.—Je puis vous en donner une.

LE FOU.—Parle donc afin que nous puissions te regarder comme un agent d'infamie et un fripon. Va, tu n'en seras pas moins estimé.

LE SERVITEUR DE VARRON.—Qu'est-ce qu'un agent d'infamie, fou?

LE FOU.—C'est un fou bien vêtu, qui te ressemble un peu; c'est un esprit: quelquefois il paraît sous la figure d'un seigneur, quelquefois sous celle d'un légiste, quelquefois sous celle d'un philosophe qui porte deux pierres, outre la pierre philosophale. Souvent il ressemble à un chevalier: enfin cet esprit rôde sous toutes les formes que revêt l'homme, depuis quatre-vingts ans jusqu'à treize.

LE SERVITEUR DE VARRON.—Tu n'es pas tout à fait fou.

LE FOU.—Ni toi tout à fait sage: ce que j'ai de plus en folie, tu l'as de moins en esprit.

VARRON.—Cette réponse conviendrait à Apémantus.

TOUS.—Place, place: voici le seigneur Timon.

APÉMANTUS,—Fou, viens avec moi, viens.

LE FOU.—Je n'aime point à suivre toujours un amant, un frère aîné, ou une femme; quelquefois je suis un philosophe.

(Sortent Apémantus et le fou.)

FLAVIUS, aux serviteurs.—Promenez-vous, je vous prie, près d'ici; je vous parlerai dans un moment.

(Timon et Flavius restent seuls.)

TIMON.—Vous m'étonnez fort! Pourquoi ne m'avez-vous pas exposé plus tôt l'état de mes affaires? J'aurais pu proportionner mes dépenses à ce que j'avais de moyens.

FLAVIUS.—Vous n'avez jamais voulu m'entendre; je vous l'ai proposé plusieurs fois.

TIMON.—Allons, vous aurez peut-être pris le moment où, étant mal disposé, je vous ai renvoyé; et vous avez profité de ce prétexte pour vous excuser.

FLAVIUS.—O mon bon maître! je vous ai présenté bien des fois mes comptes; je les ai mis devant vos yeux; vous les avez toujours rejetés, en disant que vous vous reposiez sur mon honnêteté. Quand, pour quelque léger cadeau, vous m'avez ordonné de rendre une certaine somme, j'ai secoué la tête et j'ai gémi: même, je suis sorti des bornes du respect, en vous exhortant à tenir votre main plus fermée. J'ai essuyé de votre part et bien souvent des réprimandes assez dures, quand j'ai voulu vous ouvrir les yeux sur la diminution de votre fortune et l'accroissement constant de vos dettes! O mon cher maître, quoique vous m'écoutiez aujourd'hui trop tard, cependant il est nécessaire que vous le sachiez: tous vos biens ne suffiraient pas pour payer la moitié de vos dettes.

TIMON.—Qu'on vende toutes mes terres.

FLAVIUS.—Toutes sont engagées; quelques-unes sont forfaites et perdues; à peine nous reste-t-il de quoi fermer la bouche aux créances échues. D'autres échéances arrivent à grands pas. Qui nous soutiendra dans cet intervalle, et enfin comment se terminera notre dernier compte?

TIMON.—Mes possessions s'étendaient jusqu'à Lacédémone.

FLAVIUS.—O mon bon maître! le monde n'est qu'un mot. Et quand vous le posséderiez tout entier, et que vous pourriez le donner d'une seule parole, combien de temps le garderiez-vous?

TIMON.—Tu me dis la vérité.

FLAVIUS.—Si vous avez le moindre soupçon sur mon administration, sur ma fidélité, citez-moi devant les juges les plus sévères, et faites-moi rendre un compte rigoureux. Que les dieux me soient propices: ils savent que, lorsque tous nos offices étaient encombrés d'avides parasites, lorsque nos caves pleuraient des flots de vin, quand chaque appartement brillait de mille flambeaux, et retentissait du bruit confus des concerts, moi, je me retirais près d'un conduit toujours ouvert8, pour y verser des torrents de larmes.

Note 8: (retour) Wasteful cock; robinet prodigue. Les commentateurs se sont creusé la tête pour expliquer cette expression et l'intention de Flavius. On a prétendu que Flavius se retirait près d'un conduit, d'où l'eau sortait sans cesse, parce que cette circonstance servait à lui rappeler les prodigalités de Timon en même temps que ce lieu écarté était propice à sa rêverie.

TIMON.—Assez, je t'en prie.

FLAVIUS.—Dieux! disais-je, quelle bonté dans le seigneur Timon! Que de biens prodigués des esclaves et des rustres ont engloutis cette nuit! Qui n'appartient à Timon? Qui n'offre pas son coeur, sa vie, son épée, son courage, sa bourse à Timon, «au grand Timon, au noble, au digne, au royal Timon?» Hélas! quand la fortune dont il achète ces louanges sera dissipée, le souffle qui les produit sera éteint; ce qu'on a gagné au festin on le perd dans le jeûne9. Un nuage d'hiver verse ses ondées, et tous les insectes ont disparu.

Note 9: (retour) Proverbe anglais: feast-won, fast-lost: gagné au festin, perdu au jeûne.

TIMON.—Allons, ne me sermonne plus.—Nul bienfait honteux n'a déshonoré mon coeur. J'ai donné imprudemment, mais sans ignominie. Pourquoi pleures-tu? Manques-tu de confiance au point de croire que je puisse manquer d'amis? Que ton coeur se rassure; va, si je voulais ouvrir les réservoirs de mon amitié, et éprouver les coeurs en empruntant, je pourrais user des hommes et de leurs fortunes aussi facilement que je puis t'ordonner de parler.

FLAVIUS.—Puisse l'événement ne pas tromper votre attente!

TIMON.—Et ce besoin où je me trouve aujourd'hui est en quelque sorte pour moi un bonheur qui couronne mes voeux. Je puis maintenant éprouver mes amis; tu connaîtras bientôt combien tu t'es mépris sur l'état de ma fortune; je suis riche en amis. Holà! quelqu'un! Flaminius! Servilius!

(Entrent Servilius, Flaminius et d'autres esclaves.)

UN ESCLAVE.—Seigneur? seigneur?

TIMON.—J'ai différents ordres à vous distribuer. Toi, va chez le seigneur Lucius, et toi, chez Lucullus. J'ai chassé aujourd'hui avec son Honneur.—Toi, va chez Sempronius. Recommandez-moi à leur amitié, et dites que je suis fier de trouver l'occasion d'employer leurs services pour me fournir de l'argent: demandez-leur cinquante talents.

FLAMINIUS.—Vos ordres seront remplis, seigneur.

FLAVIUS, à part.—Aux seigneurs Lucius et Lucullus?—Hom!

TIMON.—Et vous (à un autre serviteur), allez trouver les sénateurs. J'avais droit à leur reconnaissance, même dans les jours de mon opulence. Dites-leur de m'envoyer tout à l'heure mille talents.

FLAVIUS.—J'ai pris la liberté de leur présenter votre seing et votre nom, dans l'opinion où j'étais que c'était la ressource la plus facile; mais tous ont secoué la tête, et je ne suis pas revenu plus riche.

TIMON.—Est-il vrai? Est-il possible?

FLAVIUS.—Ils répondent tous, de concert et d'une voix unanime, qu'ils sont en baisse, qu'ils n'ont point de fonds, qu'ils ne peuvent faire ce qu'ils désireraient, qu'ils sont bien fâchés.—«Vous êtes un homme si respectable!.... Cependant.... ils auraient bien souhaité....—Ils ne savent pas.... mais il faut qu'il y ait eu de sa faute.—L'homme le plus honnête peut faire un faux pas.—Plût aux dieux que tout allât bien.... c'est bien dommage!»—Et ainsi occupés d'autres affaires sérieuses, ils me renvoient avec ces regards dédaigneux et ces phrases interrompues; leurs demi-saluts et leurs signes de froideur me glacent et me réduisent au silence.

TIMON.—Grands dieux! récompensez-les. Ami, je t'en prie, ne t'afflige pas. L'ingratitude est héréditaire dans les vieillards; leur sang est figé, glacé, et coule à peine; ils manquent de reconnaissance, parce que leur coeur manque de chaleur. A mesure que l'homme retourne vers la terre il est façonné pour le voyage, il devient lourd et engourdi.—(A un serviteur.) Va chez Ventidius,—(A Flavius). Ah! de grâce, ne sois pas triste; tu es honnête et fidèle, je te le dis comme je le pense; on n'a rien à te reprocher.—(Au serviteur.) Ventidius vient d'enterrer son père, et cette mort met en sa possession une fortune considérable. Quand il était pauvre, emprisonné et en disette d'amis, je le délivrai avec cinq talents. Va le saluer de ma part; dis-lui que son ami est dans un pressant besoin; qu'il le prie de se souvenir de ces cinq talents.(A Flavius.) Dès que tu les auras touchés, donne-les à ces gens dont je suis le débiteur. Ne dis et ne pense jamais que la fortune de Timon puisse périr au milieu de ses amis.

FLAVIUS.—Je voudrais bien n'être jamais dans le cas de le penser. Cette confiance est l'ennemie de la bonté; étant généreuse, elle croit que les autres le sont comme elle.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.




ACTE TROISIÈME



SCÈNE I


Appartement dans la maison de Lucullus, à Athènes.

FLAMINIUS attend, entre UN SERVITEUR qui s'approche de lui.

LE SERVITEUR.—Je vous ai annoncé à mon maître; il descend pour vous parler.

FLAMINIUS.—Je vous remercie.

LE SERVITEUR.—Voilà mon seigneur.

(Lucullus entre.)

LUCULLUS, à part.—Un des serviteurs du seigneur Timon! C'est quelque présent, je gage.—Oh, j'ai deviné juste; j'ai rêvé cette nuit de bassin et d'aiguière d'argent.—Flaminius, honnête Flaminius, vous êtes mille fois le bienvenu.—Qu'on me verse une coupe de vin. (Le serviteur sort.)—Et comment se porte cet honorable, accompli, généreux seigneur d'Athènes, ton magnifique seigneur et maître?

FLAMINIUS.—Seigneur, sa santé est fort bonne.

LUCULLUS.—Je suis ravi de le savoir en bonne santé. Et que portes-tu là sous ton manteau, mon ami Flaminius?

FLAMINIUS.—Ma foi, rien autre chose qu'une cassette vide, seigneur, que je viens, au nom de mon maître, prier votre Grandeur de remplir. Il se trouve dans un besoin pressant de cinquante talents, et il m'envoie vous prier de les lui prêter; il ne doute pas que vous ne veniez sur-le-champ à son secours.

LUCULLUS.—La! la! la! la!—Il ne doute pas, dit-il; hélas, le brave seigneur! C'est un noble gentilhomme, s'il ne tenait pas un si grand état de maison. Cent fois j'ai diné chez lui, et je lui en ai dit ma pensée. Je suis même retourné souper chez lui, exprès pour l'avertir de diminuer sa dépense; mais il n'a jamais voulu suivre mes conseils, et mes visites n'ont pu le corriger. Chaque homme a son défaut, et le sien est la libéralité; c'est ce que je lui ai répété souvent; mais je n'ai jamais pu le tirer de là.

(Entre un esclave qui apporte du vin.)

L'ESCLAVE.—Seigneur, voilà le vin.

LUCULLUS.—Flaminius, je t'ai toujours remarqué pour un homme sage; tiens, à ta santé.

FLAMINIUS.—Votre Grandeur veut plaisanter.

LUCULLUS.—Non, je te rends justice. J'ai toujours reconnu en toi un esprit souple et actif; tu sais juger ce qui est raisonnable; et quand il se présente une bonne occasion, tu sais la saisir et en tirer bon parti. Tu as d'excellentes qualités.—(À l'esclave.) Vas-t'en, maraud; approche, honnête Flaminius. Ton maître est un seigneur plein de bonté; mais tu as du jugement, et quoique tu sois venu me trouver, tu sais trop bien que ce n'est pas le moment de prêter de l'argent, surtout sur la simple parole de l'amitié, et sans aucune sûreté. Tiens, mon enfant, voilà trois solidaires10 pour toi; mon garçon, ferme les yeux sur moi, et dis que tu ne m'as pas vu; porte-toi bien.

Note 10: (retour) «Je crois que cette monnaie est de l'invention du poëte.» (STEEVENS.)

FLAMINIUS.—Est-il possible que les hommes soient si différents d'eux-mêmes, et que nous soyons maintenant ce que nous étions tout à l'heure! Loin de moi, maudite bassesse, retourne vers celui qui t'adore.

(Il jette l'argent qu'il a reçu.)

LUCULLUS.—Ah! je vois maintenant que tu es un sot, et bien digne de ton maître....

(Il sort.)

FLAMINIUS.—Puissent ces pièces d'argent être ajoutées à celles qui te brûleront! Que ton enfer soit du métal fondu: ô toi, peste d'un ami, et non un ami! L'amitié a-t-elle un coeur11 si faible et si facile à s'aigrir, qu'il tourne comme le lait en moins de deux nuits? Dieux! je ressens l'indignation de mon maître. Ce lâche ingrat porte encore dans son estomac les mets de mon seigneur; pourquoi seraient-ils pour lui une nourriture salutaire, lorsque lui-même s'est changé en poison? Puissent-ils ne produire en lui que des maladies, et quand il sera sur son lit de mort, que cette partie de son être, fournie par mon maître, serve, non pas à le guérir, mais à prolonger son agonie!

(Il sort.)

Note 11: (retour) Milky heart, coeur de lait.


SCÈNE II


Place publique d'Athènes.

Entrent LUCIUS, TROIS ÉTRANGERS.

LUCIUS.—Qui? le seigneur Timon? C'est mon bon ami: et un homme honorable!

PREMIER ÉTRANGER.—Nous le savons, quoique nous lui soyons étrangers. Mais, je puis vous dire une chose, seigneur, que j'entends répéter couramment; c'est que les heures fortunées de Timon sont passées; sa richesse lui échappe.

LUCIUS.—Allons donc! n'en croyez rien; il ne peut manquer d'argent.

SECOND ÉTRANGER.—Mais croyez bien ceci, seigneur, c'est qu'il n'y a pas bien longtemps qu'un de ses gens est venu trouver le seigneur Lucullus pour lui emprunter un certain nombre de talents; oui, il l'a pressé instamment, en faisant sentir la nécessité où son maître est réduit; et il a essuyé un refus.

LUCIUS.—Comment?

SECOND ÉTRANGER.—Un refus, vous dis-je, seigneur.

LUCIUS.—Quelle étrange chose! Par tous les dieux, j'en suis honteux! Refuser cet homme honorable, il faut avoir bien peu d'honneur. Quant à moi, je dois l'avouer, j'ai reçu de lui quelques petites marques de sa bonté, de l'argent, de la vaisselle, des bijoux et semblables bagatelles, rien auprès des présents qu'a reçus Lucullus; eh! bien, si, au lieu de s'adresser à lui, il avait envoyé chez moi, je ne lui aurais jamais refusé la somme dont il aurait eu besoin.

(Entre Servilius.)

SERVILIUS.—Voyez, par bonheur, voilà le seigneur Lucius; j'ai tant couru pour le trouver, que je suis tout en nage.—Très-honoré seigneur....

LUCIUS.—Ah! Servilius! je suis charmé de te voir, porte-toi bien, recommande-moi à l'amitié de ton honnête et estimable maître, le plus cher de mes amis.

SERVILIUS.—Seigneur, sous votre bon plaisir, mon maître vous envoie....

LUCIUS.—Oh! que m'a-t-il envoyé? Que d'obligations je lui ai! Sans cesse il envoie. Dis-moi, comment pourrai-je le remercier? Et que m'envoie-il?

SERVILIUS.—Il vous envoie seulement l'occasion de lui rendre un service, mon seigneur; il supplie votre Seigneurie de lui prêter, en ce moment, cinquante talents.

LUCIUS.—Je vois bien que Timon veut faire une plaisanterie; il n'est pas possible qu'il ait besoin de cinquante talents, ni même de cinq fois autant.

SERVILIUS.—Il a besoin pour le moment d'une somme plus petite. S'il n'en avait pas besoin pour un bon usage, je ne vous conjurerais pas avec tant d'instances.

LUCIUS.—Parles-tu sérieusement, Servilius?

SERVILIUS.—Sur mon âme, c'est vrai, seigneur.

LUCIUS.—Quel vilaine brute je suis, de m'être dégarni dans une si belle occasion de montrer mes bons sentiments! Je suis bien malheureux d'avoir été hier acquérir une petite terre, pour perdre aujourd'hui l'occasion de me faire grand honneur! Servilius, je te jure, à la face des dieux, qu'il m'est impossible de pouvoir le faire....—Je n'en suis que plus sot, dis-je, j'allais moi-même envoyer demander quelque argent à Timon: ces messieurs en sont témoins; mais, je ne voudrais pas à présent l'avoir fait pour toutes les richesses d'Athènes. Recommande-moi affectueusement à ton bon maître. Je me flatte que je ne perdrai rien de son estime, parce que je n'ai pas le pouvoir de l'obliger; dis-lui de ma part que je mets au nombre de mes plus grands malheurs de ne pouvoir faire ce plaisir à un si estimable seigneur. Bon Servilius, me promets-lu de me faire l'amitié de répéter à Timon mes propres paroles?

SERVILIUS.—Oui, seigneur, je le ferai.

Lucius.—Va, je saurai t'en récompenser, Servilius. (Servilius sort.) (Aux étrangers.) En effet, vous aviez raison, Timon est ruiné, et quand une fois on a éprouvé un refus, il est rare qu'on aille bien loin.

(Il sort.)

PREMIER ÉTRANGER.—Avez-vous remarqué ceci, Hostilius?

SECOND ÉTRANGER.—Oui, trop bien.

PREMIER ÉTRANGER.—Eh bien! voilà le coeur du monde: tous les flatteurs sont faits de la même étoffe. Qui peut après cela donner le nom d'ami à celui qui met la main dans le même plat? Il est à ma connaissance que Timon a servi de père à ce seigneur; qu'il lui a conservé son crédit de sa bourse, qu'il a soutenu sa fortune même; c'est de l'argent de Timon qu'il a payé les gages de ses domestiques; Lucius ne boit jamais que ses lèvres ne touchent l'argent de Timon, et cependant....—Oh! vois quel monstre est l'homme, quand il se montre sous les traits d'un ingrat! Au prix de ce qu'il en a reçu, ce qu'il ose lui refuser, l'homme charitable le donnerait aux mendiants.

TROISIÈME ÉTRANGER.—La religion gémit.

PREMIER ÉTRANGER.—Pour moi, je n'ai jamais goûté des bienfaits de Timon; jamais ses dons, répandus sur moi, ne m'ont inscrit au nombre de ses amis; cependant, en considération de son âme noble, de son illustre vertu, et de sa conduite honorable, je proteste que si, dans son besoin, il s'était adressé à moi, j'aurais tenu mon bien pour venu de lui, et la meilleure part aurait été pour lui, tant j'aime son coeur; mais je m'aperçois que les hommes apprennent à se dispenser d'être charitables: l'intérêt est au-dessus de la conscience.

(Ils sortent.)



SCÈNE III


Appartement de la maison de Sempronius.

Entrent SEMPRONIUS ET UN SERVITEUR de Timon.

SEMPRONIUS.—Et pourquoi m'importuner, moi, hom! par préférence à tous les autres? Ne pouvait-il pas s'asresser au seigneur Lucius, à Lucullus? Ce Ventidius, qu'il a racheté de la prison, est riche maintenant. Ces trois hommes lui sont redevables de tout ce qu'ils possèdent.

LE SERVITEUR.—Hélas! seigneur, tous trois ont été essayés à la pierre de touche, et nous n'avons trouvé en eux qu'un vil métal; car ils ont tous refusé.

SEMPRONIUS.—Comment, ils l'ont refusé! Lucullus, Ventidius l'ont refusé, et il vient s'adresser à moi?... Tous trois? Une pareille démarche annonce de sa part peu de jugement, ou peu d'amitié; dois-je être son dernier refuge? Ses amis, comme autant de médecins, l'ont tous trois condamné, et il faut que ce soit moi qu'on charge de cette cure? Je m'en trouve très-offensé, je suis en colère contre lui, il eût dû mieux connaître mon rang. Je ne vois pas de raison pour que, dans son besoin, il ne m'ait pas imploré d'abord; car enfin je suis, je l'avoue, le premier homme qui ait reçu des présents de lui, et il me recule dans son souvenir au point de penser que je serais le dernier à lui marquer ma reconnaissance! Non.—Il n'en faut pas davantage pour me rendre un objet de risée aux yeux de toute la ville, et me faire passer pour un fou parmi les grands seigneurs. J'aimerais mieux, pour trois fois la somme qu'il demande, qu'il se fût adressé à moi le premier, ne fût-ce que pour l'honneur de mon coeur, j'avais si grand désir de rendre un service. Retourne, et à la froide réponse de ses amis ajoute celle-ci: «Celui qui blesse mon honneur ne verra pas mon argent.»

(Il sort.)

LE SERVITEUR.—A merveille! Votre Seigneurie est un admirable coquin! Le diable n'a pas su ce qu'il faisait en rendant l'homme si astucieux: il s'est fait tort; et je ne puis m'empêcher de penser qu'au bout du compte la scélératesse de l'homme le blanchira lui-même. Comme ce seigneur cherche à colorer sa bassesse, et copie de vertueux modèles pour justifier sa méchanceté! ainsi font ceux qui, sous le voile d'un patriotisme ardent, voudraient mettre des royaumes entiers en feu! Tel est le caractère de cet ami politique. Il était le plus solide espoir de mon maître. Tous ont déserté, les dieux seuls exceptés. Tous ses amis sont morts. Ces portes qui, dans des jours de prospérité, ne connurent jamais de verrous, vont être employées à protéger la liberté de leur maître. Voilà tout le fruit qu'il recueille de ses largesses. Celui qui ne peut garder son argent doit à la fin garder sa maison.

(Il sort.)



SCÈNE IV


Une salle dans la maison de Timon.

Entrent DEUX SERVITEURS DE VARRON ET LE SERVITEUR
DE LUCIUS, qui rencontrent TITUS, HORTENSIUS,
et d'autres VALETS des créanciers de Timon, qui attendent
qu'il sorte
.

LE SERVITEUR DE VARRON.—Bonne rencontre! Bonjour, Titus et Hortensius!

TITUS.—Je vous rends la pareille, honnête Varron.

HORTENSIUS.—Lucius, par quel hasard nous trouvons-nous ensemble ici?

LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Je pense que le même objet nous y amène tous; le mien, c'est l'argent.

TITUS.—C'est le leur à tous, et le mien aussi.

(Entre Philotus.)

LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Et le seigneur Philotus aussi, sans doute?

PHILOTUS.—Bonjour à tout le monde!

LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Sois le bienvenu, camarade. Quelle heure croyez-vous qu'il soit?

PHILOTUS.—Il va sur neuf heures.

LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Déjà?

PHILOTUS.—Et le seigneur de céans n'est pas encore visible?

LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Pas encore.

PHILOTUS.—Cela m'étonne; il avait coutume de briller dès sept heures du matin.

LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Oui; mais les jours sont devenus plus courts. Faites attention que la carrière de l'homme prodigue est radieuse comme celle du soleil; mais elle ne se renouvelle pas de même. Je crains bien que l'hiver ne soit dans le fond de la bourse de Timon; je veux dire qu'on peut y enfoncer la main bien avant, et n'y trouver que peu de chose.

PHILOTUS.—J'ai la même crainte que vous.

TITUS.—Je veux vous faire faire une remarque assez étrange; votre maître vous envoie chercher de l'argent?

HORTENSIUS.—Rien n'est plus vrai.

TITUS.—Et il porte maintenant des bijoux que lui a donnés Timon, et pour lesquels j'attends de l'argent.

HORTENSIUS.—C'est contre mon coeur.

TITUS.—Ne paraît-il pas étrange que Timon, en cela, paye plus qu'il ne doit? C'est comme si votre maître envoyait demander le prix des riches bijoux qu'il porte.

HORTENSIUS.—Les dieux me sont témoins combien ce message me pèse. Je sais que mon maître a eu sa part des richesses de Timon; cette ingratitude est plus criminelle que s'il les eût volés.

LE SERVITEUR DE VARRON.—Oui.—Mon billet à moi est de trois mille couronnes; et le vôtre?

LE SERVITEUR DE LUCIUS.—De cinq mille.

LE SERVITEUR DE VARRON.—C'est une grosse somme, et qui fait voir que la confiance de votre maître surpassait celle du mien, autrement sans doute que leurs créances seraient égales.

(Entre Flaminius.)

TITUS.—Voilà un des serviteurs du seigneur Timon.

LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Flaminius! Holà, un mot! Le seigneur Timon est bientôt prêt à partir?

FLAMINIUS.—Non, vraiment, pas encore.

TITUS.—Nous attendons sa Seigneurie; je vous prie de l'en prévenir!

FLAMINIUS.—Je n'ai pas besoin de lui dire; il sait bien que vous n'êtes que trop ponctuels.

(Entre Flavius, le visage caché dans son manteau.)

LE SERVITEUR DE Lucius.—Ah! n'est-ce pas là son intendant qui est ainsi affublé? Il s'enfuit comme enveloppé d'un nuage; appelez-le, appelez-le.

TITUS.—Entendez-vous, seigneur?

LE SERVITEUR DE VARRON.—Avec votre permission....

FLAVIUS.—Mon ami, que voulez-vous de moi?

LE SERVITEUR DE VARRON.—Seigneur, j'attends ici le payement d'une certaine somme....

FLAVIUS.—Si le payement était aussi certain que l'on est sûr de vous voir l'attendre, on pourrait compter dessus. Que ne présentiez-vous vos comptes et vos billets, quand vos perfides maîtres mangeaient à la table de mon seigneur? Alors ses dettes les flattaient et les faisaient sourire; leurs lèvres affamées en dévoraient les intérêts. Vous ne vous faites que du tort en m'agitant ainsi; laissez-moi passer tranquillement.—Apprenez que mon maître et moi nous sommes au bout de notre carrière; je n'ai plus rien à compter, ni lui à dépenser.

LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Oui, mais cette réponse ne servira pas.

FLAVIUS.—Si elle ne sert pas, elle ne sera pas aussi vile que vous, car vous servez des fripons.

LE SERVITEUR DE VARRON.—Que murmure donc là sa Seigneurie banqueroutière?

TITUS.—Peu importe! Le voilà pauvre, et nous sommes assez vengés. Qui a plus droit de parler librement, que celui qui n'a pas un toit où loger sa tête? Il peut se moquer des superbes édifices.

(Entre Servilius.)

TITUS.—Oh! oh! voici Servilius; nous allons avoir une réponse.

SERVILIUS.—Si j'osais vous conjurer, messieurs, de revenir dans quelque autre moment, vous m'obligeriez beaucoup; car, sur mon âme, mon maître est dans un étrange abattement; son humeur sereine l'a abandonné; sa santé est très-dérangée, il est obligé de garder la chambre.

LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Tous ceux qui gardent la chambre ne sont pas malades. D'ailleurs, si la santé de Timon est en si grand danger, c'est, ce me semble, une raison de plus pour payer promptement ses dettes, afin de s'aplanir la route vers les dieux.

SERVILIUS.—Dieux bienfaisants!

TITUS.—Nous ne pouvons pas nous contenter de cette réponse.

FLAMINIUS, dans l'intérieur de la maison.—Servilius! Au secours! Mon maître! mon maître!

(Entre Timon en fureur; Flaminius le suit.)

TIMON.—Quoi! mes portes me ferment-elles le passage? J'aurai toujours été libre, et ma maison sera devenue l'ennemie de ma liberté, ma prison!—La salle où j'ai donné des festins me montre-t-elle maintenant, comme toute la race humaine, un coeur de fer?

LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Commence, Titus.

TITUS.—Seigneur, voilà mon billet.

LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Voici le mien.

LE SERVITEUR D'HORTENSIUS.—Et le mien, seigneur.

LES DEUX SERVITEURS DE VARRON.—Et les nôtres, seigneur.

PHILOTUS.—Voilà tous nos billets.

TIMON.—Assommez-moi avec eux.—Fendez-moi jusqu'à la ceinture12.

Note 12: (retour) Jeu de mots de Timon sur les billets (bills) et sur les haches d'armes (bills), que portaient encore les soldats du temps de Shakspeare.

LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Hélas! seigneur.

TIMON.—Coupez mon coeur en pièces de monnaie.

TITUS.—Le mien est de cinquante talents.

TIMON.—Paye-toi de mon sang.

LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Cinq mille écus, seigneur.

TIMON.—Cinq mille gouttes de mon sang pour les payer.—Et le vôtre?—Et le vôtre?

LE SERVITEUR DE VARRON.—Seigneur!

LES DEUX SERVITEURS DE VARRON.—Seigneur!

TIMON.—Tenez, prenez-moi, déchirez-moi, et que les dieux vous confondent?

(Il sort.)

HORTENSIUS.—Ma foi, je vois bien que nos maîtres n'ont qu'à jeter leurs bonnets après leur argent: on peut bien regarder les dettes comme désespérées, puisque c'est un fou qui est le débiteur.

(Ils sortent.)

(Rentre Timon avec Flavius.)

TIMON.—Ils m'ont mis hors d'haleine, ces esclaves! Des créanciers! Des diables!

FLAVIUS.—Mon cher maître,...

TIMON.—Si je prenais ce parti....

FLAVIUS.—Mon seigneur....

TIMON.—Je veux qu'il en soit ainsi,—Mon intendant!

FLAVIUS.—Me voici, seigneur.

TIMON.—Fort à propos.—Allez, invitez tous mes amis; Lucius, Lucullus, Sempronius.—Tous; je veux encore donner une fête à ces coquins.

FLAVIUS.—Ah! seigneur, c'est l'égarement où votre raison est plongée qui vous fait parler ainsi; il ne vous reste pas même de quoi servir un modeste repas.

TIMON.—Ne t'en inquiète pas. Va, je te l'ordonne, invite-les tous, amène ici ces flots de coquins; mon cuisisinier et moi nous saurons pourvoir à tout.

(Ils sortent.)