SCÈNE V
La salle du sénat d'Athènes.
Le sénat est assemblé; entre ALCIBIADE avec sa suite.
PREMIER SÉNATEUR.—Seigneur, comptez sur ma voix, sa faute est capitale; il faut qu'il meure; rien n'enhardit le crime comme la miséricorde.
SECOND SÉNATEUR.—Cela est vrai; la loi doit l'écraser de tout son poids.
ALCIBIADE.—Santé, honneur, clémence dans l'auguste sénat!
PREMIER SÉNATEUR.—Quel sujet, général...
ALCIBIADE.—Je viens supplier humblement vos vertus; car la pitié est la vertu des lois; il n'y a que les tyrans qui en usent avec cruauté. Il plait aux circonstances et à la fortune de s'appesantir sur un de mes amis, qui, dans l'effervescence du sang, a enfreint la loi, abîme sans fond pour l'imprudent qui s'y plonge sans précaution. C'est un homme qui, à part cette fatalité, est plein des qualités les plus nobles, aucune lâcheté ne souille son action, et son honneur rachète sa faute. C'est avec une noble fureur et une fierté louable que, voyant sa réputation mortellement atteinte, il s'est armé contre son ennemi, il a gouverné son ressentiment dans son excès avec tant de sagesse et une modération si inouïe qu'il semblait seulement prouver son argument.
PREMIER SÉNATEUR.—Vous soutenez un paradoxe inadmissible en cherchant à faire passer pour bonne une mauvaise action. Aux efforts que vous faites, on dirait que votre discours tend à légitimer l'homicide, à classer l'esprit querelleur au même rang que la valeur, lorsque c'est, à vrai dire, une valeur bâtarde venue au monde à la suite des sectes et des factions. Le vrai brave est celui qui sait souffrir avec patience tout ce que l'homme le plus méchant fait répandre contre lui; qui regarde une injure comme une chose aussi étrangère à sa personne, que le vêtement qu'il porte avec indifférence; et qui ne préfère pas ses injures à sa vie, en l'exposant à cause d'elles. Si le tort qu'on nous fait est un mal qui peut nous conduire au meurtre, quelle folie n'est-ce pas de risquer ses jours pour un mal?
ALCIBIADE.—Seigneur....
PREMIER SÉNATEUR.—Vous ne pouvez justifier des fautes aussi énormes. Le courage ne consiste pas à se venger, mais à supporter.
ALCIBIADE.—Permettez-moi de parler, seigneurs, et pardonnez si je parle en guerrier.—Pourquoi les hommes s'exposent-ils follement dans les combats? Que n'endurent-ils toutes les menaces? que ne dorment-ils en paix sur l'affront? et que ne se laissent-ils égorger tranquillement et sans résistance par l'ennemi? S'il y a tant de courage à se résigner, qu'allons-nous faire dans les camps? Certes, les femmes qui restent à la maison seront plus braves que nous; si la résignation l'emporte, l'âne sera plus guerrier que le lion; et le coupable chargé de fers sera plus sage que son juge, si la sagesse est dans la patience. Seigneurs, ayez autant de clémence que vous avez de puissance.—Qui ne condamne pas la violence commise de sang-froid! Tuer, je l'avoue, est le dernier excès du crime; mais tuer pour se défendre, par pitié, c'est bien juste. S'abandonner à la colère est une impiété; mais quel est l'homme qui ne se mette en colère? Pesez le crime avec toutes ces considérations?
SECOND SÉNATEUR.—Vous plaidez en vain.
ALCIBIADE.—Quoi! en vain? Ses services à Lacédémone et à Byzance suffiraient pour racheter sa vie.
PREMIER SÉNATEUR.—Que voulez-vous dire?
ALCIBIADE.—Je dis qu'il a rendu des services signalés; qu'il a, dans les combats, tué un grand nombre de vos ennemis. Quelle valeur n'a-t-il pas montrée dans la dernière action? Que de blessures il a faites!
SECOND SÉNATEUR.—Il s'en est trop payé sur le butin. C'est un débauché déterminé; il est sujet à un vice qui noie sa raison et enchaîne sa valeur. S'il n'avait point d'ennemis, celui-là seul suffirait pour l'accabler. On l'a vu, dans cette fureur brutale, commettre mille outrages, et susciter les querelles: on nous a informés que ses jours sont souillés d'excès honteux, et que son ivresse est dangereuse.
PREMIER SÉNATEUR.—Il mourra.
ALCIBIADE.—Sort cruel! Il aurait pu mourir à la guerre!—Seigneur, si ce n'est à cause de ses qualités personnelles, quoi qu'il dût se racheter par son bras droit sans rien devoir à personne, prenez, pour vous fléchir, mes services et joignez-les aux siens. Comme je sais qu'il est de la prudence de votre âge de prendre des sûretés, je vous engage mes victoires et mes honneurs, pour répondre de sa reconnaissance. Si, pour son crime, il doit sa vie à la loi, qu'il la donne à la guerre dans un vaillant combat; car la loi est sévère, et la guerre ne l'est pas davantage.
PREMIER SÉNATEUR.—Nous tenons pour la loi; il mourra: n'insiste plus, sous peine de notre déplaisir; ami ou frère, qui répand le sang d'autrui doit le sien à la loi.
ALCIBIADE.—Qu'il en soit ainsi? Cela ne sera pas, seigneurs, je vous en conjure, connaissez-moi.
SECOND SÉNATEUR.—Comment?
ALCIBIADE.—Rappelez-vous qui je suis.
TROISIÈME SÉNATEUR.—Comment?
ALCIBIADE—Je dois croire que votre vieillesse m'a oublié: autrement on ne me verrait pas ainsi abaissé demandant une grâce aussi simple qu'on me refuse. Mes blessures se rouvrent d'indignation.
PREMIER SÉNATEUR.—Oses-tu provoquer notre colère? Ecoute, ce n'est qu'un mot, mais son effet est étendu: nous te bannissons pour jamais.
ALCIBIADE.—Me bannir? Moi!... Bannissez plutôt votre radotage, bannissez l'usure qui déshonore le sénat.
PREMIER SÉNATEUR.—Si, après deux soleils, Athènes te voit encore, attends de nous le jugement le plus rigoureux, et pour ne pas nous échauffer davantage, il sera exécuté sur l'heure.
(Ils sortent.)
ALCIBIADE.—Puissent les dieux vous faire vieillir assez pour que vous deveniez des squelettes dont tous les yeux se détournent! Ma rage est au comble.—Je faisais fuir leurs ennemis, tandis qu'ils comptaient leur argent et le prêtaient à gros intérêts.—Et moi, je ne suis riche qu'en larges blessures.—Tout cela pour en venir à ceci! Est-ce là le baume que ce sénat d'usuriers verse dans les plaies des guerriers? Ah! l'exil!—Je n'en suis pas fâché: je ne hais pas d'être exilé; c'est un affront fait pour allumer ma fureur et mon indignation, afin que je puisse frapper Athènes. Je vais ranimer le courage de mes troupes, mécontentes et gagner leurs coeurs. Il y a de la gloire à combattre de nombreux ennemis. Les guerriers ne doivent, pas plus que les dieux, souffrir qu'on les offense.
(Il sort.)
SCÈNE VI
Appartement magnifique dans la maison de Timon.
Musique, tables préparées, serviteurs.
PLUSIEURS SEIGNEURS entrent par diverses portes.
PREMIER SEIGNEUR.—Bonjour, seigneur.
SECOND SEIGNEUR.—Je vous le souhaite aussi. Je pense que l'honorable Timon n'a fait que nous éprouver l'autre jour.
PREMIER SEIGNEUR.—C'était la réflexion qui occupait mon oisiveté, lorsque nous nous sommes rencontrés. Je me flatte qu'il n'est pas si bas qu'il le semblait par l'épreuve qu'il a faite de ses divers amis.
SECOND SEIGNEUR.—Ce qui le prouve assez, c'est le nouveau festin qu'il donne encore.
PREMIER SEIGNEUR.—Je le croirais. Il m'a envoyé une invitation très-pressante; beaucoup d'affaires urgentes m'engageaient à refuser; mais il a tant prié, qu'il a fallu me rendre.
SECOND SEIGNEUR.—Je me devais aussi moi-même à des affaires indispensables, mais il n'a pas voulu recevoir mes excuses. Je suis fâché de m'être trouvé dénué de fonds lorsqu'il envoya m'emprunter de l'argent.
PREMIER SEIGNEUR.—Je suis atteint du même regret, maintenant que je vois le cours que prennent les choses.
SECOND SEIGNEUR.—Chacun ici en dit autant.—Combien voulait-il emprunter de vous?
PREMIER SEIGNEUR.—Mille pièces d'or.
SECOND SEIGNEUR.—Mille pièces!
PREMIER SEIGNEUR.—Et vous?
TROISIÈME SEIGNEUR.—Il m'avait envoyé demander...—Le voilà qui vient.
(Entre Timon avec suite.)
TIMON.—Je suis à vous de tout mon coeur, dignes seigneurs. Comment vous portez-vous?
PREMIER SEIGNEUR.—Le mieux du monde, puisque votre Seigneurie va bien.
SECOND SEIGNEUR.—L'hirondelle ne suit pas l'été avec plus de plaisir, que nous votre Seigneurie.
TIMON, à part.—Et ne fuit pas plus promptement l'hiver; les hommes ressemblent à ces oiseaux de passage.—Seigneurs, notre dîner ne vous dédommagera pas de cette longue attente. Égayez-vous un peu à entendre cette musique, si vous pouvez supporter une musique aussi peu harmonieuse que le son de la trompette; nous allons nous mettre à table.
PREMIER SEIGNEUR.—J'espère que votre Seigneurie ne conserve aucun ressentiment de ce que j'ai renvoyé votre messager les mains vides.
TIMON.—Ah! seigneur, que cela ne vous inquiète pas.
SECOND SEIGNEUR.—Noble seigneur....
TIMON.—Ah! mon digne ami, comment vous va?
(On apporte le banquet.)
SECOND SEIGNEUR.—Honorable seigneur, je suis malade de honte de m'être malheureusement trouvé si pauvre, lorsque votre Seigneurie envoya l'autre jour chez moi.
TIMON.—N'y pensez plus, seigneur.
SECOND SEIGNEUR.—Si vous eussiez envoyé seulement deux heures plus tôt....
TIMON.—Que ce souvenir n'éloigne pas de vous des idées plus agréables.—Allons, qu'on apporte tout à la fois.
SECOND SEIGNEUR.—Tous les plats couverts!
PREMIER SEIGNEUR.—Festin royal! J'en réponds.
TROISIÈME SEIGNEUR.—N'en doutez pas; si l'argent et la saison permettent de se le procurer.
PREMIER SEIGNEUR.—Comment vous portez-vous? Quelles nouvelles?
TROISIÈME SEIGNEUR.—Alcibiade est exilé, le savez vous?
PREMIER ET SECOND SEIGNEURS.—Alcibiade exilé!
TROISIÈME SEIGNEUR.—Oui, soyez-en sûrs.
PREMIER SEIGNEUR.—Comment? Comment?
SECOND SEIGNEUR.—Et pourquoi, je vous prie?
TIMON.—Mes dignes amis, voulez-vous vous approcher?
TROISIÈME SEIGNEUR.—Je vous en dirai davantage tantôt: voilà un splendide repas préparé!
SECOND SEIGNEUR.—C'est toujours le même homme.
TROISIÈME SEIGNEUR.—Cela durera-t-il? Cela durera-t-il?
SECOND SEIGNEUR.—A présent, bon; mais un temps viendra, où....
TROISIÈME SEIGNEUR.—Je vous entends.
TIMON.—Que chacun prenne sa place avec l'ardeur qu'il mettrait à s'approcher des lèvres de sa maîtresse: vous serez également bien servis en quelque lieu que vous vous placiez. Ne faites point de cérémonie et ne laissez point refroidir le dîner, pendant que nous décidons des premières places. Asseyez-vous, asseyez-vous.—Rendons d'abord grâces aux dieux.
«O vous, grands bienfaiteurs, inspirez à notre société la reconnaissance. Faites-vous rendre grâces de vos dons, mais réservez toujours quelques bienfaits, si vous ne voulez pas voir vos divinités méprisées. Prêtez à chaque homme assez pour qu'aucun n'ait besoin de prêter à un autre. Si vos divinités étaient réduites à emprunter des hommes, les hommes abandonneraient les dieux. Faites que le festin soit plus aimé que l'hôte qui le donne; qu'il ne se forme jamais une assemblée de vingt convives, sans qu'il y ait une vingtaine de fripons. S'il se trouve douze femmes à table, qu'elles soient.... ce qu'elles sont déjà. Pour le reste de vos dons! ô dieux!.... que les sénateurs d'Athènes, avec toute la lie du peuple athénien, que leurs vices, ô dieux, soient les instruments de leur destruction.—Quant à tous ces amis qui m'environnent, comme ils ne sont rien pour moi, ne les bénissez en rien, et qu'ils ne soient les bienvenus à rien.»
—Découvrez les plats, chiens, et lapez.
UN DES SEIGNEURS.—Que veut dire sa Seigneurie?
UN AUTRE.—Je n'en sais rien.
TIMON.—Puissiez-vous ne voir jamais un meilleur festin! (On découvre les plats qui sont pleins d'eau chaude.) Réunion d'amis de bouche, la fumée et l'eau tiède sont votre parfaite image. Voilà le dernier don de Timon, qui, tout couvert de vos louanges et de vos flatteries dorées, s'en lave aujourd'hui, et vous jette au visage votre lâcheté encore fumante. (Il leur jette l'eau à la figure.) Vivez méprisés, vivez longtemps, souriants, doucereux, détestables parasites, ennemis polis, loups affables, ours caressants, bouffons de la fortune, amis du festin, mouches de la saison, esclaves des saluts et des courbettes, vapeurs, Jacques d'horloge13, que les fléaux qui désolent l'homme et la brute, réunis sur vous, vous couvrent entièrement d'une croûte.—Eh bien! où allez-vous? Attendez.—Toi, prends d'abord ta médecine,—et toi aussi,—et toi encore.—(Il leur jette les plats à la tête et les chasse.) Arrête! je veux te prêter de l'argent et non t'en emprunter. Quoi, tous en mouvement?—Qu'il ne se fasse plus désormais de fête où les fripons ne soient les bien reçus! maison, que le feu te consume! Péris, Athènes; et que désormais l'homme et l'humanité soient haïs de Timon!
(Il sort.)
Note 13: (retour) Minute Jack, c'est ce qu'on appelle ordinairement a Jack of the clock house, Jacques de l'horloge, figure de bois qui marque les heures. Dans certaines villes de France, on voit encore plusieurs de ces hommes de bois qu'on appelle jacquemarts et qui frappent les heures; au même instant une femme de bois se présente et fait la révérence.
(Les seigneurs rentrent avec d'autres seigneurs et sénateurs.)
PREMIER SEIGNEUR.—Eh bien! seigneur?
SECOND SEIGNEUR.—Pouvez-vous expliquer quelle est cette fureur du seigneur Timon?
TROISIÈME SEIGNEUR.—Bah! Avez-vous vu mon chapeau?
QUATRIÈME SEIGNEUR.—J'ai perdu ma robe.
TROISIÈME SEIGNEUR.—Ce n'est qu'un fou; il ne se laisse gouverner que par le caprice; l'autre jour il m'a donné un diamant, et aujourd'hui il me le fait sauter de mon chapeau... L'avez-vous vu, mon diamant?
QUATRIÈME SEIGNEUR.—Avez-vous vu mon chapeau?
SECOND SEIGNEUR.—Le voilà.
QUATRIÈME SEIGNEUR.—Voici ma robe.
PREMIER SEIGNEUR.—Hâtons-nous de sortir d'ici.
SECOND SEIGNEUR.—Le seigneur Timon est fou.
TROISIÈME SEIGNEUR.—Je le sens bien vraiment à mes épaules.
QUATRIÈME SEIGNEUR.—Il nous donne des diamants un jour, et le lendemain des pierres.
(Ils sortent.)
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE I
L'extérieur des murs d'Athènes.
Entre TIMON.
Que je vous regarde encore, ô murs qui renfermez ces loups dévorants; abîmez-vous sous la terre et ne défendez plus Athènes! Matrones, livrez-vous à l'impudicité; que l'obéissance manque aux enfants! Esclaves et fous, arrachez de leurs sièges les graves sénateurs ridés, et jugez à leur place! Jeunes vierges, soyez plongées dans la fange! commettez le crime sous les yeux de vos parents. Banqueroutiers, tenez ferme, et plutôt que de rendre l'argent, tirez vos poignards, et coupez la gorge à ceux qui vous l'ont confié. Serviteurs, volez; vos graves maîtres sont des brigands à la large main, qui pillent au nom des lois. Esclave, entre au lit de ton maître; ta maîtresse est dans un lieu de débauche. Fils de seize ans, arrache des mains de ton vieux père chancelant sa béquille veloutée, et brise-lui la tête avec. Piété, crainte, amour des dieux, paix, justice, bonne foi, respect domestique, repos des nuits, bon voisinage, éducation, moeurs, religion, commerce, rangs, usages, coutumes et lois, soyez remplacés par tous les désordres contraires. Que la confusion règne seule; et vous, pestes funestes aux hommes, accumulez vos fièvres contagieuses sur Athènes; elle est mûre pour vos coups. Froide sciatique, estropie nos sénateurs, et que leurs membres boitent aussi bas que leurs moeurs! Débauche effrénée14, glisse-toi dans les coeurs et jusqu'à la moelle de la jeunesse, afin qu'ils luttent avec succès contre le courant de la vertu, et aillent se noyer dans la volupté. Gales, tumeurs, parsemez le sein de tous les Athéniens, et qu'ils en recueillent la moisson d'une lèpre universelle! que l'haleine infecte l'haleine, afin que leur société soit, comme leur amitié, un poison! Cité détestable, je n'emporte rien de toi, que ce corps nu: arrache-le-moi aussi, en multipliant les proscriptions. Timon fuit dans les forêts, où les bêtes les plus féroces seront pour lui plus humaines que les hommes. O vous tous, dieux bienfaisants, exaucez-moi: exterminez les Athéniens au dedans et au dehors de leurs murs. Accordez à Timon de voir croître, avec ses années, sa haine pour la race des hommes, grands ou petits! Ainsi soit-il!
(Il sort.)
Note 14: (retour) Liberty est pris ici dans le sens de licence.
SCÈNE II
Athènes. Appartement de la maison de Timon.
Entrent FLAVIUS ET DEUX OU TROIS SERVITEURS.
UN SERVITEUR.—Parlez, maître intendant; où est notre maître?—Sommes-nous perdus? renvoyés? Ne reste-t-il rien?
FLAVIUS.—Hélas! mes camarades, que voulez-vous que je vous dise.—Que les justes dieux daignent se souvenir de moi; je suis aussi pauvre que vous!
UN SERVITEUR.—Une pareille maison renversée! un si généreux maître ruiné; tout perdu, et pas un seul ami pour prendre sa fortune par le bras et pour l'accompagner!
UN SECOND SERVITEUR.—De même que nous tournons le dos à notre compagnon dès qu'il est jeté dans son tombeau, ainsi ses amis, envoyant sa fortune ensevelie, se dérobent au plus vite, ne lui laissant que leurs voeux trompeurs, comme des bourses vides: l'infortuné, voué à la mendicité, sans autre bien que l'air, avec sa pauvreté, maladie que tout le monde fuit, marche comme le mépris, tout seul. (Entrent quelques autres serviteurs de Timon.) Voici encore quelques-uns de nos camarades.
FLAVIUS.—Tous instruments brisés d'une maison ruinée.
UN TROISIÈME SERVITEUR.—Nos coeurs n'en portent pas moins la livrée de Timon; je le lis sur nos visages. Nous sommes tous camarades encore, servant tous ensemble dans le malheur. Notre barque fait eau; et nous, pauvres matelots, nous sommes sur le pont, écoutant les menaces des vagues, il faut que nous nous séparions tous, dispersés dans l'océan de l'air.
FLAVIUS.—Braves amis, je veux partager avec vous tout ce qui me reste de biens. En quelque lieu que nous puissions nous revoir, pour l'amour de Timon, restons toujours camarades; secouons la tête, et disons, comme si c'était le glas de la fortune de notre maître: «Nous avons vu des jours plus heureux!»—Que chacun prenne sa part; allons, tendez tous la main.—Pas un mot de plus: c'est ainsi que nous nous séparons, pauvres d'argent, mais riches en douleur. (Il leur donne de l'argent, et tous se retirent de différents côtés.) Oh! dans quelle affreuse détresse la prospérité nous a précipités! Qui ne désirera pas d'être préservé des richesses, puisque l'opulence aboutit à la misère et au mépris? Quel homme voudrait se laisser tromper par l'éclat de la prospérité, ou ne jouir que d'un songe d'amitié? Qui voudrait de la magnificence et de tous ces avantages du rang, qui ne sont que des peintures, comme ces amis couverts de vernis? Mon pauvre brave maître! voilà où son bon coeur l'a réduit; c'est sa bonté qui l'a perdu! Étrange, singulier caractère, que celui dont le plus grand crime est d'avoir fait trop de bien! Qui osera désormais être la moitié aussi bon, puisque la bonté qui fait les dieux détruit l'homme? O mon cher maître, adoré autrefois pour être maudit aujourd'hui, riche seulement pour être misérable, ta grande opulence est devenue ta grande calamité. Hélas! le bon seigneur, dans sa rage il a fui cette ville ingrate, repaire de ses faux amis: il n'a rien avec lui pour soutenir sa vie ou de quoi se procurer le nécessaire. Je veux le suivre et le découvrir. Je servirai toujours son âme de tout mon coeur, et tant qu'il me restera de l'or je serai son intendant.
(Il sort.)
SCÈNE III
Les bois.
Entre TIMON avec une bêche.
—O soleil, bienfaisant générateur, fais sortir de la terre une humidité empestée, infecte l'air sous l'orbe de ta soeur15! Prends deux frères jumeaux nourris dans le même sein, dont la conception, la gestation et la naissance furent presque simultanées; fais-leur éprouver des destinées diverses: le plus grand méprisera le plus petit. La nature qu'assiègent tous les maux ne peut supporter une grande fortune qu'en méprisant la nature. Élève ce mendiant, dépouille ce seigneur; le seigneur va essuyer un mépris héréditaire, et le mendiant jouira des honneurs de la naissance. C'est la bonne chère qui engraisse les flancs d'un frère; c'est le besoin qui le maigrit16. Qui osera, qui osera lever le front avec une pureté mâle, et dire: cet homme est un flatteur? S'il en est un seul, ils le sont tous; chaque degré de la fortune est aplani par celui qui est au-dessous. La tête savante fait plongeon devant l'imbécile vêtu d'or: tout est oblique, rien n'est uni dans notre nature maudite, que le sentier direct de la perversité. Haine donc aux fêtes, aux sociétés et aux assemblées des hommes! Timon méprise son semblable et lui-même. Que la destruction dévore le genre humain!—O terre, cède-moi quelques racines. (Il creuse la terre.) Celui qui te demande quelque chose de plus, flatte son palais de tes poisons les plus actifs! Que vois-je! de l'or? cet or jaune, ce brillant et précieux inconstant. Non, dieux17, je ne suis point un suppliant inconstant. Des racines, cieux purs! Ce peu d'or suffirait pour rendre le noir blanc, la laideur beauté, le mal bien, la bassesse noblesse, la vieillesse jeunesse, la lâcheté bravoure.—Oh! pourquoi cela, grands dieux? Qu'est-ce donc, ô dieux! pourquoi cet or peut-il faire déserter de vos autels, vos prêtres et vos serviteurs? il arrache l'oreiller placé sous la tête du malade encore plein de vie18. Ce jaune esclave forme ou rompt les noeuds des pactes les plus sacrés, bénit ce qui fut maudit, fait adorer la lèpre blanche; il place un fripon auprès du sénateur, sur le siège de justice, lui assure les titres, les génuflexions et l'approbation publique. C'est lui qui fait remarier la veuve flétrie. Celle dont ses ulcères dégoûteraient l'hôpital, l'or la parfume et l'embaume, et la ramène au mois d'avril. Viens, poussière maudite, prostituée commune à tout le genre humain, qui sèmes le trouble parmi la foule des nations, je veux te faire reprendre la place que t'assigne la nature!—(Une marche militaire.) Un tambour! Tu es bien vif, mais je veux t'ensevelir: va, robuste brigand, rentre aux lieux où ne peuvent rester tes gardiens goutteux; mais gardons-en un peu pour échantillon.
Note 15: (retour) Dans ce monde sublunaire.
Note 16: (retour)Ce passage est encore un de ceux qui ont le plus embarrassé les commentateurs; il nous semble que c'est en supposant que brother devait être remplacé par weather, saison, selon les uns, et wether, bélier, selon les autres, qu'on a oublié ce que Shakspeare voulait dire. Le sens le plus simple est presque toujours le meilleur.
It is the pasture lards the brother's side.
C'est la bonne chère qui engraisse les flancs du frère, et non du bélier, ni de la saison; mais du frère de qui? Shakspeare ne dit-il pas, huit vers plus haut: Twinn'd brothers of one womb, etc.
Note 17: (retour) Sub rastro erepit argenti mihi seria dextro, Hercule! (PERSE.)
Note 18: (retour) Allusion à une ancienne coutume d'ôter l'oreiller de dessous la tête des mourants, dans leur agonie, pour rendre leur mort plus douce.
(Il prend un peu d'or et enfouit le reste.)
(Entrent Alcibiade, avec des fifres et des tambours comme
dans une marche militaire; Phrynia, Timandra.)
ALCIBIADE.—Qui es-tu? parle.
TIMON.—Un animal comme toi. Qu'un cancer te ronge le coeur, pour venir me montrer encore les yeux d'un homme!
ALCIBIADE.—Quel est ton nom? As-tu donc l'homme tellement en horreur, toi qui es, toi-même, un homme?
TIMON.—Je suis misanthrope19, et je hais le genre humain.—Pour toi, je voudrais que tu fusses chien; je pourrais t'aimer un peu.
Note 19: (retour) Le mot grec a plus d'énergie que celle que nous attachons à cette expression devenue française.
ALCIBIADE.—Je te connais bien, mais j'ignore complètement tes aventures.
TIMON.—Je te connais, et cela me suffît; je ne désire point en savoir davantage; suis tes tambours: peins la terre du sang des hommes, couleur de gueules. Les lois religieuses, les lois civiles, toutes sont cruelles! Que doit donc être la guerre?—Cette fatale courtisane, que tu mènes avec toi, porte en elle une destruction plus sûre que ton épée, malgré ses yeux de chérubin.
PHRYNIA.—Que tes lèvres pourrissent!
TIMON.—Va, je ne t'embrasserai pas; que la pourriture retourne sur tes lèvres.
ALCIBIADE.—Comment le noble Timon est-il venu à ce changement?
TIMON.—Comme la lune change, faute de lumière à répandre; mais je n'ai pu, comme elle, renouveler ma clarté; il n'y avait point de soleils, pour en emprunter d'eux.
ALCIBIADE.—Noble Timon, quel service mon amitié peut-elle te rendre?
TIMON.—Aucun, sinon de justifier mes sentiments.
ALCIBIADE.—Quels sont-ils?
TIMON.—Promets-moi tes services, et ne m'en rends aucun. Si tu ne veux pas promettre, que les dieux te punissent, car tu es un homme; si tu tiens ta promesse, le ciel te confonde, car tu es un homme!
ALCIBIADE.—J'ai bien ouï dira quelque chose de tes malheurs.
TIMON.—Tu les as vus dans le temps de ma prospérité.
ALCIBIADE.—Je les vois maintenant; alors c'était un heureux temps.
TIMON.—Comme le tien maintenant, passé avec cette paire de prostituées.
TIMANDRA.—Est-ce donc là ce mignon d'Athènes, dont le monde parlait avec tant d'admiration?
TIMON.—Es-tu Timandra?
TIMANDRA.—Oui.
TIMON.—Sois toujours prostituée. Ceux qui jouissent de toi ne t'aiment point. Donne-leur des maladies pour prix de leur incontinence. Emploie bien tes heures de lubricité, prépare ces esclaves pour les baquets et les bains, et réduis à la diète et aux remèdes la jeunesse aux joues de rose.
TIMANDRA.—Va te faire pendre, monstre!
ALCIBIADE.—Pardonne-lui, chère Timandra; son esprit s'est perdu et noyé dans ses calamités.—Brave Timon, il ne me reste qu'un peu d'or, dont la disette excite tous les jours quelque révolte parmi mes soldats indigents. J'ai appris avec douleur comment la maudite Athènes, sans faire cas de ton mérite, oubliant tes grandes actions, qui la sauvèrent lorsque les États voisins allaient l'écraser, sans ton épée et ta fortune....
TIMON.—Je te prie, fais battre tes tambours, et va-t'en.
ALCIBIADE.—Mon cher Timon, je suis ton ami et je te plains.
TIMON.—Comment peux-tu plaindre celui que tu importunes? J'aimerais mieux être seul.
ALCIBIADE.—Eh bien! porte-toi bien; voilà un peu d'or pour toi.
TIMON.—Garde-le, je ne peux pas le manger.
ALCIBIADE.—Quand j'aurai fait de la superbe Athènes un monceau de....
TIMON.—Fais-tu la guerre à Athènes?
ALCIBIADE.—Oui, Timon, et j'en ai sujet.
TIMON.—Que les dieux les confondent tous par ton triomphe, et toi après quand tu auras triomphé!
ALCIBIADE.—Moi, Timon, et pourquoi?
TIMON.—Parce qu'en égorgeant ces misérables, tu seras né pour conquérir ma patrie.—Reprends ton or: pars, voilà de l'or, pars: sois comme un astre malfaisant, lorsque Jupiter suspend le poison au-dessus d'une ville criminelle dans l'air empesté. Que ton glaive n'en épargne pas un seul; n'aie aucune pitié de la respectable vieillesse en dépit de sa barbe blanche; c'est un usurier: frappe-moi l'épouse hypocrite; rien n'est honnête en elle que son vêtement: c'est une prostituée. Que les joues de la jeune vierge n'adoucissent pas le tranchant de ton épée: ces mamelles qui, au travers de la gaze transparente, enchantent les yeux de l'homme, ne sont point inscrites dans le livre de la pitié; traite-les comme des traîtres odieux: n'épargne pas même l'enfant dont le gracieux sourire émeut la compassion des sots; ne vois en lui qu'un bâtard qu'un oracle équivoque a désigné comme devant t'égorger; mets-le en pièces sans remords. Jure de les exterminer tous; arme tes oreilles et tes yeux d'une cuirasse impénétrable aux cris des mères, des filles, des enfants, à la vue des prêtres souillant de leur sang leurs vêtements sacrés. Tiens, voilà de l'or pour payer tes soldats; fais un grand carnage; et quand ta fureur sera assouvie, sois exterminé toi-même! Ne parle pas: va-t'en.
ALCIBIADE.—As-tu encore de l'or? Je prendrai l'or; mais non tous tes avis.
TIMON.—Suis-les, ou ne les suis pas; que la malédiction du ciel plane sur toi!
TIMANDRA ET PHRYNIA.—Donne-nous de l'or, bon Timon: en as-tu encore?
TIMON.—Assez pour faire abjurer à une prostituée son métier, et renoncer une entremetteuse à faire des prostituées. Viles créatures, tendez et emplissez vos tabliers. Ce n'est pas à vous qu'il faut demander des serments qui vous enchaînent, non que vous ne soyez prêtes à jurer, à prononcer des jurements exécrables qui feraient trembler d'horreur, et frissonner les dieux immortels qui vous entendraient. Épargnez les serments; je me fie à votre penchant; restez des prostituées. Que celui dont la voix pieuse tentera de vous convertir soit lui-même entraîné par vous dans le crime; attirez-le et embrasez-le de vos feux profanes, plus puissants que la fumée de ses discours. Ne désertez jamais votre profession; seulement éprouvez six mois de l'année les peines méritées, et couvrez vos pauvres têtes chauves de la dépouille des morts; quelques-uns ont été pendus, n'importe, servez-vous-en pour trahir, continuez vos prostitutions, fardez les rides et les pustules de votre visage, jusqu'à ce qu'il devienne un bourbier.
TIMANDRA ET PHRYNIA.—Fort bien: encore de l'or.—Eh bien! sois persuadé que nous ferons tout pour de l'or.
TIMON.—Semez la consomption jusque dans la moelle des os des hommes; frappez leurs jambes décharnées, détruisez la rapidité de leur marche; étouffez la voix de l'avocat, qu'il ne puisse plus plaider pour de faux titres, et ne fasse plus entendre son aigre fausset pour soutenir des subtilités. Couvrez de lèpre le flamine qui déclame contre la chair, et qui ne se croit pas lui-même. Faites tomber le nez par terre pour qu'il se le casse l'homme qui ne cherche qu'à éventer son avantage particulier au milieu de l'intérêt général. Rendez chauves les débauchés à la tête frisée; et que les fanfarons sans cicatrices de la guerre puisent dans votre sein quelque souffrance! Frappez tous les hommes du même fléau. Que votre activité corrompe et dessèche les sources de toute vigueur. Voilà encore de l'or; allez, damnez les autres, et que cet or vous damne à votre tour, et que les fossés vous servent à tous de tombeau!
TIMANDRA ET PHRYNIA.—Encore des avis et encore de l'argent, généreux Timon.
TIMON.—Encore plus de prostituées et plus de maux d'abord. Commencez votre tâche; je vous ai donné des arrhes.
ALCIBIADE.—Tambours! battez. Marchons vers Athènes.—Adieu, Timon; si je prospère, je reviendrai te revoir.
TIMON.—Et moi, si mon espoir est accompli, je ne te reverrai jamais.
ALCIBIADE.—Je ne t'ai jamais fait de mal.
TIMON.—Tu as dit du bien de moi.
ALCIBIADE.—Appelles-tu cela du mal?
TIMON.—Oui, les hommes l'éprouvent tous les jours.—Sors d'ici, pars, et emmène tes chiennes avec toi.
ALCIBIADE.—Nous ne faisons ici que l'offenser.—Partons.
(Le tambour bat; sortent Alcibiade, Phrynia, et Timandra.)
TIMON.—Se peut-il que la nature, blessée de l'ingratitude de l'homme, puisse encore avoir faim!—O mère commune, toi dont le sein immense et fécond enfante et nourrit tout (il creuse la terre); toi, qui de la même substance dont ton orgueilleux enfant, l'homme superbe est gonflé, engendre le noir crapaud, la vipère azurée, le lézard doré, le serpent aveugle20, et mille autres créatures abhorrées sous la voûte du ciel, où brillent les feux vivifiants d'Hypérion21, donne à celui qui hait tous tes enfants de l'humanité une pauvre racine!—Détruis la fécondité de tes entrailles, qu'elles ne produisent plus l'homme ingrat; ne sois plus enceinte que de tigres, de loups, de dragons et d'ours, produis d'autres monstres nouveaux que ta face extérieure n'ait point encore montrés à la voûte bigarrée qui te couvre.—Oh! une racine!—Je te remercie.—Dessèche tes veines, tes vignobles, et tes guérets déchirés par la charrue, dont l'homme ingrat tire ces liqueurs et ces mets onctueux qui souillent la pureté de l'âme, et la privent de sa raison. (Entre Apémantus.) Encore un homme! malédiction! malédiction!
Note 20: (retour) L'aveugle, espèce de serpent ainsi nommé à cause de la petitesse de ses yeux: c'est le cæcilia des Latins.
Note 21: (retour) Hypérion, le soleil.
APÉMANTUS.—On m'a montré ce chemin. On dit que tu affectes mes moeurs, que tu les copies.
TIMON.—C'est parce que tu n'as point de chien que je puisse imiter. Que la peste te consume!
APÉMANTUS.—Tout cela n'est en toi qu'affectation; ce n'est qu'une mélancolie indigne de l'homme, et qui est née du changement de ta fortune. Que signifient cette bêche, cet endroit, ce vêtement d'esclave, et ces regards inquiets? Et cependant tes flatteurs portent la soie, boivent le vin et dorment sur le duvet, serrent contre eux leurs parfums pernicieux, et ils ont oublié qu'il exista jamais un Timon. Ne déshonore point ces bois en adoptant la malice d'un censeur. Fais-toi flatteur à ton tour; cherche à relever ta fortune par ce qui t'a ruiné; apprends à courber les genoux; qu'il suffise du souffle du riche qui recevra ton hommage, pour faire voler ton bonnet; loue ses plus grands vices et érige-les en vertus. C'est ainsi qu'on te traitait; ton oreille était toujours ouverte comme celle d'un cabaretier qui fait un accueil gracieux aux fripons et à tous ceux qui l'approchent; il est juste que tu deviennes un fripon toi-même. Si tu avais encore des richesses, elles appartiendraient aux fripons. Ne cherche point à me ressembler.
TIMON.—Si je te ressemblais, je renoncerais à moi-même.
APÉMANTUS.—Tu as renoncé à toi-même en restant tel que tu étais, jadis extravagant, sot aujourd'hui.—Quoi! attends-tu que cet air froid, brusque chambellan, te vienne revêtir d'une chemise chaude? Ces arbres moussus, et plus vieux que l'aigle, suivront-ils tes pas, et bondiront-ils sur ton signe? L'onde du froid ruisseau recouvert de glace préparera-t-elle ton repas du matin pour réparer tes excès de la nuit? Appelle toutes les créatures qui vivent exposées à l'inclémence de l'air; ces arbres dont les troncs nus et sans abri, en butte au choc des éléments, ne répondent qu'à la nature; dis-leur de te flatter.—Oh! tu trouveras....
TIMON.—Un fou en toi: va-t'en.
APÉMANTUS.—Je t'aime plus maintenant que je n'ai jamais fait.
TIMON.—Et moi, je te hais davantage.
APÉMANTUS.—Pourquoi?
TIMON.—Tu flattes la misère.
APÉMANTUS.—Je ne flatte pas; je te dis seulement que tu es un pendard.
TIMON.—Pourquoi m'es-tu venu chercher?
APÉMANTUS.—Pour te vexer.
TIMON.—C'est toujours le rôle d'un lâche ou d'un fou: te plais-tu dans ce rôle?
APÉMANTUS.—Oui.
TIMON.—Quoi, tu es aussi un coquin?
APÉMANTUS.—Si tu avais adopté ce genre de vie sauvage pour châtier ton orgueil, à la bonne heure; mais tu ne l'as fait que par force. Tu serais un courtisan, si tu n'étais pas un gueux.—L'indigence volontaire survit à une opulence inquiète et arrive plus tôt au comble de ses désirs. L'une les remplit sans cesse et ne les complète jamais, l'autre est toujours satisfaite. La fortune la plus brillante, sans contentement, est un état de peine et de misère, pire que ce qu'il y a de pis avec le contentement. Tu devrais désirer de mourir, puisque tu es misérable.
TIMON.—Non par la sentence de celui qui est plus misérable que moi. Tu es un esclave que jamais la fortune ne pressa avec faveur dans ses bras caressants; tu es né comme un chien. Si tu avais, comme moi, dès ton berceau, passé successivement par toutes les douceurs que ce monde de passage prodigue à ceux qui peuvent librement jouir de toutes ses drogues assoupissantes, tu te serais plongé tout entier dans la débauche; ta jeunesse se serait usée dans tous les rendez-vous de la volupté, tu n'aurais jamais appris les froids préceptes de l'obéissance aux lois, tu aurais suivi le jeu sucré qui t'était offert.—Mais moi, qui avais le monde entier pour confiseur, je régnais sur la bouche, la langue, le coeur et les yeux de plus de serviteurs que je n'en pouvais employer; ils étaient attachés à moi comme les feuilles innombrables le sont au chêne: mais le souffle d'un seul hiver les a fait tomber des rameaux, et m'a exposé nu à toutes les fureurs de la tempête. Ce n'est pas sans quelque peine que je supporte ceci, moi, qui n'ai connu jamais que le bonheur; mais toi, ton existence a commencé dans la souffrance, et le temps t'a endurci. Pourquoi haïrais-tu les hommes? Ils ne t'ont pas flatté. Quels dons leur as-tu faits? Va, si tu veux maudire, maudis ton père; ce pauvre misérable qui, dans son dépit, s'unit à quelque malheureuse errante, et forma en toi un pauvre misérable héréditaire. —Hors d'ici, va-t'en; si tu n'étais pas né le pire des hommes, tu aurais été un fripon et un flatteur.
APÉMANTUS.—As-tu encore de l'orgueil?
TIMON.—Oui, j'en ai de ne pas être toi.
APÉMANTUS.—Et moi de n'avoir pas été un prodigue!
TIMON.—Et moi d'en être encore un à présent. Si tout ce que je possède était renfermé en toi, je te permettrais d'aller te pendre; va-t'en.—Que la vie d'Athènes entière n'est-elle dans cette racine! je la dévorerais ainsi!
(Il mange une racine.)
APÉMANTUS, lui offrant quelque chose.—Tiens, je veux améliorer ton repas.
TIMON.—Commence par améliorer ma société; va-t'en.
APÉMANTUS.—Je vais améliorer la mienne en m'éloignant de toi.
TIMON.—Elle ne sera pas améliorée22, elle ne sera que rapiécée; du moins je le souhaite.
Note 22: (retour)Shakspeare ne laisse jamais échapper l'occasion d'employer à double sens le verbe to mend: raccommoder, rapiécer, corriger, améliorer.
Le dialogue commence ici à devenir plus grossier que spirituel.
APÉMANTUS.—Que voudrais-tu envoyer à Athènes?
TIMON.—Toi, dans un ouragan. Si tu veux, dis-leur que j'ai de l'or ici: vois, j'en ai.
APÉMANTUS.—L'or n'est ici d'aucun usage.
TIMON.—Le meilleur et l'innocent; car ici il dort et ne paye pas le mal.
APÉMANTUS.—Timon, où couches-tu la nuit?
TIMON.—Sous ce qui est au-dessus de moi. Apémantus, où manges-tu le jour?
APÉMANTUS.—Où mon estomac trouve de la nourriture, ou plutôt là où je la mange.
TIMON.—Oh! si le poison connaissait ma volonté, et voulait m'obéir!
APÉMANTUS.—Où l'enverrais-tu?
TIMON.—Assaisonner tes aliments.
APÉMANTUS.—Va, tu n'as jamais connu le juste milieu de l'humanité; mais seulement l'un on l'autre extrême. Au milieu de ton or et de tes parfums, on se moquait de toi pour ton excès de délicatesse. Maintenant, sous tes haillons, tu n'en connais plus aucune et on te méprise pour l'excès contraire. Voici une nèfle, mange-la.
TIMON.—Je ne mange point ce que je hais.
APÉMANTUS.—Et tu hais une nèfle23?
Note 23: (retour) Jeu de mots: meddlar, nèfle, et meddler, un homme qui se mêle de tout, un flatteur, un intrigant.
TIMON.—Oui, parce que tu lui ressembles.
APÉMANTUS.—Si tu avais haï plus tôt les flatteurs, tu t'aimerais toi-même davantage aujourd'hui. Quel prodigue as-tu jamais connu qui ait été jamais aimé après la perte de ses moyens?
TIMON.—As-tu jamais connu un homme qui fût aimé sans les moyens dont tu parles?
APÉMANTUS.—Moi.
TIMON.—Je te comprends; tu as quelques moyens pour avoir un chien.
APÉMANTUS.—Quelles choses au monde peux-tu comparer le mieux à tes flatteurs?
TIMON.—Les femmes en approchent le plus; mais les hommes, les hommes sont la flatterie elle-même.—Apémantus, que ferais-tu de l'univers si tu le tenais sous ta puissance?
APÉMANTUS.—Je l'abandonnerais aux bêtes féroces pour me délivrer des hommes.
TIMON.—Voudrais-tu tomber toi-même dans la destruction générale des hommes et rester brute avec les brutes?
APÉMANTUS.—Oui, Timon.
TIMON.—Ambition de brute! que les dieux t'accordent ton désir! Si tu étais lion, le renard te duperait; si tu étais agneau, le renard te dévorerait; si tu étais le renard, le lion te suspecterait, si par hasard l'âne venait à t'accuser; si tu étais l'âne, ta stupidité ferait ton tourment, et tu ne vivrais que pour servir de déjeûner au loup; si tu étais le loup, ta voracité serait ton supplice, et tu exposerais ta vie pour ton diner; si tu étais la licorne24, ta fureur et ton orgueil seraient un piège pour toi, tu périrais victime de ta colère; si tu étais un ours, tu serais tué par le cheval; si tu étais cheval, tu serais la proie du léopard; si tu étais un léopard, tu serais cousin germain du lion, et ta peau mouchetée serait fatale à ta vie; tu n'aurais de sûreté que dans la fuite, et ton absence serait ton unique défense. Quel animal pourrais-tu être, qui ne fût soumis à quelque autre animal? Et quel animal tu es déjà, de ne pas voir comment tu perdrais à la métamorphose!
Note 24: (retour) Voici ce qu'on racontait de la licorne: «quand le lion, qui est son ennemi, l'aperçoit, il se tient appuyé sur le tronc d'un arbre; la licorne, furieuse, vole vers lui pour le percer. Le lion se retire; la licorne enfonce sa corne dans l'arbre et devient ainsi la proie du lion.»
APÉMANTUS.—Si ta conversation avait pu me plaire, ce serait surtout en ce moment. La république d'Athènes est devenue un repaire de bêtes.
TIMON.—L'âne a-t-il donc sauté par-dessus les murailles, que te voilà hors de la ville?
APÉMANTUS.—Voilà un poëte et un peintre. Que la peste de la société te poursuive; de peur d'en être atteint je décampe: quand je ne saurai que faire je reviendrai te voir.
TIMON.—Quand tu seras le seul homme vivant, tu seras le bienvenu: j'aimerais mieux être le chien d'un mendiant qu'Apémantus.
APÉMANTUS.—Tu es le premier de tous les fous vivants!
TIMON.—Je voudrais que tu fusses assez propre pour te cracher au visage.
APÉMANTUS.—Que la peste t'étouffe! Tu es trop méchant pour que je te maudisse.
TIMON.—Tous les coquins, près de toi, sont purs.
APÉMANTUS.—Il n'est point de lèpre pareille à ton langage....
TIMON.—Oui, si je te nommais.—Je te battrais, mais ce serait souiller mes mains.
APÉMANTUS.—Je voudrais que ma langue pût les faire tomber en pourriture.
TIMON.—Hors d'ici, progéniture d'un chien galeux, la colère me transporte de te voir vivant; je me trouve mal en te voyant.
APÉMANTUS.—Je voudrais te voir crever.
TIMON.—Va-t'en, coquin importun; j'en suis fâché, mais je vais perdre une pierre après toi25! (Il lui jette une pierre.)
Note 25: (retour) «Tout homme a une pierre pour jeter à un chien.» (Proverbe.) On connaît l'étymologie du mot cynique.
APÉMANTUS.—Bête sauvage!
TIMON.—Esclave!
APÉMANTUS.—Crapaud!
TIMON.—Coquin, coquin, coquin! (Apémantus s'éloigne comme pour s'en aller.) Je suis malade de dégoût de ce monde pervers; je n'en veux rien aimer, que les aliments nécessaires qui croissent sur sa surface.—Allons, Timon, prépare maintenant ta tombe; repose dans un lieu où l'écume légère de la mer puisse chaque jour en baigner la pierre: compose ton épitaphe, et que la mort rie en moi de la vie des autres. (Il regarde son or.) O toi, doux régicide; cher métal de discorde entre le père et le fils; toi, brillant corrupteur de la pureté du lit nuptial, vaillant Mars, amant toujours jeune, toujours frais et séduisant, toujours aimé, dont l'éclat fond la neige consacrée qui protège le sein de Diane! ô toi, dieu visible, qui réunis les contraires dans une alliance étroite et les amène à s'embrasser; toi, qui parles et assortis tous les langages à tous les desseins! ô toi, pierre de touche des coeurs, pense que l'homme, ton esclave, se révolte, et, par ta puissance, allume entre eux des discordes mortelles! Puisse l'empire du monde rester à la brute!
APÉMANTUS.—Que ton voeu s'exauce; mais quand je serai mort.—Je vais dire que tu as de l'or; tu seras bientôt entouré d'une foule.
TIMON.—D'une foule?
APÉMANTUS.—Oui.
TIMON.—Tourne-moi le dos, je t'en conjure.
APÉMANTUS.—Vis et chéris ta misère.
(Apémantus sort.)
TIMON.—Vis longtemps ainsi, et meurs ainsi, nous sommes quittes.—Encore des visages humains! Mange, Timon, et déteste-les.
(Des voleurs entrent.)
PREMIER VOLEUR.—Où peut-il avoir trouvé cet or; sans doute ce sont quelques pauvres restes, quelques misérables débris de sa fortune? La disette d'argent, l'abandon de ses amis l'ont jeté dans cette mélancolie.
SECOND VOLEUR.—Le bruit court qu'il possède un trésor immense.
TROISIÈME VOLEUR.—Faisons une tentative sur lui; s'il ne se soucie plus de l'or, il nous l'abandonnera facilement; mais s'il est jaloux de le conserver, comment l'aurons-nous?
SECOND VOLEUR.—Tu as raison; car il ne le porte pas sur lui: il est caché.
PREMIER VOLEUR.—N'est-ce pas lui?
LES AUTRES.—Où?
SECOND VOLEUR.—Le voilà tel qu'on nous l'a peint.
TROISIÈME VOLEUR.—Lui-même; je le reconnais.
LES VOLEURS.—Dieu te garde, Timon!
TIMON.—Quoi, des voleurs!
LES VOLEURS.—Des soldats, non des voleurs.
TIMON.—Tous les deux à la fois, et des fils d'une femme.
LES VOLEURS.—Nous ne sommes point des voleurs, mais des hommes dans un grand besoin.
TIMON.—Votre plus grand besoin, c'est le besoin de nourriture. Pourquoi en manqueriez-vous? Voyez, la terre a des racines; à un mille à la ronde jaillissent cent sources; ces chênes produisent du gland; ces ronces sont couvertes de graines vermeilles; la nature, ménagère bienfaisante, vous sert sur chaque buisson des mets en abondance. Vous êtes dans le besoin, et pourquoi?
PREMIER VOLEUR.—Nous ne pouvons vivre d'herbes, de fruits sauvages et d'eau comme les poissons, les oiseaux et les bêtes de ces forêts.
TIMON.—Ni des bêtes elles-mêmes, des oiseaux et des poissons: il faut que vous dévoriez les hommes. Je dois vous rendre grâces de ce que vous êtes des voleurs avoués; de ce que pour faire votre métier, vous ne prenez point un masque respectable, car dans les professions légitimes de la société, la rapacité n'a point de bornes. Brigands, tenez, voici de l'or. Allez, buvez le sang subtil de la grappe, jusqu'à ce qu'il allume dans vos veines une fièvre brûlante qui fasse bouillir le vôtre et vous sauve du gibet! Ne vous fiez pas au médecin: ses antidotes sont du poison; il commet plus d'assassinats que vous de vols; il vole la bourse et la vie à la fois. Commettez des crimes, commettez-en puisque c'est votre profession, comme des ouvriers. Je veux vous citer partout l'exemple du brigandage. Le soleil est un voleur qui, par sa puissante attraction, vole le vaste océan; la lune, voleur effronté, vole au soleil la pâle lumière dont elle brille. L'Océan est un autre voleur qui fond la lune en larmes salées et les mêle à ses flots. La terre est un voleur qui ne produit et ne nourrit que par un mélange soustrait au résidu de toutes les substances. Toute chose est un voleur; les lois, votre frein et votre verge, sont elles-mêmes, par leur pouvoir tyrannique, les plus effrénés des brigands. Point d'amitié entre vous; allez, volez-vous l'un l'autre; voilà encore de l'or. Coupez les gorges; tous ceux que vous rencontrerez sont des voleurs. Allez à Athènes, brisez les portes des boutiques; vous ne pouvez rien voler qu'à des voleurs. Que cet or que je vous donne ne vous empêche pas de voler encore: qu'il vous perde vous-mêmes et vous confonde: ainsi soit-il!
(Il se retire vers sa caverne.)
TROISIÈME VOLEUR.—Il m'a presque dégoûté de mon métier, en me le vantant.
PREMIER VOLEUR.—Ce n'est pas le désir que nous prospérions dans notre profession mystérieuse, c'est la haine pour les hommes qui lui a dicté ces conseils.
SECOND VOLEUR.—Je veux le croire comme un ennemi, et je dis adieu à mon état.
PREMIER VOLEUR.—Attendons que nous revoyions la paix dans Athènes.
SECOND VOLEUR.—Il n'est point de temps si misérable où l'homme ne puisse être honnête.
(Ils sortent.)
(Entre Flavius.)
FLAVIUS.—O dieux! cet homme dans l'opprobre et la ruine est-il mon seigneur? Quel état de dépérissement et de dégradation? O monument étonnant de bienfaits mal placés! Quel changement dans sa situation ont produit l'indigence et le désespoir!—Quoi de plus vil sur la terre que ces amis qui conduisent ainsi les âmes les plus nobles à la plus honteuse fin? Comme l'ordre donné à l'homme d'aimer ses ennemis s'accorde bien avec ce temps-ci! Puis-je n'accorder ma tendresse qu'à celui qui me veut du mal, plutôt qu'à celui qui m'en fait!—Son oeil m'a aperçu; je vais lui présenter ma douleur sincère, et je veux le servir, comme mon seigneur, aux dépens de ma vie.—Mon cher maître.
(Timon sort de sa caverne.)
TIMON.—Va-t'en; qui es-tu?
FLAVIUS.—M'avez-vous oublié, seigneur?
TIMON.—Pourquoi fais-tu cette question? J'ai oublié tous les hommes: donc, si tu avoues être un homme, je t'ai oublié aussi.
FLAVIUS.—Votre pauvre et honnête serviteur....
TIMON.—Je ne te connais donc point. Je n'eus jamais un honnête homme auprès de moi; je n'avais que des fripons qui servaient à manger à des coquins.
FLAVIUS.—Les dieux me sont témoins que jamais pauvre intendant ne versa sur l'infortune de son maître de larmes plus sincères, que n'en ont versé mes yeux sur la vôtre.
TIMON.—Quoi! tu pleures! Approche; maintenant je t'aime, parce que tu es une femme, et que tu désavoues le coeur de pierre des hommes, qui ne pleurent jamais que de débauche ou de folle joie!—La pitié dort: étrange siècle que celui où on pleure de rire, non en pleurant!
FLAVIUS.—Reconnaissez-moi, mon cher maître, je vous en conjure; agréez ma sincère douleur, et tant que ce faible trésor durera (il lui présente tout ce qu'il a d'or), souffrez que je sois votre intendant26.
Note 26: (retour) Destouches a su profiter de cette scène dans le cinquième acte de son Dissipateur.
TIMON.—Quoi, j'avais un intendant si fidèle, si juste, et aujourd'hui si compatissant! Ceci adoucit presque mon caractère sauvage.—Voyons ton visage.—Cet homme pourtant naquit sûrement d'une femme.—Dieux éternellement sages! pardonnez-moi mon anathème téméraire et sans exception; je proclame qu'il est un homme honnête: mais ne vous y trompez pas; un seul, pas davantage, et c'est un intendant! Oh! que j'aurais voulu détester tout le genre humain; mais tu te rachètes toi-même: toi seul excepté, je maudis tous les hommes.—Il me semble que tu es plus honnête que sage. Car en me trahissant, en m'opprimant tu aurais retrouvé plus facilement un autre emploi; tant de gens arrivent au service d'un second maître, en marchant sur le corps du premier. Mais dis-moi la vérité; car je douterai toujours, malgré ma certitude; cette tendresse n'est-elle point feinte, intéressée, usuraire comme celle du riche qui fait des présents dans l'espérance de recevoir vingt pour un!
FLAVIUS.—Non, mon digne maître; la défiance et le soupçon sont entrés, hélas! trop tard dans votre coeur. C'était au milieu de vos festins que vous auriez dû craindre la perfidie; mais le soupçon ne vient que quand les biens sont dissipés. Ma démarche, le ciel m'en est témoin, est pur amour, devoir et zèle pour votre âme incomparable; je veux prendre soin de votre nourriture et de votre subsistance, et, soyez-en persuadé, mon noble seigneur, tout ce que je possède, et tout ce que je puis espérer dans l'avenir, je le donnerais pour remplir l'unique voeu de mon coeur: que vous redevinssiez riche et puissant pour me récompenser en m'enrichissant vous-même.
TIMON.—Vois, ton voeu est accompli, seul honnête homme qui existe. Tiens, prends; les dieux, du fond de ma misère, t'envoient un trésor. Va, vis riche et heureux; mais à condition que tu iras bâtir loin des hommes; hais-les tous, maudis-les tous; ne montre de pitié pour aucun; plutôt que de secourir le mendiant, laisse sa chair exténuée par la faim se détacher de ses os; donne aux chiens ce que tu refuseras aux hommes; que les cachots les engloutissent, que les dettes les dessèchent, que les hommes soient comme des arbres flétris, et que toutes les maladies dévorent leur sang perfide!—Adieu, sois heureux.
FLAVIUS.—O mon maître, souffrez que je reste avec vous et que je vous console.
TIMON.—Si tu crains les malédictions, ne t'arrête pas, fuis, tandis que tu es libre et heureux. Ne vois jamais les hommes, et que je ne te voie jamais!
(Timon rentre dans sa caverne. Flavius s'éloigne.)
FIN DU QUATRIÈME ACTE.