SCÈNE II
Forêt près de Rome.--Cabane de garde à quelque distance: on entend des cors et les cris d'une meute.
Entrent TITUS ANDRONICUS avec des chasseurs; MARCUS, LUCIUS, QUINTUS, MARTIUS.
TITUS.--La chasse est en train, la matinée est brillante et gaie, les champs sont parfumés, les bois sont verts; découplons ici la meute, et faisons aboyer les chiens pour réveiller l'empereur et sa belle épouse et faire lever le prince; sonnons si bien du cor que toute la cour retentisse du bruit. Mes enfants, chargez-vous, avec nous, du soin d'accompagner et de protéger la personne de l'empereur. J'ai été troublé cette nuit dans mon sommeil; mais le jour naissant a consolé mon coeur. (Fanfares des cors. Entrent Saturninus, Tamora, Bassianus, Lavinia, Chiron, Démétrius et leur suite.) Mille heureux jours à Votre Majesté!--Et à vous aussi, madame! J'avais promis à Vos Majestés l'appel d'un chasseur.
SATURNINUS.--Et vous l'avez, rigoureusement sonné, seigneur, et peut-être un peu trop matin pour de nouvelles mariées.
BASSIANUS.--Qu'en dites-vous, Lavinia?
LAVINIA.--Je dis que non: il y avait deux heures et plus que j'étais tout éveillée.
SATURNINUS.--Allons, qu'on amène nos chariots et nos chevaux, et partons pour notre chasse.--(A Tamora.) Madame, vous allez voir notre chasse romaine.
MARCUS.--Seigneur, j'ai des chiens qui réclameront la plus fière panthère, et qui monteront jusqu'à la cime du promontoire le plus élevé.
TITUS.--Et moi, j'ai un cheval qui suivra le gibier dans tous ses détours, et qui rasera la plaine comme une hirondelle.
DÉMÉTRIUS, à son frère.--Chiron, nous ne chassons pas, nous, avec des chevaux ni des chiens; mais nous espérons forcer une jolie biche.
(Tous partent.)
SCÈNE III
On voit une partie de la forêt déserte et sauvage.
AARON, avec un sac d'or.
AARON.--Un homme qui aurait du sens croirait que je n'en ai pas d'ensevelir tant d'or sous un arbre, pour ne jamais le posséder ensuite. Que celui qui concevra de moi une si pauvre opinion sache que cet or doit forger un stratagème qui, adroitement ménagé, produira un excellent tour de scélératesse. Ainsi, repose ici, cher or, pour ôter le repos à ceux qui recevront l'aumône de la cassette de l'impératrice.
(Il cache l'or.)
(Entre Tamora.)
TAMORA.--Mon aimable Aaron, pourquoi as-tu l'air triste, lorsque tout est riant autour de toi? Sur chaque buisson les oiseaux chantent des airs mélodieux: le serpent dort enroulé aux rayons du soleil; un zéphyr rafraîchissant agite doucement les feuilles vertes, dont les ombres mobiles se dessinent sur la terre. Asseyons-nous, Aaron, sous leur doux ombrage; et tandis que l'écho babillard se moque des chiens, en répondant de sa voix grêle aux sons éclatants des cors, comme si l'on entendait à la fois une double chasse, reposons-nous, écoutons le bruit de leurs abois; et après une lutte comme celle dont on dit que jouirent jadis Didon et le prince errant, lorsque, surpris par un heureux orage, ils se réfugièrent à l'ombre d'une grotte discrète, nous pourrons, enlacés dans les bras l'un de l'autre, après nos doux ébats, goûter un sommeil doré, tandis que la voix des chiens, les cors et le ramage des oiseaux seront pour nous ce qu'est le chant de la nourrice pour endormir son nourrisson.
AARON.--Madame, si Vénus gouverne vos désirs, Saturne domine sur les miens 12.--Que signifient mon oeil farouche et fixe, mon silence et ma sombre mélancolie? la toison de ma chevelure laineuse déroulée comme un serpent qui s'avance pour accomplir un projet funeste? Non, madame, ce ne sont pas là des symptômes amoureux. La vengeance est dans mon coeur, la mort est dans mes mains; mon cerveau ne roule que projets de sang et de carnage. Écoutez, Tamora, vous, la souveraine de mon âme, qui n'espère d'autre ciel que celui que vous me donnez; voici le jour fatal pour Bassianus: il faut que sa Philomèle perde sa langue aujourd'hui; que vos enfants pillent les trésors de sa chasteté, et lavent leurs mains dans le sang de Bassianus. Voyez-vous cette lettre? prenez-la, je vous prie, et donnez au roi ce rouleau chargé d'un complot sinistre.--Ne me faites point de questions en ce moment; nous sommes espionnés: je vois venir à nous une portion de notre heureuse proie; ils ne songent guère à la destruction de leur vie.
Note 12: (retour) Saturne, dans l'astrologie, est la planète des coeurs froids.
TAMORA.--Ah! mon cher More, plus cher pour moi que la vie!
AARON.--Pas un mot de plus, grande impératrice; Bassianus vient; soyez dure avec lui, et j'amènerai vos enfants pour soutenir vos querelles quelles qu'elles soient.
(Aaron sort.)
(Entre Bassianus et Lavinia.)
BASSIANUS.--Qui rencontrons-nous ici? Est-ce la souveraine impératrice de Rome, séparée de son brillant cortége? Est-ce Diane, vêtue comme elle, qui aurait quitté ses bois sacrés pour voir la grande chasse dans cette forêt?
TAMORA.--Espion insolent de nos démarches privées, si j'avais le pouvoir qu'on attribue à Diane, ton front serait à l'instant surmonté de cornes comme celui d'Actéon; et les chiens donneraient la chasse à tes membres métamorphosés, importun, impoli que tu es!
LAVINIA.--Avec votre permission, aimable impératrice, on vous croit douée du don des cornes; et l'on pourrait soupçonner que votre More et vous vous êtes écartés pour faire des expériences. Que Jupiter préserve aujourd'hui votre époux des poursuites de sa meute! Il serait malheureux qu'ils le prissent pour un cerf.
BASSIANUS.--Croyez-moi, reine, votre noir Cimmérien 13 donne à Votre Honneur la couleur de son corps; il le rend comme lui, souillé, détesté et abominable. Pourquoi êtes-vous ici séparée de toute votre suite; pourquoi êtes-vous descendue de votre beau coursier blanc comme la neige, et errez-vous ici dans un coin écarté, accompagnée d'un barbare More, si vous n'y avez pas été conduite par d'impurs désirs?
Note 13: (retour) Cimmeriæ tenebræ. Cimmérien ici veut dire noir, par l'analogie qui existe entre le pays nébuleux des Cimmériens et la couleur noire.
LAVINIA.--Et vous voyant troublée dans vos passe-temps, il est bien naturel que vous taxiez mon noble époux d'insolence. (A Bassianus.) Je vous en prie, quittons, ces lieux, et laissons-la jouir à son gré de son amant noir comme le corbeau: cette vallée convient à merveille à ses desseins.
BASSIANUS.--Le roi, mon frère, sera informé de ceci.
LAVINIA.--Oui, car ces écarts l'ont déjà fait remarquer. Ce bon roi! être si indignement trompé!
TAMORA.--D'où me vient la patience d'endurer tout ceci?
(Entrent Chiron et Démétrius.)
DÉMÉTRIUS.--Quoi donc, chère souveraine, notre gracieuse mère, pourquoi Votre Majesté est-elle si pâle et si défaite?
TAMORA.--Et n'en ai-je pas bien sujet, dites-moi, d'être pâle? Ces deux ennemis m'ont attirée dans ce lieu que vous voyez être une vallée horrible et déserte: les arbres, au milieu de l'été, sont encore dépouillés et nus, couverts de mousse et du gui funeste: le soleil ne brille jamais ici; rien de vivant que le nocturne hibou et le sinistre corbeau; et en me montrant cet abîme horrible, ils m'ont dit qu'ici, au plus profond de la nuit, mille démons, mille serpents sifflants, dix mille crapauds gonflés de poisons, et autant d'affreux hérissons, feraient des cris si terribles et si confus que tout mortel en les entendant deviendrait fou à l'instant ou mourrait tout d'un coup 14: aussitôt après m'avoir fait cet infernal récit, ils m'ont menacée de m'attacher au tronc d'un if mélancolique, et de m'y abandonner à cette cruelle mort; ensuite ils m'ont appelée infâme, adultère, Gothe débauchée, et m'ont accablée de tous les noms les plus insultants que jamais oreille humaine ait entendus. Si une bonne fortune merveilleuse ne vous eût pas conduits dans ce lieu, ils allaient exécuter sur moi cette vengeance. Vengez-moi si vous aimez la vie de votre mère, ou renoncez à vous appeler jamais mes enfants.
Note 14: (retour) On prétendait que la mandragore poussait un cri plaintif quand on l'ouvrait.
DÉMÉTRIUS, poignardant Bassianus.--Voilà la preuve que je suis votre fils.
CHIRON, lui portant aussi un coup de poignard.--Et ce coup, enfoncé jusqu'au coeur, pour prouver ma force.
LAVINIA.--Courage, Sémiramis, ou plutôt barbare Tamora; car il n'est point d'autre nom que le tien qui convienne à ta nature.
TAMORA, à son fils.--Donnez-moi votre poignard: vous verrez, mes enfants, que la main de votre mère saura venger l'outrage fait à votre mère.
DÉMÉTRIUS.--Arrêtez, madame: nous lui devons d'autres vengeances: d'abord battons le blé, et après brûlons la paille; cette mignonne fonde son orgueil sur sa chasteté, sur son voeu nuptial, sur sa fidélité; et, fière de ces spécieuses apparences, elle brave Votre Majesté. Eh! emportera-t-elle cet orgueil au tombeau?
CHIRON.--Si elle l'y emporte, je consens qu'on me fasse eunuque: traînons son époux hors de ce lieu, dans quelque fosse cachée, et que son cadavre serve d'oreiller à nos voluptés.
TAMORA.--Mais lorsque vous aurez savouré le miel qui vous tente, ne laissez pas survivre cette guêpe pour nous piquer de son aiguillon.
CHIRON.--Je vous promets, madame, d'y mettre bon ordre.--Allons, ma belle, la violence va nous faire jouir de cet honneur si scrupuleusement conservé.
LAVINIA.--O Tamora! tu portes la figure d'une femme...
TAMORA.--Je ne veux pas l'entendre parler davantage: entraînez-la loin de moi.
LAVINIA.--Chers seigneurs, priez-la d'entendre seulement un mot de moi.
DÉMÉTRIUS.--Écoutez-la, belle reine: faites-vous un triomphe de voir couler ses larmes: mais que votre coeur les reçoive comme le rocher insensible les gouttes de pluie.
LAVINIA, à Démétrius.--Depuis quand les jeunes tigres donnent-t-ils des leçons à leur mère? Oh! ne lui apprends pas la cruauté: c'est elle qui te l'a enseignée. Le lait que tu as sucé de son sein s'est changé en marbre: tu as puisé dans ses mamelles même ta tyrannie.--(A Chiron.) Et cependant toutes les mères n'enfantent pas des fils qui leur ressemblent. Prie-la de montrer la pitié d'une femme.
CHIRON.--Quoi! voudrais-tu que je prouvasse par ma conduite que je suis un bâtard!
LAVINIA.--Il est vrai le noir corbeau n'engendre pas l'alouette. Cependant j'ai ouï dire (oh! si je pouvais le voir vérifier aujourd'hui!) que le lion, touché de pitié, souffrit qu'on coupât ses griffes royales; on dit que les corbeaux nourrissent les enfants abandonnés, tandis que leurs propres petits oiseaux sont affamés dans leur nid. En dépit de ton coeur barbare, montre-toi, non pas aussi généreux, mais susceptible de quelque pitié.
TAMORA.--Je ne sais ce que cela veut dire: entraînez-la.
LAVINIA.--Ah! permets que je te l'enseigne: au nom de mon père qui t'a donné la vie; lorsqu'il aurait pu te tuer, ne t'endurcis point; ouvre tes oreilles sourdes.
TAMORA.--Quand tu ne m'aurais jamais personnellement offensée, le nom de ton père me rendrait impitoyable pour toi.--Souvenez-vous, mes enfants, que mes larmes ont coulé en vain pour sauver votre frère du sacrifice: le cruel Andronicus n'a pas voulu s'attendrir: emmenez-la donc; traitez-la à votre gré: plus vous l'outragerez et plus vous serez aimés de votre mère.
LAVINIA.--O Tamora, mérite le nom d'une reine généreuse, en me tuant ici de ta propre main: car ce n'est pas la vie que je te demande depuis si longtemps, je suis morte depuis que Bassianus a été tué!
TAMORA.--Que demandes-tu donc? Femme insensée, laisse-moi.
LAVINIA.--C'est la mort à l'instant que j'implore; et une grâce encore, que la pudeur empêche ma langue de nommer. Ah! sauve-moi de leur passion, plus fatale pour moi que le coup de la mort, et jette-moi dans quelque abîme odieux, où jamais l'oeil de l'homme ne puisse considérer mon corps: fais cela et sois un meurtrier charitable.
TAMORA.--Je volerais à mes chers fils leur salaire! non; qu'ils assouvissent sur toi leurs désirs.
DÉMÉTRIUS, l'entraînant.--Allons, viens: tu n'es restée ici que trop longtemps.
LAVINIA.--Point de grâce, point de pitié de femme! Ah! brutale créature, l'opprobre et l'ennemie de tout notre sexe! que la destruction tombe....
CHIRON.--Ah! je vais te fermer la bouche. (Il la saisit et l'entraîne.) (A son frère.) Toi, traîne son mari; voici la fosse où Aaron nous a dit de le cacher.
(Ils sortent en traînant leur victime.)
TAMORA.--Adieu, mes enfants: songez à la bien mettre en sûreté. Que jamais mon coeur ne goûte un véritable sentiment de joie jusqu'à ce que la race entière des Andronicus soit détruite. Maintenant je vais chercher mon aimable More et laisser mes enfants irrités déshonorer cette malheureuse.
(Elle sort.)
(Entrent Aaron, Quintus et Martius.)
AARON.--Venez, mes seigneurs, mettez en avant votre meilleur pied; je vais tout à l'heure vous conduire à la fosse dégoûtante où j'ai découvert la panthère profondément endormie.
QUINTUS.--Ma vue est extrêmement obscurcie, quel qu'en soit le présage.
MARTIUS.--Et la mienne aussi, je vous le proteste; si ce n'était pas une honte, je laisserais volontiers la chasse pour dormir quelques instants.
(Martius tombe dans la fosse.)
QUINTUS.--Quoi, es-tu tombé? Quel dangereux précipice, dont l'ouverture est couverte par des ronces touffues dont les feuilles sont teintes d'un sang tout nouvellement répandu, et aussi frais que la rosée du matin distillée sur les fleurs! Cet endroit me semble fatal.--Parle-moi, mon frère, t'es-tu blessé dans ta chute?
MARTIUS.--O mon frère! je suis blessé par l'aspect du plus triste objet dont la vue ait fait gémir mon coeur.
AARON, à part.--Maintenant je vais chercher le roi et l'amener ici, afin qu'il les y trouve; il verra là un indice probable que ce sont eux qui ont assassiné son frère.
(Aaron sort.)
MARTIUS, du fond de la fosse.--Pourquoi ne me consoles-tu pas et ne m'aides-tu pas à sortir de cet exécrable fosse toute souillée de sang?
QUINTUS.--Je me sens saisi d'une terreur extraordinaire: une sueur glacée inonde tous mes membres tremblants; mon coeur soupçonne plus de choses que n'en voient mes yeux.
MARTIUS.--Pour te prouver que ton coeur devine juste, Aaron et toi, regardez dans cette caverne, et voyez un affreux spectacle de mort et de sang.
QUINTUS.--Aaron est parti: et mon coeur compatissant ne peut permettre à mes yeux de regarder l'objet dont le soupçon seul le fait frissonner; oh! dis-moi ce que c'est: jamais, jusqu'à ce moment, je n'ai jamais été assez enfant pour craindre sans savoir pourquoi.
MARTIUS.--Le prince Bassianus est gisant en un monceau, comme un agneau égorgé, dans cet antre détestable, ténébreux et abreuvé de sang.
QUINTUS.--Si cet antre est si sombre, comment peux-tu savoir que c'est lui?
MARTIUS.--Il porte à son doigt sanglant un anneau précieux 15 dont les feux éclairent toute cette profondeur, comme une lampe sépulcrale dans un monument brille sur les visages terreux des morts et montre les entrailles rugueuses de cet abîme: telle la pâle lueur de la lune tombait sur Pyrame, gisant dans la nuit et baigné dans son sang.--O mon frère! aide-moi de ta main défaillante... si la crainte t'a rendu aussi faible que je le suis..... Aide-moi à sortir de ce cruel et dévorant repaire, aussi odieux que la bouche obscure du Cocyte.
Note 15: (retour) «On suppose ici que cette bague jette non pas une lumière réfléchie mais une lumière qui lui est propre.» (JOHNSON)
QUINTUS.--Tends-moi la main, afin que je puisse t'aider à remonter... ou, si la force me manque pour te rendre ce service, je serai entraîné par ton poids dans le sein de cet abîme, tombeau du pauvre Bassianus. Ah! je n'ai pas la force de t'attirer sur le bord.
MARTIUS.--Et moi, je n'ai pas la force de monter sans ton secours.
QUINTUS.--Donne-moi ta main encore une fois, je ne la lâcherai pas cette fois que tu ne sois dehors, ou moi au fond.--Tu ne peux venir à moi, je viens à toi.
(Il tombe dans la caverne.)
(Entrent Saturninus et Aaron.)
SATURNINUS.--Venez avec moi.--Je veux voir quel trou il y a ici, et quel est celui qui vient de s'y précipiter.--Parle, qui es-tu, toi qui viens de descendre dans cette crevasse de la terre?
MARTIUS.--Le malheureux fils du vieil Andronicus, conduit ici par la plus fatale destinée, pour y trouver ton frère Bassianus mort.
SATURNINUS.--Mon frère mort? Tu ne parles pas sérieusement; son épouse et lui sont vers le nord de la forêt, au rendez-vous de cette agréable chasse; il n'y a pas encore une heure que je l'y ai laissé.
MARCUS.--Nous ne savons pas où vous l'avez laissé vivant, mais, hélas! nous l'avons trouvé mort ici.
(Entrent Tamora et sa suite, Andronicus et Lucius.)
TAMORA.--Où est mon époux, où est l'empereur?
SATURNINUS.--Ici, Tamora; mais navré d'un chagrin mortel.
TAMORA.--Où est votre frère Bassianus?
SATURNINUS.--Oh! vous touchez au fond de ma blessure; l'infortuné Bassianus est ici assassiné.
TAMORA.--Alors je vous apporte trop tard ce fatal écrit, le plan de cette tragédie prématurée; et je suis bien étonnée que le visage d'un homme puisse cacher dans les replis d'un sourire gracieux tant de cruauté et de barbarie.
(Elle donne une lettre à Saturninus.)
SATURNINUS la lit.--«Si nous manquons de le joindre à propos;--mon bon chasseur!--C'est Bassianus, que nous voulons dire.--Songe seulement à creuser un tombeau pour lui; tu nous entends.--Va chercher ta récompense sous les orties au pied du sureau, qui couvre de son ombrage l'ouverture de cette même fosse où nous avons résolu d'enterrer Bassianus, fais cela et tu acquerras en nous des amis sûrs.» O Tamora! a-t-on jamais entendu rien de pareil? Voici la fosse, et voilà le sureau; voyez, amis, si vous pourriez découvrir le chasseur qui doit avoir assassiné ici Bassianus.
AARON, cherchant.--Mon digne souverain, voici le sac d'or.
(Il le montre.)
SATURNINUS, à Titus.--Deux dogues nés de toi, dogues cruels et sanguinaires, ont ôté ici la vie à mon frère. (A sa suite.) Arrachez-les de la fosse pour les traîner en prison; qu'ils y restent jusqu'à ce que nous ayons inventé pour leur supplice des tortures nouvelles et inouïes.
TAMORA.--Quoi! ils sont dans cette fosse? O prodige! avec quelle facilité le meurtre se découvre!
TITUS.--Auguste empereur, je vous demande à genoux une grâce, avec des larmes qui ne coulent pas aisément, c'est que ce crime atroce de mes enfants maudits, maudits si leur crime est prouvé.....
SATURNINUS.--S'il est prouvé! vous voyez qu'il est manifeste.--Qui a trouvé cette lettre? Tamora, est-ce vous?
TAMORA.--C'est Andronicus lui-même qui l'a ramassée.
TITUS.--Oui, c'est moi, seigneur; et cependant souffrez que je sois leur caution, car je fais voeu, par la tombe de mon vénérable père qu'ils seront toujours prêts à se présenter sur l'ordre de Votre Majesté; et à répondre sur leurs vies de vos soupçons.
SATURNINUS.--Tu ne seras pas leur caution; allons, suis-moi. Que les uns enlèvent le corps, et que d'autres emmènent les meurtriers; qu'ils ne disent pas une parole; la culpabilité est évidente; sur mon âme, s'il était une fin plus cruelle que la mort, je la leur ferais subir.
TAMORA.--Andronicus, je prierai le roi pour toi; ne crains rien pour tes fils, ils se tireront d'affaire.
TITUS.--Viens, Lucius, viens; ne t'arrête pas à leur parler.
(Ils sortent par différents côtés.)
SCÈNE IV
DÉMÉTRIUS et CHIRON, avec LAVINIA violée, les mains et la langue coupées.
DÉMÉTRIUS.--Va maintenant; dis, si tu peux parler, qui t'a coupé la langue et t'a déshonorée.
CHIRON.--Écris ta pensée, trahis ainsi tes sentiments; et, si tes moignons te le permettent, fais l'office d'écrivain.
DÉMÉTRIUS, à Chiron.--Vois, comme elle peut manifester son ressentiment avec des signes et des indices.
CHIRON, à Lavinia.--Va chez toi, demande de l'eau de senteur et lave tes mains.
DÉMÉTRIUS.--Elle n'a point de langue pour appeler ni de mains à laver; ainsi laissons-la à ses promenades silencieuses.
CHIRON.--Si j'étais à sa place, j'irais me pendre.
DÉMÉTRIUS.--Oui, si tu avais des mains pour t'aider à nouer la corde.
(Démétrius et Chiron sortent.)
(Entre Marcus.)
MARCUS.--Que vois-je? Serait-ce ma nièce qui fuit si vite? Ma nièce, un mot: où est ton mari? Si c'est un songe, je voudrais me réveiller au prix de tout ce que je possède. Et si je suis éveillé, que l'influence de quelque astre fatal me frappe et me plonge dans un sommeil éternel.--Parle-moi, chère nièce, quelle main féroce et sans pitié t'a ainsi mutilée? qui a coupé et dépouillé ton corps de ses deux branches, de ses doux ossements à l'ombre desquels des rois ont désiré de s'endormir sans pouvoir obtenir un aussi grand bonheur que la moitié de ta tendresse?--Pourquoi ne me réponds-tu pas?--Hélas! un ruisseau cramoisi de sang fumant comme une source bouillante et agitée par le vent sort et tombe entre tes deux lèvres de rose, va et revient avec le souffle de ta respiration. Sûrement quelque nouveau Térée a profané ta fleur, et, pour t'empêcher de découvrir son forfait, t'a coupé la langue. Ah! voilà que tu détournes ton visage confus,--et malgré tout ce sang que tu perds, et qui sort comme des trois bouches d'un conduit, tes joues se colorent encore comme la face de Titan lorsqu'il rougit d'être assailli par un nuage. Répondrai-je pour toi? Dirai-je que cela est vrai? Que ne puis-je lire dans ton coeur, et connaître cette bête féroce, afin que je puisse l'accabler d'injures pour soulager mon coeur! Le chagrin caché, fermé comme un four fermé, brûle et calcine le coeur où il est renfermé. La belle Philomèle ne perdit que la langue; et elle parvint à broder ses sentiments sur un ennuyeux canevas; mais, toi, mon aimable nièce, cette ressource t'a été enlevée. Tu as rencontré un Térée plus rusé, qui a coupé ces jolis doigts qui auraient brodé bien mieux que ceux de Philomèle. Ah! si le monstre avait vu ces mains de lis trembler, comme les feuilles du tremble, sur un luth, et faire frémir ses cordes de soie du plaisir d'en être caressées, il n'eût pu les toucher, au prix même de sa vie. S'il eût entendu la céleste harmonie que produisait cette langue mélodieuse, il eût laissé échapper de ses mains le couteau cruel, et se fût endormi, comme Cerbère aux pieds du poëte de Thrace.--Allons, viens, viens frapper ton père d'aveuglement; car une pareille vue doit rendre un père aveugle. Un orage d'une heure suffit pour noyer les prairies parfumées: que ne doivent donc pas produire sur les yeux de ton père des années de larmes? Ne me fuis point: nous pleurerons avec toi; plût au ciel que nos larmes pussent soulager ta souffrance!
(Ils sortent tous deux.)
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
ACTE TROISIÈME
SCÈNE I
Le théâtre représente une rue de Rome.
Les SÉNATEURS et les JUGES, suivis de MARCUS et de QUINTUS enchaînés passent sur le théâtre, se rendant au lieu de l'exécution: TITUS les précède, parlant pour ses enfants.
TITUS.--Écoutez-moi, vénérables pères. Nobles tribuns, arrêtez un moment, par pitié pour mon âge, dont la jeunesse fut employée à des guerres dangereuses, tandis que vous dormiez en paix; au nom de tout le sang que j'ai versé pour la grande cause de Rome, de toutes les nuits glacées pendant lesquelles j'ai veillé, au nom de ces larmes amères que vous voyez remplir sur mes joues les rides de la vieillesse; ayez pitié pour mes enfants condamnés, dont les âmes ne sont pas aussi perverses qu'on l'imagine! J'ai perdu vingt-deux enfants sans jamais répandre une larme; morts dans le noble lit de l'honneur. (Il se jette à terre, les juges passent tous près de lui.) C'est pour ceux-ci, pour ceux-ci, tribuns, que j'écris sur la poussière l'angoisse profonde de mon coeur et les larmes de mon âme, qu'elles abreuvent la terre altérée: le sang de mes chers enfants la fera rougir de honte. (Les sénateurs et les tribuns sortent avec les prisonniers.) O terre! je prodiguerai à ta soif plus de pleurs tombant de ces deux urnes vieillies, que le jeune avril ne te donnera de ses rosées; dans les ardeurs de l'été, je t'en arroserai encore: dans l'hiver, je fondrai tes neiges par mes larmes brûlantes, et j'entretiendrai une verdure éternelle sur ta surface, si tu refuses de boire le sang de mes chers fils. (Entre Lucius avec son épée nue.) Tribuns révérés; bons vieillards, délivrez mes enfants de leurs chaînes, révoquez l'arrêt de leur mort, et faites-moi dire, à moi, qui n'avais jamais pleuré, que mes larmes sont douées d'une éloquence persuasive.
LUCIUS.--Mon noble père, vous vous lamentez en vain; les tribuns ne vous entendent point; il n'y a personne ici, et vous racontez vos douleurs à une pierre.
TITUS.--Ah! Lucius, laisse-moi plaider la cause de tes frères.--Respectables tribuns, je vous conjure encore une fois.
LUCIUS.--Mon vénérable père, il n'y a pas de tribuns pour vous entendre.
TITUS.--N'importe: s'ils m'entendaient, ils ne feraient pas attention à moi; ou bien, comme je leur suis entièrement inutile, ils m'entendraient sans avoir pitié de moi: c'est pourquoi je raconte mes douleurs aux pierres; si elles ne peuvent répondre à mes plaintes, du moins sont-elles en quelque sorte meilleures que les tribuns; elles n'interrompent point mon douloureux récit: quand je pleure, elles reçoivent humblement mes larmes et semblent pleurer avec moi. Si elles étaient vêtues de longues robes de deuil, Rome n'aurait point de tribun qui leur fût comparable. Oui, la pierre est molle comme la cire; les tribuns sont plus durs que les rochers: la pierre est silencieuse et ne blesse point; les tribuns avec leur langue condamnent les gens à mort: mais pourquoi te vois-je avec ton épée nue?
LUCIUS.--C'était pour arracher à la mort mes deux frères; et, pour cette tentative, les juges ont prononcé contre moi la sentence d'un bannissement éternel.
TITUS.--Que tu es heureux! Ils t'ont traité avec amitié. Quoi! Lucius insensé, ne vois-tu pas que Rome n'est qu'un repaire de tigres? Il faut aux tigres une proie; et Rome n'en a point d'autre à leur offrir que moi et les miens. Ah! que tu es heureux d'être banni loin de ces tigres dévorants!--Mais qui vient ici avec notre frère Marcus?
(Entrent Marcus et Lavinia.)
MARCUS.--Titus, prépare tes nobles yeux à pleurer, sinon il faudra que ton coeur se brise de douleur; j'apporte à ta vieillesse un chagrin dévorant.
TITUS.--Me dévorera-t-il? Alors, montre-le-moi.
MARCUS, montrant Lavinia.--Ce fut là ta fille.
TITUS.--Oui, Marcus, et elle l'est encore.
LUCIUS.--Ah! malheureux que je suis! cet objet me tue.
TITUS.--Enfant au coeur faible, relève-toi et regarde-la.--Parle, ma Lavinia, quelle main maudite t'envoie ainsi mutilée devant les regards de ton père? Quel insensé va porter de l'eau à l'Océan, ou jeter du bois dans Troie en flammes? Avant que je t'eusse vue, ma douleur était au comble, et maintenant, comme le Nil, elle ne connaît plus de limites. Donnez-moi une épée, je trancherai mes mains aussi, car elles ont combattu pour Rome, et combattu en vain; elles ont nourri ma vie et prolongé mes jours pour cet horrible malheur: je les ai tendues en vain dans une prière inutile et elles ne m'ont servi qu'à des usages sans résultat, maintenant tout le service que je leur demande c'est que l'une m'aide à couper l'autre.--Il est bon, Lavinia, que tu n'aies plus de mains, car il est inutile d'en avoir pour servir Rome.
LUCIUS.--Parle, chère soeur; dis qui t'a ainsi martyrisée?
MARCUS.--Hélas! ce charmant organe de ses pensées, qui les exprimait avec une si douce éloquence, est arraché de sa jolie cage creuse où, comme un oiseau mélodieux, il chantait ces sons agréables et variés qui ravissait toutes les oreilles!
LUCIUS, à Marcus.--Toi, parle donc pour elle; dis, qui a commis cette action.
MARCUS.--Hélas! je l'ai trouvée ainsi errante dans la forêt, cherchant à se cacher, comme la biche timide qui a reçu une blessure incurable.
TITUS.--Elle était ma biche chérie, et celui qui l'a blessée m'a fait plus de mal que s'il m'eût étendu mort. Maintenant je suis comme un homme sur un rocher environné d'une vaste étendue de mer, et qui voit la marée monter vague après vague, attendant le moment où un flot ennemi l'engloutira dans ses entrailles salées. C'est par ce chemin que mes malheureux fils ont marché à la mort: voilà ici mon autre fils condamné à l'exil, et voilà mon frère, qui pleure mes malheurs: mais de tous mes maux, celui qui porte à mon âme le coup le plus cruel, c'est le sort de ma chère Lavinia, qui m'est plus chère que mon âme. Si j'avais vu ton portrait dans cet état affreux, cela aurait suffi pour me rendre fou: que deviendrai-je, lorsque je te vois ainsi en personne dans cette horrible situation? Tu n'as plus de mains pour essuyer tes larmes, ni de langue pour dire qui t'a ainsi martyrisée: ton époux est mort, et, pour sa mort, tes frères sont condamnés et exécutés à l'heure qu'il est.--Vois, Marcus: ah! Lucius, mon fils, regardez-la. Quand j'ai nommé ses frères, de nouvelles larmes ont coulé sur ses joues comme une douce rosée sur un lis cueilli et déjà flétri.
MARCUS.--Peut-être pleure-t-elle parce qu'ils ont tué son mari: peut-être aussi parce qu'elle les sait innocents.
TITUS, à sa fille.--Si ce sont eux qui ont tué ton époux, réjouis-toi alors de ce que la loi a vengé sa mort.--Non, non, ils n'ont point commis un forfait aussi atroce: j'en atteste la douleur que montre leur soeur.--Ma chère Lavinia, laisse-moi baiser tes lèvres; ou fais-moi comprendre par quelques signes comment je pourrais te soulager. Veux-tu que ton bon oncle, et ton frère Lucius, et toi, et moi, nous allions nous asseoir autour de quelque fontaine, tous, les yeux baissés vers son onde, pour voir comment nos joues sont tachées par les larmes, semblables à des prairies encore humides du limon qu'a laissé sur leur surface une inondation? Irons-nous attacher nos regards sur la fontaine jusqu'à ce que la douceur de ses eaux limpides soit altérée par l'amertume de nos larmes, ou bien veux-tu que nous coupions nos mains comme on a coupé les tiennes: ou que nous tranchions nos langues avec nos dents, et que nous passions, sans autre voix que nos signes muets, le reste de nos exécrables jours? Que veux-tu que nous fassions?--Nous, qui possédons nos langues, imaginons quelque plan de misères plus horribles pour étonner l'avenir de nos désastres.
LUCIUS.--Mon tendre père, cessez vos pleurs: car voyez comme votre désespoir fait pleurer et sangloter ma pauvre soeur.
MARCUS.--Prends patience, chère nièce.--Bon Titus, sèche tes yeux.
TITUS.--Ah! Marcus, Marcus! mon frère, je sais bien que ton mouchoir ne peut plus boire une seule de mes larmes; car toi, homme infortuné, tu l'as tout trempé des tiennes.
LUCIUS.--Ah! ma chère Lavinia, je veux essuyer tes joues.
TITUS.--Vois, Marcus, vois; je comprends ses signes; si elle avait une langue pour parler, elle dirait en ce moment à son frère, ce que je viens de te dire; «que le mouchoir tout trempé des pleurs de son frère ne peut plus servir à essuyer ses joues humides.» O quelle sympathie de malheurs! aussi éloignés de tout remède que les limbes le sont du ciel! (Entre Aaron.)
AARON.--Titus Andronicus, l'empereur mon maître m'envoie te dire, que si tu aimes tes fils, vous pouvez, soit Marcus, soit Lucius, soit toi-même, vieillard, quelqu'un de vous, enfin, vous couper la main et l'envoyer au roi; qu'en retour il te renverra tes deux fils vivants, et que ce sera la rançon de leur crime.
TITUS.--O généreux empereur! ô bon Aaron! Le noir corbeau a-t-il donc jamais fait entendre des accents aussi semblables à ceux de l'alouette, qui nous avertit par ses chants du lever du soleil? De tout mon coeur, je consens à envoyer ma main à l'empereur; bon Aaron, veux-tu m'aider à la couper?
LUCIUS.--Arrêtez, mon père; non, vous n'enverrez point votre main, cette main glorieuse qui a terrassé tant d'ennemis, la mienne suffira; ma jeunesse a plus de sang à perdre que vous; et ce sera ma main qui servira à sauver la vie de mes frères.
MARCUS.--Laquelle de vos mains n'a pas défendu Rome, et brandi la hache d'armes sanglante, écrivant la destruction sur le casque des ennemis? Ah! vous n'avez point de main qui ne soit illustrée par de rares exploits, la mienne est restée oisive; qu'elle serve aujourd'hui de rançon pour arracher mes neveux à la mort; je l'aurai conservée alors pour un digne usage.
AARON.--Allons, convenez promptement; quelle main sera sacrifiée, de crainte qu'ils ne meurent, avant que leur pardon arrive.
MARCUS.--Ce sera ma main.
LUCIUS.--Non, par le ciel, ce ne sera pas la vôtre.
TITUS.--Mes amis, ne vous disputez plus; des herbes si flétries (montrant ses mains) sont bonnes à arracher, et ce doit être la mienne.
LUCIUS.--Mon tendre père, si l'on doit me croire ton fils, laisse-moi racheter mes deux frères de la mort.
MARCUS.--Pour l'amour de notre père, au nom de l'affection de notre mère, laisse-moi te prouver en ce moment la tendresse d'un frère.
TITUS.--Arrangez-vous entre vous; je veux bien épargner ma main.
LUCIUS.--Je vais chercher une hache.
MARCUS.--Mais c'est à moi qu'elle servira.
(Lucius et Marcus sortent.)
TITUS.--Approche, Aaron, je veux les tromper tous deux; prête-moi ta main, et je vais te donner la mienne.
AARON.--Si cela s'appelle tromper, je veux être honnête, et ne jamais tromper ainsi les hommes, tant que je vivrai. (A part.) Mais je te tromperai d'une autre manière, et tu le verras avant qu'il se passe une demi-heure.
(Il coupe la main à Titus.)
(Lucius et Marcus reviennent.)
TITUS.--Maintenant cessez votre dispute; ce qui devait être est fait. Bon Aaron, va, donne ma main à l'empereur. Dis-lui que c'est une main qui l'a protégé contre mille dangers; qu'il l'enterre; elle a mérité davantage; qu'elle obtienne du moins cela. Quant à mes fils, dis-lui que je les regarde comme des joyaux achetés à peu de frais, et cependant bien chèrement aussi, puisque je n'ai racheté que ce qui est à moi.
AARON.--Je pars, Andronicus; et, au prix de ta main, attends-toi à voir incessamment tes fils t'être rendus, (à part) leurs têtes, je veux dire. Oh! comme cette scélératesse me nourrit par sa seule idée! Que les fous fassent du bien, et que les beaux hommes cherchent à plaire; Aaron veut avoir l'âme aussi noire que son visage.
(Il sort.)
TITUS, à sa fille.--Je lève cette main qui me reste vers le ciel, et je fléchis jusqu'à terre ce corps caduc; s'il est quelque puissance qui prenne pitié des larmes des malheureux, c'est elle que j'implore. Quoi, veux-tu te prosterner avec moi? Fais-le, chère âme; le ciel entendra nos prières, ou bien, avec nos soupirs, nous obscurcirons la voûte du ciel, et nous ternirons la face du soleil par une vapeur comme font quelquefois les nuages quand ils le pressent contre leur sein humide.
MARCUS.--Mon frère, demande des choses possibles, et ne te jette point dans cet abîme de chagrins.
TITUS.--Mon malheur n'est-il donc pas un abîme, puisqu'il n'a point de fond? que ma douleur soit donc sans fond comme lui.
MARCUS.--Mais pourtant que ta raison gouverne ta douleur.
TITUS.--S'il était quelque raison pour mes misères, je pourrais contenir ma souffrance dans quelques bornes. Quand le ciel pleure, la terre n'est-elle pas inondée? Si les vents sont en fureur, la mer ne devient-elle pas furieuse, menaçant le firmament de son sein gonflé? Et veux-tu avoir une raison de ce tumulte? Je suis la mer; écoute la violence de ses soupirs. Ma fille est le firmament en pleurs, et moi la terre; il faut donc que la mer soit émue de ses soupirs; il faut donc que ma terre submergée et noyée par ses larmes continuelles devienne un déluge. Mes entrailles ne peuvent contenir mon désespoir; il faut donc que, comme un ivrogne, je le vomisse. Ainsi, laisse-moi en liberté, ceux qui perdent doivent avoir la liberté de se soulager le coeur par la méchanceté de leur langue.
(Entre un messager, portant deux têtes et une main.)
LE MESSAGER.--Digne Andronicus, tu es mal payé de cette noble main que tu as envoyée à l'empereur: voici les têtes de tes deux braves fils, et voilà ta main qu'on te renvoie avec mépris. Tes chagrins vont faire leur amusement, et ils se moquent de ton courage. Je souffre plus de penser à tes maux que du souvenir de la mort de mon père.
(Il sort.)
MARCUS.--Maintenant que le bouillant Etna s'éteigne en Sicile, et que mon coeur nourrisse la flamme éternelle d'un enfer! C'est trop de maux pour pouvoir les supporter! Pleurer avec ceux qui pleurent soulage un peu, mais un chagrin qu'on insulte est une double mort.
LUCIUS.--Quoi! comment se peut-il que ce spectacle me fasse une blessure si profonde, et que l'odieuse vie ne succombe pas? Se peut-il que la mort permette à la vie d'usurper son nom, quand la vie n'a plus d'autre bien que le souffle?
(Lavinia lui donne un baiser.)
MARCUS.--Hélas! pauvre coeur, ce baiser est sans consolation, comme l'eau glacée pour un serpent transi par la faim.
TITUS.--Quand finira cet effrayant sommeil?
MARCUS.--Adieu, maintenant, toute illusion: meurs, Andronicus, tu ne dors pas: vois les têtes de tes deux fils, ta main guerrière tranchée, ta fille mutilée, ton autre fils banni, pâle et inanimé à cet horrible aspect; et moi, ton frère, froid et immobile comme une statue de pierre. Ah! je ne veux plus chercher à modérer ton désespoir: arrache tes cheveux argentés, ronge de tes dents ton autre main, et que cet affreux spectacle ferme enfin tes yeux trop infortunés! Voilà le moment de t'emporter: pourquoi restes-tu calme?
TITUS, riant.--Ha, ha, ha.
MARCUS.--Pourquoi ris-tu? ce n'est guère le moment.
TITUS.--Il ne me reste plus une seule larme à verser; d'ailleurs, ce désespoir est un ennemi qui veut envahir mes yeux humides, et les rendre aveugles en les forçant de payer le tribut de leurs larmes. Par quel chemin alors trouverais-je la caverne de la vengeance? car ces deux têtes semblent me parler et me menacer de ne jamais entrer dans le séjour du bonheur, jusqu'à ce que tous ces malheurs retombent sur ceux qui les ont commis. Allons, voyons quelle tâche j'ai à remplir.--Vous, tristes compagnons, entourez-moi, afin que je puisse me tourner vers chacun de vous, et jurer à mon âme de venger vos affronts. Le voeu est prononcé.--Allons, mon frère, prends une tête, et moi je porterai l'autre dans cette main. Lavinia, tu seras employée à cette oeuvre: porte ma main, chère fille, entre tes dents. Toi, jeune homme, va-t'en, éloigne-toi de ma vue: tu es banni, et tu ne dois pas rester ici; cours chez les Goths, lève parmi eux une armée; et si tu m'aimes, comme je le crois, embrassons-nous et séparons-nous, car nous avons beaucoup à faire.
(Ils sortent tous, excepté Lucius.)
LUCIUS, seul.--Adieu, Andronicus, mon noble père, l'homme le plus malheureux qui ait jamais vécu dans Rome! Adieu, superbe Rome: Lucius laisse ici, jusqu'à son retour, des gages plus chers que sa vie. Adieu, Lavinia, ma noble soeur; ah! plût aux dieux que tu fusses ce que tu étais auparavant! Mais à présent Lucius et Lavinia ne vivent plus que dans l'oubli et dans des chagrins insupportables. Si Lucius vit, il vengera vos outrages et forcera le fier Saturninus et son impératrice à mendier aux portes de Rome, comme autrefois Tarquin et sa reine. Je vais chez les Goths, et je lèverai une armée pour me venger de Rome et de Saturninus.
(Il sort.)