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Tout est bien qui finit bien

Chapter 20: SCÈNE VI
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About This Book

A resourceful young woman uses her medical knowledge to cure a king and secures a marriage promise as reward, choosing the noble she loves; after the marriage he shuns her and goes to war, insisting she can join him only if she brings his ring and bears his child. She follows him in disguise, engineers a private meeting that wins his ring and conceives children who later reveal the truth, leading to eventual reconciliation. A comic subplot exposes a boastful soldier whose bragging collapses under scrutiny. Themes include cleverness and agency, tests of fidelity, social rank, and the interplay of mercy and deception.


SCÈNE IV

Même lieu.--Un autre appartement.

Entrent HÉLÈNE ET LE BOUFFON.

HÉLÈNE.--Ma mère me salue avec bonté. Est-elle bien?

LE BOUFFON.--Elle n'est pas bien, et pourtant elle jouit de sa santé: elle est gaie, mais pourtant elle n'est pas bien; mais Dieu soit loué! elle est bien et n'a besoin de rien dans ce monde, et pourtant elle n'est pas bien.

HÉLÈNE.--Si elle est bien, quel mal a-t-elle donc, qu'elle ne soit pas bien?

LE BOUFFON.--Vraiment, elle serait très bien s'il ne lui manquait pas deux choses.

HÉLÈNE.--Quelles sont ces deux choses?

LE BOUFFON.--La première, c'est qu'elle n'est pas dans le ciel, où Dieu veuille l'envoyer promptement; la seconde, c'est qu'elle est sur la terre, d'où Dieu veuille la renvoyer promptement.

(Entre Parolles.)

PAROLLES.--Salut, mon heureuse dame!

HÉLÈNE.--Je me flatte d'avoir votre aveu pour ma bonne fortune.

PAROLLES.--Vous avez mes voeux pour qu'elle augmente, et mes voeux encore pour qu'elle dure. (Au bouffon.) Ah! mon vaurien! comment se porte ma vieille dame?

LE BOUFFON.--Si vous aviez ses rides, et moi ses écus, je voudrais qu'elle fût comme vous dites.

PAROLLES.--Eh! je ne dis rien.

LE BOUFFON.--Vraiment, vous n'en êtes que plus sage; car souvent la langue d'un homme est la ruine de son maître: ne dire rien, ne faire rien, ne savoir rien, et n'avoir rien, font une grande partie de vos titres, qui ne diffèrent pas grandement de rien.

PAROLLES.--Va-t'en; tu es un vaurien.

LE BOUFFON.--Vous auriez dû dire, monsieur, devant un vaurien, tu es un vaurien; c'est-à-dire, devant moi tu es un vaurien; et cela aurait été la vérité, monsieur.

PAROLLES.--Va, va, tu es un rusé fou: je t'ai découvert.

LE BOUFFON.--Me découvrez-vous en vous-même, monsieur? ou bien, vous a-t-on appris à me découvrir? La recherche, monsieur, était des plus profitables; et vous pourriez trouver beaucoup du fou en vous, au grand déplaisir du monde, et pour augmenter les risées.

PAROLLES.--Un bon drôle, ma foi, et bien nourri!--Madame, mon seigneur va partir ce soir. Une affaire très-sérieuse l'appelle: il sait les grandes prérogatives et les droits de l'amour, que la circonstance réclame comme vous étant dus; mais il est contraint, malgré lui, de les remettre à un autre temps. Cette privation et ce délai sont rachetés par les douceurs qui vont se préparer dans cet intervalle forcé, pour inonder de joie l'heure à venir, et faire déborder la coupe des plaisirs.

HÉLÈNE.--Quelles sont ses autres intentions?

PAROLLES.--Que vous preniez à l'instant congé du roi, et que vous donniez cette précipitation pour votre propre décision en l'appuyant de toutes les raisons que vous pourrez trouver pour rendre cette nécessité vraisemblable.

HÉLÈNE.--Que commande-t-il encore?

PAROLLES.--Qu'après avoir obtenu ce congé, vous vous conformiez sur-le-champ à ses autres intentions.

HÉLÈNE.--En tout je suis soumise à sa volonté.

PAROLLES.--Je vais l'en assurer de votre part.

(Parolles sort.)

HÉLÈNE.--Je vous en prie. (Au bouffon.) Viens, drôle.

(Ils sortent.)


SCÈNE V

Un autre appartement dans le même lieu.

Entrent LAFEU, BERTRAND.

LAFEU.--Mais j'espère que Votre Seigneurie ne le regarde pas comme un guerrier?

BERTRAND.--Comme un guerrier, seigneur, et qui a fait ses preuves de courage.

LAFEU.--Vous le tenez de sa bouche?

BERTRAND.--Et de bien d'autres témoignages valables.

LAFEU.--Allons, mon cadran ne va donc pas bien? j'ai pris cette allouette pour un traquet 25.

Note 25: (retour) Espèce d'oiseau qui fait son nid à terre. Penancola, avis alaudæ similis.

BERTRAND.--Je vous assure, seigneur, qu'il a de grandes connaissances et qu'il n'a pas moins de bravoure.

LAFEU.--J'ai donc péché contre son expérience et prévariqué contre sa valeur; et je suis à cet égard dans un état dangereux, car je ne puis trouver dans mon coeur le moindre désir de m'en repentir.--Le voici qui vient, je vous en prie, réconciliez-nous: je veux rechercher son amitié.

(Entre Parolles.)

PAROLLES.--Tout cela se fera, monsieur.

LAFEU, à Bertrand.--Je vous en prie, monsieur, dites-moi quel est son tailleur?

PAROLLES.--Monsieur?

LAFEU.--Oh! je le connais bien. Oui, monsieur; c'est vraiment, monsieur, un bon ouvrier, un fort bon tailleur.

BERTRAND, bas à Parolles.--Est-elle allée trouver le roi?

PAROLLES.--Elle y est allée.

BERTRAND.--Partira-t-elle ce soir?

PAROLLES.--Comme vous le lui avez ordonné.

BERTRAND.--J'ai écrit mes lettres, enfermé mon trésor dans ma cassette, donné mes ordres pour nos chevaux; et ce soir, à l'heure où je devrais prendre possession de la mariée, je finirai avant d'avoir commencé.

LAFEU.--Un honnête voyageur est quelque chose à la fin d'un dîner; mais un homme qui débite trois mensonges et se sert d'une vérité connue de tout le monde pour faire passer un millier de balivernes mérite d'être écouté une fois et fustigé trois. (A Parolles.) Dieu vous assiste, capitaine!

BERTRAND, à Parolles.--Y aurait-il quelque mésintelligence entre ce noble seigneur et vous, monsieur?

PAROLLES.--Je ne sais pas comment j'ai mérité de tomber dans la disgrâce de mon noble seigneur.

LAFEU.--Vous avez trouvé moyen d'y tomber et de vous y enfoncer tout entier, en bottes et éperons, comme celui qui saute dans la crème 26, et vous en ressortirez promptement plutôt que de souffrir qu'on vous demande raison de ce que vous restez dedans.

Note 26: (retour) Allusion à une pasquinade des baladins qui sautaient, dans les fêtes de Londres, tout bottés dans un plat de crème.

BERTRAND.--Il se pourrait que vous vous fussiez mépris sur son compte, seigneur.

LAFEU.--Et je m'y méprendrai toujours, quand même je le surprendrais en prières.--Adieu, seigneur, et croyez ce que je vous dis, qu'il n'y a point d'amande dans cette noix légère: toute l'âme de cet homme est dans ses habits; ne vous fiez à lui dans aucune affaire de conséquence; j'ai apprivoisé de ces gens-là, et je connais leur naturel. (A Parolles.) Adieu, monsieur; j'ai mieux parlé de vous que vous n'avez mérité et que vous ne mériterez de moi; mais il faut rendre le bien pour le mal.

(Il sort.)

PAROLLES.--Un frivole vieillard, je jure!

BERTRAND.--Je le crois.

PAROLLES.--Eh mais! ne le connaissez-vous pas?

BERTRAND.--Oui, je le connais bien, et l'opinion commune lui donne du mérite.--Voici venir mon entrave.

(Entre Hélène.)

HÉLÈNE.--J'ai, monsieur, suivant l'ordre que vous m'en avez donné, parlé au roi, et j'ai obtenu son agrément pour partir sur-le-champ. Seulement, il désire vous parler en particulier.

BERTRAND.--J'obéirai à sa volonté.--Il ne faut pas, Hélène, vous étonner de mon procédé, qui ne paraît pas s'accorder avec les circonstances et qui ne remplit pas l'office qu'elles exigent de moi. Je n'étais pas préparé à cet événement, voilà pourquoi je me trouve si fort en désordre; cela m'engage à vous prier de vous mettre en route sur-le-champ pour vous rendre chez moi, et de chercher à deviner plutôt que de me demander le motif de cette prière; car mes raisons sont meilleures qu'elles ne paraissent, et mes affaires sont d'une nécessité plus pressante qu'il ne le semble à première vue, à vous qui ne les connaissez pas.--Cette lettre est pour ma mère. (Il lui remet une lettre.) Il se passera deux jours avant que je vous revoie. Adieu; je vous abandonne à votre sagesse.

HÉLÈNE.--Monsieur, je ne puis vous répondre autre chose, sinon que je suis votre très-obéissante servante.

BERTRAND.--Allons, allons, ne parlons plus de cela.

HÉLÈNE.--Et que je chercherai toujours, par tous mes efforts, à réparer ce que mon étoile vulgaire a laissé en moi de défectueux pour être de niveau avec ma grande fortune.

BERTRAND.--Laissons cela; je suis extrêmement pressé. Adieu; allez-vous-en chez moi.

HÉLÈNE.--Je vous prie, monsieur, permettez...

BERTRAND.--Eh bien! que voulez-vous dire?

HÉLÈNE.--Je ne suis pas digne du trésor que je possède, et je n'ose pas dire qu'il soit à moi, et cependant il est à moi; mais, comme un voleur timide, je voudrais bien dérober ce que la loi m'accorde de droit.

BERTRAND.--Que voulez-vous avoir?

HÉLÈNE.--Quelque chose,--et à peine autant;--rien dans le fond.--Je ne voudrais pas vous dire ce que je voudrais, seigneur.--Mais pourtant, si.--Les étrangers et les ennemis se séparent et ne s'embrassent pas.

BERTRAND.--Je vous en prie, ne perdez pas de temps; mais vite à cheval.

HÉLÈNE.--Je n'enfreindrai pas vos ordres, mon bon seigneur.

BERTRAND, à Parolles, d'un air fort empressé.--Où sont mes autres gens, monsieur? (A Hélène.) Adieu. (Hélène sort.) Va chez moi, où je ne rentrerai de ma vie tant que je pourrai manier mon épée ou entendre le son du tambour.--Allons, partons, et songeons à notre fuite.

PAROLLES.--Bravo! coragio!

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.




ACTE TROISIÈME


SCÈNE I

A Florence.--Appartement dans le palais du duc.

Entrent LE DUC DE FLORENCE, DEUX SEIGNEURS FRANÇAIS; Gardes. Fanfares.

LE DUC.--Ainsi, vous voilà instruits de point en point des raisons fondamentales de cette guerre, dont les grands intérêts ont déjà fait verser bien du sang, en restant toujours altérés d'en répandre.

PREMIER SEIGNEUR.--La querelle paraît sacrée de la part de Votre Altesse; mais de la part des ennemis, elle semble inique et odieuse.

LE DUC.--C'est pourquoi je m'étonne fort que notre cousin le roi de France puisse, dans une cause aussi juste, fermer son coeur à nos prières suppliantes.

SECOND SEIGNEUR.--Mon bon seigneur, je ne puis vous éclairer sur les motifs de notre gouvernement, ni en parler que comme un homme ordinaire qui n'est pas dans les affaires, et qui s'imagine l'auguste machine du conseil d'après ses imparfaites notions: aussi je n'ose pas vous dire ce que j'en pense, d'autant moins que je me suis vu trompé dans mes incertaines conjectures toutes les fois que j'ai tenté d'en faire.

LE DUC.--Qu'il fasse suivant son bon plaisir.

SECOND SEIGNEUR.--Mais je suis sûr du moins que notre jeunesse, rassasiée de son repos, va accourir ici tous les jours pour se guérir.

LE DUC.--Ils seront bien reçus, et tous les honneurs que nous pouvons répandre iront s'attacher sur eux. Vous connaissez vos postes. Quand les premiers de l'armée tombent, c'est pour votre avantage.--Demain au champ de bataille!

(Ils sortent.)


SCÈNE II

En Roussillon.--Appartement dans le palais de la comtesse.

LA COMTESSE, LE BOUFFON.

LA COMTESSE.--Tout est arrivé comme je le désirais, excepté qu'il ne revient point avec elle.

LE BOUFFON.--Sur ma foi, je pense que mon jeune seigneur est un homme fort mélancolique.

LA COMTESSE.--Et sur quel fondement, je te prie?

LE BOUFFON.--Eh! c'est qu'il regardait ses bottes, et puis chantait; qu'il rajustait sa fraise, et puis chantait; qu'il faisait des questions, puis chantait; qu'il se curait les dents, et chantait encore. J'ai connu un homme avec ce tic de mélancolie, qui a vendu un bon manoir pour une chanson.

LA COMTESSE.--Voyons ce qu'il écrit et quand il se propose de revenir.

LE BOUFFON.--Je n'ai plus de goût pour Isabeau depuis que je suis allé à la cour. Nos vieilles morues et nos Isabeau de campagne ne ressemblent en rien à vos vieilles morues et à vos Isabeau de cour. La cervelle de mon Cupidon est fêlée, et je commence à aimer comme un vieillard aime l'argent,--sans appétit.

LA COMTESSE, ouvrant la lettre.--Qu'avons-nous ici?

LE BOUFFON.--Précisément ce que vous avez là.

(Il sort.)

LA COMTESSE lit la lettre.--Je vous envoie une belle-fille: elle a guéri le roi et m'a perdu. Je l'ai épousée; mais je n'ai pas couché avec elle, et j'ai juré que ce refus serait éternel. On ne manquera pas de vous informer que je me suis enfui. Apprenez-le donc de moi, avant de le savoir par le bruit public. Si le monde est assez vaste, je mettrai toujours une bonne distance entre elle et moi. Agréez mon respect.

Votre fils infortuné, BERTRAND.

--Ce n'est pas bien, jeune homme téméraire et indiscipliné, de fuir ainsi les faveurs d'un si bon roi, d'attirer son indignation sur ta tête en méprisant une jeune fille trop vertueuse pour être dédaignée, même de l'empereur.

(Le bouffon entre.)

LE BOUFFON.--Oh! madame, il y a là-bas de tristes nouvelles entre deux officiers et ma jeune maîtresse.

LA COMTESSE.--De quoi s'agit-il?

LE BOUFFON.--Et cependant il y a aussi quelque chose de consolant dans les nouvelles; oui, de consolant: votre fils ne sera pas tué aussitôt que je le pensais.

LA COMTESSE.--Et pourquoi serait-il tué?

LE BOUFFON.--C'est ce que je dis, madame, s'il s'est sauvé, comme je l'entends dire. Le danger était de rester auprès de sa femme: c'est la perte des hommes, quoique ce soit le moyen d'avoir des enfants. Les voici qui viennent; ils vous en diront davantage. Pour moi, je sais seulement que votre fils s'est sauvé.

(Hélène entre accompagnée de deux gentilshommes.)

PREMIER GENTILHOMME.--Dieu vous garde! chère comtesse.

HÉLÈNE.--Madame, mon seigneur est parti, parti pour toujours.

SECOND GENTILHOMME.--Ne dites pas cela.

LA COMTESSE.--Armez-vous de patience.--Eh! je vous prie, messieurs, parlez. J'ai senti tant de secousses de joie et de douleur, que le premier aspect et le choc imprévu de l'une ou de l'autre ne peuvent plus me faire éprouver l'émotion d'une femme.--Où est mon fils, je vous prie?

SECOND GENTILHOMME.--Madame, il est allé servir le duc de Florence. Nous l'avons rencontré là, car nous en venons, et après avoir remis quelques dépêches dont nous sommes chargés pour la cour, nous y retournons.

HÉLÈNE.--Jetez les yeux sur cette lettre, madame. Voici mon congé.--(Lisant.) «Quand tu auras obtenu l'anneau que je porte à mon doigt, et qui ne le quittera jamais, et que tu me montreras un enfant né de toi, dont j'aurai été le père, alors appelle-moi ton mari. Mais cet alors, je le nomme jamais.»--C'est une terrible sentence!

LA COMTESSE.--Avez vous apporté cette lettre, messieurs?

SECOND GENTILHOMME.--Oui, madame; et d'après ce qu'elle contient, nous regrettons nos peines.

LA COMTESSE.--Je t'en conjure, ma chère, prends courage. Si tu gardes pour toi seule toutes ces douleurs, tu m'en dérobes la moitié. Il était mon fils; mais j'efface son nom de mon coeur, et tu seras mon unique enfant.--Il est donc allé du côté de Florence?

SECOND GENTILHOMME.--Oui, madame.

LA COMTESSE.--Et pour être soldat?

PREMIER GENTILHOMME.--Telles sont, en effet, ses nobles intentions, et je suis persuadé que le duc lui rendra tous les honneurs convenables.

LA COMTESSE.--Y retournez-vous?

PREMIER GENTILHOMME.--Oui, madame, et avec la plus grande diligence.

HÉLÈNE, lisant.--Jusqu'à ce que je n'y aie plus de femme, la France ne me sera rien.

--C'est amer!

LA COMTESSE.--Y a-t-il cela là-dedans?

HÉLÈNE.--Oui, madame.

PREMIER GENTILHOMME.--Ce n'est peut-être qu'un écart de sa main auquel son coeur n'a pas consenti.

LA COMTESSE.--La France ne lui sera rien tant qu'il y aura une femme? Il n'y a qu'elle seule qui soit trop bonne pour lui, et elle méritait un prince que vingt jeunes étourdis comme lui suivissent avec respect pour l'appeler à toute heure leur maîtresse.--Qui avait-il avec lui?

PREMIER GENTILHOMME.--Un seul domestique et un gentilhomme que j'ai connu jadis.

LA COMTESSE.--Parolles, n'est-ce pas?

PREMIER GENTILHOMME.--Oui, madame, c'est lui-même.

LA COMTESSE.--C'est une âme corrompue et pleine de scélératesse. Mon fils, séduit par ses conseils, pervertit un coeur bien né.

PREMIER GENTILHOMME.--En effet, madame, cet homme a bien de la scélératesse, trop, et cela l'oblige à en user.

LA COMTESSE.--Soyez les bienvenus, messieurs. Je vous prie, quand vous reverrez mon fils, de lui dire que son épée ne peut jamais acquérir autant d'honneur qu'il en a perdu. Je vais lui en écrire davantage, et je vous prierai de lui remettre ma lettre.

SECOND GENTILHOMME.--Nous sommes prêts à vous servir, madame, en ceci et dans toutes vos affaires les plus importantes.

LA COMTESSE.--A condition que nous ferons échange de politesses. Voulez-vous m'accompagner?

(La comtesse et les gentilshommes sortent.)

HÉLÈNE.--Jusqu'à ce que je n'y aie plus de femme, la France ne me sera rien!--La France ne lui sera rien tant qu'il aura une femme en France. Tu n'en auras plus, Roussillon; tu n'en auras plus en France. Reprends-y donc tout le reste. Pauvre comte! est-ce moi qui te chasses de ton pays et qui expose tes membres délicats aux chances de la guerre, qui n'épargne personne? Est-ce moi qui t'exile d'une cour charmante, où tu étais le point de mire des plus beaux yeux, pour t'exposer aux coups des mousquets fumants? O vous, messagers de plomb, qui volez rapidement sur des ailes de feu, détournez-vous et manquez votre but! Percez l'air invulnérable qui siffle quand on le perce, et ne touchez pas mon seigneur. Quiconque tire sur lui, c'est moi qui le dirige; quiconque avance le fer levé contre son sein intrépide, c'est moi, malheureuse, qui l'y excite. Et quoique ce ne soit pas moi qui le tue, je suis cependant la cause de sa mort. Il aurait mieux valu pour moi que je rencontrasse le lion féroce quand il rugit, pressé par la faim. Il aurait mieux valu que toutes les calamités qui assiègent la nature fussent tombées sur ma tête. Non, reviens dans ta patrie, Roussillon; quitte ces lieux, où l'honneur ne recueille du danger que des cicatrices et où souvent il perd tout. Je vais m'en aller. C'est parce que je suis ici que tu t'éloignes. Y resterais-je pour t'empêcher d'y revenir? Non, non; quand on respirerait chez toi l'air du paradis, et qu'on y serait servi par des anges, je m'en irais. Puisse la renommée, touchée de pitié, t'annoncer ma fuite pour te consoler! O nuit! viens; et toi, jour, hâte-toi de finir; car, pendant l'obscurité, je veux me dérober de ces lieux comme un pauvre voleur.

(Elle sort.)


SCÈNE III

La scène est à Florence, devant le palais du duc.

Fanfares. LE DUC DE FLORENCE, BERTRAND,
Seigneurs, officiers et soldats.

LE DUC.--Tu seras commandant de notre cavalerie; fort de nos espérances, nous t'accordons notre amitié et plaçons notre confiance dans les promesses de ta fortune.

BERTRAND.--Seigneur, c'est un fardeau trop pesant pour mes forces; cependant je m'efforcerai de le soutenir, pour l'amour de Votre Altesse, jusqu'à la dernière extrémité.

LE DUC.--Pars donc, et que la fortune joue avec ton cimier comme une maîtresse propice!

BERTRAND.--Ce jour même, ô puissant Mars! j'entre dans tes rangs. Rends-moi seulement égal à mes voeux, et je me montrerai amoureux de ton tambour et l'ennemi de l'amour!


SCÈNE IV

Roussillon.--Appartement du palais de la comtesse.

LA COMTESSE, L'INTENDANT.

LA COMTESSE.--Hélas! et pourquoi avez-vous accepté d'elle cette lettre? Ne deviez-vous pas vous douter qu'elle allait faire ce qu'elle a fait, dès qu'elle m'envoyait une lettre? Relisez-la-moi encore.

L'INTENDANT lit.--Je vais en pèlerinage à Saint-Jacques. Un amour ambitieux m'a rendue criminelle. Pour expier mes fautes par un saint voeu, je veux marcher pieds nus sur la terre glacée. Écrivez, écrivez, afin que mon très-cher maître, votre fils, puisse se retirer de la sanglante carrière des combats. Bénissez son retour, et qu'il jouisse des douceurs de la paix, tandis que moi je bénirai de loin son nom par les plus ardentes prières. Dites-lui de me pardonner toutes les peines que je lui ai causées. C'est moi, sa fatale Junon, qui l'ai éloigné de ses amis de la cour pour l'envoyer vivre dans les camps ennemis, où le danger et la mort marchent sur les pas des braves. Il est trop bon et trop beau pour moi et pour la mort, que je vais chercher moi-même pour le laisser libre!

LA COMTESSE.--Ah! quels traits aigus percent dans ses plus douces paroles! Rinaldo, vous n'avez jamais tant manqué de réflexion qu'en la laissant partir ainsi. Si je lui avais parlé, je l'aurais bien détournée de ses projets, sur lesquels elle m'a prévenue.

L'INTENDANT.--Pardonnez, madame; si je vous eusse donné la lettre hier au soir, on aurait pu rejoindre Hélène et cependant elle écrit que toute poursuite serait vaine.

LA COMTESSE.--Quel ange s'intéressera à cet indigne époux? Il ne peut prospérer, à moins que les prières de celle que le ciel se plaît à entendre et à exaucer ne le sauvent des vengeances de la justice suprême. Écris, écris, Rinaldo, à cet époux si indigne de son épouse. Que chaque mot soit plein de son mérite, qu'il pèse, lui, trop légèrement. Fais-lui sentir vivement mon extrême douleur, quoiqu'il y soit peu sensible. Dépêche vers lui le courrier le plus prompt. Peut-être, quand il apprendra qu'elle s'en est allée voudra-t-il revenir; et j'espère qu'aussitôt qu'elle apprendra son retour, elle hâtera aussi le sien dans ces lieux, conduite par le plus pur amour. Je ne puis démêler lequel des deux m'est le plus cher. Cherche le messager. J'ai un poids sur le coeur, et ma vieillesse est faible. Ma tristesse voudrait des larmes, et ma douleur me force de parler.

(Ils sortent.)


SCÈNE V

Hors des murs de Florence.

UNE VEUVE DE FLORENCE, DIANE, VIOLENTA,
MARIANA et plusieurs citoyens. On entend au loin une musique
guerrière.

LA VEUVE.--Allons, venez, car s'ils s'approchent de la ville; nous perdrons tout le coup d'oeil.

DIANE.--On dit que le comte français nous a rendu les plus honorables services.

LA VEUVE.--On rapporte qu'il a pris leur plus grand capitaine, et que de sa propre main il a tué le frère du duc. Nous avons perdu nos peines; ils ont pris un chemin opposé. Écoutez, vous pouvez en juger par leurs trompettes.

MARIANA.--Allons, retournons-nous-en, et contentons-nous du récit qu'on nous en fera. Et vous, Diane, gardez-vous bien de ce comte français: l'honneur d'une fille est sa gloire, et il n'y a point d'héritage aussi riche que l'honnêteté.

LA VEUVE.--J'ai raconté à ma voisine combien vous aviez été sollicitée par un gentilhomme de sa compagnie.

MARIANA.--Je connais ce coquin; qu'il aille se pendre! Un certain Parolles, un infâme agent que le jeune comte emploie dans ses intrigues. Défie-toi d'eux, Diane; leurs promesses, leurs séductions, leurs serments, leurs présents, et tous ces engins de la débauche, ne sont point ce qu'on veut les faire croire. Plus d'une jeune fille a été séduite par là, et le malheur veut que l'exemple de tant de naufrages de la vertu ne saurait persuader celles qui viennent après, jusqu'à ce qu'elles soient prises au piége qui les menaçait. J'espère que je n'ai pas besoin de vous avertir davantage, car je suis persuadée que votre vertu vous conservera où vous êtes, quand même il n'y aurait d'autre danger à craindre que la perte de la modestie.

DIANE.--Vous n'avez rien à craindre pour moi.

LA VEUVE.--Je l'espère. (Hélène, en costume de pèlerine.) --Regarde, voici une pèlerine. Je suis sûre qu'elle vient loger dans ma maison. Ils ont coutume de s'envoyer ici les uns les autres. Je veux la questionner.--Dieu vous garde, belle pèlerine! Où allez-vous?

HÉLÈNE.--A Saint-Jacques-le-Grand. Enseignez-moi, je vous prie, où logent les pèlerins 27?

Note 27: (retour) Palmer, nom dérivé de la branche de palmier que portaient les pèlerins de profession.

LA VEUVE.--A l'image Saint-François, ici près du port.

HÉLÈNE.--Est-ce là le chemin?

(On entend au loin une musique guerrière.)

LA VEUVE.--Oui, précisément. Entendez-vous? Ils viennent de ce côté. Si vous voulez attendre, sainte pèlerine, que les troupes soient passées, je vous conduirai à l'endroit où vous logerez, d'autant mieux que je crois connaître votre hôtesse aussi bien que moi-même.

HÉLÈNE.--Est-ce vous?

LA VEUVE.--Sous votre bon plaisir, pèlerine.

HÉLÈNE.--Je vous remercie, et j'attendrai ici votre loisir.

LA VEUVE.--Vous arrivez, je crois, de France?

HÉLÈNE.--J'en arrive.

LA VEUVE.--Vous allez voir ici un de vos compatriotes qui a fait de grands exploits.

HÉLÈNE.--Quel est son nom, je vous prie?

LA VEUVE.--Le comte de Roussillon. Le connaissez-vous?

HÉLÈNE.--Seulement par ouï-dire. Je sais qu'il a une grande réputation; mais je ne connais pas sa figure.

LA VEUVE.--Quel qu'il soit, il passe ici pour un brave guerrier. Il s'est évadé de France, à ce qu'on dit, parce que le roi l'a marié contre son inclination. Croyez-vous que cela soit vrai?

HÉLÈNE.--Oui, sûrement; c'est la pure vérité; je connais sa femme.

DIANE.--Il y a ici un gentilhomme au service du comte qui dit bien du mal d'elle.

HÉLÈNE.--Comment s'appelle-t-il?

DIANE.--M. Parolles.

HÉLÈNE.--Oh! je crois comme lui qu'en fait de louange ou auprès du mérite du comte lui-même, son nom ne vaut pas la peine d'être cité. Tout son mérite est une vertu modeste, contre laquelle je n'ai entendu faire aucun reproche.

DIANE.--Ah! la pauvre dame! C'est un rude esclavage que d'être la femme d'un époux qui nous déteste.

LA VEUVE.--Oui, c'est vrai, pauvre créature! En quelque lieu qu'elle soit, elle a un cruel poids sur le coeur. Si cette jeune fille voulait, il ne tiendrait qu'à elle de lui jouer un mauvais tour.

HÉLÈNE.--Que voulez-vous dire? Serait-ce que le comte, amoureux d'elle, la sollicite à une action illégitime?...

LA VEUVE.--Oui, c'est ce qu'il fait: il emploie tous les agents qui peuvent corrompre dans un pareil but le tendre coeur d'une jeune fille; mais elle est bien armée, et elle oppose à ses attaques la résistance la plus vertueuse.

(Bertrand, Parolles passent, suivis d'officiers et de soldats
florentins, avec des drapeaux et des tambours.)

MARIANA.--Que les dieux la préservent de ce malheur!

LA VEUVE.--Les voilà; ils viennent. Celui-ci est Antonio, le fis aîné du duc: celui-là est Escalus.

HÉLÈNE.--Quel est donc le Français?

DIANE.--Là, celui qui porte ces plumes. C'est un très-bel homme. Je voudrais bien qu'il aimât sa femme. S'il était plus honnête, il serait bien plus aimable. N'est-ce pas un beau jeune homme?

HÉLÈNE.--Il me plaît beaucoup.

DIANE.--C'est bien dommage qu'il ne soit pas honnête. Voilà là-bas le vaurien qui l'entraîne à la débauche. Si j'étais la femme du comte, j'empoisonnerais ce vil scélérat.

HÉLÈNE.--Lequel est-ce?

DIANE.--Eh! ce fat avec ses écharpes. Pourquoi donc a-t-il l'air si triste?

HÉLÈNE.--Il a peut-être été blessé au combat.

PAROLLES.--Perdre notre tambour!

MARIANA.--Il est à coup sûr bien contrarié de quelque chose. Voyez, il nous a aperçues.

LA VEUVE.--Au diable! allez vous pendre!

MARIANA.--Et pour la politesse, je lui souhaite le carcan autour du cou.

(Sortent Bertrand, Parolles, les officiers; etc.)

LA VEUVE.--Les troupes sont passées. Venez, pèlerine, je vous conduirai à l'endroit où vous logerez. Nous avons déjà à la maison quatre ou cinq pénitents qui ont fait voeu d'aller à Saint-Jacques.

HÉLÈNE.--Je vous remercie humblement. Je désirerais beaucoup que vous, madame, et votre aimable fille, vous voulussiez bien souper avec moi ce soir. Je me chargerai des frais et des remerciements; et pour vous témoigner davantage ma reconnaissance, je donnerai à cette jeune personne quelques conseils dignes d'attention.

TOUTES DEUX ENSEMBLE.--Nous acceptons vos offres bien volontiers. (Elles sortent.)


SCÈNE VI

Le camp devant Florence.

Entrent BERTRAND ET DEUX SEIGNEURS FRANÇAIS.

PREMIER SEIGNEUR.--Je vous en conjure, mon cher comte, mettez-le à cette épreuve: laissez-lui faire sa volonté.

SECOND SEIGNEUR.--Si Votre Seigneurie ne reconnaît pas qu'il est un lâche, ne m'honorez plus de votre estime.

PREMIER SEIGNEUR.--Sur mon honneur, seigneur, c'est une bulle de savon.

BERTRAND.--Pensez-vous donc que je me trompe à ce point sur son compte?

PREMIER SEIGNEUR.--Croyez ce que je vous dis, seigneur, d'après ma propre connaissance, et sans aucune malice, et avec la même vérité que si je vous parlais de mon parent. C'est un insigne poltron, un déterminé et éternel menteur, qui manque autant de fois à sa parole qu'il y a d'heures dans le jour: en un mot, n'ayant pas une seule bonne qualité pour mériter les bontés de Votre Seigneurie.

SECOND SEIGNEUR.--Il serait bon que vous le connussiez, de peur que, vous reposant trop sur une valeur qu'il n'a point, il ne puisse, dans une affaire importante et de confiance, vous manquer au milieu du danger.

BERTRAND.--Je voudrais bien connaître quelque moyen de l'éprouver.

SECOND SEIGNEUR.--Il n'y en a pas de meilleur que de le laisser aller chercher son tambour. Vous entendez avec quelle confiance il se vante d'en venir à bout.

PREMIER SEIGNEUR.--Et moi, avec une troupe de Florentins, je veux le surprendre tout à coup. J'aurai des gens qu'il ne distinguera point des troupes ennemies. Nous le lierons, nous lui banderons les yeux, de sorte qu'il s'imaginera qu'on le conduit dans le camp ennemi, lorsque nous l'amènerons dans notre tente. Que Votre Seigneurie soit seulement présente à son interrogatoire; si, dans l'espoir de sauver sa vie, et par le sentiment de la plus lâche peur, il ne s'offre pas à vous trahir et à révéler tout ce qu'il peut savoir contre vous, et s'il ne l'affirme pas avec serment au péril éternel de son âme, n'ayez jamais, seigneur, la moindre confiance en mon jugement.

SECOND SEIGNEUR.--Oh! seulement pour le plaisir de rire, laissez-le aller chercher son tambour. Il se vante d'avoir imaginé pour cela un stratagème. Lorsque Votre Seigneurie aura vu le fond de son coeur, et à quel vil métal se réduira ce lingot d'or prétendu, si vous ne lui infligez pas le traitement de Jean Tambour 28, votre inclination pour lui est inattaquable.--Le voici.

Note 28: (retour) Un vieil intermède imprimé en 1601, portait le nom du traitement fait à Jean Tambour, Jack Drum, et cette hospitalité consistait à ce qu'il paraît en coups et en injures.

(Parolles entre.)

PREMIER SEIGNEUR.--Oh! pour nous donner le plaisir de rire, ne l'empêchez pas d'accomplir son dessein. Laissez-le chercher son tambour comme il voudra.

BERTRAND, à Parolles.--Eh bien! comment vous trouvez-vous, monsieur? Le tambour vous tient donc bien fort au coeur?

SECOND SEIGNEUR.--Et que diable! qu'il le laisse aller. Ce n'est qu'un tambour.

PAROLLES.--Qu'un tambour! N'est-ce qu'un tambour? un tambour ainsi perdu! Le beau commandement! charger les ailes de notre armée avec notre propre cavalerie, et enfoncer nos propres bataillons!

SECOND SEIGNEUR.--On ne doit point blâmer le général qui a commandé: c'est un de ces malheurs de la guerre que César lui-même n'aurait pu prévenir, s'il eût été là pour nous commander.

BERTRAND.--Nous n'avons cependant pas tant à nous plaindre de notre succès. Il est vrai qu'il y a quelque déshonneur à avoir perdu ce tambour; mais enfin, il n'y a plus de moyen de le ravoir.

PAROLLES.--On aurait pu le ravoir.

BERTRAND.--On l'aurait pu, mais on ne le peut pas à présent.

PAROLLES.--On pourrait encore le ravoir. Si le mérite d'un service n'était pas si rarement attribué à celui qui l'a rendu, je l'aurais, ce tambour, lui ou un autre, ou bien hic jacet.

BERTRAND.--Mais si vous en avez envie, monsieur; si vous croyez avoir quelque bonne ruse qui puisse ramener dans son quartier naturel cet instrument d'honneur, eh bien! soyez assez généreux pour l'entreprendre. Allez en avant! je récompenserai cette tentative comme un exploit glorieux. Si vous réussissez, le duc en parlera, et vous payera ce service tout ce qu'il pourra valoir, et d'une manière convenable à sa grandeur.

PAROLLES.--Par le bras d'un guerrier, je l'entreprendrai.

BERTRAND.--Mais il faut à présent vous endormir là-dessus.

PAROLLES.--Je veux m'en occuper dès ce soir; je vais écrire mes dilemmes, m'encourager dans ma certitude, faire mes apprêts homicides; et sur le minuit, attendez-vous à entendre parler de moi.

BERTRAND.--Puis-je hardiment annoncer à Son Altesse que vous êtes parti pour vous en occuper?

PAROLLES.--Je ne sais pas encore quel sera le succès, seigneur: mais pour le tenter, je vous le jure.

BERTRAND.--Je sais que tu es brave; et je répondrais de la possibilité de ta valeur guerrière. Adieu.

PAROLLES.--Je n'aime pas trop de paroles.

(Il sort.)

PREMIER SEIGNEUR.--Non, pas plus que le poisson n'aime l'eau. Cet homme n'est-il pas bien singulier, seigneur, de paraître entreprendre avec tant de confiance une chose qu'il sait bien qu'on ne peut faire? Il se damne à jurer qu'il le fera, et il aimerait mieux être damné que de le faire.

SECOND SEIGNEUR.--Vous ne le connaissez pas encore, seigneur, comme nous le connaissons. Il est bien vrai qu'il a le talent de s'insinuer dans les bonnes grâces de quelqu'un, et que pendant une semaine il saura échapper à bien des occasions de se découvrir; mais quand vous l'aurez une fois connu, ce sera pour toujours.

BERTRAND.--Quoi! vous pensez qu'il ne fera rien de tout ce qu'il s'est engagé si sérieusement à entreprendre?

SECOND SEIGNEUR.--Rien au monde; mais il s'en reviendra avec une invention de sa tête, et il vous y flanquera deux ou trois mensonges plausibles. Mais nous avons déjà fatigué le cerf, et vous le verrez tomber cette nuit. En vérité, seigneur, il ne mérite pas vos bontés.

PREMIER SEIGNEUR.--Nous vous amuserons un peu avec le renard, avant que de lui retourner la peau sur les oreilles. Il a déjà été enfumé par le vieux seigneur Lafeu. Quand on lui aura ôté son déguisement, vous me direz alors quel lâche coquin vous le trouverez, et cela pas plus tard que cette nuit.

SECOND SEIGNEUR.--Il faut que j'aille tendre mes pièges: il y sera pris.

BERTRAND.--Et votre frère va venir avec moi.

SECOND SEIGNEUR.--Si vous le trouvez bon, seigneur, je vais vous quitter.

(Il sort.)

BERTRAND.--Je veux maintenant vous conduire dans la maison, et vous montrer la jeune fille dont je vous ai déjà parlé.

PREMIER SEIGNEUR.--Mais vous me disiez qu'elle était honnête.

BERTRAND.--C'est là son défaut; je ne lui ai encore parlé qu'une fois, et je l'ai trouvée extraordinairement froide: je lui ai envoyé, par ce même fat que nous avons sous le vent, des présents et des lettres qu'elle a renvoyés; et voilà tout ce que j'ai fait jusqu'ici. C'est une belle créature. Voulez-vous la venir voir?

PREMIER SEIGNEUR.--De tout mon coeur, seigneur.

(Ils sortent.)


SCÈNE VII

Florence,--Une chambre dans la maison de la veuve.

Entrent HÉLÈNE, LA VEUVE.

HÉLÈNE.--Si vous doutez encore que je sois sa femme, je ne sais plus comment vous donner d'autres preuves, à moins de détruire les fondements de mon entreprise.

LA VEUVE.--Quoique j'aie perdu ma fortune, je suis bien née, et je ne connais rien à ces sortes d'affaires, et je ne voudrais pas aujourd'hui ternir ma réputation par une action honteuse.

HÉLÈNE.--Je ne voudrais pas non plus vous y exposer. Croyez d'abord que le comte est mon époux, et que tout ce que je vous ai confié sous la foi du secret est vrai de point en point. D'après cela, vous voyez que vous ne pouvez faire un crime en me prêtant le bon secours que je vous demande.

LA VEUVE.--Il faut bien vous croire, car vous m'avez donné des preuves convaincantes que vous jouissez d'une grande fortune.

HÉLÈNE.--Prenez cette bourse d'or, et laissez-moi acheter à ce prix les secours de votre amitié, que je récompenserai encore quand je l'aurai éprouvée. Le comte courtise votre fille; il fait le siège libertin de sa beauté, résolu de s'en rendre maître. Qu'elle consente maintenant à se laisser diriger par nous sur la manière dont elle doit se conduire. Son sang bouillonne, et il ne lui refusera rien de ce qu'elle lui demandera. Le comte porte un anneau qui a passé dans sa maison de père en fils, depuis quatre ou cinq générations: cet anneau est d'un grand prix à ses yeux; mais dans son ardeur insensée pour obtenir ce qu'il veut, le sacrifice ne lui paraîtra pas trop grand, bien qu'il puisse s'en repentir ensuite.

LA VEUVE.--Je vois à présent le but que vous vous proposez.

HÉLÈNE.--Vous voyez donc combien il est légitime. Je désire seulement que votre fille lui demande cet anneau, avant de faire semblant de se rendre à ses instances; qu'elle lui assigne un rendez-vous; enfin qu'elle me laisse à sa place employer le temps pendant qu'elle sera chastement absente: et après j'ajouterai pour sa dot trois mille couronnes d'or à ce qui s'est déjà passé entre nous.

LA VEUVE.--J'y consens. Instruisez maintenant ma fille de la manière dont elle doit se conduire pour que l'heure et le lieu, tout s'accorde dans cette innocente supercherie. Toutes les nuits il vient avec des instruments de toute espèce, et des chansons qu'il a composées pour son peu de mérite; il ne nous sert de rien de l'écarter de nos fenêtres; il s'obstine à y rester, comme si sa vie en dépendait.

HÉLÈNE.--Eh bien! dès ce soir il faut tenter notre stratagème. S'il réussit, ce sera une mauvaise intention attachée à une action légitime et une action vertueuse dans une action légitime; ni l'un ni l'autre ne pécheront: et cependant il y aura un péché de commis 29. Mais allons nous en occuper.

(Elles sortent.)

Note 29: (retour) Un crime d'intention de la part de Bertrand.

FIN DU TROISIÈME ACTE.