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Traité de la concupiscence cover

Traité de la concupiscence

Chapter 16: CHAPITRE XV Description de la chute de l’homme, qui consiste principalement dans son orgueil.
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About This Book

The work offers a compact theological and moral exposition of scripture warning against worldly attachment, analyzing concupiscence as disordered desire and its roots in curiosity, pride, and sensuality. It blends homiletic exhortation, scriptural commentary, and moral reflection to diagnose how love of the world corrupts judgment and spiritual life, at times extending critique to learning and historical curiosity. Drawing on patristic and biblical sources, the text proposes interior practices, self-knowledge, and renunciation as remedies, and uses concise, often paradoxical arguments and vivid prose. It closes with lyrical meditations on nature that underline the call to a hidden, contemplative devotion.

CHAPITRE XV
Description de la chute de l’homme, qui consiste principalement dans son orgueil.

On ne comprendra jamais la chute de l’homme, sans entendre la situation de l’âme raisonnable, et le rang qu’elle tient naturellement entre les choses que l’on appelle biens.

Il y a donc premièrement le Bien suprême, qui est Dieu, autour duquel sont occupées toutes les vertus, et où se trouvent toutes les félicités de l’âme raisonnable[107]. Il y a en dernier lieu les biens inférieurs, qui sont les objets sensibles et matériels, dont l’âme raisonnable peut être touchée. Elle tient elle-même le milieu entre ces deux sortes de biens, pouvant s’élever, par son libre arbitre, aux uns, ou se rabaisser vers les autres, et faisant par ce moyen comme un état mitoyen entre tout ce qui est bon.

[107] Déforis : et où se trouve la félicité de la nature raisonnable.

Elle est donc par son état le plus excellent de tous les biens après Dieu ; infiniment au-dessous de lui, et de beaucoup au-dessus de tous les objets sensibles, auxquels elle ne peut s’attacher, en se détachant de Dieu, sans faire une chute affreuse. Mais afin qu’elle tombe si bas, il faut nécessairement qu’elle passe, pour ainsi parler, par le milieu, qui est elle-même ; et c’est là sans difficulté sa première attache. Car ne trouvant au-dessous de Dieu, auquel elle doit s’unir et y trouver sa félicité, rien qui soit plus excellent qu’elle-même, étant faite à son image, c’est là premièrement qu’elle tombe ; et saint Augustin a dit très véritablement que l’homme en tombant d’en haut et en déchéant de Dieu, tombe premièrement sur lui-même[108]. C’est donc là que, perdant sa force, il tombe infailliblement[109] encore plus bas ; et de lui-même, où il ne lui est pas possible de s’arrêter, ses désirs se dispersent parmi les objets sensibles et inférieurs, dont il devient le captif. Car le devenant de son corps, qu’il trouve lui-même assujetti aux choses extérieures et inférieures, il en est lui-même dépendant, et obligé de chercher[110] dans ces objets les plaisirs qui en reviennent à ses sens.

[108] De Civit. Dei, XIV, XIII et seq.

[109] Déforis : il tombe de nécessité.

[110] Déforis : et contraint de mendier.

Voilà donc la chute de l’homme tout entière. Semblable à une eau qui d’une haute montagne coule premièrement sur un haut rocher, où elle se disperse, pour ainsi parler, jusqu’à l’infini, et se précipite jusqu’au plus profond des abîmes ; l’âme raisonnable tombe de Dieu sur elle-même, et se trouve précipitée à ce qu’il y a de plus bas.

Voilà une image véritable de la chute de notre nature. Nous en sentons le dernier effet dans ce corps qui nous accable, et dans ce plaisir des sens qui nous captive. Nous nous trouvons au-dessous de tout cela, et vraiment esclaves de la nature corporelle, nous qui étions nés pour la commander. Telle est donc l’extrémité de notre chute.

Mais il a fallu auparavant tomber sur nous-mêmes. Car comme cette eau, qui tombe premièrement sur ce rocher, le cave à l’endroit de sa chute, et y fait une impression profonde : ainsi l’âme, tombant sur elle-même, fait aussi en elle-même une première et profonde plaie, qui consiste dans l’impression de son excellence propre, de sa grandeur propre, voulant toujours se persuader qu’elle est quelque chose d’admirable, se repaissant de la vue de sa propre perfection, qu’elle veut toujours concevoir extraordinaire, et ne voyant rien autour d’elle qu’elle ne veuille s’assujettir : d’où vient l’ambition, la domination, l’injustice, la jalousie ; ni rien en elle-même qu’elle ne veuille s’attribuer comme sien : d’où vient la présomption de ses propres forces. Et c’est en tout cela qu’il faut reconnaître la naissance de ce qui s’appelle orgueil.