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Traité de la concupiscence

Chapter 2: INTRODUCTION
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About This Book

The work offers a compact theological and moral exposition of scripture warning against worldly attachment, analyzing concupiscence as disordered desire and its roots in curiosity, pride, and sensuality. It blends homiletic exhortation, scriptural commentary, and moral reflection to diagnose how love of the world corrupts judgment and spiritual life, at times extending critique to learning and historical curiosity. Drawing on patristic and biblical sources, the text proposes interior practices, self-knowledge, and renunciation as remedies, and uses concise, often paradoxical arguments and vivid prose. It closes with lyrical meditations on nature that underline the call to a hidden, contemplative devotion.

INTRODUCTION

Voici la première édition séparée d’un ouvrage qui mérite de prendre place parmi les compagnons quotidiens et les guides de la vie spirituelle. Bossuet le composa en 1694, l’intitulant : Exposition de ces paroles de saint Jean : N’aimez pas le monde, ni ce qui est dans le monde, comme il fit l’admirable petit Discours sur la vie cachée en Dieu, intitulé de même : Exposition sur les paroles de saint Paul : Vous êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ. En même temps que les Méditations sur l’Évangile et les Élévations sur les Mystères, le Traité ne fut qu’une de ces œuvres de direction, une de ces exhortations éloquentes qu’il adressait aux religieuses de Jouarre et de Meaux, à la façon dont, près d’un siècle auparavant, saint François de Sales avait écrit son Introduction à la vie dévote. Nulle part mieux qu’ici il n’a su donner la vie aux magnifiques lieux communs qui furent la source toujours jaillissante de son génie. Mais il n’est pas seulement le maître de la chaire chrétienne ; il nous laisse reconnaître un contemporain de La Rochefoucauld et de La Bruyère, un moraliste hardi entre tous, un observateur pénétrant des troubles de la chair et du cœur. Les plus belles inspirations du sermonnaire se retrouvent toutes condensées en quelques chapitres, avec une âpreté parfois terrible et qui va jusqu’au paradoxe, lorsque, non content de flétrir la curiosité, éternelle maîtresse d’erreur et de mensonge, il englobe dans un même procès les sciences et l’histoire.

Ainsi fait Pascal, dont il se rapproche si souvent ; ainsi, et plus encore, a fait saint Augustin, que l’on retrouve partout au fond de sa pensée. Il s’est assimilé intimement la forte nourriture de l’Écriture Sainte ; mais il la sent, il la commente, il l’exprime avec toute l’âme du grand Docteur de l’Église. Ce sont particulièrement les Confessions qui lui prêtent leur accent, ce livre admirable que nous ne lisons plus et dont tout le dix-septième siècle chrétien a vécu, vraiment incorporé à notre littérature par la traduction d’Arnauld d’Andilly.

Bossuet continue le traducteur des Confessions, dans une langue à peine plus noble ; il traduit saint Augustin à la façon dont un Cicéron traduisait Eschine et Démosthène, non en interprète, disait-il, mais en orateur ; et c’est le propre de l’art classique. Mais il ajoute en commentaire sa longue expérience de prêtre et d’homme du monde. Il a des notes familières très inattendues, par exemple l’observation sur les emportements des paysans pour des bancs dans leurs paroisses (p. 45), et il a encore ces beaux traits sur l’orgueil de la vie, où l’on peut soupçonner des souvenirs personnels, quelque trace de son existence luxueuse et prodigue de grand seigneur. Le poète enfin, sublime poète en prose, s’il ne fut qu’un rimeur médiocre, termine son Traité, méditation tour à tour et homélie, par une évocation des grands spectacles de la nature. Nous l’entendons, nous le voyons au travail, assis devant sa fenêtre ouverte, et contemplant ce lever de lune (p. 88). Toute son âme s’exalte et vibre, et les versets des psaumes chantent dans sa mémoire ; et il écrit de verve quelques-unes des pages les plus pures qu’il y ait dans les lettres françaises. Est-ce que tant de qualités si diverses ne méritent pas mieux que l’attention des lecteurs délicats, et n’y a-t-il point là, malgré quelque longueur et quelque rudesse, tous les éléments d’un livre populaire ?

L’histoire des éditions de ce petit chef-d’œuvre peut se résumer brièvement. Il faisait partie des manuscrits que le neveu de Bossuet publia bien des années après la mort du grand évêque. Il parut, en 1731, sous le titre nouveau qui lui est resté, à la suite du Traité du libre arbitre. Puis il fut inséré dans les éditions successives des œuvres complètes de Bossuet, notamment, en 1772, au tome III (p. 199-269) de la grande édition des Bénédictins, avec des corrections données en appendice (p. 794-796) par Dom Déforis, et, en 1816, au tome X (p. 341-446) de l’édition de Versailles, qui admet quelques variantes nouvelles. Les éditions qui ont suivi, au cours du XIXe siècle, n’offrent aucun intérêt pour le texte. Lorsque Silvestre de Sacy entreprit de publier chez Techener sa charmante Bibliothèque spirituelle, il ne manqua pas d’y comprendre le Traité de la Concupiscence ; malheureusement il crut bon de le donner en complément des Lettres de piété et de direction écrites à la Sœur Cornuau ; et l’on ne tira qu’un petit nombre d’exemplaires de ces deux volumes destinés aux bibliophiles. Enfin il existe en librairie deux ou trois recueils des Opuscules de Bossuet, comprenant notre Traité. Mais, outre qu’il y voisine avec des ouvrages très différents, tels que le Traité du libre arbitre et la Logique, ou encore la Lettre et les Maximes sur la Comédie, le texte, pris au hasard, tantôt de l’édition de 1731, tantôt des éditions modernes, y est rempli d’incorrections.

Le manuscrit original est conservé à la Bibliothèque Nationale. Il porte la note suivante, de la main de l’abbé Le Dieu, secrétaire de Bossuet :

« Il ne s’est fait qu’une seule copie au net de cet écrit, dont voici l’original de la main même de l’auteur. La copie est parmi les papiers de feu M. de Meaux jointe aux Méditations sur l’Évangile et aux Élévations sur les Mystères. Et certainement cet écrit n’a été communiqué à personne. »

M. l’abbé Lévesque, le savant directeur de la Revue Bossuet, qui a eu la bonté de me transcrire cette note, me fait observer qu’on peut se demander si le manuscrit de la Bibliothèque Nationale donne l’état définitif de la pensée de Bossuet, ou si la copie dont parle l’abbé Le Dieu ne serait point préférable. Mais qu’est-elle devenue ? Ces sortes de copies que Bossuet faisait faire de ses ouvrages étaient souvent revues et corrigées par lui ; serait-ce de l’une de ces copies au net que l’évêque de Troyes se servit pour son édition de 1731 ? Ainsi pourraient s’expliquer bien des différences de rédaction, lesquelles, en vérité, s’expliquent d’autres manières encore ; car l’évêque de Troyes n’a point montré de grands scrupules d’éditeur.

La conclusion toute naturelle, pour un éditeur nouveau, serait de reproduire le manuscrit original, en notant les variantes de l’édition de 1731. J’espère que l’on me pardonnera d’avoir agi différemment. Le texte de 1731 me paraît, mieux que celui des éditions suivantes, avoir conservé ce caractère oratoire, ou même parlé, comme dit très justement Brunetière, qui est le propre du génie de Bossuet. Que ce soit uniquement dû à l’incurie et au sans-gêne du premier éditeur, je crois difficile de l’admettre ; en tout cas, il me semble que j’y entends mieux Bossuet. J’ai donc reproduit ce texte, à l’exception de deux ou trois erreurs évidentes, avec une orthographe modernisée, rejetant en note les variantes nombreuses et souvent considérables qui proviennent de la collation du manuscrit original par Dom Déforis, ou de la révision dernière de l’édition de Versailles. Ce qui ne m’empêchera point, je le souhaite, de préparer quelque jour une édition critique de ce chef-d’œuvre de la langue française et de la pensée chrétienne ; les proportions mêmes et le dessein de la collection m’interdisaient ici de le faire.

André Pératé.