TRAITÉ
DE LA VERITÉ
DE LA
RELIGION
CHRÉTIENNE.
LIVRE SECOND.
DESSEIN DE CE II. LIVRE. Savoir de prouver que la Rel. Chr. est véritable.
ans ce Livre, que nous ne commençons qu'après avoir adressé à Jesus-Christ régnant glorieusement dans le Ciel, de très-ardentes priéres, pour obtenir de lui le secours de son Esprit dans un degré qui réponde à l'importance de notre dessein, & qui nous rende capables de l'exécuter: nous déclarons dès l'entrée que notre but n'est pas de traiter tous les dogmes de la Religion Chrétienne, mais de montrer que cette Religion est très-véritable, & d'une certitude qui exclut jusqu'aux moindres doutes.
Que Jesus a été.
II. Qu'il y ait eu autrefois en Judée, sous le régne de Tibére, un Jésus appelé le Nazaréen, c'est ce dont on ne doutera pas, si l'on prend garde que les Chrétiens, en quelques endroits de la Terre qu'ils soient répandus, font & ont toûjours fait une profession invariable de le croire; que tous les Juifs d'aujourd'hui s'acordent dans le même aveu, avec tous ceux d'entre eux qui ont vécu & écrit depuis ce tems-là, & que les Auteurs Payens mêmes, ennemis communs des uns & des autres,1 Suetone, par exemple, Tacite,2 Pline le Jeune, &c. déposent unanimement de ce même fait.
Note 1: (retour) Suétone, Tacite, Pline le Jeune &c. Suétone dans la Vie de l'Empereur Claude: Tacite liv. XV. où parlant des suplices des Chrétiens, l'Auteur du nom & de la Secte des Chrétiens, dit-il, a été Christ, qui sous l'Empire de Tibére avoit soufert la mort par l'ordre de Ponce Pilate. Dans cet endroit il représente les Chrétiens comme des gens chargez de crimes, & comme l'horreur du genre humain. Mais ces crimes n'étoient autre chose que le mépris des faux Dieux. C'est par la même raison que cet Auteur & Pline ont parlé des Juifs avec ce même fiel. Il faut remarquer ici que cette haine ne venoit pas d'un atachement sincére à la Religion Payenne, entant que Religion. Les Sages Romains ne l'envisageoient pas ordinairement de ce côté-là. Ils la regardoient comme une pratique autorisée par les loix; & croyant y satisfaire par l'observation exacte de toutes ses cérémonies, ils se réservoient la liberté d'en penser ce qu'ils vouloient. En un mot ils en usoient à cet égard en simples Politiques, qui ne considérent dans la Religion que ce qu'elle a de propre à afermir le Gouvernement, en rendant les hommes plus doux & plus souples. Sénèque, Varron, & Tacite, étoient dans ce sentiment, comme on le peut voir dans Saint Augustin, de la Cité de Dieu, liv. IV. ch. 33. & liv. VI. ch. 10. Au reste on voit par ce passage de Tacite, que du tems même de Néron il y avoit déjà beaucoup de Chrétiens à Rome.
Note 2: (retour) Pline le Jeune. Voici ce qu'il dit des Chrétiens dans la 97. Lettre du 10 livre. «Ils ont coutume de chanter des hymnes & la louange de Christ, qu'ils révérent comme un Dieu; & ils s'obligent réciproquement, non à commettre quelque crime, mais à ne point voler, à ne point se souiller d'adultére, à être fidéles & constans dans toute leur conduite, & à ne point nier le dépôt». Il est vrai qu'il les acuse d'une opiniâtreté inflexible; mais c'est uniquement en ce qu'ils refusoient d'invoquer les Dieux, d'encenser leurs Statues, & de dire du mal de Jésus-Christ, & qu'on ne les y pouvoit contraindre par les suplices.
Qu'il a été crucifié.
III. Que ce Jésus ait été crucifié sous Ponce Pilate Gouverneur de Judée, c'est aussi ce que tous les Chrétiens avouent constamment, malgré la honte qu'il pourroit y avoir à faire un tel aveu de celui qui est le grand objet de leur adoration.3 Les Juifs ne l'avouent pas moins, eux qui ne peuvent ignorer que la part qu'ils ont eue à cette mort, par l'empressement avec lequel ils la demandérent à Ponce Pilate, leur atire la haine & l'indignation des Chrétiens, sous la domination de qui ils vivent en diférens endroits du Monde. Les Auteurs Payens que nous venons de citer, atestent ce même fait dans leurs Écrits. On a vu même, long tems après cet événement, les Actes de Pilate, preuve assez forte de cette Vérité; & on fait que les Chrétiens y ont quelque fois eu recours. Enfin, ni Julien, ni les autres ennemis du Christianisme, n'ont jamais chicané sur ce Fait, & l'ont reconnu pour sufisamment avéré.
Note 3: (retour) Les Juifs ne l'avouent pas moins. Ils apellent ordinairement Jésus-Christ d'un nom qui signifie ataché en croix, ou pendu. L'itinéraire de Benjamin reconnoit que Jésus a soufert la mort à Jérusalem.
Que les premiers adorateurs de J. C. n'étoient pas des personnes ignorantes & grossiéres.
De sorte qu'il est impossible d'en produire quelqu'un qui soit plus constant & plus assuré, puis qu'il est apuyé sur le témoignage d'un si grand nombre d'hommes, & de Peuples mêmes, d'ailleurs si oposez d'intérêts & de sentimens. C'est pourtant ce Jésus, traité avec tant d'ignominie, à qui les parties de l'Univers les plus éloignées les unes des autres, rendent d'un commun consentement les honneurs de l'adoration religieuse: & cela, non seulement dans ce siécle-ci, ou dans ceux qui l'ont immédiatement précédé, mais dans un grand nombre d'autres, & dans ceux même qui ont suivi de plus près cet événement. Car Tacite & d'autres témoignent que sous Néron la profession du Christianisme & la vénération que l'on avoit pour son Auteur, exposérent aux derniers suplices un grand nombre de personnes.
Preuve de la vérité des miracles de l'Évangile
IV. Mais peut-être que ces premiers adorateurs de Jésus-Christ étoient de bonnes gens, ignorans & entêtez. Nullement, il y a eu parmi eux beaucoup de personnes sages, judicieuses, & savantes. Pour ne point parler de ceux qui étoient nez Juifs, on a vu entre eux un Sergius Gouverneur de Cypre, un Denis l'Aréopagite,4 Polycarpe,5 Justin,6 Irènée,7 Athénagore,8 Origéne,9 Tertullien,10 Clement Alexandrin, & quantité d'autres. Or quelle raison peut-on rendre de l'atachement de ces gens, qui ne manquoient ni d'esprit ni de savoir, au culte d'un homme qui avoit soufert une mort ignominieuse; eux qui pour la plupart avaient été élevez dans d'autres Religions, & qui ne rencontroient en celle-ci aucun motif ni d'honneur, ni d'intérêt qui pût les y atirer? Qu'on se tourne de quel côté on voudra, on n'en trouvera point d'autre raison que celle-ci: c'est qu'après une recherche aussi exacte & aussi diligente que la prudence le mande dans une afaire d'une souveraine importance, ils avoient reconnu que rien n'étoit plus vrai ni mieux atesté, que le bruit qui s'étoit répandu par tout des miracles éclatans de Jésus-Christ; tels qu'étoient la guérison de plusieurs maladies dangereuses & invétérées, opérée en public sans autre moyen que celui de la parole: entr'autres la guérison d'un aveugle né; la multiplication réitérée de quelques pains pour sustenter plusieurs milliers de personnes, capables d'en rendre témoignage; la résurrection de quelques morts, & telles autres merveilles, également considérables par leur grandeur & par leur nombre.
Note 4: (retour) Polycarpe. Il a soufert le Martyre l'an 169.
Note 5: (retour) Justin. Il a écrit des Apologies pour les Chrétiens l'an 142.
Note 6: (retour) S. Irènée. Il fleurissoit à Lyon l'an 183.
Note 7: (retour) Athénagore. Il étoit d'Athénes, & vivoit dans le même tems que S. Irènée.
Note 8: (retour) Origéne. En 230.
Note 9: (retour) Tertullien. En 208.
Note 10: (retour) Clément Alexandrin. Dans le même tems.
Que ces miracles n'ont été ni naturels ni illusoires &c. mais produits par la puissance de Dieu.
V. Le bruit de ces miracles avoit un fondement si indubitable & si ferme, que 11ni Celsus, 12ni Julien écrivant contre les Chrétiens, n'ont osé nier que Jésus-Christ n'ait fait des actions surnaturelles & prodigieuses, & que les Juifs l'avouent hautement dans leur Talmud. On ne peut dire, ni que ces miracles ayent été produits par des causes naturelles, ni que ç'ayent été de pures illusions. Pour le I. outre que le nom même de miracles & de prodiges que tout le monde leur donne, fait voir qu'on avoue tacitement qu'il n'y avoit rien de naturel, la force des causes naturelles va-t-elle bien jusqu'à guérir en un instant, par la parole seule & par le simple atouchement, des maladies incurables? Et c'est aussi ce que les ennemis déclarez de Jésus-Christ n'ont jamais prétendu, ni pendant qu'il étoit encore sur la Terre, ni depuis la publication de son Evangile dans le Monde. On ne peut croire non plus qu'il n'y ait rien eu de réel dans ces miracles, & qu'ils n'ayent été que l'éfet d'une adresse qui ait su tromper les yeux. Ils ont été faits pour la plûpart en public, en la présence d'un grand Peuple, & de plusieurs personnes éclairées, qui prévenues contre Jésus-Christ observoient toutes ses démarches. Mais d'ailleurs, le nombre en a été trop grand, & les éfets trop réels & trop durables, pour donner lieu à une pareille défaite. Il faut donc nécessairement qu'ils ayent été produits par une cause plus qu'humaine, comme les Juifs l'ont reconnu. Or cette cause ne peut être qu'un Esprit ou bon ou mauvais. Ce n'est pas le dernier. La doctrine à laquelle ces miracles servoient de preuve, est à tous égards oposée aux intérêts des Démons. Elle condamne leur culte, & corrige l'impureté du coeur, qui leur est si agréable. L'événement a fait voir que par tout où on l'a reçûe, elle a renversé l'Idolatrie qui n'étoit autre chose que le service des Démons; qu'elle a inspiré une extrême horreur pour eux; décrédité les Arts magiques; & établi le Culte d'un seul Dieu. Porphyre même a reconnu que ces Esprits n'avoient plus ni force ni puissance depuis que Jésus-Christ avoit paru dans le Monde. Or il n'est pas croyable que le Démon soit assez imprudent, pour faire des choses, qui bien loin de lui être ou glorieuses ou utiles, vont à le couvrir de honte & à ruïner ses intérêts. Mais ce qui est encore plus fort, il n'étoit nullement ni de la sagesse ni de la bonté de Dieu, de soufrir que les malins Esprits fissent illusion à des hommes qui le craignoient, & qui étoient éloignez de tout ce qui lui pouvoit déplaire. C'est là le caractére des premiers Chrétiens. Leur vie irréprochable & les maux qu'ils ont endurez, plutôt que de rien faire contre leur conscience, le prouvent manifestement.
Note 11: (retour) Ni Celsus. Origéne. liv. II. Vous avez cru qu'il étoit fils de Dieu, parce qu'il a guéri des boiteux & des aveugles.
Note 12: (retour) Ni Julien. S. Cyrille, liv. VI. raporte ces paroles de Julien; «A moins que l'on ne regarde comme les plus grandes actions du monde, de guérir des boiteux & des aveugles, & de secourir les démoniaques dans les Villages de Bethsaïda ou de Béthanie.»
Si après cela, on avoue que les miracles de l'Évangile ne viennent ni d'une cause naturelle, ni de l'artifice des hommes, ni de celui des Esprits malins; il ne restera plus qu'un subterfuge, c'est de dire qu'ils ont été opérez par une Intelligence sainte & bonne, mais inférieure à Dieu. Mais que l'on prenne garde I. Qu'en cela on se raproche extrémement de nous, & qu'on nous donne lieu de conclure, que puis qu'une Intelligence pure & sainte ne peut rien faire qu'en vue de plaire à Dieu, & de le glorifier; ces miracles lui ont été par conséquent agréables & glorieux, & la Doctrine qu'ils ont scellée, une Doctrine véritable & divine. II. Que cela même ne peut pas être vrai à l'égard de tous les miracles de Jésus-Christ; à qu'il y en a de si grands, qu'il ne paroît pas que d'autres forces que celle d'un Dieu les eussent pû produire: la résurrection du Lazare, par exemple, & de ce jeune homme de Naïn. Je conclus que c'est Dieu qui est l'auteur de ces miracles. Or on ne peut pas concevoir qu'il en fasse, ni par lui-même ni par le ministére d'un autre, sans en avoir de bonnes raisons. Un sage Législateur ne se départ jamais de ses Loix sans une nécessité très-urgente. Quelles seront donc les raisons qui l'auront mû à faire tant de prodiges par les mains de Jésus-Christ? Certes on ne peut pas en donner d'autre, que celle que Jésus-Christ en donnoit lui-même; c'est que Dieu vouloit par là rendre un illustre témoignage à sa Doctrine. Ceux en présence de qui ils ont été faits n'en ont pu concevoir d'autre; & comme il y avoit parmi eux beaucoup de gens de probité & de Personnes pieuses, il y auroit de l'impiété à croire que Dieu eût voulu leur imposer; & les atirer invinciblement dans l'erreur, par des coups qui ne pouvoient partir que d'une main toute-puissante. Aussi voyons nous que l'impression de ces miracles a été si éficace, 13que ceux mêmes d'entre les Juifs du tems de Jésus-Christ, qui étoient si inviolablement atachez à la Loi de Moyse, qu'ils en vouloient retenir jusqu'aux moindres articles, ont pourtant donné gloire à Dieu, & ont reconnu Jésus pour un Docteur envoyé du Ciel. Tels étoient ceux qu'on apelloit 14Nazariens & Ebionites.
Note 13: (retour) Que ceux même d'entre les Juifs, &c. Act. XV. Rom. XIV. Saint Jérôme dans la Chronique d'Eusébe, après avoir nommé quinze Évêques consécutifs de l'Eglise de Jérusalem, dit qu'ils ont tous été circoncis.
Note 14: (retour) Nazariens. Ce mot ne signifie pas les Chrétiens de Nazaret, mais tous ceux qui demeuroient dans la Palestine, & ils étoient apellez ainsi parce que Jésus-Christ étoit aussi apellé Nazarien.
Preuves de la Résurrection de J. C..
VI. Le grand miracle qui a été fait en la Personne de Jésus Christ, vérifie admirablement ceux qu'il a faits sur les autres. J'entens sa Résurrection, qui suivit sa crucifixion, sa mort & sa sépulture. Les Chrétiens de tous les tems & de tous les lieux la croyent, & ils la proposent, comme la principale preuve de leur Religion, & comme le fondement de leur Foi. Cette créance si générale ne peut venir que de ce que les premiers Docteurs du Christianisme ont persuadé ce Fait à leurs Disciples. Or ils n'eussent jamais pu le persuader à ces Disciples, qui ne manquoient ni d'esprit ni de jugement, s'ils ne leur eussent assuré positivement qu'ils en avoient été des témoins oculaires. Sans cela on ne les eût jamais crûs, pour peu que l'on eût eu de sens commun; puis qu'on ne les pouvoit croire sans s'engager dans des dangers & dans des malheurs également grands & inévitables. Il est donc sûr qu'ils se sont portez avec une grande fermeté pour témoins oculaires de cet événement. Outre cette raison, cela paroît par leurs Livres & par ceux mêmes de leurs Ennemis. Il faut voir à présent de quel poids a pu être leur témoignage.
I. Ils fortifient ce témoignage de celui de cinq cens Personnes, qu'ils disent avoir vu Jésus ressuscité. Ce n'est guére la coutume des Imposteurs, d'en apeller à un si grand nombre de témoins. D'ailleurs, il n'est pas possible que tant de personnes s'accordent à déposer d'une fausseté; particuliérement si cette déposition les met en risque de perdre le repos & la vie.
2. Quand il n'y auroit pas eu d'autres témoins oculaires de ce Fait, que ces douze fameux Fondateurs du Christianisme, c'en seroit assez. On n'est pas scélérat pour avoir simplement le plaisir de l'être, & l'Imposture se propose toujours pour but, ou l'honneur, ou les richesses, ou la réputation, ou enfin quelque avantage, quel qu'il soit. C'est ce qu'on ne peut dire des Apôtres. S'ils avoient pu se flater qu'un pareil mensonge les avanceroit dans le monde, & leur ouvriroit un chemin à la gloire & aux dignitez, ils ont dû être bien-tôt détrompez par la honte & l'ignominie dont les Payens & les Juifs, qui étoient les seuls dispensateurs des Charges & de la réputation, les couvrirent dès le commencement. Ils n'auroient pas eu plus de raison d'espérer qu'ils feroient servir le mensonge à amasser du bien, puisque leur Doctrine leur coutoit souvent le peu qu'ils en pouvoient avoir, & que les soins de la Prédication ne leur donnoient pas le tems de travailler à en aquerir d'autre. De plus, ils ne pouvoient mentir en vue d'aucune des commoditez de cette vie, puisque cette Prédication les exposoit sans cesse à mille fatigues, à la faim, à la soif, aux coups & à l'emprisonnement. Enfin, le peu de réputation qu'ils pouvoient aquerir parmi leurs Concitoyens, n'étoit pas assez considérable pour balancer dans l'esprit de ces Personnes simples, & qui par une suite de leur créance étoient ennemies de tout faste, ce nombre éfroyable de maux qu'atiroit sur eux leur Apostolat. Car d'espérer que leurs Dogmes dûssent faire en si peu de tems de si grands progrès, c'est ce que ne leur permettoit pas l'oposition qu'ils rencontroient & dans l'autorité des Magistrats, & dans le coeur de l'Homme, naturellement ennemi de tout ce qui l'incommode. Il faut donc convenir qu'ils n'eussent jamais osé porter leurs espérances si loin, si elles n'eussent été fondées sur les promesses que leur fit leur divin Maître après sa résurrection. Ajoutez à cela, qu'ils avoient une raison particuliére à ces tems-là, pour ne se pas promettre une réputation de fort longue durée. On voit par leurs Écrits & par ceux des Docteurs qui leur succédérent, 15qu'ils atendoient presque à tous momens la destruction totale du Monde; Dieu qui leur avoit révélé tant de choses, leur ayant voulu cacher ses desseins sur celle-là.
Note 15: (retour) Qu'ils atendoient à tous momens &c. I. Thess. IV. 15. 16. I. Cor. XV. 52. Tertullien,..... puis que le tems est plus court que jamais. Saint Jérôme écrivant à Gérontia, que cela nous touche-t-il, nous qui sommes à la fin des siécles?
Mais le dessein de défendre leur Religion, n'auroit-il pas été sufisant pour les porter à mentir sur l'article de la Résurrection de Jésus Christ? On ne le dira pas, si l'on examine un peu la chose de près. Car, ou ils ont cru très-sincérement & de tout leur coeur que cette Religion étoit véritable, ou ils ne l'ont pas cru: s'ils ne l'ont pas cru, jamais ils ne l'eussent choisie entre tant d'autres plus respectées dans le Monde, & moins contraires à la tranquillité de la Vie. Ils n'en auroient pas même voulu faire profession, toute véritable qu'elle leur eût paru, s'ils n'eussent cru y être indispensablement obligez, puis qu'il leur étoit aisé de prévoir ce que l'expérience leur aprit d'abord; c'est que cette profession causeroit la mort de quantité de personnes; & qu'ainsi, ils ne pouvoient se regarder que comme de vrais meurtriers, s'ils les y eussent exposées sans de légitimes raisons. Si après même que Jésus-Christ fut mort, ils continuérent à croire que sa Religion étoit véritable & excellente, & qu'ils ne pouvoient se dispenser d'en faire profession, il faut nécessairement qu'ils l'ayent vu après sa mort: car il étoit impossible qu'ils persévérassent dans ces sentimens, s'il n'eût véritablement acompli la promesse qu'il leur avoit faite de ressusciter. Un manquement de parole eût, en ce cas là, fait rebrousser chemin à tout homme de bon sens, & banni de son esprit tous les préjugez favorables qu'il auroit pu avoir jusques-là, pour celui qui lui eût fait une promesse si vaine. II. Toutes les Religions du Monde, & sur tout la Religion Chrétienne, défendent sévérement le mensonge & le faux témoignage particuliérement, dans des matiéres de Foi. Comment donc auroient-ils pu mentir en faveur d'une Religion si ennemie du mensonge? III. Leur vie pure, & à couvert des reproches de leurs ennemis mêmes, ne s'acorde guére avec un pareil dessein; encore moins leur simplicité, qui est la seule chose que leurs Ennemis leur ayent objectée. IV. Ils ont tous soufert les derniéres indignitez; & plusieurs même une mort très-cruelle, à cause de la profession qu'ils faisoient de croire que Jésus étoit ressuscité. Or il n'est pas impossible qu'un homme de bon sens soutienne jusqu'à de telles extrémitez, une opinion où il est entré sincérement. Mais il est tout à fait incroyable qu'une personne, & à plus forte raison plusieurs, puissent se résoudre à tant soufrir pour une fausseté qu'ils reconnoissent telle, & à l'établissement de laquelle ils n'ont aucun intérêt. Ce seroit là l'éfet d'une extravagance qui n'a point d'exemple, & dont la vie de nos premiers Docteurs, aussi bien que leurs Écrits, prouvent qu'ils étoient incapables.
Ce que nous venons de dire des Apôtres se peut apliquer à St. Paul. Il a prêché publiquement qu'il avoit vu Jésus-Christ dans sa gloire. Tout l'engageoit à rester dans le Judaïsme. 16 Il étoit savant, & il avoit par là un chemin ouvert aux Charges & aux Dignitez. On le voit cependant renoncer à toutes ses espérances pour la profession de cette Vérité; encourir volontairement la haine de sa Nation; porter par tout le Monde la connoissance de cette Vérité malgré les dificultez, les périls, & les travaux qu'il rencontroit par-tout; & finir une vie si pleine de traverses, par une mort pleine d'infamie.
Note 16: (retour) Il étoit savant. Il avoit été disciple de Gamaliel, & sous cet illustre Maître il étoit devenu habile dans la Loi & dans la Tradition. S. Épiphane.
Objection: que la Résurrection est une chose impossible. Réponse.
VII. Je ne sache qu'une chose qui pourroit renverser tous ces témoignages, quelque forts qu'ils paroissent: ce seroit l'impossibilité de la chose même à laquelle ils servent d'apui, & la contradiction qu'elle renfermeroit. 17Mais je soutiens qu'il n'y a ici, ni impossibilité ni contradiction. C'en seroit une de dire, qu'une personne a été vivante & morte dans le même tems. Mais que celui qui a produit la vie la puisse aussi reproduire, cela n'est ni impossible ni contradictoire. Les Sages Payens l'ont bien senti. On voit même dans leurs Livres quelques exemples de résurrection; comme celle d'un certain Eris d'Arménie, dans Platon; celle d'une femme, dans Héraclide de Pont; d'Aristée, dans Hérodote; & de Thespésius, dans Plutarque. Je ne veux pas garantir ces Faits. Le seul avantage que j'en tire, c'est de faire voir que les plus habiles gens d'entre les Payens, ont mis cette merveille au rang des choses possibles.
Note 17: (retour) Mais je soutiens &c. Justin Martyr. Réponse septiéme aux Objections contre la Résurrection: «Autre chose est d'être impossible absolument & en soi-même, & d'être impossible à quelqu'un. Par exemple, il est tout-à-fait impossible qu'une figure qui sert de mesure à une autre, soit égale à un des côtez de cette autre. Il est impossible, non absolument, mais à la Nature, de produire sans semence, des Êtres animez. Si ceux qui disent que la Résurrection est impossible, l'entendent dans le premier sens, il n'est rien de plus faux. La Résurrection est une nouvelle Création. Or une nouvelle Création n'est pas impossible en elle-même, puis qu'elle ne fait rien de contradictoire, comme seroit l'égalité d'une figure mesurante, à l'un des côtés de celle qu'elle mesure: donc la Résurrection n'est pas impossible en elle-même. Que s'ils entendent une impossibilité dans le second sens, ne voyent-ils pas que tout ce qui n'est impossible qu'à la Creature, est très-possible au Créateur?»
Que la
Résurrection
de J. Ch.
prouve invinciblement
la R. Ch.
Le Rabbin
Béchaï
Note +: Jean
XVII.
Luc XXIV
46. 47.
Si donc il n'implique pas que Jésus-Christ soit retourné en vie; si les preuves de cette Histoire sont si fortes, qu'elles ont même pu convaincre un célèbre Rabbin, & lui arracher l'aveu de sa conviction; si enfin Jésus-Christ a prétendu avoir une Mission divine, pour aporter aux hommes une nouvelle Religion, comme toute sorte de gens, amis & ennemis, en conviennent: il s'ensuit que cette Mission est divine, & cette Religion véritable. La force de cette conséquence vient I. de ce qu'il répugne à la Sagesse & à la Justice de Dieu,[+] d'élever à un si haut degré de gloire un homme qui auroit joué tout le genre humain, dans la chose du monde la plus importante. 2. Elle vient aussi de ce que Jésus-Christ avant que de mourir, avoit prédit sa mort, le genre de sa mort, & la résurrection; & avoit déclaré que le but de tous ces événemens, étoit de confirmer la Doctrine qu'il avoit prêchée.
Nous n'avons vu jusqu'ici que les dehors de la Religion, & nous ne l'avons prouvée que par des circonstances qui lui sont en quelque façon extérieures. Entrons présentement dans les preuves qui se tirent du fonds même & de l'essence du Christianisme.
Que la R. Chr. est plus excellente que toutes les autres.
VIII. Certes si l'on considére que de toutes les Religions qui ont jamais été, & qui sont encore dans toute l'étendue de la Terre, il n'y en a point qui l'emporte sur la Chrétienne; soit pour la perfection des Loix, soit pour la grandeur des récompenses, soit pour la maniére dont elles se sont établies; je soutiens qu'on sera forcé, ou de convenir qu'elle est véritable, ou de rejetter toute Religion: excès où ne tombera jamais un homme qui reconnoit qu'il y a un Dieu; que ce Dieu gouverne toutes les choses créées; que l'Homme a un esprit capable de le connoître, de discerner le bien & le mal, de se porter vers l'un ou vers l'autre, & par conséquent de donner matiére aux peines ou aux récompenses.
I. Avantage
de la
R. Chr. sur
les autres,
savoir les
récompenses
qu'elle promet.
Note A: Deut.
XI. Hebr.
VIII. 6.
IX. Examinons par ordre les trois prérogatives que nous venons de donner à la Religion Chrétienne sur toutes les autres; ses récompenses, ses loix, & la maniére de son établissement.
Pour commencer par ses récompenses, si nous considérons atentivement les Clauses expresses que Moyse [A]a aposées à l'Alliance légale, nous verrons qu'il n'y a promis que des biens temporels, & dont la jouissance ne passe pas les bornes de cette vie. C'est une terre fertile, une maison bien fournie, des victoires, une vie longue & pleine de vigueur, une Postérité nombreuse, héritiére de tous ces avantages. S'il y a quelque chose de plus il est caché sous des ombres; & on ne peut l'en tirer que par la force du raisonnement. Cette obscurité fut cause que 18les Sadduciens, qui recevoient les Livres de Moyse, n'espéroient rien après cette vie.
Note 18: (retour) Les Sadduciens. Joséphe. Le sentiment des Sadduciens est, que l'ame périt avec le corps, & ailleurs, Ils nient la subsistence de l'ame après la mort, & les peines de l'enfer.
Les Grecs, dont la Science est émanée des Chaldéens & des Égyptiens, ont encore moins connu que les Juifs, ces biens qui regardent une autre vie. Ceux d'entr'eux qui portoient leurs espérances jusqu'au delà de la mort, se sont expliquez là-dessus avec une très-grande incertitude; comme il paroît 19par les Discours de Socrate, & 20par les Écrits de Cicéron, de Sénèque & de tous les autres. Les Argumens sur quoi ils apuyoient l'espérance d'une autre vie, étoient foibles,21 & concluoient presque tous autant pour la Bête que pour l'Homme. Ce fut sans doute en vertu de ces sortes d'argumens, que 22quelques Philosophes s'imaginérent que les Ames passoient tantôt des hommes aux bêtes, & tantôt des bêtes aux hommes. D'autres voyant que cette opinion n'avoit aucun fondement légitime, ni dans l'expérience ni dans le raisonnement, & ne pouvant néanmoins s'empêcher de reconnoître que l'Homme avoit une derniére fin, crurent & enseignérent qu'il n'y avoit pas d'autre récompense de la vertu que la vertu même; & que le Sage étoit toûjours heureux, fût-il dans le taureau de Phalaris. Cela parut trop outré à quelques autres, qui jugérent, avec raison, 23qu'un souverain bonheur joint à des maux très-réels, à des dangers, des incommoditez, des tourmens, & à la mort même, n'étoit qu'un mot vuide de sens. Cela les oblige de le faire consister dans ce qui cause du plaisir à l'Homme par l'entremise des sens, en un mot, dans la volupté. Cette opinion fut rejettée par le plus grand nombre, & réfutée solidement. En éfet, elle étoufe tous les sentimens d'honnêteté morale, que la Nature a imprimez dans le coeur; elle abaisse l'Homme, né pour des choses élevées & sublimes, à la condition des bêtes, que la figure même de leur corps, toujours panché vers terre, ne porte qu'à des choses basses & terrestres.
Note 19: (retour) Par les Discours de Socrate. Vous savez, disoit ce Philosophe, que j'espére de me trouver bien tôt dans l'assemblée des hommes vertueux quoiqu'à dire le vrai, je ne voudrois pas trop l'afirmer, & ensuite, «Si ce que je dis est vrai, il n'est rien de plus beau que de le croire. Mais si après ma mort il ne reste rien de moi-même, cette erreur aura toûjours ceci de bon, c'est que dans le tems qui précéde la mort, elle me rendra moins sensible au mal présent: & d'ailleurs elle ne durera pas toûjours, car en ce cas ce seroit un véritable malheur, mais elle périra avec moi. Platon dans le Phédon.»
Note 20: (retour) Par les Écrits de Cicéron, de Sénèque, & de tous les autres. Cic. Quest. Tuscul. 10. Faites moi voir premiérement que l'ame demeure après la mort: & ensuite, si vous pouvez y réussir (car cela est fort difficile) vous me montrerez que la mort n'est pas un véritable mal. Et peu après; Ils s'imaginent qu'ils ont beaucoup gagné, lors qu'ils ont apris que la mort les détruira tout entiers. Quand cela seroit vrai (car je ne veux pas m'y oposer), qu'y a-t-il en cela d'agréable ou de glorieux? Sénèque Lettre LXIV. «S'il est vrai (comme cela pourroit bien être) ce que les Sages ont cru, qu'il y a dans le Monde un certain lieu, où nous serons reçus après nôtre mort, celui que nous estimons être péri, ne l'est pas, mais a été envoyé dans ce lieu avant nous.»
Note 21: (retour) Et concluoient presque tous &c. Tel est cet argument de Socrate, ou de Platon, ce qui se meut est éternel.
Note 22: (retour) Quelques Philosophes. Les Brachmanes anciens & modernes, & les Pythagoriciens, qui étoient à cet égard disciples de ceux-là.
Note 23: (retour) Qu'un souverain bonheur, &c. Lactance, liv. III. ch. 12. Puisque toute la force & tout l'usage de la vertu consiste à bien soufrir les maux, il est évident qu'elle n'est pas heureuse par elle-même. Dans la suite, «les Stoïciens, que Sénéque a suivis, disent que l'Homme ne peut pas être rendu heureux sans la vertu. Si la vertu rend l'Homme heureux, donc le bonheur est la récompense de la vertu; donc la vertu n'est pas désirable simplement à cause d'elle-même, comme ils le prétendent, mais à cause du bonheur qu'elle procure & qui la suit ordinairement. Cet argument devoit leur faire comprendre quel est le souverain bien. J'en conclus encore, que puis que cette vie est sujette à tant de maux, elle ne peut pas arriver à ce souverain bonheur dans toute sa plénitude.»
Dans le tems donc que les hommes alloient errans sur ce sujet, d'incertitude en incertitude, & se partageoient en mille opinions diférentes, Jésus-Christ vint donner aux hommes la véritable connoissance de leur dernière fin. Il promet à ceux qui le suivront, qu'après leur mort ils posséderont une vie, qui non seulement ne sera ni troublée par la douleur & par les aflictions, ni interrompue par la mort, mais qui sera acompagnée d'une souveraine joye: & il leur promet aussi que le corps partagera ce bonheur avec l'ame.
On avoit bien eu jusques-là, soit par tradition, soit par conjecture, quelque espérance que l'ame seroit heureuse après cette vie; mais à peine pensoit-on que le corps dût avoir part à ce bonheur. N'est-il pas juste, cependant, qu'il ne soit pas privé de la recompense, puis qu'il entre avec l'ame en société de peines, de traverses & de tourmens? Ces joyes au reste, qui sont communes à l'une & à l'autre des deux parties qui composent l'Homme, ne sont pas de la nature de celles où quelques Juifs grossiers, & les Mahométans, tournent toutes leurs espérances. Les festins que les premiers atendent, & les plaisirs charnels dont ceux-ci se flatent, ne sont que des choses à tems, des remédes à la foiblesse de l'Homme; l'un pour la conservation de la vie; l'autre pour la conservation de l'Espéce. Le bonheur que l'Évangile promet est une vigueur éternelle, & une beauté plue brillante que celle des Astres; une connoissance claire & sure de toutes choses, mais particuliérement de Dieu, de ses Vertus, de ses desseins, & de tout ce qu'il a voulu nous cacher, ou ne nous révéler qu'en partie; une ame tranquille, & toute ocupée de la contemplation, de l'admiration, & des louanges de Dieu.
En un mot, ce bonheur renferme des choses & si grandes & si excellentes, que toutes les grandeurs & tous les plaisirs que nous connoissons, ne peuvent nous aider à les concevoir, que d'une maniére très imparfaite.
Que la Résurrection des corps dissous & réduits en poudre n'est pas impossible.
X. Nous avons déjà répondu à l'objection qu'on tire de la prétendue impossibilité de la Résurrection, lors que nous avons prouvé la vérité de celle de Jésus-Christ. On la fait encore ici revenir sur les rangs, & même beaucoup plus plausible, puis qu'il s'agit de la résurrection des corps dissous, & réduits en une forme toute diférente de celle qu'ils avoient. Mais cette dificulté n'est appuyée sur aucune raison. Presque tous les Philosophes tombent d'acord que quelques changemens qui arrivent aux choses matérielles, leur matiére demeure toûjours & demeure capable de recevoir diverses formes. Il faut donc, ou convenir que la Résurrection n'est pas une chose impossible, ou dire que Dieu ignore en quels endroits du Monde, proches ou éloignez, sont les parties de cette matiére dont le corps humain a été composé; ou dire qu'il n'est pas assez puissant pour les rassembler, les rajuster, & leur redonner leur premiére constitution. Mais comment ne pourroit-il pas faire dans ce grand Univers, dont il est le maître absolu, ce que nous voyons faire aux Chymistes dans leurs fourneaux, & dans les instrumens de leur Art, où après avoir comme détruit une chose en la dissolvant, ils la reproduisent en réünifiant ses parties? La Nature ne nous présente-t-elle pas aussi dans les semences des plantes & des animaux, des exemples du retour d'une chose à sa premiére forme, après en avoir reçû d'extrêmement diférentes?
Il n'est pas impossible de se tirer de l'embarras où plusieurs tâchent de nous jetter, sur ce qu'il arrive quelquefois, que des bêtes, après s'être nourries de chair humaine, servent elles-mêmes d'alimens à l'Homme.A Il faut considérer que la plus grande partie de ce que nous mangeons ne se convertit pas en nôtre substance, mais se change en excrémens, ou en quelques humeurs qui ne constituent pas proprement le corps & qui n'en sont que des accessoires; telles que sont la pituite & la bile: & que de cela même qui nourrit véritablement le corps, il s'en consume beaucoup par les maladies, par la chaleur interne, & par l'air qui nous environne. Cela étant, Dieu qui a tant de soin de toutes les espèces d'animaux brutes, qu'il ne permet pas qu'aucune périsse, ne peut-il pas, par l'éfet d'une Providence encore plus particuliére, empêcher que lors qu'un homme a vécu de quelques animaux nourris de chair humaine, ce qu'il en mange ne passe en sa substance? Ne peut-il pas faire que cette sorte d'alimens ne servent pas plus à le nourrir que les médicamens ou les poisons? Cela est d'autant plus vraisemblable, que la Nature même nous dicte, en quelque façon, qu'elle n'a pas mis la chair humaine au rang des choses propres à nous nourrir.
Note A: (retour) Tout ce raisonnement, jusqu'à la fin de l'Article, paroît assez foible. I. Il supose un miracle dans le cours ordinaire des choses. Car cette Providence particuliére dont l'Auteur parle, ne peut être autre chose ici, qu'un véritable miracle, puis qu'elle empêcheroit que ce qu'un homme auroit mangé de chair humaine, ne passât, selon le cours ordinaire, en sa propre substance, & qu'elle travailleroit à l'exhaler en sueurs, &c. II. On peut assurer que l'expérience détruit cette suposition, & que ceux d'entre les Amériquains qui font des repas de la chair de leurs Ennemis vaincus, en sont aussi parfaitement nourris que de quelque autre aliment que ce soit. On pourroit donc se passer de cette premiére réflexion de l'Auteur, d'autant plus que celle de l'Article suivant est bonne & satisfaisante. TRAD.
Mais quand cela ne seroit pas, quand un corps devrait perdre pour toûjours cette portion qui a passé en la substance d'un autre, il ne s'ensuivroit pas de là que ce ne fût pas le même corps.24 La transpiration continuelle des particules qui composent le corps, & ausquelles d'autres particules succédent aussi continuellement, le change pour le moins autant, que cet accident dont nous parlons, obligeroit Dieu à le changer en le ressuscitant. Cependant elle n'empêche pas que ce ne soit toûjours le même corps.25 Par quelles formes diférentes ne passe pas le ver à soye, avant que de devenir un papillon & les semences des plantes, avant qu'elles arrivent à leur juste grandeur? Cependant le papillon est dans le ver, & les plantes sont dans leur semenceB. Avec ces remarques & plusieurs autres que l'on pourrait faire, on comprendra aisément que le rétablissement d'un corps après tous les changemens qu'il a souferts, & les pertes mêmes qu'il a pu faire, n'a rien que de très-possible. Le bon sens seul l'a persuadé à Zoroastre Philosophe Chaldéen, 26 à presque tous les Stoïciens, 27& à Théopompe, fameux Péripatéticien. Ils ont même été plus loin, & ont cru que ce rétablissement arriveroit un jour.
Note 24: (retour) La transpiration &c. Sénèque Épît. XVIII. «Le temps entraîne nos corps avec une rapidité semblable à celle d'un fleuve. Rien de ce que nous voyons n'est fiable & perpétuel: dans le moment même que je parle de cette vicissitude, Je sai que je l'éprouve.»
Note 25: (retour) Par quelles formes diférentes &c. Je passe à dessein, comme peu nécessaires, quelques citations de Pline, où cet Auteur raporte de pareils changemens dans les grenouilles, dans les coucous, dans les cigales, & dans une certaine chenille qu'il apelle Chrysalis.
Note B: (retour) Et ce sont toujours les mêmes plantes, parce que les parties qu'elles aquiérent, deviennent leurs parties en s'ajustant avec le peu qu'elles en ont eu d'abord. Un corps humain sera donc toujours le même, quand Dieu devroit y ajoûter une portion d'autre matiére qui le surpasseroit autant en quantité, que, ce qu'une semence ou une plante naissante aquiert, surpasse ce qu'elle a d'elle-même. ADD. DU TRAD.
Note 26: (retour) A presque tous les Stoïciens Clément Stromat. 1. V. «Héraclite, instruit dans les sentimens de la Philosophie Barbare (c'est-à-dire étrangére, par raport à la Grèce) n'ignoroit pas qu'un jour le Monde sera nettoyé de méchant Hommes par un grand embrasement. C'est ce que les Stoïciens, qui font venus depuis, ont entendu par le mot έκπύρωσις, ecpurôsis, c'est-à-dire, embrasement. Ils ont aussi cru que par là tous les morts revivroient, & redeviendroient tels qu'ils avoient été en cette vie. Qui ne reconnoit au travers de ces envelopes la résurrection des morts?»
Note 27: (retour) Et à Théopompe. Diogéne de Laërce: «Théopompe enseigne dans le 8. liv. de ses Philippiques, que les Hommes revivront, comme l'ont aussi enseigné les Philosophes Orientaux; que cette nouvelle vie sera immortelle; & que chaque chose retiendra les mêmes noms qu'elle a dans cette vie.»
II. Avantage
de
la R. Chr.
savoir la
sainteté de la
Morale,
dans ce qui
concerne le
service de
Dieu.
Note A: Val.
Max. Liv.
II. c. 10.
XI. Le second avantage que la Religion Chrétienne a sur toutes les Religions qui ont jamais été, ou que l'on pourroit imaginer, consiste dans la souveraine sainteté de ses Préceptes, tant de ceux qui constituent le Culte de Dieu, que de ceux qui réglent les devoirs d'homme à homme. Presque dans tous les lieux où le Paganisme a fleuri, ses Cérémonies sacrées ne respiroient que fureur & que cruauté. Porphyre nous en instruit amplement, & les Relations de nos Voyageurs nous l'aprennent aussi. Non seulement les Nations barbares apaisoient leurs Dieux avec du sang humain: mais les Grecs mêmes, avec toutes leurs lumiéres & toute leur érudition, & les Romains qui se conduisoient par des Loix si sages, ont suivi là-dessus le penchant général du Paganisme.28 Les Grecs sacrifioient des Victimes humaines à Bacchus Omestes. Et29 l'Histoire Romaine nous aprend que l'on avoit immolé à Jupiter, quelques Gaulois & quelques Grecs de l'un & de l'autre sexe. Les mystéres de Cérès & de Bacchus, si saints & si révérez, ont long tems caché sous le voile sacré du silence, les plus honteuses saletez; comme il parut, lorsque ce silence religieux ayant été rompu, le Public fut témoin des excès abominables que ces mystéres renfermoient. Clément d'Alexandrie, & quelques autres, ont traité ce sujet fort au long. Pour ce qui est des jours consacrez aux Dieux du Paganisme, on les solemnisoit avec des Spectacles qui blessoient si grossiérement la pudeur, que Caton, au raport de l'Histoire[A-marge], n'osoit pas y assister.
Note 28: (retour) Les Grecs sacrifioient &c. Plutarque & Pausanias en font mention. Clément dans son Exhortation nomme tous les Peuples qui faisoient la même chose.
Note 29: (retour) L'Histoire Romaine nous aprend &c. Denys d'Halicarnasse liv. I. dit que la coutume de sacrifier des hommes étoit fort ancienne en Italie. Elle est demeurée jusqu'au tems de Justin Martyr & de Tatien. Justin I. Apolog. parlant aux Romains, Vous faites à votre Idole, leur dit-il, des aspersions, non seulement de sang de bêtes, mais aussi de sang humain. Tatien, J'ai connu avec certitude que le Jupiter Latialis des Romains aime le sang des hommes, & qu'il prend plaisir aux victimes humaines qu'on égorge en son honneur. Cicéron dit la même chose des Gaulois; Pline, des habitans de la grande Bretagne; Helmoldus, des Sclavons. Porphyre dit que cette coutume étoit encore de son tems, & dans l'Arcadie, & à Carthage, & à Rome.
La Religion Judaïque n'avoit à la vérité rien de tel. Rien n'y choquoit les Loix naturelles, & en particulier celles de l'honnêteté. Cependant le penchant qu'il avoit à l'Idolatrie, fut cause que Dieu le chargea de beaucoup de Préceptes sur des choses, qui n'étoient moralement ni bonnes ni mauvaises. J'entens par là les Sacrifices, la Circoncision, l'observation exacte du jour du repos, & la défense de quantité de viandes. La plûpart de ces choses de trouvent aussi dans le Mahométisme, qui y a ajoûté la défense de boire du vin.
La seule Religion Chrétienne nous enseigne un Culte proportionné à la nature de Dieu. Elle nous aprend que Dieu étant Esprit, nous lui de vouons une adoration spirituelle & pure. Si elle nous prescrit outre cela quelques Actes extérieurs & visibles, ils sont par eux-mêmes justes & saints, & n'obligent pas seulement en vertu de l'ordre exprès qui les exige de nous. Selon cette Religion, ce n'est plus la chair qu'il faut circoncire, c'est le coeur. Elle ne nous ordonne plus l'abstinence de tout travail, mais l'abstinence de toute action mauvaise & illicite. Elle ne nous demande plus le sang ou la graisse de nos bêtes: elle nous demande de plus nobles Victimes, & veut que nous sacrifiïons nos biens aux nécessitez des Pauvres, & nôtre sang à ses Véritez lors qu'il peut servir à les confirmer. Au commandement de s'abstenir de certaines viandes & de certains breuvages, elle substitue celui d'user de tout, & d'en user avec cette modération qui est propre à conserver & à afermir la santé. Si elle commande le jeûne, c'est afin d'élever l'esprit, en abatant un peu le corps. Mais d'ailleurs, tous ses Préceptes tendent à exciter dans l'homme une confiance tendre & respectueuse, qui le disposant à une obéïssance exacte, lui fasse trouver tout son repos en Dieu, & le porte à croire invariablement ses promesses. Par ces Principes, l'Evangile produit une ferme espérance & un véritable amour pour Dieu, & pour le Prochain. Lors qu'il a rempli le coeur du Fidéle de ces sentimens, il le tourne sans peine vers Dieu comme vers son Pére, son bienfaiteur & son remunérateur; & l'anime à une obêissance, dont le motif n'est plus la crainte servile des châtimens & des peines, mais la crainte de lui déplaire. La priére, qui est l'acte le plus essentiel du Service divin, trouve aussi ses régles dans l'Evangile. Selon ces régles, nous ne devons demander ni les richesses, ni les honneurs, ni en un mot tout ce qui pourroit être pernicieux aussi bien qu'utile. Mais 1. toutes les choses qui sont à la gloire de Dieu: 2. entre les choses caduques & passagéres, celles dont la Nature ne se peut passer; laissant le reste à la Providence, & nous tenant préparez à tout événement. 3. Nous sommes obligez de demander de tout nôtre coeur & avec toute l'ardeur dont nous sommes capables, les choses qui ménent à l'Éternité, le pardon de nos péchez, & le secours du saint Esprit, qui nous rendant inébranlables aux menaces des hommes, & invincibles aux atraits de la chair, nous fasse perséverer jusqu'à la fin dans nôtre course spirituelle. Se peut-il rien imaginer de plus digne de Dieu, qu'un Culte de cette nature?
Avantage de la R. Ch. sur les autres dans les devoirs qui regardent le Prochain.
XII. Les devoirs des hommes les uns envers les autres, ne sont pas réglez dans l'Evangile d'une maniére moins raisonnable & moins spirituelle. Le Mahométisme ne respire que la guerre. Et cela n'est pas surprenant, puisque c'est à la guerre qu'il doit & sa naissance & ses progrès. Les Loix des Lacédémoniens, ausquelles l'Oracle même d'Apollon donna le premier rang entre celles de tous les autres peuples de la Grèce, tendent généralement à rendre cette Nation belliqueuse.30 Aristote l'a remarqué, & l'a remarqué comme un grand défaut. Mais s'il paroît raisonnable en cela, il ne l'est pas lors qu'il dit que la guerre est naturellement permise contre les Nations barbares; puisqu'au contraire il est certain que la Nature a établi entre les hommes les devoirs de l'amitié, & les douceurs de la Société. On a bien compris qu'elle défendoit & punissoit sévérement le meurtre commis d'homme à homme. Si cela est juste, il est donc très-injuste de regarder la destruction de Nations entiéres par les voyes cruelles de la guerre, comme une chose glorieuse, & comme une matiére de triomphes. C'est pourtant par ces voyes-là, que la fameuse République de Rome est montée à ce comble de gloire & de grandeur, que nous admirons encore dans les Histoires. Ses Écrivains ont même été d'assez bonne foi,31 pour avouer que la plûpart de ces guerres étoient injustes. C'est ce qu'ils disent en particulier de celles qui lui ont assujetti la Sardaigne32 & l'Isle de Cypre. Il paroît par les Historiens les plus célèbres,33 que la plûpart des Peuples ne se faisoient pas un scrupule ni une honte de piller leurs Voisins, & qu'ils comptoient de bonne prise tout ce qu'ils pouvoient leur enlever.34 Aristote & Cicéron mettent la vangeance au rang de actions vertueuses. Les combats sanglans des Gladiateurs à outrance, entroient dans les réjouïssances publiques. Enfin, rien n'étoit plus ordinaire que la cruelle coutume d'exposer les Enfans nouvellement nez.
Note 30: (retour) Aristote &c. Euripide l'avoit remarqué avant lui, dans la Tragédie d'Andromaque. Si l'on vous ôtoit, dit-il aux Lacédémoniens, la gloire qui naît des armes, vous n'auriez plus rien qui vous distinguât.
Note 31: (retour) Pour avouer &c. Pétrone, S'il y avoit quelque terre qui fût riche en mines d'or, il n'en faloit pas davantage pour la faire déclarer ennemie du Peuple Romain.
Note 32: (retour) Et l'Isle de Cypre. Florus liv. III. ch. 9. «Le bruit des richesses de cette Isle étoit si grand & si bien fondé, que le Peuple Romain qui égaloit en grandeur toutes les autres Nations de la Terre, & dont la libéralité n'allait pas moins qu'à donner des Royaumes, ne pouvant résister à l'impression que ces richesses firent sur lui, déclara le Roi de cette Isle, tout Allié qu'il étoit, déchu de sa Royauté, réduit l'Isle en Province, & en enlevaC des sommes prodigieuses.
Note C: (retour) Plutarque les fait monter à 7000 talens, qui font environ douze millions six cens mille livres.
Note 33: (retour) Que la plûpart des Peuples ne se faisoient pas un scrupule &c. Thucydide Liv. I. «Autrefois les Grecs, aussi bien que les Barbares de Terre ferme & des Isles, ayant trouvé la commodité d'aller les uns chez les autres par le moyen de la Navigation, s'en servirent pour exercer des brigandages; prenant pour Chefs de ces sortes d'expéditions, des Personnes illustres, qui s'y laissoient aller, tant pour l'espérance de s'enrichir, que dans le dessein de faire du bien à ceux qui étoient dans l'indigence. Ils avoient d'autant moins de peine à réüssir dans ces entreprises, qu'ils ne s'ataquoient qu'à des Villes ouvertes, & à des villages. Ils les pilloient, ils vivoient de leur butin; tout cela, sans encourir d'infamie, car bien loin qu'il y en eût à ce métier, il y avoit même de la gloire.. les habitans de Terre ferme se pilloient aussi, les uns les autres: & les DLocres Ozoles, les Etoliens, les Acarnaniens & les Nations voisines, le font encore aujourd'hui. Justin témoigne la même chose des Phocenses; Plutarque des anciens Espagnols; Diodore, des anciens Toséans; César & Tacite, des Peuples d'Alemagne.
Note D: (retour) Locres Ozoles, ainsi apellez pour les distinguer de 3. autres sortes de Locres: Etoliens, Acarnaniens, Phocenses, Peuples de Grèce.
Note 34: (retour) Aristote & Cicéron mettent la vangeance &c. Arist. à Nicomachus IV. II. C'est la marque d'un coeur bas & servile, que de soufrir patiemment un afront. Cic. Liv. II. de l'Invention, met au nombre des choses qui sont fondées sur le Droit naturel, les actes de vangeance par lesquels nous repoussons la violence ou les injures, en nous défendant, ou en rendant la pareille. Dans une Lettre à Atticus: Je hai cet homme, dit-il, & je le haïrai toûjours: & plût aux Dieux que je me pusse venger de lui.
Les Loix des Hébreux étoient à tous égards plus justes, & leurs Réglemens plus saints. Mais comme ce Peuple étoit naturellement violent, & sujet aux emportemens de la colére, elles passoient légérement sur certaines choses, & lui en permettoient même d'autres qu'autrement elles lui auroient défendues. C'est à cela qu'on doit atribuer la permission qui fut donnée aux Israëlites, de traiter avec la derniére cruauté les sept Nations qu'ils depossédérent. En quoi pourtant on peut remarquer, qu'ils ne faisoient qu'exécuter les Arrêts de la Justice divine. C'est par une suite, ou plutôt par un abus de cette condescendance de leurs Loix,35 qu'ils ont toûjours porté une haine mortelle à ceux qui suivoient d'autres Loix que les leurs, & qui ne s'acordoient pas de créance avec eux: & aujourd'hui encore leurs priéres sont pleines d'imprécations & d'amertume contre les Chrétiens. La LoiE les autorisoit aussi à se venger par une exacte rétribution des outrages qu'ils avoient reçus, & à tuer de leur propre autorité le Meurtrier de leur Prochain.
Note 35: (retour) Qu'ils ont toûjours porté une haine mortelle à ceux &c. Les Rabbins enseignent qu'il faut faire tout le mal qu'on peut, à ceux de contraire Religion, & qu'on ne doit pas leur rendre ce qu'on leur a dérobé: qu'il faut exterminer tous ceux qui ne sont pas Juifs. Les Juifs ont ordinairement cette imprécation à la bouche, Que tous les Sectaires périssent subitement.
Note E: (retour) Levit. XXIV. 20. L'Auteur entend ce passage, de la vengeance entre Particuliers. Mais on l'explique ordinairement de la maniere dont les Juges devoient punir les violences & les outrages.
La Loi de Jésus-Christ défend de rendre injures pour injures, de quelque nature qu'elles soient. Elle ne veut pas que nous aprouvions par l'imitation, ce que nous regardons comme criminel dans les autres. Elle nous ordonne de faire du bien généralement à tous, & si elle donne aux personnes vertueuses le premier rang entre les objets de nôtre amour & de nos bontez, elle ne manque pas de donner le second à ceux dont la malice sembleroit les en exclurre. Pour nous y engager plus fortement, elle nous met devant les yeux l'exemple de Dieu, qui fait servir toutes les créatures aux nécessitez de tous les hommes indiféremment.
Dans le
devoir de la
chasteté, &
dans ce qui
regarde le
mariage
Note A: Dent.
XXIV. 1-4.
Note B: Herodot.
L. VI. Plut.
Vie de Lycurg.
& de
Caton
d'Utique.
XIII. La manière dont Dieu a voulu que le Genre humain se multipliât, est une chose très-digne des sages Réglemens d'un Législateur. Cependant à peine la Religion Payenne y a-t-elle touché. Et certes elle auroit eu mauvaise grâce à être sévére là-dessus,36 puis qu'elle faisoit mille le contes infames des débauches & des adultéres de ses Dieux. Ce péché même qui outrage la Nature, trouvoit sa protection dans l'exemple des Dieux. Ce fut par là que Ganyméde & Antinoüs méritèrent les honneurs divins. Ce crime monstrueux est assez commun parmi les Mahométans, & il est permis dans la Chine, & en d'autres endroits. Les Philosophes Grecs semblent avoir travaillé37 à en diminuer l'horreur en le voilant de termes honnêtes. Ceux d'entr'eux qui ont eu le plus de réputation, ont fort aprouvé que les femmes fussent communes. Par là ils ouvraient la porte à une licence & à une impureté. générale, & mettoient les hommes au-dessous des bêtes; 38puisqu'il y en a qui se gardent entr'elles une espéce de fidélité conjugale. Une pareille licence auroit ces deux mauvais éfets; qu'elle déroberoit aux Enfans la connoissance de leurs véritables Péres; & qu'elle ne laisseroit aucun lieu à l'afection réciproque des uns & des autres. Les Loix des Hébreux défendent toutes sortes d'impuretez. 39Mais elles ne condamnent ni la Polygamie, [A-marg.]ni le Divorce même, pour quelques raisons que ce soit. Les Mahométans usent de ces mêmes droits. Les Grecs & les Romains répudioient leurs femmes pour des sujets assez légers. Les [B-marg.]Lacédémoniens alloient même jusques à se les prêter les uns aux autres. Et Caton, le sage Caton, s'en est aussi mêlé.
Note 36: (retour) Puis qu'elle faisoit mille contes des débauches &c. Les Péres ont souvent fait ce reproche aux Payens: Mais il y a du plaisir à voir la leçon qu'Euripide même fait là-dessus aux Dieux du Paganisme. «Il faut, dit-il, que je donne ici un petit avis à Apollon. Ce Dieu ne se contente pas de ravir par force l'honneur à des filles chastes, il soufre patiemment qu'elles se défassent des enfans qui naissent de ses débauches. Ah! pour vous qui possédez le tître & l'autorité de Roi, gardez-vous bien de suivre un exemple si pernicieux. Suivez constamment la vertu. Si quelqu'un tombe dans le crime, les Dieux ne manquent pas de le punir sévérement. Mais vous, Dieux, si j'ose m'adresser à vous, n'est-il pas bien injuste, que vous qui prescrivez des Loix aux hommes, vous viviez vous-mêmes sans Loix. Permettez moi de vous dire une chose, qui assurément n'arrivera jamais: C'est que si vos impudicitez étoient punies aussi sévérement que vous punissez celles des Hommes, bientôt & vous Apollon, & vous Neptune, vous-même grand Jupiter, qui régnez sur les Cieux, vous vous verriez & sans Temples & sans Autels.»
Note 37: (retour) A en diminuer l'horreur &c. Philon liv. De la Comtemplation. «Tous les discours du Festin de Platon roulent non sur l'amour des hommes pour les femmes ou des femmes pour les hommes; cela ne seroit pas si honteux, puis que cet amour ne passe point les bornes de la Nature: mais sur l'amour des hommes pour les garçons. Car tout ce qu'on y dit de Vénus & de l'amour céleste, ne se dit que pour sauver un peu les aparences par des mots qui n'ont rien de choquant».
Note 38: (retour) Puis qu'il y en a qui se gardent &c. Pline le dit des colombes, & Porphyre des pigeons ramiers.
Note 39: (retour) Mais elles ne condamnent ni la Polygamie &c. Deuter. XXI. 15. 11. Samuel, XII. 2. Joséphe Antiq. Jud. liv. XVI. La coûtume de notre Nation permet d'avoir plusieurs femmes. Les Docteurs Juifs & les Péres ont aussi entendu dans ce sens, les passages que je viens de raporter.
La Loi trés-parfaite de Jésus-Christ ne régle pas seulement l'extérieur: elle va jusqu'à la racine du déréglement; elle retranche la cupidité, & ne lui permet pas les moindres mouvemens, ni les moindres atentats à la chasteté des femmes. Tout, jusqu'aux regards mêmes, devient criminel par ces Loix sévéres qui font craindre à l'Homme un Dieu scrutateur des coeurs, juge & vangeur non seulement du crime, mais aussi du dessein de le commettre. Elles défendent le Divorce. Et n'est-il pas juste, en éfet, que puisque toute véritable amitié doit être perpétuelle & indissoluble, celle qui unit & les coeurs & les personnes entiéres, dure tout autant que la vie? Joignez à cela qu'il n'est pas possible que l'éducation des Enfans ne reçoive quelque préjudice de cette séparation. Pour ce qui est du nombre des femmes, ces mêmes Loix n'en permettent qu'une. Les raisons en font claires, & n'ont pas été ignorées, ni des Romains, ni des anciens Peuples de l'Allemagne, qui condamnoient la Polygamie. Il y en a trois principales raisons. I. Il est juste que la Femme qui s'engage à donner son coeur tout entier & sans réserve, 40 posséde aussi sans partage celui de son Mari. II. Les afaires domestiques sont mieux conduites, lors qu'elles sont sous la direction d'une seule tête. III. Enfin, cette pluralité de Méres de Famille ne peut causer parmi les Enfans, que du désordre & de la désunion.
Note 40: (retour) Posséde aussi sans partage &c. Saluste, Guerre de Jugurtha, Ceux qui ont plusieurs femmes, ont le coeur tellement partagé, qu'ils n'en ont proprement aucune.
Dans la
maniére d'acquerir
& de
conserver les
richesses.
Note A: Diod.
Sic. L. I.
Plut. Vie
de Lycurgue.
Note B: Deut.
XXIV. 20.
XIV. Venons aux devoirs de l'Homme par rapport aux richesses, & aux commoditez de la vie. Les Égyptiens & les Lacédémoniens[A-marg.] permettoient le vol. Les Romains, qui le défendoient entre Particuliers, le savoient très-bien pratiquer de Nation à Nation. La plûpart de leurs Guerres étoient d'honnêtes Brigandages; & Cicéron a reconnu que s'ils eussent été obligez de faire restitution, ils en auroient été bientôt réduits à leurs anciennes Cabanes.
La Loi défendoit le vol aux Juifs; mais elle leur permettoit[B-marg.] de donner leur argent à usure aux Étrangers: s'acommodant en cela à leur naturel assez avide de biens, & au génie des promesses qu'elle faisoit à ses observateurs.