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Traité de la Vérité de la Religion Chrétienne

Chapter 39: TRAITÉ
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About This Book

The author mounts a reasoned defense of Christian belief against skeptics and libertines, urging readers to examine foundational proofs rather than accept doctrines by mere inheritance. He combines philosophical argument, historical and textual evidence, and scriptural analysis to answer objections, criticizes complacency among believers, and recommends methods for assessing claims of revelation. This edition presents the original notes with translator annotations and includes two supplementary dissertations that relate to and expand the central apologetic argument.

Nous excéderions les bornes que nous nous sommes prescrites dans cet Ouvrage, si nous entrions dans une discussion plus particuliére de cette grande Controverse. Nous en aurions même dit moins, si nous n'avions eu dessein de faire voir qu'il n'y a dans nôtre Religion, ni impiété, ni absurdité, qui puisse fournir une juste raison de ne se pas rendre aux miracles qui lui servent d'apui, à la sainteté très-parfaite de ses Préceptes, & à la grandeur de ses promesses. Si quelqu'un touché de la force de ces preuves, & persuadé de la foiblesse des objections qu'on leur opose, embrasse la Religion Chrétienne, il doit aller plus loin, & travailler à s'informer des Articles de nôtre Créance: ce qu'il ne peut mieux faire qu'en consultant les Livres où nous avons prouvé qu'ils sont contenus & expliquez. Nous finissons en priant Dieu qu'il lui plaise de répandre ses lumiéres dans l'Esprit des Juifs, & d'exaucer encore aujourd'hui la priére que Jésus-Christ lui a présenté pour eux, lors même qu'il étoit ataché à la Croix.




TRAITÉ

DE LA VERITÉ

DE LA

RELIGION

CHRÉTIENNE.

LIVRE SIXIÈME

Réfutation du Mahométisme

Origine du Mahométisme.

I.
e destine ce sixième Livre à réfuter le Mahométisme. Avant la naissance de cette fausse Religion, Dieu avoit déployé sur l'Eglise Chrétienne de très-sévéres jugemens, qu'elle n'avoit que trop méritez. Cette piété solide & pure, qui avoit fleuri parmi les Chrétiens dans les cruelles persécutions, dont ils avoient été l'objet, s'étoit peu à peu altérée, depuis que la conversion de Constantin, & la profession que les Empereurs suivans firent du Christianisme, eurent fait succéder le calme au trouble, ataché de l'honneur & de la gloire à nôtre Religion, & confondu le Monde avec l'Eglise, en y introduisant la pompe & les maximes mondaines. On vit alors les Princes Chrétiens se consumer les uns les autres par des Guerres continuelles, qu'ils auroient souvent pu terminer par une heureuse Paix. Alors les Évêques commencérent à se disputer le rang avec une chaleur indigne de leur caractére. Alors il arriva ce qui étoit arrivé au premier homme. Il avoit préféré l'arbre de Science à l'arbre de Vie, & atiré par là sur lui & sur ses Descendans une infinité de maux. De même l'Eglise, dans ce période dont nous parlons, prit plus de goût à une Science curieuse & téméraire, qu'à la véritable piété, & fit de la Religion un Art méthodique & une matiére à raisonnement. Cette dépravation de goût eut bien tôt de fâcheuses suites. Dieu avoit autrefois confondu l'orgueil de ceux qui bâtissoient la Tour de Babel en confondant leur Langage. On vit alors quelque chose de semblable dans l'Eglise. Cette afectation hardie de connoître à fond les plus sublimes Mystéres de la Religion, mit de la diversité dans les expressions des Docteurs, & par cela même, des sentimens de désunion dans leur coeur. La vue de ces malheurs naissans jetta le Peuple dans le doute & dans l'incertitude sur les objets de sa Foi; & une fausse préocupation pour ses Maîtres le retenant dans le respect, il aima mieux chercher la cause de ces nouveaux troubles dans l'Ecriture même, que dans la témérité de ces Esprits inquiets & curieux. Il s'acoutuma donc à regarder la Parole de Dieu comme une chose qui cachoit un poison dangereux, & contre laquelle il faloit se tenir sur ses gardes. Ce mal fut suivi d'un autre. Comme si l'on eût voulu rapeller le Judaïsme, on commença à faire consister la Religion, non dans la pureté de l'ame, mais dans des Cérémonies. On l'apliqua à certaines choses plus propres à exercer le corps, qu'à corriger le coeur. On vint à élever le zéle de Parti, & l'atachement à certaines opinions, au dessus de toutes les autres vertus: ainsi le Christianisme intérieur & véritable devint aussi rare, que l'extérieur & l'aparent étoit ordinaire.

Dieu ne put voir cette corruption sans témoigner par ses châtimens combien elle lui étoit odieuse. Du fond de la Scythie & de l'Allemagne il tira des Armées innombrables, dont il couvrit le Monde Chrétien. Mais voyant que les ravages éfroyables que firent ces Armées, & les sanglantes victoires qu'elles remportérent sur les Chrétiens, n'étoient d'aucune éficace pour l'amendement de ceux qui échapérent à ces terribles Ennemis: il permit dans sa juste colére, qu'il s'élevât dans l'Arabie un faux Prophéte, le fameux Mahomet, & qu'il formât une nouvelle Religion, directement contraire à la Religion Chrétienne, mais assez conforme à la vie de la plûpart des Chrétiens de ce tems là. Les premiers qui embrassérent cette nouvelle Doctrine, furent les Sarrazins, qui s'étoient revoltez contre l'Empereur Héraclius. Ces Peuples subjuguérent en fort peu de tems l'Arabie, la Syrie, la Palestine, l'Égypte, & la Perse. L'Afrique & l'Espagne eurent aussi le même sort. Quelques siécles s'étant écoulez, les Turcs, Peuples très-belliqueux, vinrent enlever aux Sarrazins une bonne partie de ce qu'ils avoient conquis; & après plusieurs combats, ils acceptérent l'ofre que ceux-ci leur firent d'entrer par une Alliance dans les mêmes intérêts. Ils se laissérent ensuite aisément persuader de recevoir la Religion de leurs nouveaux Alliez: Religion commode, & qui flatoit par ses maximes la licence de leurs moeurs. Peu à peu ils devinrent les maîtres, & jettérent les fondemens d'un puissant Empire, qui ayant commencé par la prise des Villes de l'Asie, & continué par la conquête de la Grèce, s'est étendu par ses victoires jusqu'à la Hongrie, & jusqu'aux frontiéres de l'Allemagne.

Contre la soumission aveugle, qui est le fondement du Mahométisme.

II. Cette Religion a en général 2 caractéres, l'un d'inspirer la cruauté, & de porter ses Sectateurs à répandre du sang; l'autre, d'exiger une soumission aveugle, de défendre l'examen de ses Dogmes, & d'interdire au Peuple, par une suite naturelle de ce principe, la lecture des Livres qu'elle leur fait recevoir comme sacrez. Dès là, il est aisé de voir l'injustice & le peu de droiture de son Auteur, & l'on ne peut qu'on ne le tienne pour suspect. Cette conduite, en éfet, ressemble assez à celle d'un Marchand qui ne voudroit vendre ce dont il trafique, qu'à condition qu'on l'achetât sans le voir & sans l'examiner. Il est vrai qu'en matiére de Religion, tout le monde n'a pas les yeux également propres à discerner le vrai d'avec le faux; & que la présomption, les passions, & le préjugé de la coutume obscurcissent l'Esprit de la plûpart des hommes; & l'engagent dans l'erreur. Mais d'ailleurs, on ne sauroit, sans faire injure à la bonté de Dieu, s'imaginer qu'il ait rendu le chemin du salut inaccessible à ceux qui le cherchent préférablement aux avantages & à la gloire du Monde; qui pour y parvenir soumettent à Dieu, & leurs personnes, & tout ce qu'ils possédent, & lui demandent on secours. Et puis qu'il a donné à tous les hommes le pouvoir de juger des choses, pourquoi n'exerceroient-ils pas leur jugement sur les objets les plus dignes d'être connus, & que l'on ne peut ignorer sans courir le risque de perdre la félicité éternelle?

1. Preuve contre les Mahométans, tirée de l'Écriture Sainte dont ils avouent en partie la divinité.

III. Mahomet & ses Sectateurs avouent que Moyse & Jésus-Christ ont été envoyez de Dieu, & que ceux qui ont travaillé à répandre & à établir la Religion Chrétienne ont été des personnes saintes & pieuses. Cependant l'Alcoran, qui est la Loi de Mahomet, oblige à croire quantité de choses contraires à celles que Moyse & Jésus-Christ nous aprennent. Je n'en raporterai qu'un exemple. Tous les Apôtres & tous les Disciples de Jésus-Christ disent d'un commun consentement, qu'après que nôtre Seigneur fut mort sur la croix, il ressuscita le troisiéme jour, & fut vu par un grand nombre de personnes. Mahomet, au contraire, enseigne que Jésus-Christ fut enlevé secrettement dans le Ciel, & que ce ne fut qu'un Fantôme qui fut ataché à la croix; qu'ainsi il ne mourut pas, & qu'il trompa les Juifs par cette illusion.

Que l'Écriture n'a pas été corrompue.

IV. Les Mahométans ne peuvent répondre à cette objection, qu'en disant que les Livres de Moyse & des Disciples de Jésus-Christ ne sont pas demeurez tels qu'ils étoient du commencement, & qu'ils ont été corrompus. C'est précisement ce que répond Mahomet. Mais nous avons déjà fait voir la vanité de cette chicane dans nôtre troisiéme Livre. Si quelqu'un disoit aux Mahométans que leur Alcoran est corrompu, ils le nieroient, & prétendroient que cette réponse sufit; tant qu'on ne leur prouve pas cette corruption. D'ailleurs ils ne peuvent pas aporter en faveur de leurs Livres, les argumens que nous alléguons pour les nôtres. Nous disons, par exemple, qu'aussi tôt que nos Livres sacrez eurent été composez, il s'en répandit par tout le Monde une infinité de Copies; qu'ils furent traduits en plusieurs Langues, & fidélement conservez par toutes les Sectes du Christianisme fort éloignées les unes des autres par la diversité de leurs sentimens: & c'est, encore une fois, ce qu'ils ne peuvent prouver de leurs Livres.

Ils se persuadent que dans le Chapitre XIV. de l'Évangile de S. Jean où Jésus-Christ promet qu'il envoyera un Consolateur, il y avoit quelque chose touchant Mahomet, & que les Chrétiens l'ont fait éclipser. Là-dessus je leur demande, s'ils croyent que les Chrétiens ont commis cette fraude avant ou après le tems auquel Mahomet vint au Monde? S'ils disent que cela arriva après que Mahomet eut paru, je soutiens que c'étoit une chose absolument impossible; puisque, dès ce tems-là, il y avoit par tout le Monde un nombre presque infini d'Exemplaires du Nouveau Testament, en Grec, en Syriaque, en Arabe, en Éthiopique, en Latin même de plus d'une sorte de Version, & que tous ces Exemplaires s'acordent sur ce passage du Chap. XIV. sans qu'il y ait la moindre diversité de leçon. S'ils disent que cette corruption se fit avant que Mahomet vînt au Monde, je répons que cela ne se peut dire, puis qu'alors aucune raison n'obligeoit les Chrétiens à en user ainsi. Car comment auroient-ils pu prendre les devans, à moins que de savoir ce que Mahomet enseigneroit un jour? Et c'est ce qu'ils ignoroient tout à fait. De plus, si les Chrétiens eussent trouvé de la conformité entre la Doctrine de Mahomet & celle de Jésus-Christ, pourquoi auroient-ils fait plus de difficulté de recevoir les Livres de ce nouveau Docteur, qu'ils n'en avoient fait d'admettre ceux de Moyse & des autres Prophétes du Peuple Juif? Enfin suposons que ni les Mahométans ni nous, n'ayons aucuns Livres qui nous instruisent, eux, de la Doctrine de Mahomet, & nous, de celle de Jésus-Christ; l'équité voudroit sans doute, en ce cas, que l'on regardât comme Doctrine de Jésus-Christ, celle que tous les Chrétiens reconnoissent pour telle, & comme Doctrine de Mahomet, celle que les Mahométans disent qu'il a enseignée.

2. Preuve tirée de la comparaison de la Religion Chrétienne & de la Mahométane & 1. de la comparaison de Jésus-Christ.

V. Comparons à présent ces deux Religions dans ce qu'elles ont & d'essentiel & d'accessoire, & voyons laquelle est la meilleure. Je commence par les Auteurs de l'une & de l'autre. Mahomet même avoue que Jésus-Christ [avec Mahomet.] est le Messie qui avoit été promis dans la Loi & dans les Prophétes. Il l'apelle la Parole, l'Intelligence & la Sagesse de Dieu, & il dit qu'il n'a point eu proprement de Pére selon la chair: au lieu que pour lui, ses Sectateurs croyent qu'il est né selon les voyes ordinaires. Jésus-Christ a mené une vie pure & irrépréhensible: Mahomet a exercé long tems l'infame métier de Voleur, & pendant toute sa vie il s'est plongé dans les voluptez criminelles. Jésus-Christ a été élevé dans le Ciel, de l'aveu même de Mahomet: & pour ce qui est de lui, il est encore aujourd'hui renfermé dans un sépulcre, Qu'on juge après celà, lequel des deux mérite le plus d'être suivi.

2. De la comparaison des actions de l'un & de l'autre.

VI. Examinons ensuite les actions de l'un & de l'autre. Jésus-Christ a rendu la vue aux aveugles, & la santé aux malades; il a fait marcher les boiteux; il a fait revivre des personnes mortes, & Mahomet en tombe t'accord; Mahomet donne pour preuves de sa Mission, non le pouvoir de faire des miracles, mais l'heureux succès de ses Armes. Quelques-uns néanmoins de ses Disciples ont prétendu qu'il en avoit fait. Mais c'étoient, ou des choses que l'Art seul pouvoit produire, comme ce qu'ils disent d'un pigeon qui voloit à son oreille; ou des choses dont ils ne citent aucuns témoins, par exemple, qu'un chameau lui parloit de nuit; ou qui, enfin, sont si absurdes qu'il ne faut que les proposer pour en faire voir l'extravagance, comme ce que les mêmes Auteurs raportent, qu'une grande partie de la Lune étant tombée dans sa manche, il la renvoya au Ciel pour rendre à cet Astre la rondeur qu'il avoit perdue. Là dessus, qui ne prononcera que l'on doit s'en tenir à celle de ces deux Loix qui a de son côté les témoignages les plus certains de l'aprobation divine?

3. De la comparaison de ceux qui ont les premiers embrassé le Christianisme & le Mahométisme.

VII. Jettons aussi les yeux sur ceux qui ont les premiers embrassé ces deux Loix. Ceux qui se soumirent d'abord à l'Évangile étoient des personnes qui craignoient Dieu, & dont la vie étoit simple & sans faste. Or il est de la bonté de Dieu de ne pas soufrir que des personnes, qui ne tâchent qu'à lui plaire, soient trompées par des aparences de miracles. Les premiers Sectateurs de Mahomet étoient des Voleurs de grand chemin, & qui, bien loin d'avoir quelques sentimens de piété, n'avoient pas même ceux de l'humanité.


4. De la comparaison des moyens par lesquels ces 2. Religions se sont établies.

VIII. La Religion Chrétienne n'a pas moins d'avantage sur celle de Mahomet, à l'égard de la maniére dont l'une & l'autre se sont répandues dans le Monde. La premiére doit ses progrès tant aux Miracles de Jésus-Christ, & à ceux de ses Disciples & de leurs Successeurs, qu'à la confiance qu'ils témoignérent dans les suplices. Les Docteurs du Mahométisme n'ont fait aucuns miracles, & n'ont soufert ni miséres ni mort violente pour la défense de leurs sentimens. Cette Religion ne s'est étendue qu'à la faveur des Armes, & ses progrès se sont réglez sur le succès des guerres de ses Sectateurs; de sorte qu'elle servoit en quelque maniére d'accessoire aux victoires qu'ils remportoient. Cela est si vrai, que les Docteurs Mahométans ont fait de ces succès & de la grande étendue de Païs que leurs Princes ont subjuguée, l'unique preuve de la vérité de leur Religion. Mais qu'y a-t-il de plus équivoque & de moins sûr que cette espéce de preuve? Ils rejettent avec nous la Religion Payenne. Cependant personne n'ignore, ni les victoires signalées qu'ont remportées les Perses, les Macédoniens, & les Romains; ni la vaste étendue de leurs Empires. Ces grans succès mêmes, dont nos Adversaires se vantent, n'ont pas été constans & perpétuels. Sans parler des désavantages qu'ils ont eus dans leurs guerres tant par terre que par mer, on les a contraints d'abandonner l'Espagne dont ils s'étoient rendus maîtres. Or ce qui doit servir de caractére à la véritable Religion, ne doit être ni commun aux méchans & aux personnes vertueuses, ni sujet au changement. J'ajoûte que ce caractére ne doit avoir en lui-même rien d'injuste: c'est ce que les Mahométans ne peuvent pas dire de leurs guerres. Ils les ont entreprises pour la plûpart contre des Peuples qui ne les avoient pas inquiétez, & dont ils n'avoient aucun lieu de se plaindre; de sorte qu'ils en étoient réduits à colorer ces guerres du prétexte de la Religion: ce qui choque directement les fondements de la Religion même. Dieu ne peut agréer le service que les hommes lui rendent, à moins qu'il ne parte d'une volonté pleine & entiére. Or la volonté ne se peut fléchir, ni par les menaces, ni par la violence, mais par l'instruction & par la persuasion. Lors qu'on ne croit que parce qu'on y est contraint, on ne croit pas proprement, mais on fait semblant de croire pour se soustraire à la persécution. On peut dire aussi que ceux qui par la violence des maux ou par la terreur des menaces, veulent tirer des autres un consentement forcé, se font beaucoup plus de tort qu'ils ne pensent, puis qu'ils découvrent par là qu'ils se défient de la force de leurs raisons. Outre ce défaut que les Mahométans ont de commun avec tous les Persécuteurs, ils en ont un autre qui leur est particulier. C'est qu'après avoir pris pour prétexte de leurs guerres le désir d'étendre les bornes de leur Religion, ils détruisent ensuite ce prétexte par la permission qu'ils donnent aux Peuples qu'ils ont vaincus, de suivre telle Religion qu'il leur plait; & par l'aveu public que quelques-uns d'entr'eux font, que ceux qui vivent dans la profession du Christianisme peuvent être sauvez.

5. De la comparaison de la Morale Chrétienne avec celle de Mahomet.

IX. Comparons enfin la Morale de Jésus-Christ, avec celle de Mahomet. L'une nous ordonne de soufrir patiemment les maux, & d'aimer même ceux qui nous les causent: l'autre autorise la vangeance. L'une afermit l'union du Mari & de la Femme, en les obligeant à se suporter mutuellement: l'autre permet le divorce pour quelque raison que ce soit. L'une oblige le Mari à faire pour la Femme ce que la Femme fait pour le Mari, & veut qu'il lui montre par son exemple à ne partager pas son afection: l'autre veut bien qu'il prenne plusieurs Femmes, & qu'il ranime par là sa passion refroidie. La Loi de Jésus-Christ raméne la Religion de l'extérieur à l'intérieur, & la cultive dans le coeur pour lui faire produire des fruits propres à édifier le Prochain: la Loi de Mahomet borne presque tous ses Préceptes & toute son éficace à la Circoncision, & à d'autres choses indiférentes par elles-mêmes. Celle là permet l'usage du vin & de toutes sortes de viandes, pourvu que cet usage soit modéré: celle-ci défend de manger de la chair de porc, & de boire du vin: quoi que dans le fond le vin soit un don de Dieu, utile au corps & à l'esprit, lors qu'on en use avec sobriété. Il est vrai que la Loi de Jésus-Christ a été précédée de certains rudimens grossiers, & dont l'extérieur sembloit avoir quelque chose de puéril: ce qui ne doit pas plus nous surprendre que de voir une ébauche grossiére & imparfaite précéder un ouvrage très-parfait. Mais qu'après la publication de cette Loi excellente, on retourne encore aux ombres & aux figures, c'est en vérité un renversement bien étrange: à moins que l'on n'allégue de bonnes raisons qui prouvent, qu'après une Religion aussi parfaite que la Religion Chrétienne, il étoit de la sagesse de Dieu d'en donner une autre aux hommes.

Réponse à l'objection que les Mahométans tirent de la qualité de Fils de Dieu que nous donnons à Jésus-Christ.

X. Les Mahométans paroissent scandalisez, de ce que nous disons que Dieu a un Fils, puis que Dieu, disent-ils, n'a point de Femme. Mais ils ne prennent pas garde que nous donnons à Jésus-Christ le nom de Fils dans un sens digne de Dieu, & qui n'a rien de charnel. De plus, il ne leur sied guéres de nous faire de pareils reproches, après les choses basses & indignes que leur Prophéte atribue à Dieu. Il dit que les mains de Dieu sont froides, & qu'il le sait parce qu'il les a touchées; que Dieu se fait porter en chaise, & telles autres puérilitez. Lors que nous disons que Jésus-Christ est le Fils de Dieu, nous n'entendons autre chose que ce que Mahomet dit lui-même, que Jésus-Christ est la Parole de Dieu. Car la Parole est en quelque façon engendrée par l'entendement. Deux autres raisons de ce tître de Fils de Dieu, sont que Nôtre Seigneur est né d'une Vierge par la seule puissance divine, qui lui a servi de Pére, & que par la même puissance, il a été élevé dans le Ciel. Mahomet ne le nie pas. Il doit donc reconnoître que ces glorieux priviléges fondent avec raison le nom de Fils de Dieu. que nous donnons à Jésus-Christ.

Que les Livres des Mahométans sont pleins d'absurditez.

XI. Si nous voulions user de récrimination, raporter ici tout ce qu'il y a de faux, de ridicule, & de contraire à la foi des Histoires dans les Écrits des Mahométans, nous aurions une ample matiére de leur insulter & de les couvrir de confusion. Tel est le Conte qu'ils font d'une certaine femme très-belle, à qui quelques Anges, après s'être enivrez, enseignérent une Chanson, par le moyen de laquelle on monte au Ciel, & l'on en descend: à quoi ils ajoûtent que cette femme s'étant déjà élevée extrémement haut par la vertu de cette Chanson, Dieu, qui s'en aperçut, l'arrêta tout court, & en fit l'Étoile de Venus. Tel est cet autre Conte, que dans l'Arche de Noé le rat naquit de la fiente de l'éléphant, & le chat de l'haleine du Lion. En voici encore quelques autres qui ne valent pas mieux. Ils disent que la mort sera métamorphosée en un bélier, qui aura son siége au milieu de l'espace qui séparera l'Enfer d'avec le Ciel: que dans la vie à venir, ce que l'on mangera se dissipera par les sueurs: qu'à chaque homme seront assignées des troupes de femmes pour assouvir sa passion. En vérité, il faut avoir irrité Dieu, & reçu une grande mesure de l'Esprit d'étourdissement, pour admettre des rêveries aussi grossiéres & aussi sales; sur tout, lors qu'on est environné de toutes parts, de la lumiére de l'Évangile.

Aplication de tout l'Ouvrage, adressée aux Chrétiens.

XII. Cette dispute achevée, il ne me reste plus rien à faire que de m'adresser aux Chrétiens de toutes les Nations & de toutes les Sectes, & de leur montrer en peu de mots quel usage ils doivent faire des choses que nous avons dites jusqu'ici; qui est en général d'embrasser ce qui est bon, & de se détourner de ce qui est mauvais & criminel.

Usage du I. Livre, pour la pratique.

XIII. Que premiérement donc, ils élévent leur mains pures à ce grand Dieu qui a fait de rien toutes les choses visibles & invisibles. Qu'ils croyent avec une parfaite certitude qu'il a soin de nous, puis qu'un passereau même ne tombe pas sans sa permission. Qu'ils craignent moins ceux qui ne peuvent nuire qu'au corps, que celui qui par le droit qu'il a sur le corps & sur l'ame, peut traiter l'un & l'autre avec la derniére sévérité.

Usage du II. Livre.

Qu'ils mettent leur confiance, non seulement en Dieu le Pére, mais aussi en Jésus-Christ, puis qu'il n'y a sur la Terre aucun autre nom qui nous puisse sauver. Qu'ils songent que pour être agréable & au Pére & au Fils, & pour aquerir la Vie éternelle, il ne sufit pas d'apeller l'un son Pére, & l'autre son Seigneur, mais qu'il faut régler sa vie sur leur volonté. Qu'ils conservent avec foin la sainte Doctrine de l'Évangile, comme un trésor d'un prix infini.

Usage du III. Livre.

Que pour y réüssir, ils lisent assidûment l'Écriture S. qui ne peut tromper, que ceux qui veulent se tromper eux-mêmes. Qu'ils considérent que ceux par les mains de qui Dieu nous l'a donnée, étoient trop fidéles & trop sûrement guidez par le saint Esprit, pour avoir eu dessein de nous cacher aucune vérité nécessaire au salut, ou de l'enveloper d'obscuritez impénétrables. Que pourvu qu'ils aportent à cette lecture un Esprit soumis & obéïssant, ils découvriront sans peine tout ce qu'ils doivent croire, espérer, & pratiquer: & que c'est là le moyen infaillible d'entretenir & de de réveiller en eux cet Esprit que Dieu donne à ses Enfans pour arrhe de la félicité éternelle.

Usage du IV. Livre.

Qu'ils se donnent de garde d'imiter les Payens, soit dans le Culte des faux Dieux, qui, à parler proprement, ne sont que de vains noms, dont les Démons se servent pour nous détourner du service du vrai Dieu: & qu'ils sachent qu'ils ne peuvent participer à ce faux Culte, sans perdre tout le fruit du Sacrifice de Jésus-Christ. Qu'ils s'éloignent aussi autant qu'ils le peuvent, de la vie impure & libertine des Idolâtres, qui ne suivent point d'autres Loix que celles de la cupidité.

Usage du V. Livre.

Rom. II. 28. 29

Qu'ils réfléchissent encore sur l'obligation où ils sont de vivre plus saintement, non seulement que les Payens, mais aussi que les Pharisiens & les Scribes, dont la justice ne consistant qu'en de certaines pratiques extérieures & visibles, n'est pas capable de conduire à la Vie. Qu'ils aprennent que ce n'est pas la Circoncision faite de main qui peut plaire à Dieu, mais la Circoncision du coeur, qui n'est autre chose que l'observation des Commandemens de Dieu, la nouvelle Créature, & une confiance qui produit l'amour; que c'est là la marque & le symbole du véritable Israélite, & du Juif mystique, c'est-à-dire, du Juif qui loue véritablement Dieu. Qu'ils recueillent enfin de ce que nous avons dit contre les Juifs, que la diférence des viandes, les sabbats, & les fêtes n'étoient que des ombres dont le corps se trouve dans Jésus-Christ, & dans les Fidéles.

Usage du VI. Livre.

Heb, I. v. 1, 2. &c.

Voici les réflexions que peut fournir nôtre dispute contre les Mahométans. C'est que Jésus-Christ notre Seigneur a prédit, qu'après son ascension, il s'éléveroit des personnes qui se vanteroient faussement d'être envoyez de Dieu. Mais que selon l'avis de saint Paul, quand un Ange même viendroit du Ciel pour annoncer une autre Doctrine que celle de Jésus-Christ, il le faudroit rejetter avec exécration, parce que cette Doctrine a été vérifiée & confirmée par des témoignages incontestables, & qu'elle est si parfaite, qu'on ne peut y rien ajoûter. En éfet, quel autre Législateur pourroit-on atendre après celui dont l'Ecriture nous fait cette magnifique description: Dieu, dit-elle, ayant autrefois parlé à son Peuple en beaucoup de maniéres fort diférentes, a bien voulu dans l'acomplissement des tems s'adresser à nous par son Fils, qui est Maître de toutes choses, la splendeur de sa gloire, l'image vive & expresse de sa personne; qui après avoir créé toutes choses, les soutient & les gouverne par sa parole puissante; qui enfin, après avoir fait l'expiation de nos péchez, s'est assis à la main droite de Dieu & est parvenu à une dignité infiniment plus excellente que celle des Anges.

Une autre réflexion que les Chrétiens doivent faire sur ce que nous avons dit contre les Mahométans, c'est que les armes que Dieu a données aux Soldats de Jésus-Christ, ne sont pas de la nature de celles sur lesquelles Mahomet a apuyé sa Religion: qu'elles sont uniquement spirituelles, & propres à détruire les forteresses qui s'élévent contre la connoissance de Dieu: que le bouclier des Chrétiens est la foi, qui est propre à repousser les dards enflammez du Démon: que leur cuirasse est la justice, la droiture, & l'intégrité de la vie: que leur casque est l'espérance du salut, laquelle couvre en éfet, aussi bien que cette sorte d'armes défensives, les endroits les plus foibles & les plus exposez: qu'enfin ils ont pour épée la Parole de Dieu, qui est assez éficace pour pénétrer jusqu'au fond de l'ame.

Après ces usages qui se retirent de ce Traité, j'exhorte sérieusement tous les Chrétiens à cette concorde mutuelle que Jésus-Christ recommanda si fortement aux siens un peu avant que de les quiter. Qu'ils considérent donc qu'il ne doit pas y avoir parmi eux plusieurs Docteurs, & qu'ils n'en ont qu'un, qui est Jésus-Christ, au seul nom de qui ils ont tous été batisez; qu'ainsi l'on ne devroit pas voir parmi eux cette diversité de Sectes, & cette désunion, qui sont si contraires à l'Evangile; & qu'il est tems de travailler à y aporter du reméde. Pour le faire avec succès, ils doivent toûjours avoir devant les yeux ces belles paroles des Apôtres: qu'il faut être sage avec sobriété, & selon la mesure de la connoissance que Dieu a distribuée à chacun de nous: que s'il y en a de moins éclairez, on doit suporter leur foiblesse & les engager par cette modération à se réünir avec nous, à entretenir la paix, & à bannir toutes disputes: qu'il est juste, d'ailleurs, que ceux qui excellent en lumiéres & en connoissance, excellent aussi en charité: qu'à l'égard de ceux qui sont dans quelque erreur, il faut atendre que Dieu leur découvre les véritez qu'ils ignorent: que jusqu'à ce que cela arrive, on doit retenir les Articles dont on convient, & y conformer sa vie: que maintenant nous ne connoissons qu'en partie, & qu'un tems viendra que nous connoîtrons toutes choses avec évidence & avec certitude.

Je prie aussi chaque Chrétien en particulier, qu'il ne garde pas inutilement le talent qui lui a été confié: qu'il travaille de toutes ses forces à gagner des ames à Jésus-Christ: qu'il employe à ce dessein, non seulement des discours salutaires & pieux, mais la pureté & la sainteté d'une vie exemplaire, afin de donner lieu aux Etrangers de juger de la bonté du Maître par celle des serviteurs, & de la pureté de ses Loix par celle de leurs actions.

Je finis en priant ceux pour qui j'ai dit dès l'entrée que j'ai composé cet Ouvrage, que s'ils y trouvent quelque chose de bon, ils en rendent graces à Dieu, & que s'il y a des choses qui ne soient pas de leur goût, ils veuillent bien avoir quelque égard, tant à la condition ordinaire des hommes, qui naturellement sont fort sujets à se tromper, qu'au lieu & au tems auquel ce Livre a été écrit, & qui ne m'a pas permis d'y aporter toute l'exactitude dont j'aurois été capable dans une plus heureuse conjoncture.






DU CHOIX

Qu'on doit faire entre les divers
Sentimens qui partagent les
CHRÉTIENS

par Mr. LE CLERC.


§ I.
u'on doit examiner qui sont ceux d'entre tous les Chrétiens, qui suivent aujourd'hui la Doctrine la plus pure de Jésus-Christ.

Il n'y a point d'homme sensé, qui ait lu les Livres du Nouveau Testament, pour s'instruire dans la connoissance de la Vérité, qui n'avoue que Grotius a renfermé dans ses 2. & 3. Livres les motifs de crédibilité les plus forts que la Vérité puisse présenter à l'Esprit. C'est pourquoi celui qui désire son salut, & d'arriver un jour à l'Immortalité bienheureuse, doit s'atacher à la Doctrine renfermée dans ces Livres pour en faire l'objet de sa foi; pratiquer les Préceptes qu'elle lui impose, & fixer toute son espérance, sur les biens qu'elle lui promet. Autrement celui qui paroîtroit convaincu de la vérité de la Religion Chrétienne, & qui n'auroit pour sa Doctrine, ses préceptes, & ses promesses ni l'obéissance, ni la foi, qui leur sont dues, tomberoit en contradiction avec soi-même, & prouveroit qu'il n'est Chrétien, ni de coeur, ni d'esprit.

Or entre les préceptes que Jésus-Christ & les Apôtres nous ont donné, il y en a un qui nous oblige à confesser publiquement 1devant les hommes, que nous sommes ses Disciples, si nous voulons qu'il nous reconnoisse au dernier jour lorsqu'il viendra pour juger les Vivans & les Morts; au contraire si nous refusons de le reconnoître devant les hommes pour notre Maître, il refusera de nous avouer pour ses disciples. 2Jésus-Christ n'a pas voulu que ceux qui s'atacheroient à lui fussent des Disciples cachés, qui parussent avoir honte de sa Doctrine, & sur qui l'estime des hommes ou leurs bienfaits, leurs menaces & les supplices mêmes fissent plus d'impression que ses préceptes, & les promesses qu'il leur fait de leur donner la Vie éternelle. Mais il a voulu que ceux qui sont Chrétiens en fissent une profession publique, pour porter tous les hommes à embrasser la vraye Religion, & que si la Providence le jugeoit à propos, ils scellassent par leur mort la profession de leur foi 3remettant leurs Ames entre les mains de Dieu, pour montrer qu'ils préférent ses préceptes à toutes choses. C'est ce qui a fait dire à St. Paul 4que si nous confessions le Seigneur Jésus de notre bouche, & que nous croyions dans nos coeurs que Dieu l'a ressuscité d'entre les morts, nous serons sauvés; car de coeur, ajoûte-t-il, on croit pour obtenir la justice, & de bouche l'on confesse pour avoir le Salut; car l'Écriture dit, que tous ceux qui croiront en lui, n'en auront point de confusion. Sur ce principe, il faut que celui qui reconnoît la Religion Chrétienne pour véritable découvre ses sentimens & sa foi, sans déguisement & sans crainte, lorsque l'occasion s'en présente.

Note 1: (retour) Devant les hommes &c. C'est Jésus-Christ qui parle Matt. X. 32. Où il dit Quiconque fera profession d'être à moi, devant les hommes; je le reconnoîtrai pour mien, devant mon Pére, qui est au Ciel. Mais quiconque niera d'être à moi, devant les hommes; je nierai aussi qu'il soit à moi, devant mon Pére, qui est au Ciel. Vol. 2. Tim. II. 12. Apocal. III. 5.
Note 2: (retour) Jésus-Christ n'a pas voulu. C'est pourquoi il dit Matt. V. v. 14. Que ses Disciples sont la lumiére du Monde; qu'une Ville située sur une montagne, ne sauroit être cachée, qu'on n'allume point une lampe, pour la mettre sous un boisseau, mais sur un chandelier, afin qu'elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison &c.
Note 3: (retour) Remettant leurs Ames. Luc XII. 4, Jésus-Christ. nous deffend de craindre ceux qui tuent le Corps, & qui après cela n'ont plus rien à vous faire davantage & il nous ordonne de craindre celui qui, après qu'on a été tué, a le pouvoir de jetter dans la gêne. Il prédit à ses Disciples Matt. X. 39. & suivans une infinité de maux, de toute espéce, leur disant que celui qui aura conservé sa vie, la perdra & celui qui aura perdu sa vie, à cause de lui, la trouvera. Préceptes auxquels les premiers Chrétiens ont obéi avec une fidélité constante, puisque le glorieux témoignage qu'ils ont rendu à la vérité de l'Évangile, les a fait appeller Martyrs, c'est-à-dire Témoins.
Note 4: (retour) Si nous confessions. Rom. X. 9, 10, 11.

Ensuite l'on doit s'atacher à connoitre ceux qui sont du même sentiment, & 5entretenir avec eux une union parfaite, une paix profonde, & une amitié tendre & sincère, puis que la marque à laquelle Jésus-Christ veut que ses Disciples soient reconnus, c'est de s'aimer les uns les autres, & de se rendre mutuellement tous les services dont ils sont capables. Il les a même exhortez, 6de s'assembler en son nom, leur promettant que lorsque deux, ou trois Chrétiens seroient dans un même lieu en son nom, il seroit au milieu d'eux; ce qui fait qu'outre que ces Assemblées mutuelles entretiennent & fortifient l'union & la charité, elles contribuent 7à perpétuer la Doctrine, qui pourroit varier, s'il étoit permis à chaqu'un de conserver sa foi en particulier, sans que personne en fût témoin; car ce qui est caché s'oublie facilement, & disparoît peu-à-peu, mais Jésus-Christ a voulu que sa Doctrine, & les Églises que la suivroient, durassent jusqu'à la fin du Monde, afin de continuer à répandre ses grâces & ses bénédictions sur les hommes.

Note 5: (retour) Entretenir avec eux &c. Jean. XIII. 34, 35. Je vous fais un nouveau commandement, c'est que vous vous aimiez les uns les autres; afin que vous vous entr'aimiez, comme je vous ai aimez. Si vous avez de l'amour les uns pour les autres, tout le monde connoîtra à cela que vous êtes mes Disciples. Vol. 2. Jean. II. 7. III. 11. 16. 23.
Note 6: (retour) De s'assembler en son nom. Matt. XVIII, 19, 20.
Note 7: (retour) À perpétuer la Doctrine. C'est ainsi que les Philosophes ont transmis leur Doctrine à la Postérité, la faisant enseigner dans les Écoles publiques, mais les Églises Chrétiennes unies ensemble par des liens plus étroits, & plus forts transmettent avec plus de certitude & de facilité la Doctrine qu'elles ont reçue de leur Maître, ce qui ne pourroit se faire sans Assemblées. Pythagore voulut éprouver ce moyen, mais il le tenta inutilement, parce que sa Doctrine n'avoit rien de céleste. Voi Laërce & Jambliq.

C'est pourquoi celui qui a connu la Religion Chrétienne par l'étude du Nouveau Testament, & qui est persuadé de la vérité de cette Religion doit embrasser sa Doctrine 8& s'atacher à ceux qui la professent; mais comme il n'y a point aujourd'hui d'Assemblées particuliéres, & qu'il n'y en a jamais eu, qui puissent prendre le titre de Chrétiennes à l'exclusion des autres, on ne doit pas s'en raporter à la seule dénomination extérieure, ni se joindre 9sans examen & sans discernement à tous ceux qui se disent Chrétiens. Il faut examiner si leurs Dogmes sont conformes à la pureté de la Doctrine qu'on a puisée dans la lecture du Nouveau Testament. Sans cela il pourroit arriver que nous regarderions comme une Assemblée Chrétienne, celle qui n'en auroit que le nom. Il est donc de la prudence d'un homme sage de ne s'engager jamais dans aucune Église sans être persuadé qu'on y enseigne la pure Doctrine de Jésus-Christ, & qu'on ne l'obligera jamais à rien dire ou pratiquer qui soit contraire à ce que Jésus-Christ a prescrit, & enseigné.

Note 8: (retour) S'atacher à ceux. Voi. Ép. Tim. & Tit. où l'Apôtre leur ordonne d'établir des Églises; & Heb. X. 25.
Note 9: (retour) Sans examen. Vol. I. Thessal. v. 21. Mais S. Jean s'explique plus clairement sur ce sujet. I. Ép. IV. 1. Mes chers frères, dit-il, ne croyez pas à tout Esprit; mais examinez les Esprits, pour savoir s'ils viennent de Dieu. Car plusieurs faux Prophétes sont venus au Monde.

§. II. Qu'il faut s'atacher à ceux qui sont les plus dignes du nom de Chrétiens.

Les Chrétiens ne s'accordant pas dans leurs sentimens, & étant non seulement divisés par des Opinions différentes, mais, ce qu'on ne peut dire sans les couvrir de honte, se condamnant les uns les autres, & se proscrivant de leurs Assemblées, avec les marques de la haine la plus forte, il y auroit non seulement de l'imprudence, mais de l'injustice & de la précipitation de s'atacher sans discernement à quelqu'une de ces Assemblées, & de condamner les autres sans les connoître. Un homme ne pourroit regarder comme une Église Chrétienne, celle qui rejetteroit une partie de la vraye Religion selon l'idée qu'il en a conçue, & condamneroit ceux du sentiment contraire; il ne pourroit même, se persuader que tous ceux qui seroient condamnés par cette Église particuliére qui les chasseroit de son sein méritassent d'en être exclus. Par conséquent un homme sage & prudent doit examiner ceux qui sont les plus dignes de porter le saint nom de Disciples de Jésus-Christ, & s'unir à eux.

Si l'on demande ce qu'il faudroit faire selon l'Esprit du Christianisme s'il ne se trouvoit aucune Assemblée Chrétienne qui enseignât publiquement la Doctrine de Jésus-Christ, & qui n'obligeât personne à condamner ce qui lui paroîtroit véritable. Alors celui qui auroit découvert l'Erreur, devroit s'appliquer à en retirer les autres, joignant à une prudence consommée 10la bonne foi & une sincérité parfaite, crainte de fournir aux autres quelque sujet de scandale, d'avoir travaillé sans fruit, & perdre l'espérance de leur insinuer la Vérité, & l'esprit de modération qui en est inséparable. Alors on pourroit dire avec sagesse & modestie ce qu'on croiroit être vrai, sans taxer d'erreur, ceux qui croient avoir la Vérité pour eux; mais Dieu n'a jamais abandonné, & n'abandonnera jamais le nom Chrétien jusqu'au point qu'il ne se trouve aucun homme digne de le porter, ou qui ne puisse s'en rendre digne, & avec lequel on puisse s'unir, supposé que les autres ne voulussent pas ouvrir les yeux à la lumiére de la Vérité, de sorte qu'on fût contraint de se séparer des opiniâtres, ce qu'on ne doit faire cependant qu'après avoir tenté toute sorte de moiens; 11s'il n'est pas permis de leur dire son sentiment avec douceur & modestie, & de suspendre son jugement à l'égard de ceux qu'on ne croit pas coupables ni par conséquent dignes de condamnation. La Religion Chrétienne défend de parler contre sa conscience, de mentir, de condamner les Innocens; Et il est certain que celui qui plein de respect & d'admiration pour la sainteté des Préceptes que Dieu lui a donné souffriroit toutes choses, plutôt que de les enfraindre, seroit très-agréable à Dieu, puis qu'une action de cette nature qui ne peut avoir pour principe qu'une connoissance de ses devoirs, & un amour très-ardent pour Dieu, ne peut manquer de lui plaire.

Note 10: (retour) La bonne foi. Ceci est conforme au Précepte de Jésus-Christ, qui Matt. X. 16. nous ordonne d'être prudens comme les Serpens, & simples comme les colombes. Simplicité qui ne doit pas cependant nous engager dans l'imprudence, & prudence qui doit nous éloigner de la fourberie, crainte de pécher contre la bonne foi. Nous pouvons même dire qu'il y en a très-peu qui se garantissent de ces écueils en prenant un juste milieu entre ces deux extrémités.
Note 11: (retour) S'il n'est pas permis. Pendant qu'on a le droit de suivre les lumiéres de sa conscience, & d'agir selon ses principes, on n'est point obligé de se séparer d'une Communion à moins qu'elle n'eût corrompu les fondemens du Christianisme; mais lorsqu'elle peut opprimer les consciences, & qu'on ne peut demeurer au milieu d'elle, qu'en dissimulant, ou renonçant à la Vérité, il faut alors l'abandonner puisqu'il n'est pas permis de mentir, ni de cacher la Vérité pour faire triompher l'Erreur & le Mensonge, autrement la lumière seroit mise sans le boisseau. C'est pourquoi Jésus-Christ ne s'est point séparé des Assemblées des Juifs, & les Apôtres ne les ont point abandonnées, pendant qu'il leur a été permis d'y enseigner & professer la Doctrine de leur Maître. Voi. Act, XIII. 46.

C'est pourquoi dans cette diversité de sentimens qui partagent les Chrétiens il faut examiner ceux qui pensent le plus juste; & ne condamner les autres, qu'après une pleine certitude qu'ils le méritent; nous atachant à ceux qui ne nous obligent à croire aucun Dogme que nous regardions comme faux; ni à condamner ceux que nous croïons vrais. Si nous ne pouvions trouver ces choses dans aucune Assemblée Chrétienne, il faudroit alors nous retirer avec ceux qui sont dans le même sentiment, pour n'être pas contraint de mentir en trahissant la Vérité.

§. III. Les plus dignes du nom Chrétien sont ceux qui enseignent la Doctrine la plus pure, dont Grotius a prouvé la vérité.

Une des questions les plus importantes, & des plus difficiles à décider, c'est celle où l'on demande qui sont ceux de tous les Chrétiens dont nous voions les Assemblées, qui pensent plus juste sur la Religion, & qui soient par conséquent plus dignes du nom de Chrétien qu'ils portent. Toutes les Communions différentes qui se sont séparées de Rome, & celle de Rome même, prétendent à ce glorieux privilége, mais mettant à l'écart toutes les raisons qu'elles apportent pour justifier ce titre, nous disons que l'une n'est pas plus croïable que l'autre, car il faudrait être insensé pour se laisser conduire sur ce sujet12 au hazard, & terminer toutes les Controverses par un coup de déz, pour ainsi dire.

Note 12: (retour) Au hazard. Voi. la Not. 9. pag. 379, §. II.

Or Grotius n'ayant prouvé la vérité d'aucun des Dogmes de toutes les Communions qui se disent Chrétiennes, mais s'étant uniquement ataché à la Religion que Jésus-Christ & les Apôtres ont enseignée aux hommes, il s'ensuit qu'il faut préférer cette assemblée de Chrétiens qui ne reçoit précisement que la Doctrine de Jésus-Christ & des Apôtres. On peut regarder comme la seule & vraye Religion Chrétienne, celle qui sans aucun mélange, sans aucune production de l'Esprit humain, peut se raporter toute entiére à Jésus-Christ comme à son Autheur; C'est à elle qu'il faut appliquer les preuves que nous trouvons dans son 2. Livre de la vérité de la Religion Chrétienne & qui ne peuvent convenir à aucune autre, si elle ne lui est conforme. Si quelqu'un ajoute ou diminue à la Doctrine de Jésus-Christ, il s'éloigne d'autant plus de la Vérité, que les additions ou les retranchemens qu'il fait, sont plus ou moins considérables, & lorsque je parle de la Doctrine de Jésus-Christ, j'entens celle qui est reçue comme telle de tous les Chrétiens, & qu'ils conviennent tous être renfermée dans les Livres du Nouveau Testament, ou pouvoir en être déduite par des conséquences tirées de ses Principes. A l'égard des Dogmes qui, selon le sentiment de quelques-uns, ont été établis de vive voix par Jésus-Christ, & les Apôtres, & se sont ensuite répandus par la Tradition, ou quelqu'autre moien qui les a transmis, de sorte qu'ils n'ont été écrits que long-tems après, je me contenterai de dire qu'ils ne sont pas reçus de tous les Chrétiens, comme sont les Livres du Nouveau Testament; je ne dirai pas qu'ils soient faux, à moins qu'ils ne soient contraires aux lumieres de la Raison & de la Révélation, mais je dirai que leur Origine est incertaine & douteuse; & que tous les Chrétiens ne s'accordent pas sur ce point comme sur les Dogmes dont Grotius a démontré la vérité. Or il n'y a point d'homme sage qui connoissant l'incertitude d'une chose,13 voulût s'y apuyer comme s'il en étoit très-persuadé, sur tout dans une affaire de la derniére importance.

Note 13: (retour) Voulût s'y apuyer C'est ce que St. Paul nous enseigne Rom. XIV. v. 23. où il dit que tout ce qui n'est point de foi est péche, où nous avons raporté les paroles de Philon dans son Livre des Errans Edit. Par. p. 469. Où il dit que le plus beau de tous les sacrifices, & la plus excellente de toutes les victimes, c'est de se tenir tranquile, & suspendre son jugement dans les choses qui ne touchent point la foi: & un peu après il ajoûte, qu'un Esprit paisible est en sureté dans les ténèbres, c'est-à-dire lorsqu'on ne sait quel parti prendre.

§. IV. Des choses dont les Chrétiens sont d'accord & de celles ou ils sont d'un sentiment contraire.

Quoiqu'on voie parmi les Chrétiens les disputes les plus vives, soutenues avec chaleur & animosité, qui les engagent à s'accuser mutuellement de nier les choses les plus évidentes, & les mieux prouvées, cependant il y en a qui sont si claires que chaqu'un les admet sans contradiction, ce qui forme une démonstration convainquante de leur vérité, puis qu'elles sont reçues d'un consentement unanime, sans que l'Esprit de contestation & de chicane qui aveugle ses Partisans puisse y former aucun nuage. Je ne prétens pas dire que toutes les choses dont on dispute soient incertaines & douteuses, parce que les Chrétiens n'en conviennent pas unanimement; car une chose peut paroître obscure à certaines Personnes, qui la trouveroient claire, si le préjugé, ou quelqu'autre Passion ne l'obscurcissoit dans leur Esprit; mais il n'arrivera presque jamais que des Partis contraires, & acharnés à la dispute, s'accordent sur une chose qui est obscure.

Les Chrétiens qui vivent aujourd'hui conviennent premiérement ensemble du nombre & de la vérité des Livres du Nouveau Testament; & si les Savans sont en dispute sur quelques Épîtres,14 c'est une chose qui n'est d'aucune conséquence puisqu'ils conviennent tous qu'elles sont divinement inspirées, & que ces sortes de controverses ne peuvent apporter aucun changement à la Doctrine Chrétienne. Ce consentement unanime est de la derniére conséquence, puisqu'il s'agit ici de la source indubitable de la Révélation sous la nouvelle Alliance, & qu'à l'égard des autres monumens de révélation que quelques-uns reçoivent, d'autres les révoquent en doute.

Note 14: (retour) Sur quelques Épîtres. Celle aux Hébreux, la 2. de St. Pierre, & les deux derniéres de St. Jean, sur les Autheurs desquelles les Savans sont partagés.

De plus les Chrétiens s'accordent sur plusieurs Points de Foi qui renferment ce qu'on doit croire, espérer, & pratiquer; par exemple, ils croient tous, pour retracer ces principaux Points, I. qu'il y a un Dieu Éternel, tout-puissant, souverainement bon & saint; qui posséde dans le dégré les plus parfait, les Attributs les plus excellents, sans aucun mélange d'imperfections; qu'il a créé le Monde, & tous ceux qui l'habitent, & qu'il conduit & gouverne toutes choses par les Loix de sa souveraine Sagesse. II. Que ce Dieu a un Fils unique, savoir Jésus-Christ né à Bethléem de la Vierge Marie sans connoissance d'homme, sous la fin de la vie d'Hérode le Grand, & sous l'Empire de César Auguste; qu'ensuite il fut ataché à la Croix où il mourut sous le Regne de Tibère, Ponce Pilate étant Intendant de la Judée; que sa Vie est raportée fidellement dans l'Histoire de l'Évangile; qu'il avoit été envoyé par son Pére pour apprendre aux hommes le chemin du salut, les racheter par sa mort de la malédiction éternelle, & les réconcilier à Dieu; que la vérité de sa Mission à été confirmée par plusieurs miracles, que sa mort a été suivie du triomphe de sa Résurrection, & qu'après avoir conversé plusieurs fois avec plusieurs Personnes, qui l'ont vu & touché, il est monté au Ciel en leur présence & eux le regardant; qu'il y regne, & n'en reviendra qu'au dernier jour, lorsque les Vivans & les Morts étant sortis de leurs Tombeaux, il les jugera selon l'Evangile; que tout ce qu'il a enseigné doit faire l'objet de nôtre foi, & que ce qu'il a commandé doit faire celui de notre obéïssance, soit qu'il regarde le Culte de Dieu, l'Empire que nous devons avoir sur nos passions, ou la charité du Prochain; que l'homme n'a jamais reçu de Préceptes plus saints, meilleurs, plus utiles,& plus conformes à sa nature, quoique tous les hommes, excepté Jésus-Christ, les transgressent, & ne puissent arriver au salut, que par la miséricorde de Dieu. III. Qu'il y a un Saint Esprit que les Apôtres de Jésus-Christ ont reçu, qui a opéré plusieurs miracles en leur faveur, & par leur ministére, qui anime la piété des hommes fidéles, & les fait perséverer dans l'obéïssance qu'ils doivent à Dieu, les fortifiant dans les Epreuves de cette vie, & que cet Esprit saint nous parlant par la voix des Apôtres, exige la même foi & la même obéïssance que le Pére & le Fils. IV. Que l'Église Chrétienne a été fondée & conservée depuis le tems de Jésus-Christ jusqu'au nôtre par le Pére, le Fils & le S. Esprit; que tous ceux qui joindront la repentance à la foi, obtiendront miséricorde de Dieu, & seront participans de la Vie éternelle lorsque Jésus-Christ viendra pour les résusciter; & qu'au contraire ceux qui auront refusé de croire à l'Évangile & de pratiquer ses Préceptes resusciteront, s'ils sont morts, pour souffrir des supplices éternels. V. Que tous les Chrétiens doivent reconnoître & professer ces vérités, soit dans le Batême où ils promettent de vivre d'une maniére conforme aux Régles de l'Évangile, & éloignée de vices & de la corruption du siécle, soit dans la S. Cene, où nous annonçons la mort de Jésus-Christ, selon ses préceptes, jusqu'à ce qu'il vienne, faisant connoître que nous voulons être ses Disciples, & regarder comme nos fréres ceux qui la célébrent comme nous, afin que ces Cérémonies étant pratiquées avec le respect & la piété qu'elles demandent, nous procurent l'Esprit de Dieu, & ses bénédictions spirituelles & célestes.

15Tous les Chrétiens croyent ces choses, & celles qui y ont une liaison essentielle (car il ne s'agit pas ici d'entrer dans un détail plus étendu sur ce sujet) & ils s'accordent tous sur ces Points, si ce n'est que quelques-uns y ajoûtent plusieurs choses pour servir de Commentaire, d'explication & de supplément à la Doctrine que nous avons raportée; ce qu'ils ne prouvent pas par les Écrits des Apôtres, mais par la Tradition, par la Pratique de l'Église, & quelques Écrits modernes, qui selon leur sentiment se sont perpétués de siécle en siécle. Je ne dirai de ces Additions que ce que j'ai déjà dit, que tous les Chrétiens ne sont pas d'accord sur ce sujet, comme sur les Dogmes que nous avons raportés, & dont la clarté est si évidente qu'ils écartent les moindres doutes, sitôt qu'on reconnoît l'authorité de l'Écriture qu'aucun Chrétien de bon sens ne peut nier.

Note 15: (retour) Tous les Chrétiens. Dans l'explication que nous venons de donner de la Doctrine Chrétienne, nous avons suivis l'ordre du Symbole appelé des Apôtres, évitant tous les termes contestés parmi les Chrétiens, parce qu'il s'agissoit des choses dont ils conviennent tous; cependant nous ne condamnons point comme faux ce qui peut y être ajoûté par voye d'explication ou de confirmation. Au contraire nous louons le travail & les soins de ceux qui nous ont communiqué leurs lumieres sur ce sujet, ne doutant point qu'on n'ait découvert & qu'on ne découvre encore plusieurs choses pour l'éclaircissement de ces Vérités. C'est pourquoi Tertullien a très-judicieusement pensé lorsqu'il a dit sur ce sujet dans son Livre de Virginibus velandis. Chap. I. La Régle de la foi est une seule dont la fermeté est invariable, savoir de croire en un seul Dieu Tout-puissant, Créateur du Monde, & en son Fils Jésus-Christ, né de la Vierge Marie, crucifié sous Ponce Pilate, résuscité des Morts le 3. jour, monté au Ciel, à présent assis à la dextre de Dieu, d'où il viendra juger les Vivans & les Morts par la résurrection de la chair. Cette Régle de la foi demeurant immuable, les autres Points de la Discipline, ou de la Doctrine, & de la conduite des moeurs, peuvent être rectifiés sous l'assistance & la direction particuliére la grace de Dieu &c.

Si l'on se rend attentif sur cette Doctrine, & qu'on pése les raisons qui prouvent la vérité de la Religion Chrétienne, on verra d'abord (ce qu'il est essentiel de bien remarquer) que la solidité de ces preuves ne porte pas sur les Points contestés, & qui divisent le Monde Chrétien, comme nous l'avons déjà insinué.

§ V. De quelle source chaqu'un doit tirer la connoissance de la Religion Chrétienne.

Un homme sage & prudent qui verra les Chrétiens disputer sur certains Points particuliers, & s'accorder unanimement sur d'autres, comprendra qu'il ne doit pas puiser la Religion Chrétienne dans une source équivoque & douteuse, mais dans celle dont ils reconnoissent tous unanimement la pureté. Or cette source ne peut être la Confession de Foi d'aucune Église particulière, mais les seuls Livres du Nouveau Testament qu'ils regardent tous comme très-véritables. Il est vrai qu'il se trouve des Chrétiens qui prétendent que ces Livres ne peuvent être entendus, qu'en y joignant la Doctrine de leurs Églises; mais d'autres s'inscrivent en faux contre ce sentiment, & tout ce qu'on peut dire sur ce sujet, c'est qu'une Opinion devient suspecte lorsqu'elle n'a pour apui que le témoignage de ceux qui la soutiennent, & qui ont un intérêt particulier à l'établir. D'autres avancent qu'il faut un secours extraordinaire du S. Esprit non seulement pour croire à l'Ecriture, ce qu'on accorde sans peine; mais aussi pour comprendre le sens des vérités qu'elle renferment, ce qu'ils auroient de la peine à prouver; mais supposons-le, pourveu que tous ceux qui lisent les Livres du Nouveau Testament dans le dessein de connoître la Vérité, avouent que dans ces dispositions Dieu leurs accorde cet Esprit par un effet de sa bonté, il n'y aura plus de disputes sur ce Point; chaqu'un agissant avec prudence & sans danger pourra puiser dans la lecture de ces Livres la connoissance de la Religion Chrétienne, en se servant des moiens qui sont utiles & necessaires pour les entendre, ce que nous n'examinons pas ici.

Tous ceux qui croyent que Dieu a pleinement révélé sa volonté par Jésus-Christ, dans les Livres du Nouveau Testament, se trouvent indispensablement obligés d'embrasser toutes les choses que ces Livres lui proposent comme l'objet de sa Foi; de son Espérance, & de ce qu'il doit faire & pratiquer; car celui qui s'atache à Jésus-Christ & le regarde comme son Docteur dans la foi, doit recevoir & s'atacher à tout ce qu'il a enseigné, sans qu'il puisse admettre aucune exception en recevant une partie de sa Doctrine & rejettant l'autre. Tels sont tous les Dogmes que j'ai raporté ci-dessus, & dont tous les Chrétiens conviennent ensemble d'un consentement parfait.

À l'égard des autres Points sur lesquels ils disputent, n'ayant pas la même évidence, un homme qui craint Dieu & qui a de la piété peut & doit examiner toutes choses & suspendre son jugement jusqu'à ce qu'il en ait une connoissance plus exacte; car il y auroit de l'imprudence d'admettre ou de rejetter des choses dont on ne connoîtroit ni la vérité ni la fausseté, puisque le salut éternel n'est pas promis dans les Livres du Nouveau Testament à celui qui embrassera un sentiment controversé plutôt que l'autre, mais à celui qui recevra d'esprit & de coeur les Points fondamentaux de la Doctrine Chrétienne que nous avons raporté.

§. VI. Qu'on ne doit prescrire aux Chrétiens que ce qui est tiré du Nouveau Testament.

On ne peut donc de droit 16obliger les Chrétiens à recevoir que les choses qu'ils croyent contenues dans les Livres du Nouveau Testament, pour pratiquer celles qui y sont commandées, & éviter les autres qui y sont défendues. Si l'on prétend leur imposer d'autre Loi, c'est sans en avoir ni le droit ni l'authorité. Car qui est le Juge équitable qui puisse obliger le Chrétien à croire qu'un Dogme est émané de Jésus-Christ, lorsqu'il n'en trouve aucun fondement dans le moien par lequel Dieu nous a transmis la révélation, de l'aveu de tous les hommes? Supposons qu'il y ait d'autres Dogmes qui soient vrais, ils ne peuvent avoir aucun motif de crédibilité dans l'esprit de celui, qui les voyant admis par les uns & contestés par les autres, prendra un milieu plus seur en s'atachant aux Livres du Nouveau Testament, comme à la source de la Révélation, sans vouloir entrer en discussion des Points disputés. Pendant qu'il se tient ferme à ce sentiment, on n'a aucun droit de lui demander autre chose, & il ne changera point jusqu'à ce qu'il soit persuade qu'on peut trouver dans une autre source la connoissance du Christianisme, ce que je ne croi pas qu'on puisse faire.

Note 16: (retour) Obliger de droit. C'est à quoi se raporte ce que Jésus-Christ nous dit Matt. XXIII. 8. & suiv. Mais pour vous, ne vous faites pas appeller, mon maitre; car vous n'avez qu'un seul maitre, savoir, le Christ, & vous êtes tous fréres! Ne nommez personne vôtre Pere sur la terre, car vous n'avez qu'un seul Pére; savoir, celui qui est au Ciel. Ne vous faites pas appeller conducteurs; car vous n'avez qu'un seul conducteur; savoir, le Christ. Voi. Jaq. III. 1. Apoc. III. 7. Où il est dit que Christ a la clef de David, qui ouvre, savoir le Ciel, & que personne ne ferme, qui ferme & que personne ne peut ouvrir. Or si Jésus-Christ doit être le seul objet de la foi, & que le Nouveau Testament renferme toute la Révélation qu'il a apporté sur la terre, il s'ensuit que toute la foi du Chrétien doit porter sur ces Livres.

17Si quelqu'un vouloit donc ôter aux Chrétiens les Livres du Nouveau-Testament, ou y ajoûter des choses dont ils n'ont aucune certitude, il ne doit pas être écouté, puisqu'il démande ce que la prudence deffend d'accorder, en voulant nous obliger à croire des choses dont nous ne sommes pas certains, & à en omettre d'autres que tout le monde regarde comme certainement révélées. Il n'est pas nécessaire à chaqu'un d'entrer dans un détail circonstancié de toutes les Controverses, ce qui demanderoit une discussion presqu'infinie, & ne peut convenir qu'aux Savans qui consacrent leurs veilles à cette étude, & qui ont du tems pour le faire. Celui qui veut nous forcer à croire ce que nous ne pouvons pas, nous chasse de sa Communion, parce qu'on ne peut faire violence à la foi, & qu'un homme craignant Dieu & qui aime la Vérité, n'aura jamais la criminelle complaisance pour qui que ce soit de faire profession d'une chose qu'il ne croit pas.

Note 17: (retour) Si quelqu'un vouloit. C'est ce que prouvent les paroles de S. Paul. Gal. I. 8. Mais si nous vous annoncions, ou si un Ange du Ciel vous annonçoit, autre chose, que ce que nous vous avons évangélisé, que nous & lui soions anathème. Certainement il ne convient à personne de vouloir ajoûter à l'Evangile ce qu'il croiroit nécessaire, ou en retrancher ce qu'il regarderait comme inutile.

Ceux qui sont d'un sentiment contraire nous objectent, que si chaqu'un à la liberté de juger des Livres du Nouveau Testament, on verra bientôt autant de Religions que de Chapitres, & que la vérité qui est unique sera opprimée par la multitude des Erreurs. Avant de produire des Objections, & de combatre le sentiment que nous avons établi ci-dessus, & qui est apuïé sur les raisons les plus fortes, je croi qu'il faudroit avoir renversé nos principes puis que ces principes étant toûjours les mêmes, la Doctrine qu'ils soutiennent demeure inébranlable comme il est facile de le prouver. Car s'il s'ensuit quelque difficulté de ce que nous avons établi, la vérité n'en est pas moins certaine jusqu'à ce qu'on ait montré que nos principes ne sont ni vrais, ni solides. Mais sans aller plus loin sur ce sujet, nous disons qu'il est faux que la Révélation du Nouveau Testament soit si obscure qu'un homme d'un esprit sain, & qui cherche avec ardeur & sincérement la Vérité, ne puisse y trouver, & n'y trouvé effectivement, les Points fondamentaux de la Religion Chrétienne, ce qui est prouvé par l'expérience, puisque tous les Chrétiens, comme nous l'avons montré, se trouvent sur ce sujet d'un contentement unanime, ce que Grotius a remarqué au §. XVII. de son II. Livre. Nous ne parlons pas ici de ceux qui ont le Cerveau blessé ou le coeur corrompu, nous portons nos veues sur les Communions entiéres des Chrétiens, qui quoique devisées & animées par des disputes continuelles, s'accordent toutes sur ce Point.

§. VII. Qu'on doit admirer la Providence de Dieu dans le soin qu'il a pris de conserver la Doctrine Chrétienne.

L'on doit admirer sur ce sujet, comme sur une infinité d'autres qui concernent la conduite & le Gouvernement de l'Univers, la Providence particuliére de Dieu, qui au milieu de tant de disputes qui ont été autrefois, & qui continuent encore aujourd'hui, a cependant toûjours conservé les Livres du Nouveau Testament dans toute leur pureté, afin de rétablir par ce moien la Doctrine Chrétienne toutes les fois qu'elle seroit altérée; nous ayant transmis ce Thrésor tout entier, mais ayant conservé la Doctrine qu'il renferme, au milieu de cette Mer orageuse de disputes, de sorte que les Points essentiels ne se sont jamais éclipsés de la memoire des Chrétiens.

Une partie considérable de Chrétiens prétend, que dans les siécles qui ont précédé, plusieurs Erreurs se sont imperceptiblement introduites & glissées dans les Écoles, ce que les autres nient, ce qui a causé en Occident cette séparation qui a divisé le Monde Chrétien en deux parties presqu'égales, seize cens Ans après la naissance de Jésus-Christ; cependant dans ces siécles mêmes, où l'Erreur a séparé une partie des Chrétiens de l'autre, & où ils se reprochent avec vérité les ténèbres, la corruption & les vices qui régnaient alors, le principaux Points de la Religion Chrétienne, que nous avons raporté, sont toûjours demeurez invariables sans vicissitude ni changement.

18Il n'y a point de siécle si ténébreux & si corrompu qui ne fournisse la preuve de cette vérité en lisant les Écrivains de ce tems là dont nous avons encore les Ouvrages. J'avoue, car il ne s'agit pas de dissimuler, qu'on a introduit dans la Théologie Chrétienne plusieurs choses étrangéres, inconnues, & qu'on a joint aux Écrits du Nouveau Testament; c'est pourquoi l'Evangile, cette semence de régénération n'a pas porté tant de fruits qu'elle eût fait, si on eût écarté les ronces, les épines des chicanes Scolastiques, qu'on peut comparer à de mauvaises plantes que la main du Pere Céleste n'a point planté. Les vices ont accompagné l'Erreur, non seulement on les a commis, mais on les a toléré, & canonisé dans la suite; cependant cette sainte Doctrine a toûjours été conservée pure & entiére dans les Livres du Nouveau Testament, & tous les Chrétiens s'accordent sur ce sujet. C'est pourquoi l'on a veu paroître dans la suite des hommes illustres qui se sont vivement oposés aux vices & aux Erreurs de leur siécle, qui les ont repris & censurés, & ont eu assés de zéle & de fermeté pour se roidir contre le torrent. C'est par ce moien que Dieu selon sa promesse a empêché 19que les portes de l'enfer ne prévalussent contre son Eglise, c'est-à-dire qu'il n'a jamais permis qu'il ne restât aucune Assemblée dans laquelle la Doctrine Chrétienne ne subsistât dans toute sa pureté, quoi qu'il s'y trouve quelques Dogmes particuliers quelquefois plus obscurs ou plus clairs. Or il est certain, pour le remarquer en passant, que si cette Doctrine ne fût émanée de Dieu, elle ne se fût jamais sauvée d'un déluge de vices & d'erreurs qui l'ont toûjours environnée; mais elle eût été renversée de fond en comble & ensevelie sous les variations, les caprices, & les vicissitudes de l'Esprit humain.

Note 18: (retour) Il n'y a point de siécle. Les Partisans de Rome, & ceux qui en sont séparés conviennent qu'il n'y a point eu de siécles plus malheureux que le 10. & 11. Cependant si quelqu'un veut lire ce que les Écrivains de ces siécles infortunés nous ont laissé dans la Bibliothèques des Peres, il y trouvera tous les Dogmes que nous avons raportés dans la § IV. Bernard Abbé du Monastère de Clervaux & qui vivoit au commencement du 12. siécles. Ce grand homme dont quelques-uns relévent avec tant d'Éloges la constance, l'érudition, la piété, & dont les Ouvrages transmis aux siécles futurs n'ont jamais été condamnés, raporte dans ses Écrits, les Points fondamentaux de la Doctrine Chrétienne. Les siécles qui ont suivi jusqu'au 16. prouvent la même Vérité, & ceux qui se sont écoulés depuis ce tems là ne laissent aucun doute sur ce sujet.
Note 19: (retour) Les portes de l'Enfer, ou du Sépulchre. C'est ainsi que nous avons traduit le terme, grec πύλας άδα, parce que ce terme & l'expression hébraique Scheol à laquelle il répond, n'a jamais signifié dans l'Écriture un Démon, mais seulement le sépulchre ou l'état des morts, comme, Grotius & d'autres l'ont remarqué, d'où l'on peut conclure qu'il y aura toûjours quelqu'Assemblée, qui conservera les Points fondamentaux de la Doctrine Évangélique.