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Traité sur la tolérance

Chapter 12: CHAPITRE XI. Abus de l'Intolérance.
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About This Book

The work opens with an account of the arrest, trial, and execution of an innocent Protestant merchant whose son's suicide was misread as religious murder, then uses the case to examine intolerance in law, religion, and society. It surveys historical and scriptural claims about intolerance among Greeks, Romans, Jews, and Christians, critiques persecutory practices and false legends, considers legal reform and limited exceptions for coercion, compares debates in other cultures, defends universal tolerance and virtue over superstition, and concludes with a plea for legal and moral change culminating in a prayerful appeal and postscript.

CHAPITRE VIII.
Si les Romains ont été tolérants.

CHez les anciens Romains, depuis Romulus jusqu'aux temps où les Chrétiens disputerent avec les Prêtres de l'Empire, vous ne voyez pas un seul homme persécuté pour ses sentiments. Cicéron douta de tout; Lucrece nia tout; & on ne leur en fit pas le plus léger reproche: la licence même alla si loin, que Pline le Naturaliste commence son Livre par nier un Dieu, & par dire que s'il en est un, c'est le Soleil. Cicéron dit, en parlant des Enfers: Non est anus tam excors quæ credat: «Il n'y a pas même de vieille assez imbécille pour les croire.» Juvenal dit: Nec pueri credunt: «Les enfants n'en croyent rien.» On chantait sur le Théâtre de Rome: Post mortem nihil est, ipsaque mors nihil: «Rien n'est après la mort, la mort même n'est rien.» Abhorrons ces maximes, &, tout au plus, pardonnons-les à un Peuple que les Evangiles n'éclairaient pas; elles sont fausses, elles sont impies; mais concluons que les Romains étaient très-tolérants, puisqu'elles n'exciterent jamais le moindre murmure.

Le grand principe du Sénat & du Peuple Romain était: Deorum offensa diis curæ; «C'est aux Dieux seuls à se soucier des offenses faites aux Dieux.» Ce Peuple Roi ne songeait qu'à conquérir, à gouverner, & à policer l'Univers. Ils ont été nos Législateurs comme nos vainqueurs; & jamais César, qui nous donna des fers, des loix & des jeux, ne voulut nous forcer à quitter nos Druides pour lui, tout grand Pontife qu'il était d'une Nation notre Souveraine.

Les Romains ne professaient pas tous les cultes, ils ne donnaient pas à tous la sanction publique, mais ils les permirent tous. Ils n'eurent aucun objet matériel de culte sous Numa, point de simulacres, point de statues; bientôt ils en éleverent aux Dieux Majorum Gentium, que les Grecs leur firent connaître. La Loi des douze Tables, Deos peregrinos ne colunto, se réduisit à n'accorder le culte public qu'aux Divinités supérieures ou inférieures approuvées par le Sénat. Isis eut un Temple dans Rome, jusqu'au temps où Tibere le démolit, lorsque les Prêtres de ce Temple, corrompus par l'argent de Mundus, le firent coucher dans le Temple sous le nom du Dieu Anubis, avec une femme nommée Pauline. Il est vrai que Joseph est le seul qui rapporte cette histoire; il n'était pas contemporain, il était crédule & exagérateur. Il y a peu d'apparence que dans un temps aussi éclairé que celui de Tibere, une Dame de la premiere condition eût été assez imbécille pour croire avoir les faveurs du Dieu Anubis.

Mais que cette anecdote soit vraie ou fausse, il demeure certain que la superstition Egyptienne avait élevé un Temple à Rome avec le consentement public. Les Juifs y commerçaient dès le temps de la guerre Punique; ils y avaient des Synagogues du temps d'Auguste, & ils les conserverent presque toujours, ainsi que dans Rome moderne. Y a-t-il un plus grand exemple que la tolérance était regardée par les Romains comme la loi la plus sacrée du droit des gens?

On nous dit qu'aussi-tôt que les Chrétiens parurent, ils furent persécutés par ces mêmes Romains qui ne persécutaient personne. Il me paraît évident que ce fait est très-faux; je n'en veux pour preuve que St. Paul lui-même. Chap. 21. & 22.Les Actes des Apôtres nous apprennent que St. Paul étant accusé par les Juifs de vouloir détruire la Loi Mosaïque par Jesus-Christ, St. Jacques proposa à St. Paul de se faire raser la tête, & d'aller se purifier dans le Temple avec quatre Juifs, afin que tout le monde sache que tout ce que l'on dit de vous est faux, & que vous continuez à garder la Loi de Moïse.

Paul, Chrétien, alla donc s'acquitter de toutes les cérémonies Judaïques pendant sept jours; mais les sept jours n'étaient pas encore écoulés, quand des Juifs d'Asie le reconnurent; & voyant qu'il était entré dans le Temple, non-seulement avec des Juifs, mais avec des Gentils, ils crierent à la profanation: on le saisit, on le mena devant le Gouverneur Félix, & ensuite on s'adressa au Tribunal de Festus. Les Juifs en foule demanderent sa mort; Actes des Apôtres, Chap. 25.Festus leur répondit: Ce n'est point la coutume des Romains de condamner un homme avant que l'accusé ait ses accusateurs devant lui, & qu'on lui ait donné la liberté de se défendre.

Ces paroles sont d'autant plus remarquables dans ce Magistrat Romain, qu'il paraît n'avoir eu nulle considération pour St. Paul, n'avoir senti pour lui que du mépris; trompé par les fausses lumieres de sa raison, il le prit pour un fou; il lui dit à lui-même qu'il était en démence, Act. des Ap. Ch. 26. v. 34.multæ te litteræ ad insaniam convertunt. Festus n'écouta donc que l'équité de la Loi Romaine, en donnant sa protection à un inconnu qu'il ne pouvait estimer.

Voilà le St. Esprit lui-même qui déclare que les Romains n'étaient pas persécuteurs, & qu'ils étaient justes. Ce ne sont pas les Romains qui se souleverent contre St. Paul, ce furent les Juifs. St. Jacques, frere de Jesus, fut lapidé par l'ordre d'un Juif Saducéen, & non d'un Romain: les Juifs seuls lapiderent St. Etienne;[14] & lorsque St. Paul gardait les manteaux des exécuteurs, certes il n'agissait pas en Citoyen Romain.

Les premiers Chrétiens n'avaient rien sans doute à démêler avec les Romains; ils n'avaient d'ennemis que les Juifs dont ils commençaient à se séparer. On sait quelle haine implacable portent tous les Sectaires à ceux qui abandonnent leur secte. Il y eut sans doute du tumulte dans les Synagogues de Rome. Suétone dit, dans la Vie de Claude, Judæos impulsore Christo assiduè tumultuantes Roma expulit. Il se trompait, en disant que c'était à l'instigation de Christ: il ne pouvait pas être instruit des détails d'un Peuple aussi méprisé à Rome que l'était le Peuple Juif, mais il ne se trompait pas sur l'occasion de ces querelles. Suétone écrivait sous Adrien, dans le second siecle; les Chrétiens n'étaient pas alors distingués des Juifs aux yeux des Romains. Le passage de Suétone fait voir que les Romains, loin d'opprimer les premiers Chrétiens, réprimaient alors les Juifs qui les persécutaient. Ils voulaient que la Synagogue de Rome eût pour ses freres séparés la même indulgence que le Sénat avait pour elle; & les Juifs chassés revinrent bientôt après; ils parvinrent même aux honneurs malgré les Loix qui les en excluaient: c'est Dion Cassius & Ulpien qui nous l'apprennent.[15] Est-il possible qu'après la ruine de Jérusalem les Empereurs eussent prodigué des dignités aux Juifs, & qu'ils eussent persécuté, livré aux bourreaux & aux bêtes, des Chrétiens qu'on regardait comme une secte de Juifs!

Néron, dit-on, les persécuta. Tacite nous apprend qu'ils furent accusés de l'incendie de Rome, & qu'on les abandonna à la fureur du Peuple. S'agissait-il de leur créance dans une telle accusation? Non sans doute. Dirons-nous que les Chinois, que les Hollandais égorgerent, il y a quelques années, dans les Fauxbourgs de Batavia, furent immolés à la Religion? Quelque envie qu'on ait de se tromper, il est impossible d'attribuer à l'intolérance le désastre arrivé sous Néron à quelques malheureux demi-Juifs & demi-Chrétiens.[16]

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CHAPITRE IX.
Des Martyrs.

IL y eut dans la suite des Martyrs Chrétiens: il est bien difficile de savoir précisément pour quelles raisons ces Martyrs furent condamnés; mais j'ose croire qu'aucun ne le fut sous les premiers Césars, pour sa seule Religion; on les tolérait toutes; comment aurait-on pu rechercher & poursuivre des hommes obscurs, qui avaient un culte particulier, dans le temps qu'on permettait tous les autres?

Les Titus, les Trajans, les Antonins, les Decius n'étaient pas des barbares: peut-on imaginer qu'ils auraient privé les seuls Chrétiens d'une liberté dont jouissait toute la terre? Les aurait-on seulement osé accuser d'avoir des mysteres secrets, tandis que les mysteres d'Isis, ceux de Mitras, ceux de la Déesse de Syrie, tous étrangers au culte Romain, étaient permis sans contradiction? Il faut bien que la persécution ait eu d'autres causes, & que les haines particulieres, soutenues par la raison d'Etat, ayent répandu le sang des Chrétiens.

Par exemple, lorsque St. Laurent refuse au Préfet de Rome, Cornelius Secularis, l'argent des Chrétiens qu'il avait en sa garde, il est naturel que le Préfet & l'Empereur soient irrités; ils ne savaient pas que St. Laurent avait distribué cet argent aux pauvres, & qu'il avait fait une œuvre charitable & sainte, ils le regarderent comme un réfractaire, & le firent périr.[17]

Considérons le martyre de St. Polyeucte. Le condamna-t-on pour sa Religion seule? Il va dans le Temple, où l'on rend aux Dieux des actions de graces pour la victoire de l'Empereur Decius; il y insulte les Sacrificateurs, il renverse & brise les Autels & les Statues: quel est le Pays au monde où l'on pardonnerait un pareil attentat? Le Chrétien qui déchira publiquement l'Edit de l'Empereur Dioclétien, & qui attira sur ses freres la grande persécution, dans les deux dernieres années du regne de ce Prince, n'avait pas un zele selon la science; & il était bien malheureux d'être la cause du désastre de son parti. Ce zele inconsidéré qui éclata souvent, & qui fut même condamné par plusieurs Peres de l'Eglise, a été probablement la source de toutes les persécutions.

Je ne compare point, sans doute, les premiers Sacramentaires aux premiers Chrétiens; je ne mets point l'erreur à côté de la vérité: mais Farel, prédécesseur de Jean Calvin, fit dans Arles la même chose que St. Polyeucte avait fait en Arménie. On portait dans les rues la Statue de St. Antoine l'Hermite en procession; Farel tombe avec quelques-uns des siens sur les Moines qui portaient St. Antoine, les bat, les disperse, & jette St. Antoine dans la riviere. Il méritait la mort qu'il ne reçut pas, parce qu'il eut le temps de s'enfuir. S'il s'était contenté de crier à ces Moines, qu'il ne croyait pas qu'un corbeau eût apporté la moitié d'un pain à St. Antoine l'Hermite, ni que St. Antoine eût eu des conversations avec des Centaures & des Satyres, il aurait mérité une forte réprimande, parce qu'il troublait l'ordre; mais si le soir, après la procession, il avait examiné paisiblement l'histoire du corbeau, des Centaures & des Satyres, on n'aurait rien eu à lui reprocher.

Quoi! les Romains auraient souffert que l'infame Antinoüs fût mis au rang des seconds Dieux, & ils auraient déchiré, livré aux bêtes tous ceux auxquels on n'aurait reproché que d'avoir paisiblement adoré un juste! Quoi! ils auraient reconnu un Dieu suprême[18], un Dieu Souverain, maître de tous les Dieux secondaires, attesté par cette formule, Deus optimus maximus, & ils auraient recherché ceux qui adoraient un Dieu unique!

Il n'est pas croyable que jamais il y eût une Inquisition contre les Chrétiens sous les Empereurs, c'est-à-dire, qu'on soit venu chez eux les interroger sur leur créance. On ne troubla jamais sur cet article ni Juif, ni Syrien, ni Egyptien, ni Bardes, ni Druides, ni Philosophes. Les Martyrs furent donc ceux qui s'éleverent contre les faux Dieux. C'était une chose très-sage, très-pieuse de n'y pas croire; mais enfin, si, non contents d'adorer un Dieu en esprit & en vérité, ils éclaterent violemment contre le culte reçu, quelque absurde qu'il pût être, on est forcé d'avouer qu'eux-mêmes étaient intolérants.

Tertullien, dans son Apologétique,avoue qu'on regardait les Chrétiens comme des factieux; Chap. 39.l'accusation était injuste, mais elle prouvait que ce n'était pas la Religion seule des Chrétiens qui excitait le zele des Magistrats. Chap. 35.Il avoue que les Chrétiens refusaient d'orner leurs portes de branches de laurier dans les réjouissances publiques pour les victoires des Empereurs: on pouvait aisément prendre cette affectation condamnable pour un crime de leze-Majesté.

La premiere sévérité juridique exercée contre les Chrétiens, fut celle de Domitien; mais elle se borna à un exil qui ne dura pas une année: Facile cœptum repressit restitutis quos ipse relegaverat, dit Tertullien. Lactance, dont le style est si emporté, convient que depuis Domitien jusqu'à Decius Chap. 3.l'Eglise fut tranquille & florissante. Cette longue paix, dit-il, fut interrompue quand cet exécrable animal Decius opprima l'Eglise: post multos annos extitit execrabile animal Decius, qui vexaret Ecclesiam.

On ne veut point discuter ici le sentiment du savant Dodwel, sur le petit nombre des Martyrs; mais si les Romains avaient tant persécuté la Religion Chrétienne, si le Sénat avait fait mourir tant d'innocents par des supplices inusités, s'ils avaient plongé des Chrétiens dans l'huile bouillante, s'ils avaient exposé des filles toutes nues aux bêtes dans le Cirque, comment auraient-ils laissé en paix tous les premiers Evêques de Rome? St. Irenée ne compte pour Martyr, parmi ces Evêques, que le seul Télesphore, dans l'an 139 de l'Ere vulgaire; & on n'a aucune preuve que ce Télesphore ait été mis à mort. Zéphirin gouverna le troupeau de Rome pendant dix-huit années, & mourut paisiblement l'an 219. Il est vrai que dans les anciens Martyrologes, on place presque tous les premiers Papes; mais le mot de martyr n'était pris alors que suivant sa véritable signification: martyre voulait dire témoignage, & non pas supplice.

Il est difficile d'accorder cette fureur de persécution avec la liberté qu'eurent les Chrétiens d'assembler cinquante-six Conciles, que les Ecrivains Ecclésiastiques comptent dans les trois premiers siecles.

Il y eut des persécutions; mais si elles avaient été aussi violentes qu'on le dit, il est vraisemblable que Tertullien, qui écrivit avec tant de force contre le culte reçu, ne serait pas mort dans son lit. On sait bien que les Empereurs ne lurent pas son Apologétique; qu'un Ecrit obscur, composé en Afrique, ne parvient pas à ceux qui sont chargés du gouvernement du monde: mais il devait être connu de ceux qui approchaient le Proconsul d'Afrique; il devait attirer beaucoup de haine à l'Auteur; cependant il ne souffrit point le martyre.

Origene enseigna publiquement dans Alexandrie, & ne fut point mis à mort. Ce même Origene, qui parlait avec tant de liberté aux Païens & aux Chrétiens, qui annonçait Jesus aux uns, qui niait un Dieu en trois Personnes aux autres, avoue expressément dans son troisieme Livre contre Celse, qu'il y a eu très-peu de Martyrs, & encore de loin à loin; cependant, dit-il, les Chrétiens ne négligent rien pour faire embrasser leur Religion par tout le monde; ils courent dans les Villes, dans les Bourgs, dans les Villages.

Il est certain que ces courses continuelles pouvaient être aisément accusées de sédition par les Prêtres ennemis, & pourtant ces missions sont tolérées malgré le Peuple Egyptien, toujours turbulent, séditieux & lâche; Peuple qui avait déchiré un Romain pour avoir tué un chat; Peuple en tout temps méprisable, quoi qu'en disent les admirateurs des pyramides.[19]

Qui devait plus soulever contre lui les Prêtres & le Gouvernement que St. Grégoire Taumaturge, disciple d'Origene? Grégoire avait vu pendant la 64 nuit un vieillard envoyé de Dieu, accompagné d'une femme resplendissante de lumiere: cette femme était la Ste. Vierge, & ce vieillard était St. Jean l'Evangéliste. St. Jean lui dicta un symbole, que St. Grégoire alla prêcher. Il passa, en allant à Néocésarée, près d'un Temple où l'on rendait des oracles, & où la pluye l'obligea de passer la nuit; il y fit plusieurs signes de croix. Le lendemain, le grand Sacrificateur du Temple fut étonné que les démons qui lui répondaient auparavant, ne voulaient plus rendre d'oracles: il les appella; les diables vinrent pour lui dire qu'ils ne viendraient plus; ils lui apprirent qu'ils ne pouvaient plus habiter ce Temple, parce que Grégoire y avait passé la nuit, & qu'il y avait fait des signes de croix. Le Sacrificateur fit saisir Grégoire, qui lui répondit: Je peux chasser les démons d'où je veux, & les faire entrer où il me plaîra. Faites-les donc rentrer dans mon Temple, dit le Sacrificateur. Alors Grégoire déchira un petit morceau d'un volume qu'il tenait à la main, & y traça ces paroles: Grégoire, à Sathan; je te commande de rentrer dans ce Temple: on mit ce billet sur l'Autel; les démons obéirent, & rendirent ce jour-là leurs oracles comme à l'ordinaire; après quoi ils cesserent, comme on le sait.

C'est St. Grégoire de Nysse qui rapporte ces faits dans la Vie de St. Grégoire Taumaturge. Les Prêtres des Idoles devaient sans doute être animés contre Grégoire, & dans leur aveuglement le déférer au Magistrat; cependant leur plus grand ennemi n'essuya aucune persécution.

Il est dit dans l'Histoire de St. Cyprien, qu'il fut le premier Evêque de Carthage condamné à la mort. Le martyre de St. Cyprien est de l'an 258, de notre Ere; donc pendant un très-long-temps aucun Evêque de Carthage ne fut immolé pour sa religion. L'Histoire ne nous dit point quelles calomnies s'éleverent contre St. Cyprien, quels ennemis il avait, pourquoi le Proconsul d'Afrique fut irrité contre lui. St. Cyprien écrit à Cornelius, Evêque de Rome: Il arriva depuis peu une émotion populaire à Carthage, & on cria par deux fois qu'il fallait me jetter aux lions. Il est bien vraisemblable que les emportements du Peuple féroce de Carthage furent enfin cause de la mort de Cyprien; & il est bien sûr que ce ne fut pas l'Empereur Gallus qui le condamna de si loin pour sa religion, puisqu'il laissait en paix Corneille qui vivait sous ses yeux.

Tant de causes secretes se mêlent souvent à la cause apparente, tant de ressorts inconnus servent à persécuter un homme, qu'il est impossible de démêler, dans les siecles postérieurs, la source cachée des malheurs des hommes les plus considérables, à plus forte raison celle du supplice d'un Particulier qui ne pouvait être connu que par ceux de son parti.

Remarquez que St. Grégoire Taumaturge, & St. Denis, Evêque d'Alexandrie, qui ne furent point suppliciés, vivaient dans le temps de St. Cyprien. Pourquoi, étant aussi connus pour le moins que cet Evêque de Carthage, demeurerent-ils paisibles? & pourquoi St. Cyprien fut-il livré au supplice? N'y a-t-il pas quelque apparence que l'un succomba sous des ennemis personnels & puissants, sous la calomnie, sous le prétexte de la raison d'Etat, qui se joint si souvent à la Religion, & que les autres eurent le bonheur d'échapper à la méchanceté des hommes?

Il n'est guères possible que la seule accusation de Christianisme ait fait périr St. Ignace, sous le clément & juste Trajan, puisqu'on permit aux Chrétiens de l'accompagner & de le consoler quand on le conduisit à Rome[20]. Il y avait eu souvent des séditions dans Antioche, ville toujours turbulente, où Ignace était Evêque secret des Chrétiens: peut-être ces séditions, malignement imputées aux Chrétiens innocents, exciterent l'attention du Gouvernement, qui fut trompé, comme il est trop souvent arrivé.

St. Siméon, par exemple, fut accusé devant Sapor d'être l'espion des Romains. L'Histoire de son martyre rapporte que le Roi Sapor lui proposa d'adorer le Soleil: mais on sait que les Perses ne rendaient point de culte au Soleil; ils le regardaient comme un emblême du bon principe, d'Oromase, ou Orosmade, du Dieu Créateur qu'ils reconnaissaient.

Quelque tolérant que l'on puisse être, on ne peut s'empêcher de sentir quelque indignation contre ces déclamateurs, qui accusent Dioclétien d'avoir persécuté les Chrétiens, depuis qu'il fut sur le Trône: rapportons-nous-en à Eusebe de Césarée, son témoignage ne peut être récusé; le favori, le panégyriste de Constantin, l'ennemi violent des Empereurs précédents, doit en être cru quand il les justifie: voici ses paroles: Hist. Ecclésiastiq. Liv. 8.«Les Empereurs donnerent long-temps aux Chrétiens de grandes marques de bienveillance; ils leur confierent des Provinces; plusieurs Chrétiens demeurerent dans le Palais; ils épouserent même des Chrétiennes; Dioclétien prit pour son épouse Prisca, dont la fille fut femme de Maximien Galere, &c.

Qu'on apprenne donc de ce témoignage décisif à ne plus calomnier; qu'on juge si la persécution excitée par Galere, après dix-neuf ans d'un regne de clémence & de bienfaits, ne doit pas avoir sa source dans quelque intrigue que nous ne connaissons pas.

Qu'on voye combien la fable de la Légion Thébaine ou Thébéenne, massacrée, dit-on, toute entiere pour la Religion, est une fable absurde. Il est ridicule qu'on ait fait venir cette Légion d'Asie par le grand St. Bernard; il est impossible qu'on l'eût appellée d'Asie pour venir appaiser une sédition dans les Gaules, un an après que cette sédition avait été réprimée: il n'est pas moins impossible qu'on ait égorgé six mille hommes d'Infanterie, & sept cents Cavaliers, dans un passage où deux cents hommes pourraient arrêter une Armée entiere. La relation de cette prétendue boucherie commence par une imposture évidente: Quand la terre gémissait sous la tyrannie de Dioclétien, le Ciel se peuplait de Martyrs. Or cette aventure, comme on l'a dit, est supposée en 286, temps où Dioclétien favorisait le plus les Chrétiens, & où l'Empire Romain fut le plus heureux. Enfin ce qui devrait épargner toutes ces discussions, c'est qu'il eut jamais de Légion Thébaine: les Romains étaient trop fiers & trop sensés pour composer une Légion de ces Egyptiens qui ne servaient à Rome que d'esclaves, Verna Canopi: c'est comme s'ils avaient eu une Légion Juive. Nous avons les noms des trente-deux Légions qui faisaient les principales forces de l'Empire Romain; assurément la Légion Thébaine ne s'y trouve pas. Rangeons donc ce conte avec les vers acrostiches des Sibylles qui prédisaient les miracles de Jesus-Christ, & avec tant de pieces supposées, qu'un faux zele prodigua pour abuser la crédulité.


CHAPITRE X.
Du danger des fausses légendes, & de la persécution.

LE mensonge en a trop long-temps imposé aux hommes; il est temps qu'on connaisse le peu de vérités qu'on peut démêler à travers ces nuages de fables qui couvrent l'Histoire Romaine, depuis Tacite & Suétone, & qui ont presque toujours enveloppé les Annales des autres Nations anciennes.

Comment peut-on croire, par exemple, que les Romains, ce Peuple grave & sévere, de qui nous tenons nos Loix, ayent condamné des Vierges Chrétiennes, des filles de qualité, à la prostitution. C'est bien mal connaître l'austere dignité de nos Législateurs, qui punissaient si sévérement les faiblesses des Vestales. Les Actes sinceres de Ruinart rapportent ces turpitudes; mais doit-on croire aux Actes de Ruinart, comme aux Actes des Apôtres? Ces Actes sinceres disent, après Bollandus, qu'il y avait dans la Ville d'Ancyre sept Vierges Chrétiennes, d'environ soixante & dix ans chacune; que le Gouverneur Théodecte les condamna à passer par les mains des jeunes gens de la Ville, mais que ces Vierges ayant été épargnées, (comme de raison) il les obligea de servir toutes nues aux mysteres de Diane, auxquels, pourtant, on n'assista jamais qu'avec un voile. S. Théodote, qui à la vérité était Cabaretier, mais qui n'en était pas moins zélé, pria Dieu ardemment de vouloir bien faire mourir ces saintes filles, de peur qu'elles ne succombassent à la tentation: Dieu l'exauça; le Gouverneur les fit jetter dans un lac avec une pierre au cou: elles apparurent aussi-tôt à Théodote, & le prierent de ne pas souffrir que leurs corps fussent mangés des poissons: ce furent leurs propres paroles.

Le St. Cabaretier & ses compagnons allerent pendant la nuit au bord du lac, gardé par des soldats; un flambeau céleste marcha toujours devant eux, & quand ils furent au lieu où étaient les Gardes, un Cavalier céleste, armé de toutes pieces, poursuivit ces Gardes la lance à la main: St. Théodote retira du lac les corps des Vierges: il fut mené devant le Gouverneur, & le Cavalier céleste n'empêcha pas qu'on ne lui tranchât la tête. Ne cessons de répéter que nous vénérons les vrais Martyrs, mais qu'il est difficile de croire cette histoire de Bollandus & de Ruinart.

Faut-il rapporter ici le Conte du jeune St. Romain? On le jetta dans le feu, dit Eusebe, & des Juifs qui étaient présents, insulterent à Jesus-Christ qui laissait bruler ses Confesseurs, après que Dieu avait tiré Sidrac, Mizac & Abdenago de la fournaise ardente. A peine les Juifs eurent-ils parlé, que St. Romain sortit triomphant du bucher: l'Empereur ordonna qu'on lui pardonnât, & dit au Juge qu'il ne voulait rien avoir à démêler avec Dieu. (étranges paroles pour Dioclétien!) Le Juge, malgré l'indulgence de l'Empereur, commanda qu'on coupât la langue à St. Romain; & quoiqu'il eût des bourreaux, il fit faire cette opération par un Médecin. Le jeune Romain, né begue, parla avec volubilité dès qu'il eut la langue coupée. Le Médecin essuya une réprimande; & pour montrer que l'opération était faite selon les regles de l'art, il prit un passant, & lui coupa juste autant de langue qu'il en avait coupé à St. Romain, de quoi le passant mourut sur le champ: car, ajoute savamment l'Auteur, l'Anatomie nous apprend qu'un homme sans langue ne saurait vivre. En vérité, si Eusebe a écrit de pareilles fadaises, si on ne les a point ajoutées à ses Ecrits, quel fond peut-on faire sur son Histoire?

On nous donne le martyre de Ste. Félicité & de ses sept enfants, envoyés, dit-on, à la mort par le sage & pieux Antonin, sans nommer l'Auteur de la relation. Il est bien vraisemblable que quelque Auteur, plus zélé que vrai, a voulu imiter l'Histoire des Macabées; c'est ainsi que commence la relation: Ste, Félicité était Romaine, elle vivait sous le regne d'Antonin: il est clair, par ces paroles, que l'Auteur n'était pas contemporain de Ste. Félicité; il dit que le Préteur les jugea sur son Tribunal dans le champ de Mars; mais le Préfet de Rome tenait son Tribunal au Capitole, & non au champ de Mars, qui, après avoir servi à tenir les Comices, servait alors aux revues des Soldats, aux courses, aux jeux militaires: cela seul démontre la supposition.

Il est dit encore, qu'après le jugement, l'Empereur commit à différents Juges le soin de faire exécuter l'Arrêt; ce qui est entiérement contraire à toutes les formalités de ces temps-là, & à celles de tous les temps.

Il y a de même un saint Hyppolite, que l'on suppose traîné par des chevaux, comme Hyppolite fils de Thésée. Ce supplice ne fut jamais connu des anciens Romains; & la seule ressemblance du nom a fait inventer cette fable.

Observez encore que dans les Relations des martyres, composées uniquement par les Chrétiens mêmes, on voit presque toujours une foule de Chrétiens venir librement dans la prison du condamné, le suivre au supplice, recueillir son sang, ensevelir son corps, faire des miracles avec les reliques. Si c'était la Religion seule qu'on eût persécutée, n'aurait-on pas immolé ces Chrétiens déclarés qui assistaient leurs freres condamnés, & qu'on accusait d'opérer des enchantements avec les restes des corps martyrisés? Ne les aurait-on pas traités comme nous avons traité les Vaudois, les Albigeois, les Hussites, les différentes sectes des Protestants? nous les avons égorgés, brûlés en foule, sans distinction ni d'âge ni de sexe. Y a-t-il dans les Relations avérées des persécutions anciennes un seul trait qui approche de la St. Barthelemi, & des massacres d'Irlande? Y en a-t-il un seul qui ressemble à la Fête annuelle qu'on célebre encore dans Toulouse, fête cruelle, fête abolissable à jamais, dans laquelle un Peuple entier remercie Dieu en procession, & se félicite d'avoir égorgé il y a deux cents ans quatre mille de ses Concitoyens?

Je le dis avec horreur, mais avec vérité: c'est nous Chrétiens, c'est nous qui avons été persécuteurs, bourreaux, assassins! & de qui? de nos freres. C'est nous qui avons détruit cent Villes, le Crucifix ou la Bible à la main, & qui n'avons cessé de répandre le sang, & d'allumer des buchers, depuis le regne de Constantin jusqu'aux fureurs des Cannibales qui habitaient les Cévennes; fureurs, qui, graces au Ciel, ne subsistent plus aujourd'hui.

Nous envoyons encore quelquefois à la potence, de pauvres gens du Poitou, du Vivarais, de Valence, de Montauban. Nous avons pendu depuis 1745, huit personnages de ceux qu'on appelle Prédicants, ou Ministres de l'Evangile, qui n'avaient d'autre crime que d'avoir prié Dieu pour le Roi en patois, & d'avoir donné une goutte de vin & un morceau de pain levé à quelques Paysans imbécilles. On ne sait rien de cela dans Paris, où le plaisir est la seule chose importante, où l'on ignore tout ce qui se passe en Province & chez les Etrangers. Ces procès se font en une heure, & plus vite qu'on ne juge un déserteur. Si le Roi en était instruit, il ferait grace.

On ne traite ainsi les Prêtres Catholiques en aucun Pays Protestant. Il y a plus de cent Prêtres Catholiques en Angleterre & en Irlande, on les connaît, on les a laissé vivre très-paisiblement dans la derniere guerre.

Serons-nous toujours les derniers à embrasser les opinions saines des autres Nations? Elles se sont corrigées; quand nous corrigerons-nous? Il a fallu soixante ans pour nous faire adopter ce que Newton avait démontré; nous commençons à peine à oser sauver la vie à nos enfants par l'inoculation; nous ne pratiquons que depuis très-peu de temps les vrais principes de l'agriculture; quand commencerons-nous à pratiquer les vrais principes de l'humanité? & de quel front pouvons-nous reprocher aux Païens d'avoir fait des Martyrs, tandis que nous avons été coupables de la même cruauté dans les mêmes circonstances?

Accordons que les Romains ont fait mourir une multitude de Chrétiens pour leur seule Religion; en ce cas, les Romains ont été très-condamnables. Voudrions-nous commettre la même injustice? & quand nous leur reprochons d'avoir persécuté, voudrions-nous être persécuteurs?

S'il se trouvait quelqu'un assez dépourvu de bonne foi, ou assez fanatique, pour me dire ici: Pourquoi venez-vous développer nos erreurs & nos fautes? pourquoi détruire nos faux miracles & nos fausses légendes? elles sont l'aliment de la piété de plusieurs personnes; il y a des erreurs nécessaires; n'arrachez pas du corps un ulcere invétéré qui entraînerait avec lui la destruction du corps: voici ce que je lui répondrais.

Tous ces faux miracles, par lesquels vous ébranlez la foi qu'on doit aux véritables, toutes ces légendes absurdes que vous ajoutez aux vérités de l'Evangile, éteignent la Religion dans les cœurs; trop de personnes qui veulent s'instruire, & qui n'ont pas le temps de s'instruire assez, disent: Les Maîtres de ma Religion m'ont trompé, il n'y a donc point de Religion; il vaut mieux se jetter dans les bras de la nature que dans ceux de l'erreur; j'aime mieux dépendre de la Loi naturelle que des inventions des hommes. D'autres ont le malheur d'aller encore plus loin; ils voyent que l'imposture leur a mis un frein, & ils ne veulent pas même du frein de la vérité; ils penchent vers l'Athéisme: on devient dépravé, parce que d'autres ont été fourbes & cruels.

Voilà certainement les conséquences de toutes les fraudes pieuses & de toutes les superstitions. Les hommes d'ordinaire ne raisonnent qu'à demi; c'est un très-mauvais argument que de dire: Voraginé, l'auteur de la légende dorée, & le Jésuite Ribadeneira, compilateur de la fleur des Saints, n'ont dit que des sottises; donc il n'y a point de Dieu: Les Catholiques ont égorgé un certain nombre d'Huguenots, & les Huguenots à leur tour ont assassiné un certain nombre de Catholiques; donc il n'y a point de Dieu. On s'est servi de la Confession, de la Communion & de tous les Sacrements, pour commettre les crimes les plus horribles; donc il n'y a point de Dieu: Je conclurais au contraire, donc il y a un Dieu, qui après cette vie passagere, dans laquelle nous l'avons tant méconnu, & tant commis de crimes en son nom, daignera nous consoler de tant d'horribles malheurs; car à considérer les guerres de Religion, les quarante schismes des Papes, qui ont presque tous été sanglants, les impostures qui ont presque toutes été funestes, les haines irréconciliables allumées par les différentes opinions, à voir tous les maux qu'a produit le faux zele, les hommes ont eu long-temps leur enfer dans cette vie.


CHAPITRE XI.
Abus de l'Intolérance.

MAis quoi! sera-t-il permis à chaque Citoyen de ne croire que sa raison, & de penser ce que cette raison éclairée ou trompée lui dictera? Il le faut bien,[21] pourvu qu'il ne trouble point l'ordre; car il ne dépend pas de l'homme de croire, ou de ne pas croire; mais il dépend de lui de respecter les usages de sa Patrie: & si vous disiez que c'est un crime de ne pas croire à la Religion dominante, vous accuseriez donc vous-mêmes les premiers Chrétiens vos peres, & vous justifieriez ceux que vous accusez de les avoir livrés aux supplices.

Vous répondez que la différence est grande, que toutes les Religions sont les ouvrages des hommes, & que l'Eglise Catholique Apostolique & Romaine est seule l'ouvrage de Dieu. Mais en bonne foi, parce que notre Religion est divine, doit-elle régner par la haine, par les fureurs, par les exils, par l'enlévement des biens, les prisons, les tortures, les meurtres, & par les actions de graces rendues à Dieu pour ces meurtres? Plus la Religion Chrétienne est divine, moins il appartient à l'homme de la commander; si Dieu l'a faite, Dieu la soutiendra sans vous. Vous savez que l'intolérance ne produit que des hypocrites ou des rebelles; quelle funeste alternative! Enfin, voudriez-vous soutenir par des bourreaux la Religion d'un Dieu que des bourreaux ont fait périr, & qui n'a prêché que la douceur & la patience?

Voyez, je vous prie, les conséquences affreuses du droit de l'intolérance: s'il était permis de dépouiller de ses biens, de jetter dans les cachots, de tuer un Citoyen, qui sous un tel degré de latitude ne professerait pas la Religion admise sous ce degré, quelle exception exempterait les premiers de l'Etat des mêmes peines? La Religion lie également le Monarque & les mendiants: aussi, plus de cinquante Docteurs ou Moines ont affirmé cette horreur monstrueuse, qu'il était permis de déposer, de tuer les Souverains qui ne penseraient pas comme l'Eglise dominante; & les Parlements du Royaume n'ont cessé de proscrire ces abominables décisions d'abominables Théologiens.[22]

Le sang de Henri-le-Grand fumait encore, quand le Parlement de Paris donna un Arrêt qui établissait l'indépendance de la Couronne, comme une Loi fondamentale. Le Cardinal Duperron, qui devait la pourpre à Henri-le-Grand, s'éleva dans les Etats de 1614 contre l'Arrêt du Parlement, & le fit supprimer. Tous les Journaux du temps rapportent les termes dont Duperron se servit dans ses harangues: Si un Prince se faisait Arien, dit-il, on serait bien obligé de le déposer.

Non assurément, Monsieur le Cardinal; on veut bien adopter votre supposition chimérique, qu'un de nos Rois ayant lu l'Histoire des Conciles & des Peres, frappé d'ailleurs de ces paroles, mon Pere est plus grand que moi, les prenant trop à la lettre, & balançant entre le Concile de Nicée & celui de Constantinople, se déclarât pour Eusebe de Nicomédie, je n'en obéirais pas moins à mon Roi, je ne me croirais pas moins lié par le serment que je lui ai fait; & si vous osiez vous soulever contre lui, & que je fusse un de vos juges, je vous déclarerais criminel de leze-Majesté.

Duperron poussa plus loin la dispute, & je l'abrege. Ce n'est pas ici le lieu d'approfondir ces chimeres révoltantes; je me bornerai à dire avec tous les Citoyens, que ce n'est pas parce que Henri IV. fut sacré à Chartres qu'on lui devait obéissance, mais parce que le droit incontestable de la naissance donnait la Couronne à ce Prince, qui la méritait par son courage & par sa bonté.

Qu'il soit donc permis de dire que tout Citoyen doit hériter, par le même droit, des biens de son pere, & qu'on ne voit pas qu'il mérite d'en être privé, & d'être traîné au gibet, parce qu'il sera du sentiment de Ratram contre Pascase Ratberg, & de Bérenger contre Scot.

On sait que tous nos dogmes n'ont pas toujours été clairement expliqués, & universellement reçus dans notre Eglise. Jesus-Christ ne nous ayant point dit comment procédait le St. Esprit, l'Eglise Latine crut long-temps avec la Grecque, qu'il ne procédait que du Pere: enfin elle ajouta au Symbole, qu'il procédait aussi du Fils. Je demande, si le lendemain de cette décision, un Citoyen qui s'en serait tenu au symbole de la veille eût été digne de mort? La cruauté, l'injustice serait-elle moins grande de punir aujourd'hui celui qui penserait comme on pensait autrefois? Etait-on coupable du temps d'Honorius I, de croire que Jesus n'avait pas deux volontés?

Il n'y a pas long-temps que l'Immaculée Conception est établie: les Dominicains n'y croyent pas encore. Dans quel temps les Dominicains commenceront-ils à mériter des peines dans ce monde, & dans l'autre?

Si nous devons apprendre de quelqu'un à nous conduire dans nos disputes interminables, c'est certainement des Apôtres & des Evangélistes. Il y avait de quoi exciter un schisme violent entre St. Paul & St. Pierre. Paul dit expressément dans son Epître aux Galates, qu'il résista en face à Pierre, parce que Pierre était répréhensible, parce qu'il usait de dissimulation aussi-bien que Barnabé, parce qu'ils mangeaient avec les Gentils avant l'arrivée de Jacques, & qu'ensuite ils se retirerent secrétement, & se séparerent des Gentils de peur d'offenser les Circoncis. Je vis, ajoute-t-il, qu'ils ne marchaient pas droit selon l'Evangile; je dis à Céphas: Si vous, Juif, vivez comme les Gentils, & non comme les Juifs, pourquoi obligez-vous les Gentils à judaïser?

C'était là un sujet de querelle violente. Il s'agissait de savoir si les nouveaux Chrétiens judaïseraient ou non. St. Paul alla dans ce temps-là même sacrifier dans le Temple de Jérusalem. On sait que les quinze premiers Evêques de Jérusalem furent des Juifs circoncis, qui observerent le Sabath & qui s'abstinrent des viandes défendues. Un Evêque Espagnol ou Portugais, qui se ferait circoncire & qui observerait le Sabath, serait brulé dans un auto-da-fé. Cependant la paix ne fut altérée pour cet objet fondamental, ni parmi les Apôtres, ni parmi les premiers Chrétiens.

Si les Evangélistes avaient ressemblé aux Ecrivains modernes, ils avaient un champ bien vaste pour combattre les uns contre les autres. St. Matthieu compte vingt-huit générations depuis David jusqu'à Jesus. St. Luc en compte quarante-une; & ces générations sont absolument différentes. On ne voit pourtant nulle dissention s'élever entre les Disciples sur ces contrariétés apparentes, très-bien conciliées par plusieurs Peres de l'Eglise. La charité ne fut point blessée, la paix fut conservée. Quelle plus grande leçon de nous tolérer dans nos disputes, & de nous humilier dans tout ce que nous n'entendons pas?

St. Paul, dans son Epître à quelques Juifs de Rome, convertis au Christianisme, employe toute la fin du Chapitre III à dire que la seule Foi glorifie, & que les œuvres ne justifient personne. St. Jacques, au contraire, dans son Epître aux douze Tribus dispersées par toute la terre, Chapitre II, ne cesse de dire qu'on ne peut être sauvé sans les œuvres. Voilà ce qui a séparé deux grandes Communions parmi nous, & ce qui ne divisa point les Apôtres.

Si la persécution contre ceux avec qui nous disputons, était une action sainte, il faut avouer que celui qui aurait fait tuer le plus d'hérétiques serait le plus grand Saint du Paradis. Quelle figure ferait un homme qui se serait contenté de dépouiller ses freres, & de les plonger dans des cachots, auprès d'un zélé qui en aurait massacré des centaines le jour de la St. Barthelemi? en voici la preuve.

Le Successeur de St. Pierre & son Consistoire ne peuvent errer; ils approuverent, célébrerent, consacrerent l'action de la St. Barthelemi: donc cette action était très-sainte; donc, de deux assassins égaux en piété, celui qui aurait éventré vingt-quatre femmes grosses Huguenotes, doit être élevé en gloire du double de celui qui n'en aura éventré que douze: par la même raison les fanatiques des Cévennes devaient croire qu'ils seraient élevés en gloire à proportion du nombre des Prêtres, des Religieux, & des femmes Catholiques qu'ils auraient égorgés. Ce sont là d'étranges titres pour la gloire éternelle.


CHAPITRE XII.
Si l'intolérance fut de Droit Divin dans le Judaïsme, & si elle fut toujours mise en pratique?

ON appelle, je crois Droit Divin, les préceptes que Dieu a donnés lui-même. Il voulut que les Juifs mangeassent un agneau cuit avec des laitues, & que les Convives le mangeassent debout, un bâton à la main, en commémoration du Phase; il ordonna que la consécration du grand Prêtre se ferait en mettant du sang à son oreille droite, à sa main droite, & à son pied droit; coutumes extraordinaires pour nous, mais non pas pour l'antiquité; il voulut qu'on chargeât le bouc Hazazel des iniquités du Peuple; Deutér. Chap. 14.il défendit qu'on se nourrît de poissons sans écailles, de porcs, de lievres, de hérissons, de hiboux, de griffons, d'ixions, &c.

Il institua les fêtes, les cérémonies; toutes ces choses, qui semblaient arbitraires aux autres Nations, & soumises au droit positif, à l'usage, étant commandées par Dieu même, devenaient un droit divin pour les Juifs, comme tout ce que Jesus-Christ, fils de Marie, fils de Dieu, nous a commandé, est de droit divin pour nous.

Gardons-nous de rechercher ici pourquoi Dieu a substitué une Loi nouvelle à celle qu'il avait donnée à Moïse, & pourquoi il avait commandé à Moïse, plus de choses qu'au Patriarche Abraham, & plus à Abraham qu'à Noé.[23] Il semble qu'il daigne se proportionner aux temps & à la population du Genre-humain; c'est une gradation paternelle: mais ces abymes sont trop profonds pour notre débile vue; tenons-nous dans les bornes de notre sujet; voyons d'abord ce qu'était l'Intolérance chez les Juifs.

Il est vrai que dans l'Exode, les Nombres, le Lévitique, le Deutéronome,Amos, Chap. 5, v. 26.

Jérém. Chap. 7, v. 22.

Actes des Ap. Ch. 7, v. 42.
il y a des Loix très-séveres sur le Culte, & des châtiments plus séveres encore. Plusieurs Commentateurs ont de la peine à concilier les récits de Moïse avec les passages de Jérémie & d'Amos, & avec le célebre Discours de St. Etienne, rapporté dans les Actes des Apôtres. Amos dit que les Juifs adorerent toujours dans le Désert Moloc, Remphan & Kium. Jérémie dit expressément, que Dieu ne demanda aucun sacrifice à leurs peres quand ils sortirent d'Egypte. St. Etienne, dans son Discours aux Juifs,s'exprime ainsi: «Ils adorerent l'Armée du Ciel, ils n'offrirent ni sacrifices ni hosties dans le Désert pendant quarante ans, ils porterent le Tabernacle du Dieu Moloc, & l'astre de leur Dieu Rempham.

D'autres Critiques inferent du culte de tant de Dieux étrangers, que ces Dieux furent tolérés par Moïse, & ils citent en preuves ces paroles du Deutéronome: Deutér. Chap. 12, v. 8.Quand vous serez dans la Terre de Canaan, vous ne ferez point comme nous faisons aujourd'hui, où chacun fait ce qui lui semble bon.[24]

Ils appuyent leur sentiment sur ce qu'il n'est parlé d'aucun acte religieux du Peuple dans le Désert: point de Pâque célébrée, point de Pentecôte; nulle mention 94 qu'on ait célébré la fête des Tabernacles, nulle Priere publique établie; enfin, la Circoncision, ce sceau de l'alliance de Dieu avec Abraham, ne fut point pratiquée.

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Ils se prévalent encore de l'Histoire de Josué. Josué, Ch. 14. v. 15 & suiv.Ce conquérant dit aux Juifs: «L'option vous est donnée, choisissez quel parti il vous plaîra, ou d'adorer les Dieux que vous avez servis dans le Pays des Amorrhéens, ou ceux que vous avez reconnus en Mésopotamie. Le Peuple répond: Il n'en sera pas ainsi, nous servirons Adonaï. Josué leur repliqua: Vous avez choisi vous-mêmes, ôtez donc du milieu de vous les Dieux étrangers.» Ils avaient donc eu incontestablement d'autres Dieux qu'Adonaï sous Moïse.

Il est très-inutile de réfuter ici les Critiques qui pensent que le Pentateuque ne fut pas écrit par Moïse; tout a été dit dès long-temps sur cette matiere; & quand même quelque petite partie des Livres de Moïse aurait été écrite du temps des Juges ou des Rois, ou des Pontifes, ils n'en seraient pas moins inspirés & moins divins.

C'est assez, ce me semble, qu'il soit prouvé par la Ste. Ecriture, que malgré la punition extraordinaire attirée aux Juifs par le culte d'Apis, ils conserverent long-temps une liberté entiere: peut-être même que le massacre que Moïse fit de vingt-trois mille hommes pour le veau érigé par son frere, lui fit comprendre qu'on ne gagnait rien par la rigueur, & qu'il fut obligé de fermer les yeux sur la passion du Peuple pour les Dieux étrangers.

Lui-même Nomb. Chap. 21, v. 9.semble bientôt transgresser la Loi qu'il a donnée. Il a défendu tout simulacre, cependant il érige un serpent d'airain. La même exception à la Loi se trouve depuis dans le Temple de Salomon; ce Prince fait sculpter douze bœufs qui soutiennent le grand bassin du Temple; des Chérubins sont posés dans l'Arche, ils ont une tête d'aigle & une tête de veau; & c'est apparemment cette tête de veau mal faite, trouvée dans le Temple par les Soldats Romains, qui fit croire long-temps que les Juifs adoraient un âne.

En vain le culte des Dieux étrangers est défendu; Salomon est paisiblement idolâtre. Jéroboam, à qui Dieu donna dix parts du Royaume, fait ériger deux veaux d'or, & regne vingt-deux ans, en réunissant en lui les dignités de Monarque & de Pontife. Le petit Royaume de Juda dresse sous Roboam des Autels étrangers & des statues. Le saint Roi Asa ne détruit point les hauts lieux. Le Grand-Prêtre Urias Liv. IV. des Rois, Chap. 16.érige dans le Temple, à la place de l'Autel des holocaustes, un Autel du Roi de Syrie. On ne voit, en un mot, aucune contrainte sur la Religion. Je sais que la plupart des Rois Juifs s'exterminerent, s'assassinerent les uns les autres; mais ce fut toujours pour leur intérêt, & non pour leur créance.

Il est vrai que parmi les Prophetes Liv. III. des Rois, Chap. 18, v. 38 & 40.

Liv. IV. des Rois, Chap. 2, v. 24.
il y en eut qui intéresserent le Ciel à leur vengeance. Elie fit descendre le feu céleste pour consumer le Prêtre de Baal; Elisée fit venir des ours pour dévorer quarante-deux petits enfants qui l'avaient appellé tête chauve: mais ce sont des miracles rares, & des faits qu'il serait un peu dur de vouloir imiter.

On nous objecte encore Nomb. Chap. 31.que le Peuple Juif fut très-ignorant & très-barbare. Il est dit que dans la guerre qu'il fit aux Madianites,[25]Moïse ordonna de tuer tous les enfants mâles & toutes les meres, & de partager le butin. Les vainqueurs trouverent dans le camp 675000 brebis, 72000 bœufs, 61000 ânes, & 32000 jeunes filles; ils en firent le partage, & tuerent tout le reste. Plusieurs Commentateurs même prétendent que trente-deux filles furent immolées au Seigneur: cesserunt in partem Domini triginta duæ animæ.

En effet, les Juifs immolaient des hommes à la Divinité, témoin le sacrifice de Jephté,[26] témoin le Roi Agag,[27] coupé en morceaux par le Prêtre Samuel. Ezéchiel Ezéch. Chap. 39, v. 18.même leur promet, pour les encourager, qu'ils mangeront de la chair humaine. Vous mangerez, dit-il, le cheval & le Cavalier, vous boirez le sang des Princes. On ne trouve dans toute l'Histoire de ce Peuple aucun trait de générosité, de magnanimité, de bienfaisance; mais il s'échappe toujours dans le nuage de cette barbarie, si longue & si affreuse, des rayons d'une tolérance universelle.

Jephté, Juges, Chap. 11, v. 24.inspiré de Dieu, & qui lui immola sa fille, dit aux Ammonites: Ce que votre Dieu Chamos vous a donné, ne vous appartient-il pas de droit? Souffrez donc que nous prenions la Terre que notre Dieu nous a promise. Cette déclaration est précise; elle peut mener bien loin; mais, au moins, elle est une preuve évidente que Dieu tolérait Chamos. Car la sainte Ecriture ne dit pas: Vous pensez avoir droit sur les Terres que vous dites vous avoir été données par le Dieu Chamos; elle dit positivement: Vous avez droit, Tibi jure debentur: ce qui est le vrai sens de ces paroles hébraïques, Otho thirasch.

L'histoire de Michas & du Lévite, rapportée aux 17 & 18 chapitres du Livre des Juges, est bien encore une preuve incontestable de la tolérance & de la liberté la plus grande, admise chez les Juifs. La mere de Michas, femme fort riche d'Ephraïm, avait perdu onze cents pieces d'argent; son fils les lui rendit: elle voua cet argent au Seigneur, & en fit faire des idoles; elle bâtit une petite Chapelle, un Lévite desservit la Chapelle moyennant dix pieces d'argent, une tunique, un manteau par année & sa nourriture; & Michas s'écria: Chap. 17 v. dernier.C'est maintenant que Dieu me fera du bien, puisque j'ai chez moi un Prêtre de la race de Lévi.

Cependant, six cents hommes de la Tribu de Dan, qui cherchaient à s'emparer de quelque Village dans le Pays, & à s'y établir, mais n'ayant point de Prêtre Lévite avec eux, & en ayant besoin pour que Dieu favorisât leur entreprise, allerent chez Michas, & prirent son Ephod, ses Idoles & son Lévite, malgré les remontrances de ce Prêtre, & malgré les cris de Michas & de sa mere. Alors ils allerent avec assurance attaquer le Village nommé Laïs, & y mirent tout à feu & à sang, selon leur coutume. Ils donnerent le nom de Dan à Laïs, en mémoire de leur victoire; ils placerent l'Idole de Michas sur un Autel; & ce qui est bien plus remarquable, Jonathan, petit-fils de Moïse, fut le Grand-Prêtre de ce Temple, où l'on adorait le Dieu d'Israël & l'Idole de Michas.

Après la mort de Gédéon, les Hébreux adorerent Baal-bérith pendant près de vingt ans, & renoncerent au culte d'Adonaï, sans qu'aucun Chef, aucun Juge, aucun Prêtre criât vengeance. Leur crime était grand, je l'avoue; mais si cette idolâtrie même fut tolérée, combien les différences dans le vrai culte ont elles dû l'être?

Quelques-uns donnent pour une preuve d'intolérance, que le Seigneur lui-même ayant permis que son Arche fût prise par les Philistins dans un combat, il ne punit les Philistins qu'en les frappant d'une maladie secrete, ressemblante aux hémorrhoïdes, en renversant la statue de Dagon, & en envoyant une multitude de rats dans leurs campagnes: mais lorsque les Philistins, pour appaiser sa colere, eurent renvoyé l'Arche attelée de deux vaches qui nourrissaient leurs veaux, & offert à Dieu cinq rats d'or, & cinq anus d'or, le Seigneur fit mourir soixante & dix anciens d'Israël, & cinquante mille hommes du Peuple, pour avoir regardé l'Arche; on répond que le châtiment du Seigneur ne tombe point sur une créance, sur une différence dans le culte, ni sur aucune idolâtrie.

Si le Seigneur avait voulu punir l'idolâtrie, il aurait fait périr tous les Philistins qui oserent prendre son Arche, & qui adoraient Dagon; mais il fit périr cinquante mille & soixante & dix hommes de son Peuple, uniquement parce qu'ils avaient regardé son Arche qu'ils ne devaient pas regarder: tant les Loix, les mœurs de ce temps, l'économie judaïque different de tout ce que nous connaissons; tant les voyes inscrutables de Dieu sont au-dessus des nôtres. La rigueur exercée, dit le judicieux Don Calmet, contre ce grand nombre d'hommes, ne paraîtra excessive qu'à ceux qui n'ont pas compris jusqu'à quel point Dieu voulait être craint & respecté parmi son Peuple, & qui ne jugent des vues & des desseins de Dieu qu'en suivant les foibles lumieres de leur raison.

Dieu ne punit donc pas un culte étranger, mais une profanation du sien, une curiosité indiscrete, une désobéissance, peut-être même un esprit de révolte. On sent bien que de tels châtiments n'appartiennent qu'à Dieu dans la Théocratie Judaïque. On ne peut trop redire que ces temps & ces mœurs n'ont aucun rapport aux nôtres.

Enfin, lorsque dans des siecles postérieurs Naaman l'idolâtre, demanda à Elisée Liv. IV. des Rois, Chap. 20, v. 25.s'il lui était permis de suivre son Roi dans le Temple de Remnon, & d'y adorer avec lui, ce même Elisée qui avait fait dévorer les enfants par les ours, ne lui répondit-il pas, Allez en paix?

Il y a bien plus; le Seigneur ordonne à Jérémie de se mettre des cordes au cou, des colliers[28] & des jougs, de les envoyer aux Roitelets ou Melchim de Moab, d'Ammon, d'Edom, de Tyr, de Sidon; & Jérémie leur fait dire par le Seigneur: Jérém. Chap. 27, v. 6.J'ai donné toutes vos Terres à Nabuchodonosor, Roi de Babylone, mon serviteur. Voilà un Roi idolâtre déclaré serviteur de Dieu & son favori.

Le même Jérémie, que le Melk, ou Roitelet Juif, Sédécias, avait fait mettre au cachot, ayant obtenu son pardon de Sédécias, lui conseille de la part de Dieu Jérém. Chap. 18, v. 19.de se rendre au Roi de Babylone: Si vous allez vous rendre à ses Officiers, dit-il, votre ame vivra. Dieu prend donc enfin le parti d'un Roi idolâtre; il lui livre l'Arche, dont la seule vue avait coûté la vie à cinquante mille soixante & dix Juifs; il lui livre le Saint des Saints, & le reste du Temple qui avait coûté à bâtir cent huit mille talents d'or, un million dix-sept mille talents d'argent & dix mille drachmes d'or, laissés par David & ses Officiers pour la construction de la Maison du Seigneur; ce qui, sans compter les deniers employés par Salomon, monte à la somme de dix-neuf milliards soixante-deux millions, ou environ, au cours de ce jour. Jamais idolâtrie ne fut plus récompensée. Je sais que ce compte est exagéré, qu'il y a probablement erreur de Copiste; mais réduisez la somme à la moitié, au quart, au huitieme même, elle vous étonnera encore. On n'est guères moins surpris des richesses qu'Hérodote dit avoir vues dans le Temple d'Ephese. Enfin, les trésors ne sont rien aux yeux de Dieu; & le nom de son Serviteur donné à Nabuchodonosor, est le vrai trésor inestimable.

Dieu Isaïe, Chap. 44 & 45.ne favorise pas moins le Kir, ou Koresh, ou Kosroes, que nous appellons Cyrus; il l'appelle son Christ, son Oint, quoiqu'il ne fût pas Oint, selon la signification commune de ce mot, & qu'il suivît la Religion de Zoroastre; il l'appelle son Pasteur, quoiqu'il fût usurpateur aux yeux des hommes: il n'y a pas dans toute la sainte Ecriture une plus grande marque de prédilection.

Vous voyez dans Malachie, que du levant au couchant le nom de Dieu est grand dans les Nations, & qu'on lui offre par-tout des oblations pures. Dieu a soin des Ninivites idolâtres comme des Juifs; il les menace, & il leur pardonne. Melchisedec, qui n'était point Juif, était Sacrificateur de Dieu. Balaam idolâtre, était Prophete. L'Ecriture nous apprend donc que non-seulement Dieu tolérait tous les autres Peuples, mais qu'il en avait un soin paternel: & nous osons être intolérants!