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Traité sur la tolérance

Chapter 25: CHAPITRE XXIV. Postscriptum.
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About This Book

The work opens with an account of the arrest, trial, and execution of an innocent Protestant merchant whose son's suicide was misread as religious murder, then uses the case to examine intolerance in law, religion, and society. It surveys historical and scriptural claims about intolerance among Greeks, Romans, Jews, and Christians, critiques persecutory practices and false legends, considers legal reform and limited exceptions for coercion, compares debates in other cultures, defends universal tolerance and virtue over superstition, and concludes with a plea for legal and moral change culminating in a prayerful appeal and postscript.

CHAPITRE XXIII.
Priere à Dieu.

CE n'est donc plus aux hommes que je m'adresse, c'est à toi, Dieu de tous les êtres, de tous les mondes & de tous les temps, s'il est permis à de faibles créatures perdues dans l'immensité, & imperceptibles au reste de l'Univers, d'oser te demander quelque chose, à toi qui as tout donné, à toi dont les Décrets sont immuables comme éternels. Daigne regarder en pitié les erreurs attachées à notre nature! que ces erreurs ne fassent point nos calamités! Tu ne nous as point donné un cœur pour nous haïr, & des mains pour nous égorger; fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d'une vie pénible & passagere! que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos Loix imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux, & si égales devant toi; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appellés hommes, ne soient pas des signaux de haine & de persécution! que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te célébrer, supportent ceux qui se contentent de la lumiere de ton soleil! que ceux qui couvrent leur robe d'une toile blanche pour dire qu'il faut t'aimer, ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire! qu'il soit égal de t'adorer dans un jargon formé d'une ancienne Langue, ou dans un jargon plus nouveau! que ceux dont l'habit est teint en rouge ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle d'un petit tas de la boue de ce monde, & qui possedent quelques fragments arrondis d'un certain métal, jouissent sans orgueil de ce qu'ils appellent grandeur & richesse, & que les autres les voyent sans envie! car tu sais qu'il n'y a dans ces vanités ni de quoi envier, ni de quoi s'enorgueillir.

Puissent tous les hommes se souvenir qu'ils sont freres! qu'ils ayent en horreur la tyrannie exercée sur les ames, comme ils ont en exécration le brigandage, qui ravit par la force le fruit du travail & de l'industrie paisible! Si les fléaux de la guerre sont inévitables, ne nous haïssons pas, ne nous déchirons pas les uns les autres dans le sein de la paix, & employons l'instant de notre existence à bénir également en mille langages divers, depuis Siam jusqu'à la Californie, ta bonté qui nous a donné cet instant!


CHAPITRE XXIV.
Postscriptum.

TAndis qu'on travaillait à cet Ouvrage, dans l'unique dessein de rendre les hommes plus compatissants & plus doux, un autre homme écrivait dans un dessein tout contraire; car chacun a son opinion. Cet homme faisait imprimer un petit Code de persécution, intitulé: l'Accord de la Religion & de l'Humanité: (c'est une faute de l'Imprimeur, lisez de l'Inhumanité.)

L'Auteur de ce saint Libelle s'appuye sur St. Augustin, qui, après avoir prêché la douceur, prêcha enfin la persécution, attendu qu'il était alors le plus fort, & qu'il changeait souvent d'avis. Il cite aussi l'Evêque de Meaux, Bossuet, qui persécuta le célebre Fénelon, Archevêque de Cambrai, coupable d'avoir imprimé que Dieu vaut bien la peine qu'on l'aime pour lui-même.

Bossuet était éloquent, je l'avoue; l'Evêque d'Hippone, quelquefois inconséquent, était plus disert que ne sont les autres Africains; je l'avoue encore: mais je prendrais la liberté de leur dire avec Armande, dans les Femmes savantes:

Quand sur une personne on prétend se régler,
C'est par les beaux côtés qu'il faut lui ressembler.

Je dirais à l'Evêque d'Hippone: Monseigneur, vous avez changé d'avis, permettez-moi de m'en tenir à votre premiere opinion; en vérité, je la crois la meilleure.

Je dirais à l'Evêque de Meaux: Monseigneur, vous êtes un grand homme; je vous trouve aussi savant, pour le moins, que St. Augustin, & beaucoup plus éloquent; mais pourquoi tant tourmenter votre Confrere, qui était aussi éloquent que vous dans un autre genre, & qui était plus aimable?

L'Auteur du saint Libelle sur l'inhumanité n'est ni un Bossuet, ni un Augustin; il me paraît tout propre à faire un excellent Inquisiteur; je voudrais qu'il fût à Goa à la tête de ce beau Tribunal. Il est de plus homme d'Etat, & il étale de grands principes de politique. S'il y a chez vous, dit-il, beaucoup d'hétérodoxes, menagez-les, persuadez-les; s'il n'y en a qu'un petit nombre, mettez en usage la potence & les galeres, & vous vous en trouverez fort bien. C'est ce qu'il conseille à la page 89 & 90.

Dieu merci, je suis bon Catholique; je n'ai point à craindre ce que les Huguenots appellent le martyre: mais si cet homme est jamais premier Ministre, comme il paraît s'en flatter dans son Libelle, je l'avertis que je pars pour l'Angleterre, le jour qu'il aura ses Lettres patentes.

En attendant, je ne puis que remercier la Providence de ce qu'elle permet que les gens de son espece soient toujours de mauvais raisonneurs. Il va jusqu'à citer Bayle parmi les partisans de l'Intolérance; cela est sensé & adroit: & de ce que Bayle accorde qu'il faut punir les factieux & les frippons, notre homme en conclut qu'il faut persécuter à feu & à sang les gens de bonne foi qui sont paisibles, page 98.

Presque tout son Livre est une imitation de l'Apologie de la St. Barthelemi. C'est cet Apologiste ou son écho. Dans l'un ou dans l'autre cas, il faut espérer que ni le Maître ni le Disciple ne gouverneront l'Etat.

Mais s'il arrive qu'ils en soient les Maîtres, je leur présente de loin cette Requête, au sujet de deux lignes de la page 93 du saint Libelle:

Faut-il sacrifier au bonheur du vingtieme de la Nation, le bonheur de la Nation entiere?

Supposez qu'en effet il y ait vingt Catholiques Romains en France contre un Huguenot, je ne prétends point que le Huguenot mange les vingt Catholiques; mais aussi, pourquoi ces vingt Catholiques mangeraient-ils ce Huguenot? & pourquoi empêcher ce Huguenot de se marier? N'y a-t-il pas des Evêques, des Abbés, des Moines qui ont des Terres en Dauphiné, dans le Gévaudan, devers Agde, devers Carcassonne? Ces Evêques, ces Abbés, ces Moines, n'ont-ils pas des Fermiers qui ont le malheur de ne pas croire à la transsubstantiation? N'est-il pas de l'intérêt des Evêques, des Abbés, des Moines, & du Public, que ces Fermiers ayent de nombreuses familles? N'y aura-t-il que ceux qui communieront sous une seule espece, à qui il sera permis de faire des enfants? En vérité, cela n'est ni juste, ni honnête.

La révocation de l'Edit de Nantes n'a point autant produit d'inconvénients qu'on lui en attribue, dit l'Auteur.

Si en effet on lui en attribue plus qu'elle n'en a produit, on exagere; & le tort de presque tous les Historiens est d'exagérer; mais c'est aussi le tort de tous les Controversistes de réduire à rien le mal qu'on leur reproche. N'en croyons ni les Docteurs de Paris, ni les Prédicants d'Amsterdam.

Prenons pour Juge Mr. le Comte d'Avaux, Ambassadeur en Hollande depuis 1685 jusqu'en 1688. Il dit, page 181, tom. 5, qu'un seul homme avait offert de découvrir plus de vingt millions, que les persécutés faisaient sortir de France. Louis XIV répond à Mr. d'Avaux: Les avis que je reçois tous les jours d'un nombre infini de conversions, ne me laissent plus douter que les plus opiniâtres ne suivent l'exemple des autres.

On voit par cette Lettre de Louis XIV, qu'il était de très-bonne foi sur l'étendue de son pouvoir. On lui disait tous les matins, Sire, vous êtes le plus grand Roi de l'Univers; tout l'Univers fera gloire de penser comme vous, dès que vous aurez parlé. Pélisson, qui s'était enrichi dans la place de premier Commis des finances; Pélisson qui avait été trois ans à la Bastille, comme complice de Fouquet; Pélisson, qui de Calviniste était devenu Diacre & Bénéficier, qui faisait imprimer des Prieres pour la Messe, & des Bouquets à Iris, qui avait obtenu la place des Economats, & de Convertisseur; Pélisson, dis-je, apportait tous les trois mois une grande liste d'abjurations, à sept ou huit écus la piece; & faisait accroire à son Roi, que quand il voudrait, il convertirait tous les Turcs au même prix. On se relayait pour le tromper: pouvait-il résister à la séduction?

Cependant, le même Mr. d'Avaux mande au Roi qu'un nommé Vincent maintient plus de cinq cents Ouvriers auprès d'Angoulême, & que sa sortie causera du préjudice, page 194, tom. 5.

Le même Mr. d'Avaux parle de deux Régiments que le Prince d'Orange fait déja lever par les Officiers Français réfugiés: il parle de Matelots qui déserterent de trois vaisseaux pour servir sur ceux du Prince d'Orange. Outre ces deux Régiments, le Prince d'Orange forme encore une Compagnie de Cadets réfugiés, commandés par deux Capitaines, page 240. Cet Ambassadeur écrit encore le 9 Mai 1686, à Mr. de Seignelay, qu'il ne peut lui dissimuler la peine qu'il a de voir les Manufactures de France s'établir en Hollande, d'où elles ne sortiront jamais.

Joignez à tous ces témoignages ceux de tous les Intendants du Royaume, en 1698, & jugez si la révocation de l'Edit de Nantes n'a pas produit plus de mal que de bien, malgré l'opinion du respectable Auteur de l'Accord de la Religion & de l'inhumanité.

Un Maréchal de France, connu par son esprit supérieur, disait, il y a quelques années: Je ne sais pas si la dragonnade a été nécessaire, mais il est nécessaire de n'en plus faire.

J'avoue que j'ai cru aller un peu trop loin, quand j'ai rendu publique la Lettre du Correspondant du Pere Le Tellier, dans laquelle ce Congréganiste propose des tonneaux de poudre. Je me disais à moi-même: On ne m'en croira pas, on regardera cette Lettre comme une piece supposée: mes scrupules heureusement ont été levés, quand j'ai lu dans l'Accord de la Religion & de l'Inhumanité, page 149, ces douces paroles:

L'extinction totale des Protestants en France, n'affaiblirait pas plus la France, qu'une saignée n'affaiblit un malade bien constitué.

Ce Chrétien compatissant, qui a dit tout-à-l'heure que les Protestants composent le vingtieme de la Nation, veut donc qu'on répande le sang de cette vingtieme partie, & ne regarde cette opération que comme une saignée d'une palette! Dieu nous préserve avec lui des trois vingtiemes!

Si donc cet honnête-homme propose de tuer le vingtieme de la Nation, pourquoi l'Ami du Pere Le Tellier n'aurait-il pas proposé de faire sauter en l'air, d'égorger & d'empoisonner le tiers? Il est donc très-vraisemblable que la Lettre au Pere Le Tellier a été réellement écrite.

Le saint Auteur finit enfin par conclurre que l'intolérance est une chose excellente, parce qu'elle n'a pas été, dit-il, condamnée expressément par Jesus-Christ. Mais Jesus-Christ n'a pas condamné non plus ceux qui mettraient le feu aux quatre coins de Paris; est-ce une raison pour canoniser les incendiaires?

Ainsi donc, quand la nature fait entendre d'un côté sa voix douce & bienfaisante, le fanatisme, cet ennemi de la nature, pousse des hurlements; & lorsque la paix se présente aux hommes, l'intolérance forge ses armes. O vous, Arbitres des Nations, qui avez donné la paix à l'Europe, décidez entre l'esprit pacifique, & l'esprit meurtrier.


CHAPITRE XXV.
Suite & Conclusion.

NOus apprenons que le 7 Mars 1763, tout le Conseil d'Etat, assemblé à Versailles, les Ministres d'Etat y assistant, le Chancelier y présidant, Mr. de Crosne, Maître des Requêtes, rapporta l'affaire des Calas avec l'impartialité d'un Juge, l'exactitude d'un homme parfaitement instruit, & l'éloquence simple & vraie d'un Orateur homme d'Etat, la seule qui convienne dans une telle Assemblée. Une foule prodigieuse de personnes de tout rang attendait dans la Galerie du Château la décision du Conseil. On annonça bientôt au Roi que toutes les voix, sans en excepter une, avaient ordonné que le Parlement de Toulouse enverrait au Conseil les pieces du procès, & les motifs de son arrêt, qui avait fait expirer Jean Calas sur la roue; Sa Majesté approuva le jugement du Conseil.

Il y a donc de l'humanité & de la justice chez les hommes! & principalement dans le Conseil d'un Roi aimé, & digne de l'être. L'affaire d'une malheureuse famille de Citoyens obscurs a occupé Sa Majesté, ses Ministres, le Chancelier, & tout le Conseil, & a été discutée avec un examen aussi réfléchi que les plus grands objets de la guerre & de la paix peuvent l'être. L'amour de l'équité, l'intérêt du Genre-humain ont conduit tous les Juges. Graces en soient rendues à ce Dieu de clémence, qui seul inspire l'équité & toutes les vertus!

Nous l'attestons, que nous n'avons jamais connu ni cet infortuné Calas, que les huit Juges de Toulouse firent périr sur les indices les plus faibles, contre les Ordonnances de nos Rois, & contre les Loix de toutes les Nations; ni son fils Marc-Antoine, dont la mort étrange a jetté ces huit Juges dans l'erreur; ni la mere, aussi respectable que malheureuse; ni ses innocentes filles, qui sont venues avec elle de deux cents lieues mettre leur désastre & leur vertu au pied du Trône.

Ce Dieu sait que nous n'avons été animés que d'un esprit de justice, de vérité & de paix, quand nous avons écrit ce que nous pensons de la Tolérance, à l'occasion de Jean Calas, que l'esprit d'intolérance a fait mourir.

Nous n'avons pas cru offenser les huit Juges de Toulouse, en disant qu'ils se sont trompés, ainsi que tout le Conseil l'a présumé: au contraire, nous leur avons ouvert une voye de se justifier devant l'Europe entiere: cette voye est d'avouer que des indices équivoques, & les cris d'une multitude insensée, ont surpris leur justice, de demander pardon à la veuve, & de réparer autant qu'il est en eux la ruine entiere d'une famille innocente, en se joignant à ceux qui la secourent dans son affliction. Ils ont fait mourir le pere injustement; c'est à eux de tenir lieu de pere aux enfants, supposé que ces orphelins veuillent bien recevoir d'eux une faible marque d'un très-juste repentir. Il sera beau aux Juges de l'offrir, & à la famille de le refuser.

C'est sur-tout au Sr. David, Capitoul de Toulouse, s'il a été le premier persécuteur de l'innocence, à donner l'exemple de remords. Il insulta un pere de famille mourant sur l'échafaud. Cette cruauté est bien inouie; mais puisque Dieu pardonne, les hommes doivent aussi pardonner à qui répare ses injustices.

On m'a écrit du Languedoc cette Lettre, du 20 Février 1763.

 

 

Votre Ouvrage sur la Tolérance me paraît plein d'humanité, & de vérité; mais je crains qu'il ne fasse plus de mal que de bien à la famille des Calas. Il peut ulcérer les huit Juges qui ont opiné à la roue: ils demanderont au Parlement qu'on brule votre Livre; & les Fanatiques, car il y en a toujours, répondront par des cris de fureur à la voix de la raison, &c.

Voici ma Réponse:

Les huit Juges de Toulouse peuvent faire bruler mon Livre s'il est bon; il n'y a rien de plus aisé: on a bien brulé les Lettres Provinciales qui valaient sans doute beaucoup mieux: chacun peut bruler chez lui les Livres & papiers qui lui déplaisent.

Mon Ouvrage ne peut faire ni bien ni mal aux Calas, que je ne connais point. Le Conseil du Roi, impartial & ferme, juge suivant les Loix, suivant l'équité, sur les Pieces, sur les Procédures, & non sur un Ecrit qui n'est point juridique, & dont le fonds est absolument étranger à l'affaire qu'il juge.

On auroit beau imprimer des in-folio pour ou contre les huit Juges de Toulouse, & pour ou contre la Tolérance; ni le Conseil, ni aucun Tribunal ne regardera ces Livres comme des Pieces du Procès.

Je conviens qu'il y a des Fanatiques qui crieront, mais je maintiens qu'il y a beaucoup de Lecteurs sages qui raisonneront.

J'apprends que le Parlement de Toulouse & quelques autres Tribunaux ont une Jurisprudence singuliere; ils admettent des quarts, des tiers, des sixiemes de preuve. Ainsi, avec six oui-dires d'un côté, trois de l'autre, & quatre quarts de présomption, ils forment trois preuves complettes; & sur cette belle démonstration, ils vous rouent un homme sans miséricorde. Une légere connaissance de l'art de raisonner suffirait pour leur faire prendre une autre méthode. Ce qu'on appelle une demi-preuve, ne peut être qu'un soupçon: il n'y a point à la rigueur de demi-preuve; ou une chose est prouvée, ou elle ne l'est pas; il n'y a point de milieu.

Cent mille soupçons réunis ne peuvent pas plus établir une preuve, que cent mille zéros ne peuvent composer un nombre.

Il y a des quarts de ton dans la Musique, encore ne les peut-on exécuter; mais il n'y a ni quart de vérité, ni quart de raisonnement.

Deux témoins qui soutiennent leur déposition sont censés faire une preuve; mais ce n'est point assez: il faut que ces deux témoins soient sans passion, sans préjugés, & sur-tout, que ce qu'ils disent ne choque point la raison.

Quatre personnages des plus graves auraient beau dire qu'ils ont vu un vieillard infirme saisir au collet un jeune homme vigoureux, & le jetter par une fenêtre à quarante pas: il est clair qu'il faudrait mettre ces quatre témoins aux petites maisons.

Or, les huit Juges de Toulouse ont condamné Jean Calas sur une accusation beaucoup plus improbable; car il n'y a point eu de témoin oculaire, qui ait dit avoir vu un vieillard infirme, de soixante & huit ans, pendre tout seul un jeune homme de vingt-huit ans, extrêmement robuste.

Des Fanatiques ont dit seulement que d'autres Fanatiques leur avaient dit qu'ils avaient entendu dire à d'autres Fanatiques, que Jean Calas, par une force surnaturelle, avait pendu son fils. On a donc rendu un jugement absurde sur des accusations absurdes.

Il n'y a d'autre remede à une telle Jurisprudence, sinon que ceux qui achetent le droit de juger les hommes, fassent dorénavant de meilleures études.

Cet Ecrit sur la Tolérance est une Requête que l'humanité présente très-humblement au pouvoir & à la prudence. Je seme un grain qui pourra un jour produire une moisson. Attendons tout du temps, de la bonté du Roi, de la sagesse de ses Ministres, & de l'esprit de raison qui commence à répandre par-tout sa lumiere.

La nature dit à tous les hommes: Je vous ai tous fait naître faibles & ignorants, pour végéter quelques minutes sur la terre & pour l'engraisser de vos cadavres. Puisque vous êtes faibles, secourez-vous; puisque vous êtes ignorants, éclairez-vous & supportez-vous. Quand vous seriez tous du même avis, ce qui certainement n'arrivera jamais, quand il n'y aurait qu'un seul homme d'un avis contraire, vous devriez lui pardonner; car c'est moi qui le fais penser comme il pense. Je vous ai donné des bras pour cultiver la terre, & une petite lueur de raison pour vous conduire: j'ai mis dans vos cœurs un germe de compassion pour vous aider les uns les autres à supporter la vie. N'étouffez pas ce germe; ne le corrompez pas; apprenez qu'il est divin; & ne substituez pas les misérables fureurs de l'école à la voix de la nature.

C'est moi seule qui vous unis encore malgré vous par vos besoins mutuels, au milieu même de vos guerres cruelles si légérement entreprises, théâtre éternel des fautes, des hasards & des malheurs. C'est moi seule qui dans une Nation arrête les suites funestes de la division interminable entre la Noblesse & la Magistrature, entre ces deux Corps & celui du Clergé, entre le Bourgeois même & le Cultivateur. Ils ignorent tous les bornes de leurs droits; mais ils écoutent tous malgré eux à la longue ma voix qui parle à leur cœur. Moi seule, je conserve l'équité dans les Tribunaux, où tout serait livré sans moi à l'indécision & aux caprices, au milieu d'un amas confus de Loix faites souvent au hasard, & pour un besoin passager, différentes entre elles de Province en Province, de Ville en Ville, & presque toujours contradictoires entre elles dans le même lieu. Seule je peux inspirer la justice, quand les Loix n'inspirent que la chicane: celui qui m'écoute, juge toujours bien; & celui qui ne cherche qu'à concilier des opinions qui se contredisent, est celui qui s'égare.

Il y a un édifice immense dont j'ai posé le fondement de mes mains; il était solide & simple, tous les hommes pouvaient y entrer en sûreté; ils ont voulu y ajouter les ornements les plus bizarres, les plus grossiers & les plus inutiles; le bâtiment tombe en ruine de tous les côtés; les hommes en prennent les pierres, & se les jettent à la tête; je leur crie: Arrêtez, écartez ces décombres funestes qui sont votre ouvrage, & demeurez avec moi en paix dans l'édifice inébranlable qui est le mien.

FIN.


Notes