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Troïlus et Cressida

Chapter 33: SCÈNE XI
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About This Book

During the siege of Troy, a young Trojan's passionate affair with a visiting woman and her later transfer to the enemy camp expose the fragility of love under political and military strain. Intimate scenes of desire and betrayal alternate with satirical, often harsh portrayals of celebrated warriors and commanders, highlighting vanity, hypocrisy and moral uncertainty. Through pointed speeches and bitter comedy, the drama examines honor, reputation and truth, showing how war undermines personal bonds and reduces heroic legend to spectacle and cynicism.


SCÈNE III

Troie.—Devant le palais de Priam.

HECTOR, ANDROMAQUE.


ANDROMAQUE.—Quand donc mon seigneur fut-il d'assez mauvaise humeur pour fermer son oreille aux conseils? Désarmez-vous, désarmez-vous: ne combattez point aujourd'hui.

HECTOR.—Vous me poussez à vous offenser: rentrez. Par tous les dieux immortels, j'irai!

ANDROMAQUE.—Mes songes, j'en suis sûre, sont aujourd'hui des présages certains.

HECTOR.—Cessez, vous dis-je.

(Entre Cassandre.)

CASSANDRE.—Où est mon frère Hector?

ANDROMAQUE.—Le voici, ma soeur, tout armé, et ne respirant que le carnage. Unissez-vous à mes cris et à mes tendres prières: conjurons-le à genoux; car j'ai rêvé de combats sanglants, et toute cette nuit je n'ai vu que des spectres de mort et de carnage.

CASSANDRE.—Oh! c'est la vérité.

HECTOR.—Allez, dites à mon héraut de sonner la trompette.

CASSANDRE.—Oh! qu'elle ne sonne point le signal d'une sortie, au nom du ciel, mon cher frère.

HECTOR.—Retirez-vous, vous dis-je; les dieux ont entendu mon serment.

CASSANDRE.—Les dieux sont sourds aux voeux d'une témérité obstinée; ce sont des offrandes impures, plus abhorrées du ciel que les taches sur le foie des victimes.

ANDROMAQUE.—Ah! laissez-vous persuader: ne croyez pas que ce soit un acte pieux de faire le mal par respect pour un serment; il serait aussi légitime pour nous de donner beaucoup au moyen de violents larcins, et de voler au profit de la charité.

CASSANDRE.—C'est l'intention qui fait la force du serment; mais tous les serments ne doivent point s'accomplir. Désarmez-vous, cher Hector.

HECTOR.—Tenez-vous tranquilles, vous dis-je! c'est mon honneur qui règle mes destins. Tout homme tient à la vie; mais l'homme vertueux attache plus de prix à l'honneur qu'à la vie. (Entre Troïlus.) Eh bien! jeune homme, as-tu l'intention de combattre aujourd'hui?

ANDROMAQUE.—Cassandre, va chercher mon père pour persuader Hector.

(Cassandre sort.)

HECTOR.—Non, en vérité, jeune Troïlus; dépouille ton armure, jeune homme, je suis aujourd'hui en veine de courage; laisse grossir tes muscles jusqu'à ce que leurs noeuds soient robustes, et ne risque pas les chocs terribles de la guerre; désarme-toi, va, et n'aie pas d'inquiétude, brave jeune homme, je combattrai aujourd'hui pour toi, pour moi, et pour Troie.

TROÏLUS.—Mon frère, vous avez en vous un vice de générosité qui sied mieux à un lion qu'à un homme.

HECTOR.—Quel est ce vice, cher Troïlus? reproche-le-moi.

TROÏLUS.—Mille fois, quand les Grecs captifs tombent au seul sifflement de votre belle épée, vous leur ordonnez de se lever et de vivre.

HECTOR.—Oh! c'est le franc jeu!

TROÏLUS.—Un jeu d'insensé, par le ciel, Hector!

HECTOR.—Comment donc? pourquoi?

TROÏLUS.—Pour l'amour de tous les dieux, Hector, laissons la compassion à nos mères; et lorsqu'une fois nous avons revêtu nos armures, que la vengeance la plus envenimée chevauche sur nos glaives; poussons-les aux actes sanguinaires, et défendons-leur la pitié.

HECTOR.—Fi donc, barbare! fi!

TROÏLUS.—Hector, c'est ainsi qu'on fait la guerre.

HECTOR.—Troïlus, je ne veux pas que vous combattiez aujourd'hui.

TROÏLUS.—Qui pourrait me retenir? Ni la destinée, ni l'obéissance, ni le bras de Mars, quand il me donnerait le signal de la retraite avec son glaive enflammé, ni Priam ni Hécube à mes genoux, les yeux rougis par les pleurs; ni vous, mon frère, avec votre fidèle épée nue et pointée contre moi pour m'en empêcher, vous ne pourriez arrêter ma marche, qu'en me tuant.

(Cassandre revient avec Priam.)

CASSANDRE.—Emparez-vous de lui, Priam, retenez-le. Il est votre bâton de vieillesse; si vous le perdez, vous qui êtes appuyé sur lui, et Troie entière qui l'est sur vous, vous tombez tous ensemble.

PRIAM.—Allons, Hector, allons, reviens sur tes pas; ta femme a eu des songes, ta mère des visions. Cassandre prévoit l'avenir, et moi-même je me sens saisi soudain d'un transport prophétique, pour t'annoncer que ce jour est sinistre; ainsi rentre.

HECTOR.—Énée est au champ de bataille, et ma parole est engagée à plusieurs Grecs, sur la foi de la valeur, de me présenter ce matin devant eux.

PRIAM.—Tu n'iras point.

HECTOR.—Je ne dois pas violer ma parole. Vous me savez soumis: ainsi, père chéri, ne me forcez pas à outrager le respect, mais accordez-moi la grâce de suivre avec votre suffrage et votre consentement, le chemin que vous voulez m'interdire, ô roi Priam!

CASSANDRE.—O Priam, ne lui cédez pas.

ANDROMAQUE.—Oh! non, mon bon père.

HECTOR.—Andromaque, je suis fâché contre vous; au nom de l'amour que vous me portez, rentrez.

(Andromaque sort.)

TROÏLUS, montrant Cassandre.—Cette fille insensée, superstitieuse, occupée de songes, crée tous ces vains présages.

CASSANDRE.—Adieu, cher Hector. Vois, comme te voilà mourant! comme tes yeux s'éteignent! comme ton sang coule par mille blessures! Écoute les gémissements de Troie, les sanglots d'Hécube: comme la pauvre Andromaque exhale sa douleur dans ses cris aigus! Vois, le désespoir, la frénésie, la consternation s'abordent comme des acteurs ignorants, tous crient: Hector, Hector est mort! ô Hector!

TROÏLUS.—Va t'en! va t'en!

CASSANDRE.—Adieu!... Non, arrêtons-nous. Hector, je prends congé de toi; tu te trompes toi-même, et notre Troie...

(Elle sort.)

HECTOR, à Priam.—Vous êtes consterné, mon père, de ses exclamations. Rentrez, et rassurez les habitants: nous allons sortir pour combattre, et faire des exploits dignes de louanges, que nous vous raconterons ce soir.

PRIAM.—Adieu, que les dieux t'environnent et protégent tes jours!

(Priam sort, ainsi qu'Hector d'un côté opposé.—On entend des bruits d'armes.)

TROÏLUS.—Les voilà à l'action, écoutez!—Présomptueux Diomède, sois sûr que je viens pour perdre ce bras, ou regagner ma manche.

(Comme Troïlus va pour sortir, Pandare entre du côté opposé.)

PANDARE.—Entendez vous, seigneur? entendez-vous?

TROÏLUS.—Quoi donc?

PANDARE.—Voici une lettre de cette pauvre fille.

TROÏLUS.—Lisons.

PANDARE.—Une misérable phthisie, une coquine de phthisie me tourmente horriblement, et de plus, la fortune de cette sotte fille; et soit une chose, soit une autre, je vous ferai mes adieux un de ces jours; j'ai encore une humeur dans les yeux et un tel mal dans les os, que je ne sais qu'en penser, à moins qu'on ne m'ait jeté un sort.—Eh bien! que dit-elle là-dedans?

TROÏLUS.—Des mots, des mots, rien que des mots; rien qui vienne du coeur. (Il déchire la lettre.) L'effet est le contraire de ce qu'elle croit. Allez, vent, avec le vent; changez et tournez ensemble. Elle nourrit mon amour de paroles et de perfidies, mais elle consacre ses actions à un autre.

(Ils sortent séparément.)


SCÈNE IV

Plaine entre Troie et le camp des Grecs.

(Bruits d'armes; mouvements de troupes.)

THERSITE entre.


THERSITE.—Maintenant ils sont à se tarabuster l'un l'autre; je veux aller voir cela. Cet abominable hypocrite; ce faquin de Diomède a planté sur son casque la manche de ce jeune imbécile de Troie, de cet amoureux extravagant; je serais curieux de les voir aux prises, et que ce jeune ânon de Troyen, qui aime cette prostituée-là, pût envoyer ce maître fourbe de Grec débauché avec sa manche, vers sa courtisane, lui porter un message sans manche. D'un autre côté, la politique de ces rusés et déterminés coquins... de Nestor, ce vieux morceau de fromage sec et rongé des rats, et de ce renard d'Ulysse... ne vaut pas une mûre de haie. Ils ont, par finesse, opposé ce roquet métis, Ajax, à cet autre roquet d'aussi mauvaise race, Achille: le roquet Ajax est aussi fier que le roquet Achille, et ne s'armera pas aujourd'hui. Les Grecs mécontents commencent à être tentés d'invoquer la barbarie; la politique a bien perdu dans leur esprit. Doucement.—Doucement, voici la manche, et l'autre aussi.

(Entrent Diomède et Troïlus.)

TROÏLUS.—Ne fuis pas, car tu passerais le fleuve du Styx que je me jetterais à la nage sur ta trace.

DIOMÈDE.—Tu donnes à tort le nom de fuite à ma retraite; je ne fuis pas: c'est le soin de mon avantage qui m'a fait éviter la mêlée: à toi!

THERSITE, à part.—Garde ta prostituée, Grec!... Allons, bravo pour ta prostituée, Troyen!... allons, la manche, la manche!

(Diomède et Troïlus sortent en combattant.)

(Hector survient.)

HECTOR.—Qui es-tu, Grec? Es-tu fait pour te mesurer avec Hector? es-tu d'un sang noble? as-tu de l'honneur?

THERSITE.—Non, non; je suis un misérable, un pauvre bouffon qui n'aime qu'à railler, un vrai vaurien.

HECTOR.—Je te crois; vis.

(Il sort.)

THERSITE.—Les dieux soient loués de ce que tu veux bien m'en croire; mais que la peste t'étrangle pour m'avoir effrayé! Que sont devenus ces champions de filles? Je crois qu'ils se sont avalés l'un l'autre: je rirais bien de ce miracle. Cependant, en quelque façon, la débauche se dévore elle-même. Je vais les chercher.

(Il sort.)


SCÈNE V

Une autre partie du champ de bataille.

DIOMÈDE, UN VALET.


DIOMÈDE.—Va, va, mon valet, prends le cheval de Troïlus; présente ce beau coursier à madame Cressida; songe à vanter mes services à cette belle; dis-lui que j'ai châtié l'amoureux Troyen, que je suis son chevalier par mes preuves.

LE VALET.—Je pars, seigneur.

(Le valet sort.)

(Entre Agamemnon.)

AGAMEMNON.—De nouveaux guerriers! de nouveaux guerriers! Le fougueux Polydamas a terrassé Menon. Le bâtard Margarelon a fait Doréus prisonnier; et debout comme un colosse, il brandit sa lance sur les corps défigurés des rois Épistrophe et Cedius; Polixène est tué; Amphimaque et Thoas sont mortellement blessés; Patrocle est pris ou tué; Palamède est cruellement blessé et meurtri; le terrible Sagittaire52 épouvante nos soldats: hâtons-nous, Diomède, de voler à leur secours, ou nous périrons tous.

Note 52: (retour)

C'était, suivant le roman de la guerre de Troie, une bête prodigieuse qui avait le buste de l'homme et la croupe du cheval, et qui tirait de l'arc à merveille.

(Entre Nestor.)

NESTOR.—Allez, portez à Achille le corps de Patrocle; et dites à cet Ajax, lent comme un limaçon, de s'armer s'il craint la honte. Il y a mille Hector dans le champ de bataille. Ici, il combat sur son coursier galate, et bientôt il manque de victimes; il combat ailleurs à pied, et tous fuient ou meurent comme des poissons fuyant par troupes devant la baleine vomissante. Il reparaît plus loin; et là, les Grecs légers et mûrs pour son glaive tombent devant lui comme l'herbe sous la faux; il est ici, là et partout, quitte et revient avec une dextérité si fidèle à sa volonté, que tout ce qu'il veut il le fait; et il en fait tant, que ce qu'il a exécuté paraît encore impossible.

(Entre Ulysse.)

ULYSSE.—Courage, courage, princes! le grand Achille s'arme en pleurant, en maudissant, en jurant vengeance. Les blessures de Patrocle ont réveillé son sang assoupi, ainsi que la vue de ses Myrmidons, qui, mutilés, hachés et défigurés, sans nez, sans mains, courent à lui en criant après Hector. Ajax a perdu un ami, et il est tout écumant de rage; il est armé, et il est à l'oeuvre, rugissant après Troïlus, qui a fait aujourd'hui des prodiges de témérité et d'extravagance, s'engageant sans cesse dans la mêlée et s'en retirant toujours avec une fougue insouciante et une prudence sans force, comme si la fortune, en dépit de toute précaution, lui ordonnait de tout vaincre.

(Entre Ajax.)

AJAX.—Troïlus! lâche Troïlus!

(Il sort.)

DIOMÈDE.—Oui, par là, par là.

NESTOR.—Allons, allons, nous serons ensemble.

(Ils sortent.)

(Entre Achille.)

ACHILLE.—Où est cet Hector? allons, viens, meurtrier d'enfants, montre-moi ton visage! Apprends ce que c'est que d'avoir affaire à Achille irrité. Hector! où est-il, Hector? Je ne veux qu'Hector.


SCÈNE VI

Une autre partie du champ de bataille.

AJAX reparaît.—Troïlus, lâche Troïlus, montre donc ta tête!


DIOMÈDE arrive.—Troïlus, dis-tu? où est Troïlus?

AJAX.—Que lui veux-tu?

DIOMÈDE.—Je veux le châtier.

AJAX.—Je serais le général que tu m'arracherais ma dignité avant que je te laissasse ce soin... Troïlus! dis-je; Troïlus!

(Entre Troïlus.)

TROÏLUS.—O traître Diomède! tourne ton visage perfide, traître, et paye-moi ta vie, que tu me dois pour m'avoir enlevé mon cheval!

DIOMÈDE.—Ah! te voilà?

AJAX.—Je veux le combattre seul, arrête, Diomède.

DIOMÈDE.—Il est ma proie; je ne veux pas vous regarder faire.

TROÏLUS.—Venez tous deux, Grecs perfides53, voilà pour tous les deux.

Note 53: (retour)

Græcia mendax. (Cicéron.)

(Ils sortent en combattant.)

(Entre Hector.)

HECTOR.—Ah! c'est toi, Troïlus! oh! bien combattu, mon jeune frère.

(Achille paraît.)

ACHILLE.—Enfin, je t'aperçois.—Allons, défends-toi, Hector.

(Ils combattent.)

HECTOR.—Arrête, si tu veux.

ACHILLE—- Je dédaigne ta courtoisie, orgueilleux Troyen. Tu es heureux que mes armes soient hors d'usage; ma négligence et mon repos te servent en ce moment, mais bientôt tu entendras parler de moi; en attendant, va, suis ta fortune.

(Il sort.)

HECTOR.—Adieu. Je t'aurais offert un adversaire plus frais et plus dispos, si je t'eusse attendu. (Troïlus paraît.) Eh bien! mon frère?

TROÏLUS.—Ajax a pris Énée. Le souffrirons-nous? Non, par les feux de ce ciel glorieux, il n'emmènera pas son prisonnier; je serai pris aussi, ou je le délivrerai.—Destin, écoute ce que je dis: peu m'importe que ma vie finisse aujourd'hui.

(Il sort.)

(Paraît un autre guerrier revêtu d'une armure somptueuse.)

HECTOR.—Grec, arrête: tu es un beau but.—Non, tu ne veux pas? Je suis épris de ton armure; je veux la briser et en faire sauter toutes les agrafes jusqu'à ce que j'en sois maître. (L'autre fuit.) Tu ne veux pas rester, animal? Eh bien! fuis donc, je vais te faire la chasse pour avoir ta dépouille.

(Il le poursuit.)


SCÈNE VII

La scène est dans une autre partie de la plaine.

ACHILLE, suivi de ses Myrmidons.


ACHILLE.—Venez ici, autour de moi, mes Myrmidons, et faites attention à ce que je dis. Suivez mon char. Ne frappez pas un seul coup, mais tenez-vous en haleine; et lorsqu'une fois j'aurai trouvé le sanglant Hector, environnez-le de vos armes: soyez cruels et ne ménagez rien.—Suivez-moi, amis, et voyez-moi agir. C'est décrété; il faut que le grand Hector périsse.

(Ils sortent.)


SCÈNE VIII

Un autre côté de la plaine.

MÉNÉLAS ET PARIS entrent en combattant, puis vient THERSITE.


THERSITE.—Ah! Ménélas et celui qui lui a fait cadeau de ses cornes sont aux prises. Allons, taureau! allons, dogue! allons Pâris! allons, courage, moineau à double femelle: allons, Pâris! allons. Le taureau a l'avantage: gare les cornes. Holà!

(Pâris et Ménélas sortent.)

MARGARÉLON survient.—Tourne-toi, esclave, et combats.

THERSITE.—Qui es-tu?

MARGARÉLON.—Un fils bâtard de Priam.

THERSITE.—Je suis bâtard aussi. J'aime les bâtards: je suis bâtard de naissance, bâtard d'éducation, bâtard dans l'âme, bâtard en valeur, bâtard en tout. Un ours n'en mord pas un autre; pourquoi donc les bâtards se feraient-ils du mal? Prends-y garde, la dispute nous serait fatale. Si le fils d'une femme perdue combat pour une femme perdue, il appelle le jugement. Adieu, bâtard.

MARGARÉLON.—Que le diable t'emporte, lâche!

(Ils sortent.)


SCÈNE IX

Le théâtre représente une autre partie de la plaine.

Entre HECTOR.


HECTOR.—Coeur gangrené, sous de si beaux dehors, ta belle armure t'a coûté la vie! A présent ma tâche de ce jour est finie, je vais reprendre haleine. Repose-toi, mon épée: tu es rassasiée de sang et de carnage.

(Il ôte son casque et suspend son bouclier derrière lui.)

(Achille survient à la tête de ses Myrmidons.)

ACHILLE.—Regarde, Hector, vois: le soleil est prêt à se coucher; vois comme la nuit hideuse suit la trace de l'astre au moment où il va s'abaisser sous l'horizon, et faire place aux ténèbres pour terminer le jour: la vie d'Hector est finie.

HECTOR.—Je suis désarmé. N'abuse pas de cet avantage, Grec.

ACHILLE.—Frappez, soldats, frappez! c'est lui que je cherche. (Hector tombe.) Ilion, tu vas tomber après lui; Troie, tombe en ruines! ici gisent ton coeur, tes os et tes muscles.—Allons, Myrmidons; et criez tous de toutes vos forces: Achille a tué le puissant Hector! (On sonne la retraite.) Écoutez: on sonne la retraite du côté des Grecs.

UN MYRMIDON.—Les trompettes de Troie la sonnent aussi, seigneur.

ACHILLE.—Les dragons de la nuit étendent leurs ailes sur la terre et séparent les deux armées comme les juges du combat; mon épée à demi rassasiée, qui aurait volontiers achevé son repas, charmée de ce morceau friand, rentre ainsi dans son lit. (Il remet son épée dans le fourreau.)—Allons, liez son corps à la queue de mon cheval: je veux traîner ce Troyen le long de la plaine.

(Ils sortent.)


SCÈNE X

Toujours entre la ville et le camp des Grecs.

AGAMEMNON, AJAX, MÉNÉLAS, NESTOR, DIOMÈDE et les autres guerriers en marche.—Acclamations.


AGAMEMNON.—Écoutez, écoutez! Quelles sont ces clameurs?

NESTOR.—Silence, tambours.

UN CRI.—Achille! Achille! Hector est tué! Achille!

DIOMÈDE.—On crie: Hector est tué, et par Achille!

AJAX.—Si cela est, qu'il ne s'en enorgueillisse pas. Le grand Hector était un aussi brave guerrier que lui.

AGAMEMNON.—Marchons avec ordre.—Qu'on dépêche quelqu'un pour prier Achille de venir nous trouver dans notre tente. Si les dieux nous ont témoigné leur faveur par la mort d'Hector, la fameuse Troie est à nous, et nos sanglantes guerres sont finies.

(Ils sortent.)


SCÈNE XI

Une autre partie du champ de bataille.

ÉNÉE, suivi des Troyens.


ÉNÉE.—Arrêtez, nous sommes maîtres du champ de bataille; ne rentrons pas chez nous; restons ici toute la nuit.

(Troïlus arrive.)

TROÏLUS.—Hector est tué.

TOUS LES TROYENS.—Hector!—Que les dieux nous en préservent!

TROÏLUS.—Il est mort; et, attaché à la queue du cheval de son meurtrier, comme le plus vil des animaux, il est honteusement traîné le long de la plaine. Cieux! courroucez-vous, hâtez-vous d'accomplir votre vengeance. Asseyez-vous, dieux, sur vos trônes, et souriez à Troie; oui, montrez votre clémence dans la rapidité de nos désastres, et ne prolongez point notre destruction inévitable.

ÉNÉE.—Seigneur, vous découragez toute l'armée.

TROÏLUS.—Vous qui me parlez ainsi, vous ne me comprenez pas. Je ne parle pas de fuite, de crainte ou de mort; mais je brave tous les dangers, tous les maux dont nous menacent les hommes et les dieux. Hector n'est plus! Qui l'annoncera à Priam ou à Hécube? Que celui qui veut être appelé un hibou sinistre aille à Troie, et dise: Hector est mort! Ce mot changera Priam en pierre, et les épouses et les jeunes filles en fontaines et en Niobés, fera de froides statues des jeunes gens, et, en un mot, jettera Troie entière dans la consternation. Mais allons, marchons! Hector est mort, il n'y a rien de plus à dire: arrêtez cependant... Exécrables tentes, fièrement plantées sur nos plaines phrygiennes, que Titan se lève aussitôt qu'il l'osera, je vous traverserai de part en part. Et toi, lâche géant, nul espace de terre ne séparera nos deux haines: je t'obséderai comme une conscience coupable qui crée des spectres aussi vite que la fureur enfante des pensées. Donnez le signal de la marche vers Troie; prenons courage et marchons; l'espoir de la vengeance couvrira notre douleur intérieure.

(Énée sort avec les Troyens.)

(Au moment où Troïlus va sortir, Pandare entre de l'autre côté.)

PANDARE.—Écoutez donc, écoutez donc!

TROÏLUS.—Loin d'ici, vil entremetteur! que l'ignominie et la honte poursuivent ta vie et accompagnent à jamais ton nom!

(Troïlus sort.)

PANDARE.—Voilà un excellent topique pour mes douleurs. O monde! monde! monde! c'est ainsi que le pauvre agent est méprisé! O fourbes et entremetteurs, comme à force de protestations on vous presse d'agir, et comme on vous en récompense mal! Pourquoi donc nos efforts sont-ils si recherchés et nos succès si dédaignés! Quels vers citer à ce sujet? quels exemples? Voyons.

Le bourdon chante joyeusement

Tant qu'il conserve son miel et son aiguillon;

Mais une fois qu'il a perdu sa queue armée,

Adieu son miel et ses doux bourdonnements.

Bonnes gens qui faites le commerce de la chair, écrivez cette leçon sur vos tapisseries.

Vous tous qui dans cette assemblée êtes du château de la complaisance, que vos yeux, à demi sortis de leur orbite pleurent la chute de Pandare; ou, si vous ne pouvez pleurer, du moins donnez-lui quelques gémissements; si ce n'est pas pour moi, que ce soit pour les douleurs de vos os malades, vous frères et soeurs, qui faites métier de veiller à la porte. Dans deux mois d'ici environ, mon testament sera fait; il le serait même déjà, sans la crainte que j'ai que quelque maligne oie de Winchester54 ne le sifflât: jusqu'à ce moment je transpirerai et chercherai mes aises; et, l'instant venu, je vous lègue mes maladies.

(Il sort.)

Note 54: (retour)

Les filles de joie étaient anciennement sous la juridiction de l'évêque de Winchester.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.