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Troïlus et Cressida

Chapter 9: ACTE DEUXIÈME
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About This Book

During the siege of Troy, a young Trojan's passionate affair with a visiting woman and her later transfer to the enemy camp expose the fragility of love under political and military strain. Intimate scenes of desire and betrayal alternate with satirical, often harsh portrayals of celebrated warriors and commanders, highlighting vanity, hypocrisy and moral uncertainty. Through pointed speeches and bitter comedy, the drama examines honor, reputation and truth, showing how war undermines personal bonds and reduces heroic legend to spectacle and cynicism.

Sic ubi magna novum Phario de littore puppis

Solvit iter jamque innumeros utrinque rudentes

Lataque veliferi porrexit brachia mali,

Invasitque vias, it eodem angusta Phalesus

Æquore, immensi partem sibi vindicat Austri.

Note 11: (retour)

Allusion à la fable des ailes prêtées à Persée par Minerve.

Note 12: (retour)

On dit que le tigre redouble de fureur dans les tempêtes; cette opinion n'est nullement fondée.

ULYSSE.—Agamemnon, illustre général, toi qui es les os et les nerfs de la Grèce, le coeur de nos soldats, l'âme et l'esprit dans lesquels doivent se concentrer tous les caractères et toutes les volontés, écoute ce que dit Ulysse.—D'abord je dois donner l'approbation et les applaudissements qui sont dus à vos harangues, à la tienne, ô toi le plus puissant par ton rang et ton autorité, et à la tienne, Nestor, vénérable par tes longues années. Il faudrait les graver sur une table de bronze que montreraient Agamemnon et la main de la Grèce. Nestor aussi mériterait d'être représenté sur l'argent, enchaînant toutes les oreilles des Grecs à sa langue éloquente par un lien d'air aussi fort que le pivot sur lequel tourne le ciel13. Cependant, sous votre bon plaisir à tous deux, toi, puissant roi, et toi, sage vieillard, daignez écouter Ulysse.

Note 13: (retour)

Le bronze est le symbole de la force et de la durée, l'argent celui de la douceur; on dit en anglais une bouche d'argent, comme en grec, en latin et en français une bouche d'or; Chrysostôme: il y a dans le texte le verbe to hatch (hacher), ancienne expression de graveur. Les commentateurs ont pris ce passage pour texte de leurs dissertations, et ont fini par n'être plus d'accord.

AGAMEMNON.—Parle, prince d'Ithaque; nous sommes bien plus certains que tu ne prends pas la parole pour traiter des sujets inutiles et sans importance, que nous ne le sommes de n'entendre aucun trait d'ingénieuse éloquence, ni aucun oracle de sagesse, quand le grossier Thersite ouvre sa mâchoire de dogue.

ULYSSE.—Troie, debout encore sur ses fondements, serait en ruines, et l'épée du grand Hector n'aurait plus de maître, sans les obstacles que je vais nommer. La règle et les droits de l'autorité ont été méprisés: voyez combien de tentes grecques s'élèvent sur cette plaine; eh bien, comptez autant de factions. Lorsque celle du général ne ressemble pas à la ruche, où doivent revenir toutes les abeilles dispersées dans les champs, quel miel peut-on espérer? Quand la distinction des rangs est méconnue, le plus indigne paraît beau sous le masque. Les cieux mêmes, les planètes et ce globe, centre de l'univers14, observent les degrés, les prééminences et les distances respectives; régularité dans leurs cours divers, marche constante, proportions, saisons, formes, tout suit un ordre invariable. Et c'est pourquoi le soleil, cette glorieuse planète, sur son trône, brille en roi au milieu des autres qui l'environnent: son oeil réparateur corrige les malins aspects des planètes malfaisantes, et son influence souveraine, telle que l'ordre d'un monarque, agit et gouverne, sans obstacle ni contradiction, les bonnes et les mauvaises étoiles.—Mais lorsque les planètes, troublées et confondues, sont errantes et en désordre, alors que de pestes, que de prestiges, que de séditions! La mer est furieuse, la terre tremblante et les vents déchaînés; les terreurs, les changements, les horreurs brisent l'unité, déchirent et déracinent de fond en comble la paix des États arrachés à leur repos. De même, quand la subordination est troublée, elle qui est l'échelle de tous les grands projets, alors l'entreprise languit. Par quel autre moyen, que par la subordination, les degrés dans les écoles, les communautés et les corporations dans les villes, le commerce paisible entre des rivages séparés, les droits de la naissance et de la primogéniture, les prérogatives de l'âge, des couronnes, des sceptres et des lauriers peuvent-ils être maintenus à leur rang légitime? Otez la subordination, mettez cette corde hors de l'unisson, et écoutez quelle dissonance va suivre. Toutes choses se rencontrent pour se combattre: les eaux renfermées dans leur lit enflent leur sein plus haut que leurs bords et trempent la masse solide de ce globe: la force devient la maîtresse de la faiblesse, et le fils brutal va étendre son père mort à ses pieds. La violence s'érige en droit, ou plutôt le juste et l'injuste, que sépare la justice assise au milieu de leur choc éternel, perdent leurs noms, et la justice anéantie périt aussi; alors chacun se revêt du pouvoir, le pouvoir de la volonté, la volonté de la passion, et la passion, ce loup insatiable, ainsi secondée du pouvoir et de la volonté, doit nécessairement faire sa proie de toutes choses et finir par se dévorer elle-même. Grand Agamemnon, voilà le chaos qui est inévitable, lorsque la subordination est étouffée; c'est ce mépris de la subordination qui fait reculer d'un pas, lorsqu'on a le projet de monter. Le général est méprisé par l'officier qui est à un pas au-dessous de lui, celui-ci par le suivant, le suivant par celui qui est au-dessous de lui, ainsi chacun suivant l'exemple du premier, qui s'est dégoûté de son supérieur, est pris d'une fièvre d'envie et d'une émulation pâle et sans énergie: c'est cette fièvre qui maintient Troie sur sa base, et non pas sa propre puissance. Pour conclure ce discours déjà trop long, Troie subsiste par notre faiblesse et non par sa force.

Note 14: (retour)

Le système de Ptolémée était alors en vogue.

NESTOR.—Ulysse a parlé avec sagesse, il a découvert le mal dont toute notre armée est infectée.

AGAMEMNON.—La nature du mal étant connue, Ulysse, quel en est le remède?

ULYSSE.—Le grand Achille, que l'opinion couronne, comme la force et le bras droit de notre armée, ayant l'oreille remplie du bruit de sa renommée, devient délicat sur son propre mérite, et reste étendu dans sa tente à se moquer de nos desseins. A ses côtés, nonchalamment couché sur un lit, Patrocle, tout le long du jour, fait assaut avec lui de propos bouffons; et ce calomniateur appelle imitation les traits ridicules et gauches sous lesquels il prétend nous contrefaire. Tantôt, illustre Agamemnon, il se met à jouer ta mission souveraine; semblable à un acteur affecté, dont tout le mérite est dans son jarret, et qui croit que c'est une merveille d'entendre les planches retentir et répondre à l'impulsion de son pied tendu; c'est par cette farce chargée et déplorable qu'il contrefait ta majesté.—Lorsqu'il parle, c'est comme un carillon qu'on raccommode; et il exhale des termes si outrés que, dans la bouche mugissante de Typhon même, ils paraîtraient encore des hyperboles. A ces mauvaises plaisanteries, le vaste Achille, étendu sur son lit gémissant, applaudit en tirant de sa poitrine profonde un bruyant éclat de rire, et s'écrie: «Excellent! c'est Agamemnon au naturel.—Allons, joue-moi Nestor à présent; fais hem! hem! et caresse ta barbe15 comme le vieillard, lorsqu'il se prépare à nous débiter sa harangue.» Patrocle obéit, et se rapproche de Nestor comme les extrémités de deux lignes parallèles16, il lui ressemble comme Vulcain à sa femme. Cependant le bon Achille s'écrie toujours: «Excellent! c'est Nestor en personne! allons, représente-le-moi, Patrocle, lorsqu'il s'arme pour répondre à une alarme nocturne.» Et alors, les infirmités mêmes de la vieillesse deviennent un objet de risée; Patrocle de tousser, de cracher, de tâtonner d'une main paralytique son gorgerin17, sans pouvoir en ajuster l'agrafe; et à ce jeu, notre chevalier La Valeur de mourir de rire et de s'écrier: «Oh! assez, Patrocle, ou donne-moi des côtes d'acier: je briserai les miennes en me dilatant la rate18.» C'est de cette manière que tous nos talents, nos facultés, nos caractères, nos personnes, toutes nos qualités les plus estimables, nos exploits, nos inventions, nos ordres, nos défenses, nos défis au combat, ou nos négociations pour les trêves, nos succès ou nos pertes, ce qui est et ce qui n'est pas sert de matière aux bouffonneries de ces deux personnages.

Note 15: (retour)

Tange manu inentum, tangunt quo more precantes. Optabis merito cum mala multa viro. (OVIDE.)

Note 16: (retour)

«Les parallèles dont il s'agit semblent être les lignes parallèles des cartes géographiques.» (JOHNSON.)

Note 17: (retour)

Pièce d'armure pour défendre la gorge.

Note 18: (retour)

La rate est, disait-on, l'organe du rire.

NESTOR.—Et l'exemple de ce couple, que l'opinion, comme l'a dit Ulysse, proclame de sa voix souveraine, infecte beaucoup de gens. Ajax est devenu volontaire; il porte la tête tout aussi haut que le grand Achille: comme lui, il garde sa tente, il y donne des festins séditieux, il raille nos plans de guerre avec la hardiesse d'un oracle, et il excite Thersite, ce vil esclave, dont le fiel forge sans cesse des calomnies comme une monnaie, à nous comparer à la fange, à rabaisser et discréditer notre conduite et nos actions, de quelque imminent péril que nous soyons environnés.

ULYSSE.—Ils blâment notre prudence et la taxent de poltronnerie; ils tiennent la sagesse comme inutile à la guerre, ils dédaignent la prévoyance et n'estiment d'autres actes que ceux de la main. Les calmes facultés intellectuelles qui règlent le nombre de ceux qui doivent frapper, quand une occasion favorable les appelle, qui savent, par les travaux de l'observation et de la pensée, peser les forces de l'ennemi, tout cela ne vaut pas un seul doigt de la main: ils appellent tout cela des ouvrages de lit, fatras géographique, guerre de cabinet: en sorte que le bélier qui renverse les murailles par le grand élan et la force de ses coups passe à leurs yeux avant la main qui a créé cette machine et avant l'âme intelligente qui en guide à propos le mouvement.

NESTOR.—Si on accorde cela, bientôt le cheval d'Achille vaudra plusieurs fils de Thétis.

(On entend une trompette.)

AGAMEMNON.—Quelle est cette trompette? Voyez, Ménélas.

MÉNÉLAS.—Elle vient de Troie.

(Entre Énée.)

AGAMEMNON.—Qui vous amène devant notre tente?

ÉNÉE.—Est-ce ici la tente du grand Agamemnon, je vous prie?

AGAMEMNON.—Ici même.

ÉNÉE.—Un guerrier, prince et héraut à la fois, peut-il faire entendre un message loyal à son oreille royale?

AGAMEMNON.—Il le peut avec plus de sûreté que n'en pourrait garantir le bras d'Achille à la tête de tous les Grecs, qui, d'une voix unanime, nomment Agamemnon leur chef et leur général.

ÉNÉE.—Noble permission et sécurité étendue. Mais comment un étranger pourra-t-il reconnaître les regards souverains de cet illustre chef et le distinguer des yeux des autres mortels?

AGAMEMNON.—Comment?

ÉNÉE.—Oui, je le demande pour éveiller mon respect et tenir mes joues prêtes à se colorer d'une rougeur modeste, comme celle de l'Aurore quand elle regarde d'un oeil chaste le jeune Phoebus, qui est ce dieu en dignité qui guide ici les hommes? qui est le grand et puissant Agamemnon?

AGAMEMNON.—Ce Troyen se rit de nous, ou les guerriers de Troie sont de cérémonieux courtisans.

ÉNÉE.—Désarmés, ils sont des courtisans aussi francs et aussi doux que des anges qui s'inclinent; telle est leur renommée dans la paix; mais dès qu'ils prennent le maintien des guerriers, ils sont pleins de fiel, ils ont des bras robustes, des jarrets fermes et des épées fidèles; et Jupiter sait que nul n'a plus de coeur. Mais silence, Énée; silence, Troyen: pose ton doigt sur tes lèvres. L'éloge perd son lustre et son mérite, lorsqu'il sort de la bouche même de l'homme qui en est l'objet: la seule louange que la renommée publie est celle que l'ennemi accorde avec peine: voilà la seule louange pure et transcendante.

AGAMEMNON.—Seigneur, qui êtes de Troie, vous vous appelez Énée?

ÉNÉE.—Oui, Grec; tel est mon nom.

AGAMEMNON.—Quelle affaire vous amène, je vous prie?

ÉNÉE.—Pardonnez: mon message est pour les oreilles d'Agamemnon.

AGAMEMNON.—Agamemnon ne donne point d'audience particulière à ceux qui viennent de Troie.

ÉNÉE.—Et je ne viens pas non plus de Troie pour murmurer à son oreille. J'apporte avec moi une trompette pour le réveiller, pour exciter ses sens à une attention profonde, et alors je parlerai.

AGAMEMNON.—Parle aussi librement que les vents. Ce n'est pas ici l'heure où Agamemnon est endormi: et pour te convaincre, Troyen, qu'il est éveillé, c'est lui-même qui te le déclare.

ÉNÉE.—Trompette, retentis: que ta voix d'airain résonne dans toutes ces tentes oisives, et que tout Grec courageux sache que les loyales propositions offertes par Troie seront offertes tout haut. (La trompette sonne.) Illustre Agamemnon, nous avons à Troie un prince nommé Hector, fils de Priam, qui se rouille dans l'inaction d'une trêve trop prolongée. Il m'a ordonné d'amener avec moi un trompette, et de vous parler ainsi:—Rois, princes et chefs! si parmi les premiers de la Grèce, il en est un qui estime son honneur plus que son repos, qui soit plus jaloux de gloire qu'alarmé des dangers, qui connaisse sa valeur et ne connaisse pas la peur, qui aime sa maîtresse d'un amour plus vrai que de simples protestations faites avec de vains serments aux lèvres de celle qu'il aime, et qui ose soutenir sa beauté et sa vertu dans d'autres bras que les siens, à lui ce défi: Hector, à la vue des Troyens et des Grecs, prouvera (ou du moins il fera tous ses efforts pour le faire) que sa dame est plus sage, plus belle, plus fidèle, que jamais Grec n'en ait enlacée de ses bras; et demain matin, s'avançant à mi-chemin des murs de Troie, il provoquera à son de trompe un Grec fidèle en amour.—Si quelqu'un se présente, Hector l'honorera: s'il ne vient personne, rentré dans Troie, il y publiera que les dames grecques sont toutes brûlées par le soleil, et que pas une ne vaut la peine qu'on brise une lance pour elle. J'ai dit.

AGAMEMNON.—Énée, on annoncera ce défi à nos amants. Si aucun d'eux n'a le courage d'y répondre, nous les aurons laissés tous dans notre patrie. Mais nous sommes soldats, et qu'il ne soit jamais qu'un lâche, le soldat qui n'a pas été, qui n'est pas, ou qui ne se promet pas d'être amoureux. S'il s'en trouve un seul qui soit, qui ait été ou qui se promette d'être amoureux, c'est lui qui se mesurera avec Hector: s'il n'y en a aucun, ce sera moi.

NESTOR.—Parle-lui aussi de Nestor, d'un vieillard qui était déjà homme, lorsque l'aïeul d'Hector tétait encore. Il est vieux à présent; mais s'il ne se trouvait pas dans notre armée un noble Grec qui eût une étincelle de courage pour répondre pour sa dame, dis à Hector, de ma part, que je cacherai ma barbe argentée sous un casque d'or, que j'enfermerai ce bras décharné dans mon armure, et qu'acceptant son défi, je lui déclarerai que ma dame était plus belle que son aïeule, et aussi chaste que qui que ce soit au monde. C'est ce que je prouverai à sa jeunesse bouillante, avec les trois gouttes de sang qui me restent dans les veines.

ÉNÉE.—Que le ciel ne permette pas une si grande disette de jeunes guerriers!

ULYSSE.—Ainsi soit-il.

AGAMEMNON.—Noble seigneur, laissez-moi vous toucher la main: je veux vous conduire à notre tente. Achille sera informé de ce message, ainsi que tous les chefs de la Grèce, de tente en tente. Il faut que vous soyez de nos festins avant votre départ, et vous recevrez de nous l'accueil d'un noble ennemi.

(Ils sortent tous, excepté Ulysse et Nestor.)

ULYSSE.—Nestor?

NESTOR.—Que dit Ulysse?

ULYSSE.—Mon cerveau vient de concevoir un germe d'idée: soyez pour moi ce qu'est le temps pour les projets, aidez-moi à la faire éclore.

NESTOR.—Quelle est-elle?

ULYSSE.—La voici: les coins épais fendent les noeuds les plus durs. L'orgueil a atteint toute sa maturité dans le vain coeur d'Achille, il est monté en graine: il faut l'abattre maintenant, ou bien il va répandre sa semence et enfanter une pépinière de maux semblables dont nous serons tous accablés.

NESTOR.—Sans doute; mais comment?

ULYSSE.—Ce défi qu'envoie le brave Hector, quoique offert en général à tous les Grecs, s'adresse pourtant en intention au seul Achille.

NESTOR.—L'intention est aussi claire que l'est aux yeux l'état d'une fortune dont un petit nombre de chiffres expose le total. Et ne doutez pas qu'à la publication de ce défi, Achille, son cerveau fût-il aussi aride que les sables de la Libye (quoique, Apollon le sait, il soit peu fertile), ne manquera pas de concevoir, d'un jugement rapide et très-vite, qu'il est le but auquel vise Hector.

ULYSSE.—Et cela l'excitera-t-il à lui répondre, croyez-vous?

NESTOR.—Oui, et il le faut; car quel autre guerrier, capable d'enlever à Hector l'honneur de ce défi, pourriez-vous lui opposer, si ce n'est Achille? Quoique ce combat ne soit qu'un jeu, cependant cette épreuve est fort importante: par là, les Troyens veulent apprécier notre mérite le plus renommé par celui d'entre eux qui peut le mieux en juger; et croyez-moi, Ulysse, notre valeur sera étrangement pesée d'après la fortune de ce combat isolé. Car le succès, bien qu'appartenant à un individu, servira de mesure au bon ou au mauvais succès général. Quoique de semblables index ne soient qu'un point en comparaison des volumes qui vont suivre, on y découvre pourtant le tableau abrégé de la masse des choses qui vont être développées. On supposera que celui qui lutte avec Hector est le champion de choix, et ce choix, étant l'acte unanime de tous les Grecs, tombe sur le mérite d'un homme qui semble extrait de chacun de nous et composé de toutes nos vertus. S'il échoue, quel coeur en recevra un pressentiment de victoire, pour affermir son opinion avantageuse de lui-même? Et c'est cette opinion de soi, dont les membres ne sont que les instruments; ils agissent sous son impulsion, comme l'arc et l'épée sont dirigés par le bras.

ULYSSE.—Pardonnez le discours que vous allez entendre.—C'est pour cela qu'il n'est pas à propos que ce soit Achille qui combatte Hector. Imitons les marchands; montrons d'abord nos marchandises les plus médiocres, en espérant qu'elles se vendront peut-être, sinon l'éclat de ce qu'il y a de mieux en ressortira davantage, après avoir exposé d'abord le rebut. Ne consentons jamais qu'Hector et Achille soient aux prises ensemble, car du sort de ce combat sortiront deux étranges conséquences pour notre honneur ou notre honte.

NESTOR.—Mes yeux, affaiblis par l'âge, ne les voient pas: quelles sont-elles?

ULYSSE.—La gloire que notre Achille obtiendrait sur Hector, nous la partagerions avec lui s'il n'était pas si orgueilleux: mais il est déjà trop insolent. Et il vaudrait mieux être brûlés par les ardeurs du soleil d'Afrique, que d'avoir à soutenir les dédains insultants de son oeil superbe, s'il échappait au bras d'Hector, s'il était vaincu, alors nous verrions tomber l'estime de nous-mêmes avec notre meilleur guerrier. Non: faisons une loterie et combinons-la de façon que le sort nomme le stupide Ajax pour combattre Hector. Entre nous, donnons-lui notre aveu comme à notre plus vaillant héros: ces éloges serviront à guérir le hautain Mirmidon qui s'échauffe par les applaudissements; ils feront tomber son cimier qui se balance avec plus de fierté que l'arc azuré d'Iris. Si le stupide et écervelé Ajax s'en tire, nous le parerons de nos éloges; s'il succombe, nous restons toujours à l'abri de l'opinion que nous avons de plus vaillants guerriers. Mais, vainqueur ou vaincu, toujours nous atteindrons notre but; notre projet aura cet effet salutaire, c'est qu'employant Ajax on ôtera quelques plumes à Achille.

NESTOR.—Ulysse, je commence à goûter ton avis, et je vais à l'instant en donner le goût à Agamemnon. Allons le trouver, sans différer. Les deux dogues s'apprivoiseront l'un l'autre: l'orgueil est l'os qu'il faut leur jeter pour les exciter.

(Ils sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.



ACTE DEUXIÈME


SCÈNE I

Camp des Grecs.

Entrent AJAX et THERSITE.


AJAX.—Thersite?

THERSITE.—Agamemnon...—S'il avait des boutons par tout le corps, généralement?

AJAX.—Thersite?

THERSITE.—Et si ces boutons donnaient? Supposons que cela fût, le général ne donnerait-il pas, alors? Ne serait-ce pas un amas d'ulcères?

AJAX.—Chien!

THERSITE.—Alors il sortirait de lui du moins quelque chose, et jusqu'à présent je ne lui vois rien produire.

AJAX.—Toi, fils d'un chien-loup, ne peux-tu pas m'entendre? Eh bien, voyons si tu me sentiras.

(Il le frappe.)

THERSITE.—Que la peste de Grèce te saisisse, seigneur, métis à l'esprit de boeuf.

AJAX.—Parle donc, levain chanci, réponds; je te battrai jusqu'à ce que tu deviennes un bel homme.

THERSITE.—C'est moi plutôt qui te raillerai jusqu'à ce que tu aies de l'esprit et de la piété; mais je crois que ton cheval aura plus tôt appris une oraison par coeur, que tu n'auras pu apprendre une prière sans livre. Tu peux frapper, le peux-tu? Que la rouge peste te saisisse pour tes âneries!

AJAX.—Excrément de crapaud, apprends-moi l'objet de la proclamation.

THERSITE.—Penses-tu que je sois sans sentiment pour me frapper de la sorte?

AJAX.—La proclamation!

THERSITE.—Tu es, je crois, proclamé fou.

AJAX.—Ne me.... Porc-épic, ne me.... La main me démange.

THERSITE.—Je voudrais que tu fusses tourmenté de démangeaisons de la tête aux pieds, et que ce fût moi qui fusse chargé de te gratter; je ferais de toi le plus dégoûtant galeux de la Grèce. Quand tu es sorti pour quelque expédition, tu es aussi lent à frapper qu'un autre.

AJAX.—La proclamation, te dis-je.

THERSITE.—Tu murmures et tu t'emportes à chaque instant contre Achille; et tu es aussi plein d'envie contre sa grandeur, que Cerbère contre la beauté de Proserpine; oui, voilà ce qui te fait aboyer après lui.

AJAX.—Madame Thersite!

THERSITE.—Tu devrais le battre, lui.

AJAX.—Masse lourde et informe19!

Note 19: (retour)

Cob loaf, pain lourd et raboteux.

THERSITE.—Il te mettrait en miettes avec son poing, aussi aisément qu'un matelot brise son biscuit.

AJAX, en le frappant de nouveau.—Comment! infâme mâtin?

THERSITE.—Courage! courage!

AJAX.—Sellette à sorcière20!

Note 20: (retour)

Une manière de donner la question à une sorcière, c'était de la placer sur une sellette les jambes liées en croix: la circulation s'embarrassait au bout de quelque temps dans cette position où tout le poids du corps portait sur le même point; souvent après vingt-quatre heures d'abstinence, les malheureuses s'avouaient sorcières.

THERSITE.—Oui, va, va, seigneur à l'esprit détrempé: tu n'as pas plus de cervelle dans la tête, qu'il n'y en a dans mon coude. Un ânon pourrait t'en remontrer, méchant et vaillant baudet; tu es venu ici pour rosser les Troyens, et tous ceux qui ont quelque esprit te vendent et t'achètent comme un esclave de Barbarie; si tu prends l'habitude de me battre, je commencerai à t'anatomiser depuis les talons, et je te dirai ce que tu es, pouce par pouce, masse sans entrailles, oui!

AJAX.—Chien!

THERSITE.—Méchant seigneur!

AJAX, le battant.—Roquet!

THERSITE.—Idiot de Mars! continue, brutal, continue, chameau! continue.

(Entrent Achille et Patrocle.)

ACHILLE.—Quoi, qu'y a-t-il donc, Ajax? pourquoi le maltraiter ainsi? Thersite, voyons, de quoi s'agit-il?

THERSITE.—Vous le voyez là, n'est-ce pas?

ACHILLE.—Oui; de quoi s'agit-il?

THERSITE.—Voyons, regardez-le.

ACHILLE.—Oui, eh bien! de quoi s'agit-il?

THERSITE.—Mais considérez-le bien.

ACHILLE.—Eh bien! c'est ce que je fais.

THERSITE.—Mais non, vous ne le considérez pas bien; car, pour qui que vous le preniez, c'est Ajax.

ACHILLE.—Je le sais bien, fou.

THERSITE.—Oui, mais ce fou ne se connaît pas lui-même.

AJAX.—C'est pour cela que je te bats.

THERSITE, riant.—Là, là, là! les petites preuves d'esprit qu'il donne! voilà comme ses saillies ont les oreilles longues. Je lui ai rogné le cerveau, comme il a battu mes os. J'achèterai neuf moineaux pour un sou; eh bien! sa pie-mère21 ne vaut pas la neuvième partie d'un moineau. Ce seigneur, Achille, cet Ajax..., qui porte son esprit dans son ventre et ses boyaux dans la tête, je vais vous dire ce que je dis de lui.

Note 21: (retour)

Pie-mère, pia mater, sorte de membrane très-fine qui revêt immédiatement le cerveau.

ACHILLE.—Eh bien! quoi?

THERSITE.—Je dis que cet Ajax...

(Ajax s'avance pour le frapper de nouveau; Achille se met entre eux deux.)

ACHILLE.—Allons, bon Ajax...

THERSITE.—N'a pas autant d'esprit...

(Ajax veut se débarrasser des bras d'Achille.)

ACHILLE.—Allons, je vous tiendrai.

THERSITE.—... Qu'il en faudrait pour boucher le trou de l'aiguille d'Hélène, pour laquelle il vient combattre.

ACHILLE.—Paix, fou.

THERSITE.—Je voudrais avoir la paix et le repos; mais ce fou ne le veut pas: tenez, c'est lui, le voilà; voyez-le bien.

AJAX.—O damné roquet! je te...

ACHILLE.—Voulez-vous lutter d'esprit avec un fou?

THERSITE.—Non, je vous en réponds; car l'esprit d'un fou ferait honte au sien.

PATROCLE.—Point d'injures, Thersite.

ACHILLE.—Quel est donc le sujet de la querelle?

AJAX.—J'ai dit à cette vile chouette de m'apprendre l'objet de la proclamation, et il se met à me railler.

THERSITE.—Je ne suis pas ton valet.

AJAX.—Allons, va, va.

THERSITE.—Je sers ici en volontaire.

ACHILLE.—Ton dernier service était un service de patience; il n'était certainement pas volontaire; il n'y a point d'homme qui soit battu volontairement; c'était Ajax qui était ici le volontaire, et toi tu étais comme sous presse22.

THERSITE.—Oui-da?—Une grande partie de votre esprit gît aussi dans vos muscles, ou bien il y a des menteurs23. Hector sera une bonne capture, s'il vous fait sauter la cervelle; il gagnerait autant à casser une grosse noix moisie sans amande.

Note 22: (retour)

Under an impress, soumis à la presse militaire.

Note 23: (retour)

Encore le verbe to lie qui sert à l'équivoque to lie être couché, mentir.

ACHILLE.—Quoi! à moi aussi, Thersite?

THERSITE.—Il y a Ulysse et le vieux Nestor, dont l'esprit était moisi avant que vos grands-pères eussent des ongles à leurs orteils..., qui vous accouplent au joug comme deux boeufs de charrue, et vous font labourer cette guerre.

ACHILLE.—Quoi? que dis-tu là?

THERSITE.—Oui, vraiment. Ho! ho! Achille! ho! ho! Ajax! ho! ho!

AJAX.—Je te couperai la langue.

THERSITE.—Peu m'importe: je parlerai encore autant que vous après.

PATROCLE.—Allons, plus de paroles, Thersite; paix!

THERSITE.—Moi, je me tiendrai en paix, quand le braque d'Achille me dira de me taire.

ACHILLE.—Voilà pour vous, Patrocle.

THERSITE.—Je veux vous voir pendus, comme deux bourriques, avant que je rentre jamais dans vos tentes; je me tiendrai là où il y a un peu d'esprit, et je quitterai la faction des fous.

(Il sort.)

PATROCLE.—Un bon débarras.

ACHILLE.—Voici ce qu'on a publié dans toute l'armée: qu'Hector, demain vers la cinquième heure du soleil, viendra, avec un trompette, entre nos tentes et les murs de Troie, défier au combat quelque chevalier qui aura du coeur et qui osera soutenir,... je ne sais quoi. C'est de la sottise, adieu!

AJAX.—Adieu? Qui lui répondra?

ACHILLE.—Je n'en sais rien; on l'a mis en loterie, autrement il connaîtrait déjà son homme.

AJAX.—Ah! vous voulez parler de vous.—Je vais en apprendre davantage.


SCÈNE II

Troie.—Appartement du palais de Priam.

PRIAM, HECTOR, TROÏLUS, PARIS et HÉLÉNUS.


PRIAM.—Après la perte de tant d'heures, de discours et de sang, Nestor vient encore nous dire au nom des Grecs: «Rendez Hélène, et tous les dommages: honneur, perte de temps, voyages, dépenses, blessures, amis, et tout l'amas de biens précieux que cette guerre vorace a consumés dans son sein brûlant, seront mis de côté.»—Hector, qu'en dites-vous?

HECTOR.—Quoiqu'aucun homme ne craigne moins les Grecs que moi, quant à ce qui me touche particulièrement, néanmoins, vénérable Priam, il n'y a pas de dame parmi celles dont les entrailles sont les plus tendres et les plus susceptibles de concevoir des craintes, qui soit plus prête qu'Hector à s'écrier: Qui peut prévoir la suite? Le mal de la paix, c'est la sécurité, une sécurité trop confiante. Mais une défiance modeste est nommée le fanal du sage, la sonde qui pénètre jusqu'au fond de tout ce qu'il y a de pire. Qu'Hélène parte. Depuis que la première épée a été tirée pour cette querelle, parmi les milliers de guerriers égorgés, chaque dixième victime nous était aussi précieuse qu'Hélène: je parle des nôtres; si nous avons perdu tant de fois le dixième des nôtres pour conserver un bien qui ne nous appartient pas, ce bien porterait mon nom qu'il n'aurait pas la valeur du dixième. Sur quoi se fonde le motif qui nous fait refuser de la rendre?

TROÏLUS.—Fi donc! fi donc! mon frère. Pesez-vous le prix et l'honneur d'un roi, d'un aussi grand roi que notre auguste père, dans la balance qui sert aux intérêts vulgaires? Voulez-vous calculer avec des jetons la valeur inappréciable de son mérite infini et entourer un corps immense d'une ceinture aussi étroite que les craintes et les raisons? Fi donc! ayez honte, au nom des dieux!

HÉLÉNUS.—Il n'est pas étonnant que vous attaquiez si rarement la raison, vous qui en êtes si dépourvu. Faudrait-il donc que notre père gouvernât les affaires de son empire sans le secours de la raison, parce que votre discours, qui le lui conseille, en est dénué?

TROÏLUS.—Vous êtes pour le sommeil et les songes, mon frère le prêtre; vous garnissez vos gants de raisons. Les voici, vos raisons: vous savez qu'une épée est dangereuse à manier; et la raison fuit tout objet qui présente un danger. Qui donc s'étonnera qu'Hélénus, lorsqu'il aperçoit devant lui un Grec et son épée, ajuste promptement les ailes de la raison à ses talons, et s'enfuie aussi vite que Mercure grondé par Jupiter, ou qu'une étoile lancée hors de sa sphère? Si nous voulons parler de raison, fermons donc nos portes, et dormons; le courage et l'honneur auraient bientôt des coeurs de lièvre, s'ils se farcissaient seulement leurs pensées de cette grasse raison; La raison et la prudence rendent le foie blanc24 et abattent la force.

Note 24: (retour)

Make livers pale (rendent le foie blanc). La blancheur du foie était regardée comme une preuve de lâcheté, ainsi dans Macbeth «thou lily livered

HECTOR.—Mon frère, Hélène ne vaut pas ce qu'il nous en coûte pour la garder.

TROÏLUS.—Quel objet a d'autre valeur que celle qu'on y attache?

HECTOR.—Mais cette valeur ne dépend pas d'un caprice particulier; l'estime et le cas qu'on fait d'un objet viennent autant de son prix réel que de l'opinion de celui qui le prise. C'est une folle idolâtrie, que de rendre le culte plus grand que le dieu; c'est un délire que de vouloir attribuer à un objet des qualités qu'il s'arroge bientôt lui-même sans avoir l'ombre du mérite auquel il prétend.

TROÏLUS.—J'épouse aujourd'hui une femme, et mon choix est dirigé par mon penchant: mon inclination s'est enflammée par mes oreilles et mes yeux, deux pilotes naviguant entre le dangereux rivage du caprice et du jugement. Comment puis-je me dégager de la femme que j'ai choisie, quoique ma volonté vienne à se dégoûter de son propre choix? Il n'y a aucun moyen d'échapper à ceci, tout en restant ferme dans la route de l'honneur. Nous ne renvoyons pas au marchand ses soieries, après que nous les avons salies, et nous ne jetons pas les restes d'un festin dans le panier de rebut, parce que nous nous trouvons rassasiés. On a trouvé à propos que Pâris tirât des Grecs quelque vengeance; c'est le souffle de vos suffrages unanimes qui a enflé ses voiles: les vents et la mer, suspendant leur antique querelle, ont fait une trêve pour seconder ses desseins; enfin il a touché au port désiré; et pour une vieille tante25, que les Grecs retenaient captive, il a enlevé une reine de Grèce, dont la jeunesse et la fraîcheur flétrissent les traits d'Apollon même, et font pâlir l'Aurore. Pourquoi la gardons-nous? Les Grecs gardent notre tante.—Mérite-t-elle d'être gardée? Oh! Hélène est une perle dont la conquête a fait lancer mille vaisseaux, et a converti en marchands des rois couronnés. Si vous accordez une fois que Pâris fit sagement de partir (comme vous êtes forcés d'en convenir, vous étant tous écriés: Partez, partez); si vous avouez qu'il a ramené chez nous une noble conquête, comme vous êtes aussi forcés de l'avouer, après avoir frappé des mains, et crié inestimable! pourquoi donc blâmez-vous aujourd'hui les suites de vos propres conseils, et faites-vous une chose que n'a pas faite encore la fortune, en ravalant l'objet que vous avez vous-même estimé au-dessus des richesses de la mer et de la terre? O quel vil larcin que de voler un bien que nous tremblons de garder! Voleurs, indignes du trésor que nous avons enlevé, lorsqu'après avoir fait aux Grecs cet affront dans le sein même de leur pays, nous craignons d'en défendre la possession dans notre ville natale!

Note 25: (retour)

Hésione, soeur de Priam.

CASSANDRE, de l'intérieur du théâtre.—Pleurez, Troyens, pleurez!

PRIAM.—Quel est ce bruit? d'où viennent ces cris sinistres?

TROÏLUS.—C'est notre folle de soeur: je reconnais sa voix.

CASSANDRE, dans l'intérieur.—Pleurez, Troyens!

HECTOR.—C'est Cassandre.

CASSANDRE entre en délire.—Pleurez, pleurez, Troyens! Prêtez-moi dix mille yeux, et je les remplirai de larmes prophétiques26.

Note 26: (retour)

Tunc etiam fatis aperit Cassandra futuris Ora, dei jussu non unquam credita Teucris.

(Énéide, l. II, v. 246-47.)

HECTOR.—Paix, ma soeur; paix!

CASSANDRE.—Jeunes filles, jeunes garçons, adultes et vieillards ridés, tendres enfants qui ne pouvez que pleurer, secondez tous mes clameurs. Payons d'avance la moitié du tribut immense de gémissements que nous prépare l'avenir. Pleurez, Troyens, pleurez. Accoutumez vos yeux aux larmes. Troie ne sera plus, et le superbe palais d'Ilion va tomber. Pâris, notre frère, est la torche embrasée qui nous consume. Pleurez, Troyens; criez: Hélène! Malheur! pleurez, pleurez: Troie est en feu, si Hélène ne s'en va!

(Elle sort.)

HECTOR.—Eh bien! jeune Troïlus, ces accents prophétiques de notre soeur n'excitent-ils aucun remords? Ou votre sang est-il si follement bouillant, que les conseils de la raison, ni la crainte d'un mauvais succès dans une mauvaise cause, ne puissent le modérer?

TROÏLUS.—Quoi! mon frère Hector, nous ne pouvons juger de la justice d'une entreprise sur l'issue que pourront lui donner les événements, ni laisser abattre le courage de nos âmes, parce que Cassandre est folle. Les transports de son cerveau malade ne peuvent pas dénaturer la bonté d'une cause que notre honneur à tous s'est engagé à faire triompher. Pour ma part, je n'y ai pas plus d'intérêt que tous les fils de Priam; mais que Jupiter ne permette pas qu'il soit pris parmi nous aucune résolution qui laisse au plus faible courage de la répugnance à la soutenir et à combattre pour elle!

PARIS.—Autrement le monde pourrait taxer de légèreté mes entreprises aussi bien que vos conseils; mais j'atteste les dieux que c'est votre plein consentement qui a donné des ailes à mon inclination, et qui a étouffé toutes les craintes attachées à ce fatal projet; car que peut, hélas! mon bras isolé? Quelle défense y a-t-il dans la valeur d'un seul homme, pour soutenir le choc et la vengeance des ennemis que devait armer cette querelle? Et cependant, je proteste que si je devais moi seul en subir les périls, et que mon pouvoir égalât ma volonté, jamais Pâris ne rétracterait ce qu'il a fait, ni ne faiblirait dans sa poursuite.

PRIAM.—Pâris, vous parlez comme un homme enivré de voluptés: vous avez le miel, vous; mais ils goûtent le fiel: ainsi vous n'avez pas de mérite à être vaillant.

PARIS.—Seigneur, je n'ai pas seulement en vue les plaisirs qu'une pareille beauté apporte avec elle: je voudrais aussi effacer la tache de son heureux enlèvement, par l'honneur de la garder. Quelle trahison ne serait-ce pas contre cette princesse enlevée, quel opprobre pour votre gloire, quelle ignominie pour moi, de céder aujourd'hui sa possession, lâchement et par contrainte? Se peut-il qu'une idée aussi basse puisse prendre pied un moment dans vos âmes généreuses? Parmi les plus faibles courages de notre parti, il n'en est pas un qui n'ait un coeur pour oser, et une épée à tirer, quand il est question de défendre Hélène: il n'en est pas un, si grand, si noble qu'il soit, dont la vie fût mal employée, ou la mort sans gloire, lorsqu'Hélène en est l'objet: je conclus donc que nous pouvons bien combattre pour une beauté, dont la vaste enceinte de l'univers ne peut nous offrir l'égale.

HECTOR.—Pâris, et vous, Troïlus, vous avez tous deux bien parlé; et vous avez raisonné sur l'affaire et la question maintenant en discussion; mais bien superficiellement, et comme des jeunes gens qu'Aristote27 jugerait incapables d'entendre la philosophie morale. Les raisons que vous alléguez conviennent mieux à l'ardente passion d'un sang bouillant, qu'à un libre choix entre le juste et l'injuste: car le plaisir et la vengeance ont l'oreille plus sourde que le serpent à la voix d'une sage décision. La nature veut qu'on rende tous les biens au légitime possesseur; or quelle dette plus sacrée y a-t-il, parmi le genre humain, que celle de l'épouse envers l'époux? Si cette loi de la nature est enfreinte par la passion, et que les grandes âmes lui résistent par une partiale indulgence pour leurs penchants inflexibles, il y a, dans toute nation bien gouvernée, une loi pour dompter ces passions effrénées qui désobéissent et se révoltent. Si donc Hélène est la femme du roi de Sparte (comme il est notoire qu'elle l'est), ces lois morales de la nature et des nations crient hautement qu'il faut la renvoyer à son époux. Persister dans son injustice, ce n'est pas la réparer; c'est au contraire l'aggraver encore. Voilà quel est l'avis d'Hector, en ne consultant que la vérité; néanmoins, mes braves frères, je penche de votre côté dans la résolution de garder Hélène: c'est une cause qui n'intéresse pas médiocrement notre dignité générale et individuelle.

Note 27: (retour)

On ne s'attendait guère A voir Aristote en cette affaire. (La Fontaine.)

TROÏLUS.—Vous venez de toucher l'âme de nos desseins. Si nous n'étions pas plus jaloux de gloire que nous ne le sommes d'obéir à nos ressentiments, je ne souhaiterais pas qu'il y eût une goutte de plus du sang troyen versé pour la défense d'Hélène. Mais, brave Hector, elle est un objet d'honneur et de renommée; un aiguillon puissant aux actions courageuses et magnanimes; notre valeur peut aujourd'hui terrasser nos ennemis, et la gloire dans l'avenir peut nous sanctifier. Car je présume que le brave Hector ne voudrait pas, pour les trésors du monde entier, renoncer à la riche promesse de gloire qui sourit au front de cette guerre.

HECTOR.—Je suis des vôtres, valeureux fils de l'illustre Priam.—J'ai lancé un audacieux défi au milieu des Grecs factieux et languissants; il portera l'étonnement au fond de leurs âmes assoupies. J'ai été informé que leur grand général sommeillait, tandis que la jalousie se glissait dans l'armée. Ceci, je présume, le réveillera.

(Ils sortent.)