CHAPITRE II
En quelles mains j'étais tombé.
A l'époque où le soleil ne se couchait pas sur les domaines des monarques espagnols, les vastes plaines qui se déroulent entre Buenos-Ayres et le détroit de Magellan, d'un côté, et de l'autre, entre l'Atlantique et les Andes jusqu'à Mendoza, était censé faire partie de la vice-royauté de la Plata, bien que la plupart des Nomades qui les occupaient fussent alors, comme à présent, libres de tout joug. Aujourd'hui une ligne fluctueuse, déterminée, à l'est, par la Cordillière de Médanos et le Rio-Salado, au nord, par le Rio-Quinto, le Cerro Verde et le cours entier du Diamante qu'elle remonte jusqu'au sein des Andes, forme la limite commune de la Confédération Argentine et de la Pampa indépendante; au sud du Rio Négro commence la Patagonie.
Plus de trois ans de séjour forcé dans ces régions m'ont mis à même d'y connaître trois groupes distincts de population, dont chacune correspond à une division naturelle du sol.
Dans la zône de l'est, qui va du Rio Salado au Rio Colorado, vivent les Pampéens proprement dits, divisés en sept tribus. La région boisée, qui s'étend entre le lac Bévédèro et le Courou-Lafquène—lac Noir,—ainsi que le long des cours d'eau qui remontent de ce dernier lac jusqu'au Rio Diamante, est la terre des Mamouelches—habitants des bois—qui forment huit tribus importantes que les Indiens désignent par les appellations de: Ranquel-tchets, Angneco-tchets, Catrulé-Mamouel-tchets, Quinié-Quinié-Ouitrou-tchets, Lonqueil-ouitrou-tchets, Renangne-Cochets, Epougnam-tchets et Motchitoué-tchets. Toutes ces tribus sont également subdivisées et chacune des subdivisions a son chef.
Enfin du Rio Colorado, jusqu'au midi du Rio Négro, fleuve étroit, mais profond, dont le cours est plus long que celui du Rhin ou de la Loire, j'ai compté neuf tribus de Patagons, dont voici les noms:
Les Payou-tchets, les Puel-tchets, les Caillihé-tchets, les Tchéouel-tchets, les Cangnecaoué-tchets, les Tchao-tchets, les Ouili-tchets, les Dilma-tchets, et les Yacanah-tchets.
Chacun sait que l'Amérique méridionale est citée comme étant un pays, qui par la nature de son climat, de son sol et de ses productions, présente les plus grands contrastes; mais on ne connaît que fort peu l'intérieur des terres habitées par les Patagons.
Quelques détails ne seront donc point ici déplacés.
Depuis Quéquène, notre point de départ, jusqu'à la Sierra Ventana (note D), et très au loin dans la direction sud-ouest que nous avions tout d'abord été forcés de prendre, nous parcourûmes mon compagnon et moi un sol accidenté, le plus souvent d'une fertilité dont on n'a aucune idée. Il était entrecoupé çà et là par quelques torrents dont les eaux limpides, vont, tout en se jouant avec rapidité sur un fond rocheux et inégal, se perdre dans un lac profond dont le niveau ne varie jamais, quelle que soit l'affluence des cours d'eau qui s'y jettent. Les Indiens nomment ce lac Gualichulafquéne—le lac du Diable.
Toute cette partie du désert américain jusqu'au Rio-Colorado est d'un aspect des plus flatteurs; exploitée par une nation active et intelligente, cette contrée serait la source de grandes richesses car le sol y est partout noir et vierge et rendrait facilement au centuple la semence qu'on y laisserait tomber. Sous une épaisse et haute couche d'herbe, à peine atteinte par le givre, il nous fut facile de voir celle de l'année précédente qui ne lui était vraiment inférieure que par sa couleur, et sous cette dernière, une troisième dont la décomposition n'était point encore achevée. Nous trouvâmes dans ces endroits une chasse abondante et variée, des gamas, des lamas, des Nandous—autruche de la Patagonie,—jusqu'à des perdrix de la plus grande espèce et quantité de petits étangs d'une eau douce et agréable.
Jusqu'au Colorado, dans toute la direction sud-ouest et sud, cette fertilité devient irrégulière et diminue sensiblement; elle n'apparaît plus qu'entrecoupée par un sol tantôt sablonneux, tantôt rocheux; ou bien encore, le plus souvent, d'une nature salpêtrée et couvert d'étangs salés et infects, d'une limpidité trompeuse. Ces sortes d'étangs, fort communs dans les parages nord, et nord-ouest, sont dans le sud et le sud-ouest fort souvent entremêlés à d'autres lacs salés, généralement fort profonds, d'une grande étendue, dont le niveau varie fréquemment et dont les eaux sont chaudes en hiver et glaciales durant l'été. Ces lacs donnent un sel magnifique, dont les Indiens font d'amples provisions, tant pour leur consommation particulière que pour celle des autres tribus, qui le leur achètent à vil prix.
Les abords de ces lacs sont généralement durant l'hiver entièrement dépourvus de verdure; mais cependant leurs eaux bleues, profondément emprisonnées entre des rives d'une nature crayeuse, forment un contraste admirable, et l'on se croirait presque transporté par un beau temps au sein des mers glaciales.
Pendant l'été, au sommet des rives de ces lacs, se montrent quantité de broussailles épaisses, que les Indiens nomment Tchilpet et dont les feuilles leur sont d'un très-grand secours pour soigner leurs bestiaux blessés; les parties inférieures sont abondamment pourvues d'une sorte de végétation composée de petites tiges rondes et minces, terminées en pointe, sans aucune feuille, dont la hauteur ne dépasse point vingt-cinq centimètres. Cette herbe est intérieurement conformée absolument comme le jonc commun, mais sa grosseur ne dépasse pas celle d'une aiguille à tricoter. Les chevaux et les bœufs en mangent quelquefois, mais sa dureté et son âcreté la leur rend indigeste. Enfin, à une assez grande distance, ce singulier assemblage de fertilité et de stérilité cesse brusquement; puis quelques montagnes de granit noir, de formes peu variées, à l'aspect sévère, infranchissables et isolées les unes des autres complètent le bizarre tableau de cette sauvage et silencieuse nature, tout à la fois superbe et triste.
Au-delà apparaissent les rives du Rio Colorado qui sont fort accidentées vers sa source. Ce fleuve s'échappe d'un pays montagneux et entrecoupé de profondes vallées dans lesquelles circulent également d'autres cours d'eau, sortant aussi du sein des Andes. Les uns viennent de la direction ouest-nord-est, les autres de celle ouest-sud-est, mais ces divers affluents ne viennent grossir le Colorado que beaucoup plus au loin. A l'endroit où commence, pour ainsi dire, cette vaste plaine émaillée de verdure qui s'étend jusqu'à la côte orientale, et qu'habitent le plus généralement les Puelches échelonnés sur l'une et l'autre rive de ce fleuve, on rencontre une grande quantité de génériums-argentinus, dont la prodigieuse hauteur masque leur Roukahs—maisons—à la vue des voyageurs qui tombent ainsi entre leurs mains sans s'en douter; ces herbes touffues, servent aussi la plupart du temps, de repaires aux pumas et aux jaguars épiant la gama au passage.
Au Rio-Colorado que j'avais déjà franchi bien avant le commencement de ma douloureuse captivité se rattache un de mes plus saisissants souvenirs. Ce fut sur sa rive gauche que nous éprouvâmes, mon compagnon et moi, la seule joie qu'il nous fût permis de goûter lors de notre triste et aventureuse pérégrination. Cette joie, qui fut alors si grande pour nous, pauvres voyageurs éprouvés par la misère, la maladie et les privations de toutes sortes, eut pour cause la rencontre de quelques navets monstrueux et exquis d'une aussi belle venue que s'ils eussent été cultivés par la main d'un habile jardinier. Tout en profitant de cette bonne fortune dont nous rendîmes grâces au ciel, nous nous perdîmes en conjectures sur la manière dont avait pu croître ce légume, dans des régions beaucoup plus froides que le Chili, et tellement éloignées de tout peuple, que sans nul doute, aucun être humain ne les avait encore parcourues. Mais ce ne fut que plus tard, lorsque je vécus au milieu des Indiens, qu'il me fut facile de me rendre compte de ce fait et que j'attribuai la venue de ce légume à quelque excursion faite par les sauvages, connaissant leur habitude d'emporter pêle-mêle tout ce qu'ils trouvent dans les fréquents pillages qu'ils effectuent chez les Hispanos-Américains quitte à se débarrasser chemin faisant à leur retour des choses qui leur sont inutiles ou inconnues. Mais toutefois ce qui ne laissa pas que de me sembler aussi surprenant que cette trouvaille, ce fut l'impossibilité d'en retrouver jamais d'autres, car j'eus maintes fois depuis l'occasion de parcourir ces mêmes parages avec les Indiens mes maîtres.
Inutile de dire que la manière de vivre de tous les nomades dont j'ai à entretenir le lecteur, diffère en raison des nombreuses variétés de la nature du sol et du climat. Les uns résidant dans la portion septentrionale, la plus tempérée des Pampas, sont à demi-vêtus et se ressentent du voisinage des populations Argentines, avec lesquelles ils sont alternativement en paix ou en guerre. Les autres, Patagons, fort éloignés de ces premiers, n'ayant sous leurs yeux que le rivage de la mer ou l'immensité de leurs steppes stériles, vivent à l'état nomade dans toute sa rudesse primitive.
La tribu aux mains de laquelle le sort m'avait livré était celle des Poyuches qui errent indifféremment sur l'une et l'autre rive du Rio-Négro depuis le voisinage de l'île Pacheco, jusqu'au pied des Cordillières, pays montagneux et entrecoupé de profondes vallées. Le genre de vie de ces Indiens, peu nombreux, offre moins d'intérêt que celui des Patagons Orientaux, et leur seul moyen d'existence est la chasse au guanaco—lama sauvage,—aux nandous et aux gamas. Bien que leurs parages ne soient pas, comme on l'a cru jusqu'alors, complètement arides, les Poyuches ne possèdent que peu de bestiaux. Leur petit nombre de chevaux et de bœufs provient des échanges qu'ils font avec les autres tribus au moyen de Makounes turquets ou manteaux en cuir de guanaco qui sont généralement fort appréciés par les indigènes et par les Hispanos-Américains; mais comme ce trafic n'a lieu que sur une très-petite échelle, ils sont fort pauvres et ne peuvent que rarement entreprendre les expéditions lointaines auxquelles se livrent constamment les Puelches et les Pampéens dont ils sont séparés par de grandes distances. Leur intelligence est bornée, leur caractère grave, leur physionomie empreinte d'une férocité sauvage et d'une hardiesse incroyable. Ils sont peu communicatifs, mais doux et serviables entre eux. Ils sont très-courageux et très-entreprenants dans les rares combats auxquels ils ont occasion de prendre part, mais des plus barbares envers leurs ennemis, les chrétiens, qu'ils torturent et tuent sans pitié.
Leur type est approchant le même que celui des Patagons orientaux; mais ils sont généralement plus maigres et ont les pieds moins bien faits parce qu'ils marchent beaucoup. Ils ne s'occupent que de chasse; c'est tout à la fois pour eux, un divertissement et un moyen d'existence. Ils s'abritent sous des tentes construites avec des cuirs de chevaux, ou de veaux marins pêchés à la côte orientale pendant l'été.
Ces sortes d'habitations fort légères se composent de quelques piquets de bois tortueux plantés sur trois rangs: celui du milieu plus élevé que les autres auxquels il se rallie par des cordons de cuir qui en maintiennent l'écartement, forme avec eux une sorte de triangle semblable à celui d'une toiture. Des peaux artistement cousues ensemble avec des fibres extraites de la viande, recouvrent ce frêle échaudage et le solidifient par leur tension opérée au moyen de petits piquets d'ossements qui en fixent les extrémités au sol. L'intérieur de ces maisons se divise en deux parties exactement semblables, subdivisées chacune en plusieurs petits compartiments dans lesquels chaque indien dépose ce qu'il a de plus précieux; le soir venu, quelques cuirs de guanacos étendus sur le sol servent de couche aux hommes et aux femmes qui s'y endorment pêle-mêle après s'être dépouillés de leurs mantes, leur unique vêtement, dont ils se servent alors comme de couvertures.
La superstition de ces sauvages surpasse l'imagination. Suivant eux le nord et le sud leur sont défavorables: le nord est le point où disparaissent à tout jamais les vivants visités à l'improviste par les mauvais esprits venant du sud. Ils ont une très-grande peur de la mort et prétendent que le seul moyen de veiller à la prolongation de leur existence, est de s'endormir la tête soit à l'est ou à l'ouest.
Quoique les régions habitées par ces Indiens soient pour la plupart du temps très-froides, ils vont se baigner le matin avant l'aube, quelle que soit la saison, sans distinction de sexe ni d'âge. Cet usage, auquel force fut de me soumettre, contribue puissamment je présume, à les sauvegarder de toutes maladies, et je suis convaincu que c'est grâce à ces bains fréquents qu'il m'a été possible de conserver la santé dont je jouis encore. A voir les Indiens, couverts de vermine, il serait difficile de croire à leurs fréquentes ablutions; mais en ma qualité de témoin oculaire, il m'appartient, je crois, de réhabiliter les Patagons Orientaux, jusqu'ici taxés de la plus grande malpropreté.
C'est généralement après leur bain matinal, que les Indiens possesseurs de quelques troupeaux, montent à cheval pour s'élancer sur leurs traces et les ramener dans le voisinage de leurs tentes. Cependant, lorsque le temps est mauvais, ils délaissent momentanément cette occupation, et restent confinés dans leur intérieur, pendant toute la durée du mauvais temps, sans même songer à manger. En vérité, j'ai été fort souvent étonné de la facilité avec laquelle ces êtres gloutons et voraces se passaient ainsi d'aliments pendant tout une journée, tandis, que sans murmurer, ils restaient étendus sur le sol inondé de leurs Roukahs, retenus par la crainte; car le mauvais temps dans ces régions prête vraiment à la frayeur. C'est un mélange de pluie torrentielle, de foudroyants éclairs et d'éclats de tonnerre qui se répercutent à l'infini; à tout cela s'ajoute le terrible souffle du Pampéro, vent glacial qui venant des profondeurs de la Patagonie, souffle en mugissant, d'une seule haleine, souvent pendant plusieurs heures consécutives, brisant, culbutant tout, et déracinant même jusqu'aux moindres herbes qui se trouvent sur son passage.
La grande superstition qui caractérise les Indiens, semble encore augmenter toutes les fois que quelque phénomène s'opère sous leurs yeux; ils s'imaginent alors que ses causes se rattachent à leur conduite, et, selon la nature de ce phénomène, ils éprouvent tour à tour de la joie ou de la crainte. L'orage, par exemple, paralyse toutes leurs facultés, et leur inspire une grande frayeur; il semblerait, qu'à leur insu, leurs consciences sont tourmentées et qu'elles redoutent la colère divine, car ils n'osent se hasarder à envisager le ciel courroucé. Ils se blottissent les uns contre les autres, la figure cachée entre les mains, sans tenter de retenir pour s'abriter, les quelques cuirs de leurs roukahs arrachés par le vent.
A peine s'était-il écoulé quelques mois depuis que de l'Européen il ne restait plus en moi que l'esprit et le cœur, lorsque je fus vendu à des Puelches visiteurs, qui donnèrent à mes maîtres, aussi avides que pauvres, un bœuf, un cheval et les portraits de ma famille. Ce marché leur parut tellement avantageux, que bien qu'il m'eût été impossible de leur rendre quelques services, ils ne se firent cependant pas faute de vanter aux nouveaux venus, mes bonnes qualités connues ou inconnues. Ceux-ci persuadés qu'ils avaient fait une excellente emplète, grimacèrent un sourire de satisfaction, qui m'eût certes fort diverti dans toute autre circonstance, car il ne servit qu'à les enlaidir encore.
Je ne songeai nullement à regretter les Poyuches, car le peu de temps que je venais de passer parmi eux suffisait pour m'en donner une triste opinion. Leurs femmes cependant sont assez actives et elles font preuve de beaucoup d'habileté dans la confection des vêtements. Quant aux hommes, en dehors de la chasse, où ils se montrent fort adroits et féroces, ils vivent dans la plus grande paresse. Ils sont d'une gourmandise et d'une voracité incroyables, et fort malpropres. Cependant ils déploient beaucoup de minutie dans l'art de parer leurs têtes hideuses; graissant leurs cheveux avec de la graisse de jument ou de cheval, s'épilant les sourcils et la barbe et s'enduisant la figure de couleurs volcaniques, ils possèdent, comme tous les Indiens, des petits sacs en cuir renfermant les couleurs nécessaires à leur tatouage et qu'ils portent toujours avec eux.
Les Poyuches donnent le nom de Melly-roumey-co—quatre petites rivières—à la source du Rio-Négro parce qu'il reçoit, dès sa sortie des Cordillières quatre affluents; mais plus au loin, lorsque ce fleuve reparaît après avoir traversé le lac des Tigres—Naouals-Lafquen—ils l'appellent, ainsi que nous, Courou-roumey-co—Rivière-Noire—en raison de l'aspect que lui donne sa profondeur et son étroitesse. Son cours violent est fort tortueux tant qu'il parcourt un pays accidenté, mais souvent régulier dans la plaine où ses rives escarpées sont parfois fertiles. Les eaux rapides de ce fleuve n'offrent aux Indiens de passage sûr que vers leur source, cependant ils le traversent fréquemment en quelqu'endroit que ce soit en s'aidant de quelques bottes de jonc sur lesquelles ils se cramponnent à l'aide des mains et en nageant seulement des pieds.
On trouve encore campées sur les bords du Rio-Négro, plusieurs tribus au nombre desquelles figure celle des Puelches, une des plus importantes comme nombre ainsi que par ses rapports continuels avec toutes les autres peuplades, aussi bien avec celles de l'extrême pointe de Magellan qu'avec les Mamuelches situées dans le voisinage de Mendoza au nord-ouest de la Pampa.
C'est, on se le rappelle, entre les mains d'Indiens de cette tribu que je fus remis par les Poyuches. Je demeurai pendant six mois consécutifs dans cette importante peuplade qu'il m'a été facile d'étudier et de comparer avec les autres tribus Patagones de la partie orientale dont les navigateurs ont tant parlé.
Dès mon installation chez eux je me flattais d'être mieux traité que par les Poyuches; mais à peine s'était-il écoulé quelques jours depuis que j'étais en leur possession que reconnaissant l'impossibilité où j'étais de leur rendre aucun service, vu mon ignorance à manier un cheval, ils me brutalisèrent cruellement en proférant des injures. C'est ainsi que les mots: Théoa-ouignecaë—chien de chrétien,—Ouésah-Ouignecaë,—mauvais chrétien,—furent les premiers dont je compris la signification. J'essayai plusieurs fois de me faire comprendre et je leur demandai quels motifs pouvaient les conduire à me traiter de la sorte; pour toute réponse ils me rudoyèrent avec plus de force. A la suite d'une de ces déceptions, mon chagrin fut tel que considérant comme à tout jamais perdues pour moi et la famille et la patrie, je ne pus retenir quelques larmes amères. Les Indiens s'en aperçurent et leur fureur ne connut plus de bornes; ils me battirent tellement que je crus qu'ils allaient me donner la mort, ainsi qu'ils m'en menaçaient.
Depuis lors, je parvins à leur dissimuler ma douleur, sous un continuel et mensonger sourire, auquel ils se laissèrent prendre. Déployant toute la bonne volonté et toute l'adresse dont j'étais capable, je fis de rapides progrès dans l'art de l'équitation et dans la connaissance de leur langage sur lesquels je fondais des espérances de fuite. J'appris également vite à me servir du lazzo, de la boléadora—locayo—qui jouent un si grand rôle dans leur existence et qui sont vraiment indispensables à tous ceux qui se hasardent dans le désert américain.
Dans cette tribu je remarquai que la stature des hommes est assez haute, et qu'elle n'est pas inférieure à celle des Patagons. Les Puelches sont bien faits et bien proportionnés des membres; leur figure a une expression de fierté que ne dément point leur manière d'être. Ils sont nomades par goût et non par nécessité, car la nature de leurs parages est généralement d'une grande fertilité. Leurs principales passions sont la chasse et l'ivrognerie. Leurs idées religieuses, ainsi que celles de toutes les autres tribus, se bornent à l'admission de deux dieux; celui du bien et celui du mal. Ils se livrent fréquemment au pillage des fermes dont ils tirent un grand nombre de chevaux et de bœufs; leur nourriture consiste en viande de cheval, d'autruches ou de gamas produit de leurs chasses; les morceaux de choix qu'ils mangent sont le foie, les poumons, et les rognons crus, saucés dans du sang chaud ou caillé préalablement salé, car ils connaissent l'usage de ce condiment. Les tentes des Puelches sont plus régulières et plus spacieuses que celles des Poyuches; souvent en y plongeant les yeux je reconnus des objets de ménage ou des vêtements conquis au prix du sang de quelque malheureux Hispano-américain. Les Indiens dont l'habitude était d'épier mes moindres mouvements n'étaient point sans saisir le coup d'œil, quelque rapide qu'il fût, que je lançais à la dérobée sur ces objets; ils les faisaient alors cacher aussitôt dans la crainte que je n'eusse la pensée de me les approprier; puis ils me criaient: Ouakoune-tchipato émy ouésah-ouignecaé—sors bien vite dehors vilain chrétien: soit—Ouakoune-mouleta-émy véécah metène—que tu sois dehors, c'est assez bon pour toi.—En effet, il est à croire qu'ils pensaient sérieusement de la sorte, car qu'il fît chaud ou froid, je n'eus jamais d'autre lit que le sol quel qu'il fût, ni d'autre abri que le ciel.
A part leur barbare cruauté, ces Indiens, ne laissent pas que d'être industrieux et intelligents. Les harnachements de leurs chevaux composés d'une bride, d'une selle et d'étriers sont de curieux échantillons de leur industrie; ils sont pour la plupart tressés avec une si grande perfection qu'on serait vraiment peu disposé à croire que ce sont eux qui les font.
C'est simplement en se servant de très-mauvais couteaux qu'ils découpent avec une adresse et une dextérité sans égale, dans les cuirs tendres de jeunes chevaux préalablement pelés avec un bâton bizauté et de la cendre, les fines lannières destinées à cette fabrication. Leurs selles sont fabriquées de roseaux recouverts de cuirs assouplis, quelques-unes sont en bois, semblables à deux dossiers de chaises assemblés à chaque extrémité par des triangles. Deux trous ménagés à l'avant servent à suspendre des étriers en bois de forme triangulaire, dont la plus grande ouverture permet tout au plus d'y engager trois doigts. Quelques cuirs placés entre la selle et le dos du cheval, le préservent de toutes blessures sous la pression exagérée de la sangle. Ces mêmes cuirs leur servent de lits en voyage. Leurs lazzos ont pour le moins une trentaine de pieds de longueur; ils sont découpés d'une seule pièce dans la peau d'un bœuf, ou bien tressés. Les Indiens ont coutume d'en fixer l'une des extrémités à la sangle de leur cheval et de l'enrouler dans leur main gauche en forme de cerceau. Le bout se termine en une boucle à nœud coulant à laquelle ils donnent plus ou moins d'ouverture, selon le genre et la grosseur de l'animal qu'ils veulent prendre. Ils le lancent de la main droite après l'avoir tourné plusieurs fois au-dessus de leur tête avec cette même main en ayant soin de maintenir ouvert le nœud coulant. Comme on le voit ces lazzos sont bien différents de ce qu'on les a dits être et ne ressemblent nullement à ceux que l'on a vu employer par les Russes dans des guerres à tout jamais mémorables pour notre belle patrie. Les éperons dont se servent les sauvages sont composés de deux petits morceaux de bois armés chacun d'une pointe de métal ou d'ossement et fort longue qui tient lieu de molette. Fixés aux pieds, chacun de ces aiguillons se trouve l'un d'un côté, l'autre de l'autre. Les Indiens, quoique exercés à s'en servir, ensanglantent généralement leurs montures qu'ils font courir très-vite.
Ces chevaux en général sont moyens et bien faits, assez faciles à dompter, et presque infatigables. J'ai vu souvent ces animaux qui ne le cèdent en rien aux plus beaux andalous, galoper pendant tout un jour et toute une nuit sans prendre autre chose que de l'eau. Les Indiens s'y prennent d'une manière fort brutale pour les dompter: une fois pris au lazzo, ils les renversent sur le sol pour leur lier les pieds ensemble afin de pouvoir leur passer sans difficulté dans la bouche une courroie qu'ils attachent fortement au-dessous de la lèvre inférieure après leur avoir préalablement écorché les gencives et les lèvres afin de les rendre plus obéissants à la pression de ce mors trop souple. Ils leur apposent ensuite une selle et les font relever en les maintenant à deux, l'un par les naseaux et une oreille, l'autre à l'arrière-train par un nœud coulant qui leur retient les deux jambes; alors le dompteur armé d'une large lannière de cuir cru—trupouet,—sorte de cravache très-dure et fort pesante terminée par un morceau de bois destiné à frapper tantôt les flancs tantôt la tête de son cheval, s'élance lestement sur l'animal. Au signal donné, les aides rendent, avec un parfait ensemble de mouvement, la liberté au coursier qui part le plus souvent comme un trait, non sans avoir lancé bon nombre de ruades et s'être effacé de côté et d'autre. Quelques-uns résistent aux prodigieux efforts que font leurs cavaliers pour leur faire tourner la tête à droite ou à gauche et se roulent avec eux; mais en général, quelle que soit leur fougueuse résistance au premier abord, en deux ou trois jours, ils sont suffisamment doux pour être montés à poil.
C'est à deux ans et demi environ que les Indiens les domptent de la sorte et qu'ils les soumettent à une épreuve, afin d'apprécier leur vitesse; ils leur font franchir, tout d'une haleine un espace déterminé; ceux qui n'atteignent point le but avec facilité sont jugés impropres au service et impitoyablement condamnés à être mangés.
Les Puelches habitent les parages situés entre le Rio-Négro et le Rio-Colorado que rarement ils franchissent. Le côté oriental se compose de plaines fertiles où se trouvent nombre d'étangs poissonneux dont les eaux sont excellentes. Le côté occidental n'est pas moins fertile; il est très-montagneux et arrosé par de nombreux torrents qui grossissent le Colorado. Il s'y trouve également une grande quantité d'étangs salins et infects comme dans tous les parages stériles de l'Amérique méridionale et quelques algarobes tortueux et de chétive apparence.
Les Puelches ayant des rapports continuels avec les Indiens de toutes les tribus sans exception sont les plus aptes à donner des renseignements concernant l'immense territoire occupé par tous leurs nomades compagnons, dispersés depuis le détroit de Magellan jusqu'à Mendoza; car il leur arrive aussi très-fréquemment d'aller jusque dans ce pays. Ils sont généralement très-visiteurs, ce qui donne toujours un surcroît d'occupations aux femmes qui se trouvent dans l'obligation de donner à manger à tous. Les arrivants sont salués par les femmes et les enfants. Le chef de la famille ne remplit cette civilité que lorsqu'ils se sont assis et qu'ils ont bu quelques gorgées d'eau. Le salut échangé de part et d'autre, c'est au milieu du plus profond silence de la femme et des enfants que les hôtes, exposent chacun à leur tour, le but de leur visite dans un long discours qui n'est exempt ni de courtoisie, ni même d'une certaine poésie dont on les croirait incapables. Leur langage est guttural et chantonné. Le maître du logis après avoir écouté religieusement tous ses hôtes leur répond fort longuement aussi, puis il termine en leur adressant ses remercîments d'avoir bien voulu le visiter; et sans ajouter un mot de plus, il les laisse faire honneur au repas que les femmes leur servent avec empressement. Ce repas se compose généralement de rognons et de poumons crus coupés par morceaux et mis dans de petites sibilles de bois pleines de sang caillé mêlé de sel. Quand les convives se sont bien repus la conversation s'engage de nouveau sur un ton familier, fort différent du premier, car ils ne chantonnent plus. C'est le moment où les enfants envieux de faire aussi quelques amitiés aux hôtes de leur père, viennent à l'envi se grouper étroitement autour d'eux. Ceux-ci en forme de caresses s'emparent de leurs jeunes têtes, y cherchent les nombreux insectes qui y fourmillent, pour les manger; comme remercîment la réciprocité est de rigueur.
Fort rarement les hommes adressent la parole aux femmes que l'usage leur défend même de regarder en face, à moins qu'elles ne soient leurs parentes, leurs belles-mères excepté.
Tout visiteur reçoit une ample hospitalité et peut co-habiter chez ses hôtes un temps illimité pendant la durée duquel il sera toujours l'objet des plus grandes prévenances. Lorsque l'heure du repos approche le plus grand silence se fait de tous côtés, les hôtes s'absentent quelques minutes pendant lesquelles le maître du logis leur fait préparer à la hâte un coucher composé de tout ce qu'il a de plus précieux en cuirs dans son Roukah.
Une fois le soleil couché, le voyageur, si voisin qu'il soit de sa destination, ne peut, sans enfreindre les règles de la bienséance, se présenter devant une tente; aussi attend-il pour cela le retour de l'aurore. Seuls, les porteurs d'ordres des caciques sont en dehors de cette étiquette.
Les femmes se reçoivent entre elles: elles se font mille agaceries, alors même qu'elles seraient ennemies jurées. Leur conversation a lieu presqu'à voix basse, tout en s'épilant les sourcils ou en se peignant réciproquement la figure. Le cérémonial ne s'oppose nullement à ce qu'elles accompagnent la maîtresse du logis quand ses occupations l'appellent au dehors; aussi les voit-on presque toujours allant et venant. Les hommes ne jouissent point de cette prérogative, car à moins qu'il ne s'agisse de chasse, tels on les voit s'asseoir à leur arrivée, tels ils sont obligés de rester jusqu'à leur départ.
Les visiteurs ne manquaient jamais d'entretenir leur hôte à mon sujet ce qui le flattait extrêmement. Dans ces moments-là il feignait même d'avoir pour moi quelque amitié, il me faisait manger avec lui, mais en homme qui sait son métier j'avais l'air d'être la dupe de toutes ses cajoleries. Je vis ainsi tour à tour les Indiens de toutes les tribus Patagones. J'étais pour eux une rare curiosité; j'en jugeai par la manière dont ils me contemplaient, et par la surprise de trouver en moi—laftra-ouignecaë,—petit chrétien, des facultés semblables aux leurs.
Je vis ensuite les Tchéouelches, race de nomades des plus arriérés et des plus pauvres dont les mœurs sont des plus primitives. Leur langage, ainsi que leur personne, a quelque chose de féroce; ils articulent des sons excessivement gutturaux qu'au premier abord on croirait être une langue différente de celle des autres Patagons; cependant en prêtant bien l'oreille, il me fut facile de les comprendre. La blancheur de mon corps parut les préoccuper beaucoup, ainsi que la couleur de mes cheveux déjà très-grands et rougis par l'action du soleil. Ils témoignèrent le désir de m'entendre prononcer quelques mots de français qui furent un sujet d'hilarité générale.
Ces Indiens sont d'une stature un peu inférieure à celle des Patagons orientaux et des Puelches; ils ne sont pas moins remarquables par la régularité de leurs formes. Ils ont les épaules fort larges et bien effacées, la poitrine très-bombée, les bras et les jambes de moyenne grosseur, les pieds fort larges et plats. Leur tête est grosse, leur front découvert et proéminant: les pommettes sont fort saillantes, la figure plate, le menton un peu avançant, la bouche grande, généralement entr'ouverte, les yeux sont noirs, fort grands et horizontaux, ils ont une expression de féroce égarement. Un nez souvent recourbé, long et mince, aux narines bridées, leur donne un faux air d'oiseaux de proie. Leurs lèvres sont un peu épaisses; leurs oreilles grandes et allongées par de grossiers ornements de leur fabrication qui leur tombent sur les épaules. Ils portent généralement leur chevelure enroulée sur le sommet de la tête, de même que les indigènes du Paraguay. Ils se servent d'arcs et de flèches, et manient fort bien la fronde,—oui-trou-courah-ouëy—le lazzo, et la boleadora—locayo—sorte de jeux de boules au nombre de trois, fixées à des lannières de cuir d'égale longueur, et généralement en pierre dure ou en une sorte de granit fort commun dans leurs parages. Ils s'en servent fort habilement, et atteignent à une grande distance les lamas sauvages—guanacos—dont ils font la chasse à pied.
Aucun de ces Indiens ne possède de chevaux. Les plus jeunes s'élancent à la poursuite du gibier et se bornent à le tuer, laissant aux femmes et aux vieillards le soin de le dépouiller et de le transporter sur leurs épaules tandis qu'ils poursuivent leur chasse. Ils ont aussi pour coutume de s'épiler toutes les parties du corps; mais peu préoccupés d'idées de coquetterie, ils se contentent de se peindre grossièrement le visage. Ils sont des plus agiles à la course et presqu'infatigables. J'en ai vu courir fort vite pendant plusieurs heures de suite sans en éprouver aucune fatigue.
Ces Indiens sont fort sobres comparativement à la majorité des autres Patagons et malgré le grand exercice qu'ils se donnent dans leurs chasses. Il est à peu près inutile d'ajouter, ainsi qu'on le pense bien, que leurs repas se composent spécialement de viande crue, de racines ou bien encore de veau marin, car ils se livrent également à des pêches de plusieurs jours durant l'été. Leurs parages sont stériles et s'étendent jusqu'à plus de deux cents lieues de la limite sud du Rio-Negro. L'hiver ils se rapprochent sensiblement des contreforts des Andes qui leur offrent un abri plus sûr contre les intempéries et ils y trouvent quantité d'arbrisseaux, éléments d'un bon feu.
Leurs vêtements se composent d'une sorte de chemise à manches courtes, faite de six cuirs de veaux marins superposés et doublés d'une peau de lama parfaitement assouplie dont ils juxtaposent la chaude fourrure sur leur corps. Ce costume est généralement apprêté sur les reins et enjolivé extérieurement de dessins bizarres qui en rendent l'aspect grotesque. Dans les combats ces vêtements leur tiennent lieu de cuirasses; ils y ajoutent une sorte de coiffure plate et ronde, formée de deux cuirs épais cousus ensemble et solidement fixée au-dessous du menton. La liberté, dont les Indiens jouissent entre eux est excessive; on peut en juger: dans les autres tribus, si un visiteur a faim, il se garde bien de le donner à penser à ses hôtes qui, du reste, ne se font pas faute de lui offrir plus d'aliments qu'il n'en prendra, tandis que le Tchéouelche, s'il se sent besoin, n'est retenu par aucune étiquette. Il entre dans le premier Roukah venu, en ranime le foyer et s'empare sans mot dire d'un morceau de viande qu'il fait rôtir ou mange cru selon son bon plaisir; après quoi il s'en va aussi muet qu'il est entré, sans s'inquiéter de la présence du chef de la case, qui de son côté le regarde faire avec autant d'indifférence que s'il était habitué à le voir.
Les Tchéouelches paraissent être encore moins accessibles à la souffrance que les autres nomades. Ils pansent eux-mêmes avec le plus grand sang-froid leurs blessures, même les plus graves, sans jamais faire entendre aucune plainte. Les femmes s'occupent des soins du ménage et aident les hommes dans la fabrication des makounes turquets—manteaux de cuir—et des kiliankous—tapis—différant seulement les uns des autres par la grandeur. Ces objets sont faits de cuirs de guanacos et de mouffettes sanu que les femmes enduisent de foie mâché et qu'elles tannent ensuite à la main en les frottant vigoureusement. Cette opération terminée, elles assemblent artistement ces divers cuirs en supprimant toutes leurs parties défectueuses et les cousent très-finement avec des fibres extraites de la viande. Ce travail dure quelquefois plusieurs mois entiers; c'est toute une œuvre de patience. Quand il est terminé, les Indiens détirent les peaux en tous sens et aplatissent les coutures au moyen d'une pierre graveleuse qui leur sert en même temps à frotter toute la pièce afin de l'assouplir complètement; ils procèdent ensuite à l'ornementation du cuir sur lequel ils tracent à l'aide de rouge et de noir des dessins bizarres et capricieux dont ils couvrent toutes les coutures. Ces manteaux, généralement recherchés par les Indiens Puelches, Patagons et Pampas, ne sont pas moins fort appréciés des Espagnols. Les Tchéouelches, les Poyuches et les Patagons qui passent la majeure partie de l'année revêtus de ces sortes de vêtements peuvent s'exposer aux froids les plus intenses sans en ressentir les atteintes.
Ainsi que l'avaient déjà fait les Poyuches, les Puelches me vendirent par esprit de spéculation à des Patagons orientaux qui se promirent bien d'agir de la même façon à mon égard. Cette succession de nouveaux maîtres était loin de m'être agréable, et le plus souvent, je perdais au change. Cependant cette fois j'éprouvai moins de répugnance, mes nouveaux maîtres me paraissaient avoir quelque chose de plus humain dans leur allure. Ils me semblèrent d'une stature approchant de six pieds; leur type me parut peu différent de celui des Puelches. Je trouvai leur buste peut-être un peu plus long, comparativement à leur taille; et certainement que vus à cheval, on peut aisément les croire plus grands qu'ils ne le sont en réalité. Leurs membres sont bien proportionnés; leur tête est grosse, presque carrée, leur crâne aplati, leur front fort bombé, et leur menton avançant, ce qui avec leur nez long et mince leur fait un singulier profil. Ils ont les pommettes fort saillantes, les yeux un peu horizontaux; mais la manière dont ils s'épilent les sourcils et dont ils se peignent en noir l'orifice des paupières inférieures n'a pas peu contribué à faire croire qu'ils les ont tout-à-fait horizontaux.
Ils ont la bouche grande, les lèvres un peu grosses, mais moins que celles des Tchéouelches, leurs dents sont petites, bien rangées, et d'une blancheur éclatante que la couleur brune de leur peau fait encore ressortir. Ils ont les épaules fort larges et bien effacées, la poitrine régulière, les seins très-accentués. Leurs mains et leurs pieds sont petits, comparativement à leur taille, et garnis d'ongles gracieusement enracinés qu'ils portent fort longs.
J'ai continuellement été à même de juger de la force des Patagons, et, témoin de leurs nombreux exercices, je puis affirmer, sans être taxé d'exagération, qu'elle surpasse de beaucoup celle des Européens. J'ai vu ces hommes saisir habilement au lazzo un cheval indompté, l'arrêter ainsi subitement dans sa course effrénée, résister seuls au choc terrible de l'animal en s'arc-boutant et le maintenir ainsi jusqu'au moment où par suite de strangulation il roulait sur le sol; mais je n'ai jamais remarqué dans ces sortes d'exercices que leurs muscles fussent plus apparents que dans leur état normal. On ne saurait, il me semble, mettre sur le compte de l'adresse un pareil résultat. D'ailleurs, l'organisation physique des Indiens est de beaucoup supérieure à celle des hommes civilisés; ils supportent avec la plus grande facilité les fatigues et les privations prolongées, pendant des voyages de deux et trois mois qu'ils font presque sans se reposer, galopant jour et nuit. Lorsqu'ils vont piller à quatre et cinq cents lieues, en plus des vingt à trente chevaux de choix qu'ils emmènent chacun, ils ne se munissent guère que de lazzos, de lances et de boléadoras dont ils se servent, tant pour se procurer les moyens d'existence que pour combattre. A peine si quelques-uns, les plus gourmands seulement, mettent entre les cuirs qui leur tiennent lieu de selles un peu d'angnime-hilo—viande découpée en feuilles minces, salée et séchée au soleil—qu'ils mangent avec de la yéouine—mélange de graisse de cheval et de bœuf.—Les plus pauvres emportent seulement un chassi-cofquet, sorte de pain de sel cuit dans la cendre de fiente après avoir été moulu et pétri avec des herbes odoriférantes, et qu'ils se passent de temps à autre pour le lécher seulement, lorsque la faim ou la soif se font trop sentir.
Le retour de ces expéditions n'a point lieu en masse, ainsi que le départ. Leur intérêt les oblige à se distancer de beaucoup les uns des autres afin de pouvoir conserver le même nombre d'animaux; car il arriverait fréquemment que quelques-uns échapperaient à leur surveillance et iraient grossir le butin de leurs compagnons qui se refuseraient à les leur rendre. Il n'y a que les paresseux ou ceux qui succombent sous le poids de la fatigue qui soient exposés à perdre leur butin; mais ces cas sont rares, car leur activité et leur avarice sont telles, que même longtemps après leur retour au sein de leurs foyers respectifs, ils surveillent encore assidûment de jour et de nuit leurs troupeaux.—Sont exempts de ce surcroît de fatigue, ceux-là seulement qui ont de la famille, ou qui consentent à payer généreusement un de leurs voisins pour exercer cette surveillance. Les femmes même entreprennent ce genre d'occupation et elles obtiennent généralement une rétribution beaucoup plus forte que les hommes.
Lorsqu'un animal vient à se perdre les Indiens font d'actives recherches dans toutes les directions, et ils sont si habiles que presque toujours ils le ramènent. Quelle que soit la nature du terrain, couvert d'une épaisse couche de verdure ou de la stérilité la plus complète, fût-il même fangeux, ils reconnaissent les traces de son passage au premier coup-d'œil aussi bien que dans un grand nombre d'empreintes d'animaux de même espèce. Ils sont doués d'une telle sagacité, que dans leurs explorations ils reconnaissent le passage des troupeaux des chrétiens sur les traces desquels ils s'élancent aussitôt.
Les tribus Patagones les plus importantes sont au nombre de neuf. Elles ont à leur tête des caciques de premier ordre, dont le pouvoir s'étend jusqu'aux moindres sous-tribus dont les noms varient à l'infini. Parmi ces dernières qui sont échelonnées sur le Rio-Négro je puis en citer plusieurs qui par leurs rapports avec les Hispanos-Américains sont devenues célèbres; elles sont, à vrai dire, fort affaiblies de nos jours et ne sauraient présenter d'autre intérêt que celui de leur passé.
La première est celle des Toluchets qui parcourt l'espace compris entre le Rio-Négro (limite sud), le lac Rozas et le territoire des Poyuches, mes premiers maîtres, jusqu'à une distance de cent lieues pour le moins, dans la direction sud-ouest où commence celle des Tchétchéhets avec laquelle elle fut alliée pendant fort longtemps. Ces deux tribus eurent des relations avec les premiers Espagnols qui fondèrent le village de Carmen ou de Patagones, dont elles firent la prospérité pendant un certain temps. Mais bientôt Carmen, peuplé de gauchos expatriés pour crimes qui se lassèrent de la vie paisible à laquelle on les avait astreints, vit tout-à-coup son importance diminuer. Désireux de reprendre le cours de leur vie aventureuse, les Gauchos abandonnèrent la colonie pour aller chez les Indiens même échanger leurs produits contre des bestiaux. Il en résulta que ces derniers bientôt dépourvus de leur bétail et voulant s'en procurer d'autre, firent, dans les provinces de Buenos-Ayres de fréquentes razzias qui leur attirèrent de sanglantes répressions dont ils se vengèrent sur la colonie du Carmen qu'ils dévastèrent et détruisirent à plusieurs reprises. On vit donc ainsi, tour à tour, ce port s'enrichir aux dépens des estanceros ou fermiers des provinces argentines et ruiné par les Indiens CalliHétchets ou non parleurs, ainsi nommés par les autres Indiens, à cause du caractère fantasque et silencieux qu'ils ont pris depuis leur décadence, qui date de la mort de plusieurs chefs considérés par eux comme invincibles.
Ces Indiens ont l'air dur et féroce, quelquefois soucieux. Ils ne parlent qu'avec nonchalance, et par monosyllabes; leur seule occupation est la chasse à laquelle ils se livrent d'un bout de l'année à l'autre. Ils paraissent peu intelligents, et ils sont d'une telle paresse, qu'ils ne se donnent même pas la peine de tresser leurs harnais qui sont des plus grossiers. Cependant cette paresse, remarquable aussi chez leurs femmes, ne les empêche pas d'être excessivement ambitieux et portés vers la coquetterie. Ils ont acquis en partie les vices des Américains, et l'on peut dire que l'orgueil et l'ivrognerie ne sont pas les moindres de ceux qu'ils professent.
Enfin, la troisième tribu, celle des Langnequétrou-tchets, dont le nom correspond à celui du cacique qui l'organisa, est fort connue dans les provinces de Buenos-Ayres et de tous les nomades, sans exception. Les Indiens qui la composent émanent de différents points: beaucoup d'entre eux furent recrutés par Langnequétrou, parent de Calfoucourah—pierre bleue,—auprès de qui il remplissait les fonctions d'officier d'ordonnance mais contre lequel il entra en rébellion à la suite d'une incartade qu'il faillit payer de sa vie. Aiguillonné par ce qu'il y avait en lui de désirs de vengeance, d'orgueil et d'ambition, quoique fort jeune encore, cet Indien se sauva jusqu'au bord du Rio-Négro où il arriva escorté de tous les mécontents qu'il avait recrutés sur son passage. Sous l'impression de son profond ressentiment, il n'eut de repos que lorsqu'il fut en mesure de se déclarer ouvertement en faisant à d'autres tribus une guerre dont toute franchise et toute loyauté furent exclues. Il se vendit aux Argentins, uniquement pour conduire leurs troupes dans le camp de ses frères qu'il fit plusieurs fois surprendre nuitamment et massacrer. Il fit plus encore: habile à profiter des dissentiments qui éclataient au sein des républiques espagnoles, il trahit tour-à-tour l'un et l'autre parti et les conduisit souvent dans des guet-à-pens où il les faisait assassiner jusqu'au dernier pour s'enrichir de leurs dépouilles.
L'adresse et le courage dont cet être eut maintes fois l'occasion de donner des preuves, en firent une sorte de personnage que les Espagnols voulurent s'attacher à tout prix. Ce chef audacieux reçut leurs envoyés et ratifia les traités de paix et d'alliance qui lui étaient soumis. Il parut pendant quelque temps oublier qu'il était enfant du désert et conduisit à bien quelques expéditions de peu d'importance il est vrai, mais qui lui gagnèrent la confiance du gouvernement Buénos-Ayrien. En 1859 Langnequétrou se rendit à la Baie-Blanche pour s'entendre avec les soldats argentins au sujet de l'organisation d'une forte expédition qui devait être dirigée contre les tribus Pampéennes et Mamouelches soumises à Calfoucourah. Ainsi que le font les Indiens, tous fort amateurs des boissons alcooliques, il entra dans Huna porpéria—débit de liqueurs—pour se livrer au plaisir de boire, mais il s'y trouva face à face avec un officier argentin, qui le reconnaissant lui reprocha amèrement la mort de plusieurs de ses parents officiers comme lui et victimes de sa trahison. Les réponses inconvenantes que lui fit Langnequétrou l'irritèrent tellement, que tirant soudainement un pistolet il lui fracassa la tête.
Les Indiens parmi lesquels je vivais encore à cette époque en qualité d'esclave avaient maintes fois juré la mort de Langnequétrou, qu'ils exécraient profondément: mais, chose étrange, en apprenant la fin tragique de ce chef, ils oublièrent tous leurs griefs et ne songèrent plus qu'à venger en lui la mort d'un des leurs. Dans ce but, ils organisèrent promptement une expédition formidable qui pilla et incendia la ville de Baie-Blanche dont l'héroïque défense ne laissa pas que de leur coûter beaucoup de morts et de blessés.
Selon le dire des Patagons en général, l'immense désert compris entre la chaîne des Andes, la rive sud du Rio-Négro, la côte Orientale et le détroit de Magellan, n'est pas, ainsi qu'on l'a dit jusqu'alors, d'une stérilité complète; un tiers au moins de cette étendue est d'une grande fertilité, principalement le côté oriental et l'extrême pointe de Magellan. Je puis du reste citer en toute assurance à l'appui de cette opinion les divers parages où j'ai résidé, dans le voisinage des Andes et dans celui de Los Serranos et qui sont vraiment d'un aspect ravissant de pittoresque et de fertilité. A leur vue on est émerveillé, et l'on comprend facilement qu'il soit possible à l'homme d'y pourvoir complètement à son existence. Aussi, malgré le manque de chevaux et de troupeaux, les Indiens y vivent-ils dans la plus grande insouciance et du seul produit de leurs chasses. Leur terrain de parcours se divise en parties boisées d'Algarobes et de Chagnals au sein desquelles ils se retirent durant l'hiver, et en vallées sillonnées d'un grand nombre de torrents et couvertes d'étangs, sur lesquels se pavanent quantité de canards sauvages et de poules d'eau qui feraient le bonheur de nos chasseurs Européens, mais qui, habitués à n'être jamais inquiétés par les Indiens dont l'unique nourriture est la chair crue de guanacos ou d'autruche, ne redoutent aucunement l'approche de l'homme.
Quelque pénible que fût mon esclavage, je ne pouvais m'empêcher parfois d'admirer cette superbe nature dont la vue m'aurait complètement réjoui si elle ne m'eût à tout instant, rappelé ma triste position. Je me serais même fait au genre d'existence de mes maîtres si les mauvais traitements auxquels j'étais constamment exposé n'eussent encore rendu plus grande ma douleur et ne m'eussent fait craindre une fin tragique.
Je perdais tout espoir d'embrasser encore ceux qui m'étaient si chers et de revoir jamais ma patrie; cependant la volonté de m'affranchir du terrible joug qui s'appesantissait sur moi, était celle qui me dominait; aussi dans mon pauvre esprit troublé, maints projets de fuite s'entrechoquaient-ils constamment. Cette pensée me donnait seule la force et la résignation nécessaires pour supporter les privations de tous genres imposées par ma condition d'esclave. Forcé de vivre à l'état de muet, ne pouvant faire un geste sans qu'on m'en demandât la raison, ou ne pouvant faire un pas sans être aussitôt suivi, j'en vins à souhaiter vivement d'être un instant seul pour me livrer à mes pensées. Les Indiens soupçonnèrent mon désir et conçurent contre moi la plus grande méfiance; leur haine sembla s'accroître encore et je faillis même plusieurs fois en être victime. Souvent, lorsque je dormais près d'eux, leurs esprits étaient tellement inquiets, que s'éveillant à plusieurs reprises, ils se jetaient sur moi armés et menaçants prétendant que Vitaouènetrou—Dieu,—les avertissait de mes projets de fuite et leur ordonnait de me surveiller attentivement et de me châtier de cette criminelle pensée. Puis ils me pressaient de questions pour me sonder, et lorsqu'enfin ils s'en allaient, ce n'était jamais sans me rudoyer cruellement. Maintes fois dans ces terribles circonstances il fallut m'armer d'une bien grande résignation pour ne pas succomber aux désirs de vengeance que m'inspirait ma dignité d'homme civilisé.
Ces surprises nocturnes, fréquemment renouvelées, réagirent tellement sur moi que je devins sujet à des défaillances nerveuses à la suite desquelles j'étais souvent pris d'un tremblement convulsif qui me durait plus d'une demi-heure. Au bout de ce temps, j'étais complètement anéanti et absorbé par une sorte de spleen durant lequel j'éprouvais un tel dégoût de l'existence, que j'aurais volontiers cherché ou accueilli la mort comme le plus grand des bienfaits. Etant, comme je l'ai dit, condamné à vivre à l'état de muet, les moments que me laissaient le malaise et le spleen s'écoulaient pour moi longs et tristes, car jamais les Indiens ne m'admettaient en leur compagnie, et quand le devoir m'appelait dans leurs cases j'en étais presque aussitôt chassé fort brutalement. On pense bien que je ne me faisais jamais réitérer cet ordre gracieux accompagné de gestes menaçants ou appuyé de coups de lazzos qui me labouraient le dos et la poitrine. Je m'en allais tout pensif rejoindre le troupeau confié à ma garde auprès duquel je m'installais de nouveau pour le jour et la nuit, et cela par quelque temps qu'il fît, tantôt exposé à des chaleurs insupportables, le corps brûlé par le soleil ardent durant l'été, ou bien encore essuyant toute la rigueur du mauvais temps, soit qu'il plût, ventât ou gelât; et dans ce dernier cas je souffrais horriblement de l'onglée aux pieds et aux mains. Fort souvent après plusieurs heures passées à cheval, je me suis vu contraint, pour en descendre, de saisir la crinière avec mes dents afin de me laisser choir le plus doucement possible car mes pieds et mes mains ne pouvaient m'être d'aucun secours, et quand j'atteignais le sol il me semblait en y roulant, tomber sur du verre cassé. Afin de pouvoir me relever, je me livrais à une active friction des membres à la suite de laquelle je commençais une marche forcée qui se changeait bientôt en une course agile d'un très-bon résultat.
Malgré cette série de souffrances continuelles et les menaces journalières des Indiens à la vue desquels je ne pouvais me défendre d'un certain mouvement de crainte, je ne laissais pas de songer sérieusement à m'en affranchir. Quelque bonne volonté dont je fisse preuve et quelque désir que j'eusse de me familiariser complètement à tous les genres d'exercices des Patagons, il me fut impossible d'y arriver aussi vite que je le souhaitais et qu'il était nécessaire à leurs yeux. Comme ils ne pouvaient tirer de moi qu'un médiocre parti, ils me vendirent à des Pampéens qui vinrent les visiter après avoir opéré plusieurs invasions sur le territoire Buenos-Ayrien. Ces sauvages leur donnèrent en échange de ma personne quelques chevaux et quelques pilkènes—pièces de drap commun rouge ou noir.
Dès qu'il fut question de ce marché à l'amiable, les Patagons devinrent tout différents à mon égard, ils affectèrent d'avoir quelques attentions pour moi, afin sans doute de donner d'eux une haute opinion aux nouveaux-venus dont les mœurs et la tenue m'inspirèrent plus de confiance. Au bout de quelques jours que je passai presque dans l'inactivité, et pendant lesquels je fus, en quelque sorte, aussi bien traité que les visiteurs Pampéens, vint enfin le moment du départ.
Malgré tous les maux que j'avais endurés chez les Patagons, je ne pus me défendre d'un peu de tristesse en contemplant une dernière fois ces lieux pittoresques, si souvent témoins de mes larmes et de ma tristesse. Je chevauchais morne et silencieux entre deux Pampéens, auxquels ce mutisme habituel chez moi déplut apparemment, car ils m'adressèrent la parole en mauvais espagnol: ils m'accablaient de questions et traduisaient, non sans les avoir amplifiées, mes réponses au restant de la bande qui se divertissait beaucoup à mes dépens, et était bien éloignée de croire que leur langage m'était familier, ce qui me mettait du reste à même de les mieux juger qu'ils ne le pouvaient faire à mon égard. Ainsi s'écoula tout le temps que nous mîmes à franchir l'espace qui nous séparait du lieu de leur résidence. Ils me demandèrent d'abord quel était mon pays; s'il était bien éloigné; combien de temps j'avais mis à franchir l'espace qui sépare les deux continents; de quoi se nourrissent les hommes à bord d'un navire; par quels moyens ils se procurent de l'eau douce en quantité suffisante pour se désaltérer pendant toute la durée de ce long et périlleux voyage?
Aux diverses réponses que je leur fis, ils témoignèrent autant d'étonnement que d'incrédulité, et cherchèrent à lire dans mes yeux, l'expression de la vérité, croyant probablement à une mystification. Ils me demandèrent aussi quels motifs assez puissants avaient pu me pousser à me séparer de ma famille, pour laquelle je leur montrais une si grande affection; car à la vue des portraits de mes chers parents, maintenant en leur possession, je ne pus retenir mes larmes, ni me défendre d'un geste agressif envers celui qui en était possesseur. Cependant tel spontané que fût mon mouvement, il fut prévenu par l'Indien, qui s'empressa de les soustraire à mes regards envieux et se mit sur la défensive, en même temps que ses compagnons me resserrèrent plus étroitement.
La prudence me vint en aide; je redevins maître de moi-même; aussi fut-ce avec le plus grand calme que je répondis aux nouvelles questions de l'interprète dont le ton et la contenance étaient ceux d'un homme qui veut être obéi. Je leur dis que j'avais dû quitter l'Europe, parce que j'avais quelque ambition et que dans ma patrie, l'étendue de territoire est si restreinte, comparativement à sa nombreuse population, que c'est à peine si quelques individus parviennent à s'y créer une existence indépendante, ou une certaine aisance; que l'argent étant le principal moteur de toutes choses dans les pays civilisés, chacun pour en amasser le plus possible, exerce une industrie quelconque, et que, à part quelques élus, les autres suffisent à peine à leurs besoins; que de même que j'étais venu en Amérique, des centaines de mille autres Européens mûs par la même ambition s'exilent ainsi volontairement chaque année, dans l'espoir de réaliser en peu de temps des bénéfices assez grands, les uns, pour se trouver désormais à l'abri du besoin, les autres à seule fin de pouvoir se livrer à une vie de bonheur et de plaisirs. Enfin j'ajoutai que l'espérance de voir la fortune me sourire et le désir ardent d'être pour quelque chose dans le bonheur des miens, avaient suffi pour me faire quitter la mère-patrie.
Après avoir communiqué ma réponse à ses compagnons qui se prirent à rire d'un air de pitié en haussant les épaules, il me répondit que puisque le sort m'avait jeté parmi eux, toute inquiétude sur l'avenir serait superflue de ma part; que je n'aurais nul besoin de travailler pour manger, et que ma famille saurait bien se passer de moi, car je ne la reverrais jamais; que je serais heureux au milieu d'eux, bien qu'ils ne me promissent pas, à vrai dire, de vêtements ni de maison pour me garantir des intempéries des saisons; que la terre, soit sèche soit détrempée, les rochers ou la verdure seraient tour à tour mon lit; qu'à ce genre d'existence je me ferais aussi bien qu'eux, car je leur paraissais fait de même; enfin qu'ils auraient pour moi des égards autant que je leur serais utile et dévoué. Et pour clore, il ajouta en manière de réflexion, que les chrétiens sont des sots—ouèsalmas,—des imbéciles—pofos,—de travailler pour de l'or et de se couvrir de la tête aux pieds de vêtements incommodes et extraordinaires autant que malsains fabriqués sans doute à grand peine, à en juger par l'étoffe.
Pendant huit jours que nous cheminâmes dans la direction du nord-ouest, à travers des parages boisés dont l'aspect me sembla ravissant comparativement à ceux que j'avais jusque-là habités, je fus continuellement l'objet de la conversation des Indiens qui me firent des milliers de questions et qui se montrèrent à mon égard d'une prévenance à laquelle je n'étais guère accoutumé. Le nom de mon pays me parut, pour la première fois parvenir à leur oreille.
Parmi leurs questions, quelques-unes me convainquirent de leur intelligence. Ils s'informèrent avec les marques du plus grand intérêt, de la forme de notre gouvernement. Rien ne m'étonna tant et ne me fit plus de plaisir, je l'avoue, que d'entendre ces êtres qui ne connaissent ni lois, ni règles fixes pour le gouvernement civil, admirer ou railler tour à tour, notre civilisation dont je leur traçais un tableau si imparfait.
Je puis dire à leur honneur, que je les vis émerveillés de notre génie, et revenir naïvement de leur première opinion en disant:
—El-mey-ta-ouignecaës-pofos-gné-ouélay.
—Et mais ces chrétiens bêtes ne sont pas.
Chez les Indiens, chaque famille et même chaque homme se croit absolument libre. Ils vivent dans une entière indépendance; et cependant malgré cette manière d'être et de voir, les Poyuches, les Pampas et les Mamouelches se divisent tout aussi bien que les Patagons en un grand nombre de tribus. Leurs fréquentes guerres intestines d'autrefois, celles qu'ils eurent à soutenir contre leurs voisins, comme encore de nos jours, celles qu'ils font contre les Hispanos-Américains, mettant sans cesse leur liberté en danger, ils ont appris par simple nécessité, à se former en sociétés plus ou moins nombreuses; ils se choisissent des chefs ou caciques, sorte de commandants, qu'ils considèrent bien plutôt comme leurs pères et leurs directeurs, que comme des maîtres, et avec lesquels ils restent ou dont ils se séparent selon leur gré.
Pour être élevé à la dignité de cacique, il faut avoir donné des preuves éclatantes de sa valeur, et plus les caciques sont fameux par leurs exploits, plus leurs peuplades sont grandes. C'est ainsi que de nos jours encore, les Pampéens et les Mamouelches, quoique ayant un grand nombre de caciques, relèvent volontairement d'un chef privilégié Calfoucourah—pierre bleue;—ce nom lui vient de la trouvaille qu'il fit, étant enfant, d'une petite pierre bleue ayant à peu près forme humaine et dont jamais il ne s'est séparé; elle est considérée parmi les Indiens comme un talisman précieux auquel il doit ses nombreux succès.
La conversation ne fut pas la seule distraction que le langage grotesque de mon interprète m'offrit, car nous chassâmes une grande partie du temps de notre voyage, et je fus assez heureux pour faire preuve de quelqu'adresse, en prenant soit au lazzo ou à la boléadora des youèmes—gamas—et des tchoïquets—nandous ou autruches de ces parages,—ce qui fit que mes nouveaux maîtres augurant bien de mes futurs services parurent avoir pour moi une certaine considération.
Cependant, au fur et à mesure que nous approchions du lieu de résidence de la horde, je vis, non sans une certaine inquiétude, cesser tout l'empressement et les égards dont j'avais été entouré depuis notre départ. Il me fut facile de comprendre, à la conversation des Indiens, qu'ils n'en avaient agi ainsi que par ruse, et afin de me préoccuper assez pour m'ôter toute pensée de fuite, mais que dès lors suffisamment rassurés par le voisinage de leurs tribus, ils se souciaient peu de me cacher plus longtemps leurs véritables intentions envers moi. C'est ainsi que j'acquis la triste certitude de n'être guère mieux traité chez eux que chez les barbares Poyuches, les fiers Puelches ou les durs Patagons; car les uns et les autres ne me considéraient que comme un ennemi devenu leur esclave, c'est-à-dire comme un être sur lequel ils avaient plein droit de vie ou de mort.
Les dernières paroles qu'ils m'adressèrent, furent des conseils équivalant presque à des menaces, au sujet de ma conduite à venir. Ils ne laissèrent pas non plus que de me répéter fréquemment qu'aussi bien qu'à mes premiers maîtres, je leur devais une grande reconnaissance de ne point m'assassiner puisque j'étais un ouignecaé—chrétien,—ce que tout indien de ces régions considère comme un crime.
Enfin, nous arrivâmes. Il était temps que ce long voyage s'achevât, car j'étais rompu de fatigue et dans un état douloureux que l'on comprendra aisément en sachant que c'était le premier trajet que je faisais de la sorte, c'est-à-dire, sur des chevaux aussi nus que moi-même et fort amaigris par un galop continuel au plus fort de la chaleur.
Mon arrivée au milieu de la horde, fut comme un évènement inattendu et je devins de nouveau l'objet de la curiosité générale. Aux enfants, aux femmes qui m'entourèrent aussitôt, succéda une affluence considérable de visites avides de se graver dans la mémoire les traits du ou'sah-ouignecaé—mauvais chrétien,—uniquement afin de pouvoir en cas de besoin, s'opposer à sa fuite. Aux personnages les plus importants, mon maître n'omettait point de renouveler, avec toutes sortes d'amplifications, le récit de la terrible lutte que nous avions soutenue, mon compagnon et moi, contre nos nombreux et féroces agresseurs, les Poyuches. L'indignation de chacun d'eux semblait alors n'avoir plus de bornes, et le plus souvent, en s'éloignant, ils m'adressaient des imprécations ou me faisaient des gestes menaçants.
Au bout de quelques jours écoulés de la sorte, et lorsqu'on jugea que j'étais suffisamment connu, on me fit reprendre mes fonctions de gardeur de troupeaux. Je fus soumis à une surveillance des plus rigoureuses, durant la nuit et le jour; je ne pouvais faire un pas sans être accompagné; il m'était demandé compte de ma tristesse et du moindre geste; la nuit, je fus encore exposé à être troublé dans mes courts instants de sommeil; car la superstition des Indiens leur faisait appréhender mon évasion, et poussés par cette crainte, ils se jetaient sur moi tout à coup et m'éveillaient brusquement en me menaçant. Souvent il m'arriva dans ces instants difficiles d'éprouver de grandes frayeurs qui étant toujours mal interprétées me valaient force mauvais traitements.