CHAPITRE VI
Engraissement des chevaux.—Abattage d'un cheval.—Principale nourriture des Indiens pendant la belle saison.—Du tatou.—Un évènement tragique.
Les Indiens, grands amateurs de chevaux, estiment principalement ceux dont ils se sont déjà servis dans quelque razzia. Ces malheureux animaux éprouvés par la fatigue et les privations sont, au grand désespoir de leurs maîtres, toujours fort maigres au retour de ces expéditions. Les Indiens s'y prennent d'une manière fort étrange pour les faire engraisser. Ils les renversent sur le sol, leur entr'ouvrent la bouche, pratiquent au palais plusieurs incisions, puis ils leur font avaler de force une certaine quantité de sel pulvérisé. Ils prétendent que chez le cheval, comme chez l'homme, le sang excite l'appétit. Je ne sais jusqu'à quel point ce système peut être bon; mais il est toutefois compréhensible que l'emploi du sel dans cette circonstance ne peut être que favorable. Du reste j'ai observé que les chevaux traités, comme il est dit ci-dessus, engraissaient fort rapidement.
Quant aux jeunes chevaux qu'ils destinent à leur nourriture, ils leur suppriment fort habilement les parties génitales afin de les engraisser et d'en rendre la chair plus délicate. Cette opération se fait à l'aide d'un couteau. Ils prennent la précaution de nouer les nerfs après les avoir rompus le plus avant possible; ensuite ils enlèvent toute la graisse qui pourrait retarder la fermeture de la plaie et y introduisent du sel. Cette opération étant terminée ils s'efforcent de faire courir le poulain deux ou trois fois par jour afin que le sang caillé se détache de la blessure. Malgré la brutalité avec laquelle ils opèrent, les Indiens obtiennent toujours un plein succès, car la guérison de leurs animaux a lieu dans un délai de dix à douze jours.
Les Pampéens font subir la même opération aux béliers et aux bœufs qu'ils veulent vendre à la chrétienté pendant la durée de leurs soumissions passagères.
Ces sauvages abattent et découpent un cheval avec la plus parfaite adresse et la plus grande promptitude. Dès qu'il l'ont étourdi d'un coup de locayo—boléadora,—ils se précipitent sur lui et le saignent aussitôt. Les femmes en recueillent le sang dans une sibille de bois où elles le laissent refroidir après en avoir retiré l'albumine en l'agitant avec la main. Pendant ce temps les hommes retournent l'animal sur le dos, lui fendent le cuir depuis la mâchoire inférieure jusqu'à la naissance de la queue, et à chaque sabot ils font d'autres coupures qui viennent rejoindre la première, les unes à la poitrine, les autres au bas de la panse. Ils commencent à détacher le cuir du cou, du poitrail et des parties maigres avec leurs couteaux, et achèvent ce travail avec les mains seulement en le saisissant fortement de la gauche et en passant la droite entre les chairs. Quand le décollage est terminé ils séparent la tête du tronc, enlèvent les épaules, ouvrent le ventre des deux côtés à la fois jusqu'à l'extrémité des côtes qu'ils séparent tout d'une pièce de la colonne vertébrale après en avoir entamé la naissance avec la pointe de leurs couteaux. Enfin, sans le secours de haches ni de marteaux, ils partagent en deux parties égales le train inférieur. En moins de dix minutes tout cela est fait, et les nombreux spectateurs, installés sur l'emplacement même, dévorent avec une avidité féroce les foies chauds, le cœur, les poumons et les rognons crus, qu'ils saucent dans le sang et qu'ils boivent ensuite.
Le cuir de la tête sert à faire des enveloppes de boléadoras; la crinière est soigneusement attachée avec la queue et réservée ainsi que les plumes d'autruches et les peaux de toutes sortes pour être échangée chez les Hispanos-Américains.
Bien qu'ils aient la possibilité de tuer journellement des bestiaux, les nomades ne mangent guère durant l'été d'autre viande que celle du gibier de leurs chasses. S'ils abattent quelqu'animal pendant les chaleurs, ils en font sécher la viande en la découpant artistement en grandes feuilles minces qu'ils placent sur des lazzos tendus, après les avoir salées des deux côtés. Les femmes, que ce soin regarde, en font généralement de grandes provisions, soit pour offrir aux visites ou pour donner à emporter à leurs maris lorsqu'ils vont en expédition. Quand elles servent de ce mets au sein du foyer elles l'humectent avec de l'eau mise dans leur bouche et qu'elles soufflent dessus; puis elles l'écrasent entre deux pierres et la mettent dans de petits plats de bois contenant de la graisse de cheval liquéfiée au soleil que leurs convives boivent avec grand plaisir après avoir mangé. Ces sortes de repas auxquels je pris part moins souvent que je ne l'eusse désiré me causèrent presque autant de joie que le meilleur festin; comparés à ceux de viande crue et sanglante que je faisais la majeure partie du temps, ils me parurent un vrai régal.
Dans de certains parages la chair du tatou est presque la seule nourriture des voyageurs. Dans toute la Pampa comme dans certaines régions boisées, je remarquai les quatre espèces suivantes: La première est le tatou Emcombert, en espagnol kirkincho, en indien cofeurle; la seconde est le dasypus-tatouay, en espagnol péluda, dont la grosseur atteint de très-grandes proportions et dont la carapace est à toutes ses articulations plantée de longues soies. Ce quadrupède domine principalement du côté oriental, où il trouve pour se nourrir une grande quantité de racines que les Indiens nomment saqueul. Ce sont de petits tubercules blancs, demi-transparents, dont l'intérieur est farineux, demi-âcre et demi-sucré, mais dont l'âcreté disparaît à la cuisson. Ces tubercules qui ne se trouvent que dans la terre noire et grasse, à quelques pouces de profondeur, sont toujours groupés par trois ou quatre attenant à la même tige. Ils ont la forme d'ovales ou de polygones de la grosseur d'une noisette. Leur tige n'a guère plus d'un ou deux pouces de hauteur. Elle est très-frêle et garnie d'un grand nombre de petites feuilles étroites fort pressées les unes sur les autres, dont la couleur est tout à la fois mélangée de vert d'eau et de rouge jaunâtre.
Les Pampas sont aussi gourmands du saqueul que les tatous eux-mêmes. Ils en récoltent parfois une grande quantité et les écrasent pour les mettre dans du lait; ils nomment cette préparation qu'ils laissent fermenter saqueul-tchaffis; c'est un mets rafraîchissant fort agréable et des plus nourrissants. Quelquefois les Indiens avant d'écraser le saqueul pour le mêler au laitage, ainsi qu'il est dit plus haut, le laissent pendant quelques secondes cuire dans de la fiente embrasée. La péluda fait un grand ravage de ce tubercule; elle le sent comme les porcs sentent les truffes.
La troisième espèce, le cachicame-mulet, que les Espagnols appellent mulita n'est aucunement garni de poil. Il diffère des deux espèces ci-dessus désignées par la forme de sa tête et de ses oreilles qui ont beaucoup d'analogie avec celle de la mule. On le trouve par quantités innombrables dans le voisinage des provinces Argentines et particulièrement au nord-ouest de Buenos-Ayres où il infeste les estancias-fermes dont les abords sont généralement jonchés de cadavres de bœufs délaissés par les fermiers qui la plupart du temps ne les tuent rien que pour en avoir le cuir et dont la chair sert de pâture à ces animaux.
La quatrième espèce appelée mataco par les Espagnols est beaucoup moins commune que toutes les autres. Elle ne se trouve guère qu'à l'ouest sud-ouest de la Sierra-Ventana ou bien encore au nord des Mamouelches. Sa grosseur est presque toujours la même et n'atteint jamais de grandes dimensions. Il est fort élevé sur pattes et court tellement vite qu'on a souvent beaucoup de peine à l'attraper. Son dos est fort bombé, sa tête très-aplatie et fort petite. Ainsi que le tatouay il se nourrit de la racine du saqueul. Il est très-facile à apprivoiser. Quand il se sent serré de trop près et qu'il est éloigné de son terrier, ses naïfs moyens de défense consistent à se mettre en boule à l'instar du hérisson. La chair de tous ces genres de tatous se mange; quoique noire, elle est des plus délicates et a beaucoup de rapport avec celle du porc frais, mais elle est beaucoup plus légère. Ces animaux ont entre leur carapace et leur chair une épaisse couche de graisse jaune très-fine, d'une grande saveur et dont la couleur ainsi que celle de leur chair est plus ou moins foncée selon l'espèce de l'animal et son genre de nourriture. C'est peut-être la seule viande que les Indiens fassent bien cuire car ils font rôtir les tatous dans leur carapace et sans les en détacher.
Cherchant chaque jour à m'attirer les bonnes grâces des sauvages avec lesquels je vivais déjà depuis plus d'un an et demi je parvins non sans une pénible lutte de tous les instants à faire une complète abnégation de mes habitudes d'homme civilisé et à les copier en quelque sorte. Je devins habile dans tous leurs genres d'exercices: je domptais leurs chevaux et je les leur soignais si bien quand ils étaient blessés ou malades que presque toujours ils étaient dans un état de santé très-satisfaisant. C'était du reste pour moi un véritable bonheur que de prodiguer des soins à ces pauvres animaux que mes maîtres, indolents, malgré leur sordide avarice, eussent sans doute abandonnés lorsqu'ils étaient blessés. J'éprouvais un plaisir indicible à voir avec quelle docilité, ils venaient à ma voix, au lieu de fuir précipitamment ainsi qu'ils le faisaient dès que quelque autre s'approchait d'eux. D'aussi loin qu'ils m'apercevaient, ces chevaux se mettaient à hennir et venaient, au grand ébahissement des Indiens qui m'en félicitaient, se ranger à mes côtés pour recevoir mes caresses. Dans ces moments de délassement où toute affection me faisait défaut, je me sentais presque heureux de ce sentiment d'instinctive reconnaissance de leur part qui avait pour moi tout le prix de l'amitié.
Mes maîtres souvent étonnés de la facilité avec laquelle j'attrapais les chevaux à la main, chose si impossible pour eux qui les poursuivaient toujours avec le lazzo, me disaient avec une amicale considération lorsqu'ils en voulaient un: El mey-ouésah ouignécaé cone-palèh-quinié potro.—Amène-nous tel ou tel cheval, toi qui en fais ce que tu veux;—et pour me récompenser à mon retour, ils me faisaient manger quelques bouchées de viande qu'ils avaient fait cuire à mon intention. Malheureusement ces rares instants de douceur étaient de bien courte durée, car leur instinct cruel reprenait bien vite le dessus, et ils me les firent plus d'une fois chèrement payer.
J'avais eu déjà successivement plusieurs maîtres depuis que j'étais chez les Pampéens, lorsqu'un incident tragique et des plus affreux vint me donner une terrible leçon de prudence et me commander la plus grande dissimulation. Dans une récente et formidable invasion qu'ils avaient faite dans la province de Buenos-Ayres et sur laquelle les journaux français donnèrent des détails (en 1858), de jeunes Argentins avaient été faits prisonniers. Leur sort devait être le mien: mais ces malheureux enfants, confiants dans leur habitude du cheval et dans leur habileté à s'orienter dans les pampas voisines de leurs provinces, conçurent la pensée de recouvrer leur liberté, sans tenir aucun compte des dangers auxquels les exposait leur inexpérience sur le caractère des Indiens. Ils s'enfuirent un beau matin, mais leurs maîtres les poursuivirent bientôt; après quelques jours d'absence ils les ramenèrent au point de départ et les condamnèrent à mourir. Ils furent placés au milieu d'un cercle d'hommes à cheval qui les assassinèrent lentement à coups de lances. Forcé d'être spectateur de cette horrible scène, je vis les meurtriers, par un ignoble raffinement de cruauté, retourner leurs armes dans chacune des blessures dont ils couvrirent le corps de leurs victimes, tout en poussant des hurlements de féroce colère et en imitant les diverses expressions de souffrances de leurs figures. Ils vinrent ensuite défiler devant moi et m'apostrophèrent brutalement en m'essuyant sur le corps leurs armes rougies du sang encore fumant de ces pauvres infortunés; et me les montrant avec affectation ils me menacèrent de la même destinée s'il me prenait envie de fuir un jour. Dans l'impossibilité où j'étais de secourir mes malheureux compagnons d'infortune, force me fut de refouler au fond de mon cœur tout désir de les défendre ou de les venger; mais ma haine et mon horreur pour les Indiens s'accrurent encore de toute l'énormité du crime dont j'avais été témoin.
Dieu sans doute permit que le souvenir des miens et celui de toutes les horribles souffrances que j'endurais chaque jour raffermissent mon courage et me donnassent la ferme volonté de m'affranchir du joug infâme sous lequel je ne pliais que forcément, car désormais je n'eus plus d'autre pensée. Je ne montrai plus aux Indiens qu'un visage calme et impassible, ne laissant un libre cours à ma continuelle douleur que durant la nuit et pendant les rares instants où je me trouvais seul. Ayant pensé que les Indiens continueraient leurs conversations en ma présence, tant que je paraîtrais ignorer leur langage, je feignis de ne point les entendre et je m'occupais de choses indifférentes pendant leurs entretiens dans lesquels je recueillis une foule de renseignements précieux.