CHAPITRE VIII
Projets de fuite.—Désespoir.—Changement de position.—Je deviens secrétaire des Indiens.
Quel est celui qui à la vue des souffrances des malheureuses victimes dont je parle, n'aurait point, comme moi, senti ses propres douleurs s'effacer pour faire place à une profonde indignation et au désir de protéger ces pauvres femmes. Que de fois, animé de ce sentiment et tout prêt à m'élancer à leur secours, la triste réalité de ma position ne vint-elle pas en se dévoilant à mes yeux dans toute son étendue, paralyser jusqu'à ma volonté! Qu'aurais-je pu faire d'ailleurs? Quelles auraient été les suites de mon emportement? La mort d'un Indien peut-être, et j'aurais causé celle de tant de victimes, que dans notre intérêt commun je considérai comme un devoir de redoubler de prudence.
Je songeai également plus d'une fois à m'enfuir en emmenant quelques-unes de ces malheureuses captives, mais forcé de reconnaître le peu de certitude qu'offrait la réussite de ces sortes de projets, je dus y renoncer. Pour moi seul, j'aurais risqué sans aucune hésitation d'affronter les périls d'une semblable entreprise, car je me sentais en état de galoper jours et nuits et de vendre chèrement ma vie en cas de poursuite, mais avec des femmes, de pauvres femmes qui ne montaient que fort rarement à cheval et que la fatigue aurait surprises dans le cours d'un semblable voyage qui réclamait la plus grande diligence, j'avais la presque certitude d'être atteint par les féroces Indiens et de causer notre mort à tous.
Toutes ces pensées me forcèrent à me soumettre au triste sort qui m'accablait. Réduit à cette impuissance je menais une vie triste et cruelle, sans cesse accablé de pensées douloureuses au sujet de ma famille chérie que je croyais de plus en plus ne jamais revoir. La plupart des nuits j'étais obsédé par d'horribles rêves dans lesquels je voyais se dérouler une à une toutes les scènes sanglantes dont j'avais été tour à tour le témoin ou la victime.
Tant de souffrances physiques et morales accumulées finirent par lasser toute ma patience, mon courage se changea en une vraie frénésie et coup sur coup, au risque de me faire assassiner à mon tour, je fis plusieurs tentatives pour recouvrer ma liberté. Mais hélas, chaque fois aussi des obstacles imprévus s'opposèrent à ma réussite; peu s'en fallut même que je ne payasse de la vie ces essais infructueux, car dans plus d'une de ces occasions je dus entrer en lutte avec mes assassins. Grâce à Dieu, en ces moments solennels, le sang-froid ne m'abandonna pas, et chaque fois des subterfuges plus ou moins plausibles mais bien excusables dans ma position, me permirent d'échapper à une mort certaine. Dès que ces moments difficiles étaient passés, il se faisait en moi une grande réaction; j'étais pris de malaises insurmontables qui me rendaient comme fou.
Je renouvelai néanmoins ces tentatives dans lesquelles j'échouai comme toujours. La méfiance des Indiens s'étant accrue, ma position s'aggrava et il fut plusieurs fois question de me mettre à mort.
Enfin complètement découragé ne sachant plus que devenir, j'eus la coupable et terrible idée de couper court à mon éternel supplice en renonçant à l'existence. Je m'étais à cet effet emparé d'un couteau et des portraits de ma famille que les Indiens s'étaient appropriés, ne voulant pas en être séparé dans ce moment solennel; puis je m'étais glissé inaperçu, du moins je le croyais, dans une excavation pierreuse creusée à l'écart dans la pampa. Déjà j'avais imploré la clémence divine et je levais le bras pour accomplir mon fatal dessein lorsqu'une main ennemie saisit à l'improviste l'arme suspendue sur ma poitrine. C'était un Indien, c'était mon maître qui jugeant avec raison que la mort me paraissait plus douce que le genre d'existence auquel il me condamnait, ne vit dans ma résolution désespérée qu'un attentat à ses droits de propriétaire. Après m'avoir maltraité et repris les portraits, il me déclara que pas un de mes mouvements n'échapperait désormais à sa surveillance. Les services que je lui rendais avaient probablement quelque valeur à ses yeux, et il ne voulait à aucun prix être obligé de faire lui-même ce qu'il me commandait journellement.
A quelque temps de là, une captive, femme d'un alcade, pleine de courage et de résolution tenta de s'évader. Elle avait déjà franchi nuitamment un grand espace, lorsqu'elle fut rattrapée: comme elle était jeune et belle elle ne fut pas mise à mort, mais elle fut attachée par les pieds et par les mains, puis frappée jusqu'à l'extinction de deux lannières de cuir et livrée à la brutalité d'une vingtaine d'Indiens. Devenue folle depuis, elle s'échappait parfois de la tente de son maître après lui avoir brisé toutes ses armes, et armée d'un tronçon de lance, elle en frappait avec acharnement et indistinctement tous ceux qui se trouvaient sur son passage. Les Indiens, qui la redoutaient beaucoup dans ses moments de fureur, l'empoisonnèrent pour s'en débarrasser.
Combien de traits analogues je pourrais citer si je ne craignais de trop alarmer la sensibilité du lecteur, et si je n'éprouvais moi-même à ces souvenirs émouvants des sensations réellement trop pénibles.
Les moins malheureuses parmi les jeunes filles captivées par les Indiens sont celles dont ils font leurs femmes; la majeure partie des autres sont vendues aux tribus éloignées et achèvent dans un enfer terrestre une vie commencée souvent sous d'heureux auspices. Quant aux pauvres enfants, ils se font presque tous à l'ignoble existence des nomades, oubliant souvent, jusqu'à leur langue maternelle. Ils sont, à vrai dire, assez bien traités des Indiens, qui en considération de leur extrême jeunesse, leur pardonnent d'être nés chrétiens. Chose horrible et presque impossible à croire, j'ai vu quelques femmes, devenues mères au sein de l'esclavage, qui étaient plus à redouter que les Indiennes elles-mêmes, et qui se montrèrent des plus cruelles envers d'autres captives comme elles, dont elles dénoncèrent les projets de fuite.
Malgré leur superstitieuse croyance dans la réussite de toute entreprise qu'ils tentent en compagnie d'un chrétien, les Indiens, dont j'avais éveillé la méfiance au plus haut point par mes diverses tentatives de fuite, évitaient de m'emmener dans leurs expéditions. Ils prenaient même la précaution de me remettre entre les mains d'amis, qui assumaient sur eux la responsabilité de ma personne durant leur absence plus ou moins prolongée. A leur retour, le sucre, le tabac, le yerba—thé américain,—principaux objets de leur convoitise abondaient souvent. Le linge, les vêtements qu'ils avaient dérobés étaient par eux gardés précieusement pour leur servir dans les fêtes et dans les assemblées. Quant à moi, ils ne me firent pendant longtemps d'autre don qu'un lambeau de manteau de quelque pauvre soldat tombé sous leurs coups.
Une circonstance tout-à-fait imprévue, les força cependant à me faire assister à un de leurs combats. Environ deux mille cinq cents soldats Argentins sous la conduite d'Indiens soumis, qui leur servaient de guides, ayant surpris inopinément quelques tribus voisines de celle où je me trouvais alors, je dus accompagner les Pampéens, qui après s'être réunis à la hâte résolurent de prendre l'offensive et de repousser leurs agresseurs en faisant chèrement payer leur trahison à ceux des leurs qui avaient servi de guides. Ceux-ci s'étaient retranchés derrière les Argentins et paraissaient peu disposés à prendre part à l'action; furieux à leur vue et voulant les atteindre au plus vite, les habitants du désert s'élancèrent tête baissée dans une formidable charge. Ebranlés par ce choc terrible, les soldats Argentins rompirent en deux bandes au milieu desquelles, continuant d'avancer, les Indiens entourèrent spontanément les traîtres et engagèrent avec eux une lutte spéciale et horrible, pendant que d'autres nomades, leurs compagnons, s'élançaient à la poursuite des soldats épars et achevaient leur déroute.
Le combat ne cessa que vers le coucher du soleil; il avait duré depuis le matin. Restés maîtres du champ de bataille, les Indiens, tout en pillant les morts et en achevant les survivants, trouvèrent parmi ces derniers trois des traîtres. Ils se gardèrent bien de les achever sur l'heure comme ils le faisaient des chrétiens; ce genre de mort leur paraissant trop doux; mais afin de satisfaire leur vengeance d'une manière plus complète et plus éclatante, ils plantèrent dans le sol quatre piquets auxquels ils attachèrent fortement ces malheureux par l'extrémité des membres, puis ils les dépouillèrent chacun à leur tour, tout vivants, de leur peau ainsi qu'ils le font d'un animal quelconque, répondant par des injures aux cris arrachés à ces malheureux par l'atroce supplice qu'ils leur faisaient endurer et qu'ils terminèrent en leur enfonçant un poignard dans le cœur. Les auteurs de cette horrible vengeance, les mains et et la figure encore teintes du sang de leurs victimes, se partagèrent entre eux leurs peaux qu'ils déchirèrent par lambeaux, et dont je les vis faire plus tard différents objets tressés, destinés à être envoyés à titre de menace et de défi aux autres Indiens échappés à leur cruauté. C'était d'ailleurs là un usage immémorial dans le temps où toutes les races nomades vivaient dans un état continuel de guerres sanglantes.
Malgré leur victoire, les Indiens loin d'être complètement rassurés à l'égard de leurs ennemis et redoutant encore quelque agression de leur part, opérèrent pendant plusieurs mois de journaliers changements de résidence, et toujours dans des directions opposées. Quand ceux qu'ils envoyaient en exploration revenaient nuitamment, contre leur habitude, la horde éveillée en sursaut par les aboiements des chiens, était soudain prise d'une terreur telle, que chacun s'élançait à cheval, répandait l'alarme dans le voisinage et se prenait à fuir sans oser regarder en arrière. Dans ces moments de panique, la plupart d'entre eux ne prenaient aucun souci de leurs bestiaux qu'ils eussent ainsi abandonnés à l'ennemi. Cependant le moment arriva où suffisamment rassurés, se voyant privés de toutes les choses qu'ils aiment et leurs troupeaux étant de nouveau amoindris, ils firent d'autres expéditions dont la réussite eut beaucoup d'influence sur ma destinée.
Quelques morceaux de papiers imprimés, ayant servi d'enveloppe à une grande partie des objets composant leur butin, et par eux jetés au vent, me tombèrent entre les mains. Je les lus maintes fois avec bonheur; car c'était pour moi une distraction inespérée. Un jour, tandis que je recommençais en cachette, pour la vingtième fois peut-être, la lecture d'un journal de Buénos-Ayres où figurait le récit de la dernière et terrible invasion qu'ils avaient faite dans cette province d'où ils avaient enlevé plus de deux cents captives, je fus trouvé dans cette occupation par quelques Indiens qui en manifestèrent une joyeuse surprise et se hâtèrent d'informer les chefs de cette découverte. D'abord fort inquiet de cette circonstance, je ne tardai pas à être rassuré par l'accueil inusité et presque bienveillant qui me fut fait le soir, lorsque je vins, selon mon habitude, soumettre à leur vérification les animaux qui m'étaient confiés. A quelques questions que m'adressa mon maître, je compris qu'il était fier de posséder un esclave de ma valeur, et que je serais sans doute appelé à servir le cacique de la tribu.
En effet l'occasion s'en présenta bientôt, car ces êtres grossiers, lorsqu'ils se sont bien repus pendant quelques jours, se laissent tenter par le désir d'entretenir leur gourmandise et leur vanité; or, pour satisfaire ces passions, ils recherchent tous les moyens imaginables. Ainsi ils vont de temps à autre offrir aux postes des frontières une apparente soumission, pendant laquelle ils font des échanges de toute nature, tels que plumes d'autruche, crins de cheval et cuirs de toute espèce contre lesquels ils rapportent les objets dont ils sont le plus avides. Ce fut en semblable circonstance que je fus mis à l'épreuve comme secrétaire du chef, qui me dit:
—Tu sais lire, tu dois savoir écrire, par conséquent, tu vas écrire la lettre que l'on va te dicter. Si tu ne trompes point ma confiance, j'aurai pour toi des égards; dans le cas contraire, tu seras mis à mort.
J'étais assis à terre, ayant devant moi quelques cuirs empilés qui me servaient de table, du papier blanc rapporté récemment d'une expédition, pour encre de l'indigo délayé avec de l'alcali, et une plume d'aiglon fort grossièrement taillée avec un mauvais couteau: entouré d'Indiens, qui la lance ou le casse-tête à la main pouvaient me tuer au moindre signe du chef, je commençai mon office.
Malgré mon désir ardent de n'écrire que selon ma pensée et ma conscience, il me fut impossible de le faire. Je dus mentionner ce qu'on me dicta, car la méfiance de ces êtres est telle, qu'à plus de vingt reprises ils me demandèrent la lecture de la missive, et qu'après quelques phrases écrites ils changeaient à dessein le sens de leurs idées, mais sans paraître y prendre garde, afin de mieux éprouver ma franchise. Si j'eusse eu le malheur d'intervertir seulement l'ordre des mots, il m'eût été impossible de le leur cacher tant est fidèle leur prodigieuse mémoire.
Quoiqu'il me fût impossible de leur en imposer, ils me menacèrent par excès de prudence et me firent donner un double de la missive, destiné à être vérifié par des transfuges Argentins, vivant dans les tribus voisines. Ces gens sont des misérables souvent condamnés aux fers ou même à la mort pour leurs nombreux crimes et qui sont sûrs de trouver asile chez les Indiens. Ceux-ci, parfaitement renseignés sur la position de ces hôtes, les reçoivent comme des gens sur lesquels ils savent pouvoir compter aveuglément. Ils trouvent en eux des guides pour leurs expéditions de pillage et des complices complaisants; aussi leur accordent-ils toute leur confiance.
Cette première correspondance fut portée à la frontière par deux Indiens désignés par le cacique; l'un d'eux, était mon maître. Quelques enfants les accompagnèrent pour transporter les objets destinés à être échangés. Douze ou quinze jours après leur départ, ces mêmes enfants revinrent épuisés de fatigue, la frayeur peinte sur le visage et poussant des cris de détresse. Ils racontèrent qu'après lecture de la dépêche, les deux envoyés avaient été mis aux fers en attendant la mort, et qu'il était certain que j'avais trompé la confiance générale et communiqué quelques détails sur leurs récentes invasions. Naturellement portés à croire le mal, ces barbares n'eurent plus d'autre volonté que celle de me tuer. Ce fut le cacique, qui me croyant absent, les engagea à ne pas éveiller ma défiance par des cris inaccoutumés; il leur conseilla même d'attendre au lendemain matin pour exécuter leur projet et de choisir le moment où je serais occupé à rassembler le troupeau.
Le hasard voulut que je fusse bien près en ce moment; grâce aux approches de la nuit j'entendis cette conversation sans être vu, et je pus me tenir sur mes gardes. Le matin venu, lorsque selon ma coutume j'allai faire ma ronde, je m'aperçus qu'à l'habile coursier que je montais la veille encore, on avait substitué un cheval fort lourd, mais je me gardai bien d'en témoigner aucune surprise. Je cheminais lentement sur ce maudit bidet quand j'aperçus venant à moi ventre à terre un parti d'Indiens qui faisaient retentir l'air de leurs sauvages imprécations. Cependant la distance qui me séparait d'eux était encore grande, et je fus assez heureux pour rencontrer la troupe de chevaux confiée à ma garde qui venaient d'eux-mêmes se désaltérer de mon côté. Grandes furent ma joie et mon espérance! j'abandonnai lestement mon cheval auquel je retirai la bride pour l'apposer au meilleur coureur de la troupe, qui me reconnaissant se laissa facilement approcher. En un instant je fus à cheval; puis, prenant le soin d'épouvanter les autres chevaux afin de les éparpiller pour ôter à mes ennemis toute chance de m'atteindre, je me lançai à toute bride dans une direction opposée.
Après avoir galopé la journée entière, j'arrivai à la nuit tombante chez Calfoucourah—Pierre-Bleue—grand cacique de la confédération Indienne, dont la tribu de mes persécuteurs faisait partie, et qui cependant ne me connaissait pas encore. Rien à mon arrivée ne me fit deviner lequel parmi les Indiens que j'avais devant moi, pouvait être le grand cacique, car aucun signe ne le distinguait de ses sujets. Ce fut seulement lorsqu'il adressa la parole aux autres pour leur donner des ordres, qu'à son air impérieux je reconnus ce chef.
C'était un homme déjà plus que centenaire mais qui paraissait tout au plus âgé de soixante ans; sa chevelure encore noire abritait un vaste front non ridé que des yeux vifs et scrutateurs rendaient des plus intelligents. L'ensemble de la physionomie de ce chef, quoique empreint d'une certaine dignité, rappelait néanmoins parfaitement le type des Patagons occidentaux auxquels il devait son origine. Comme eux, il était d'une haute stature; il avait les épaules fort larges, la poitrine bombée; son dos était un peu voûté, sa démarche pesante, presque gênée, mais il jouissait encore de toutes ses facultés; à l'exception de deux dents perdues dans un combat où il avait eu la lèvre supérieure fendue, ce vieillard les possédait encore toutes intactes.
Étonné à ma vue, et on l'eût été à moins, cet homme me demanda ce que je lui voulais, et quel motif me donnait assez de hardiesse pour venir seul le visiter.
El-mey-ouignecaë-tchéota-conne-pa-émy-
Et-mais-Chrétien-d'où-viens-tu?
tchoumétchy-kisssouh-conne-pa-émy-tchoumbé-
comment-se-fait-il-seul-tu-viens-qu'est-ce-que
émy-nay-pofso-lagane a ney-tchoumalo-kissouh-
tu-veux-tu-es-fou-je-crois?-pourquoi-seul-te
passian-intchin-meoh?
promener-chez-moi?
Je me fis connaître à lui; je lui exposai en quelques paroles les faits survenus la veille et le matin, le suppliant de prendre en considération la véracité de mon récit; je terminai en lui démontrant que si j'eusse trompé les Indiens, j'aurais immanquablement cherché à m'évader dans l'intervalle, n'importe par quel moyen; qu'au contraire n'ayant rien à me reprocher, je venais lui demander appui et me confier à sa loyauté, jusqu'au jour où il aurait indubitablement une preuve quelconque, soit de ma franchise, soit de ma trahison; que de cette manière, si j'étais innocent, il n'aurait pas à se reprocher la mort d'un serviteur fidèle dont les services pourraient encore lui être de quelque utilité.
Flatté de ma confiance, ainsi que de quelques paroles à l'adresse de sa vanité, cet homme, réellement plus humain que ses semblables, me traita presque avec douceur et me promit son appui: seulement il ajouta que jamais je n'aurais de chevaux à ma disposition.
Le lendemain, une partie de la tribu que j'avais quittée, vint, son chef en tête, demander audience à Calfoucourah et réclamer instamment mon supplice, comme chose due. Pendant la durée du débat, j'étais présent, bouche close d'abord; mais enfin, inquiet de voir toute la horde si avide de mon sang, et m'apercevant que leurs instances commençaient à impressionner le chef, je compris que je ne pouvais rester plus longtemps silencieux, je me levai: rappelant au grand Cacique qu'il m'avait accordé sa protection, je m'évertuai à faire comprendre mon innocence à tous en recommençant le récit exact de la veille au soir; et en évitant toutefois de froisser l'amour-propre et les préjugés d'aucun des assistants. Calfoucourah se déclara en ma faveur, reconnaissant, dit-il, qu'il était impossible qu'un coupable parlât comme je le faisais. Il défendit à qui que ce fût de me maltraiter; puis, se retournant vers moi, il me rassura, disant que je ne le quitterais pas, afin que rien de fâcheux ne me survînt, et il termina en disant à mon ancien chef que quand il lui procurerait des preuves incontestables de ma déloyauté, il me remettrait entre ses mains pour disposer de mon sort à sa volonté. Ce jugement rendu, l'assemblée se sépara et toute la horde s'enfuit en me lançant des regards de colère.
Quelques mois s'écoulèrent sans que rien ne vînt éclairer les Indiens sur la position des deux captifs retenus par les Argentins. Leur animosité contre moi s'en accrut d'autant plus. Sans cesse ils venaient visiter le grand Cacique, qui lui-même influencé parfois par leurs diverses conjectures paraissait chancelant à mon égard, tantôt me rudoyant avec humeur, tantôt paraissant au contraire m'accorder la plus grande confiance. Souvent il me questionnait; et comme mes réponses concordaient constamment avec mon premier interrogatoire, il finissait toujours par me conserver sa protection. Seulement pendant les cinq mois que cet état de choses se prolongea, je fus l'objet d'une surveillance de plus en plus active. Très-souvent des troupes d'Indiens allaient roder dans le voisinage des haciendas, dans le but de recueillir des renseignements sur leurs compagnons captifs; mais chevaux et hommes se fatiguaient inutilement, ils revenaient sans rapporter le moindre indice. Lassés de tant de tentatives inutiles, ils résolurent de laisser s'écouler quelque temps sans les renouveler.
Précisément pendant cette période de repos et d'oubli apparent, les deux hommes que l'on croyait perdus à jamais reparurent enfin. Une réunion extraordinaire de toutes les tribus intéressées dans l'affaire s'en suivit, et mon innocence y fut solennellement proclamée par les deux arrivants: ils déclarèrent qu'ayant été reconnus pour avoir fait partie d'une razzia précédemment opérée dans le Rio Quéquène, ils avaient été retenus captifs jusqu'à ce que le gouvernement de Buénos-Ayres, à qui on en référa eût statué sur leur sort; qu'un ordre formel arriva ensuite de la métropole de les retenir prisonniers et de les faire travailler; qu'il avait même été question de les mettre à mort, mais que l'on avait pris en considération les offres de paix contenues dans la dépêche dont ils étaient porteurs, et qu'ils devaient la vie uniquement à cette missive. Quant à leur liberté, ils l'avaient recouvrée grâce à la négligence de ceux qu'on avait préposés à leur garde.
Dès lors un revirement complet se fit en ma faveur dans tous les esprits. Mes plus grands ennemis mêmes n'eurent plus que des éloges à m'adresser. Toute leur méfiance s'évanouit en un moment; ils parurent oublier jusqu'à mes tentatives d'évasion. Il me fut permis de monter à cheval et de les accompagner en toute occasion. Jugé digne de la confiance générale, je repris également mes fonctions d'écrivain de la confédération nomade.
Le Cacique de la tribu à laquelle j'appartenais avant les circonstances difficiles que je viens de relater, tenta à maintes reprises de me posséder de nouveau. Calfoucourah, en homme qui lui était supérieur et par son rang et par sa générosité, ne chercha nullement à s'opposer à son désir; mais il ne voulut point non plus agir sans m'avoir préalablement consulté. Encore sous l'impression des dangers que j'avais courus et des mauvais traitements que j'avais endurés chez mes anciens maîtres, ma réponse fut dictée par la reconnaissance que j'éprouvais pour cet homme généreux auquel je devais la vie et près duquel j'étais presqu'aussi libre qu'un Indien même. Je lui fis part du sincère et vif désir dont j'étais animé de ne point le quitter.
Touché de mon procédé il me tendit la main en me disant:
Comè-ouèntrou-à-èmy comè-piouquet-nié tah
Bon-homme-tu-es-bon-cœur-tu-as
émy tefa inchine-ni mapo quinié-ouétchet
toi-tiens-dans-mon-pays-un-jeune-habitant
moulèané-émy kah-anneteux-houla-houé-
de-plus-il-y-aura-en-toi-jamais-un-jour-ou-l'au-
sah-dsomo-tchipalane intchine-ni houne.
tre-mauvais-mot-ne-sortira-de-nos-bouches.
J'appartins dès lors définitivement à la tribu des Mamouelches du nom de Calfoucouratchets. Les Indiens qui la composent sont beaucoup moins nomades que ceux des autres tribus dont j'ai entretenu le lecteur; ils forment pour la plupart une sorte de cour à Calfoucourah, grand cacique ou sorte de roi dont le pouvoir s'étend, ainsi que je l'ai déjà dit, sur toutes les autres peuplades, soit Pampéennes, Mamouelches, Puelches ou Patagones.
Les parages qu'ils habitent sont des plus accidentés et des plus pittoresques; ils se divisent en forêts épaisses, en plaines et en dunes sablonneuses naturellement creusées en forme d'entonnoirs et renfermant dans leur sein des lacs d'une eau douce et limpide autour desquels les Indiens construisent leurs tentes. On chercherait en vain dans les bois ou dans la plaine d'autre eau que celle des étangs salins. Le sol presque toujours crayeux et salpêtré offre rarement une végétation comparable à celle de la Pampa, mais en revanche les bois sont tellement peuplés d'algarrobes que les fruits de ces arbres suffisent presque au besoin des nombreux troupeaux qui y fourmillent.
A part quelques animaux errants par ci par là dans la plaine, rien ne pourrait dénoncer la présence des Indiens au voyageur égaré, car ceux qui n'habitent pas l'intérieur des dunes dressent leurs tentes à la lisière des bois environnants.
Le caractère des Calfoucouratchets est plus sociable que celui des autres nomades. J'ai trouvé chez eux quelque tendance à la compassion; ils me traitèrent plus humainement. Leur sympathie sembla m'être tout-à-fait acquise à la suite de l'évènement heureux qui me fixa parmi eux. Grâce à la considération toute particulière qu'avait pour moi Calfoucourah qui ne me donnait plus d'autre nom que celui de fils—voitium,—ainsi qu'au revirement complet qui s'était fait dans tous les esprits, n'ayant plus lieu de redouter aucun ennemi, je demandai et j'obtins la permission de monter de nouveau à cheval: sa bonté alla même jusqu'à m'accorder de faire d'assez lointaines excursions en compagnie de quelques Indiens qui me servaient d'escorte et d'introducteurs dans les différentes tribus que je visitai; partout je fus accueilli avec un certain empressement et avec les marques de la plus grande considération. Quelques-uns de mes hôtes ajoutaient encore quelques présents à toutes leurs bonnes grâces. Ces dons consistaient tantôt en tabac ou en provisions de bouche pour la route.
Comme je n'avais plus de raison de feindre l'ignorance, et bien que je trouvasse quelques Indiens parlant un peu l'espagnol, je ne me présentais jamais chez eux sans leur adresser la parole dans leur langage, ce qui les flattait infiniment et me gagnait toute leur confiance.
Durant l'hiver, les Calfoucouratchets sont beaucoup plus nomades que pendant l'été, car ils sont obligés de rechercher la fertilité qui leur fait alors défaut; cependant ils ne sortent point des parages boisés qui sont pour eux d'une grande ressource. Les régions qu'ils habitent étant les plus chaudes, ils sont d'une couleur foncée; leur taille est inférieure à celle des Pampéens. Quoique aussi vigoureux et aussi forts que ceux-ci, ils sont beaucoup plus paresseux et d'une intelligence presque bornée.
En dehors de la chasse à l'autruche et à la gama, ils ne songent guère qu'à manger, à boire et à dormir. Ils sont généralement d'une grande malpropreté. Leur gourmandise est telle que lorsqu'ils ne peuvent plus manger, dans l'appréhension où ils sont de laisser leur mâchoire en repos, ils mâchent continuellement une sorte de résine blanche qu'ils nomment otcho. Ils la recueillent sur un petit arbrisseau connu chez eux sous le nom de motchi. Le goût de cette résine est des plus insignifiants, elle les fait beaucoup cracher. A force d'être mâchée elle devient molle et presque semblable à la gomme que machottent les enfants en pension. C'est la première chose qu'ils offrent à ceux qui leur rendent visite, et ils ne se font aucun scrupule de leur donner celle qu'ils ont dans leur bouche. C'est même chez eux un honneur que de partager de la sorte.
La paresse et le sans-gêne de ces Indiens sont tels qu'alors même qu'ils sont entièrement dépourvus de bestiaux, ils refusent souvent les chevaux que leurs amis s'offrent à leur prêter, pour les engager à prendre part à quelque expédition, et qu'ils préfèrent s'installer tour à tour chez les uns et chez les autres pour vivre à leurs dépens durant l'hiver. Ils se contentent du seul produit de leurs chasses pendant l'été, ou bien de quelques racines qu'ils trouvent en abondance dans le sable fin au pied des arbres.
Nulle part, chez eux, je n'ai trouvé cette magnifique végétation que l'on voit abonder au Brésil ou au Chili. Partout dans leurs bois, aux algarobes et aux tchagnals, arbres fort bas, tortueux et armés de formidables épines aussi redoutables pour les sabots des chevaux que pour les pieds humains, s'entremêlent une foule de petits arbrisseaux également épineux qui forment avec eux des fourrés infranchissables; de nombreux pumas et jaguars y établissent leurs repaires et y font leurs petits pour la nourriture desquels ils dévastent les troupeaux.
De même que les animaux, les hommes sont très-friands du fruit de l'algarobe,—Soë—qui a toute l'apparence d'une cosse de haricot, et renferme une graine fort dure. C'est une nourriture qui fortifie les bêtes de charge et donne à leur chair un goût délicat facile à distinguer et qu'apprécient beaucoup les Indiens.
Parmi les racines dont ces derniers font usage, le ponieux est peut-être la plus curieuse de celles que j'ai été à même de remarquer: sa forme et sa grandeur sont celles d'une grosse carotte; son enveloppe est épaisse et dure, d'un brun prononcé et cannelée dans le sens de la longueur. Le sommet est surmonté d'une fleur massive d'une teinte plus foncée et composée de deux parties séparées l'une de l'autre par une étamine ronde et dure qui reste dans le même état pendant toutes les phases de la maturité. L'intérieur est blanc, ferme et âcre avant sa maturité, agréable, doux et juteux quand il est mûr. Une quantité incalculable de graines noires, infiniment plus petites que les pépins de figues s'entremêlent à la partie charnue. A maturité, la racine, de même qu'un bouchon mal assujetti sur une bouteille de liquide gazeux, sort lentement et à demi de de son enveloppe qui se fend circulairement à sa partie supérieure, emportant avec elle une sorte de calotte. Ce fruit répand alors une forte odeur de melon qui flatte l'odorat et engage à y faire honneur; mais on est tout étonné de lui trouver un goût tout différent de celui qu'il promet par son odeur et de sentir celui de la pomme crue. Abandonné à lui-même, ce fruit bizarre devient couleur de rouille et passe promptement à l'état de décomposition; il se couvre de vers blancs, semblables à ceux de la viande, qui l'absorbent mais respectent toutefois la graine qui se resème elle-même dans sa propre enveloppe dont la décomposition plus tardive lui sert d'engrais.
J'avais goûté maintes fois de cette sorte de racine que les Indiens appellent Ponieux—pommes de terre—sans trouver rien qui pût en justifier le nom, lorsqu'un jour mes maîtres en ayant fait une ample provision et les ayant fait frire dans de la graisse de cheval, me convièrent à en manger avec eux; je les trouvai excellentes, mais je ne fus pas peu surpris de reconnaître que cette étrange racine, préparée de la sorte, n'avait réellement plus d'autre goût que celui de la pomme de terre. Je regrette bien vivement aujourd'hui de n'avoir pu, dans ma fuite précipitée et imprévue, emporter avec moi un échantillon de cette racine légumineuse inconnue certainement en Europe et dont la culture serait des plus faciles. Beaucoup d'Indiens la mangent crue; je fis souvent comme eux, mais m'étant aperçu de la propriété qu'a ce légume de provoquer à l'inflammation et à la constipation, je n'en mangeai plus qu'avec modération, et je compris pourquoi les Indiens après en avoir mangé un certain nombre avalaient tant de graisse de cheval liquéfiée.
Les occupations des femmes Mamouelches sont les mêmes que celles des Indiennes de toutes les autres tribus, c'est-à-dire qu'elles sont esclaves de leurs maris, dont la fainéantise est encore, en quelque sorte, plus grande; ce qui n'est pas peu dire. Elles soignent beaucoup moins leur toilette, et sont généralement plus malpropres. Leur intelligence et leur adresse sont très-bornées; elles confectionnent aussi des manteaux de laine fort grossiers, et des Lamatras—couvertures de cheval;—mais la laine dont elles se servent est généralement mal lavée et mal filée. Ainsi que leurs maris, les femmes sont fort nonchalantes; mais comme ceux-ci sont d'autant plus exigeants par cela même qu'ils ne font rien, elles sont souvent exposées à leurs mauvais traitements. La jalousie, ver rongeur de toutes ces âmes brutes, est chez elles poussée à l'excès; aussi les vengeances y sont-elles très-fréquentes.
La superstition des Indiens se montre à tous les instants, et jusque dans les plus petites choses. Il n'est pas jusqu'aux changements de temps qui n'influent sur leurs esprits. Fort gais, lorsqu'il fait beau, ils deviennent muets et presque moroses lorsque le temps est mauvais; les visiteurs qui se présentent chez eux se ressentent toujours de ces impressions, car au lieu de la politesse et des égards auxquels ils ont droit de s'attendre, ils essuient souvent des brusqueries.
Les Mamouelches sont assez doux et serviables entre eux, mais ils n'ont aucun respect pour la propriété, même pour celle de leurs meilleurs amis. Ils s'entrevolent continuellement et nuitamment des animaux qu'ils tuent au loin, en ayant soin de cacher de côté et d'autre les os et les peaux, et de faire maints détours pour en rapporter chez eux la viande. J'en ai vu beaucoup recevoir avec la plus grande assurance la visite de leurs dupes auxquelles ils servaient même à manger la chair des animaux qu'ils leur avaient volés, tout en ayant l'air de prendre une part très-vive à leur perte. Leur effronterie allait même quelquefois jusqu'à leur proposer de les accompagner dans leurs recherches: cette proposition était généralement acceptée, car les amis guidés par un certain instinct de méfiance ou même par quelques indices, savaient parfaitement être chez les délinquants, contre lesquels ils cherchaient seulement à acquérir des preuves irrécusables.
Ce genre de recherches offre bien des difficultés, mais la persévérance et la perspicacité des Indiens sont telles que souvent les préjudiciés parviennent à rassembler le cuir et les os accusateurs et à suivre une à une les traces—rastros—du chemin pris par les voleurs. Quand ils ont acquis toutes ces preuves, ils se présentent chez eux accompagnés de témoins et les accusent hautement de leur indélicatesse. Peu de coupables se rendent à l'évidence; ils accueillent presque toujours avec arrogance les réclamants qui se voient alors réduits à employer la force pour obtenir justice. Ils les traînent bon gré mal gré chez Calfoucourah, qui fixe lui-même le montant des dommages et intérêts dont le chiffre s'élève toujours très-haut; et, afin que les condamnés ne puissent se soustraire à la décision du chef, ils sont tenus de s'exécuter séance tenante.
Dans tous les parages boisés comme au sein de la Pampa, on est durant les chaleurs horriblement incommodé par les moustiques—riris—qui vous privent de tout sommeil. Les Indiens avant de s'endormir ont la précaution de se couvrir le corps avec le plus grand soin et de se coucher la tête au vent, après avoir embrasé des petits tas de fiente à demi-sèche, dont la fumée épaisse leur passant au dessus du visage éloigne ces malfaisants visiteurs. Ces insectes insipides ne sont pas du reste le seul fléau à redouter, car de quelque côté que l'on s'aventure, de jour ou de nuit, on est continuellement harcelé par une sorte de taons—tavanas—qui s'acharnent après vous aussi bien qu'après les animaux et vous criblent le corps de douloureuses piqûres, d'où le sang coule en abondance. Je m'en suis vu parfois tellement couvert étant à cheval, que d'un seul revers de main j'en tuais jusqu'à plusieurs centaines à la fois, et que je paraissais m'être roulé dans des flots de sang.
Quelle que soit la nature des parages habités par les Indiens, on y trouve une grande quantité de serpents dont la longueur varie depuis cinquante centimètres jusqu'à un mètre vingt et trente centimètres, et auxquels les nomades donnent le nom de tchochia. Ils ont le dessus du corps d'un vert foncé, les flancs dorés et le ventre marbré de bleu, de rouge, de blanc et de noir. Les Indiens redoutent beaucoup leur piqûre qu'ils disent être sans remède. Ces reptiles n'attaquent jamais l'homme à moins qu'ils n'en soient menacés. Ils ont pour habitude de se faufiler parmi les hautes herbes; là ils s'endorment pendant le plus fort de la chaleur, ce qui expose fréquemment les bestiaux à en être piqués, car ne les apercevant pas, ils leur marchent en plein dessus, ou bien encore il leur arrive fort souvent en paissant de plonger leur tête précisément dans les touffes qui les abritent. J'ai vu quantité de chevaux et de bœufs piqués aux naseaux, mourir en deux ou trois heures à peine, des suites de ces morsures. Le tchochia se nourrit de crapauds, d'animaux qu'il poursuit jusque dans leurs terriers, ou d'oiseaux qu'il charme en se cachant dans les buissons.
Durant l'été on peut à peine faire quelques pas sans en rencontrer et bien qu'ils ne soient pas doués d'une grande vivacité, les Indiens en ont grand peur. Ils les tuent de loin, avec leurs frondes ou bien avec leurs lances qui n'ont pas moins de quinze à vingt pieds de long.
Ayant dès les premiers temps de ma captivité, remarqué l'épouvante que ces animaux inspiraient à mes maîtres, je voulus leur donner une preuve de mon mépris du danger, et quoique je fusse complètement nu, j'en tuai un en lui écrasant la tête avec mon talon. Je n'aurais jamais pensé voir ces sauvages aussi stupéfiés qu'ils le furent à la vue de cet acte de témérité; ils s'éloignèrent aussitôt de moi en témoignant une telle frayeur et une telle colère que je jugeai prudent de ne leur plus donner pareil spectacle.
Dans une autre circonstance cependant, un de ces reptiles contribua beaucoup à donner aux Indiens une haute idée de ma personne. J'étais occupé à leur creuser un puits avec une pelle faite d'une omoplate de cheval fixée au bout d'un bâton, et comme ce travail que je faisais en plein soleil me fatiguait extrêmement, je me reposais de temps à autre en m'adossant à l'un des bords. Dans un de ces moments je fus tout à coup entouré par un tchochia qui s'enroula autour de mon corps. Malgré l'émotion que me causa son froid contact, je fus assez heureux pour ne pas perdre toute présence d'esprit; saisissant prestement le reptile avec mes deux mains, je le rejetai au loin; il tomba au milieu des Indiens stupéfaits et épouvantés, qui se sauvèrent à toutes jambes en poussant des cris de détresse. Je n'avais point été piqué, mais durant le reste de la journée je craignis d'être atteint d'un malaise récemment éprouvé par un Indien qui s'était recouvert d'un manteau sur lequel j'avais vu ramper un tchochia. Fort heureusement j'en fus quitte pour la peur, et j'eus même le bonheur de voir tourner cet incident à mon profit, car j'entendis les indiens dire de moi:
El-mey-tah-tefa-quimé-comé-ouignecaè-
Et-mais-voilà-un-bon-chrétien
rouf-domo laéh-lane-comé-lagane-tchi
car-vraiment-il-n'est-pas-mort-il-est-bien-ce
ouet-chet-vita-ouènetrou-méah.
jeune-homme-avec-Dieu-sans-doute.
et ils me donnèrent des marques de la plus grande considération.