CHAPITRE XI
Comment la politique des Provinces unies de la Plata vint influer sur ma destinée.—Le général Urquiza.—Délivrance.—Orgie générale.
Les républiques unies de la Plata, pour leur bonheur, avaient alors à leur tête un homme sur lequel je vais arrêter un instant les yeux du lecteur, ne serait-ce que pour lui offrir une compensation aux figures grimaçantes, grotesques ou hideuses que j'ai décrites jusqu'ici.
Don Justo-José Urquiza, né à la Conception de l'Uraguay, dans l'Entre Rios, ne doit rien qu'à lui-même. Sorti des rangs du peuple, simple gaucho comme il aime à s'en vanter, n'ayant jamais reçu d'autres leçons que celle de sa propre expérience, il s'est peu à peu frayé un chemin par la force de son caractère et la supériorité de son intelligence. Ses rares talents militaires lui valurent la faveur de Rosas, qui l'avança rapidement et en fit bientôt son bras droit. Urquiza put croire un moment que le dictateur ne s'opposait à la confédération que pour lui donner les moyens d'accomplir de grandes choses, et peut-être pour sauvegarder l'indépendance de son pays. Mais il ne tarda pas à démêler les motifs de cette politique astucieuse et méfiante. Dès qu'il s'aperçut qu'on exploitait son patriotisme au profit d'une étroite ambition personnelle, il se tourna contre le dictateur, l'accusant de fausser la Constitution et d'attenter aux libertés nationales. Rosas avait plusieurs fois feint un désintéressement qui était loin de sa pensée. Périodiquement, à des époques habilement calculées, il parlait avec une modestie vraiment touchante, tantôt de son âge trop avancé, tantôt de sa santé délabrée, et demandait à résigner un pouvoir dont il ne pouvait plus, disait-il, supporter le fardeau. Mais le vieux lion qui avait toujours vu les représentants trembler devant lui, savait bien qu'aucun d'eux n'oserait accepter sa démission. L'assemblée se hâtait d'implorer son dévouement et de lui arracher, par d'ardentes supplications, un sacrifice glorieux.
Ces plates adulations passaient auprès des cours étrangères pour l'expression du sentiment public. Urquiza choisit le moment où le dictateur cherchait en 1851, à renouveler cette honteuse comédie; il lança une proclamation dans laquelle il déclarait Rosas déchu du pouvoir exécutif, et il se plaça lui-même à la tête d'un parti qui voulait à la fois la réunion des provinces en une confédération compacte et la libre navigation des eaux de la Plata.
Il était assuré d'avance de l'appui du Brésil, dont sa politique servait les plus chers intérêts. Les rivières qui prennent leur source dans le Nord de cet empire donnent accès, par l'Atlantique, à une partie considérable de son territoire, et ce sont les provinces les plus riches. Le Brésil avait souvent demandé à Rosas le passage de la Plata. Pour obtenir cette concession il avait épuisé en vain toute les ressources de la diplomatie. Urquiza venait à propos. L'antagonisme traditionnel des Espagnols et des Portugais céda devant la nécessité d'ouvrir au commerce du monde le Parana, l'Uraguay, le Paraguay et leurs tributaires.
Le Brésil se rallia donc à la cause d'Urquiza et lui fournit les forces nécessaires pour la faire triompher. Le premier mouvement d'Urquiza fut dirigé contre Oribe qui, soutenu par les troupes de Rosas, bloquait depuis neuf ans Montévidéo, et n'attendait, pour s'en emparer, que le moment où cesserait l'intervention de la France et de l'Angleterre. En attendant, Oribe ruinait Montévidéo, car il avait peu à peu élevé autour de son camp une ville rivale, Restoracione, qui comptait déjà dix mille habitants. L'arrivée d'Urquiza détourna des assiégés les menaces de l'avenir. Il se présentait à la tête d'une armée d'Entre-Rios et de Corrientinois; appuyé en outre par l'escadre du Brésil et par un corps d'infanterie de cette même nation, il amena Oribe à capituler presque sans coup férir. Une adresse consommée marqua sa conduite: il mit en avant le caractère patriotique de son entreprise, montra les dispositions les plus conciliantes, et proclama hautement son intention d'éviter l'effusion du sang. Des milliers de combattants grossirent bientôt ses rangs; Oribe abandonné de ses troupes et ne pouvant plus d'ailleurs recevoir ni renforts ni munitions, se rendit sans conditions.
Après ce succès éclatant, Urquiza se retira dans sa province pour s'y préparer à porter un coup décisif au pouvoir de Rosas. En 1852 il repassa le Parana avec des forces considérables et s'avança, sans rencontrer d'obstacle jusqu'à Monte-Caseros, où le dictateur accourut à la tête de vingt mille hommes. La mémorable bataille du 3 février 1852 se termina par la défaite et la fuite de Rosas, qui s'embarqua en toute hâte sur un vaisseau anglais, pendant que son vainqueur entrait dans Buenos-Ayres aux acclamations de la population. Urquiza établit son quartier-général à Palermo, et nomma gouverneur de la ville Don Vincente Lopez, homme d'un âge déjà avancé, mais généralement aimé et estimé.
Nommé dictateur provisoire le 14 mai, Urquiza réunit à San-Nicolas les gouverneurs et les délégués des quatorze provinces de la Plata pour qu'ils eussent à choisir une organisation politique. Cette assemblée se prononça en faveur du système fédératif, et décida que les provinces nommeraient des représentants chargés de rédiger une constitution et d'établir les bases d'un gouvernement définitif.
Buenos-Ayres refusa de confirmer les pouvoirs que l'assemblée avait conférés à Urquiza. Le gouverneur Lopez qui était resté fidèle aux décisions de la majorité, ne réussit pas à les faire respecter et fut obligé de se démettre de ses fonctions. Urquiza n'était pas homme à hésiter; il marcha sur Buenos-Ayres, rétablit son autorité et réinstalla son gouverneur. Après cet acte de vigueur, il se montra clément et se borna à exiler cinq des principaux meneurs: dès qu'il vit l'ordre affermi, il retira ses troupes de la ville et se rendit à Santa-Fé, où devait s'assembler le congrès, qui ouvrait ses séances le 20 août. Les treize provinces de l'Entre-Rios, Corrientes, Santa-Fé, Cordova, Mendoza, Santiago de l'Estero, Tucuman, Salta, Jujuy, Catamarca, Hioja, San-Luiz et San-Juan y avaient envoyé chacune deux délégués.
Une nouvelle révolte éclata à Buenos-Ayres, suscitée par d'anciens exilés qui ne s'étaient ralliés à Urquiza que pour se débarrasser de Rosas. Comme ils étaient pour la plupart natifs de la ville, ils n'eurent pas de peine à soulever la population. Urquiza ne pouvait souffrir que Buenos-Ayres fît la loi aux treize provinces, mais il ne voulait fournir aucun prétexte à une guerre civile dont il redoutait les conséquences. Au lieu d'employer la force contre l'insurrection, il préféra lui laisser le temps de la réflexion, et se contenta de publier une proclamation dans laquelle il déclarait la province de Buenos-Ayres séparée du reste de la confédération et l'abandonnait à sa mauvaise destinée. Sa modération ne fit qu'encourager les insurgés; ils essayèrent de propager la révolution et envahirent la province d'Entre-Rios. C'était braver Urquiza jusque chez lui. Il marcha contre les envahisseurs et les rejeta sur leur territoire.
Depuis lors jusqu'à l'heure actuelle, ce n'a été entre Urquiza, représentant les intérêts de la confédération Argentine, tendant à unifier son immense territoire, et les préjugés égoïstes de Buenos-Ayres rêvant un orgueilleux isolement pour sa population de cent vingt mille âmes, qu'une série de luttes plus ou moins ouvertes, suivies de concessions toujours forcées et peu sincères de la part des Portenos ou Buenos-Ayriens, toujours volontaires de la part d'Urquiza, qui s'est montré, en toute occasion désireux d'épargner à l'antique métropole de la Plata les malheureuses extrémités de la guerre.
Voici en quels termes le commandant Page, chargé par les Etats-Unis d'une mission dans la Plata, traçait en 1857 le portrait de cet homme remarquable.
Urquiza, à l'époque où je le vis était encore jeune d'apparence; son teint est brun, sa taille moyenne; admirablement proportionné, il présente tous les dehors d'une nature énergique et vigoureuse. Sa tête se fait remarquer par des contours amples, des plans solides, des traits fermes et accentués. L'ensemble respire l'intelligence, mais une intelligence qui se possède pleinement. Les yeux purs, brillants, bien ouverts, ont un regard pénétrant. La bouche est à la fois fine et bienveillante. C'est une tête d'homme d'état en même temps que de héros, offrant un singulier caractère de force, de calme et d'autorité. Pour inspirer le respect Urquiza ne recourt à aucun charlatanisme, à aucun rôle d'emprunt; son air n'a rien de composé, et l'on sent qu'il est à la hauteur de sa mission. Sa noble prestance, son maintien aisé, la dignité de ses manières, sa démarche délibérée, sa parole nette et mesurée dénotent une âme fière et loyale, un esprit lucide, un jugement sûr. On subit volontiers l'influence qu'il exerce sur tous ceux qui l'entourent et l'on éprouve d'autant plus de plaisir à rencontrer en lui les rares qualités dont il est doué, que l'on sait qu'il doit tout à lui-même: son éducation comme sa haute position. (Note E.)
Maintenant quelques mots suffiront pour faire comprendre comment aux profonds calculs de la politique de cet homme d'état se rattacha fortuitement ma délivrance.
En 1859 une nouvelle scission armée de Buenos-Ayres forçait une fois encore Urquiza à recourir à la décision des champs de bataille.
Les Indiens pressentant avec leur instinct de bêtes de proie que les dissensions politiques des Argentins pouvaient leur offrir quelques occasions de butin, adressèrent au général plusieurs offres d'alliance, et plusieurs lettres rédigées par moi furent portées par des membres de la famille de Calfoucourah.
Le général était trop fin politique pour ne pas faire un bon accueil à ces messagers sauvages. Possesseur d'une des plus vastes estancias de la vallée du Parana, et lui-même agronome distingué, cherchant avant tout à développer les bienfaits de l'agriculture sur la belle partie de terre confiée à ses soins, il savait trop combien les établissements agricoles de la frontière du Sud ont besoin de calme et de sécurité pour ne pas chercher à amortir par tous les moyens les tendances agressives des Indiens leurs voisins. Il ne renvoya donc les ambassadeurs de Calfoucourah que chargés de cadeaux de toutes sortes et surtout de barils d'eau-de-vie; aussi leur retour fut, dans toute la horde, sans exception de rang, d'âge et de sexe, le signal d'orgies sans fin.
Quand je les vis livrés avec frénésie à l'ivresse, jugeant de la durée qu'elle pouvait avoir je conçus l'idée de tenter encore une fois de me rapprocher des contrées d'où je pourrais opérer mon retour dans ma patrie et dans ma famille.
Au moment de prendre cette décision solennelle me souvenant que les portraits de mes chers parents étaient encore à la merci des Indiens, je résolus de tout risquer pour m'en emparer, les considérant comme un talisman qui devait me protéger au milieu des nouveaux périls que j'allais affronter. Pour exécuter ce coup hardi, je fus obligé de pénétrer en me traînant sur les mains au milieu de toute la horde de buveurs ivres et exaltés, essuyant les menaces des uns ou parant de mon mieux les coups de couteau que cherchaient à me porter les autres sans pourtant se rendre compte de ce que je cherchais ni sans me reconnaître. Quand je mis enfin la main sur le sac où ils étaient renfermés, le cœur me battit violemment; de même qu'un coupable j'eus un instant la peur d'être découvert; tout mon sang se glaça. Je ne savais plus si je devais avancer ou reculer; pourtant après être resté quelques minutes dans l'immobilité la plus complète, convaincu de n'avoir pas été vu, j'entrouvris doucement et sans bruit le misérable sac de cuir de cheval dont la criante sécheresse eût pu me vendre. Et sans perdre de temps, j'y introduisis une main fébrile qui eut bien vite saisi les photographies que je cachai aussitôt dans le manteau qui m'entourait la taille. Puis, comme enhardi par ce premier exploit, en un moment je fus hors de la tente, plus que jamais décidé à m'enfuir.
J'implorai l'aide du Tout-Puissant du plus profond de mon cœur, et profitant de cette nuit où toute la tribu était plongée dans un lourd sommeil, je me glissai en rampant vers l'endroit où étaient les meilleurs chevaux du cacique, après m'être muni d'une paire de boules destinées, soit à ma défense, soit à me procurer du gibier sur ma route. Je pris aussi un lazzo pour m'emparer de trois montures et les réunir.
Ces préliminaires accomplis sans bruit, je conduisis tout doucement mes chevaux jusqu'à ce que je fusse hors de la vue du camp. Alors sautant sur l'un d'eux, puis chassant les autres devant moi, je commençais palpitant d'émotion, ma dernière course, celle d'où dépendait ma vie ou ma mort.
Pendant toute la nuit je galopai sans relâche croyant voir sans cesse des ombres à ma poursuite. Le jour dissipa les ténèbres mais sans calmer mon agitation; elle était telle que le moindre souffle d'air me semblait chargé de clameurs menaçantes et que le moindre tourbillon de poussière me donnait des angoisses.
Souvent je mettais pied à terre, et, l'oreille appuyée sur le sol, j'écoutais, espérant puiser un peu de tranquillité dans le silence de la Pampa; mais loin de là, les oreilles me tintaient tellement que je croyais entendre sur ce sol dur retentir de sinistres galops, et je précipitais de nouveau ma fuite sans réfléchir aux impérieux besoins qu'éprouvait ma monture à laquelle il était impossible de prendre, à l'exemple de ses compagnons, quelques bouchées d'herbe en courant. Je suivais, autant qu'il m'était possible, les parties gazonnées du désert, afin de dépister les Indiens qui immanquablement devaient me poursuivre, mais qui chercheraient en vain ma piste dans l'herbe relevée par la rosée du matin.
N'ayant pris avec moi aucune provision, je commençais à souffrir cruellement de la faim et de la soif, lorsque je pus enfin m'emparer d'une jeune gama. La terreur que j'éprouvais était telle, que pour ne point ralentir ma fuite en prenant le temps de faire cuire mon gibier, je l'attachai autour de moi à l'aide de mon lazzo et je le dévorai ainsi tout cru, mordant à même le corps tout en galopant.
Cette course désordonnée durait depuis quatre jours déjà, quand le cheval que je montais s'abattit: il était mort.
Craignant avec raison, de perdre de même les deux qui me restaient et de qui seuls dépendait mon salut, j'eus dès lors la précaution de les laisser se délasser une partie de la nuit; ce qui ralentissait extraordinairement ma marche, bien que l'idée fixe que j'avais d'être poursuivi m'animât malgré moi à les stimuler durant le jour.
Dans un de ces moments de repos, tandis que les yeux inquiets et les oreilles tendues, je m'obstinais à vouloir percer l'obscurité qui m'entourait ou à saisir le moindre bruit défavorable, il me sembla entendre les aboiements d'un chien, qui devinrent bientôt de plus en plus forts et ne me laissèrent plus aucun doute. Saisi d'effroi, pensant naturellement que ce chien devait précéder les Indiens, je m'élançai à la hâte sur l'un de mes chevaux, et chassant l'autre devant moi, je partis à toute bride. Mais à quelque distance, ayant une côte à gravir, ces malheureux animaux déjà harassés se refusèrent à marcher autrement qu'au pas. Ce qui donna au chien que j'avais entendu tout le temps de me rejoindre. A peine fut-il près de moi qu'il manifesta la plus grande joie. Quelle ne fut pas ma surprise en reconnaissant en lui un pauvre chien que j'étais parvenu à apprivoiser et avec lequel j'avais souvent partagé mes repas. Son attachement était tel qu'il s'était habitué à m'accompagner dans toutes mes excursions. Il m'avait sans doute suivi dès mon départ, mais ma grande préoccupation et la vitesse de ma course m'avaient empêché de l'apercevoir plus tôt. Complètement rassuré je m'arrêtai de nouveau, pour laisser cette fois, mes chevaux se reposer plus longtemps que je ne l'avais encore fait.
Quand ils eurent suffisamment mangé et bu, je repris le cours de mon dangereux voyage, pendant la durée duquel, mon chien et moi, nous fûmes condamnés à ne vivre que du produit de notre chasse, que nous dévorions tout sanglant.
Après un autre espace de temps que je ne puis préciser, car toutes les journées, toutes les heures se ressemblaient, la fatigue et le manque d'eau me privèrent d'un second cheval. J'aurais voulu ne pas l'abandonner et attendre auprès de lui son rétablissement ou sa mort, mais la désolante nature du sol, n'offrait aucune ressource, et en restant je m'exposais également à perdre ma dernière monture qui avait résisté à toutes les épreuves.
Je partis le cœur navré, décidé à ménager par tous les moyens, mon cheval et mon chien, mes derniers compagnons de misère. Je m'astreignis à n'exiger d'eux aucun effort; nous n'avancions que fort lentement, épuisés de faim et de soif, quant à la tombée de la nuit, je remarquai que de lui-même mon cheval doublait le pas; à la fraîcheur du terrain qu'il foulait, et avec l'instinct propre à tous les hôtes de ces vastes déserts, le pauvre animal avait senti le voisinage de l'eau.
Peu d'instants après, nous étanchions notre soif commune dans ces lagunes que déposent dans le nord de la Pampa les filets d'eau issus des contreforts des Andes dans les provinces de Mendoza et de San Luiz. Autour de ces bassins une herbe abondante et touffue, permit à mon pauvre coursier de réparer ses forces. Grâce à cette provende inespérée, il put me porter jusqu'à Rio-Quinto, où moins heureux que mon chien, il s'affaissa tout à fait épuisé; et moi, à bout de forces, mourant de faim, de fatigues physiques et morales, je tombai à ses côtés sans mouvement et sans voix.
C'était le treizième jour de ma fuite!... Je ne puis en fixer le quantième, mais c'était vers le milieu de 1859.
Dieu, qui avait daigné me protéger jusque là permit que je fusse trouvé dans cet état par une excellente famille espagnole, habitant Rio-Quinto, qui ayant pitié de ma détresse, s'empressa de me recueillir et de me transporter chez elle.