CHAPITRE XIV
Départ de Mendoza.—Passage de la Cordillière.
Le désir de revoir ma patrie, mes inquiétudes au sujet de ma famille de laquelle je n'avais aucune nouvelle depuis mon départ de France, et le mauvais état de ma santé nécessitant des soins que je ne pouvais me donner vu l'état de complète misère dans lequel j'étais plongé, me suggérèrent l'idée de me rendre à Valparaiso.
En homme habitué aux fatigues et aux privations de toutes sortes, me sentant capable de lutter encore contre de nouveaux périls, je n'hésitai point à m'engager, à peine vêtu, presque sans chaussures et sans armes, dans le défilé des Andes qui conduit au Chili. Pour tout bagage j'avais une provision de pain.
Chilène, qui m'avait déjà donné tant de preuves de dévouement, devint de nouveau mon compagnon de route. Suivi de ce bon chien je traversai silencieusement Mendoza, en jetant à droite et à gauche un regard d'éternel adieu, tout en gravant scrupuleusement dans ma mémoire les sites les plus enchanteurs de cette superbe cité. Puis je longeai l'Alaméda à l'ombre de son quadruple rang de peupliers, et enfin la route de l'Uspaillate qui traversait une campagne superbe.
De chaque côté du chemin de magnifiques vignes étalaient à mes yeux admirateurs les monstrueuses grappes du raisin le plus beau; des quantités d'arbres surchargés de fruits de toute espèce m'apparaissaient au milieu des flots de riches moissons, ou surgissaient du sein de quelque parterre de fleurs européennes et exotiques entremêlées avec art.
Tout en contemplant ce luxueux tableau, dans lequel la nature étalait toute son opulence je n'avançais que fort lentement, plongé, sans m'en douter, dans un rêve d'admiration qui me faisait presque oublier mes maux passés.
Après avoir parcouru de la sorte un espace d'environ deux lieues, les canaux artificiels se terminant, la fertilité cessa tout-à-coup. Pendant plus de dix autres lieues que je fis encore pour m'approcher des montagnes, je ne parcourus plus qu'une plaine sablonneuse, complètement sèche et aride, où de temps à autre seulement se rencontraient quelques broussailles raccornies par le soleil.
Pendant tout ce trajet fait au plus fort des grandes chaleurs et sans me reposer, mon chien et moi nous souffrîmes beaucoup de la soif. J'avais bien emporté une haspa—corne de bœuf—pleine d'eau, mais nous l'eûmes bientôt vidée tous les deux après quelques heures de marche. Chilène tirait horriblement la langue, et me regardait d'un air triste en levant tour à tour ses pattes endolories par l'incroyable chaleur du sable fin que nous foulions depuis le matin. Après maints détours nous atteignîmes le premier ravin de la Cordillière qui cachait un petit filet d'eau bientôt découvert par Chilène, et dans lequel il n'hésita pas à entrer, à seule fin de se rafraîchir aussi bien extérieurement qu'intérieurement. Je suivis son exemple, puis je cherchai un endroit favorable pour y passer la nuit. Une fois installé, j'atteignis un peu de pain que nous mangeâmes tous deux avec joie.
Toutefois ce premier repas en tête à tête avec mon fidèle chien m'inspira plus de prudence pour les autres; car le gaillard peu habitué à se nourrir de la sorte y prit tellement de goût, qu'il trouva tout simple de s'emparer du restant de ma part que, sans la moindre défiance, j'avais posé à côté de moi. Je reposai mais il me fut impossible de fermer l'œil, obsédé que j'étais par mille pensées et par le froid glacial qui se fit sentir.
Le lendemain je m'engageai dans l'étroit passage à pic que j'avais devant moi, et qui me conduisit à la posta de Villa Vicencia, où je fus assez heureux pour boire un peu de lait et manger un peu de viande bouillie. L'appétit de mon chien ne me parut pas très grand, et comme j'avais remarqué qu'il boîtait, je commençai à concevoir quelque inquiétude sur sa santé.
Après avoir examiné ses pattes desquelles j'extirpai quelques épines fines et longues, je les lui graissai et les lui enveloppai soigneusement de petits linges qu'il eut l'instinct et la patience de conserver. Une grande partie de la journée qui suivit fut entièrement consacrée au repos si nécessaire à tous deux. La poste de Villa Vicencia était alors une habitation spacieuse et proprette où tout voyageur s'apprêtant à franchir la Cordillière pouvait sans peine compléter ou renouveler ses provisions; celui qui venait du Chili, et que dix à douze journées de marche avaient dénué de tout pouvait également s'y refaire l'estomac et soigner ses mules avant de gagner Mendoza: il m'était donc loisible de me procurer des aliments et de soigner mon malheureux chien.
Les propriétaires de cet établissement chez lesquels, la saison n'étant pas encore suffisamment propice, je ne rencontrai aucun autre voyageur, se montrèrent pour moi des plus affables et des plus hospitaliers. Ils furent aussi très surpris de me voir entreprendre seul et à pied un voyage aussi périlleux que celui de la traversée des Andes. La pénible position dans laquelle je leur parus être, piqua leur curiosité, en même temps qu'elle éveillait en moi le besoin d'épanchement.
A force de questions et sans m'en douter, je leur eus bientôt tracé un tableau presque complet de mes malheurs. De confidence en confidence ils en vinrent à savoir que je n'avais dans ma pauvre bourse que cinq piastres et quatre réaux, environ 27 francs, et ils se refusèrent à recevoir la moindre rétribution pour leurs bons offices: ils me forcèrent même encore, d'accepter quelques provisions pour m'aider à gagner l'Uspaillate. J'appris d'eux que j'étais tout proche des sources thermales de Villa Vicencia, fort connues et fort appréciées des Américains, en raison de leur grande efficacité contre les rhumatismes, et où chaque année se rend un très-grand nombre de visiteurs des deux sexes. Malgré le vif désir et le besoin que j'avais de les visiter, j'y renonçai, car Chilène, bien qu'il fût extrêmement fatigué et souffrant, se fût probablement obstiné à m'y accompagner; je préférai le voir profiter du repos que j'avais résolu de lui laisser prendre.
Au bout de deux jours, son état s'étant sensiblement amélioré, je pris congé de mes excellents hôtes en leur témoignant de mon mieux toute ma gratitude; mais leur délicatesse fut telle qu'ils me fermèrent pour ainsi dire la bouche en me donnant quelques renseignements sur le chemin que j'avais à parcourir encore avant d'atteindre l'Uspaillate. En les quittant je commençai à gravir la pente rapide qui conduit au Paramillo et à l'un des nombreux détours de ce difficile chemin. Sur ma droite je vis le Serro Dorado—montagne dorée—ainsi nommée en raison du reflet doré que lui donne une quantité innombrable de petites plantes jaunes dont il est entièrement recouvert depuis la base jusqu'au sommet.
Chilène me suivit tant bien que mal pendant toute la journée qui fut malheureusement très-fatigante pour l'un comme pour l'autre. Après une ascension fort difficile et presque continuelle nous atteignîmes pourtant le pittoresque et imposant sommet du Paramillo, entouré et dominé tout à la fois par d'incommensurables crêtes rocheuses criblées de fissures et sur la plupart desquelles d'immenses blocs placés en équilibre menacent le voyageur de l'écraser dans leur chûte.
Trop tôt surpris par une nuit des plus profondes, il me fut impossible de me hasarder plus loin. Je m'installai donc sur le bord d'un petit filet d'eau qui m'avait servi de guide depuis mon départ de Villa Vicencia et dont la source était en cet endroit.
J'avais étendu mon puncho sur lequel je me disposais à dormir quand, avec une surprise extrême, j'aperçus une timide et tremblante lumière que j'aurais tout d'abord juré sortir du sein de quelque montagne voisine. Poussé par la curiosité et guidé par sa lueur, j'en suivis la direction. Quel fut mon étonnement de rencontrer en cet endroit si désert et si aride deux sortes de cabanes, grossièrement construites avec des éclats de rochers empilés les uns sur les autres et seulement recouvertes de branchages insuffisants à parer la chûte des énormes pierres que détachent et font pleuvoir sans cesse les vents continuels.
L'une, la plus petite, n'avait pas plus de deux mètres carrés; elle était habitée par toute une famille, composée du père, ouvrier mineur, homme déjà d'un certain âge; de sa femme plus jeune que lui d'au moins une quinzaine d'années, et enfin de deux enfants, l'un de sept à huit ans environ et l'autre de deux à trois seulement, tous deux nés dans cet endroit, où malgré la tristesse du lieu et les incessants dangers dont ces bonnes gens étaient entourés, ils menaient une vie paisible. J'obtins facilement de ce pauvre homme, propriétaire des deux cases, la permission de passer la nuit dans celle qu'il n'habitait point, et qu'il me dit alors, avec une touchante bonhomie n'avoir construite que pour l'usage des voyageurs, desquels malgré sa pauvreté, il ne veut accepter que des remercîments. A mon entrée dans cette cabane, plusieurs chauves-souris effrayées par ma brusque apparition et celle de Chilène, s'enfuirent en se heurtant à mon visage, mais elles revinrent bientôt partager mon abri contre l'intensité du froid. Quoique je fusse étendu sur la terre nue, je passai une excellente nuit, ainsi que mon chien.
En quittant ce lieu hospitalier je rendis hommage à la générosité de cet excellent cœur qui, si malheureux lui-même, cherchait encore à rendre service à son semblable.
Avant de franchir le Paramillo, dernier point d'où l'on put embrasser d'un seul coup d'œil, tout l'espace qui sépare de Mendoza, je ne pus résister au désir de contempler encore une fois l'aspect varié de cette belle province à laquelle tant de mes souvenirs se rattachaient. Après lui avoir adressé mentalement un de ces adieux qui ne s'effacent jamais de la mémoire, je m'éloignai à pas précipités en m'engageant dans un chemin tortueux et rapide qui ne finit qu'à l'Uspaillate, dernier établissement Mendozanien, et en même temps dernier souvenir de civilisation. Au-delà de cet endroit, les voyageurs ne doivent plus voir pendant 8 à 10 jours, que le ciel tour à tour brumeux ou éclatant d'azur, des montagnes imposantes et des gouffres effroyables.
Chilène, déjà très-fatigué de la veille, fut plus que jamais exposé à souffrir, car l'eau devait nous manquer pendant toute la journée; ses pattes devinrent tellement enflées et douloureuses que, ne pouvant supporter plus longtemps les linges dont je les lui avais enveloppées, il les arracha tour à tour avec une sorte de rage. Ce ne fut qu'avec la plus grande peine qu'il me suivit jusqu'à l'Uspaillate. Je craignais d'être obligé de me séparer de ce fidèle compagnon dont la société avait si souvent charmé les longs instants de mon triste esclavage; ma peine fut d'autant plus grande que mon abandon l'exposait à mourir de faim ou à être dévoré par les animaux féroces. Si je n'eusse été aussi épuisé moi-même, j'aurais tenté de le porter de temps à autre, mais l'ayant soulevé je sentis toute l'impossibilité d'accomplir mon désir.
Pauvre Chilène, pensais-je, sera-ce là la récompense de tout ton dévouement, toi qui m'en as donné des preuves dont peu d'hommes se fussent sentis capables, et qui, malgré toutes tes souffrances, redouble encore de courage pour m'accompagner dans cette route pénible!
La chaleur était des plus accablantes: aucune source pour nous rafraîchir: pour toute vue, de malheureux chevaux et mulets, abandonnés dans le plus piteux état; les uns boîteux, les autres à demi écorchés, mourant de faim et de soif; de soif surtout, car ces pauvres animaux sont habitués à un tel jeûne dans la Cordillière qu'ils se contentent la plupart du temps de manger la fiente les uns des autres. Tout autour d'eux gisaient une quantité incroyable de squelettes d'animaux de même race; les uns ayant conservé leur peau, les autres totalement dépouillés, et dont les tristes restes disaient hautement à ces pauvres estropiés quel sort les attendait.
Arrivé à un large carrefour auquel vient aboutir le chemin de Saint-Juan qui opère en cet endroit sa jonction avec celui de Mendoza, notre marche devint beaucoup plus difficile encore; le sol de ce plateau entouré de montagnes toutes crevassées et de couleurs variées, était composé d'une brûlante et épaisse poussière, tantôt rouge, tantôt jaune ou verte, formée des débris des rochers environnants, sur laquelle le soleil produisait un effet curieux et magnifique mais où j'enfonçais jusqu'aux genoux.
Mourant de fatigue et de besoin, je fus heureux d'être accueilli à la maison de poste de l'Uspaillate, par d'excellentes personnes, parfaitement disposées à me procurer tout ce qui était en leur possibilité. Je fis donc un bon repas, ainsi que mon pauvre Chilène dont les souffrances furent le sujet d'une longue conversation dans laquelle je racontai comment je me l'étais attaché chez les Indiens, et avec quelle fidélité il m'avait suivi jusqu'alors. Ces excellentes gens comprirent tout le souci que me causait l'impossibilité où il était de m'accompagner jusqu'à la fin de mon voyage, et touchés de mon chagrin ainsi que du triste état de mon pauvre compagnon, ils m'offrirent de le garder. J'acceptai cette offre avec joie. Ce ne fut cependant pas sans un bien vif regret que je le quittai le lendemain matin, pensant ne plus le revoir.
Avant d'arriver aux premières montagnes, qui me paraissaient peu éloignées, je parcourus durant encore cinq à six heures une plaine aussi nue que celle qui précède l'Uspaillate, puis je franchis deux torrents rapides; en suivant les bords tortueux du second, je me trouvai positivement en chemin d'escalader la Cordillière.
Je ne devais plus voir aucune trace de verdure, car je ne me trouvais plus environné que de rochers entre lesquels j'apercevais, à de rares intervalles seulement, quelques arbustes rabougris donnant une idée complète de l'aridité du sol et de la rigueur des saisons. Malgré les nombreuses difficultés du chemin, jonché pour la plupart du temps de pierres sur lesquelles mes pieds en tournant se fatiguaient horriblement, et l'état de tristesse dans lequel j'étais plongé, je ne pus m'empêcher d'admirer souvent l'effet bizarre de toutes ces montagnes échelonnées les unes sur les autres, à l'aspect infiniment varié, et dont la cîme élevée disparaît dans les nuages. Le bruit étourdissant d'un torrent impétueux dans lequel, à une profondeur immense, roulaient de monstrueux blocs de rochers, et celui du vent soufflant avec violence dont les échos répétaient les mugissements, étaient les seuls qui troublassent cette immense solitude.
Après avoir cheminé durant tout le jour sans presque m'arrêter, je me retirai à la nuit tombante dans une crevasse qui me servit de lit. Au sein de l'imposante et glaciale solitude dont j'étais entouré, mille pensées m'assaillirent qui prirent la forme de rêves fiévreux; je fus éveillé bien avant le jour, tourmenté par un froid incisif contre lequel je n'avais à opposer qu'un léger puncho de coton, un pantalon de toile et une chemise à demi usée qui formaient tout mon vêtement. Ne pouvant m'engager sans danger dans cette route périlleuse avant que le jour ne fût venu, pour abréger le temps, je satisfis aux exigences de mon estomac en rompant un peu de pain sec, que j'aurais volontiers arrosé de mes larmes en pensant à mon fidèle chien absent, à la compagnie et aux caresses duquel j'étais tellement habitué qu'involontairement mes yeux s'obstinaient à le chercher dans l'obscurité.
Aussi quelles ne furent pas ma surprise, ma joie et mon admiration, quand, aux premières lueurs du crépuscule, au moment où j'allais m'éloigner, j'aperçus mon pauvre Chilène venant à moi clopin clopant.
Malgré la nécessité de poursuivre mon voyage avec diligence, je ne pus m'empêcher de lui accorder un peu de repos dont il s'empressa de profiter. Mais à la satisfaction que m'avait causé son apparition inattendue, succéda bientôt un vif chagrin, persuadé que j'étais que la pauvre bête ne pourrait continuer le voyage.
J'eus un instant la pensée de le reconduire à l'Uspaillate, mais j'étais déjà très-fatigué des jours précédents; en outre, les moments me devenaient tellement précieux, qu'une journée de retard pouvait m'exposer à être surpris par les mauvais temps, et à périr dans la Cordillière.
Force me fut donc de m'engager de nouveau dans l'étroit et tortueux sentier creusé sur le flanc des montagnes à pic, tantôt les gravissant presque à angle droit, ou tantôt en descendant les pentes rapides, ayant à ma droite leurs flancs rocheux, et à ma gauche un précipice béant au fond duquel, bondissait avec fracas un torrent écumant dans lequel le moindre faux pas ou le vertige pouvaient me précipiter.
Au fur et à mesure que j'avançais, le nombre de mulets morts dont est éternellement jonchée la route depuis Mendoza jusqu'à l'Aconcagua, m'apparaissait plus considérable. En plusieurs endroits, je vis sur le versant rapide de la montagne, des débris de caisses, de linge et de vêtements, mêlés à des squelettes de mules arrêtés dans leur chûte par quelques saillies anguleuses du roc.
C'est surtout à proximité del ladèra de las vacas que l'on rencontre ces restes accusateurs des scènes terribles de la Cordillière.
En cet endroit la montagne s'élève presque perpendiculairement, tandis que de l'autre côté elle descend à pic jusqu'au rapide torrent qui lutte avec sa base. J'eus toutes les peines imaginables à gravir et à descendre ce redoutable passage, et je ne pus m'empêcher de plaindre sincèrement les mules qui, chargées à l'extrême, sont appelées à le franchir, après déjà bien des jours de privation et de fatigue.
Plus loin j'atteignis une casucha dans laquelle je passai la nuit. Là encore je vis un nombre incroyable d'ossements épars, provenant sans doute de quelque troupe entière, victime d'un ouragan ainsi que cela arrive si fréquemment.
Je me trouvais dans le plus piteux état et à bout de provisions. Je n'avais point encore rencontré de muletiers, et je désespérais presque de me procurer quelques aliments, quand enfin je vis une troupe de mules campée au pied de la Cambre. Je me rendis en toute hâte auprès des arrièros, qui me firent le meilleur accueil et me convièrent à prendre un peu de thé Américain et à diner avec eux. J'acceptai avec d'autant plus de joie, que mes petites provisions avaient tout au plus suffi à calmer mon appétit aiguillonné par l'air vif des montagnes. Je pris place à côté du chef de la troupe, près d'un bon feu devant lequel bouillait la casuèla,—pot au feu Américain,—et sur lequel rôtissaient des schurascos, bandes de viande desséchée, ou espèce de beefteck à l'usage des Argentins. Pendant le diner les plus jeunes de la troupe surveillèrent à tour de rôle les mules éparpillées sur la cîme des monts environnants, seuls endroits où se trouve quelque verdure. La soirée se passa fort gaiement pour tous, et chacun eut pour moi toutes sortes d'attentions délicates: ce fut à qui me prêterait de quoi me composer un bon lit dans lequel je passai une excellente nuit qui, jointe au copieux repas que j'avais fait, me rendit les forces dont j'avais si grand besoin pour continuer ma route.
Ce ne fut pas sans peine que je me séparai de ces excellentes gens, qui eurent encore la bonté de me faire accepter quelques provisions.
Comme nous suivions une route toute opposée je m'en allai seul, pensant à mon pauvre Chilène, que les souffrances avaient définitivement mis hors d'état de me suivre, et que j'avais malheureusement été contraint de laisser quelques lieues plus loin, presque mourant.
Pour franchir la Cambre, au pied de laquelle j'arrivai dans l'après-midi, j'eus à grimper, c'est le mot, pendant plus d'une heure et demie un sentier tortueux et étroit creusé à même le flanc de cette montagne presque à 45 degrés; luttant contre un vent des plus violents qui m'obligea fréquemment à me servir des pieds et des mains, afin de ne pas être précipité du haut en bas.
Quand j'atteignis la cîme des Andes, le froid rigoureux m'empêcha de faire une halte aussi prolongée que je l'aurais désiré, au pied de la grande croix de bois érigée en cet endroit pour marquer la séparation du Chili d'avec la république Argentine. Je descendis, non sans beaucoup de peine, environ l'espace d'une demi-lieue par un chemin rapide et bordé de neiges éternelles qui me conduisit dans un bas-fond étroit où circulait avec fracas un cours d'eau au-dessus duquel de monstrueux rochers, provenant de la cîme des Andes, formaient un amas bizarre.
Après avoir suivi pendant plus de deux heures des pentes si raides qu'il semble presque aussi impossible à l'homme qu'aux animaux de les descendre, je me trouvai enfin hors des régions glaciales. Les montagnes me parurent alors d'un aspect moins sombre. Je trouvai en différents endroits quelques algarrobes bien verts à l'ombre desquels je me reposai avec bonheur. La transition du climat me sembla si merveilleuse que je croyais rêver.
En avançant encore, je me crus réellement transporté dans un pays enchanté; la nature était verte et riante autour de moi: quelques champs, et la plupart des versants de montagnes ensemencés et plantés d'arbres fruitiers, puis une route bien entretenue, annonçaient en ces lieux la présence de nombreux habitants. La joie et l'admiration de ces merveilles me faisaient oublier ma fatigue et la longueur de la route. Cependant, j'étais à bout de forces lorsque j'atteignis la guardia, habitation dans le genre de celle de l'Uspaillate, où je pus me reposer et me refaire l'estomac avec un peu de viande rôtie et de vin: ce dernier dont j'étais depuis si longtemps privé, me fit l'effet du plus excellent cordial, et me plongea dans le plus profond sommeil. C'était la première fois que je couchais dans un lit depuis mon départ de Rio-Quinto; et bien qu'il fût loin de mériter son nom, j'y passai la plus délicieuse nuit.
Le lendemain, à mon réveil, je me remis en route, avec la bien légitime impatience d'atteindre au plus vite l'Aconcagua, premier bourg Chilien, que toutes mes fatigues, et toutes mes horribles souffrances me faisaient considérer comme une véritable planche de salut, comme le chemin de ma chère patrie.
Il y avait encore loin de la Guardia à l'Aconcagua, mais le trajet si long qu'il fût était bien différent du précédent; le paysage était bien plus animé; de magnifiques troupeaux épars çà et là paissaient une fraîche luzerne qui me rappelait les champs de notre belle France. La route était bordée par une grande quantité de ranchos de chétive apparence, mais entourés de charmants petits jardins dont la vue rassérénait mon esprit. Dans plusieurs de ces frêles habitations où j'eus occasion d'entrer, soit pour demander à me rafraîchir, ou pour m'abriter pendant quelques heures de la brûlante ardeur du soleil, je fus agréablement surpris de voir quel ordre et quelle propreté régnaient partout. Dans chacun de ces pauvres intérieurs, je voyais de charmants enfants qui me parurent être l'objet de la plus tendre sollicitude; leurs parents semblaient mettre leur seul luxe dans l'ajustement de ces charmantes petites créatures, dont le joli visage épanoui contrastait tant avec les traits hideux des petits Indiens que j'avais eus pendant si longtemps sous les yeux.
Tous ces braves gens en voyant mon état de maigreur et de dénûment ne pouvaient s'empêcher de témoigner une surprise qui grandissait au fur et à mesure que je répondais à leurs bienveillantes questions. Ils parurent on ne peut plus étonnés d'apprendre que j'avais eu la hardiesse d'effectuer seul la traversée des Andes, sans guide, et pour ainsi dire sans nourriture, surtout après avoir déjà enduré toutes les privations auxquelles j'avais été réduit en me rendant de la même façon de Rio-Quinto à Mendoza. Dans ce premier trajet cependant j'avais eu la possibilité de chasser, mais avec mille précautions dans la crainte d'être découvert par les Indiens. Lorsque je leur dépeignis mon horrible esclavage, ainsi que l'affreuse tyrannie dont j'avais été l'objet pendant plusieurs années, ce fut avec la plus grande sensibilité qu'ils prirent part à tous mes maux, et qu'ils s'enquirent de mes projets, m'offrant généreusement un asile chez eux, ou de me procurer les moyens de subvenir à mes besoins. Quelques-uns me croyant artisan, me proposaient de me faire employer dans quelque ferme, ou dans une des nombreuses fonderies de cuivre qu'il y avait dans les environs. Mais j'avais hâte de gagner l'Aconcagua; je leur témoignai ma vive reconnaissance, en m'excusant sur l'impatience que j'éprouvais de me renseigner sur ma famille dont j'avais depuis si longtemps le chagrin de ne savoir aucune nouvelle.
Ils voulurent cependant m'obliger à passer quelques jours chez eux, afin de bien me reposer avant de continuer mon voyage; mais mon empressement d'arriver au but que je me proposais, m'empêcha d'accepter. Me voyant ainsi décidé à partir quand même, ils me chargèrent d'excellentes provisions qui, j'ose le dire, flattèrent un peu mon palais déshabitué des bonnes choses.
Pendant toute cette route je fus comblé de prévenances, car à peine sortais-je d'une maison, que d'autres habitants, non moins aimables, me forçaient à céder de nouveau à leurs pressantes instances qui, bien que retardant infiniment ma marche, m'étaient on ne peut plus agréables et me remontaient le moral.
Enfin après tant de haltes si consolantes j'arrivai à l'Aconcagua; j'étais au Chili!
Tout en me reposant, je formais mille projets que les circonstances seules pouvaient m'aider à réaliser. J'hésitais entre Santiago et Valparaiso. La Providence qui m'avait si bien favorisé durant ma fuite et mes deux tristes et périlleux voyages, m'inspira le choix de Valparaiso. Alors j'employai la majeure partie de mes cinq piastres à payer la dépense que je venais de faire, et l'autre à me procurer des provisions. Malheureusement je ne pus en acheter une quantité suffisante pour la fin de mon voyage, car tout était fort cher; ce qui fit que lorsque j'arrivai à Quillotte, j'étais exténué de fatigue et de besoin.
Par bonheur, la première personne que je rencontrai fut un Français occupé à donner des ordres sur les travaux du chemin de fer de Santiago. Je m'approchai de lui, et lui adressant la parole en français, je le priai instamment de vouloir bien me donner de l'occupation; mais j'osai lui dire qu'avant tout je le suppliais de me donner à manger, car je mourais d'inanition. Cet excellent homme, touché de ma misère et de mon état maladif, se hâta de satisfaire à mon désir; il m'emmena avec lui à son hôtel, et me fit partager son repas.
La manière dont je répondis à toutes ses questions lui fit présumer que je n'avais point été habitué à un travail manuel. Il jugea même, au délabrement de mon costume, que j'avais dû éprouver bien des revers avant de me trouver réduit dans le triste état où il me voyait. Il employa tous les moyens de stimuler ma confiance: sa franchise et son air de bonté parfaite, m'entraînèrent à lui ouvrir mon cœur. Je lui racontai alors dans tous ses détails, ma triste histoire, depuis mon départ de France, jusqu'au moment de sa rencontre.
Durant mon récit, son émotion fut grande, et souvent des larmes, envahissant furtivement sa paupière trahirent la bonté de son cœur. Parfois aux passages les plus émouvants, sa main rencontrait la mienne, et je ne pouvais me défendre de ces marques de sympathie, car je sentais avoir trouvé en lui un ami capable de me consoler et de m'aider à lutter victorieusement contre l'effroyable destin qui me poursuivait.
Monsieur Barthès, (tel était le nom de mon protecteur) m'avait promis de m'occuper; et lorsque nous sortîmes de l'hôtel j'insistai pour entrer immédiatement en fonctions; il voulait s'y opposer, à cause de l'état de fatigue et d'extrême faiblesse dans lequel je me trouvais; mais je persistai, et j'obtins ce que je voulais, car j'avais à cœur de gagner au moins l'excellent repas qu'il m'avait fait faire. Il me présenta à ses péones comme un nouveau compagnon: c'est ainsi que je devins maçon bien malgré ce cher Monsieur Barthès, qui étant convaincu que je n'avais jamais fait un semblable métier, éprouvait une véritable répugnance pour ma décision.
Pendant quelques jours cet état fatiguant ne laissa pas que de me paraître fort dur; mais le courage aidant, je parvins à m'y faire assez pour avoir la conscience de bien gagner ma rétribution. Par moments cependant, lorsqu'il me fallait ainsi que d'autres, remuer de gros blocs de granit, les forces semblaient me faire défaut, et à la suite des efforts que je faisais je tombais dans un complet état de défaillance qui me valait toujours les marques de la plus grande sollicitude et les reproches amicaux de mon brave compatriote, qui taxait ma persistance d'obstination et de déraison.
Ce digne homme cherchait sans relâche à me caser plus convenablement ailleurs. Il ne cessait de faire des démarches qu'il avait soin de me cacher, se faisant le plus grand scrupule de me donner de fausses espérances. Il adoucissait mon sort par tous les moyens imaginables; il me faisait prendre mes repas avec lui, et me logeait dans sa propre chambre. En dehors des heures de travail il exigeait que je ne le quittasse pas plus que son ombre; il me présentait chez ses amis chez lesquels, vu la haute considération dont il jouissait, j'étais généralement fort bien accueilli. La bonté délicate de cet homme le poussait jusqu'à prévoir les moindres besoins que je pouvais avoir, et lui inspirait tous les moyens imaginables pour me procurer quelques distractions. Redoutant de me laisser seul le dimanche, lorsqu'il se rendait chez lui à Valparaiso, où il possédait une maison, il ne partait jamais sans avoir donné quelques ordres à l'hôtelier pour que je fusse bien traité en son absence, et pour qu'il prit soin de me procurer le plaisir de sa bonne compagnie, car cet homme étant presque une copie de lui-même s'intéressait aussi beaucoup à moi.
Le dimanche soir ou le lundi matin, quand cet excellent ami revenait à ses occupations, il rapportait toujours quelques provisions, telles que friandises de toutes sortes, et quelques livres, dont la lecture me causait une grande joie. Aussi modeste que bon, mon protecteur, ayant reconnu que je possédais quelque instruction, prenait plaisir à faire naître de longues conversations sur des sujets agréables, qui charmaient nos instants de liberté.
Comblé de tant d'attentions et de tant de prévenances, mon esprit se rassénait, le voile de mes pensées lugubres se levait chaque jour un peu plus, et le soleil de l'espérance jetait une bienfaisante clarté dans mon cerveau malade. Mon bienveillant ami sachant quel bonheur j'éprouvais à parler et à entendre parler de ma famille, m'entretenait fréquemment à son sujet. Afin d'avoir la certitude qu'elles parviendraient, il se chargea de quelques lettres que j'adressais en France.
Un mois s'était écoulé depuis que je possédais l'amitié de cet homme respectable, lorsque d'ouvrier que j'étais, il me fit tout-à-coup contre-maître et augmenta ma solde qu'il jugea être trop minime pour les services que je lui rendais.
Je pus dès lors penser un peu à ma toilette et, lorsque les travaux de la station de Quillotte furent terminés, j'eus le bonheur de pouvoir acheter un peu de linge et de me couvrir d'un bon puncho et d'un bon pantalon. Dire la joie que je ressentis en me voyant ainsi vêtu serait impossible. Il me semblait que j'avais l'air de quelqu'un de passable. Je m'enhardis subitement au point d'éprouver quelque plaisir à me promener par les rues de la ville que je ne connaissais pas encore, bien que je l'habitasse depuis près de trois mois.
Cependant, malgré ce changement inouï dans mon existence, ma santé était fort ébranlée; la plupart de mes nuits étaient difficiles et agitées par des rêves bruyants qui troublaient souvent le sommeil de ce bon monsieur Barthès, et lui donnaient de grandes inquiétudes sur moi. Eveillé même, je ne pouvais me mettre en garde contre les funestes effets que me causait la surprise. L'apparition subite de quelqu'un ou des éclats de voix inattendus, me donnaient des soubresauts nerveux et une sorte de tremblement convulsif. Mon si brusque changement de nourriture au lieu de calmer ma disposition à ces malaises, semblait en quelque sorte l'augmenter; ce qui désolait d'autant plus monsieur Barthès, que les circonstances allaient nous séparer, du moins pour quelque temps; car n'ayant plus rien à faire à Quillotte, il allait retourner chez lui au sein de sa famille. Il me proposa de m'emmener; mais à la manière dont je refusai son offre obligeante comprenant que la délicatesse seule avait dicté mon refus, il n'osa plus insister, mais il tenta encore quelques démarches en ma faveur qui, grâce à Dieu, et loin de son attente, eurent un plein succès. Il vint tout ému et tout joyeux, m'annoncer cette bonne nouvelle. Il avait obtenu un emploi de machiniste chez un des personnages les plus riches du pays, qui avait précisément besoin de quelqu'un pour surveiller et diriger les travaux de son immense récolte, pour laquelle il avait intention de n'employer que des machines.
Force me fut de me soumettre à un changement de résidence et de quitter Quillotte, où j'avais déjà fait quelques aimables connaissances chez lesquelles je passais tous mes moments de loisir; ce qui calmait un peu mes tristes pensées et par conséquent apportait quelque amélioration dans l'état de ma santé.
Je partis en compagnie de mon nouveau patron pour l'une de ses fermes appelée Las Massas, distante d'une dizaine de lieues de Quillotte. Je me trouvais ainsi rétrograder vers la route que j'avais déjà parcourue à mon arrivée, en suivant toutefois un chemin différent et des plus pittoresques.
Lorsque nous arrivâmes à destination, Don Césario (mon patron) après m'avoir présenté à sa famille me conduisit à l'immense champ dont le travail allait m'être confié. Il me laissa le soin d'indiquer l'emplacement convenable pour les machines, ainsi que celui où je voulais que l'on me construisît un rancho, devant habiter ce lieu même pour y exercer une continuelle surveillance.
Je m'étais bien engagé à diriger les travaux, mais non à monter les machines, ce dont je me trouvai cependant chargé à mon grand regret, craignant de ne pouvoir m'acquitter de cette opération difficile; mais, ne trouvant personne dans le pays qui fût capable de faire cette besogne, il fallut bien me résigner à en faire l'essai. J'eus le bonheur de réussir au-delà de mon attente. Outre cette occupation, qui n'était nullement de ma compétence, il me fallut encore dresser des chevaux et des bœufs pour faire fonctionner ces machines à battre et à vanner qui, dans ces contrées, ne pouvaient être mues qu'avec le secours des animaux.
Plusieurs jours se passèrent dans cette occupation difficile autant que désagréable, qui eut pour premier résultat d'occasionner quelques avaries qu'il me fallut réparer moi-même.
Enfin, commencèrent les fonctions pour lesquelles j'étais engagé; fonctions d'autant plus difficiles, que je me trouvai tout-à-coup entouré d'une soixantaine de paysans fort grossiers, et pour la plupart très-rétifs; dès les premiers ordres que je leur donnai, ou les premières observations que je leur fis, ils entrèrent dans la voie de la rébellion et me menacèrent. Fort heureusement pour moi, j'étais habitué depuis longtemps au danger, et ma fermeté décontenança le plus grand nombre d'entre eux; quant aux autres je les chassai, après avoir avisé Don Césario de leur conduite: par mesure de prudence, et connaissant à fond le caractère traître et vindicatif de ces êtres de pure race indienne, j'empruntai les pistolets de mon patron. Bien m'en avait pris d'agir ainsi; car les mutins expulsés eurent l'effronterie de revenir avec l'intention d'ameuter les autres contre moi, contre le gavacho—l'étranger, l'homme de rien.—Jugeant à l'attitude de mes ouvriers qu'ils se laisseraient bien vite entraîner si je faiblissais, je m'élançai au-devant des meneurs, et les sommai de se retirer à l'instant. L'un d'entre eux, plus hardi que ses compagnons, ayant levé la main pour me frapper, je démasquai incontinent mes pistolets, en leur disant que je tirerais sur celui qui ferait un pas de plus. La vue de ces armes qu'ils étaient loin de supposer en ma possession, bien qu'elles ne fussent point chargées, les rendit aussi lâches qu'ils s'étaient montrés arrogants. Ils s'en furent l'oreille basse, et convaincus qu'un gavacho n'était pas homme à se laisser intimider par des gens de leur espèce.
Toutefois, ce genre de triomphe qui me valut désormais la considération des plus raisonnables, me dégoûtait et me déplaisait extrêmement. Aussi écrivis-je à Don Césario, qui était alors alcade, que s'il ne trouvait moyen d'empêcher ces débordements furieux, j'abandonnerais les travaux qu'il m'avait confiés, aux risques, pour lui, de perdre sa récolte. Il s'empressa de venir me trouver pour se concerter avec moi sur les mesures à prendre. Nous réunîmes les péons auxquels il fit lui-même la paye. Il renvoya instantanément tous ceux que je lui désignai comme ayant fait partie de la cabale, et les menaça de la prison en cas de récidive. Il annonça en outre aux autres, qu'il me conférait ses pleins pouvoirs pour leur commander, les chasser, ou les faire incarcérer si besoin était. Depuis ce moment aucun d'entre eux ne donna lieu à des reproches sur sa conduite.
Mais par suite, je n'eus guère lieu de me louer des procédés de Don Césario, qui après m'avoir promis une rétribution convenable, jugea à propos de la réduire considérablement. En ma qualité d'étranger, n'ayant personne pour me faire rendre justice, il fallut me résigner à perdre un gain bien mérité, et qui m'eût été d'un grand secours. Je séjournai cependant quelque temps encore à la ferme de Las Massas, sans pouvoir me rendre à Quillotte, car don Césario, piqué de ce que je lui avais reproché sa mauvaise foi, me refusait les moyens d'y retourner. Pourtant au bout de quelques jours, ayant songé que son obstination lui coûterait au moins ma nourriture et mon logement, il me fit prêter un cheval.
Je partis sans savoir ce que je deviendrais, sans asile, et presque sans argent, mais le cœur rempli d'aise en rompant toute relation avec Don Césario dont j'avais eu beaucoup à me plaindre; je n'étais resté aussi longtemps, que par considération pour son frère Don Matys-Ovaillo, qui m'avait comblé de ses bienfaits et auquel j'avais voué une grande reconnaissance.
De retour à Quillotte, je revis la plupart des connaissances que j'y avais faites; chacun me reçut à bras ouverts, et voulut me garder quelques jours; M. Barthès, ayant eu connaissance de mes ennuis, m'écrivit pour m'engager à me rendre au plus vite à Valparaiso, où il espérait, disait-il, me caser sous peu, d'une manière définitive. Je fus donc forcé de refuser toutes les offres aimables qui m'étaient faites avec tant d'instances. Il me restait heureusement une piastre, qui servit à payer ce voyage de vingt cinq lieues que je fis en chemin de fer. Deux heures suffirent pour franchir l'espace qui sépare Quillote de Valparaiso, où j'arrivai après avoir côtoyé la mer pendant plus d'une lieue.
Dans la gare, j'aperçus bientôt M. Barthès duquel j'avais été séparé pendant plus de trois mois. Grande fut ma joie de retrouver cet excellent et respectable ami qui me reçut à bras ouverts. Sa femme, son fils Paul, qui avait à peu près mon âge, et sa fille, qui étaient aussi très-désireux de me connaître, avaient aussi pris la peine de l'accompagner, et me firent l'accueil le plus touchant. Nous nous rendîmes ensemble à leur habitation, située sur les hauteurs qui dominent le port, et à laquelle nous n'arrivâmes qu'en gravissant la Quèbrada de l'Almendral—gorge de l'amandier—.
Mon ami m'engagea presque aussitôt à suivre Paul, son fils, qui m'emmena dans sa chambre où il me força bon gré mal gré à revêtir ses propres vêtements. Je fus très-touché et très-ému de cette marque d'amitié et de considération, mais vraiment gêné sous le costume élégant que j'avais endossé; car depuis mon départ de Buénos-Ayres j'en avais perdu l'habitude. Quand je redescendis, et qu'à l'aide d'une des glaces du salon je pus me rendre compte de ma subite transformation, au lieu d'en être satisfait, j'éprouvai presque un coup terrible, car malgré moi, tout un monde de souvenirs douloureux m'assaillit.
Le bienveillant empressement et la sollicitude de la famille Barthès triomphèrent heureusement de cette profonde tristesse, qui faillit cependant me reprendre encore lorsque nous fûmes à table. Entouré de ces dignes personnes qui me rappelaient d'autant mieux mes chers parents, que je leur entendais fréquemment prononcer le nom de Paul qui était celui de mon frère bien-aimé, je ne pouvais détourner ma pensée de ma chère patrie et des êtres chéris que j'y avais laissés. Vers la fin du repas pourtant, je fis meilleure figure, car les efforts de mon infatigable ami m'amenèrent à partager la gaîté et l'entrain de chacun.
La délicatesse de mes amphytrions était poussée à un tel point, que malgré leur vif désir d'entendre de ma bouche même le récit de mes malheureuses aventures, il se passa plusieurs jours sans qu'ils me fissent la moindre question, dans la crainte de raviver mes chagrins. Comme ces dames m'entretenaient souvent au sujet de ma famille je leur en fis voir les portraits, en leur expliquant de quelle manière j'étais parvenu à les conserver jusqu'alors; ce qui éveilla leur curiosité au plus haut point, et me procura l'occasion de leur raconter l'histoire de ma captivité.
Bien que je me trouvasse très-heureux d'être aussi choyé que dans ma propre famille, il me coûtait néanmoins beaucoup de rester dans l'inaction, où m'avait plongé depuis trois jours l'attente de l'emploi que m'avait fait espérer Monsieur Barthès, et lequel était encore à trouver; car je m'aperçus que cela n'avait été de sa part qu'une ruse délicate pour me faire accepter un asile chez lui. Ne voulant pas abuser de l'extrême bonté de cette famille, je cherchais activement à me caser. Pendant plusieurs jours, mes démarches furent infructueuses, ce qui augmenta considérablement ma tristesse.
Ces messieurs Barthès, auxquels je m'étais bien gardé de communiquer le sujet de ma vive préoccupation, firent tout au monde pour me distraire. A force d'instances, ils me décidèrent à les accompagner au théâtre; c'était la première fois que j'y allais depuis mon départ de France; bien que la salle fût splendide, et que l'on jouât les Diamants de la Couronne, mon esprit était ailleurs. Lorsque le premier acte fut fini, mes amis me conduisirent au foyer, où se pressait une foule aristocratique de toutes les nations, dont la mise élégante ajoutait encore à l'éblouissante décoration de cette salle. Après avoir joui pendant quelques instants de ce magnifique coup d'œil nous retournâmes à nos places pour le lever du rideau.
Il y avait à peu près un quart d'heure que le second acte était commencé, quand s'éleva derrière nous une conversation très-animée, qui n'avait cependant rien d'hostile: les mots, c'est lui, c'est lui, fréquemment répétés par l'un de mes bruyants voisins, m'ayant fait tourner la tête, je fus très-agréablement surpris en reconnaissant une personne que j'avais connue à Mendoza, et dont toute l'attention ainsi que celle de son compagnon paraissait particulièrement fixée sur moi. Je me levai aussitôt pour saluer; mais je devais marcher de surprise en surprise, car ainsi qu'elle, l'autre personne me tendit la main en me faisant toutes sortes de démonstrations amicales, et en m'appelant par mes noms. Je sus bientôt le mot de l'énigme: ce Monsieur qui m'était inconnu, était arrivé à Buenos-Ayres quelque temps après moi, et à l'instigation de sa famille qui était liée avec la mienne, n'avait cessé de s'informer à mon sujet. Il correspondait depuis longtemps avec mon excellente mère qui, six mois après ma capture par les Indiens, avait été instruite de ce fait par les bons missionnaires, et par un savant bien connu, Monsieur Bravard, auquel l'amour de la science causa une mort terrible et prématurée; il périt sous les décombres de la superbe Mendoza dont il n'avait que trop judicieusement prédit la ruine prochaine quelques jours auparavant.
Monsieur Edmond Carré, tel est le nom du charmant et obligeant compatriote avec lequel j'eus le bonheur de faire plus ample connaissance dès le lendemain, avait, par un pressentiment extraordinaire, conservé quelques lettres de ma mère, dans la prévision qu'un hasard providentiel pourrait nous faire rencontrer. Mes amis Barthès, dont j'avais reçu tant de marques de sympathie, partagèrent la joie que j'éprouvais de cette heureuse rencontre, qui n'aurait sans doute pas eu lieu sans leurs pressantes instances pour me faire prendre quelques moments de distraction. Je fus d'autant plus enchanté de cette circonstance inespérée, qu'il en résulta une conversation qui ne fit que confirmer la véracité du récit que j'avais fait de mes malheurs à la famille Barthès.
Ce fut par l'intermédiaire de monsieur Carré que me parvinrent des lettres de ma famille, lesquelles me mirent dans la possibilité de revenir en France.
Pendant un séjour de plusieurs mois à Valparaiso, malgré toute l'obligeance de mes amis Barthès et Carré, je ne trouvai que de pénibles emplois qui finirent par altérer complètement ma santé. Là, cachant soigneusement à mes amis ma triste position, je me trouvai, comme à travers la Pampa et au sein des Cordillières, réduit plusieurs fois à la famine. J'étais accablé de douleurs, me voyant partout et toujours, poursuivi par le même sort: au milieu d'êtres civilisés je fus souvent réduit, pour me reposer de mes fatigues du jour, à coucher dans une mansarde sans toiture, où j'étais exposé sur un grabat au vent glacial et à une pluie torrentielle qui m'engourdissait les membres, et ravivait mes blessures à un tel point que j'avais toutes les peines du monde à me remettre sur pied.
Ces tristes emplois même me manquèrent à plusieurs reprises; parfois je me vis dans l'obligation de me contenter de deux ou trois bouchées de pain pour toute ma journée, et de m'introduire furtivement dans des écuries où je partageais la litière d'animaux qui, plus heureux que moi, avaient au moins une nourriture suffisante pour calmer leur appétit.
Accablé de désespoir et de plus en plus malade, je me décidai, ainsi qu'on me l'avait conseillé, à me présenter chez M. Cazotte, consul de Valparaiso. Ce fonctionnaire me fit le plus bienveillant accueil, en me félicitant sur mon heureux retour à la liberté. Il m'apprit que depuis longtemps il avait reçu du gouvernement des ordres me concernant, et il me fit voir un énorme dossier dans lequel étaient classés les différents articles qu'il avait fait publier pour moi dans tous les journaux Chiliens: c'était le résultat des démarches que ma famille avait faites près de Monsieur Limpérani, consul général de Santiago, et auprès des missionnaires. Monsieur Cazotte eut ensuite la bonté, avant de me faire embarquer sur la corvette la Constantine, de me munir de tout ce qui m'était nécessaire pour la traversée.
Huit jours après mon entrevue avec le consul, le départ du bâtiment pour la France devant avoir lieu irrévocablement, je me rendis chez mes excellents amis Barthès pour leur faire mes adieux, et leur témoigner encore une fois de ma sincère gratitude. Ce ne fut pas sans une vive émotion que je me séparai de ces excellentes personnes, dont le souvenir ne saurait s'effacer de ma mémoire, non plus que celui de Monsieur Carré qui avait agi à mon égard avec autant de bienveillant intérêt que si j'eusse été un de ses parents.
Comme à Valparaiso, sur le navire qui me ramenait en Europe, mon esprit, accablé par de longues misères, n'était ouvert qu'à deux préoccupations: le besoin de revoir la France et tous ceux que j'aimais, puis une lutte incessante contre les réminiscences de ma captivité.
De même que Mungo Park, échappé à la tyrannie des Maures du Sahara, je fus longtemps à croire à ma délivrance. Il me fallut, ainsi qu'à ce grand voyageur: l'Océan traversé, le retour dans la patrie, le calme réparateur du foyer paternel, pour délivrer mon sommeil des visions, et mon cerveau des fantômes évoqués par le souvenir odieux des brigands du désert.