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Trois femmes

Chapter 3: LA PASSION D’AMANDA MANGIN
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About This Book

Trois portraits entremêlés montrent la vie de femmes en France au début du XXe siècle, confrontées aux pressions du mariage, de l’argent et de la réputation sociale. L’un des récits suit Berthe, dont le mari risque la faillite ; son père, patriarche commerçant et pieux, accepte de régler les dettes à condition d’un divorce, révélant le conflit entre devoir familial, honneur social et autonomie féminine. Par une série de scènes domestiques et dilemmes moraux, le texte oppose valeurs générationnelles, pratiques commerciales et les sacrifices imposés aux femmes.

LA PASSION D’AMANDA MANGIN

« … Et leurs baisers s’égrenaient, calmes, limpides, solitaires,
et leurs baisers s’égrenaient comme un beau chant de rossignol,
comme un murmure de source. Et dans les massifs les anthères
des fleurs se gorgeaient d’amour, éclataient et jetaient un vol
innombrable, nuageux, de grains de pollen verts et roses.
La lune les habillait de son blanc manteau de rayons.
Et la nuit les agréait, en une triomphale glose
qu’illustrait l’aile d’argent de silencieux papillons… »

Ces vers, d’un poète anglais contemporain, mademoiselle Mangin les transporte en français, sans autre souci que d’en rendre fidèlement la signification, et sans s’y intéresser pourtant. C’est de l’amour, une musicale et délicieuse effusion d’amour : et qu’y a-t-il de commun entre elle et ce sentiment, ou cet instinct ? Elle reproduirait aussi froidement, avec une indifférence égale, un texte de Rawlinson sur la civilisation assyrienne. Cela lui paraîtrait aussi lointain, aussi nul. Depuis treize ans que, dans cette grande salle de travail de la Bibliothèque de la rue de Richelieu, elle traduit, copie, résume, accomplit sa modeste besogne d’obscure servante de l’érudition, à tant la page, elle n’a éprouvé ni une révolte, ni un enthousiasme : elle gagne sa vie ; il lui suffit de gagner sa vie. Ce n’est pas si facile.

Patiente, ce matin-là comme la veille, elle court à travers sa tâche, la tête cachée entre les deux murailles de livres qu’elle élève chaque jour contre ses voisins, par une habitude de réserve épeurée prise jadis, quand elle était plus jeune, qu’elle avait honte encore de sa robe trop pauvre, de sa pauvre mine, de sa gorge trop maigre sous sa blouse modeste. Aujourd’hui, elle s’ignore. Elle s’ignore à tel point qu’elle ne regarde pas les autres femmes, qu’elle a pris l’habitude de les considérer comme d’une autre race, d’une autre essence. Elle a d’assez beaux cheveux blonds, mais tordus sans art sous un chapeau disgracieux, des traits qui ne déplairaient point s’ils étaient les traits d’une autre qui penserait à soi, et à ce qu’on pense d’elle. Il y a la beauté, qui est infiniment rare, et il y a l’agrément, dont la plupart des femmes savent s’orner, et qui n’est autre chose que l’expression de leur immense, de leur perpétuel désir de profiter de tout ce qui peut être à leur avantage, de faire de leur mieux pour être bien. C’est ce qu’on nomme la coquetterie, presque une vertu.

Mademoiselle Mangin n’a pas cette vertu : détestable victoire de l’éducation sur la nature ! Fille pauvre, passée du couvent, où on lui enseigna le mépris de son corps — et son âme ductile crut à cet enseignement — à des fonctions d’institutrice où cette négligence et cette austérité sont devenues une affreuse qualité professionnelle, car c’est une qualité qu’on apprécie, pour une institutrice, dans certaines familles, une qualité dont on se félicite et qu’on paie, — Amanda s’est accoutumée à vivre de ce qui, pour presque toutes ses sœurs, serait un motif à ne plus vouloir vivre.

Et la voici, maintenant : on ne la regarde pas, et c’est tout ce qu’elle demande. Elle n’a pas de coquetterie, pas plus que de désirs, pas plus que de regrets. Elle a gardé intacte la plus chaste ignorance d’enfant ; il est seulement des jours où elle se sent plus triste. La tristesse, la vraie tristesse, c’est le sentiment du vide. C’est la nuit quand on ne dort pas. C’est la vie, quand on n’aime pas.

A travers les rayons concentriques des sièges, deux hommes qui se sont levés depuis quelques instants et se préparent à sortir, viennent à elle, sans bruit. La Bibliothèque nationale est le seul lieu de Paris où les Parisiens savent observer la règle du silence presque absolu ; et l’on dirait que la lumière même, unie et grise, se tait dans les nuances assoupies des reliures.

— Eh bien, mademoiselle, mes traductions de poètes anglais, demande le plus jeune, à voix basse, quand me les donnerez-vous ?

— C’est presque fini, monsieur Snyder. Vous aurez le tout après-demain.

Elle répond d’une voix un peu plus vive que de coutume, bien qu’à bouche presque complètement fermée pour assourdir ses paroles, et avec une sorte de hardiesse inusitée, de confiance, saisie du plaisir involontaire, instinctif, qu’on éprouve en présence d’un être vigoureux, quel qu’il soit, animal ou homme, à se rapprocher de lui, comme si l’on pouvait absorber un peu de la force intime qui roule dans ses veines. Celui-là, voici quatre mois qu’elle travaille pour lui ; un jeune homme très convenable, assez riche, qui fait des recherches de critique littéraire étrangère, d’une façon intermittente ; la moitié d’un amateur et la moitié d’un artiste.

— C’est bien, dit-il. Vous m’apporterez cela chez moi, un matin, comme à l’ordinaire.

Il a la voix sûre, paisible et pleine, des gens dont la santé est solide, l’avenir assuré. Et vraiment, n’est-ce pas amusant de vivre, seulement de vivre, de faire ce qu’on veut, de jouer avec les choses, de les prendre, de les palper pour jouir de leur forme, de leurs couleurs, de leur agitation, et voir si les autres hommes qui passent sont en vie comme vous, de la même façon, ce qui serait si extraordinaire ! Snyder n’a point de perversité, mais il s’en croit : c’est qu’il est jeune. Olive Schreiner a écrit : « Les choses ont un côté extérieur qui est joyeux, et une face intérieure qui est solennelle ». De longues années peuvent se passer avant qu’on pénètre jusqu’à cette face intérieure ; il ne l’apercevait pas encore. Peut-être ne la distinguerait-il jamais.


— Je vous félicite, lui dit son compagnon, au moment où ils franchissent les portes de la salle, vous avez fait une conquête.

Le jeune homme se prend à rire. Il est très sincère en protestant qu’il n’en croit rien. D’ailleurs, il n’y aurait pas de quoi se vanter.

— Pouvez-vous me dire, réplique froidement Gautrey, ce que c’est qu’une conquête dont on peut se vanter ? Je serais curieux de vous entendre. Mais faites attention ; vous allez répondre une sottise ou des banalités.

Il est sec, il est ironique, il est méchant. Il exerce une influence singulière sur ceux qui l’approchent. Ce n’est pas un raté, c’est un indifférent à l’action ou à l’œuvre, s’il s’agit de son œuvre. Il aime savoir. Une fois qu’il sait, il se désintéresse. C’est fini, il passe à autre chose. Gautrey n’est pas pauvre, puisqu’il est sobre. Il n’est même pas nihiliste, au sens où on l’entend d’ordinaire, puisqu’il conclut toujours à l’inutilité de rien changer. Il dit : « Je suis catholique, monsieur, et je pratique ! Toutefois, je ne crois pas en Dieu. » C’est un type littéraire appartenant à une littérature périmée. Il paraît, à le décrire, ridiculement désuet. Dans la vie réelle, il continue d’exister. Gautrey connaît son empire sur les jeunes gens, il en jouit.

— Je ne vous comprends pas très bien, fait Snyder, éludant la discussion. Ou plutôt je sais que vous vous trompez. Mademoiselle Mangin fait pour moi des traductions que je lui paie, elle m’apporte toutes les semaines son travail à jour fixe, je lui offre une tasse de thé ; elle n’est plus bien jeune, elle a l’air très doux, très timide, effarouché, ne dit pas grand’chose et se sauve comme une souris. Et encore… c’est joli, une souris !

— Amanda doit avoir dans les trente-cinq ans, dit Gautrey. Moins, peut-être ; au contraire des autres qui se rajeunissent, elle se vieillit… Et quel âge prêtez-vous aux personnes que vous rencontrez dans le monde, dans ce que vous appelez votre monde, et qui vous honorent de leurs faveurs, ô adolescent ! Soyez donc franc vis-à-vis de vous-même, une fois par hasard ! Vous vous trouverez flatté qu’une femme de quarante ans, ou davantage, tombe dans vos bras si elle a un mari ou un amant ; à celle-ci, vous ne daignerez pas dire un mot parce qu’elle est étiquetée vieille fille. Préjugé. Elle n’est pas jolie ? Autre préjugé. Savez-vous ce qu’elle peut donner, vous êtes-vous demandé jamais de quelle nature peut bien être le lien indissoluble et mystérieux qui unit certains hommes à des femmes qui ne valent pas celle-ci ? Faut-il vous répéter ce mot qui traîne partout, qu’on peut quitter une jolie femme, jamais une laide ? Savez-vous seulement ce que c’est que la laideur, sinon une maladie comme la tuberculose, qu’on peut guérir avec des soins, du soleil et du jus de viande. Laide, laide, laide ! Quel mot creux, et vide, et stupide ! De tout ce qui existe au monde, il n’y a que lui qui soit laid… Tenez, ce n’est pas quand il brille à la lumière comme un banal petit morceau de glace que j’admire un diamant. C’est au laboratoire, quand un courant électrique l’enflamme et que cette parcelle de matière luit comme un soleil, brûle à des températures d’enfer et vous laisse aveuglé. Eh bien ! que le diamant soit blanc, pur, transparent, taillé à facettes, ou noir et informe — un diamant de vitrier — peu importe : il brûle ! Pour les femmes, c’est la même chose. Il n’en est pas une, croyez-le bien, pas une, pourvu qu’elle ait la tête, le cœur, et l’âge de son sexe, quel que soit son visage, quel que soit son corps, quelle que soit son apparente damnation terrestre, qui ne puisse brûler d’un incendie total, aveuglant et sublime, si un homme vient à elle, lui prend la main et dit : « Cette femme n’est pas laide, elle n’est qu’endormie ! »

— Vous êtes éloquent, fait Snyder, et je m’imaginerais volontiers que vous croyez ce que vous dites, si je savais que vous pouvez croire à quelque chose. Mais pourquoi n’appliquez-vous pas vos théories vous-même !

Gautrey passe la main sur sa face rude et mal rasée.

— Est-ce que j’ai la tête d’un éveilleur de féminités ? Est-ce que c’est à mon approche que la chrysalide en question frémit, s’émeut, montre qu’elle ne s’est pas entièrement desséchée dans notre tas commun de paperasses ? Vous êtes un brave garçon, mais rudement myope, si vous n’avez pas vu ce qui crève les yeux !

Les deux hommes se sont arrêtés sous le platane géant qui couvre de son ombre le square Louvois tout entier. Quelques minutes encore, sur ce ton romantique et pédant, criant très fort au milieu du meuglement des autos, Gautrey continue, reconstituant à sa manière le caractère de la pauvre fille qui poursuit près d’eux, derrière ces murailles sans fenêtres, son labeur d’animal assujetti ; la montrant honnête, oui, honnête peut-être, extérieurement, mais instruite, mais curieuse ; noyant ses calomnies particulières dans une discussion générale ; violent, cynique. Et puis :

— Vous savez, je vous dis ça comme je vous dirais autre chose.

Et il finit par s’en retourner vers Montmartre, la tête basse, le dos rond, heurtant les gens sans s’excuser, avec un sourire ailleurs, malin et distrait.

— Après tout, c’est bien possible, songe Snyder en s’en allant de son côté ; mais qu’est-ce que cela me fait ?

Cependant l’idée l’amuse.


Chaque semaine, mademoiselle Mangin vient chez lui, apportant son travail, emportant de nouveaux ordres. Il croit et il ne croit pas. Il est vaniteux de lui-même, comme tous les jeunes gens. Mais mademoiselle Mangin existe maintenant à ses yeux, parce qu’on lui en a parlé. En tout cas n’est-ce pas une occasion de se faire la main ? Il n’en est jamais trop. Il se rappelle les jours de sa timide adolescence, où il offrait le bras aux vieilles dames, parce qu’il en avait moins peur que des autres, et qui le trouvaient gentil. La vérité est qu’il a toujours eu de la câlinerie. On le croit bon : il est cajoleur. Les femmes confondent aisément.

Il a des prévenances, il a des attentions pour mademoiselle Mangin. Il s’ingénie à lui laisser supposer qu’elle ne lui est pas indifférente. Il exerce l’art flatteur de paraître se rappeler ce qu’elle lui a dit, la dernière fois. Rien n’est plus rare ; presque jamais un homme ne se souvient des paroles d’une femme, à moins que ce ne soit de lui qu’elle ait parlé…

Quelque temps, Amanda demeure timide, nerveuse, d’une méfiance endurcie. A de certains moments, elle est la souris, la souris effarouchée qu’il a toujours vue. A d’autres, elle lui fait penser à un chat dépaysé, qui cherche la porte pour fuir et regagner les aîtres qu’il connaît. Alors, il sourit bizarrement, il constate que c’est déjà autre chose. Pour elle, dans son trouble et sa timidité, elle n’entend pas très bien le sens de ses paroles, n’en garde d’abord que l’impression caressante que cette voix est aimable. Peu à peu, Amanda s’enhardit à écouter ; une curiosité inconsciente lui vient de savoir comment vit un jeune homme, et bientôt, plus particulièrement, ce jeune homme, le seul qu’elle ait jamais connu, qui ait jamais daigné lui parler ; ce qu’il fait, où il va. La féminité rentre dans son âme par la voie de la curiosité. Elle s’intéresse, comme à des romans merveilleux et légendaires, aux récits d’un bal ou d’un spectacle. Elle voudrait bien voir madame Une Telle « qui est si jolie ». Puis, elle réfléchit : « Il est charmant, il est bien intelligent, mais il ne fait rien. » Elle voudrait lui donner des conseils, mais n’oserait. Et comment dépense-t-il son argent ? L’argent joue un rôle important, un rôle de tous les jours, dans la vie d’Amanda, parce qu’il est difficile à gagner ; cette question lui vient donc aux lèvres. Elle ne se décidera point à la poser, mais elle a une préoccupation dans son existence, un souci heureux, en dehors d’elle-même ; et ainsi elle a changé, sans même s’en apercevoir.

Elle revient ; elle revient toutes les semaines. Ces visites, qui jadis lui apparaissaient une corvée, lui sont devenues très douces ; elle y pense longtemps à l’avance. Maintenant elle parle. Ce qu’elle conte, ce sont les incidents de sa vie médiocre, qu’elle explique, allonge, dramatise. Mais surtout sa conversation retourne perpétuellement vers André Snyder. Elle a besoin de connaître l’emploi de ses heures, elle accomplit les travaux qu’il lui a confiés comme une petite fille qui fait une robe à sa poupée, avec une conviction charmée, heureuse tout le jour quand il a dit : « Merci, miss Anda ! » Ce nom nouveau, qui abrège le sien, dont elle a toujours souffert, elle se le répète, elle en fait un chant qui l’accompagne à travers tout. Cependant André, pénétré des suggestions qui se sont installées dans son esprit, cherche et trouve un sens plus direct à tous ses actes, s’habitue à l’idée d’une expérience. Il s’ingénie à jeter mademoiselle Mangin en confidences, il veut découvrir en elle la trace d’une passion ancienne, une amourette au moins. N’apercevant rien, il la juge réticente ou dissimulée. Il ne peut s’imaginer que jusqu’à cet instant ce cœur est resté stérile comme un désert sans eau.

De son existence actuelle, de son séjour comme gouvernante en Angleterre, elle se souvient à peine. Elle n’a même pas gardé la mémoire de sa quotidienne misère ; il est des pays où la pluie est plus fréquente qu’ailleurs, où le ciel est gris, où le vent souffle toute l’année du nord-ouest ; ceux qui y sont nés n’en souffrent pas. La providence veut qu’ils se figurent qu’il en est ainsi partout ; Amanda n’imaginait pas autre chose que ce qu’elle connaissait.

Si, pourtant ! A mesure que son cœur commence de battre dans cette atmosphère nouvelle, voici qu’elle sent accourir, dans le champ de sa mémoire et de sa sensibilité, des souvenirs évanouis qui ressuscitent, la baignent toute dans leur tiédeur heureuse ! Son enfance, toute son enfance qui jaillit et refleurit. Une vieille maison campagnarde, et l’allégresse des grandes familles. Dans un grand jardin qu’habitent de vieux arbres, une rocaille romantique d’où, perpétuellement, s’épanche un filet d’eau ; et la nuit, en été, Amanda l’entendait jaser, comme si cette cascatelle avait eu des histoires à conter aux étoiles. Et, dans cette rocaille, des grottes, des anfractuosités mystérieuses. Il en est une qui abritait, croyait-on, un vieux crapaud. On ne le voyait point, on savait toutefois qu’il était là ; le soir, dans une ombre émouvante, au fond de ce trou, on distinguait ses yeux : deux points d’or dardés sur des yeux d’enfants qui savouraient leur terreur ; et on l’entendait flûter sa plainte longue et triste, sur deux notes, toujours les mêmes. Alors, le frère aîné disait : « Il appelle sa femelle. » Amanda ne comprenait pas, alors, qu’il fût si mélancolique et délicieux à la fois d’appeler ce qui n’est pas venu, et qui viendra. Et il y avait aussi, dans une de ces anfractuosités, un grand arum, poussé là tout seul. Il penchait vers l’eau ses larges feuilles d’un vert lisse, égal, profond ; en juillet jetait vers l’ombre sourde des arbres, au-dessus de sa tête, une seule fleur, une vaste corolle élargie en cornet, avec un pistil d’or, hérissé de pollen, qui avait l’air vivant… Amanda croit en respirer l’odeur voluptueuse. Et c’est à cette heure seulement qu’elle sait que cette odeur était voluptueuse. Or, il lui semble qu’elle est revenue dans ce jardin, avec quelqu’un qui lui en a ouvert la porte — nul de ses frères ou de ses sœurs — quelqu’un dont elle ne voit pas encore le visage mais qu’elle connaît depuis une éternité, qu’elle a toujours connu, et à qui elle dit : « Viens ! Je vais tout te montrer ; mais tu sais déjà… »

Ces choses, comme elle a envie de les dire ! Elle croit les dire et ne les dit pas. Elle ignore que les paroles qui jaillissent de ses lèvres ne rendent pas sa joie, son émotion à retrouver cette joie. Ce ne sont que de très pauvres paroles, où nul ne peut découvrir le trésor qu’elles contiennent. Enfin, un jour, il lui échappe presque une coquetterie. Le miracle s’est fait, la coquetterie se montre humblement, comme une perce-neige ! Quand elle avait quinze ans, à Valenciennes, la ville qui était près de cette grande maison-là, un marchand à qui elle reportait une paire de gants mal faite — c’étaient les pouces qui étaient trop courts — lui a soutenu qu’ils allaient parfaitement. Alors, Amanda lui a dit : « Mais j’ai des yeux, pourtant ! » — « Oh ! oui, mademoiselle, et de bien beaux ! »

Ses yeux ! Elle est humiliée, terrifiée, d’en avoir parlé ! Comment sont-ils à cette heure ? Elle se les rappelle secs et ternis, brûlés par les longues veilles sous la lampe. Elle ignore qu’ils sont redevenus humides, lumineux, qu’ils ont rajeuni, qu’ils sont, en ce moment, des yeux de jeune femme. Snyder, qui n’a jamais perdu son sang-froid, qui continue de jouer légèrement un jeu léger, ne pense qu’à profiter de l’occasion qui se présente. Il murmure gentiment, à demi par politesse, à demi convaincu :

— Ils sont toujours les mêmes !

Elle attendait si peu le compliment, elle pense si peu le mériter, qu’elle en est choquée comme d’un coup dans la poitrine. Elle ne s’en fâche pas, pauvre créature inoffensive et soumise, on a aussi bien le droit de lui adresser des compliments blessants que de lui dire des choses pénibles. Et puis, voilà qu’elle a envie de croire à ce compliment, qu’elle y croit. Elle est épouvantée et bien heureuse ; elle rougit, elle prononce des mots qui n’ont pas de suite, et s’échappe.

— Si Gautrey avait eu raison ! réfléchit Snyder après son départ.

Il sourit. Et puis il pense à autre chose.


« Il faut que j’aille ce matin chez monsieur André, » songe mademoiselle Mangin, en s’éveillant quelques jours plus tard.

Quelle que soit son affection pour le jeune homme, elle se sent envahie d’une immense lâcheté. C’est que le réveil est pour elle un supplice quotidien ; elle se sent prise d’une fatigue affreuse, les reins broyés, les pieds lourds, comme si toute la nuit, au lieu de reposer, elle eût fait sur des pierres dures une étape écrasante. L’acte le plus simple lui paraît alors impossible, elle s’efforce de dormir encore, sans besoin de sommeil, pour échapper au cauchemar de la tâche du jour. Cette fatigue ne l’inquiète pas, tant elle y est habituée, bien que les plus petits incidents de sa vie lui soient d’ordinaire une cause d’anxiété qui se transforme en une idée fixe. Un jour qu’elle s’est piqué le doigt avec une aiguille, elle a été hantée, durant un mois, par l’idée qu’elle allait avoir le tétanos ; elle n’oserait rester debout sur un balcon, persuadée qu’il s’écroulera certainement si elle y met le pied. Sa mince petite âme s’est recroquevillée dans son humble corps, elle vit pour elle, rien que pour elle, dans un besoin naissant d’avarice, entassant un petit trésor de pièces de vingt francs, avec le sentiment vague que ces parcelles de métal jaune représentent une possibilité d’élargissement de sa propre personne, une partie de sa personne même, la plus brillante et la plus belle. Elle les soigne, elle les polit. Puis, à de certaines époques, elle dilapide ce pécule, s’adressant les plus cruels reproches, incapable pourtant de résister à son vice : les parfums. Deux ou trois fois par an, la solitaire s’enivre d’odeurs, en imprégnant son corps, son lit, sa chambre. Alors, elle ne sort plus, passe quelques jours dans une torpeur insouciante et alanguie…

Enfin, mademoiselle Mangin se lève, lasse et triste. Elle s’habille, selon sa coutume, d’une façon à la fois minutieuse et désordonnée. Les différentes parties de sa toilette n’ont pas pour objet, dans son esprit, d’aller ensemble. Elle les a choisies séparément parce que la couleur lui en a paru séduisante ou la forme agréable, mais sans se préoccuper jamais de l’effet produit : erreur presque fatale chez une femme qui a perdu le courage et jusqu’à l’instinct de se regarder dans un miroir, et se détourne même des glaces qu’elle rencontre dans la rue.

Il n’y a pas loin, de la rue Sainte-Anne, où elle habite, à la rue Taitbout. Elle arrive pourtant accablée. Chaque pas lui a coûté un effort, elle a dû « réfléchir » pour le faire, une chaleur pesante engourdit ses genoux ; il lui semble qu’elle va crouler. C’est le milieu d’avril, un joli printemps, un peu frais, et pourtant la sueur perle sur son front. Quand elle a gravi l’escalier, elle se laisse tomber dans un fauteuil.

Elle a l’impression qu’il fait très chaud, trop chaud. Un feu de bois brûle dans la cheminée, et tandis que ses regards errent sur les braises qui crépitent, une grande langueur lui vient.

— Je suis fatiguée, dit-elle. Je vous demande pardon… Ah ! comme je suis fatiguée.

Snyder n’a pas l’air d’avoir entendu sa plainte.

— Vous êtes partie bien vite, l’autre jour, dit-il. Pourquoi ? Dites un peu pourquoi vous vous en êtes allée comme on s’enfuit ?

— Je ne sais pas… je ne me rappelle pas. Mon Dieu, que le temps est lourd… Voilà vos papiers, monsieur André, dans ce rouleau.

— Est-ce que vous allez être malade, petite miss Anda, demande Snyder gentiment, un peu malade, pour vous faire soigner par vos amis ?

Des amis ? Ce mot la frappe doucement dans sa torpeur. C’est la première fois qu’elle l’entend. Qu’il est singulier, et comme la sonorité en retentit à ses oreilles. Pourtant, elle répond :

— Est-ce que j’ai des amis ?… Oh ! comme il fait chaud ici !… Pouvez-vous ouvrir la fenêtre, un instant ?

André se dirige vers la fenêtre, hésite, l’ouvre enfin, mais baisse le store. C’est à cause du soleil, sans doute.

— Et moi, dit-il, je ne suis donc pas votre ami ? Pourquoi faites-vous semblant d’en douter ? Tenez, vous n’êtes pas franche, vous êtes une grande menteuse ; vous savez beaucoup de choses et vous faites comme si vous ne le saviez pas !

Il lui a pris les deux mains, il les serre, il en caresse doucement les paumes. Cependant, la chaleur paraît à Amanda croître encore. Elle étouffe. « Je vais me trouver mal, pense-t-elle : il faut que je me lève, je vais me trouver mal ! » Et elle sent qu’il lui est impossible même de vouloir se lever. Mais Snyder, parce qu’il sait, lui, qu’il joue un rôle, ne peut croire à sa sincérité. Il n’est pas ému, il a tout son sang-froid, il est simplement curieux ; il s’amuse des naïves adresses qu’il croit deviner.

— Vous savez bien maintenant que nous sommes intimes, que nous n’avons plus rien à nous cacher. Dites, vous voulez bien que je sois votre ami ?

— Oui, oui, dit-elle, sans bien comprendre les mots qu’elle prononce… O mon Dieu, crie-t-elle tout à coup, il faut que je m’en aille. Laissez-moi partir, laissez-moi…

Elle a distingué les yeux du jeune homme près des siens et cache inconsciemment sa figure dans ses mains. Une longue douceur l’envahit, elle ne sent plus la terre sous ses pieds, elle plane dans les nues. Et à ce moment, comme elle attend vraiment la révélation d’un mystère, qu’elle est hors d’elle-même, qui dira pourquoi elle se sent tout à coup pénétrée d’épouvante ? Dans sa profonde et lamentable innocence, elle a peur et jette un grand cri de révolte instinctive, si vrai, si étonné, si virginal, qu’André en est un instant bouleversé.

Elle court au store, elle le lève, les larmes aux yeux, choquée, blessée, et voici qu’aussitôt, sa frayeur s’évanouit ; elle ne connaît plus la cause de son trouble, elle est sans forces. Qu’il la baise seulement au front et elle tombera à ses pieds. Elle a compris son cœur, et son désir…

Or, le store dressé, la lumière est venue, une saine et salutaire lumière de matin printanier, qui rit dans la pièce, mais pâlit ce pâle visage ; et le jeune homme, éclairé par le cri qu’il vient d’entendre, par cette lumière, par toute la vérité des choses, a honte de lui-même et de son jeu. Il sait ; il est sûr, à présent, que depuis des semaines, cette femme est restée ignorante, pudique, sincère ; tandis que lui a menti, pour voir. Dans ce seul instant son âme aussi a changé, mais en sens inverse.

— Je vous en prie, dit-il, pardonnez-moi.

Elle jette sur lui un regard à la fois farouche et suppliant, dont il refuse de saisir la signification et répète : « Laissez-moi… Laissez-moi ! » Pourquoi prononce-t-elle cette phrase ? Le dessus seul de son être a parlé, par habitude, mais au-dessous son cœur a fondu. Elle voudrait être à ses pieds, à ses pieds ! Il s’incline, simplement. Elle ramasse son rouleau de cuir et s’enfuit.


Lui pardonner ! Est-ce qu’elle sait avoir quelque chose à lui pardonner ? O mon Dieu, il l’aime ! Il voulait bien d’elle ! C’est tout ce qu’elle a retenu, l’innocente, et c’est si imprévu, magnifique, extraordinaire, qu’elle en demeure d’abord éblouie. Puis, tout à coup elle étend les bras, les referme sur sa gorge, pour étreindre l’ineffable. C’est donc qu’elle est une femme, une femme ! Il y a quelqu’un qui l’a désirée. Elle est une femme, l’égale des autres qui passent, là, dans la rue ! Que le monde est beau ! Ce ciel bleu pâle, c’est comme une caresse. Il est amoureux de la terre, il la frôle, il la baigne, il la baise de lumière. Ah ! quelle immatérialité spirituelle, joyeuse, caressante, prennent les choses pour ceux qui ont du bonheur ! Sûrement, il y a quelque chose de changé, depuis une heure, ou plutôt tout est changé. L’air adorable… le ciel adorable… Même ses fatigues, sa faiblesse, sa rouillure, sont parties. Elle se sent légère, légère ! Et, subitement, une ivresse : « Peut-être que je suis jolie ! » Justement elle passe devant une glace, elle se dévisage, elle veut se dévisager comme si c’était « une autre ». « Mais oui, je suis jolie ! Pas régulièrement, mais j’ai quelque chose. Puisqu’il veut de moi, il le faut bien ! » Et le fait est qu’elle est transfigurée. Pourtant, elle éprouve un petit doute, elle crie en elle-même : « Mon Dieu, faites que ce soit vrai ! » et, après cet acte de foi, demeure convaincue. Elle veut se ressaisir, s’irriter, avoir du remords, et ne s’en trouve aucun. Elle est heureuse, elle n’est plus seule ; elle vit.

Son grand ennui, d’ordinaire, quand Amanda rentrait chez elle, était qu’il lui fallait passer devant le bureau du notaire, Me Delangle, dont on voit briller les panonceaux au-dessus de la porte cochère. L’étude occupe le premier étage des bâtiments qui ferment la cour, et quand elle doit regagner sa petite chambre du cinquième, le frisson lui vient rien qu’à mettre le pied sur l’escalier. Des clients du notaire, des clercs qui montent ou qui descendent, la regardent sans sympathie, lui donnent le sentiment qu’elle est encombrante et ridicule. Cette fois, Amanda gravit l’escalier d’un pas vif et hardi, souriant intérieurement de ses anciennes chimères. Elle pousse gaiement la porte de sa chambre, regarde et ne se reconnaît plus.

Comment a-t-elle pu vivre là ? Comme tout est petit, mesquin, mal tenu ! Les rideaux, aux fenêtres, ont jauni sur place sans qu’elle songe à les faire laver ; les meubles, qui lui viennent de sa mère, ne sont pas encore trop laids, de vieux meubles en bois de citronnier, à la mode sous Louis XVIII. Mais le tapis a des taches qui se nourrissent de poussière, l’air n’a pas été renouvelé depuis sa toilette du matin. Vraiment, elle a donc perdu le respect d’elle-même pour avoir vécu, sans rougir, dans cette incurie ?

Et une idée lui vient, tout à coup : « Il doit croire que je suis fâchée, que je ne retournerai plus chez lui. Il viendra ici demain, sans doute, il a mon adresse ! Et il verrait cela ! » Elle pousse une chaise près de la fenêtre, décroche les rideaux, lave les vitres, fouille dans une commode, y trouve d’autres rideaux, qu’elle examine soigneusement, avant de les accrocher. La chambre a déjà l’air plus gai, plus propre. Quel dommage qu’on ne puisse changer le papier avant le lendemain ! Du moins, elle promène un plumeau sur les murailles, sur les meubles, en rêvant d’autres réformes, d’un luxe futur à rendre la pièce belle comme une chapelle au mois de Marie. Elle balaye, s’amuse de la poussière soulevée et qui la fait tousser — et plus elle tousse, plus elle rit, en disant tout haut : « Il m’aime ! Il m’aime ! » Elle déplace la commode d’une seule poussée, fait rouler le lit, halette de fatigue et d’enthousiasme.

Puis elle songe : « Il faut que j’aille travailler ! » Mais cette idée lui apparaît dépourvue de sens, vide de son contenu. Il y a l’amour, cela suffit. Qu’est-ce que l’amour ? Elle ne le conçoit que confusément. Elle est sûre seulement que c’est immense, infini, total. « Il m’emmènera… Quand on s’aime, on part ensemble. Un train… Je serai en face de lui et je le regarderai ! »

Amanda contemple encore la pièce, médite, et sort pour acheter des fleurs : « Il m’en donnera plus tard : l’autre jour, il m’en a déjà donné, je n’ai pas compris… Mais moi, je lui offrirai celles-ci ! » Ce sont des roses. Avant de les mettre dans un pot de grès, elle les baise. On dirait que les fleurs aussi ont des lèvres ! Un sentiment nouveau lui vient : l’impatience. L’impatience exquise d’attendre, qui rend les heures longues, mais pleines.

Elle revoit alors la haute salle de la Bibliothèque, circulaire, avec ses tables rayonnantes, sa lumière grise et pacifique. Et une autre image s’associe à celle-là : André ! Il est assis à une de ces tables, il écrit. Et c’est surtout sa main qui lui apparaît nettement, fine et vive, si brillante qu’elle semble éclairer le reste des choses. Il doit être à la Bibliothèque ! Elle met vivement son chapeau et court jusqu’à la rue de Richelieu.

… Non, il n’est pas venu ! Gautrey, qu’elle ne peut s’empêcher d’interroger timidement, comme si tout le monde pouvait deviner son secret, lui répond, en la regardant de côté avec ses méchants yeux, qu’il ne l’a pas vu de la journée. Alors, Amanda se sent faible à mourir, les membres de nouveau rompus. Mais elle se donne de bonnes raisons, recommence à penser au lendemain avec extase, avec des larmes qui lui rafraîchissent le cœur. Demain, il viendra chez elle, un bouquet, une bague dans la main, quelque chose d’insignifiant et de charmant. Car c’est ainsi qu’ils font, elle le sait bien. Le grand coup de bonheur du matin la soutient, lui fait dédaigner le doute. Elle va au Louvre, fait l’acquisition de toute une toilette, presque un trousseau personnel ; et, pour la première fois de sa vie, elle a du goût. Les commis lui ont souri comme à une très jeune femme, lui ont donné des conseils. « Que les gens sont bons et que le monde est beau ! » songe-t-elle le soir en se couchant. Elle sent son corps avec joie, elle l’étreint de ses bras pour le sentir. Elle rêve : « Il ne m’aime pas comme je l’aime. Il en a connu d’autres… Qu’est-ce que ça me fait ? Il faut toujours qu’il y en ait un qui aime plus que l’autre. C’est le plus heureux : celui qui donne le plus, celui qui sert à genoux… Et puis, il me quittera ; je sais que les hommes quittent toujours les femmes. Que m’importe : je saurai !… Mais il me quittera peut-être tout de suite ? Que m’importe encore : je saurai, je saurai ! Ma vie sera remplie pour toujours. Qu’a été toute ma vie, avant cette heure ? Rien, rien, rien… Et maintenant ! Alors, que sera-ce, demain ? Demain !…

Par la fenêtre, elle aperçoit tout un carré de ciel noir velouté, et comme elle s’endort, il lui semble vaguement concevoir que tout ce grand univers, qu’elle avait cru si compliqué, impénétrable, avec ses bois, ses mers, ses monts, ses fleuves qui n’en finissent pas, ses astres qui roulent au plus lointain du ciel, n’est au fond qu’une chose très douce, très simple — immensément tendre — qui veut le bonheur des créatures.


Au matin, elle s’éveille joyeuse, fait la toilette de sa chambre, puis la sienne, s’agite encore, inquiète et heureuse. Mais les heures passent, et il ne vient pas… Son agitation se fait pleine d’angoisse. Elle n’ose sortir, de peur de le manquer. Les bruits de la cour et de l’escalier la font tressaillir, ouvrir lâchement sa porte, avec une peur d’être surprise. Mais toujours ces bruits s’arrêtent au premier, devant l’étude du notaire. Une fois seulement quelqu’un monte plus haut, les pas s’accusent, atteignent le second. La voilà toute pâle, le cœur lui fait mal. Au troisième ils s’arrêtent… Alors Amanda se prend à sangloter ; et, tandis que ses larmes coulent, ses idées changent et se précisent, pour lui redonner de l’espoir. D’abord, il peut être à la Bibliothèque. Il se peut aussi qu’il n’ait pas osé s’y rendre, qu’il la croie encore fâchée, qu’il soit resté chez lui. Elle court à la rue de Richelieu. Endormie dans sa chaleur lourde et sèche, la salle est presque vide, à cette heure : il n’y est pas. Alors, c’est qu’il est chez lui. Elle prend le chemin de la rue Taitbout. Le soupçon l’étreint maintenant qu’elle a été raillée, trompée. Elle le repousse, et d’ailleurs sa tête perdue est incapable de rien fixer. Elle pense qu’elle va faire une scène, elle pense qu’elle pardonnera bien vite, et puis, tout à coup, l’inquiétude lui vient encore que tout ce qui s’est passé n’a été qu’un jeu atroce ; son cœur se serre d’angoisse.

Devant la porte de Snyder, elle a un instant envie de fuir. Enfin elle sonne ; il ouvre.

Et dès qu’elle le voit, ses craintes anciennes, ses projets, les attitudes qu’elle a décidé de prendre, elle oublie tout. Cet amour infini et chimérique, poussé en vingt-quatre heures dans l’âme et dans les sens de cette femme ignorante des choses les plus simples de la vie et des sexes, dans ce cœur absurde, puéril et chaste, où s’épanouit en même temps un irrésistible et brûlant besoin de caresser, de materniser, ce grand et fol amour ne trouve pour s’exprimer qu’un cri ridicule :

— André ! Tu n’es pas malade ?

Il réprime mal un geste de grande stupeur, s’exaspère silencieusement de l’imprudence qu’il a commise, et contre cette fille qu’il ne comprend plus, qui s’est refusée la veille et qui, maintenant, le tutoie ! Que ce serait bête, que c’est déjà bête, tout cela ! Ainsi, elle a pris au sérieux le rôle qu’il a joué, elle revient, elle se donne, non pas en curieuse, comme il avait cru d’abord, mais simplement, naïvement, avec son imagination et son âme. Et après ? Qu’arriverait-il, après ?

Et, comme elle le regarde, la figure déjà ravagée par son angoisse revenue et grandie, il songe : « Non, c’est absurde, c’est dangereux, ce n’est pas possible ! » Elle n’a pas quitté ses yeux, elle y lit son sort. Pourtant, elle avance encore d’un pas. Il détourne la tête… Alors elle s’affaisse sur une chaise, et sanglote comme devant un mort.

Lui, est toujours debout devant elle. Il sent croître, avec une grande pitié, le remords du crime qu’il a commis. Si bizarre, si perfide que cela fût, il a pourtant désiré cette femme, ou plutôt il a voulu s’en amuser ; il s’est trompé sur le motif qui l’amenait chez lui, sur la nature des sentiments qu’elle éprouvait, croyant perverse cette pauvre fille honnête et solitaire, où l’instinct d’aimer, le désir, eussent dû rester dans l’éternel sommeil. Alors ? Quel sera le plus grand mal, à cette heure ? Il ne sait plus, il hésite, il cherche des paroles.

Mais elle a peur de ce qu’il va dire, quoi que ce soit ! Il ne faut pas qu’il parle, ce serait affreux, s’il parlait ! Et elle lui jette un tel regard qu’il se tait. « Non, non, n’ouvre pas la bouche. A quoi bon ? Que pouvons-nous faire dans ce malheur, à quoi serviraient les mots ? Je croyais que je pourrais te servir, t’aimer. Tu m’as demandé : « Voulez-vous que je sois votre grand ami ! » et je me suis sentie faible à mourir, presque morte. Et, après avoir failli céder à quelque chose que je ne comprenais pas, après t’avoir repoussé d’instinct… Ah ! je suis une misérable folle… je revenais vers toi ; je n’ai plus de pudeur, je n’ai plus de pudeur ! Je suis la dernière des femmes. » Voilà ce qu’elle crie, intérieurement.

Elle pleure, toute pleine de honte parce qu’au milieu de ses remords se glisse un innommable regret et qu’elle se sent déshonorée. Ah ! non ! il ne faut pas qu’il lui fasse la charité de ça ! Ce serait abominable, c’est impossible ! Il aurait horreur de lui-même ensuite, bien plus qu’en ce moment, et il aurait bien plus horreur d’elle. Et elle ! Elle est très ignorante de cette chose-là, mais elle sent qu’on ne saurait s’en laisser faire la charité sans s’avilir. Les femmes qui se vendent, les femmes qui ont l’honneur de pouvoir être achetées, seraient encore au-dessus d’elle !

Elle marche vers la glace, fixe son chapeau de ses deux mains tremblantes, contemple tristement, durant quelques secondes, ses yeux rougis, sa figure dévastée, fanée, vieillie de dix ans durant ce seul matin ; et ce lui est encore une atroce douleur. Ils ne se sont pas dit un mot, cela vaut mieux ainsi… Elle s’en va. Elle s’en va, elle ne reviendra plus jamais, elle le sait bien… O mon Dieu, comment a-t-elle pu être si folle ? Il n’est pas coupable. Elle a pris au sérieux des mots qui ne signifiaient rien, qui ne pouvaient rien signifier. Elle se juge et se condamne. Il n’a jamais songé à l’aimer : c’est elle qui a éprouvé un moment de lâcheté physique, elle ne sait comment ; et lui, c’est un homme…


Amanda s’étonne de souffrir aussi peu… Elle se dit : « Je suis perdue, perdue, et je ne sens rien, je ne souffre pas… » C’est qu’il y a des catastrophes de l’âme qui la broient aussi net, aussi vite qu’une roue de char, vous passant sur la tête, supprime la douleur physique en même temps que la vie ; et tout seulement lui paraît vide : son crâne, la rue et le ciel. Elle a fui au hasard, sa course la mène jusqu’au Pont Royal ; elle s’y arrête, simplement parce qu’elle est brisée et que le parapet lui offre un appui. La Seine roule, jaunie par les pluies printanières, d’un éclat paisible au-dessous d’un peu de brume ; et, sur chaque rive, c’est le mouvement des hommes, leurs voitures, leur tapage de pieds, leur violente agitation, aussi perpétuelle que les remous de ce courant ; et tandis que ce bruit, toujours le même, assourdit ses oreilles, l’écoulement égal et presque muet de cette onde à ses pieds a quelque chose de reposant, d’éternel. Alors, comme elle demeure inerte entre ces deux flux qui ne cessent pas, dans son cerveau foudroyé, dans son être anéanti où tout s’est effacé, sauf la conscience atroce d’un malheur sans rachat, elle sent s’abattre d’un seul coup l’irrésistible appétit de la mort.

Pas une minute, toutefois, elle ne songe à se précipiter dans le fleuve. Elle a pensé, en le contemplant, qu’il lui faut absolument mourir, sans se douter même que c’est l’élan de cette fluidité qui la conseille. Seulement, elle va mourir, c’est aussi sûr que si des juges l’avaient dit, l’ordre vient de plus haut qu’elle, qui ne s’occupe plus que d’obéir. Ce n’est pas pourtant un désir : c’est un besoin. Elle a peur, elle se demande : « Qu’est-ce que c’est que la mort ? » Et voici qu’un démon lui souffle, derrière son épaule, cette formidable interrogation : « Si c’était la suprême volupté ? »

Elle se rappelle, oui, elle se rappelle ! Une confidence étrange, reçue il y a quelques années et à laquelle alors Amanda n’avait pas voulu croire. Elle revenait d’Angleterre en France, avec une compagne du Ladies College de Liverpool, une Hongroise dont le nom était difficile à prononcer et qu’on avait rebaptisée Charity. Charity, parce qu’elle n’avait qu’un rêve, le seul sujet de sa conversation : devenir nurse, soigner des malades contagieux, très gravement atteints, condamnés. Elle avait passé des examens pour ça… Et maintenant, elle allait à Poulo-Condor, au bagne de Poulo-Condor, soigner les forçats, parce qu’il en meurt beaucoup dans cette île, des forçats, et très vite, et hideusement. Des Anglo-Indiens, sur le bateau, s’étonnaient qu’elle eût « déjà » le type des femmes de ces pays d’Extrême-Orient, où elle voulait aller ; avec ses yeux bridés, son petit nez qui s’enfonçait entre ses sourcils pour saillir tout à coup, en boule ronde, au-dessus des lèvres minces, c’était une femme de race jaune qu’elle évoquait, cette Hongroise, une Chinoise de la montagne ou une Thibétaine. Elle ne le niait point, semblait s’en faire gloire :

— Ce sont mes sœurs, disait-elle, je suis une fille des Huns, et les Huns sont venus d’Asie !

Ce portrait suffit à faire comprendre qu’il y a sur la terre des femmes plus belles que Charity. Mais on avait peine alors à s’expliquer pour quelle cause elle n’avait qu’à se montrer pour faire régner autour d’elle une atmosphère de désirs à la fois languides et brûlants. C’était — ah ! comme les mots ici sont trop minces, inexpressifs ! — c’était comme un bloc d’acier chauffé à blanc et caché sous un tas de sable. Elle semblait dévorée de désirs et dévorante, cependant inaccessible. Pas même désireuse d’embellir son apparence : Amanda se souvenait qu’elle était presque aussi insoucieuse qu’elle-même de sa toilette. Charity avait visiblement le mépris de son corps. Mais Amanda, maintenant qu’elle commençait à croire à la réalité du secret formidable qui dévorait sa compagne, rapprochait son mépris de l’amour de celui des enfants pour le lait maternel quand on vient de les sevrer : ils connaissent mieux !

Ce secret, Charity l’avait livré ce jour-là, sur le bateau, avec simplicité, comme elle faisait toutes choses, à titre de renseignement, de simple avis qu’il lui paraissait indispensable de communiquer aux fous qui veulent continuer à vivre.

La grande houle de la Manche, tordue et renvoyée par les rudes anfractuosités de la côte, revenait par le travers du navire en longues lames qui s’enroulaient autour de lui, tels des dragons. Les golfes de la grande île, que la vapeur laissait au nord dans sa course, outraient sous le soleil couchant des lignes rigoureuses : altières falaises calcaires, effondrées dans le détroit, où de trop rares verdures éclataient parmi des teintes de rouille et de craie. Mais c’était un rivage, c’était la terre, et tous à bord — car, même pour une courte traversée, les hommes ne sont jamais, sur les flots mal domptés, que des exilés craintifs — regardaient cette barrière de rochers, rigide et géante, avec une sorte d’intérêt passionné. La fraîcheur salutaire d’un soir d’été tombait sur les épaules. Dans l’ombre survenue, il semblait qu’on sentît davantage la ruée dans les eaux de la tranchante carène de métal, qu’on eût plus clairement conscience de sa vélocité. La force trépidante des machines pénétrait les chairs ; et, sous son irrésistible emprise, même les hommes s’efféminaient. Ils eurent, au même instant, l’impression solennelle et désolante que la vie coule, coule de plus en plus rapide, qu’on est à elle, mais qu’elle n’est pas à nous. Comme il arrive toujours, ce sentiment si poignant ne s’exprima guère que par des phrases banales, des choses qu’on a entendues, qu’on a toujours dites, qu’on répète : « Que les jours, les mois, les ans, paraissaient plus longs, au cours de nos jeunes années ! Comme, à mesure qu’on vieillit, les heures, les mois, les décades se précipitent ! Et que tout devient plus bref à mesure que, hélas ! on a moins de temps à vivre. »

Or, c’est à cet instant que la petite Charity cria, d’une voix désespérée :

— On dit ça, on dit ça, et pourtant, ça dure !

La sonorité farouche de ces paroles avait été telle que personne ne s’y trompa : Ça dure la vie, ça dure ! Et c’était ça qui lui faisait horreur. Elle voulait la mort, elle était l’amante de la mort, l’amante de la seule mort. Et pour… Oh ! c’était évident, pour le plaisir !

On n’osait pas l’interroger, on pensait seulement : « C’est une femme qui a eu un chagrin. Alors elle veut mourir, elle est folle… C’est un malheur qui arrive… Elle est folle ! » Mais elle reprit :

— C’est une chose que vous ne pouvez pas savoir. Moi, je sais ! Je suis déjà morte une fois !

Oui, décidément, elle était folle. Son assurance même confirma cette conviction. Elle continua, de la voix la plus naturelle :

— Je suis morte, il y a six ans, à l’hôpital San-José, dans l’île du Cap-Vert, pas loin de Dakar. Vous savez bien ? De la fièvre jaune. Six ans déjà… O mon Dieu, mon Dieu ! Combien de temps encore avant de retrouver cette heure-là ?…

» S’il y a de la douleur ? Oui, un peu, au commencement. Les maux de tête. Et surtout, pour une femme, la honte, la vilenie des vomissements noirs. Mais on a déjà si fort la fièvre, à ce moment-là, qu’on ne sent plus rien, et les hémorragies finissent par vous plonger dans un demi-néant… Et puis, brusquement, la conscience, la plus claire conscience m’est revenue à l’instant même où j’entendais le médecin dire : « Voilà les accidents nerveux et le hoquet ; elle est perdue ! » Il y avait deux sœurs de charité au chevet de mon lit ; une vieille Espagnole, longue et pâle, mais dont la figure semblait toute illuminée par l’intérieur, comme un globe de lampe, et une jeune négresse qui paraissait à la fois plus curieuse et plus épouvantée de voir mourir, parce qu’elle n’avait pas l’habitude. Et tout à coup, ces deux femmes, oui, les deux, même la vieille, celle qui avait tant de triste expérience, joignirent les mains en criant : « Ah ! la pauvre enfant, la pauvre enfant ! Comme elle souffre ! » C’étaient de grandes ondes qui traversaient mon corps, le tordaient, semblaient lui infliger les plus cruelles tortures, des contractions qui avaient changé mon visage ruisselant de sueur en une chose affreuse. Elles mirent la main devant leurs yeux… Et moi, qui avais perdu la parole, j’aurais voulu leur crier : « Joie ! Joie ! Volupté ! Volupté ! Bonheur ! Bonheur ! » C’était une sensation ineffable, incommensurable, des délices sans fin, des délices de tout, de tout mon corps, de tous mes sens. C’était comme si, avec mon odorat, mon goût, mon toucher, ma vue, mon ouïe et mon sexe, j’éprouvais un spasme comme nulle femme n’en éprouva jamais dans les bras d’aucun homme. Et cela durait, et cela se renouvelait, plus fort, toujours plus fort, tandis que ces frissons, en apparence effroyables, s’acharnaient à me broyer les membres et que la béguine espagnole retenait, d’une main appuyée sur son épaule, sa sœur noire en lui disant : « Priez pour elle ! Mais priez donc pour elle ! Pour que le bon Dieu l’aide à passer ! » Et elles récitèrent les prières des agonisants.

» A la fin, l’Espagnole, qui continuait de me regarder attentivement, s’interrompit pour dire : « C’est fini, elle est morte. Tant mieux pour elle, la pauvre enfant, elle ne souffre plus ! »

« La vérité est que ces délices surhumaines venaient de cesser, après un dernier paroxysme. J’eus un instant l’idée que j’étais comme au-dessus de moi, à me regarder. Puis, je n’eus plus connaissance de rien. Mon cœur était arrêté, mon souffle éteint. Le médecin constata le décès, paraît-il, et les deux religieuses m’ensevelirent. Je suis restée morte vingt heures.

» Vous me considérez sans comprendre. Je vous dis que j’ai été morte, et que suis ressuscitée. Et voilà encore ce que j’ai à vous dire : lors de ma résurrection, il m’a paru que je m’écroulais dans un abîme. Toutes les voluptés sans nom que j’avais ressenties, je les ai payées par autant de supplices sans nom, dans tous mes viscères, mes veines, mes muscles, mon crâne. Et je voyais, j’entendais les religieuses pleurer de joie et crier : « La voilà qui revient ! Santa Virgine, le grand miracle ! Soyez bénie ! » Si elles avaient su, les malheureuses ! Plus tard, j’ai essayé de leur dire, mais elles n’ont rien voulu croire. »


Voilà pourquoi Charity s’en était allée aux lieux où l’on meurt : pour retrouver sa volupté. Elle vivait dans l’espoir de mourir. Qu’est-elle devenue ? A-t-elle obtenu cette grâce ? Amanda l’ignore, mais ce souvenir la hante. Si c’était vrai ?… Si c’était vrai ? Elle n’éprouve plus cette épouvante de la mort qui assombrit les hommes, à l’heure même de leurs plus grandes joies, et demeure éternellement à leurs côtés. Son âme est apaisée, tranquille : elle sait ce qu’elle a à faire.

Pas une minute, toutefois, elle ne songe à se précipiter dans le fleuve. Elle a pensé, en le contemplant, qu’il serait doux, qu’il serait définitif et consolant de mourir, sans se douter même que cette fluidité la conseille. Ce n’est pourtant pas un désir, c’est un besoin. Elle a peur, sa chair tressaille. Elle se dit pourtant : « Il le faut ! Il le faut ! » C’est comme pour se faire arracher une dent : il faut du courage, du raisonnement, pour remplacer une douleur qui dure par un déchirement brutal, mais après lequel on ne sent plus rien. Mais elle ne se jettera pas dans le fleuve. C’est peut-être parce qu’elle le voit : alors elle en a peur. Et elle a peur aussi d’être vue. C’est une pudeur encore : toute sa vie, elle s’est efforcée de passer inaperçue. Et on la verrait, pour ça, pour l’acte le plus grand, le plus terrible de son existence, et on ramasserait très loin, là-bas, au delà de l’horizon, son cadavre affreux et souillé de fange. Non, ce n’est pas possible ! Elle s’empoisonnera, parce qu’il est inutile de faire du bruit, du scandale, et que, dans sa pensée, cela fait moins souffrir. Rien de plus simple, à Paris, que de se procurer n’importe quel poison, mais elle l’ignore. Elle a gardé l’ordonnance d’une mixture de chloroforme et de laudanum. Elle fait renouveler la potion chez un pharmacien, puis chez un autre, et un autre encore. Et la voici maintenant en possession d’un horrible trésor : elle a ce qu’il lui faut pour mourir.


Alors elle revient à cette petite chambre où son intelligence et son cœur ont sommeillé si longtemps avant ces quelques heures d’enthousiasme et d’illusion. Les clercs sont partis, la maison est paisible. Dans la cour, des enfants jouent avec la fille du concierge, tournant en cercle, se tenant par leurs tabliers, chantant sans se lasser le couplet, toujours le même, d’une ronde dont les notes montent jusqu’à elle, telles d’une clochette fêlée :