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Trois mois sous la neige: Journal d'un jeune habitant du Jura cover

Trois mois sous la neige: Journal d'un jeune habitant du Jura

Chapter 26: Le 15 Décembre.
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About This Book

A young Jura resident keeps a day-by-day journal of the months he and his grandfather spend trapped in a mountain chalet beneath heavy snow. Alongside the account of their daily struggle for food, warmth, and company, the narrative offers vivid descriptions of Jura geography, pastoral routines, chalet life, and cheesemaking. Entries trace the practical resourcefulness required to survive isolation and the emotional responses it provokes, highlighting family bonds, patience, and spiritual consolation while portraying how harsh seasonal conditions shape both work and character in a mountain community.

Caroline et les petits Oiseaux.

De sa maisonnette bien close,

Caroline aux champs regardait,

La bise avec fureur grondait;

Plus de feuillage, plus de rose;

Partout la neige et les glaçons.

Transis de froid, quelques pinsons

Des arbrisseaux du voisinage

Becquetaient l'écorce sauvage,

Mais n'essayaient plus de chansons.

"Pauvres petits! la faim peut-être

Plus que le froid vous fait souffrir;

Le même Père nous fit naître:

De ses biens je dois vous nourrir."

Du pain bis déjà les miettes

Pleuvaient pour les tristes oiseaux;

Déjà, chère enfant, tu les guettes

A travers les brillants vitraux.

Un, deux, trois!... la volée entière

Accourt à ce friand repas;

Elle est toujours plus familière;

Tu parais: on ne s'enfuit pas.

Sans craindre fâcheuse aventure,

On revient chaque jour; enfin

Ce peuple chéri dans ta main

Becquète à l'envi la pâture.

Que les moments te semblent courts!

Ah! si l'hiver durait toujours!

Mais la primevère indiscrète

Sourit au soleil printanier;

Voici déjà la violette,

A l'abri du vert groseillier;

Sans peine aux champs l'oiseau butine;

Plus de frimas: plus de pinsons!

Oiseaux, adieu! Dans vos chansons

N'oubliez jamais Caroline.

Le 1er Décembre.

Je sens une véritable frayeur en écrivant la date d'aujourd'hui. Si quelques jours du mois de novembre nous ont semblé si longs, que sera-ce du mois où nous entrons? Encore, s'il devait être le dernier de notre captivité! Mais je n'ose plus en prévoir le terme. La neige s'est tellement accumulée, qu'il me semble qu'un été ne suffira pas à la fondre. Elle s'élève maintenant jusqu'au toit, et, si je n'y montais pas chaque jour, pour dégager la cheminée, nous ne pourrions bientôt plus ouvrir la trappe, ni allumer de feu.

Mon grand-père me fait pitié de ne pouvoir pas sortir quelquefois de ce tombeau. Je lui demandais ce matin quelle chose il regrettait le plus, et il m'a répondu:

—Un rayon de soleil. Et pourtant, a-t-il ajouté, notre sort est bien moins malheureux que celui de beaucoup de prisonniers, dont plusieurs n'ont pas plus que nous mérité la réclusion. Nous avons du feu, souvent de la lumière; nous jouissons dans notre prison d'une certaine liberté, et nous y trouvons des sujets de distraction que n'offrent pas les quatre murs d'un cachot; nous n'avons pas chaque jour la visite d'un geôlier ou défiant ou cruel ou seulement indifférent à nos peines; les maux que l'on souffre par la seule volonté de Dieu n'ont jamais l'amertume de ceux que nous croyons pouvoir attribuer à l'injustice des hommes; enfin nous ne sommes pas seuls, mon enfant, et, si ta présence dans ce chalet me donne des regrets que je ne veux pas te cacher, elle me soutient, elle m'est nécessaire: il me paraît que tu n'es pas non plus mal satisfait de ton compagnon; il n'y a pas jusqu'à Blanchette qui ne soit un adoucissement à notre captivité, et ce n'est pas, je t'assure, seulement pour son lait que je l'aime.

Ces derniers mots m'ont fait réfléchir, et j'ai proposé de rapprocher de nous cette pauvre bête.

—Elle s'ennuie fort toute seule, ai-je dit, elle bêle souvent; cela lui peut nuire, et à nous aussi par conséquent. Qui nous empêche de l'établir ici dans un coin? La place est assez grande pour nous et pour elle; elle nous sera bien obligée de l'honneur que nous lui ferons, et peut-être en sera-t-elle meilleure nourrice.

La proposition a été bien accueillie, et sur-le-champ je me suis mis à l'ouvrage; j'ai disposé dans l'angle de la cuisine, où il m'a paru que cela nous gênerait le moins, une petite crèche que j'ai fixée au mur avec quelques gros clous; j'ai augmenté la solidité de l'établissement en plantant deux pieux, pour servir d'appui, et, sans attendre davantage, j'ai amené Blanchette auprès de nous.

Qu'elle nous sait bon gré de ce changement! Elle est tout joyeuse et ne cesse de nous remercier. Si cela devait durer, elle serait un peu fatigante; mais, quand elle aura pris l'habitude de sa nouvelle position, elle sera plus tranquille qu'auparavant. A cette heure même, pendant que je confie ces détails au papier, elle est couchée sur sa litière fraîche; elle rumine paisiblement, et me regarde d'un air si satisfait, qu'elle semble deviner que j'écris son histoire. Rien ne lui manque à présent, et il y a une personne heureuse dans le chalet.

Le 2 Décembre.

Nous nous sommes oubliés après souper à faire des projets pour le moment de notre sortie, et il est si tard, que je dois abréger mon journal. Il serait toujours bien rempli et bien intéressant, si je savais répéter tout ce que grand-papa me raconte; mais il veut que je fasse plutôt l'histoire de notre vie que le récit de nos conversations. Aujourd'hui je me contenterai d'écrire une fable, dont il a trouvé l'idée heureuse, et qui lui a paru donner une leçon dont bien des gens devraient profiter. En effet, il est bien commun, disait-il, de voir les hommes accuser autrui des maux qu'ils se font eux-mêmes.

Le Laboureur.

Perrin, courbé sur le sillon,

Grondait ses bœufs et faisait rage,

Et, les pressant de l'aiguillon,

Disait: Ouvriers sans courage!...

Le jour s'en va; voici le tard,

Et de leur tâche ils ont en somme

A grand'peine achevé le quart!

Il faut demain qu'on les assomme.

Dieu soit loué! dit le plus vieux;

Aussi bien ce travail nous tue.

Une mort prompte nous plaît mieux

Que votre éternelle charrue.

La méchante au pauvre animal

Attire et menace et piqûre:

Parlez-lui; je ferais gageure

Que c'est elle ici qui va mal.

Eh! bien, dit l'homme, allez charrue,

Allez donc! n'entendez-vous pas?

Devant, derrière, on s'évertue,

Et vous ne pouvez faire un pas!

On se plaint de moi! quelle injure!

Répondit-elle en gémissant,

Je vais de mon mieux, je vous jure:

Voyez ce fer obéissant!

Il est poli comme une glace,

Et brûlait moins sous le marteau.

Mais comment emporter morceau

D'un sol si dur et si tenace?

Ainsi, champ fatal, c'est donc toi

Que devrait punir ma colère!

Dit le rustre en frappant la terre.

Songe un peu que je suis ton roi!

Pourquoi ces barbares caprices?

Toujours trempé de mes sueurs,

Tu veux l'être encor de mes pleurs,

Et mon sang ferait tes délices!

A ces mots, du sein des guérets

Une voix s'élève et lui crie:

Mets donc un terme à ta furie,

Ou je retire mes bienfaits.

Insensé, tes bœufs, ta charrue,

Ton champ, font très-bien leur devoir;

Les défauts qu'en eux tu crois voir,

C'est chez toi qu'ils frappent ma vue.

Tu veux gronder? apprends d'abord,

Apprends des experts du village

A bien guider ton attelage,

Et tais-toi, car toi seul as tort.

Le 3 Décembre.

Aujourd'hui, j'ai été attiré sur le toit par l'éclat du soleil. Un temps sec et froid a succédé aux longues neiges. Comme ce tapis blanc m'éblouissait les yeux, et que la forêt m'a paru belle! J'osais à peine dire à grand-papa tout le plaisir que j'avais eu; mais, à force d'y songer, j'ai trouvé une chose qui m'a paru d'abord la plus simple du monde, et je me reproche de ne m'en être pas avisé plus tôt. Il s'agit de déblayer la neige devant la porte, et de faire un chemin à pente douce, en rejetant la neige des deux côtés. J'ai déjà mis la main à l'œuvre; mon grand-père pourra bientôt voir la chose qu'il regrette le plus, un rayon de soleil! J'ai travaillé tout le jour; il y a plus d'ouvrage que je ne croyais; mais j'aurais avancé bien davantage si l'on me l'avait permis. Voilà mes habits qui sèchent devant le feu, et je me suis enveloppé de la couverture, pour noter dans mon journal l'heureuse entreprise d'aujourd'hui.

Le 4 Décembre.

L'ouvrage avance; je l'ai continué tout le temps que grand-papa m'a laissé faire. Il avait eu avant moi l'idée de ce travail, et je l'ai grondé de m'en avoir fait un secret. Il craignait pour moi la fatigue et l'humidité, et ne voulait pas employer à son usage les forces de son petit-fils.

Le 5 Décembre.

Nous pouvons sortir de chez nous: le chemin est fait; il est battu; j'ai eu le plaisir de le faire parcourir à mon grand-père, en le soutenant d'un côté, pendant qu'il s'appuyait de l'autre sur une barrière que j'ai fixée par un bout à la maison, et par l'autre à un pieu enfoncé dans la neige.

Nous sommes restés quelques moments au bout de notre avenue, qui n'est pas longue; mais le jour était sombre, et nous nous sommes trouvés fort tristes en voyant cette forêt noire, ce ciel nuageux et cette neige qui nous environne d'un silence de mort. Un seul être vivant s'est montré à nos regards: c'était un oiseau de proie, qui a passé loin de nous, en poussant un cri rauque. Il gagnait la vallée, et volait dans la direction de notre village.

—Chez les païens, a dit mon grand-père avec un triste sourire, on aurait expliqué ce que signifiait cet oiseau, son vol et son cri; les hommes superstitieux auraient vu dans sa rencontre des sujets de crainte ou d'espérance. Suivrons-nous bientôt la route que cet oiseau paraît nous tracer? Dieu le sait; mais il est trop bon et trop sage pour nous révéler notre sort, et, s'il voulait le faire, il ne se servirait pas de la brute pour prophétiser. Tiens, mon cher Louis, allons attendre l'effet de sa volonté. Je te remercie de la peine que tu as prise pour moi. Un autre jour j'en profiterai mieux.

Nous sommes rentrés, et, contre mon attente, nous avons été plus sérieux qu'à l'ordinaire; malgré nos efforts, la conversation languissait. Ainsi l'effet ne répond pas toujours à notre espérance. Le temps sombre ne suffit pas pour expliquer notre chagrin; il vient, je crois, d'avoir pu sortir de chez nous, de nous être figuré que nous étions libres, et de nous être sentis prisonniers comme auparavant.

Le 6 Décembre.

Une idée mène à l'autre. Cette fois mon grand-père a bien voulu parler le premier; il savait que je profiterais autant que lui de sa proposition. Il m'a engagé à enlever la neige devant la fenêtre. Il faudra plus de temps, parce que l'amas en est plus considérable dans cet endroit; d'ailleurs, pour atteindre notre but et nous donner du jour, il faut que la pente soit moins rapide de part et d'autre. J'ai commencé la besogne, et je n'ai pas souffert que mon grand-père s'en mêlât. Il n'a pas insisté, sachant combien sa santé m'est précieuse.

—Je ne veux pas, a-t-il dit, t'exposer au moindre embarras pour me donner quelque distraction.

Le 7 Décembre.

Nous sommes moins avancés qu'hier; la neige recommence, et le vent est si froid que je n'ai pas eu la permission de travailler dehors. J'ai seulement enlevé, ce soir, la neige nouvellement tombée devant la porte. Il faudra maintenir mon ouvrage; tout établissement a besoin d'entretien; mais je ne manquerai pas de persévérance.

C'est par là que je suis arrivé à pouvoir traire la chèvre avec assez de succès pour que grand-papa ne craigne plus de m'en laisser le soin; et pourtant notre vie repose sur celle de Blanchette, qui, fort heureusement, se porte à merveille. Depuis qu'elle ne s'ennuie plus, elle donne plus de lait.

Le 8 Décembre.

Le temps était plus doux aujourd'hui, et j'ai repris mon ouvrage; mais il m'est arrivé un accident, dont je n'ai fait d'abord que rire, et qui pouvait cependant avoir des suites fâcheuses. J'avais déjà enlevé beaucoup de neige, et je croyais approcher de la fin de mon travail, lorsque le monceau que j'avais rejeté au-dessus de ma tête s'est éboulé sur moi, et m'a couvert tout entier. Mon grand-père, qui venait de rentrer dans le chalet, ne pouvait se douter de rien, parce qu'il m'avait donné les directions nécessaires pour me préserver de cet accident; je les avais négligées, et je ne l'ai pas appelé d'abord, de peur de l'effrayer; j'espérais me tirer d'affaire moi-même. Je suis, en effet, parvenu à dégager ma tête, mais c'est tout ce que j'ai pu faire sans secours. Après m'être longtemps agité inutilement, parce que la neige n'offrait pas à mes pieds une base dure et solide, j'ai été forcé d'appeler mon grand-père à mon aide.

Il est venu tout alarmé, et s'est traîné péniblement jusqu'à la place où j'étais presque enseveli. Quand un de mes bras s'est trouvé libre par son secours, j'ai été bientôt dégagé, mais j'aurai de la peine à obtenir qu'il me laisse continuer ce travail, dont mon étourderie aura seule empêché le succès.

Le 9 Décembre.

Seigneur, ayez pitié de nous! Nous venons de passer la plus terrible journée de notre captivité. Je ne savais pas encore ce que c'est qu'un ouragan dans les montagnes. A présent même, puis-je dire ce qui s'est passé au dehors? Nous avons entendu des mugissements effroyables; quand nous avons essayé d'entr'ouvrir la porte, nous avons vu des tourbillons de neige si rapides, et le vent s'est engouffré avec tant de fureur dans le chalet, que nous avons eu la plus grande peine à pousser le verrou. Nous avons aussi dû baisser la trappe, et d'ailleurs, il n'était pas possible de faire du feu, parce que toute la fumée était rejetée au dedans.

Nous sommes restés ainsi longtemps dans les ténèbres, après avoir trait Blanchette, et déjeuné de son lait sans le faire bouillir; seulement, avant d'éteindre la lampe, nous avons lu quelques pages de l'Imitation; ensuite mon grand-père a soutenu mon courage par sa sérénité; ses paroles graves et pieuses se mêlaient, dans l'obscurité, au bruit de la tourmente. Au moment où l'on eût dit que la malédiction de Dieu pesait sur nous, il me parlait de sa miséricorde.

—Cette même puissance, me disait-il, qui se montre aujourd'hui si terrible, apparaîtra bientôt pleine de douceur et d'amour; elle nous semble menacer à présent la nature d'une entière destruction, et nous croyons retomber dans le chaos, où se trouvait la matière avant les six jours de Moïse: aveugles que nous sommes! ces tempêtes ne sont que les préparatifs d'une création nouvelle. Tu reverras, mon enfant, nos plaines reverdies, nos moissons dorées; tes regards se promèneront encore sur les vergers fleuris et dans l'espace du ciel, tout brillant de lumière. Ce changement merveilleux te fera-t-il reconnaître la toute-puissance de l'Éternel? Sauras-tu l'aimer en ce temps-là comme tu le crains aujourd'hui? Après avoir vu par quels efforts épouvantables la nature amasse sur les montagnes le trésor des eaux fécondes qu'elle laisse écouler ensuite dans nos vallées; après avoir compris en ce point les vues de la Providence, sauras-tu soumettre ta faible intelligence à son infinie sagesse? Comprendras-tu qu'il est aussi prudent que respectueux et doux de se reposer sur elle? Si tel est le fruit de nos souffrances, l'affreuse journée que nous passons doit être comptée parmi les plus heureuses de ta vie.

C'est par de telles exhortations que mon grand-père occupait ma pensée et soutenait mon courage. Nous étions assis sur notre lit, et nous avions étalé sur nous une gerbe de paille. Mon grand-père, s'étant aperçu que j'étais saisi d'un accès de pleurs, a passé un de ses bras autour de mon cou, et joignant les mains sur ma poitrine, il m'a tenu longtemps embrassé sans rien dire. Enfin il s'est aperçu que j'étais plus calme, et que je n'avais pas attendu pour me remettre que la tempête fût apaisée; au contraire, elle était encore dans toute sa force.

—Eh bien, m'a-t-il dit, me laisseras-tu parler seul? N'as-tu rien à me répondre? ou n'as-tu pas assez de présence d'esprit pour exprimer ce que tu sens?

—Ne me croyez pas si peu raisonnable, ai-je répondu. Mon émotion et mes pleurs ne sont pas d'un cœur faible et lâche, et si peu digne du vôtre.

—S'il en est ainsi, mon enfant, a-t-il ajouté, en frappant sur la paille dont nous étions couverts, tu pourras me réciter un de vos chants d'école. Les moissons n'y sont pas oubliées sans doute, et ce chaume qui nous préserve du froid, après que son grain nous a nourris, me rappelle nos belles moissons de cette année.

—Vous me rappelez à moi-même, ai-je dit, celle de nos chansons que j'aimais le mieux; la voici:

Le Chant des Moissonneurs.

Debout, debout pour les moissons,

Jeunes filles, jeunes garçons!

De l'alouette au gai ramage

Entendez-vous le chant d'amour?

Nous troublerons son doux ménage,

Pour ses petits quel mauvais jour!

L'aube sourit dans le lointain:

Quel beau pays! quel beau matin!

Le batelier fuit le rivage,

Et le berger sort du bercail;

Le vieux clocher pour le village

A sonné l'heure du travail.

Ah! ce travail, c'est le bonheur;

C'était l'espoir du moissonneur.

Sous le marteau la faux résonne;

La troupe aux champs a pris l'essor,

Et sous ses mains, riche couronne,

Je vois tomber les épis d'or!

Pour assembler leurs flots épars

Venez, venez, femmes, vieillards!

A nous, amis, des gerbes mûres,

A nous de serrer les liens:

Ouvrez vos flancs, larges voitures;

Suffirez-vous à tant de biens?

C'est le ciel qui les a donnés.

Enfants, de bluets couronnés,

Assis sur la paille dorée,

Chantez-lui vos douces chansons;

Au village faites entrée:

Louange au Père des moissons!

Au milieu de ma récitation, est survenu un coup de vent plus fort que tous les autres, et nous avons entendu la porte craquer si fort que nous avons tressailli tous deux; cependant j'ai achevé mes couplets, et mon grand-père, après m'avoir rassuré par quelques paroles, a gardé un moment le silence, puis il m'a dit:

—Nous n'avons pas de feu aujourd'hui; nous pouvons bien, par compensation, nous éclairer un peu plus longtemps; d'ailleurs, il sera bon de voir ce qui a pu ébranler la porte, et, s'il est arrivé quelque accident, de le réparer aussi bien que possible.

Nous nous sommes donc levés, et, après avoir allumé la lampe, nous avons reconnu, en essayant d'entr'ouvrir la porte, qu'une masse de neige était retombée sur elle, en sorte que nous sommes enfermés comme auparavant. Il y avait peut-être de quoi m'affliger beaucoup, mais j'ai su me soumettre sans murmure à cette nouvelle contrariété.

—Considère, a dit grand-papa, que, si la tourmente nous avait surpris avant que le chalet eût été enfoui dans la neige, il n'aurait peut-être pas résisté. Acceptons avec une respectueuse résignation un état de choses auquel nous devons aujourd'hui d'être échappés au plus grand danger.

La tempête dure encore au moment où j'écris. Nous avons imaginé de faire bouillir notre lait à la flamme des pommes de pin. Ce feu produit peu de fumée et répand une odeur de résine qui me plaît. Nous nous sommes un peu réchauffés. Nous venons de lire quelques pages de notre bon conseiller, et nous trouverons, s'il plaît à Dieu, un peu de repos sur notre paille.

Le 10 Décembre.

Nous avons moins entendu le vent aujourd'hui; nous ne savons trop quel temps il fait; nous croyons cependant que la neige continue de tomber abondamment; du moins la trappe en est chargée, et je n'ai pu l'ouvrir, quelques efforts que j'aie faits pour cela. Nous sommes réduits à ne brûler que des pommes de pin, sous peine de nous enfumer. J'ai imaginé, pour éclaircir un peu nos ténèbres, de fendre quelques bûches de sapin en lattes minces auxquelles je mets le feu par un bout; cela brûle de soi-même quelques moments; mais que je regrette ma fenêtre! Elle est aussi obstruée qu'auparavant. Décidément, quand le temps le permettra, je ferai une nouvelle tentative, pour nous donner un peu de lumière et de liberté.

Le 11 Décembre.

Le froid est beaucoup plus vif. Quoique nous soyons ensevelis sous la neige, ce qui empêche peut-être que nous entendions l'orage, nous nous sentons glacés jusqu'aux os, en sorte que, pour ne pas souffrir de ce côté, nous nous mettons dans un nuage de fumée. Malheureusement, Blanchette paraît le souffrir avec moins de patience que nous, et pourtant il ne peut être question de la remettre à l'étable, où elle aurait froid, et où l'ennui la reprendrait certainement.

Mon grand-père assure que, pour se faire sentir à ce point dans notre maison, qui est si bien close, la gelée doit être des plus fortes. Il suppose que le vent a tourné au nord.

Le 13 Décembre.

Nous avons eu hier une terrible frayeur; aujourd'hui même je suis à peine assez tranquille pour écrire ce qui s'est passé. Hélas! nous ne sommes pas assurés d'avoir échappé à tout danger.

J'étais occupé à traire la chèvre, pendant que mon grand-père allumait le feu: tout à coup elle a dressé les oreilles, comme frappée d'un bruit extraordinaire, puis elle s'est mise à trembler de tous ses membres.

J'en ai fait l'observation à haute voix, et, lui adressant la parole:

—Qu'as-tu donc, ma pauvre Blanchette? disais-je en la caressant; mais aussitôt nous avons entendu des hurlements affreux comme sur nos têtes.

—Des loups! me suis-je écrié.

—Tais-toi, mon enfant, caresse Blanchette, a dit grand-papa, et il s'en est approché lui-même pour lui donner un peu de sel. Elle continuait de trembler, et les hurlements ne cessaient pas de se faire entendre.

—Eh bien, Louis, que serions-nous devenus, si tu avais ouvert un passage jusqu'à la fenêtre? m'a-t-il dit à voix basse. Qui sait même si la cheminée n'eût pas été une entrée praticable pour ces bêtes affamées?

—Eh! sommes-nous en sûreté, même dans l'état où nous voilà?

—Je l'espère, mais parlons bas, et ne cesse pas de caresser Blanchette; ses bêlements pourraient nous trahir!

On aurait dit qu'elle s'en doutait, car elle ne faisait pas le moindre bruit. Grand-papa est venu s'asseoir auprès de moi; je tenais la chèvre embrassée; il avait la main posée sur mon épaule, et j'avais besoin de considérer sa figure calme et sereine, pour ne pas mourir de frayeur.

Tout ce que j'avais éprouvé jusqu'alors ne se peut comparer à l'angoisse où j'ai été hier, pendant presque toute la journée. Nous l'avons passée auprès de Blanchette, et, à plusieurs reprises, nous avons entendu les hurlements des loups. Il y eut un moment où cela devint si fort, que je crus notre dernière heure arrivée.

—Ils creusent la neige, disais-je en serrant grand-papa dans mes bras; ils vont nous dévorer.

—Je ne veux pas t'abuser, mon enfant, notre situation est pénible, mais je ne la crois nullement dangereuse. Ces loups peuvent parcourir la montagne, parce que la neige s'est durcie à la surface; mais ils ne resteront pas longtemps sur les hauteurs. Dans cette saison, ils se rapprochent de la plaine et des villages. Peut-être ont-ils apporté jusqu'ici le corps de quelque animal: c'est en le dévorant qu'ils se querellent, et font ce vacarme dont nous sommes étourdis. Quand ils parviendraient à découvrir que nous sommes ici, ils ne pourraient percer la toiture et les lambris; ils ne devineraient pas où se trouve la fenêtre; ils ne sauraient pas lever la trappe: ils pourraient tout au plus nous fatiguer de leurs cris. Reconnaissons encore ici, mon cher enfant, la bonté de la Providence: l'orage qu'elle nous a fait essuyer nous a préservé; il a réparé, en détruisant les travaux, le tort que notre imprudence nous avait fait; il nous a refusé la lumière, dont tu voulais nous faire jouir, mais il nous sauvera la vie. Quel bonheur que ces loups ne soient pas survenus pendant que tu travaillais dehors! Nous serons mieux sur nos gardes à l'avenir.

—Ainsi donc, ai-je dit tristement, notre captivité est toujours plus dure! L'hiver ne fait que commencer; le froid peut devenir encore plus rigoureux; jamais nous ne sortirons d'ici!

Voilà les discours que nous avons tenus hier toute la journée. Jusqu'au soir nous avons entendu ces loups féroces. Enfin nous nous sommes couchés, mais je n'ai guère dormi, quoique les cris eussent complétement cessé.

Aujourd'hui il m'a semblé les entendre plus d'une fois; mon grand-père assure que je me trompe. Il est vrai que Blanchette ne tremble plus; elle mange, elle rumine, elle dort comme à l'ordinaire, et nous croyons, puisqu'elle est tranquille, que nous pouvons l'être aussi.

Le 14 Décembre.

Depuis qu'un nouveau danger nous menace, auquel je n'avais pas pensé jusqu'alors, je me sens triste et abattu. Ce n'est pas seulement l'affreuse idée d'être déchiré par des loups qui me poursuit, c'est la pensée que je ne pourrai plus, comme auparavant, sortir quelques moments de ma prison, et respirer le grand air; c'est aussi l'obligation de renoncer à dégager la porte et la fenêtre, ce qui aurait rendu notre situation plus supportable.

Avant ce nouvel accident, je me faisais une image presque riante de l'avenir. J'allais rendre à grand-papa la vue du soleil; nous jouissions, auprès de la fenêtre, d'un peu de clarté; nous étions distraits quelquefois par les objets du dehors; j'attendais, il me semble, sans trop d'impatience, la fonte des neiges et le moment de suivre les ruisseaux dans la plaine.

A présent quelle différence! Nous ne savons plus ce qui se passe hors du chalet; il est devenu incommode par le séjour de la fumée; il faudrait, pour nous délivrer de cette gêne, nous résoudre à n'être plus en sûreté. Dieu veuille que l'inquiétude croissante et la réclusion continuelle ne nous rendent malades ni l'un ni l'autre.

Mon grand-père voit mon découragement et le condamne; il me rappelle les sentiments que j'ai exprimés pendant ces derniers jours; il me trouve si différent de moi-même qu'il ne me reconnaît pas. Je suis bien de son avis, et, je l'avoue, si je vais me coucher fort affligé de mon sort, je suis encore plus mécontent de moi.

Le 15 Décembre.

C'est aujourd'hui dimanche. Que font nos amis et nos voisins pendant cette veillée, que nous passons si tristement? Pensent-ils à nous? Oui, sans doute, si mon pauvre père est au milieu d'eux; mais s'il a succombé, en voulant nous secourir peut-être, déjà les autres nous oublient; nous sommes morts pour le monde. On goûte au village le repos de l'hiver; on consomme gaiement les fruits de l'année; on se visite; on passe la soirée autour d'un feu brillant ou d'un poêle bien chaud. Je n'avais jamais senti, jusqu'à présent, combien les autres hommes sont nécessaires à notre bonheur. On partage les travaux, et ils sont moins pénibles; on partage les plaisirs, et ils doublent de prix.

Ah! si le Tout-Puissant me ramène un jour du milieu de mes frères, que je jouirai vivement de leur présence! Quel plaisir d'entendre le bruit et de voir le mouvement de la société villageoise! Quel bonheur de se sentir entouré de voisins qui nous aiment et qui nous protègent! Quelle douceur de se rendre des services mutuels! Mais nos amis doivent savoir combien nous souffrons ici: peuvent-ils bien nous laisser dans cet affreux abandon?

—Ne reste pas ce soir, me dit grand-papa, sur une idée si pénible; c'est mal finir le jour consacré au Seigneur. Si les hommes nous oublient, pardonnons-leur, afin d'être aussi pardonnés de Celui que nous oublions trop souvent. Tu regrettes la société de tes semblables: celle de ton Père céleste devrait suffire pour te donner la joie et la paix.

J'ai répondu:

—Vous m'aiderez, mon vénérable ami, à retrouver les sentiments pieux qui m'animaient avant que je me visse exposé à une mort plus cruelle. Donnez-moi, mon Dieu, la vertu de vos saints martyrs, qui surent affronter en vous bénissant les plus affreux supplices! S'il faut vous faire ici le sacrifice de ma vie, quelles qu'en soient la forme et les douleurs, donnez-moi leur courage pour l'accomplir! Des enfants même ont su vous glorifier au milieu des tourments.

Le 16 Décembre.

Du lait de chèvre, quelques morceaux de pain sec et dur, des pommes de terre cuites à l'eau, et mangées avec un peu de sel, voilà de quoi se compose notre ordinaire. Encore sommes-nous obligés de ménager beaucoup nos pommes de terre: la provision en est petite. Quelquefois, pour en varier le goût, nous les cuisons sous la cendre. C'est ainsi que je les aime le mieux.

Jusqu'à présent grand-papa n'avait pas voulu toucher à la poudre de café; mais il s'y est enfin décidé, afin d'essayer de se remettre un peu en appétit. Nos dernières inquiétudes l'avaient un peu indisposé. Ce petit régal, qu'il a bien voulu s'accorder à ma prière, lui a fait du bien. Il voulait que j'en prisse ma part, mais je m'y suis absolument refusé. Nous réservons cela pour les cas de nécessité, et je n'en ai pas du tout besoin.

Le laitage peut sans doute suffire à l'homme pour sa nourriture; les bergers des Alpes en vivent une grande partie de l'année, et les peuples qui se nourrissent de pain et de viande, et qui boivent du vin, ne sont pas toujours aussi vigoureux; mais dans nos villages on est accoutumé à plus de variété; d'ailleurs les habitudes d'un vieillard sont plus difficiles à changer, et il me fâche beaucoup de voir grand-papa réduit au lait de Blanchette.

Pour lui, il ne veut pas que je le plaigne, et, comme je lui disais ce soir combien je souffrais de ses privations, dont ma désobéissance a été la première cause, il m'a interrompu:

—Tu peux me dire des choses plus agréables, mon enfant. Récite-moi, pour finir la journée, une de ces petites pièces de vers qui se sont fixées dans ta mémoire.

En jetant les yeux sur Blanchette, qui semblait disposée à m'écouter aussi, je me suis rappelé une fable où il est question des personnes de son espèce. La voici:

Les Chèvres sauvages.

Un chevrier, dans la froide saison,

Ouvrit sa porte à des chèvres sauvages.

On ne trouvait plus d'herbe aux pâturages;

Le mieux était d'accepter sa maison.

Pour les fixer dans ses foyers rustiques,

Durant l'hiver il les traita si bien,

Tant festoya ses hôtes faméliques,

Pleurant la vie aux chèvres domestiques,

Qu'elles séchaient, qu'elles venaient à rien.

Bref, sans daigner jeter les yeux sur elles,

Près de leur crèche il passait à la fin,

Tout occupé de ses chèvres nouvelles;

Si bien qu'un jour il trouva mort de faim

Son vieux troupeau, ses nourrices fidèles.

Bientôt revint le temps où tout berger

Ouvre sa porte et se met en campagne:

Le nôtre aussi crut pouvoir déloger;

Mais le troupeau connaissait la montagne:

Tout disparut, tout s'enfuit sans retour.

Aux vieux amis préférez ceux d'un jour,

Et vous saurez bientôt ce qu'on y gagne!

Un bêlement de Blanchette, au moment où je finissais, nous a paru si plaisant à tous deux, que nous en avons ri de tout notre cœur. C'était notre premier mouvement de gaieté bien prononcée, depuis notre emprisonnement.

—Ne crains rien, ma belle, lui dit grand-papa en la caressant. Quand même nous n'aurons plus besoin de toi, tu seras toujours chez nous la chèvre favorite, et je te promets que tu mourras de vieillesse.

Le 17 Décembre.

—Le temps s'écoule, l'hiver approche, disait aujourd'hui grand-papa.

—Comment, l'hiver approche? me suis-je écrié. Eh! n'est-il pas venu?

—Pas encore, selon l'almanach. L'hiver commence seulement le 24 décembre; jusque-là nous sommes en automne.

—En effet, je me souviens que le maître d'école expliquait ainsi la division de l'année. Dirait-on que nous sommes encore dans la saison des fruits?

—Mon enfant, même dans la vallée, les récoltes sont faites depuis longtemps, tu le sais, et, sur les montagnes, l'hiver commence plus tôt.

—Et finit plus tard, ai-je dit tristement.

—Oui, mais il peut se radoucir assez pour que nous soyons délivrés avant le retour du printemps. Qu'un vent chaud du midi vienne à souffler pendant quelques jours, et ces neiges seront fondues plus vite qu'elles ne sont tombées.

—A quoi tient notre vie!

—Cela t'étonne! Dès la première heure de ta naissance, tu as été dans cette position dépendante. Nous vivons entourés de dangers, que le plus souvent nous ne remarquons pas; et ce que les circonstances où nous sommes actuellement y peuvent ajouter est peu de chose. Accoutume-toi, mon fils, à cette pensée que, d'un moment à l'autre, un accident imprévu, et souvent le plus léger en apparence, peut mettre fin à ta vie. Ainsi tu conserveras la prudence dans la position qui te semblera la plus sûre, et la fermeté au milieu des périls les plus menaçants.

A cette exhortation de mon grand-père, j'ai répondu, comme cela m'était arrivé plusieurs fois, en ouvrant l'Imitation de Jésus-Christ, pour lui citer un endroit en rapport avec ce qu'il m'avait dit.

"Quand vous êtes au matin, ainsi s'exprime le livre, pensez que vous n'irez peut-être pas jusqu'au soir, et, quand vous êtes au soir, ne vous flattez pas de voir le matin. Soyez donc toujours prêts; de telle sorte que la mort ne puisse pas vous prendre au dépourvu. Plusieurs meurent d'une mort subite et imprévue. Car le Fils de l'homme viendra à l'heure qu'on n'y pense pas."

—J'aime à voir, m'a dit grand-papa, combien ce livre te devient familier. Si tu continues, il sera bientôt pour toi un véritable ami; il répondra souvent à tes pensées; dans les occasions difficiles il sera ton fidèle conseiller: il appuiera tes propres réflexions de son autorité respectable, et, comme tu le trouveras assez souvent d'accord avec toi, il te donnera le degré de confiance en tes forces que tu dois raisonnablement souhaiter. Voilà, mon enfant, l'usage qu'on peut faire d'un bon livre, et, je te l'assure, bien des gens possèdent de grandes bibliothèques, qui ne savent pas en profiter sagement, parce qu'ils ne cherchent dans la lecture qu'un amusement de l'esprit, et nullement une aide à l'expérience journalière. Ils vivent pour lire, au lieu de lire pour vivre. Tâche de ne pas les imiter.

Le 18 Décembre.

Mon grand-père n'a presque pas mangé de toute la journée; il a encore essayé de mêler un peu de café avec son lait, et il en a bu quelques gorgées; il a consenti, sur mes instantes prières, à y tremper un peu de pain; il a fait des efforts, qu'il n'a pu me cacher, pour paraître, comme d'habitude, tranquille et serein: j'en étais bien touché, mais cela n'a pas fait cesser mon inquiétude. S'il allait tomber malade, quand notre position devient chaque jour plus difficile et plus triste, mon Dieu, que nous aurions besoin de votre secours! Je l'implore ici de tout mon cœur, en me résignant à tout ce qu'il vous plaira de commander!

Le 19 Décembre.

Pourquoi me plaindre des difficultés qui m'entourent, puisque chacune est un aiguillon pour mon esprit et pour mon courage? La fumée nous faisait tellement souffrir que nous désirions vivement de rouvrir la trappe, s'il était possible, en déblayant la neige qui la couvre; d'un autre côté, nous étions retenus par la crainte des loups. Eh bien, j'ai trouvé aujourd'hui moyen d'arranger tout cela; nous pourrons faire du feu, nous en avons fait, sans être incommodés de la fumée, et sans nous exposer aux attaques de nos redoutables ennemis.

Mon grand-père se plaignait d'engourdissement, et je l'attribuais à la privation de feu; car il ne fallait guère compter ce que nous en donnaient les pommes de pin, quand nous étions obligés de nous en tenir à ce faible secours; j'avais remarqué dans un coin de l'étable, où nous tenons notre petite provision de pommes de terre, un tuyau de fer tout rouillé; je savais qu'il avait servi, l'année précédente, où l'on avait chauffé quelque temps le chalet, au moyen d'un petit poêle, qui n'existe plus maintenant.

—Si nous pouvions, ai-je dit, fixer ce tuyau sur la trappe, en y faisant une ouverture convenable!

—L'idée est heureuse, répondit grand-papa, mais l'exécution présente bien des difficultés. Comment faire cette ouverture? Comment t'établir là-haut pour ce travail? Cela n'est pas sans danger, et je ne souffrirai pas que tu t'exposes à un grave accident, pour m'épargner quelque incommodité.

J'ai gardé le silence, et je me suis mis à rêver. Je savais bien qu'il me serait inutile d'insister, aussi longtemps que je n'aurais pas trouvé les moyens de rassurer complétement mon grand-père.

J'ai vu d'abord que ce n'était pas une chose très-difficile de percer le trou. La planche n'est pas fort épaisse, et l'un de nos couteaux est armé d'une assez bonne scie. Quelques jours auparavant, j'avais trouvé au fond du tiroir de la table une vrille, bien émoussée, il est vrai, mais avec laquelle on parviendrait cependant à percer une planche de sapin. Un premier trou pratiqué, je pouvais faire agir la scie, en l'introduisant par cette ouverture, et enlever un morceau de bois rond, mesuré sur le tuyau de fer.

Mais comment me placer assez solidement pour exécuter cet ouvrage? J'avais une corde neuve et forte; je l'ai fixée solidement à la partie supérieure de la perche, en laissant un peu plus bas comme deux étriers, où je pouvais engager mes pieds, une fois que je serais arrivé en haut. J'ai pris d'ailleurs, comme secours, un autre bout de la corde, pour le fixer à l'anneau de la trappe et me l'attacher autour des reins.

Après avoir expliqué à grand-papa comment j'allais m'y prendre, j'ai obtenu qu'il me laissât faire, et j'ai si bien pris mes mesures que, du premier coup, le tuyau a passé par l'ouverture, où je l'ai fixé au moyen de quelques clous, enfoncés dans un rebord, que j'avais percé de place en place auparavant.

Je suis redescendu tout joyeux; j'ai enlevé du foyer la neige que le tuyau avait tranchée en s'élevant, et j'ai eu le plaisir de voir monter sans peine la fumée d'un feu pétillant, que mes mains venaient d'allumer.

Voilà l'emploi de toute ma journée; mais il faut considérer que les outils n'étaient pas des meilleurs, que la place était incommode, et, surtout, l'ouvrier inexpérimenté. Je ne mérite pas cependant tout ce que mon grand-père veut bien me dire pour me récompenser de ma peine. Je suis trop payé par le plaisir de le voir, les pieds sur les chenets, se réjouir à la clarté du feu, et se réchauffer avant de se mettre au lit.

Après avoir entendu la lecture de ce qui précède, grand-papa exige que j'écrive encore ce qu'il va me dicter. C'est lui qui parle:

—J'ignore ce que l'avenir me garde, mais je veux, s'il est possible, que l'on ne puisse pas ignorer un seul des motifs que j'ai de bénir Dieu dans cette prison, si triste en apparence. Mon petit-fils s'exprime toujours avec la réserve qui lui convient, quand il parle de ce qu'il a fait, et je me garderai bien de blesser son humilité par mes éloges. "La louange des hommes ne nous rend pas plus saint," dit le sage dont nous méditons chaque jour les leçons avec un nouveau plaisir; "vous êtes ce que vous êtes, et ce que les hommes peuvent dire de vous ne vous rendra pas plus grand aux yeux de l'Éternel." Mais, si la conduite de mon petit-fils me remplit de joie, je peux bien me permettre de le lui témoigner, surtout si je rapporte à Dieu la gloire de ce que je vois faire à cet enfant pour son aïeul. Oui, mon fils, à Dieu seul la gloire! C'est lui que tu as d'abord en vue dans l'accomplissement de tes devoirs. Aujourd'hui, par exemple, tout le temps que tu as consacré à ce travail difficile, qui devait m'être si profitable, a été sans doute pour toi un temps de prière. Tandis que tes mains agissaient de toutes leurs forces, ton jeune cœur s'élevait à Dieu avec l'ardeur de ton âge; tu lui demandais que le succès répondît à nos désirs. Heureux emploi de la vie! Voilà comme il faut toujours travailler. Citons encore notre sage:

"Les occupations extérieures tirent souvent l'âme au-dehors, et l'empêchent de se recueillir et de se tenir présente à Dieu; mais quand on ne fait que se prêter à des emplois extérieurs, pour se livrer, en les remplissant, à la volonté de Dieu qui nous y applique, alors on n'y est point dissipé, et l'on n'y fait en divers emplois qu'une chose, qui est de chercher à contenter Dieu."

—Faites, Seigneur, a dit enfin mon grand-père, que le vieillard ait lui-même la sagesse qu'il souhaite à l'enfant! Si vous vous êtes servi de moi pour appeler à vous mon petit-fils, continuez, je vous en prie, à vous servir de lui pour mon propre salut! Ainsi soit bénie mon épreuve, et bénie la captivité à laquelle vous me condamnez avec lui! Je ne refuse rien, Seigneur; j'accepte toutes les souffrances, si elles peuvent servir à nous approcher de vous.

Le 20 Décembre.

—Je ne voudrais pas, a dit mon grand-père, t'effrayer mal à propos; cependant nous ferons bien de prendre des précautions pour le cas, peu probable, où les loups reviendraient, et découvriraient le chemin de notre unique fenêtre. Je vois cette ouverture mal fermée: le châssis en est faible et vieux; il ne résisterait pas aux efforts de l'ennemi: occupons-nous à fortifier sur ce point notre citadelle.

Nous y avons travaillé avec succès. Le grès qui forme l'encadrement est assez tendre: nous avons pratiqué deux trous en haut et deux en bas, à l'aide d'un fer pointu, qui nous a tenu lieu de ciseau; nous avons fixé dans ces trous deux barreaux de chêne, enlevés à nos crèches inutiles. Pour plus de sûreté, nous avons placé en dehors, contre les barreaux, quelques planches ajustées, aussi bien qu'il nous a été possible, dans deux rainures, ouvertes de chaque côté. Maintenant nous ne craignons pas plus une invasion par la fenêtre que par la porte.

Pour celle-ci, nous la tenons constamment fermée au loque et au verrou. Nous ne l'ouvrons que rarement et avec précaution, quand nous voulons faire provision de neige; car nous n'employons pour les besoins de notre ménage que de la neige fondue, et nous n'avons pas remarqué jusqu'à présent qu'elle soit moins saine que l'eau ordinaire.

Le 21 Décembre.

Nous ménageons l'huile, et cette économie a failli nous coûter une grande jarre de terre cuite où nous tenons l'eau potable. Mais ici encore le bien est sorti du mal, comme on va le voir. La jarre était placée dans un coin: en cherchant dans l'obscurité je ne sais plus quel objet, je l'ai heurtée et renversée. Heureusement le sol du chalet n'est que de terre battue; la jarre ne s'est pas brisée.

—Prévenons un nouvel accident, a dit mon grand-père. Creuse dans ce coin une petite fosse, où la jarre, dont la base n'est pas assez large pour sa hauteur, sera logée et mieux en sûreté.

J'avais allumé la lampe, pour faire ce travail, et je m'étais armé d'une pioche; au moment où j'allais porter le premier coup: "Arrête!" m'a dit vivement grand-papa, comme saisi d'une pensée soudaine. Puis il s'est approché; il m'a pris l'outil des mains, et s'est mis à creuser lui-même le sol, mais à petits coups et avec beaucoup de précaution. Je lui ai demandé ce qu'il cherchait, car je voyais bien, à la manière dont il travaillait, qu'il avait beaucoup plus de crainte de briser quelque chose de caché en terre que d'avancer l'ouvrage dont il m'avait chargé d'abord.

—Je ne me trompais pas, mon cher ami, m'a-t-il dit bientôt, en découvrant une bouteille. Au moment où je t'ai vu lever le bras, je me suis tout à coup rappelé que j'avais déposé dans cet endroit, il y a quelques années, quatre ou cinq bouteilles de vin, qui restaient de notre provision d'été. Depuis, je les avais oubliées. Pose celle-ci sur la table; il ne nous reste plus qu'à chercher les autres. Elles ne sont pas en grand nombre, je le sais positivement: cependant, mon cher Louis, je regarde cette trouvaille comme très-heureuse. Tiens, voici la seconde et la troisième...

Bref, nous les avons retrouvées au nombre de cinq, et j'ai pressé grand-papa d'en goûter sur-le-champ. Que j'ai eu de plaisir à lui verser un demi verre de ce vin vieux! La nourriture à laquelle il est réduit depuis un mois lui rend ce cordial bien nécessaire; mais il n'a pas voulu en prendre davantage, estimant que cette boisson était un remède à ménager. Je me suis fondé là-dessus pour en refuser ma part, n'ayant besoin de me guérir de quoi que ce soit.

—Mouilles-en du moins tes lèvres en l'honneur de ce jour, a dit mon grand-père; c'est le dernier de la saison des vendanges, ou, si tu veux, c'est le premier de l'hiver. Le soleil va revenir sur ses pas et se rapprocher de nous; les jours grandiront, d'abord peu sensiblement, il est vrai, mais c'est comme le retour de l'espérance: il faut le saluer d'un cœur joyeux.

J'ai fait ce qui m'était demandé; puis j'ai mis à part, et couché avec un grand soin, cette provision inattendue, dont j'espère un heureux effet sur la santé de mon vieil ami.

Ce petit incident a ranimé notre courage; nous avons causé longtemps; grand-papa m'a donné une leçon d'astronomie, et je crois avoir bien compris maintenant comment la terre se meut autour du soleil, comment se forment la nuit et le jour, l'hiver et l'été, le printemps et l'automne... A propos de la forme de notre terre, qui est un globe, quoiqu'il n'y paraisse pas, je lui ai récité une des pièces de vers que j'avais apprises à l'école.