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Un billet de loterie / (Le numéro 9672)

Chapter 14: XIII
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About This Book

The narrative centers on life in a remote Norwegian inn where a mother and daughter manage household routines while awaiting news and supplies. A messenger's arrival with a letter rekindles private hopes about an absent relative, and the unexpected lodging of a traveler disturbs the ordinary evening. Through episodic scenes and conversations the plot unfolds around a lottery ticket that becomes the pivot of ensuing events, examining how chance, anticipation, and a single document alter expectations and set a chain of small-town encounters into motion.

La nuit venue, il regagna sa chambre avec l'aide de Joël et de Hulda, reçut et donna un aimable bonsoir à ses amis, et, à peine couché dans le grand lit à devises, il dormit tout d'un somme.

Le lendemain, Sylvius Hog, réveillé dès l'aube, se reprit à réfléchir avant qu'on eût frappé à sa porte.

«Non, se disait-il, je ne sais vraiment pas comment je m'en tirerai! On ne peut pourtant pas se faire sauver, soigner, guérir, et en être quitte pour un simple remerciement! Je suis l'obligé de Hulda et de Joël, ce n'est pas contestable! Mais voilà! Ce ne sont pas de ces services qu'on puisse payer en argent! Fi donc!… D'autre part, cette famille de braves gens me paraît heureuse, et je ne pourrais rien ajouter à son bonheur! Enfin nous causerons, et, tout en causant, peut-être…»

Aussi, pendant les trois ou quatre jours que le professeur dut encore garder sa jambe étendue sur l'escabeau, ils causèrent tous trois. Par malheur, ce fut avec une certaine réserve de la part du frère et de la soeur. Ni l'un ni l'autre ne voulurent rien dire de leur mère, dont Sylvius Hog avait bien observé l'attitude froide et soucieuse. Puis, par un autre sentiment de discrétion, ils hésitaient à faire connaître les inquiétudes que leur causait le retard de Ole Kamp. Ne risquaient-ils pas d'altérer la bonne humeur de leur hôte en lui contant leurs peines?

— Cependant, disait Joël à sa soeur, peut-être avons-nous tort de ne pas nous confier à monsieur Sylvius? C'est un homme de bon conseil, et, par ses relations, il pourrait peut-être savoir si l'on se préoccupe à la Marine de ce qu'est devenu le Viken.

_— _Tu as raison, Joël, répondait Hulda. Je pense que nous ferons bien de tout lui dire. Mais attendons qu'il soit bien guéri!

— Oui, et cela ne peut tarder! reprenait Joël. La semaine finie, Sylvius Hog n'avait plus besoin d'aide pour quitter sa chambre, bien qu'il boitât encore un peu. Il venait alors s'asseoir sur un des bancs, devant la maison, à l'ombre des arbres. De là, il pouvait apercevoir la cime du Gousta, qui resplendissait sous les rayons du soleil, pendant que le Maan, charriant des troncs en dérive, grondait à ses pieds. On voyait aussi passer du monde sur la route de Dal au Rjukanfos. Le plus souvent, c'étaient des touristes, dont quelques-uns s'arrêtaient une heure ou deux à l'auberge de dame Hansen pour déjeuner ou dîner. Il venait aussi des étudiants de Christiania, le sac au dos, la petite cocarde norvégienne à la casquette. Ceux-là reconnaissaient le professeur. De là, des bonjours interminables, des saluts cordiaux, qui prouvaient combien Sylvius Hog était aimé de toute cette jeunesse.

— Vous ici, monsieur Sylvius?

— Moi, mes amis!

— Vous que l'on croit au fond du Hardanger!

— On a tort! C'est au fond du Rjukanfos que je devrais être!

— Eh bien! nous dirons partout que vous êtes à Dal!

— Oui, à Dal, avec une jambe… en écharpe!

— Heureusement, vous avez trouvé bon gîte et bons soins dans l'auberge de dame Hansen!

— Imaginez-en une meilleure!

— Il n'y en a guère!

— Et de plus braves gens?

— Il n'y en a pas! répétaient gaiement les touristes. Et, tous buvaient à la santé de Hulda et de Joël si connus dans tout le Telemark. Et alors le professeur narrait son aventure. Il confessait son imprudence. Il racontait comment il avait été sauvé. Il disait quelle reconnaissance était due à ses sauveurs.

— Et si je reste ici jusqu'à ce que j'aie payé ma dette, ajoutait-il, mon cours de législation est fermé pour longtemps, mes amis, et vous pouvez prendre un congé sans limite!

— Bon, monsieur Sylvius! reprenait toute cette joyeuse bande.
C'est la jolie Hulda qui vous retient à Dal!

— Une aimable fille, mes amis, charmante aussi, et je n'ai que soixante ans, par saint Olaf!

— À la santé de monsieur Sylvius!

— Et à la vôtre, jeunes gens! Courez le pays, instruisez-vous, amusez-vous! Il fait toujours beau quand on a votre âge! Mais défiez-vous des passes de la Maristien! Joël et Hulda ne seraient peut-être plus là pour sauver les imprudents qui s'y hasarderaient.

Puis, tous partaient en faisant bruyamment retentir la vallée de leur joyeux God aften.

Cependant, une ou deux fois, Joël dut s'absenter pour servir de guide à quelques touristes qui voulaient faire l'ascension du Gousta. Sylvius Hog eût bien voulu les accompagner. Il prétendait être guéri. En effet, l'écorchure de sa jambe commençait à se cicatriser. Mais Hulda lui défendit positivement de s'exposer à une fatigue encore trop forte pour lui, et, lorsque Hulda ordonnait, il fallait obéir.

Une curieuse montagne, cependant, ce Gousta, dont le cône central, vallonné de ravins pleins de neige, émerge d'une forêt de sapins comme d'une collerette verdoyante qui s'épanouit à sa base. Et quel rayon de vue à son sommet! Dans l'est, le bailliage du Numedal; dans l'ouest, tout le Hardanger et ses glaciers grandioses; puis, au pied de la montagne, la sinueuse vallée du Vestfjorddal entre les lacs Mjös et Tinn, Dal et ses maisons en miniature, véritable boîte de jeux d'enfants, et le cours du Maan, lacet lumineux qui miroite à travers la verdure des plaines.

Pour faire cette ascension, Joël partait dès cinq heures du matin, et il était rentré à six heures du soir. Sylvius Hog et Hulda allaient au-devant de lui. Ils l'attendaient près de la hutte du passeur. Dès que le bac avait débarqué les touristes et leur guide, on échangeait de cordiales poignées de main, et c'était une bonne soirée de plus que tous trois passaient ensemble. Le professeur traînait bien encore un peu la jambe, mais il ne se plaignait pas. Vraiment, on eût dit qu'il n'était pas pressé de guérir, autant dire, de quitter l'hospitalière maison de dame Hansen.

D'ailleurs, le temps s'écoulait assez vite. Sylvius Hog avait écrit à Christiania qu'il resterait quelque temps à Dal. Le bruit de son aventure au Rjukanfos s'était répandu dans tout le pays. Les feuilles l'avaient racontée — quelques-unes en la dramatisant à leur manière. De là, quantité de lettres qui arrivaient à l'auberge, sans compter les brochures et les journaux. Il fallait lire tout cela. Il fallait répondre. Sylvius Hog lisait, il répondait, et les noms de Joël et de Hulda, mêlés à cette correspondance, couraient déjà à travers la Norvège.

Cependant, ce séjour chez dame Hansen ne pouvait se prolonger indéfiniment, et Sylvius Hog n'était pas plus fixé qu'à son arrivée sur la façon dont il lui serait possible d'acquitter sa dette. Toutefois, il commençait à pressentir que cette famille n'était pas aussi heureuse qu'il l'avait pu croire. L'impatience avec laquelle le frère et la soeur attendaient chaque jour le courrier de Christiania ou de Bergen, leur désappointement, leur chagrin même, en voyant qu'il n'y avait jamais de lettres, tout cela n'était que trop significatif.

C'est qu'on était déjà au 9 juin. Et aucune nouvelle du _Viken! _Un retard de plus de deux semaines sur la date fixée pour son retour! Pas une seule lettre de Ole! Rien qui pût adoucir les tourments de Hulda! La pauvre fille se désespérait, et Sylvius Hog lui trouvait les yeux bien rouges, lorsqu'elle venait à lui le matin.

— Qu'y a-t-il? se disait-il alors. Un malheur qu'on craint et qu'on me cache! Est-ce un secret de famille dans lequel un étranger ne peut intervenir? Mais suis-je donc encore un étranger pour eux? Non! Ils devraient bien le penser! Enfin, quand j'annoncerai mon départ, peut-être comprendra-t-on que c'est un véritable ami qui va partir!

Et, ce jour-là, il dit:

— Mes amis, le moment approche où, à mon grand regret, je vais être obligé de vous quitter!

— Déjà, monsieur Sylvius, déjà! s'écria Joël avec une vivacité dont il ne fut pas maître.

— Eh! le temps passe vite auprès de vous! Voilà dix-sept jours que je suis à Dal!

— Quoi!… dix-sept jours! dit Hulda.

— Oui, chère enfant, et la fin de mon congé approche. Je n'ai pas une semaine à perdre si je veux achever ce voyage par Drammen et Kongsberg. Et cependant, si c'est bien à vous que le Storthing doit de ne point avoir à me remplacer sur mon siège de député, le Storthing, pas plus que moi, ne saurait comment reconnaître…

— Oh! monsieur Sylvius!… répondit Hulda, qui, de sa petite main, semblait vouloir lui fermer la bouche.

— C'est convenu, Hulda! Il m'est défendu de parler de cela — ici du moins…

— Ni ici ni ailleurs! dit la jeune fille.

— Soit! Je ne suis pas mon maître et je dois obéir! Mais, Joël et vous, ne viendrez-vous pas me voir à Christiania?

— Vous voir, monsieur Sylvius?…

— Oui! me voir… passer quelques jours dans ma maison… avec dame Hansen, s'entend!

— Et si nous quittons l'auberge, qui la gardera pendant notre absence? répondit Joël.

— Mais l'auberge n'a pas besoin de vous, j'imagine, lorsque la saison des excursions est terminée. Aussi, je compte bien venir vous chercher à la fin de l'automne…

— Monsieur Sylvius, dit Hulda, ce sera bien difficile…

— Ce sera très facile, au contraire, mes amis. Ne me répondez pas: non! Je n'accepterais pas cette réponse! Et alors, quand je vous tiendrai là-bas, dans la plus belle chambre de ma maison, entre ma vieille Kate et mon vieux Fink, vous y serez comme mes enfants, et il faudra bien que vous me disiez ce que je puis faire pour vous!

— Ce que vous pouvez faire, monsieur Sylvius? répondit Joël en regardant sa soeur.

— Frère!… dit Hulda, qui avait compris la pensée de Joël.

— Parlez, mon garçon, parlez!

— Eh bien, monsieur Sylvius, vous pourriez nous faire un très grand honneur!

— Lequel?

— Ce serait, si cela ne vous dérangeait pas trop, d'assister au mariage de ma soeur Hulda…

— Son mariage! s'écria Sylvius Hog! Comment! ma petite Hulda se marie?… Et on ne m'en avait rien dit encore!…

— Oh! monsieur Sylvius!… répondit la jeune fille, dont les yeux se remplirent de larmes.

— Et quand doit se faire ce mariage?…

— Quand il aura plu à Dieu de nous ramener Ole, son fiancé! répondit Joël.

XI

Alors Joël raconta toute l'histoire de Ole Kamp. Sylvius Hog, très ému par ce récit, l'écoutait avec une profonde attention. Il savait tout maintenant. Il venait de lire la dernière lettre qui annonçait le retour de Ole, et Ole ne revenait pas! Quelles inquiétudes, quelles angoisses pour toute la famille Hansen!

«Et moi qui me croyais chez des gens heureux!» pensait-il.

Cependant, en y réfléchissant bien, il lui parut que le frère et la soeur se désespéraient, alors que l'on pouvait encore conserver quelque espoir. À force de compter ces jours de mai et de juin, leur imagination en exagérait le chiffre, comme si elle les eût comptés deux fois.

Le professeur voulut donc leur donner ses raisons — non des raisons de commande — mais très sérieuses, très plausibles, et discuter la valeur de ce retard du Viken.

Pourtant, sa physionomie était devenue grave. Le chagrin de Joël et de Hulda l'avait profondément impressionné.

— Écoutez-moi, mes enfants, leur dit-il. Asseyez-vous à mes côtés et causons.

— Eh! que pourrez-vous nous dire, monsieur Sylvius? répondit
Hulda, dont la douleur débordait.

— Je vous dirai ce qui me paraît juste, reprit le professeur, et le voici: je viens de réfléchir à tout ce que m'a raconté Joël. Eh bien, il me semble que votre inquiétude dépasse la mesure. Je ne voudrais pas vous donner des assurances illusoires, mais il importe que les choses soient remises à leur véritable point.

— Hélas! monsieur Sylvius, répondit Hulda, mon pauvre Ole s'est perdu avec le _Viken!… _Je ne le reverrai plus!

— Ma soeur!… Ma soeur!… s'écria Joël. Je t'en prie, calme-toi, laisse parler monsieur Sylvius…

— Et gardons notre sang-froid, mes enfants! Voyons! C'était du 15 au 20 mai que Ole devait revenir à Bergen?

— Oui, dit Joël, du 15 au 20 mai, comme le marque sa lettre, et nous sommes au 9 juin.

— Cela fait donc un retard de vingt jours sur la date extrême indiquée pour le retour du _Viken. _C'est quelque chose, j'en conviens! Cependant, il ne faut pas demander à un navire à voiles ce que l'on pourrait attendre d'un navire à vapeur.

— C'est ce que j'ai toujours répété à Hulda, c'est ce que je lui répète encore, dit Joël.

— Et vous faites bien, mon garçon, reprit Sylvius Hog. En outre, il est possible que le _Viken _soit un vieux bâtiment, marchant mal comme la plupart des navires de Terre-Neuve, surtout quand ils sont lourdement chargés. D'autre part, il y a eu de grands mauvais temps depuis quelques semaines. Peut-être Ole n'a-t-il pu prendre la mer à l'époque que sa lettre indique. Dans ce cas, il suffit qu'il ait tardé de huit jours pour que le _Viken _ne soit pas encore arrivé et que vous n'ayez pu recevoir une nouvelle lettre de lui. Tout ce que je vous dis là, croyez-le, est le résultat de sérieuses réflexions. De plus, savez-vous si les instructions données au _Viken _ne lui laissaient pas une certaine latitude pour porter sa cargaison en quelque autre port, suivant les demandes du marché?

— Ole l'aurait écrit! répondit Hulda, qui ne pouvait se rattacher même à cet espoir.

— Qui prouve qu'il n'a pas écrit? reprit le professeur. Et, s'il l'a fait, ce ne serait plus le _Viken _qui aurait du retard, ce serait le courrier d'Amérique. Supposez que le navire de Ole ait dû aller en quelque port des États-Unis, cela expliquerait comment aucune de ses lettres n'est encore arrivée en Europe!

— Aux États-Unis… monsieur Sylvius?

— Cela se voit quelquefois, et il suffit de manquer un courrier pour laisser ses amis longtemps sans nouvelles… En tout cas, il y a une chose très simple à faire, c'est de demander des renseignements aux armateurs de Bergen.

— Les connaissez-vous?

— Oui, répondit Joël, messieurs Help frères.

— Help frères, Fils de l'Aîné? s'écria Sylvius Hog.

— Oui!

— Mais moi aussi je les connais! Le plus jeune, Help junior, comme on dit, bien qu'il ait mon âge, est un de mes bons amis. Nous avons souvent dîné ensemble à Christiania! Help frères, mes enfants! Ah! je saurai par eux tout ce qui concerne le _Viken. _Je vais leur écrire aujourd'hui même, et, s'il le faut, j'irai les voir.

— Que vous êtes bon, monsieur Sylvius! répondirent à la fois
Hulda et Joël.

— Ah! pas de remerciements, s'il vous plaît! Je vous le défends bien! Est-ce que je vous ai remerciés, moi, pour ce que vous avez fait là-bas?… Comment, je trouve l'occasion de vous rendre un petit service, et vous voilà tout en l'air!

— Mais vous parliez de partir pour retourner à Christiania, fit observer Joël.

— Eh bien, je partirai pour Bergen, s'il est indispensable que j'aille à Bergen!

— Mais vous alliez nous quitter, monsieur Sylvius, dit Hulda.

— Eh bien, je ne vous quitterai pas, ma chère fille! Je suis libre de mes actions, je suppose, et, tant que je n'aurai pas tiré cette situation au clair, à moins qu'on ne me mette à la porte…

— Que dites-vous là?

— Et tenez, j'ai bonne envie de rester à Dal jusqu'au retour de Ole! Je voudrais le connaître, ce fiancé de ma petite Hulda! Ce doit être un brave garçon — dans le genre de Joël.

— Oui! tout comme lui!… répondit Hulda.

— J'en étais sûr! s'écria le professeur, dont la belle humeur avait repris le dessus, à dessein, sans doute.

— Ole ressemble à Ole, monsieur Sylvius, dit Joël, et cela suffit pour qu'il soit un excellent coeur.

— C'est possible, mon brave Joël, et cela me donne encore plus le désir de le voir. Oh! cela ne tardera pas! Quelque chose me dit que le _Viken _va bientôt arriver!

— Dieu vous entende!

— Et pourquoi ne m'entendrait-il pas? Il a l'oreille fine! Oui! je veux assister à la noce de Hulda, puisque j'y suis invité. Le Storthing en sera quitte pour prolonger mon congé de quelques semaines. Il l'aurait prolongé bien davantage, si vous m'aviez laissé tomber dans le Rjukanfos, comme je le méritais!

— Monsieur Sylvius, dit Joël, que c'est bon de vous entendre parler ainsi, et quel bien vous nous faites!

— Pas aussi grand que je le voudrais, mes amis; puisque je vous dois tout, et que je ne sais…

— Non!… n'insistez plus sur cette aventure.

— Au contraire, j'insisterai! Ah! çà! est-ce que c'est moi qui me suis tiré des griffes de la Maristien? Est-ce moi qui ai risqué ma vie pour me sauver? Est-ce moi qui me suis rapporté jusqu'à l'auberge de Dal? Est-ce moi qui me suis soigné et guéri sans le secours de la Faculté? Ah! mais je suis entêté comme un cheval de kariol, je vous en préviens. Or, je me suis mis dans la tête d'assister au mariage de Hulda et de Ole Kamp, et, par saint Olaf! j'y assisterai!

La confiance est communicative. Comment résister à celle que montrait Sylvius Hog? Il le vit bien, quand un demi-sourire éclaira le visage de la pauvre Hulda. Elle ne demandait qu'à le croire… Elle ne demandait qu'à espérer.

Sylvius Hog continua de plus belle:

— Donc, il faut songer que le temps va vite. Allons, commençons les préparatifs du mariage!

— Ils sont commencés, monsieur Sylvius, répondit Hulda, et déjà depuis trois semaines!

— Parfait! Gardons-nous de les interrompre!

— Les interrompre? répondit Joël. Mais tout est prêt!

— Quoi! la jupe de mariée, le corset aux agrafes de filigrane, la ceinture et ses pendeloques?

— Même ses pendeloques!

— Et la couronne rayonnante qui vous coiffera comme une sainte, ma petite Hulda?

— Oui, monsieur Sylvius.

— Et les invitations sont faites?

— Toutes faites, répondit Joël, même celle à laquelle nous tenons le plus, la vôtre!

— Et la demoiselle d'honneur a été choisie parmi les plus sages filles du Telemark?

— Et les plus belles, monsieur Sylvius, répondit Joël, puisque c'est mademoiselle Siegfrid Helmboë, de Bamble!

— De quel ton il dit cela, le brave garçon! fit observer le professeur, et comme il rougit en le disant! Eh! Eh! Est-ce que par hasard mademoiselle Siegfrid Helmboë, de Bamble, serait destinée à devenir madame Joël Hansen de Dal?

— Oui, monsieur Sylvius, répondit Hulda, Siegfrid, qui est ma meilleure amie!

— Bon! Encore une noce! s'écria Sylvius Hog. Et je suis sûr qu'on m'y invitera, et je ne pourrai faire moins que d'y assister! Décidément, il faudra que je donne ma démission de député au Storthing, car je n'aurai plus le temps d'y siéger! Allons, je serai votre témoin, mon brave Joël, après avoir d'abord été celui de votre soeur, si vous le permettez. Décidément, vous faites de moi tout ce que vous voulez, ou plutôt tout ce que je veux! Embrassez-moi, petite Hulda! Une poignée de main, mon garçon! Et maintenant, allons écrire à mon ami Help junior, de Bergen!

Le frère et la soeur quittèrent la chambre du rez-de-chaussée, que le professeur parlait déjà de prendre à bail, et ils revinrent à leurs occupations avec un peu plus d'espoir.

Sylvius Hog était resté seul.

— La pauvre fille! la pauvre fille! murmurait-il. Oui! j'ai un instant trompé sa douleur!… Je lui ai rendu quelque calme!… Mais c'est un bien long retard et dans des mers très mauvaises à cette époque!… Si le _Viken _avait péri!… Si Ole ne devait plus revenir!

Un instant après, le professeur écrivait aux armateurs de Bergen. Ce que demandait sa lettre, c'étaient les détails les plus précis sur tout ce qui concernait le _Viken _et sa campagne de pêche. Il voulait savoir si quelque circonstance, prévue ou non, n'avait pu l'obliger à changer son port de destination. Il lui importait de savoir au plus tôt comment les négociants et les marins de Bergen expliquaient ce retard. Enfin il priait son ami Help junior de prendre les informations les plus précises et de l'aviser par le retour du courrier.

Cette lettre si pressante disait aussi pourquoi Sylvius Hog s'intéressait au jeune maître du _Viken, _de quel service il était redevable à sa fiancée, et quelle joie ce serait pour lui de pouvoir donner quelque espérance aux enfants de dame Hansen.

Dès que cette lettre fut écrite, Joël la porta à la poste de Moel.
Elle devait partir le lendemain. Le 11 juin, elle serait à Bergen.
Donc, le 12, dans la soirée, ou le 13 dans la matinée au plus
tard, M. Help junior pouvait avoir répondu.

Près de trois jours à attendre cette réponse! Comme ils parurent longs! Cependant, à force de paroles rassurantes, d'encourageantes raisons, le professeur parvint à rendre moins pénible cette attente. Maintenant qu'il connaissait le secret de Hulda, n'avait-il pas un sujet de conversation tout indiqué, et quelle consolation c'était pour Joël et sa soeur de pouvoir sans cesse parler de l'absent!

— À présent, ne suis-je pas de votre famille? répétait Sylvius Hog. Oui!… quelque chose comme un oncle qui vous serait arrivé d'Amérique — ou d'ailleurs?

Et, puisqu'il était de la famille, on ne devait plus avoir de secrets pour lui.

Or, il n'était pas sans avoir remarqué l'attitude des deux enfants vis-à-vis de leur mère. La réserve dans laquelle dame Hansen affectait de se tenir devait avoir, selon lui, un autre motif que l'inquiétude où l'on était sur le compte de Ole Kamp. Il crut donc pouvoir en parler à Joël. Celui-ci ne sut que lui répondre. Il voulut alors pressentir dame Hansen à ce sujet; mais elle se montra si fermée qu'il dut renoncer à connaître ses secrets. L'avenir les lui apprendrait sans doute.

Ainsi que l'avait prévu Sylvius Hog, la réponse de Help junior arriva à Dal dans la matinée du 13. Joël était allé, dès l'aube, au-devant du courrier. Ce fut lui qui apporta la lettre dans la grande salle où le professeur se trouvait avec dame Hansen et sa fille.

Il y eut d'abord un moment de silence. Hulda, toute pâle, n'aurait pu parler, tant l'émotion lui faisait battre le coeur. Elle avait pris la main de son frère, aussi ému qu'elle.

Sylvius Hog ouvrit la lettre et la lut à haute voix. À son grand regret, cette réponse de Help junior ne contenait que de vagues indications, et le professeur ne put cacher son désappointement aux jeunes gens qui l'écoutaient, les larmes aux yeux.

_Le Viken _avait effectivement quitté Saint-Pierre-Miquelon à la date indiquée dans la dernière lettre de Ole Kamp. On l'avait appris de la façon la plus formelle par d'autres bâtiments qui étaient arrivés à Bergen depuis son départ de Terre-Neuve. Ces navires ne l'avaient point rencontré sur leur route. Mais eux aussi avaient éprouvé de gros mauvais temps dans les parages de l'Islande. Cependant, ils avaient pu s'en tirer. Dès lors, pourquoi le _Viken _n'en aurait-il pas fait autant? Peut-être était-il en relâche quelque part. C'était d'ailleurs un excellent bateau, très solide, bien commandé par le capitaine Prikel, de Hammersfest, et monté par un vigoureux équipage qui avait fait ses preuves. Toutefois, ce retard ne laissait pas d'être inquiétant, et, s'il se prolongeait, il serait à craindre que le Viken se fût perdu corps et biens.

Help junior regrettait de ne pas avoir de meilleures nouvelles à donner du jeune parent des Hansen. En ce qui concernait Ole Kamp, il en parlait comme d'un excellent sujet, digne de toute les sympathies qu'il inspirait à son ami Sylvius.

Help junior finissait en assurant le professeur de son affection, en y joignant les amitiés de sa famille. Enfin, il promettait de lui faire parvenir, sans délai, toute nouvelle qui pourrait arriver du _Viken _en n'importe quel port de Norvège, et se disait son tout dévoué, Help frères.

La pauvre Hulda, défaillante, était tombée sur une chaise, pendant que Sylvius Hog lisait cette lettre; elle sanglotait, quand il en eut achevé la lecture.

Joël, les bras croisés, avait écouté sans mot dire, sans même oser regarder sa soeur.

Dame Hansen, après que Sylvius Hog eut cessé de lire, s'était retirée dans sa chambre. Il semblait qu'elle se fût attendue à ce malheur comme elle s'attendait à bien d'autres!

Le professeur fit alors signe à Hulda et à son frère de se rapprocher de lui. Il voulait encore leur parler de Ole Kamp, leur dire tout ce que son imagination lui suggérait de plus ou moins plausible, et il s'exprima avec une assurance au moins singulière après la lettre de Help junior. Non! — il en avait le pressentiment! — non, rien n'était désespéré. N'y avait-il pas maint exemple de plus longs retards éprouvés au cours d'une navigation dans ces mers qui s'étendent de la Norvège à Terre-Neuve? Oui, sans aucun doute! Le _Viken _n'était-il pas un solide navire, bien commandé, avec un bon équipage, et, par conséquent, dans des conditions meilleures que les autres bâtiments qui étaient revenus au port? Incontestablement.

— Espérons donc, mes chers enfants, ajouta-t-il, et attendons! Si le _Viken _eût fait naufrage entre l'Islande et Terre-Neuve, les nombreux navires qui suivent constamment cette route pour revenir en Europe n'en auraient-ils pas retrouvé quelque épave? Eh bien, non! Pas un seul débris n'a été rencontré dans ces parages si fréquentés au retour de la grande pêche! Néanmoins, il faut agir, il faut obtenir des renseignements plus certains. Si, pendant cette semaine, nous sommes encore sans nouvelles du _Viken _ou sans lettre de Ole, je retournerai à Christiania, je m'adresserai à la Marine, qui fera des recherches, et, j'en ai la conviction, elles aboutiront pour notre satisfaction à tous!

Quelque confiance que montrât le professeur, Joël et Hulda sentaient bien qu'il ne parlait plus maintenant comme il le faisait avant d'avoir reçu la lettre de Bergen — lettre dont les termes ne devaient leur laisser que bien peu d'espoir. Sylvius Hog n'osait plus à présent faire allusion au mariage prochain de Hulda et de Ole Kamp. Et, pourtant, il répéta avec une force qui imposait:

— Non! Ce n'est pas possible! Ole ne plus reparaître dans la maison de dame Hansen! Ole ne pas épouser Hulda! Jamais je ne croirai possible un tel malheur!

Cette conviction lui était personnelle. Il la puisait dans l'énergie de son caractère, dans sa nature que rien ne pouvait abattre. Mais comment la faire partager à d'autres, et surtout à ceux que le sort du _Viken _touchait si directement?

Cependant, quelques jours se passèrent encore. Sylvius Hog, complètement guéri, faisait de grandes promenades aux environs. Il obligeait Hulda et son frère à l'accompagner, afin de ne pas les laisser seuls à eux-mêmes. Un jour, tous trois remontaient la vallée du Vestfjorddal jusqu'à mi-chemin des chutes du Rjukan. Le lendemain, ils la descendaient en se dirigeant vers Moel et le lac Tinn. Une fois même, ils furent absents vingt-quatre heures. C'est qu'ils avaient prolongé leur excursion jusqu'à Bamble, où le professeur fit la connaissance du fermier Helmboë et de sa fille Siegfrid. Quel accueil celle-ci fit à sa pauvre Hulda, et quels accents de tendresse elle trouva pour la consoler!

Là encore, Sylvius Hog rendit un peu d'espoir à ces braves gens. Il avait écrit à la Marine de Christiania. Le gouvernement s'occupait du _Viken. _On le retrouverait. Ole reviendrait. Il pouvait même revenir d'un jour à l'autre. Non! le mariage n'aurait pas six semaines de retard! L'excellent homme paraissait si convaincu que l'on se rendait peut-être plus à sa conviction qu'à ses arguments.

Cette visite à la famille Helmboë fit du bien aux enfants de dame Hansen. Et, quand ils rentrèrent à la maison, ils étaient plus calmes que lorsqu'ils l'avaient quittée.

On était alors au 15 juin. Le _Viken _avait donc maintenant un mois de retard. Or, comme il s'agissait de cette traversée, relativement courte, de Terre-Neuve à la côte de Norvège, c'était véritablement hors de mesure — même pour un navire à voiles.

Hulda ne vivait plus. Son frère ne parvenait pas à trouver un seul mot qui pût la consoler. Devant ces deux pauvres êtres, le professeur succombait à la tâche qu'il s'était donnée de conserver un peu d'espoir. Hulda et Joël ne quittaient le seuil de la maison que pour aller regarder du côté de Moel, ou pour s'avancer sur la route du Rjukanfos. Ole Kamp devait venir par Bergen; mais il pouvait se faire qu'il arrivât aussi par Christiania, si la destination du _Viken _avait été modifiée. Un bruit de kariol qui se faisait entendre sous les arbres, un cri jeté dans les airs, l'ombre d'un homme se dessinant au tournant du chemin, cela leur faisait battre le coeur, mais inutilement! Les gens de Dal veillaient de leur côté. Ils allaient au-devant du courrier, en amont et en aval du Maan. Tous s'intéressaient à cette famille si aimée dans le pays, à ce pauvre Ole qui était presque un enfant du Telemark. Et pas une lettre ne venait de Bergen ou de Christiania apporter quelque nouvelle de l'absent!

Le 16, rien de nouveau. Sylvius Hog ne pouvait plus tenir en place. Il comprit qu'il fallait donner de sa personne. Aussi annonça-t-il que, le lendemain, s'il n'avait rien reçu, il partirait pour Christiania et s'assurerait par lui-même que les recherches étaient activement faites. Certes! il lui en coûterait de laisser Hulda et Joël; mais il le fallait, et il reviendrait, dès qu'il aurait achevé ses démarches.

Le 17, une grande partie du jour s'était déjà écoulée — le plus triste de tous, peut-être! La pluie n'avait cessé de tomber depuis l'aube. Le vent se déchaînait à travers les arbres. De grands coups de rafale crépitaient sur les vitraux des fenêtres du côté du Maan.

Il était sept heures. On venait d'achever le dîner, en silence, comme dans une maison en deuil. Sylvius Hog n'avait même pu soutenir la conversation. Les paroles lui manquaient avec les idées. Qu'aurait-il dit qui ne l'eût été cent fois déjà! Ne sentait-il pas que cette prolongation d'absence rendait inacceptables ses arguments d'autrefois?

— Je partirai demain matin pour Christiania, dit-il. Joël, occupez-vous de me procurer une kariol. Vous me conduirez à Moel, et vous reviendrez aussitôt à Dal!

— Oui, monsieur Sylvius, répondit Joël. Vous ne voulez pas que je vous accompagne plus loin? Le professeur fit un signe négatif en montrant Hulda qu'il ne voulait pas priver de son frère.

En ce moment, un bruit, peu sensible encore, se fit entendre sur la route, du côté de Moel. Tous écoutèrent. Bientôt, il n'y eut plus de doute, c'était le bruit d'une kariol. Elle se dirigeait rapidement vers Dal. Était-ce donc quelque voyageur qui venait passer la nuit à l'auberge? C'était peu probable, et rarement les touristes arrivaient à une heure aussi avancée.

Hulda venait de se lever toute tremblante. Joël alla vers la porte, l'ouvrit, regarda.

Le bruit s'accentuait. C'était bien le pas d'un cheval et le grincement de roues d'une kariol. Mais telle fut alors la violence de la bourrasque qu'il fallut refermer la porte.

Sylvius Hog allait et venait dans la salle. Joël et sa soeur se tenaient l'un près de l'autre.

La kariol ne devait plus être qu'à une vingtaine de pas de la maison. Allait-elle s'arrêter ou passer outre?

Le coeur leur battait à tous — horriblement.

La kariol s'arrêta. On entendit une voix qui appelait… Ce n'était pas la voix de Ole Kamp!

Presque aussitôt, on frappa à la porte.

Joël l'ouvrit.

Un homme était sur le seuil.

— Monsieur Sylvius Hog? demanda-t-il.

— C'est moi, répondit le professeur, en s'avançant. Qui êtes-vous, mon ami?

— Un exprès qui vous est envoyé de Christiania par le directeur de la Marine.

— Vous avez une lettre pour moi?

— La voici! Et l'exprès tendit une grande enveloppe qui était cachetée du cachet officiel. Hulda n'avait plus la force de se tenir debout. Son frère venait de la faire asseoir sur un escabeau. Ni l'un ni l'autre n'osaient presser Sylvius Hog d'ouvrir la lettre. Enfin, il lut ce qui suit:

«Monsieur le professeur,

«En réponse à votre dernière lettre, je vous adresse sous ce pli un document qui a été recueilli en mer par un navire danois, à la date du 5 juin dernier. Malheureusement, ce document ne laisse plus aucun doute sur le sort du Viken…»

Sylvius Hog, sans prendre le temps d'achever la lettre, avait tiré le document de l'enveloppe… Il le regardait… Il le retournait…

C'était un billet de loterie, portant le numéro 9672.

Au revers du billet, on lisait ces quelques lignes:

«3 mai. — Chère Hulda, le _Viken _va sombrer!… Je n'ai plus que ce billet pour toute fortune!… Je le confie à Dieu pour qu'il te le fasse parvenir, et, puisque je n'y serai pas, je te prie d'être là quand il sera tiré!… Reçois-le avec ma dernière pensée pour toi!… Hulda, ne m'oublie pas dans tes prières!… Adieu, chère fiancée, adieu!…

«Ole Kamp.»

XII

Voilà donc quel était le secret du jeune marin! C'était là cette chance sur laquelle il comptait pour apporter une fortune à sa fiancée! Un billet de loterie, acheté avant son départ!… Et au moment où allait sombrer le _Viken, _il l'avait enfermé dans une bouteille, il l'avait jeté à la mer, avec un dernier adieu pour Hulda!

Cette fois, Sylvius Hog fut anéanti. Il regardait la lettre, puis le document!… Il ne parlait plus. Qu'eût-il pu dire, d'ailleurs? Quel doute pouvait exister maintenant sur la catastrophe du _Viken, _sur la perte de tous ceux qu'il ramenait en Norvège?

Hulda, pendant que Sylvius Hog lisait cette lettre, avait pu résister et se raidir contre l'angoisse. Mais, après les derniers mots du billet de Ole, elle tomba dans les bras de Joël. Il fallut la transporter dans sa chambre, où sa mère lui donna les premiers soins. Elle voulut rester seule alors, et, maintenant, agenouillée près de son lit, elle priait pour l'âme de Ole Kamp.

Dame Hansen était rentrée dans la salle. Tout d'abord, elle fit un pas vers le professeur, comme si elle eût voulu parler, et, se dirigeant vers l'escalier, elle disparut.

Joël, lui, après avoir reconduit sa soeur, était aussitôt sorti. Il étouffait dans cette maison ouverte à tous les vents de malheur. Il lui fallait l'air du dehors, l'air de la bourrasque, et, pendant une partie de la nuit, il resta à errer sur les bords du Maan.

Sylvius Hog était seul maintenant. Au premier moment, abattu par ce coup de foudre, il ne tarda pas à retrouver son énergie habituelle. Après avoir fait deux ou trois tours dans la salle, il écouta si quelque appel de la jeune fille n'arriverait pas jusqu'à lui. N'entendant rien, il s'assit près de la table, et ses réflexions reprirent leur cours.

«Hulda, se disait-il, Hulda, ne plus revoir son fiancé! Un pareil malheur serait possible!… Non!… À cette pensée tout se révolte en moi! Le _Viken _a sombré, soit! Mais y a-t-il donc une certitude absolue de la mort de Ole? Je ne puis le croire! Dans tous les cas de naufrage, n'est-ce pas le temps seul qui peut affirmer que personne n'a pu survivre à la catastrophe?

Oui! je doute, je veux douter encore, dussent ni Hulda, ni Joël, ni personne ne plus partager ce doute avec moi! Puisque le _Viken _s'est englouti, cela explique-t-il qu'il n'en soit resté aucun débris sur la mer?… non!… rien, si ce n'est cette bouteille dans laquelle le pauvre Ole a voulu mettre sa dernière pensée, et, avec elle, tout ce qui lui restait au monde!»

Sylvius Hog tenait à la main le document, il le regardait, il le palpait, il le retournait, ce chiffon de papier sur lequel le pauvre garçon avait édifié toute une espérance de fortune!

Cependant, le professeur, voulant l'examiner avec plus de soin, se leva, écouta encore si la pauvre fille n'appelait pas sa mère ou son frère, et il rentra dans sa chambre.

Ce billet était un billet de la loterie des Écoles de Christiania, loterie très populaire alors en Norvège. Gros lot: cent mille marks[1]. Valeur totalisée des autres lots: quatre-vingt-dix mille marks. Nombre des billets émis: un million — tous placés actuellement.

Le billet de Ole Kamp portait le numéro 9672. Mais, maintenant, que ce numéro fût bon ou mauvais, que le jeune marin eût ou non quelque secrète raison d'y avoir confiance, il ne serait plus là au moment du tirage de cette loterie, qui devait s'effectuer le 15 juillet prochain, c'est-à-dire dans vingt-huit jours. Hulda, suivant sa dernière recommandation, devrait se présenter à sa place et répondre pour lui!

Sylvius Hog, à la clarté de son chandelier de terre, relisait attentivement les lignes écrites au dos du billet, comme s'il eût voulu y découvrir quelque sens caché.

Ces lignes avaient été tracées à l'encre. Il était manifeste que la main de Ole n'avait pas tremblé pendant qu'il les écrivait. Cela prouvait que le maître du _Viken _avait tout son sang-froid au moment du naufrage. Il se trouvait ainsi dans des conditions à pouvoir profiter d'un moyen de salut quelconque, un espar flottant, une planche en dérive, si tout n'avait pas été englouti dans le gouffre où sombrait le navire.

Le plus souvent, ces documents, recueillis en mer, font à peu près connaître l'endroit où s'est accomplie la catastrophe. Sur celui-ci, il n'y avait pas une latitude, pas une longitude, rien qui indiquât quelles étaient les terres les plus rapprochées, continent ou îles. Il fallait en conclure que le capitaine ni personne de l'équipage ne savait où se trouvait alors le _Viken. _Entraîné, sans doute, par une de ces tempêtes auxquelles on ne peut résister, il avait dû être rejeté hors de sa route, et, l'état du ciel ne permettant pas d'obtenir une observation solaire, la position n'avait pu être relevée depuis quelques jours. Dès lors, il était probable qu'on ne saurait jamais en quels parages du nord de l'Atlantique, au large de Terre-Neuve ou de l'Islande, l'abîme s'était refermé sur les naufragés.

C'était là une circonstance qui devait enlever tout espoir, même à qui ne voulait pas désespérer.

En effet, avec une indication, si vague qu'elle fût, on aurait pu entreprendre des recherches, envoyer un navire sur le lieu de la catastrophe, peut-être y retrouver quelques débris reconnaissables. Qui sait si un ou plusieurs survivants de l'équipage n'avaient pas atteint un point quelconque de ces rivages du continent arctique, où ils étaient sans secours, dans l'impossibilité de se rapatrier?

Tel était le doute qui peu à peu prenait corps dans l'esprit de Sylvius Hog — doute inacceptable pour Hulda et Joël, doute que le professeur eût hésité maintenant à faire naître en eux, tant la désillusion, si probable, eût été douloureuse.

«Et cependant, se disait-il, si le document ne donne aucune indication qu'on puisse utiliser, on sait, du moins, dans quels parages la bouteille a été recueillie! Cette lettre ne le dit pas, mais la Marine, à Christiania, ne peut l'ignorer! N'est-ce pas un indice dont on pourrait profiter peut-être? En étudiant la direction des courants, celle des vents généraux, en se rapportant à la date présumée du naufrage, ne serait-il pas possible?… Enfin, je vais écrire de nouveau. Il faut que l'on hâte les recherches, si peu de chances qu'elles aient d'aboutir! Non! jamais je n'abandonnerai cette pauvre Hulda! Jamais, tant que je n'en aurai pas une preuve absolue, je ne croirai à la mort de son fiancé!»

Ainsi raisonnait Sylvius Hog. Mais, en même temps, il prenait le parti de ne plus parler des démarches qu'il allait entreprendre, des efforts qu'il allait provoquer de toute son influence. Hulda ni son frère ne surent donc rien de ce qu'il écrivit à Christiania. De plus, ce départ qui devait s'effectuer le lendemain, il se résolut à le remettre indéfiniment, ou plutôt, il partirait dans quelques jours, mais ce serait pour se rendre à Bergen. Là, il saurait de MM. Help tout ce qui concernait le _Viken, _il prendrait lui-même l'avis des gens de mer les plus compétents, il déterminerait la manière dont les premières recherches devraient être faites.

Cependant, sur les renseignements fournis par la Marine, les journaux de Christiania, puis ceux de la Norvège et de la Suède, puis ceux de l'Europe, s'étaient peu à peu emparés de ce fait d'un billet de loterie transformé en document. Il y avait quelque chose de touchant dans cet envoi d'un fiancé à sa fiancée, et l'opinion publique s'en émut, non sans raison.

Le doyen des journaux de Norvège, le _Morgen-Blad, _fut le premier à rapporter l'histoire du _Viken _et de Ole Kamp. Des trente-sept autres journaux qui paraissaient dans le pays à cette époque, pas un n'omit de le raconter en termes attendris. _L'Illustreret Nyhedsblad _publia un dessin idéal de la scène du naufrage. On voyait le _Viken _désemparé, ses voiles en lambeaux, sa mâture en partie détruite, prêt à disparaître sous les flots. Ole, debout à l'avant, lançait la bouteille à la mer, au moment où il recommandait, avec sa dernière pensée pour Hulda, son âme à Dieu. Dans un lointain allégorique, au milieu d'une vapeur légère, une lame apportait la bouteille aux pieds de la jeune fiancée. Le tout tenait dans le cadre de ce billet dont le numéro se détachait en exergue. Image naïve, sans doute, mais qui devait avoir un grand succès dans ces contrées, encore attachées aux légendes des Ondines et des Valkyries.

Le fait fut ensuite reproduit, commenté, en France, en Angleterre, jusque dans les États-Unis d'Amérique. Avec les noms de Hulda et de Ole, leur histoire se popularisa par le crayon et la plume. Cette jeune Norvégienne de Dal, sans le savoir, eut alors le privilège de passionner l'opinion publique. La pauvre fille ne pouvait se douter du bruit qui se faisait autour d'elle. D'ailleurs, rien n'aurait pu la distraire de la douleur dans laquelle elle s'absorbait tout entière.

Et, maintenant, on ne s'étonnera pas de l'effet qui se produisit dans les deux continents — effet très explicable, étant donné que la nature humaine glisse volontiers sur la pente des choses superstitieuses. Un billet de loterie, recueilli dans ces circonstances, avec ce numéro 9672, si providentiellement arraché aux flots, ne pouvait être qu'un billet prédestiné. Entre tous, n'était-il pas miraculeusement indiqué pour gagner le gros lot de cent mille marks? Ne valait-il pas une fortune, cette fortune sur laquelle comptait Ole Kamp?

Aussi, qu'on n'en soit pas surpris, arriva-t-il à Dal, un peu de partout, de très sérieuses propositions d'acheter ce billet, si Hulda Hansen consentait à le vendre. Tout d'abord, les prix offerts étaient médiocres; mais ils s'élevèrent de jour en jour. On pouvait donc prévoir qu'avec le temps et à mesure que se rapprocherait le jour du tirage de la loterie, il se présenterait de sérieuses surenchères.

Ces offres se manifestèrent non seulement en ces pays scandinaves, si portés à reconnaître l'intervention des puissances surnaturelles dans les choses de ce monde, mais aussi à l'étranger et même en France. Les Anglais, très flegmatiquement, s'en mêlèrent, et, après eux, les Américains, dont les dollars ne se dépensent pas volontiers à des fantaisies si peu pratiques. Une certaine quantité de lettres furent adressées à Dal. Les journaux ne négligèrent pas de faire connaître l'importance des propositions faites à la famille Hansen. On peut dire qu'il s'établit une sorte de petite bourse, dont la cote variait, mais toujours en hausse.

Aussi en vint-on à offrir plusieurs centaines de marks de ce billet, qui, en somme, n'avait qu'un millionième de chance pour gagner le gros lot. C'était absurde, sans doute, mais on ne raisonne pas avec les idées superstitieuses. Aussi les imaginations se montaient-elles, et, avec la force acquise, elles pouvaient, elles devaient aller plus haut.

C'est ce qui se produisit, en effet. Huit jours après cet événement, les journaux annonçaient que le cours du billet dépassait mille, quinze cents, et même deux mille marks. Un Anglais, de Manchester, était allé jusqu'à cent livres sterling, soit deux mille cinq cents marks. Un Américain, de Boston, renchérit encore, et proposa d'acquérir le numéro 9672 de la loterie des Écoles de Christiania pour la somme de mille dollars - - environ cinq mille francs.

Il va sans dire que Hulda ne se préoccupait aucunement de ce qui passionnait à ce point un certain public. De ces lettres arrivées à Dal, au sujet du billet, elle n'avait même pas voulu prendre connaissance. Cependant, le professeur fut d'avis qu'on ne pouvait lui laisser ignorer quelles propositions étaient faites, puisque Ole Kamp lui avait légué la propriété de ce numéro 9672.

Hulda refusa toutes les offres. Ce billet, c'était la dernière lettre de son fiancé.

Et qu'on ne croie pas qu'elle y tînt, la pauvre fille, avec l'arrière-pensée qu'il pourrait lui valoir un des lots de la loterie! Non! Elle ne voyait là que le suprême adieu du naufragé, une dernière relique qu'elle voulait conserver précieusement. Elle ne songeait guère aux chances d'une fortune que Ole ne pourrait plus partager avec elle! Quoi de plus touchant, de plus délicat, que ce culte pour un souvenir!

Au surplus, en lui faisant connaître les diverses propositions qui lui étaient adressées, Sylvius Hog ni Joël n'entendaient influencer Hulda. Elle ne devait prendre avis que de son coeur. On sait maintenant ce que son coeur lui avait répondu.

Joël, d'ailleurs, approuva absolument sa soeur. Le billet de Ole
Kamp ne devait être cédé à personne — à aucun prix.

Sylvius Hog fit plus qu'approuver Hulda: il la félicita de ne point prêter l'oreille à tout ce commerce. Voit-on ce billet vendu à l'un, revendu à l'autre, passant de main en main, transformé en une sorte de papier-monnaie jusqu'au moment où le tirage de la loterie en aurait fait très probablement un chiffon sans valeur?

Et Sylvius Hog allait même plus loin. Est-ce que par hasard il était superstitieux? Non, sans doute! Mais Ole Kamp eût été là, qu'il lui aurait probablement dit:

«Gardez votre billet, mon garçon, gardez-le! On l'a d'abord sauvé du naufrage, vous ensuite! Eh bien, il faut voir!… On ne sait pas!… Non!… On ne sait pas!»

Et quand Sylvius Hog, professeur de législation, député au Storthing, pensait ainsi, pouvait-on s'étonner de l'engouement du public? Non, et rien de plus naturel que le 9672 eût fait prime?

Dans la maison de dame Hansen, il n'y eut donc personne qui protestât contre le sentiment si respectable qui faisait agir la jeune fille — personne, si ce n'est sa mère.

Le plus souvent, en effet, on entendait récriminer dame Hansen, surtout en l'absence de Hulda. Cela ne laissait pas de causer un très gros chagrin à Joël. Sa mère — il le pensait, du moins — ne s'en tiendrait peut-être pas toujours à des récriminations. Elle voudrait entreprendre secrètement Hulda au sujet des offres qui lui étaient faites.

— Cinq mille marks, ce billet! répétait-elle. On en propose cinq mille marks!

Dame Hansen ne voulait évidemment rien voir de ce qu'il y avait d'attendrissant dans le refus de sa fille. Elle ne pensait qu'à cette importante somme de cinq mille marks. Un seul mot de Hulda les eût fait entrer dans la maison. Elle ne croyait pas, d'ailleurs, à la valeur surnaturelle du billet, si Norvégienne qu'elle fût. Et, de sacrifier cinq mille marks pour ce millionième de chance d'en gagner cent mille, cela ne pouvait entrer dans son esprit froid et positif.

Il est bien évident que, toute superstition mise à part, rejeter le certain pour l'incertain, dans des conditions si aléatoires, ce n'eût point été acte de sagesse. Mais, on le répète, ce billet n'était pas un billet de loterie pour Hulda; c'était la dernière lettre de Ole Kamp, et son coeur se fût brisé à la pensée de s'en dessaisir.

Cependant dame Hansen désapprouvait très manifestement la conduite de sa fille. On sentait une sourde irritation s'amasser en elle. Un jour ou l'autre, il était à craindre qu'elle ne mît Hulda en demeure de revenir sur sa résolution. Déjà, elle avait parlé dans ce sens à Joël, qui n'avait pas hésité à prendre parti pour sa soeur.

Naturellement, Sylvius Hog était tenu au courant de ce qui se passait. C'était un chagrin de plus ajouté à tout ce que souffrait Hulda, et il le regrettait. Joël lui en parlait quelquefois.

— Est-ce que ma soeur n'a pas raison de refuser? disait-il. Est-ce que je ne fais pas bien d'approuver son refus?

— Sans doute! lui répondait Sylvius Hog. Et, pourtant, au point de vue mathématique, votre mère a un million de fois raison! Mais, tout n'est pas mathématique en ce monde! Le calcul n'a rien à voir dans les choses du coeur!

Pendant ces deux semaines, on avait dû surveiller Hulda. Accablée par tant de douleurs, elle donna de sérieuses craintes pour sa santé. Heureusement, les soins ne lui manquèrent pas. Sur la demande de Sylvius Hog, le célèbre docteur Boek, son ami, vint à Dal voir la jeune malade. Il n'eut que le repos du corps à lui prescrire, et le calme de l'âme, s'il était possible. Mais le vrai moyen de la guérir, c'était le retour de Ole, et ce moyen, Dieu seul en pouvait disposer. En tout cas, Sylvius Hog n'épargna point ses consolations à la jeune fille, et il ne cessa pas de lui faire entendre des paroles d'espérance. Et, quoique cela puisse paraître invraisemblable, Sylvius Hog ne désespérait pas!

Treize jours s'étaient écoulés depuis l'arrivée du billet envoyé par la Marine à Dal. On était au 30 juin. Quinze jours encore, et le tirage de la loterie des Écoles allait s'effectuer en grande pompe dans un des vastes établissements de Christiania.

Précisément, ce 30 juin, dans la matinée, Sylvius Hog reçut une nouvelle lettre de la Marine en réponse à ses instances réitérées. Cette lettre l'engageait à s'entendre avec les autorités maritimes de Bergen. De plus, elle l'autorisait à organiser immédiatement les recherches relatives au _Viken _avec le concours de l'État.

Le professeur ne voulut rien dire à Joël ni à Hulda de ce qu'il allait entreprendre. Il se contenta de leur annoncer son départ, en prétextant un voyage d'affaires qui ne le retiendrait que quelques jours.

— Monsieur Sylvius, je vous en supplie, ne nous abandonnez pas! lui dit la pauvre fille.

— Vous abandonner… vous qui êtes devenus mes enfants! répondit
Sylvius Hog.

Joël offrait de l'accompagner. Cependant, ne voulant pas laisser soupçonner qu'il allait à Bergen, il ne lui permit de venir que jusqu'à Moel. D'ailleurs, il ne fallait pas que Hulda restât seule avec sa mère. Après avoir été alitée pendant quelques jours, elle commençait à se lever, maintenant; mais elle était faible encore, elle gardait la chambre, et son frère sentait bien qu'il ne pouvait la quitter.

À onze heures, la kariol se trouvait devant la porte de l'auberge. Le professeur y prit place avec Joël, après avoir dit un dernier adieu à la jeune fille. Puis, tous deux disparurent au tournant du sentier, sous les grands bouleaux de la rive.

Le soir même, Joël était de retour à Dal.

XIII

Sylvius Hog était donc parti pour Bergen. Sa nature tenace, son caractère énergique, un instant ébranlés, avaient repris le dessus. Il ne voulait pas croire à la mort de Ole Kamp, ni admettre que Hulda fût condamnée à ne jamais le revoir. Non! tant que la matérialité du fait ne serait pas reconnue, il le tenait pour faux. Et, comme on dit vulgairement, «c'était plus fort que lui».

Mais avait-il donc un indice sur lequel il lui serait possible d'appuyer l'oeuvre qu'il allait entreprendre à Bergen? Oui, mais un indice bien vague, il faut en convenir!

Il savait, en effet, à quelle date le billet avait été jeté à la mer par Ole Kamp, à quelle date et dans quels parages la bouteille, qui renfermait ce billet, avait été recueillie. C'est ce que venait de lui apprendre la lettre de la Marine, lettre qui l'avait décidé à partir immédiatement pour Bergen, afin de s'entendre avec la maison Help et les marins les plus compétents du port. Peut-être cela suffirait-il pour imprimer une utile direction aux recherches dont le _Viken _allait être l'objet.

Le voyage s'accomplit aussi rapidement que possible. Arrivé à Moel, Sylvius Hog renvoya son compagnon avec la kariol. Il prit passage sur une de ces embarcations d'écorce de bouleau, qui font le service du lac Tinn. Une fois à Tinoset, au lieu de se porter vers le sud, c'est-à-dire du côté de Bamble, il loua une seconde kariol et suivit les routes du Hardanger, afin de gagner le golfe de ce nom par le plus court. Là, le _Run, _petit bateau à vapeur qui fait le service du golfe, lui permit de le redescendre jusqu'à son extrémité inférieure. Enfin, après avoir traversé un lacis de fiords, entre les îlots et les îles dont est semé le littoral norvégien, le 2 juillet, dès l'aube, il débarqua sur le quai de Bergen.

Cette ancienne ville que baignent les deux fiords de Sogne et de Hardanger, est située dans une contrée superbe à laquelle ressemblera la Suisse, le jour où un bras de mer artificiel aura amené les eaux de la Méditerranée au pied de ses montagnes. Une magnifique allée de frênes donne accès aux premières habitations de Bergen. Ses hautes maisons à pignons pointus resplendissent de blancheur, comme celles des villes arabes, et sont agglomérées dans ce triangle irrégulier qui renferme ses trente mille habitants. Ses églises datent du douzième siècle. Sa haute cathédrale la signale de loin aux navires qui viennent du large. C'est la capitale de la Norvège commerçante, bien qu'elle soit placée très en dehors des voies de communication, et fort éloignée des deux autres villes qui, politiquement, tiennent le premier et le deuxième rang dans le royaume — Christiania et Drontheim.

En toute autre circonstance, le professeur eût pris goût à étudier ce chef-lieu de préfecture, peut-être plus hollandais que norvégien par son aspect et ses moeurs. Cela faisait partie du programme de son voyage. Mais, depuis l'aventure de la Maristien, depuis son arrivée à Dal, ce programme avait subi d'importantes modifications. Sylvius Hog n'était plus maintenant le député touriste, qui voulait prendre un exact aperçu du pays, au point de vue politique comme au point de vue commercial. C'était l'hôte de la maison Hansen, l'obligé de Joël et de Hulda, dont les intérêts primaient tout. C'était le débiteur qui voulait, à n'importe quel prix, payer sa dette de reconnaissance. «Et, pensait-il, ce qu'il allait tenter de faire pour eux, ce serait bien peu de chose!»

En arrivant à Bergen par le _Run, _Sylvius Hog prit terre au fond du port, sur le quai du marché au poisson. Aussitôt, il se rendit dans le quartier de Tyske-Bodrone, où demeurait Help junior, de la maison Help frères.

Naturellement, il pleuvait, puisque la pluie tombe à Bergen trois cent soixante jours par an. Mais, pour être clos et couvert, on eût difficilement trouvé une maison mieux aménagée que l'hospitalière maison de Help junior. Quant à l'accueil qu'y reçut Sylvius Hog, nulle part il n'aurait pu être plus chaud, plus cordial, plus démonstratif. Son ami s'empara de sa personne comme d'un colis précieux qu'il prenait en consignation, qu'il emmagasina avec soin, et qu'il ne délivrerait plus que contre un reçu en bonne et due forme.

Immédiatement, Sylvius Hog fit connaître le but de son voyage à Help junior. Il lui parla du _Viken. _Il lui demanda si aucune nouvelle n'en était arrivée depuis sa dernière lettre. Les marins de l'endroit le considéraient-ils comme perdu corps et biens? Ce naufrage, qui mettait en deuil plusieurs familles de Bergen, n'avait-il pas amené les autorités maritimes à commencer des recherches?

— Et comment le pourrait-on, répondit Help junior, puisqu'on ne sait quel est le lieu du naufrage?

— Soit, mon cher Help, et c'est précisément parce qu'on l'ignore qu'il faut chercher à le connaître.

— À le connaître?

— Oui! Si on ne sait rien de l'endroit où a sombré le _Viken, _on sait, du moins, quel est l'endroit où le document a été recueilli par le navire danois. Il y a là donc un indice certain que nous serions coupables de négliger.

— Quel est cet endroit?

— Écoutez-moi, mon cher Help! Sylvius Hog communiqua alors les nouveaux renseignements que lui avait fait parvenir en dernier lieu la Marine, et les pleins pouvoirs qu'elle lui donnait pour les utiliser.

La bouteille qui renfermait le billet de loterie de Ole Kamp avait été trouvée, le 5 juin, par le brick-goélette _Christian, _capitaine Mosselman, d'Elseneur, à deux cents milles dans le sud-ouest de l'Islande, les vents soufflant du sud-est.

Ce capitaine avait aussitôt pris connaissance du document, comme il le devait, pour le cas où un secours immédiat eût pu être porté aux survivants du _Viken. _Mais les lignes écrites au dos du billet de loterie n'indiquaient en aucune façon le lieu du naufrage, et le _Christian _ne put se porter sur les parages de la catastrophe.

C'était un honnête homme, ce capitaine Mosselman. Peut-être un autre, peu scrupuleux, eût-il gardé le billet pour son compte. Lui n'eut plus qu'une pensée: c'était de faire parvenir le billet à son adresse, dès qu'il serait rentré au port. «Hulda Hansen, de Dal», cela suffisait. Il n'était pas nécessaire d'en savoir davantage.

Cependant, une fois arrivé à Copenhague, le capitaine Mosselman se dit qu'il ferait mieux de remettre le document aux autorités danoises au lieu de l'envoyer directement à la destinataire. C'était plus sûr et plus régulier. C'est donc ce qu'il fit, et la Marine de Copenhague avisa aussitôt la Marine de Christiania.

À cette époque, on avait déjà reçu les premières lettres de Sylvius Hog qui demandait des renseignements précis sur le _Viken. _L'intérêt tout spécial qu'il portait à la famille Hansen était connu. Sylvius Hog devait rester à Dal quelque temps encore, on le savait, et ce fut là que le document, recueilli par le capitaine danois, lui fut adressé, afin qu'il le remît entre les mains de Hulda Hansen.

Depuis lors, cette histoire n'avait cessé de passionner l'opinion publique, on ne l'a point oublié, grâce aux détails touchants que fournirent les journaux des deux mondes.

Voilà ce que Sylvius Hog apprit sommairement à son ami Help junior, qui l'écoutait avec le plus vif intérêt, sans l'interrompre, et il termina son récit en disant:

— Il y a donc un point qui ne peut être mis en doute: c'est que, le 5 juin dernier, le document a été trouvé à deux cents milles dans le sud-ouest de l'Islande, un mois environ après le départ du _Viken _de Saint-Pierre-Miquelon pour l'Europe.

— Et vous ne savez rien de plus?

— Non, mon cher Help: mais, en consultant les marins les plus expérimentés de Bergen, ceux qui sont ou ont été pratiques de ces parages, qui connaissent la direction générale des vents et surtout des courants, ne pourrait-on rétablir la route suivie par la bouteille? Puis, en tenant compte approximativement de sa vitesse et du temps écoulé jusqu'au moment où elle a été recueillie, est-il impossible d'imaginer en quel endroit elle a dû être jetée par Ole Kamp, c'est-à-dire quel est le lieu du naufrage?

Help junior secouait la tête d'un air peu approbatif. Faire reposer toute une tentative de recherches sur de si vagues indications, auxquelles pouvaient se mêler tant de causes d'erreur, ne serait-ce pas courir à l'insuccès? L'armateur, esprit froid et pratique, crut devoir le faire observer à Sylvius Hog.

— Soit, ami Help! Mais, de ce qu'on ne pourra obtenir que des données très incertaines, ce n'est pas une raison pour abandonner la partie. Je tiens à ce que tout soit tenté en faveur de ces pauvres gens, auxquels je suis redevable de la vie. Oui, s'il le fallait, je n'hésiterais pas à sacrifier tout ce que je possède pour retrouver Ole Kamp et le ramener à sa fiancée Hulda Hansen!

Et Sylvius Hog raconta par le détail son aventure du Rjukanfos. Il dit de quelle façon cet intrépide Joël et sa soeur avaient risqué leur vie pour lui venir en aide, et comment, sans leur intervention, il n'aurait pas aujourd'hui le plaisir d'être l'hôte de son ami Help.

L'ami Help, on l'a dit, était un esprit peu enclin à se payer d'illusions; mais il n'était point opposé à ce que l'on tentât même l'inutile, même l'impossible, quand il s'agissait d'une question d'humanité. Il approuva donc finalement ce que voulait tenter Sylvius Hog.

— Sylvius, répondit-il, je vous seconderai de tout mon pouvoir. Oui! Vous avez raison! N'y eût-il qu'une faible chance de retrouver quelque survivant du _Viken, _et, entre autres, ce brave Ole dont la fiancée vous a sauvé la vie, il ne faut pas la négliger!

— Non, Help, non, répondit le professeur, cette chance ne fût-elle que d'une sur cent mille!

— Aujourd'hui même, Sylvius, je réunirai dans mon cabinet les meilleurs marins de Bergen. Je ferai appel à tous ceux qui ont navigué ou naviguent habituellement dans les parages de l'Islande et de Terre-Neuve. Nous verrons ce qu'ils conseilleront de faire…

— Et ce qu'ils conseilleront de faire, nous le ferons! répondit Sylvius Hog avec son ardeur si communicative. J'ai l'appui du gouvernement. Je suis autorisé à faire concourir un de ses avisos à la recherche du _Viken, _et je compte bien que personne n'hésitera, quand il s'agira de s'adjoindre à une pareille oeuvre!

— Je vais au bureau de la Marine, dit Help junior.

— Voulez-vous que je vous accompagne?

— C'est inutile! Vous devez être fatigué…

— Fatigué!… moi!… à mon âge!…

— N'importe. Reposez-vous, mon cher et toujours jeune Sylvius, en m'attendant ici!

Le jour même, il y eut une réunion de capitaines marchands, de marins de la grande pêche et de pilotes dans la maison de Help frères. Là se trouvaient nombre de gens de mer qui naviguaient encore, et quelques-uns, plus âgés, maintenant à la retraite.

Tout d'abord, Sylvius Hog les mit au courant de la situation. Il leur apprit à quelle date — 3 mai — le document avait été jeté à la mer par Ole Kamp, à quelle date — 5 juin — le capitaine danois l'avait recueilli, et dans quels parages, soit deux cents milles au sud-ouest de l'Islande.

La discussion fut assez longue et très sérieuse. Il n'y avait pas un de ces braves gens qui ne connût quelle était, sur les parages de l'Islande et des mers de Terre-Neuve, la direction générale des courants dont il fallait tenir compte pour le problème à résoudre.

Or, il était constant qu'à l'époque du naufrage, pendant l'intervalle de temps compris entre le départ du _Viken _de Saint-Pierre-Miquelon et le repêchage de la bouteille par le navire danois, d'interminables coups de vent de sud-est avaient bouleversé cette portion de l'Atlantique. C'est à ces tempêtes, sans doute, qu'il fallait attribuer la catastrophe.

Très probablement, le _Viken, _ne pouvant plus tenir la cape, avait dû fuir vent arrière. Or, c'est précisément pendant cette période de l'équinoxe que les glaces polaires commencent à dériver sur l'Atlantique. Il était possible qu'une collision se fût produite, et que le _Viken _eût été brisé contre un de ces écueils mouvants qu'il est si difficile d'éviter.

Donc, en admettant cette explication, pourquoi l'équipage, en tout ou partie, ne se serait-il pas réfugié sur l'un de ces icefields, après y avoir déposé une certaine quantité de vivres? Si cela était, le banc de glace ayant dû être repoussé dans le nord-ouest, il n'était pas impossible que les survivants eussent pu finalement atterrir en un point quelconque de la côte groënlandaise. C'était donc dans cette direction et dans ces parages que les recherches devraient être tentées.

Telle fut la réponse faite, à l'unanimité, dans cette réunion de marins, aux diverses questions posées par Sylvius Hog. Nul doute qu'il ne fallût procéder de la manière indiquée. Mais que retrouver si ce ne sont des débris, au cas où le _Viken _aurait abordé quelque énorme iceberg? Devait-on compter sur le rapatriement des survivants du naufrage? Chose plus que douteuse. Le professeur, à cette demande directe, vit bien que les plus compétents ne pouvaient ou ne voulaient rien répondre. Ce n'était pas une raison pour ne point agir — là-dessus, ils étaient tous d'accord — et cela dans le plus bref délai.

Bergen compte habituellement quelques-uns des navires appartenant à la flottille norvégienne de l'État. À ce port est attaché un des trois avisos qui font le service de la côte occidentale, en s'arrêtant aux escales de Drontheim, du Finmark, d'Hammerfest et du cap Nord. En ce moment, un de ces avisos était mouillé dans la baie.

Après avoir rédigé une note qui résumait l'opinion des marins réunis chez Help junior, Sylvius Hog se rendit aussitôt à bord de l'aviso _Telegraf. _Là, il fit connaître au commandant la mission spéciale dont le gouvernement l'avait chargé.

Le commandant reçut le professeur avec empressement et se déclara prêt à lui donner tout son concours. Il avait déjà fait la navigation de ces parages pendant les longues et périlleuses campagnes qui entraînent les pêcheurs de Bergen, des îles Loffoden et du Finmark, jusqu'aux pêcheries de l'Islande et de Terre-Neuve. Il pourrait donc apporter ses connaissances personnelles à l'oeuvre d'humanité qui allait être entreprise, et il promettait de s'y donner tout entier.