Quant à la note que lui remit Sylvius Hog — note indiquant le lieu présumé du naufrage — il en approuva absolument les conclusions. C'était dans cette portion de mer comprise entre l'Islande et le Groënland qu'il fallait rechercher les survivants, ou tout au moins quelque épave du _Viken. _Si le commandant ne réussissait pas, il irait explorer les parages voisins et peut-être la mer de Baffin sur sa côte orientale.
— Je suis prêt à partir, monsieur Hog, ajouta-t-il. Mon charbon et mes vivres sont faits, mon équipage est à bord, et je puis appareiller aujourd'hui même.
— Je vous remercie, commandant, répondit le professeur, et je suis très touché de l'accueil que vous m'avez fait. Mais encore une question: pouvez-vous me dire combien de temps il vous faudra pour atteindre les parages du Groënland?
— Mon aviso peut faire onze noeuds à l'heure. Or, comme la distance de Bergen au Groënland n'est que de vingt degrés environ, je compte arriver en moins de huit jours.
— Faites donc toute la diligence possible, commandant, répondit Sylvius Hog. Si quelques naufragés ont pu échapper à la catastrophe, voilà déjà deux mois qu'ils sont dans le dénuement, sans doute, mourant de faim sur quelque côte déserte…
— Il n'y a pas une heure à perdre, monsieur Hog. Aujourd'hui même je prendrai la mer avec le jusant, je me tiendrai à mon maximum de vitesse, et, aussitôt que j'aurai trouvé un indice quelconque, j'en informerai la marine de Christiania par le fil de Terre-Neuve.
— Partez donc, commandant, répondit Sylvius Hog, et puissiez-vous réussir!
Le jour même, le _Telegraf _appareillait, salué par les sympathiques hurrahs de toute la population de Bergen. Et ce ne fut pas sans une vive émotion qu'on le vit contourner les passes, puis disparaître derrière les derniers îlots du fiord.
Cependant Sylvius Hog ne borna pas ses efforts à cette expédition, dont il venait de charger l'aviso _Telegraf. _Dans sa pensée, on pouvait faire plus encore en multipliant les moyens de retrouver quelque trace du _Viken. _N'était-il pas possible d'exciter l'émulation des navires de commerce et de pêche, joëgts ou autres, à donner leur concours aux recherches, pendant qu'ils naviguaient dans les mers des Feroë et de l'Islande? Oui, sans doute! Aussi une prime de deux mille marks fut-elle promise, au nom de l'État, à tout bâtiment qui fournirait un indice relatif au navire perdu, et de cinq mille à quiconque rapatrierait un des survivants du naufrage.
Voilà donc, pendant les deux jours qu'il passa à Bergen, comment Sylvius Hog fit tout ce qu'il était possible de faire pour assurer le succès de cette campagne. Il fut, en cela, parfaitement secondé par son ami Help junior et les autorités maritimes. M. Help eût désiré le garder près de lui pendant quelque temps encore. Sylvius Hog le remercia et refusa de prolonger son séjour. Il lui tardait d'avoir rejoint Hulda et Joël, qu'il craignait de laisser trop longtemps livrés à eux-mêmes. Mais Help junior convint avec lui que, si quelque nouvelle arrivait, elle lui serait aussitôt transmise à Dal. À lui seul appartenait le soin d'en instruire la famille Hansen.
Le 4, dès le matin, Sylvius Hog, après avoir pris congé de son ami
Help junior, se rembarqua sur le _Run _pour traverser le fiord du
Hardanger, et, à moins de retards improbables, il comptait être de
retour au Telemark dans la soirée du 5.
XIV
Le jour même où Sylvius Hog avait quitté Bergen, une scène grave s'était passée dans l'auberge de Dal.
Après le départ du professeur, on eût dit que le bon génie de
Hulda et de Joël avait emporté, avec son dernier espoir, toute la
vie de cette famille. C'était comme une maison morte que Sylvius
Hog laissait derrière lui.
Pendant ces deux jours, d'ailleurs, aucun touriste ne vint à Dal. Joël n'eut donc point l'occasion de s'absenter, et il put rester près de Hulda qu'il eût été très anxieux de laisser seule.
En effet, dame Hansen était de plus en plus dominée par ses secrètes inquiétudes. Elle semblait s'être détachée de tout ce qui touchait ses enfants, même de la perte du _Viken. _Elle vivait à l'écart, retirée dans sa chambre, ne se montrant qu'aux heures des repas. Mais, quand elle adressait la parole à Hulda ou à Joël, c'était toujours pour leur faire des reproches directs ou indirects au sujet du billet de loterie, dont ils ne voulaient à aucun prix se défaire.
C'est que les offres n'avaient cessé de se produire. Il en arrivait de tous les coins du monde. C'était comme une folie qui s'était emparée de certains cerveaux. Non! Il n'était pas possible qu'un pareil billet ne fût pas prédestiné à gagner le lot de cent mille marks. Il semblait qu'il n'y eût qu'un seul numéro dans cette loterie, et ce numéro, c'était le 9672! En somme, l'Anglais de Manchester et l'Américain de Boston tenaient toujours la corde. L'Anglais en était arrivé à distancer son rival de quelques livres. Mais, à son tour il fut bientôt dépassé de plusieurs centaines de dollars. La dernière surenchère était de huit mille marks — ce qui ne pouvait s'expliquer que par une véritable monomanie, à moins qu'il ne s'agît là d'une question d'amour-propre entre l'Amérique et la Grande-Bretagne.
Quoi qu'il en soit, Hulda répondait négativement à toutes ces propositions, si avantageuses qu'elles fussent — ce qui finit par provoquer les plus amères récriminations de dame Hansen.
— Et si je t'ordonnais de céder ce billet! dit-elle un jour à sa fille. Oui! si je te l'ordonnais!
— Ma mère, je serais désespérée, mais il me faudrait vous répondre par un refus!
— Et s'il le fallait, cependant!
— Pourquoi le faudrait-il? demanda Joël. Dame Hansen ne répliqua rien. Elle était devenue toute pâle devant cette question nettement posée, et elle se retira en murmurant d'inintelligibles paroles.
— Il y a quelque chose de grave, et ce doit être une affaire entre notre mère et Sandgoïst! dit Joël.
— Oui, mon frère. Il faut s'attendre à de fâcheuses complications pour l'avenir!
— Ma pauvre Hulda, ne sommes-nous donc pas assez éprouvés depuis quelques semaines, et quelle catastrophe nous menace encore?
— Ah! combien monsieur Sylvius tarde à revenir! dit Hulda. Quand il est ici, je me sens moins désespérée…
— Et, pourtant, que pourrait-il pour nous? répondit Joël. Mais qu'y avait-il donc dans le passé de dame Hansen qu'elle ne voulût pas confier à ses enfants? Quel amour-propre mal entendu l'empêchait de leur dire le motif de ses inquiétudes? Avait-elle quelque reproche à se faire? Et, d'autre part, pourquoi cette pression qu'elle voulait exercer sur sa fille, à propos du billet de Ole Kamp et de la valeur qu'il avait atteinte? D'où venait qu'elle se montrait si avide d'en toucher le prix en argent? Hulda et Joël allaient enfin l'apprendre.
Le 4 juillet, dans la matinée, Joël avait conduit sa soeur à la petite chapelle où Hulda allait prier chaque jour pour le naufragé.
Il l'attendait alors et la ramenait à la maison.
Ce jour-là, en revenant, tous deux aperçurent de loin, sous les arbres, dame Hansen qui marchait rapidement et se dirigeait vers l'auberge.
Elle n'était pas seule. Un homme l'accompagnait, un homme qui devait parler à voix haute, et dont les gestes semblaient être impérieux.
Hulda et son frère s'étaient soudain arrêtés.
— Quel est cet homme? dit Joël. Hulda fit quelques pas en avant.
— Je le reconnais, dit-elle.
— Tu le reconnais?
— Oui! C'est Sandgoïst!
— Sandgoïst, de Drammen, qui est déjà venu à la maison pendant mon absence?…
— Oui!
— Et qui agissait en maître, comme s'il avait eu des droits… sur notre mère… sur nous, peut-être?…
— Lui-même, frère, et, ces droits, il vient sans doute pour les exercer aujourd'hui…
— Quels droits?… Ah!… cette fois je saurai ce que cet homme a la prétention de faire ici!
Joël se contint, non sans peine, et, suivi de sa soeur, il alla se mettre un peu à l'écart.
Quelques minutes après, dame Hansen et Sandgoïst arrivaient à la porte de l'auberge. Sandgoïst en franchissait le seuil — le premier. La porte se refermait sur dame Hansen et sur lui, et tous deux s'installaient dans la grande salle.
Joël et Hulda se rapprochèrent de la maison, où la voix grondante de Sandgoïst se faisait entendre. Ils s'arrêtèrent, ils écoutèrent. Dame Hansen parlait alors, mais en suppliante.
— Entrons! dit Joël. Et tous deux, Hulda, le coeur oppressé, Joël, frémissant d'impatience, de colère aussi, entrèrent dans la grande salle, dont la porte fut soigneusement refermée. Sandgoïst était assis dans le grand fauteuil. Il ne se dérangea même pas en apercevant le frère et la soeur. Il se contenta de tourner la tête et de les regarder par-dessus ses lunettes.
— Ah! voici la charmante Hulda, si je ne me trompe! dit-il d'un ton qui déplut à Joël.
Dame Hansen était debout devant cet homme, dans une humble et craintive attitude. Mais elle se redressa soudain et parut très contrariée à la vue de ses enfants.
— Et voilà son frère, sans doute? ajouta Sandgoïst.
— Oui, son frère, répondit Joël. Puis, s'avançant et s'arrêtant à deux pas du fauteuil:
— Qu'y a-t-il pour votre service? demanda-t-il.
Sandgoïst lui jeta un mauvais regard, et, de sa voix dure et méchante, sans se lever:
— Nous allons vous l'apprendre, jeune homme! dit-il. En vérité, vous arrivez à propos! J'avais hâte de vous voir, et, si votre soeur est raisonnable, nous finirons par nous entendre!
— Mais asseyez-vous donc, vous aussi, jeune fille!
Sandgoïst les invitait à s'asseoir, comme s'il eût été chez lui.
Joël le lui fit observer.
— Ah! ah! Cela vous blesse! Diable, voilà un gars qui n'a pas l'air commode!
— Pas commode, comme vous dites, répliqua Joël, et qui n'accepte les politesses que de ceux qui ont le droit de les lui faire!
— Joël! dit dame Hansen.
— Frère!… frère! ajouta Hulda, dont le regard suppliait Joël de se contenir.
Celui-ci fit un violent effort pour se maîtriser, et, afin de ne point céder à l'envie de jeter à la porte ce grossier personnage, il se retira dans un coin de la salle.
— Puis-je parler, maintenant? demanda Sandgoïst.
Un signe affirmatif de dame Hansen, ce fut tout ce qu'il obtint.
Mais, paraît-il, cela suffisait.
— Voici ce dont il s'agit, dit-il, et je vous prie de bien écouter tous trois, car je n'aime pas à revenir sur mes paroles!
Il s'exprimait, cela ne se voyait que trop, en homme qui se croyait le droit d'imposer sa volonté,
— J'ai appris par les journaux, reprit-il, l'aventure d'un certain Ole Kamp, un jeune marin de Bergen, et d'un billet de loterie qu'il a envoyé à sa fiancée Hulda, au moment où son navire le _Viken _allait faire naufrage, J'ai appris également que, dans le public, on regardait ce billet comme un billet surnaturel, à raison des circonstances dans lesquelles il avait été retrouvé, J'ai appris, en outre, qu'on lui attribuait une valeur spéciale dans les chances du tirage, Enfin, j'ai appris que des offres de rachat avaient été faites à Hulda Hansen, et même à des prix considérables,
Il se tut un instant, Puis:
— Est-ce vrai? dit-il, La réponse à cette dernière question se fit attendre.
— Oui!… C'est vrai, dit Joël. Après?
— Après? reprit Sandgoïst. Voici: que toutes ces offres reposent sur une superstition absurde, c'est bien mon avis. Mais enfin, elles ne s'en sont pas moins produites et s'accroîtront encore, je le suppose, à mesure que le jour du tirage approchera, Or, je suis un commerçant, moi. J'estime qu'il y a là une affaire qu'il me conviendrait de prendre à mon compte. C'est pourquoi, hier, j'ai quitté Drammen pour venir à Dal, afin de traiter de la cession de ce billet et prier dame Hansen de me donner la préférence sur tous autres acquéreurs,
Hulda, dans un premier mouvement, allait répondre à Sandgoïst comme elle l'avait fait à toutes demandes de ce genre, bien qu'il ne se fût point adressé directement à elle, lorsque Joël l'arrêta.
— Avant de répondre à monsieur Sandgoïst, dit-il, je lui demanderai s'il sait à qui appartient ce billet.
— Mais à Hulda Hansen, j'imagine!
— Eh bien, c'est à Hulda Hansen qu'il faut demander si elle est disposée à s'en défaire!
— Mon fils!… dit dame Hansen.
— Laissez-moi achever, ma mère, reprit Joël. Ce billet n'appartenait-il pas légitimement à notre cousin Ole Kamp, et Ole Kamp n'avait-il pas le droit de le léguer à sa fiancée?
— Incontestablement, répondit Sandgoïst.
— C'est donc à Hulda Hansen qu'il faut s'adresser pour l'avoir.
— Soit, monsieur le formaliste, répondit Sandgoïst. Je demande donc à Hulda de me céder ce billet, portant le numéro 9672, qui lui vient de Ole Kamp.
— Monsieur Sandgoïst, répondit la jeune fille d'une voix ferme, bien des propositions m'ont été faites au sujet de ce billet, mais inutilement. Aussi je vous répondrai comme j'ai répondu jusqu'ici. Si mon fiancé m'a adressé ce billet avec son dernier adieu, c'est parce qu'il a voulu que je le garde, non que je le vende. Je ne puis donc m'en dessaisir à aucun prix.
Cela dit, Hulda se disposait à se retirer, considérant que l'entretien, en ce qui la regardait, devait être terminé par son refus. Sur un geste de sa mère, elle s'arrêta.
Un mouvement de dépit était échappé à dame Hansen, et Sandgoïst, par le plissement de son front, l'éclair de ses yeux, montrait que la colère commençait à s'emparer de lui.
— Oui! Restez, Hulda, dit-il. Ce n'est pas votre dernier mot, et, si j'insiste, c'est que j'ai le droit d'insister. Je pense, d'ailleurs, que je me suis mal expliqué, ou, plutôt, vous m'aurez mal compris. Il est certain que les chances de ce billet ne se sont point accrues parce que la main d'un naufragé l'a enfermé dans une bouteille et qu'il a été fort à propos recueilli. Mais il n'y a pas à raisonner avec l'engouement du public. Nul doute que beaucoup de gens désirent en devenir possesseurs. Ils ont déjà offert de l'acheter, ils l'offriront encore. Je le répète, cela se présente comme une affaire, et c'est une affaire que je viens vous proposer.
— Vous aurez quelque peine à vous entendre avec ma soeur, monsieur, répondit ironiquement Joël. Quand vous lui parlez affaire, elle vous répond sentiment!
— Des mots, tout cela, jeune homme! répondit Sandgoïst, et, quand mon explication sera terminée, vous verrez que, si c'est une affaire avantageuse pour moi, elle l'est aussi pour elle. J'ajoute qu'elle le sera également pour sa mère, dame Hansen, qui s'y trouve directement intéressée.
Joël et Hulda se regardaient. Allaient-ils apprendre ce que dame
Hansen leur avait caché jusqu'alors?
— Je reprends, dit Sandgoïst. Je n'ai pas prétendu que ce billet me fût cédé pour le prix qu'il a coûté à Ole Kamp. Non!… À tort ou à raison, il a acquis une certaine valeur marchande. Aussi, j'entends faire un sacrifice pour en devenir possesseur.
— On vous dit, répliqua Joël, que Hulda a déjà repoussé des propositions supérieures à tout ce que vous pourriez offrir…
— Vraiment! s'écria Sandgoïst. Des propositions supérieures! Et qu'en savez-vous?
— D'ailleurs, quelles qu'elles soient, ma soeur les refuse, et j'approuve son refus!
— Ah! çà, ai-je affaire à Joël ou à Hulda Hansen?
— Ma soeur et moi, nous ne faisons qu'un, répondit Joël.
Apprenez-le, monsieur, puisque vous semblez ne pas le savoir!
Sandgoïst, sans se déconcerter, haussa les épaules. Puis, en homme sûr de ses arguments, il reprit:
— Quand j'ai parlé d'un prix en échange du billet, j'aurais dû dire que j'ai à vous offrir des avantages: tels que, dans l'intérêt de sa famille, Hulda ne pourra les rejeter.
— Vraiment!
— Et maintenant, mon garçon, sachez, à votre tour, que je ne suis pas venu à Dal pour prier votre soeur de me céder ce billet! Non! Mille diables, non!
— Que demandez-vous alors?
— Je ne demande pas, j'exige… je veux!…
— Et de quel droit, s'écria Joël, de quel droit, vous, un étranger, osez-vous parler ainsi dans la maison de ma mère?
— Du droit qu'a tout homme, répondit Sandgoïst, de parler quand il lui plaît et comme il lui plaît, lorsqu'il est chez lui!
— Chez lui! Joël, au comble de l'indignation, marcha vers Sandgoïst, qui, bien qu'il ne s'effrayât pas facilement, s'était vivement rejeté hors du fauteuil. Mais Hulda retint son frère, pendant que dame Hansen, la tête cachée dans ses mains, reculait à l'autre extrémité de la salle.
— Frère!… regarde-la!… dit la jeune fille. Joël s'arrêta soudain. La vue de sa mère avait paralysé sa fureur. Tout, dans son attitude, disait à quel point dame Hansen était au pouvoir de ce Sandgoïst! Celui-ci reprit le dessus en voyant l'hésitation de Joël et revint à la place qu'il occupait.
— Oui, chez lui! s'écria-t-il d'une voix plus menaçante encore. Depuis la mort de son mari, dame Hansen s'est jetée dans des spéculations qui n'ont point réussi. Elle a compromis le peu de fortune qu'avait laissé votre père en mourant. Il lui a fallu emprunter chez un banquier de Christiania. À bout de ressources, elle a offert cette maison en garantie d'une somme de quinze mille marks qui lui a été prêtée par obligation bien en règle, obligation que, moi, Sandgoïst, j'ai rachetée de son prêteur. Cette maison sera donc la mienne, et très prochainement, si je ne suis pas payé à l'échéance.
— Quand, cette échéance? demanda Joël.
— Le 20 juillet, dans dix-huit jours, répondit Sandgoïst. Et ce jour-là, que cela vous plaise ou non, je serai ici chez moi!
— Vous ne serez chez vous, à cette date, que si vous n'avez pas été remboursé d'ici là! riposta Joël. Je vous défends donc de parler comme vous le faites devant ma mère et devant ma soeur!
— Il me défend!… à moi!… s'écria Sandgoïst. Et sa mère me le défend-elle?
— Mais parlez donc, ma mère! dit Joël, en allant vers dame
Hansen, dont il voulut écarter les mains.
— Joël!… Mon frère!… s'écria Hulda… Par pitié pour elle… je t'en supplie… calme-toi!
Dame Hansen, la tête courbée, n'osait plus regarder son fils. Il n'était que trop vrai, quelques années après la mort de son mari, elle avait tenté d'accroître sa fortune en des affaires hasardeuses. Le peu d'argent dont elle disposait s'était promptement dissipé. Bientôt il lui avait fallu recourir aux emprunts ruineux. Et maintenant, une obligation, hypothéquée sur sa maison, était passée aux mains de ce Sandgoïst, de Drammen, un homme sans coeur, un usurier bien connu, détesté dans le pays. Dame Hansen ne l'avait vu pour la première fois que le jour où il était venu à Dal afin d'évaluer la valeur de l'auberge.
Ainsi donc, voilà quel était le secret qui pesait sur sa vie! Voilà quelle était l'explication de son attitude, et pourquoi elle vivait à l'écart, comme si elle eût voulu se cacher de ses enfants! Voilà enfin ce qu'elle n'avait jamais voulu dire à ceux dont elle avait compromis l'avenir.
Hulda osait à peine songer à ce qu'elle venait d'entendre. Oui! Sandgoïst était bien le maître d'imposer ses volontés! Ce billet qu'il voulait avoir aujourd'hui, il n'aurait plus de valeur dans quinze jours, et, si elle ne le livrait pas, c'était la ruine, c'était la maison vendue, c'était la famille Hansen sans domicile, sans ressources… C'était la misère.
Hulda n'osait pas lever les yeux sur Joël. Mais Joël, emporté par la colère, ne voulut rien entendre des menaces de l'avenir. Il ne voyait que Sandgoïst, et, si cet homme parlait encore comme il l'avait fait devant lui, il ne pourrait plus se maîtriser…
Sandgoïst, se sachant le maître de la situation, devint plus dur, plus impérieux encore.
— Ce billet, je le veux et je l'aurai! répéta-t-il. En échange, je n'offre pas un prix qu'il est impossible d'établir; mais j'offre de reculer l'échéance de l'obligation souscrite par dame Hansen, de la reculer d'un an… de deux ans!… Fixez vous-même la date, Hulda!
Hulda, le coeur étreint par l'angoisse, n'aurait pu répondre. Son frère répondit pour elle et s'écria:
— Le billet de Ole Kamp ne peut être vendu par Hulda Hansen! Ma soeur refuse donc, quelles que soient vos prétentions et vos menaces! Et maintenant, sortez!
— Sortir! dit Sandgoïst. Eh bien, non!… Je ne sortirai pas!… Et si l'offre que j'ai faite n'est pas suffisante… j'irai plus loin!… Oui!… contre la remise du billet, j'offre… j'offre…
Il fallait que Sandgoïst eût vraiment un irrésistible désir de posséder ce billet, il fallait qu'il fût bien convaincu que l'affaire serait avantageuse pour lui, car il alla s'asseoir devant la table, où se trouvait du papier, une plume et de l'encre. Un instant après:
— Voilà ce que j'offre! dit-il. C'était une quittance de la somme due par dame Hansen, et pour laquelle elle avait donné en garantie la maison de Dal.
Dame Hansen, les mains suppliantes, à demi courbée, regardait, implorait sa fille…
— Et maintenant, reprit Sandgoïst, ce billet… je le veux!… Je le veux aujourd'hui… à l'instant!… Je ne quitterai pas Dal sans l'emporter!… Je le veux, Hulda!… Je le veux!
Sandgoïst s'était approché de la pauvre fille, comme s'il eût voulu la fouiller pour lui arracher le billet de Ole… Ce fut là plus que ne put supporter Joël, surtout quand il entendit Hulda crier:
— Frère!… frère!
— Sortirez-vous! dit-il.
Et, comme Sandgoïst refusait de sortir, il allait s'élancer sur lui, lorsque Hulda intervint.
— Ma mère, voici le billet! dit-elle. Dame Hansen avait vivement saisi le billet, et, pendant qu'elle l'échangeait contre la quittance de Sandgoïst, Hulda tombait sur le fauteuil, presque sans connaissance.
— Hulda!… Hulda!… s'écria Joël. Reviens à toi!… Ah! ma soeur, qu'as-tu fait?
— Ce qu'elle a fait? répondit dame Hansen. Ce qu'elle a fait?… Oui, je suis coupable! Oui! dans l'intérêt de mes enfants, j'ai voulu accroître le bien de leur père! Oui! J'ai compromis l'avenir! J'ai appelé la misère sur cette maison… Mais Hulda nous a sauvés tous!… Voilà ce qu'elle a fait!… Merci, Hulda… merci!
Sandgoïst était toujours là. Joël l'aperçut.
— Vous… ici… encore! s'écria-t-il. Puis, allant vers Sandgoïst, il le prit par les épaules, il le souleva, et, malgré sa résistance, malgré ses cris, il le jeta dehors.
XV
Le lendemain, Sylvius Hog revint à Dal dans la soirée. Il ne dit rien de son voyage. Personne ne sut qu'il était allé à Bergen. Tant que les recherches commencées n'auraient pas donné un résultat quelconque, il voulait les taire à la famille Hansen. Toute lettre ou dépêche, qu'elle vînt de Bergen ou de Christiania, devait lui être adressée personnellement à l'auberge, où il se proposait d'attendre les événements. Espérait-il toujours? Oui! mais il fallait bien l'avouer, ce n'était plus que du pressentiment.
Dès qu'il fut de retour, le professeur n'eut pas de peine à reconnaître qu'un événement grave s'était passé pendant son absence. L'attitude de Joël et de Hulda indiquait clairement qu'une explication avait dû avoir lieu entre leur mère et eux. Un nouveau malheur venait-il donc de frapper la famille Hansen?
Cela ne put qu'affliger profondément Sylvius Hog. Il éprouvait pour le frère et la soeur une affection si paternelle qu'il n'eût pas été plus étroitement attaché à ses propres enfants. Combien lui avaient-ils manqué pendant cette courte absence — et, peut-être, combien leur avait-il manqué lui-même!
— Ils parleront! se dit-il. Il faudra qu'ils parlent! Ne suis-je donc pas de la famille!
Oui! Sylvius Hog se croyait le droit, maintenant, d'intervenir dans la vie privée de ses jeunes amis, de savoir pourquoi Joël et Hulda paraissaient plus malheureux qu'ils ne l'étaient au moment de son départ. Il ne tarda pas à l'apprendre.
En effet, tous deux ne demandaient qu'à se confier à l'excellent homme qu'ils aimaient d'une affection filiale. Ils attendaient, pour ainsi dire, qu'il lui convînt de les interroger. Depuis deux jours, ils s'étaient sentis tellement abandonnés! d'autant plus que Sylvius Hog n'avait point dit où il allait. Non! jamais heures ne leur avaient paru plus longues! Pour eux, cette absence ne pouvait se rapporter aux recherches du _Viken, _et il ne leur serait pas venu à la pensée que Sylvius Hog eût voulu cacher ce voyage pour leur épargner une suprême désillusion en cas d'insuccès.
Et maintenant, combien sa présence leur était plus que jamais nécessaire! Quel besoin ils éprouvaient de le voir, de prendre ses conseils, d'entendre sa voix toujours si affectueuse, si rassurante! Mais oseraient-ils lui dire ce qui s'était passé entre eux et l'usurier de Drammen, et comment dame Hansen avait compromis l'avenir de la maison? Que penserait Sylvius Hog, quand il apprendrait que le billet n'était plus entre les mains de Hulda, lorsqu'il saurait que dame Hansen l'avait employé à se libérer vis-à-vis de son impitoyable créancier?
Il allait l'apprendre, cependant. Qui commença à parler, de Sylvius Hog ou de Joël et de Hulda, on ne sait. Mais peu importe! Ce qui est certain, c'est que le professeur fut bientôt au courant de l'affaire. Il sut quelle avait été la situation de dame Hansen et de ses enfants! Dans quinze jours, l'usurier les aurait chassés de l'auberge de Dal si la dette n'eût été éteinte par la cession du billet.
Sylvius Hog avait écouté ce triste récit que lui fit Joël en présence de sa soeur:
— Il ne fallait pas vous dessaisir du billet! s'écria-t-il tout d'abord. Non!… il ne le fallait pas!
— Le pouvais-je, monsieur Sylvius? répondit la jeune fille, profondément troublée.
— Eh non! sans doute!… Vous ne le pouviez pas!… Et pourtant!… Ah! si j'avais été là!
Et qu'aurait-il fait, s'il eût été là, le professeur Sylvius Hog?
Il n'en dit rien et reprit:
— Oui, ma chère Hulda, oui, Joël! En somme, vous avez fait ce que vous deviez faire! Mais ce qui m'enrage, c'est que ce sera Sandgoïst qui profitera de l'engouement superstitieux du public! Si l'on attribue au billet du pauvre Ole une valeur surnaturelle, c'est lui qui va l'exploiter! Et cependant, de croire que ce numéro 9672 sera nécessairement favorisé par le sort, c'est ridicule, absurde! Enfin, pour conclure, moi je n'aurais peut-être pas donné le billet. Après l'avoir refusé à Sandgoïst, Hulda aurait mieux fait de le refuser à sa mère!
À tout ce que venait de dire Sylvius Hog, le frère et la soeur ne purent rien répondre. En remettant le billet à dame Hansen, Hulda avait obéi à un sentiment filial dont on ne pouvait la blâmer. Le sacrifice auquel elle s'était résolue, ce n'était pas le sacrifice des chances plus ou moins aléatoires que représentait ce billet dans le tirage de la loterie de Christiania, c'était le sacrifice des dernières volontés de Ole Kamp, c'était l'abandon du dernier souvenir de son fiancé.
Enfin, il n'y avait plus à y revenir maintenant. Sandgoïst avait le billet. Il lui appartenait. Il le mettrait aux enchères. Un méchant usurier allait battre monnaie avec ce touchant adieu du naufragé! Non! Sylvius Hog ne pouvait se faire à cela!
Aussi, ce jour même, Sylvius Hog voulut-il avoir à ce sujet une conversation avec dame Hansen, conversation qui ne pouvait rien changer à l'état des choses, mais devenue pour ainsi dire nécessaire entre eux. Il se trouva, d'ailleurs, en face d'une femme très pratique, qui, à n'en pas douter, avait plus de bon sens que de coeur.
— Ainsi, vous me blâmez, monsieur Hog? dit-elle, après avoir laissé le professeur parler tout à son aise.
— Certainement, dame Hansen.
— Si vous me reprochez de m'être imprudemment lancée dans de mauvaises affaires, d'avoir compromis la fortune de mes enfants, vous avez raison. Mais, si vous me reprochez d'avoir agi comme je l'ai fait pour me libérer, vous avez tort. Qu'avez-vous à répondre?
— Rien.
— Sérieusement, fallait-il refuser l'offre de Sandgoïst, qui, en fin de compte, a payé quinze mille marks cette cession d'un billet dont la valeur ne repose sur rien? Je vous le redemande, fallait-il refuser?
— Oui et non, dame Hansen.
— Ce n'est pas oui et non, monsieur Hog, c'est non. Dans la situation que vous connaissez, si l'avenir n'eût pas été aussi menaçant — par ma faute, j'en conviens — j'aurais compris le refus de Hulda!… Oui!… j'aurais compris qu'elle ne voulût céder à aucun prix le billet qu'elle avait reçu de Ole Kamp! Mais, quand il s'agissait d'être expulsée dans quelques jours d'une maison où mon mari est mort, où mes enfants sont nés, je ne le comprends plus, et vous-même, monsieur Hog, à ma place, vous n'eussiez pas agi autrement!
— Si, dame Hansen, si!
— Et qu'auriez-vous fait?
— J'aurais tout tenté plutôt que de sacrifier le billet que ma fille avait reçu dans de pareilles circonstances!
— Ces circonstances le rendent-elles donc meilleur?
— Ni vous, ni moi, personne n'en sait rien.
— On le sait, au contraire, monsieur Hog! Ce billet n'est rien qu'un billet qui a neuf cent quatre-vingt-dix-neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf chances de perdre contre une de gagner. Lui attribuez-vous donc plus de valeur parce qu'il a été trouvé dans une bouteille recueillie en mer?
À cette question si précise, Sylvius Hog ne pouvait qu'être très embarrassé de répondre. Aussi revint-il au côté «sentiment» de l'affaire, en disant:
— La situation est celle-ci, à présent. Ole Kamp, au moment du naufrage, a légué à Hulda le seul bien qui lui restât au monde! Il lui a même recommandé d'être là, le jour du tirage, avec ce billet, si quelque heureuse chance le lui avait fait parvenir… et, maintenant, ce billet n'est plus entre les mains de Hulda.
— Ole Kamp eût été de retour, répondit dame Hansen, qu'il n'aurait pas hésité à céder son billet à Sandgoïst!
— C'est possible, reprit Sylvius Hog, mais lui seul avait le droit de le faire. Et que lui répondriez-vous, s'il n'était pas mort, s'il n'avait pas péri dans ce naufrage… s'il revenait… demain… aujourd'hui…
— Ole ne reviendra pas, répondit dame Hansen d'une voix sourde.
Ole est mort, monsieur Hog, et bien mort!
— Vous n'en savez rien, dame Hansen! s'écria le professeur avec un accent de conviction vraiment extraordinaire. Des recherches très sérieuses sont commencées pour retrouver quelque survivant du naufrage! Elles peuvent aboutir — oui! aboutir même avant que le tirage de cette loterie ait eu lieu! Vous n'avez donc pas le droit de dire que Ole Kamp est mort, tant qu'il n'y aura pas de preuves certaines qu'il ait péri dans la catastrophe du _Viken! _Si, maintenant, je ne parle plus avec cette assurance à vos enfants, c'est que je ne veux pas leur donner un espoir qui peut amener de bien douloureuses déceptions! Mais à vous, dame Hansen, je vous dis ce que je pense! Et que Ole soit mort, non! je ne peux pas le croire! Non… je ne veux pas le croire… Non! je n'y crois pas!
Dame Hansen, sur ce terrain, où la discussion avait été transportée, ne pouvait plus lutter avec le professeur. Aussi se taisait-elle, et cette Norvégienne, quelque peu superstitieuse au fond, baissait la tête, comme si Ole Kamp eût été prêt à apparaître devant elle.
— En tout cas, dame Hansen, reprit Sylvius Hog, avant de disposer du billet de Hulda, il y avait une chose très simple à faire, et vous ne l'avez pas faite.
— Laquelle, monsieur Hog?
— Il fallait vous adresser d'abord à vos amis, aux amis de votre famille. Ils n'auraient point refusé de vous venir en aide, soit en se substituant à Sandgoïst dans sa créance, soit en vous avançant la somme nécessaire pour le payer!
— Je n'ai point d'amis, monsieur Hog, auxquels j'eusse pu demander ce service!
— Si, vous en avez, dame Hansen, et j'en connais au moins un, qui l'eût fait sans hésiter et comme un acte de reconnaissance.
— Et quel est-il?
— Sylvius Hog, député au Storthing!
Dame Hansen ne put rien répondre, et elle se contenta de s'incliner devant le professeur.
— Mais ce qui est fait est fait — malheureusement! ajouta Sylvius Hog. Je vous serai donc obligé, dame Hansen, de ne rien dire à vos enfants de cette conversation sur laquelle il n'y aura plus lieu de revenir!
Et tous deux se séparèrent.
Le professeur avait repris sa vie habituelle et recommencé ses promenades quotidiennes. Pendant quelques heures, il visitait avec Joël et Hulda les environs de Dal, mais sans aller trop loin, afin de ne point fatiguer la jeune fille. Rentré dans sa chambre, il se remettait à sa correspondance qui ne laissait pas d'être importante. Il écrivait lettres sur lettres à Bergen, à Christiania. Il stimulait le zèle de tous ceux qui concouraient maintenant à cette bonne oeuvre de la recherche du _Viken. _Son existence se concentrait dans cette unique pensée: retrouver Ole, retrouver Ole!
Il crut même devoir s'absenter encore, pendant vingt-quatre heures, pour un motif qui, sans doute, devait se rattacher à cette affaire qui intéressait la famille Hansen. Mais il garda, comme toujours, un secret absolu sur ce qu'il faisait ou faisait faire à ce sujet.
Cependant la santé de Hulda, si durement éprouvée, ne se rétablissait que bien lentement. La pauvre fille ne vivait que du souvenir de Ole, et l'espoir qu'elle mêlait parfois à ce souvenir s'affaiblissait de jour en jour. Et, pourtant, elle avait alors près d'elle les deux êtres qu'elle aimait le plus au monde, et l'un d'eux ne cessait de l'encourager. Mais cela suffisait-il? N'aurait-il pas fallu la distraire à tout prix? Et comment l'arracher à ces pensées auxquelles se prenait toute son âme, ces pensées qui la rattachaient comme par une chaîne de fer au naufragé du Viken?
Ainsi l'on arriva au 12 juillet.
C'était dans quatre jours que devait être tirée la loterie des
Écoles de Christiania.
Il va sans dire que la spéculation tentée par Sandgoïst avait été portée à la connaissance du public. Par ses soins, les journaux avaient annoncé que le «célèbre et providentiel billet» portant le numéro 9672 était maintenant entre les mains de monsieur Sandgoïst de Drammen, et que ce billet, mis en vente, appartiendrait au plus offrant. Et, si monsieur Sandgoïst était possesseur dudit billet, c'est qu'il l'avait acheté fort cher à Hulda Hansen.
On le comprend, cette annonce ne pouvait que diminuer singulièrement la jeune fille dans l'estime publique. Quoi! Hulda, séduite par un haut prix, s'était décidée à vendre le billet du naufragé, le billet de son fiancé Ole Kamp! Elle avait fait argent de ce dernier souvenir!
Mais une note, parue très à propos dans le _Morgen-Blad, _mit ses lecteurs au courant de ce qui s'était passé. On sut de quelle nature avait été l'intervention de Sandgoïst et comment le billet se trouvait maintenant entre ses mains. Ce fut sur l'usurier de Drammen que retomba la réprobation publique, ce créancier sans coeur, qui n'avait pas craint d'utiliser à son profit les malheurs de la famille Hansen. Et alors il arriva ceci: c'est que, comme par une entente générale, les offres qui s'étaient produites lorsque Hulda possédait encore le billet ne se renouvelèrent plus vis-à-vis du nouveau possesseur. Il semblait que ledit billet n'avait plus la valeur surnaturelle qu'on lui attribuait depuis que ce Sandgoïst l'avait souillé de son attouchement. Donc, Sandgoïst n'avait fait là qu'une très mauvaise affaire, et le fameux numéro 9672 menaçait de lui rester pour compte.
Il va sans dire que ni Hulda ni même Joël n'étaient au courant de ce qui se disait. Heureusement! Il leur eût été bien pénible de se savoir mêlés à cette affaire, qui avait pris une tournure si mercantile entre les mains de l'usurier.
Le 12 juillet, vers le soir, une lettre arriva à l'adresse du professeur Sylvius Hog.
Cette lettre, envoyée par la Marine, en contenait une autre, qui était datée de Christiansand, petit port situé à l'entrée du golfe de Christiania. Sans doute, elle n'apprit rien de nouveau à Sylvius Hog, car il la serra dans sa poche et n'en parla ni à Joël ni à sa soeur.
Seulement, au moment de se retirer dans sa chambre en leur donnant le bonsoir, il dit:
— Vous le savez, mes enfants, c'est dans trois jours que sera tirée la loterie. Est-ce que vous ne comptez pas assister à ce tirage?
— À quoi bon, monsieur Sylvius? répondit Hulda.
— Cependant, reprit le professeur, Ole a voulu que sa fiancée y assistât; il en a fait l'expresse recommandation dans les dernières lignes qu'il a écrites, et je pense qu'il faut obéir aux dernières volontés de Ole.
— Mais ce billet, Hulda ne l'a plus, répondit Joël, et qui sait entre quelles mains il est allé!
— N'importe, répondit Sylvius Hog. Je vous demande donc à tous deux de m'accompagner à Christiania.
— Vous le voulez, monsieur Sylvius? répondit la jeune fille.
— Ce n'est pas moi, chère Hulda, c'est Ole qui le veut, et il faut obéir à Ole.
— Soeur, monsieur Sylvius a raison, répondit Joël. Oui! il le faut!
— Quand comptez-vous partir, monsieur Sylvius?
— Demain, dès l'aube, et que saint Olaf nous protège!
XVI
Le lendemain, la kariol du contremaître Lengling emportait Sylvius Hog et Hulda, assis côte à côte dans la petite caisse peinturlurée. On le sait, il n'y avait pas de place pour Joël. Aussi le brave garçon allait-il à pied, près du cheval, qui secouait gaiement la tête.
Quatorze kilomètres entre Dal et Moel, ce n'était pas assez pour embarrasser ce vigoureux marcheur.
La kariol suivait donc cette charmante vallée du Vestfjorddal, en côtoyant la rive gauche du Maan — vallée étroite et ombreuse, arrosée de mille cascades rebondissantes, qui tombent de toutes hauteurs. À chaque détour de ce chemin sinueux, on revoyait et on perdait de vue la cime du Gousta, marquée de deux brillantes taches de neige.
Le ciel était pur, le temps magnifique. De l'air pas trop vif, du soleil pas trop chaud.
Remarque singulière, depuis que Sylvius Hog avait quitté la maison de Dal, il semblait que sa figure se fût rassérénée. Sans doute, il se «forçait» un peu, afin que ce voyage fût au moins une distraction aux chagrins de Hulda et de Joël.
Deux heures et demie, il n'en fallut pas davantage pour atteindre Moel, à l'extrémité du lac Tinn, où devait s'arrêter la kariol. Elle n'aurait pu aller plus loin, à moins d'être une voiture flottante. En ce point de la vallée commence, en effet, le chemin des lacs. Là se trouve ce qu'on appelle un «vandskyde», c'est-à-dire un relais d'eau. Là, enfin, attendent ces fragiles embarcations qui font le service du Tinn, dans sa longueur comme dans sa largeur.
La kariol s'arrêta près de la petite église du hameau, au bas d'une chute de plus de cinq cents pieds. Cette chute, visible sur un cinquième de son parcours, se perd en quelque profonde crevasse de la montagne, avant d'être absorbée par le lac.
Deux bateliers se trouvaient sur l'extrême pointe de la rive. Une barque en écorce de bouleau, dont l'équilibre, absolument instable, ne permet pas un mouvement d'un bord sur l'autre aux voyageurs qu'elle transporte, était prête à démarrer.
Le lac apparaissait alors dans toute sa beauté matinale. Le soleil, à son lever, avait bu les vapeurs de la nuit. On n'aurait pu souhaiter une plus belle journée d'été.
— Vous n'êtes pas trop fatigué, mon brave Joël? demanda le professeur, dès qu'il fut descendu de la kariol.
— Non, monsieur Sylvius. Ne suis-je pas habitué à ces longues courses à travers le Telemark?
— C'est juste! Dites-moi, savez-vous quelle est la route la plus directe pour aller de Moel à Christiania?
— Parfaitement, monsieur Sylvius. Une fois arrivés à l'extrémité du lac, à Tinoset… Par exemple, je ne sais pas si nous y trouverons une kariol, faute d'avoir envoyé des «forbuds» pour prévenir de notre arrivée au relais, comme on fait d'habitude dans le pays…
— Soyez tranquille, mon garçon, répondit le professeur, j'ai prévu le cas. Mon intention n'est point de vous obliger à faire la route à pied de Dal à Christiania.
— S'il le fallait… dit Joël.
— Il ne le faudra pas. Revenons à notre itinéraire, et dites-moi comment vous le comprenez.
— Eh bien, une fois à Tinoset, monsieur Sylvius, nous contournerons le lac Fol, en passant par Vik et Bolkesjö, de manière à gagner Möse, et de là, Kongsberg, Hangsund et Drammen. Si nous voyageons de nuit comme de jour, il ne sera pas impossible d'arriver demain, dans l'après-midi, à Christiania.
— Très bien, Joël! Je vois que vous connaissez le pays, et voilà, en vérité, un agréable itinéraire.
— C'est le plus court.
— Eh bien, Joël, je me moque du plus court, vous m'entendez! répondit Sylvius Hog. J'en sais un autre qui n'allonge le voyage que de quelques heures! Et celui-là, vous le connaissez, mon garçon, bien que vous n'en parliez pas!
— Et lequel?
— C'est celui qui passe par Bamble!
— Par Bamble?
— Oui, Bamble! Faites donc l'ignorant! Bamble, où demeure le fermier Helmboë et sa fille Siegfrid!
— Monsieur Sylvius!…
— C'est celui-là que nous prendrons, et, en contournant le lac Fol par le sud au lieu de le contourner par le nord, est-ce que nous n'atteindrons pas tout aussi bien Kongsberg?
— Tout aussi bien, et même mieux! répondit Joël en souriant.
— Merci pour mon frère, monsieur Sylvius! dit la jeune fille.
— Et pour vous aussi, petite Hulda, car j'imagine que cela vous fera plaisir de revoir en passant votre amie Siegfrid!
L'embarcation était prête. Tous trois y prirent place sur un monceau de feuilles vertes, entassées à l'arrière. Les deux bateliers, ramant et gouvernant à la fois, poussèrent au large.
À mesure qu'on s'éloigne de la rive, le lac Tinn commence à s'arrondir depuis Haekenoës, petit gaard de deux ou trois maisons, bâti sur ce promontoire rocheux que baigne l'étroit fiord dans lequel se déversent paisiblement les eaux du Maan. Le lac est encore très encaissé; mais, peu à peu, l'arrière-plan des montagnes recule, et l'on ne se rend compte de leur hauteur qu'au moment où une embarcation passe à leur base, sans paraître plus grosse qu'un oiseau aquatique.
De çà et de là émergent une douzaine d'îles ou d'îlots, arides ou verdoyants, avec quelques huttes de pêcheurs. À la surface du lac flottent des troncs d'arbres non équarris et des trains de poutres débités par les scieries du voisinage.
Ce qui fit dire en plaisantant à Sylvius Hog — et il fallait qu'il eût bien envie de plaisanter:
— Si, selon nos poètes scandinaves, les lacs sont les yeux de la Norvège, il faut convenir que la Norvège a plus d'une poutre dans l'oeil, comme dit la Bible!
Vers quatre heures, l'embarcation arrivait à Tinoset, simple hameau des moins confortables. Peu importait, d'ailleurs. L'intention de Sylvius Hog n'était point de s'y arrêter, même une heure. Ainsi qu'il l'avait dit à Joël, un véhicule l'attendait sur la rive. En prévision de ce voyage, depuis longtemps décidé dans son esprit, il avait écrit à M. Benett, de Christiania, de lui assurer les moyens de voyager sans retards ni fatigues. C'est pourquoi, au jour dit, une vieille calèche se trouvait à Tinoset, son coffre bien garni de comestibles. Donc, transport garanti pour tout le parcours, nourriture également assurée — ce qui dispensait de recourir aux oeufs à demi couvés, au lait caillé et au brouet spartiate des gaards du Telemark.
Tinoset est situé presque à l'extrémité du lac Tinn. De là, par une assez belle chute, le Maan se précipite dans la vallée inférieure, où il retrouve son cours régulier. Les chevaux, venus du relais, étaient déjà attelés, et la voiture prit aussitôt la direction de Bamble.
À cette époque, c'était la seule manière de parcourir la Norvège en général et le Telemark en particulier. Et peut-être les chemins de fer feront-ils regretter aux touristes la kariol nationale et les calèches de M. Benett!
Il va sans dire que Joël connaissait parfaitement cette portion du bailliage qu'il avait si souvent traversée entre Dal et Bamble.
Il était huit heures du soir, lorsque Sylvius Hog, le frère et la soeur arrivèrent dans cette petite localité.
On ne les y attendait pas; mais le fermier Helmboë ne leur en fit pas moins le meilleur accueil. Siegfrid embrassa tendrement son amie qu'elle trouva bien pâlie par tant de douleurs. Pendant quelques instants, les deux jeunes filles restèrent seules à échanger leurs peines.
— Je t'en prie, chère Hulda, dit Siegfrid, ne te laisse pas abattre par ton chagrin! Moi, je n'ai pas perdu confiance! Pourquoi renoncer à tout espoir de revoir notre pauvre Ole! Nous avons appris par les journaux qu'on s'occupait de retrouver le _Viken! _Les recherches réussiront!… Tiens! je suis sûre que monsieur Sylvius espère encore!… Hulda… ma chérie… je t'en supplie… ne désespère pas!
Pour toute réponse, Hulda ne pouvait que pleurer, et Siegfrid la pressait sur son coeur.
Ah! quelle joie eût régné dans la maison du fermier Helmboë, au milieu de ces braves gens, simples et bons, si tout ce petit monde avait eu le droit d'être heureux!
— Ainsi, vous allez directement à Christiania? demanda le fermier à Sylvius Hog.
— Oui, monsieur Helmboë!
— Pour assister au tirage de la loterie?
— Sans doute.
— À quoi bon, puisque le billet de Ole Kamp est maintenant entre les mains de ce misérable Sandgoïst!
— C'était la volonté de Ole, répondit le professeur, et il faut respecter sa volonté.
— On dit que l'usurier de Drammen n'a pu trouver acquéreur pour ce billet qui lui coûte cher!
— On le dit, en effet, monsieur Helmboë.
— Bon! Il n'a que ce qu'il mérite, ce vilain homme, ce coquin, monsieur Hog, oui!… ce coquin!… Et c'est bien fait!
— Oui, en vérité, monsieur Helmboë, c'est bien fait!
Naturellement, il fallut souper à la ferme. Siegfrid ni son père n'auraient laissé partir leurs amis avant qu'ils n'eussent accepté cette invitation. Mais il importait de ne pas s'attarder, si l'on voulait regagner pendant la nuit les quelques heures perdues par le détour de Bamble. Aussi, à neuf heures, les chevaux avaient-ils été amenés du relais par un des garçons du gaard, qui s'occupa de les atteler.
— À ma prochaine visite, cher monsieur Helmboë, dit Sylvius Hog au fermier, je resterai six heures à table, si vous l'exigez! Mais, aujourd'hui, je vous demanderai la permission de remplacer le dessert par une bonne poignée de main que vous me donnerez, et par un bon baiser que votre charmante Siegfrid donnera à ma petite Hulda!
Cela fait, on partit. Sous cette latitude élevée, le crépuscule devait se prolonger pendant quelques heures encore. Aussi, l'horizon resta-t-il assez visible, après le coucher du soleil, tant l'atmosphère était pure. C'est une belle route, assez accidentée, celle qui va de Bamble à Kongsberg, en passant par Hitterdal et le sud du lac Fol. Elle traverse ainsi toute la portion méridionale du Telemark, en desservant les bourgs, hameaux ou gaards des environs. Une heure après le départ, Sylvius Hog, sans s'y arrêter, put apercevoir l'église d'Hitterdal, un vieil édifice très curieux, coiffé de pinacles qui se hissent les uns sur les autres, sans souci de la régularité des lignes. Le tout est en bois, depuis les murs faits de poutres jointives et de planches imbriquées, jusqu'à l'extrême pointe du dernier clocheton. Cet amoncellement de poivrières est, paraît-il, un monument vénérable et vénéré de l'architecture scandinave du treizième siècle.
La nuit vint peu à peu, une de ces nuits qui sont encore imprégnées des dernières lueurs du jour; mais, vers une heure du matin, elle allait se fondre dans l'aube naissante.
Joël, assis sur le siège de devant, était absorbé dans ses réflexions. Hulda restait pensive au fond de la voiture. Quelques paroles furent alors échangées entre Sylvius Hog et le postillon, auquel le professeur recommanda de presser ses chevaux. On n'entendit plus ensuite que les grelots de l'attelage, le claquement du fouet et le grincement des roues sur un sol raviné.
On marcha toute la nuit, sans relayer. Il ne fut pas nécessaire de s'arrêter à Listhüs, inconfortable station, perdue au milieu d'un cirque de montagnes sapineuses, que circonscrit un second périmètre de montagnes arides et sauvages. On dépassa aussi Tiness, petit gaard pittoresque, dont quelques maisons sont juchées sur des pilotis de pierre. La calèche roulait assez rapidement avec son bruit de ferraille, son cliquetis de boulons desserrés et de ressorts distendus. Il n'y eut pas un reproche à adresser au conducteur — un bon vieux qui dormait à moitié en secouant ses guides. Machinalement, il allongeait quelques coups de fouet, pas méchants, mais de préférence au cheval de gauche. Cela tenait à ce que, si le cheval de droite lui appartenait, l'autre était la propriété de son voisin du gaard.
À cinq heures du matin, Sylvius Hog ouvrit les yeux, étendit les bras, et put respirer avec délices la pénétrante senteur des sapins qui parfumait l'atmosphère.
On était à Kongsberg. La voiture traversa le pont jeté sur le Laagen, et vint s'arrêter au-delà, après avoir passé près de l'église, non loin de la chute de Larbrö.
— Mes amis, dit Sylvius Hog, si vous le voulez, nous ne ferons que relayer ici. Il est encore trop tôt pour déjeuner. Mieux vaut ne faire une halte sérieuse qu'à Drammen. Là, nous nous offrirons un bon repas, afin d'économiser les comestibles de M. Benett!
Cela convenu, le professeur et Joël se contentèrent de prendre un petit verre de brandevin à _l'Hôtel des Mines. _Un quart d'heure après, les chevaux étant arrivés, on se remit en route.
Au sortir de la ville, la voiture dut remonter une rampe très escarpée, hardiment taillée au flanc de la montagne. Un instant, les hauts pylônes des mines d'argent de Kongsberg se découpèrent en silhouette sur le ciel. Puis, tout cet horizon disparut derrière un rideau d'immenses forêts de sapins, obscures et fraîches comme des caves, dans lesquelles la chaleur du soleil ne pénétrait pas plus que la lumière.
La ville de bois d'Hangsund fournit un nouvel attelage à la calèche. On retrouva de longues routes, souvent fermées par quelques barrières à pivot qu'il fallait faire ouvrir moyennant cinq ou six shillings. Région fertile, où abondaient les arbres, qui ressemblaient à des saules pleureurs avec leurs branches pliant sous le poids des fruits. En se rapprochant de Drammen, la vallée commença à redevenir monstrueuse.
À midi, la ville, assise sur l'un des bras du fiord de Christiania, montra ses deux interminables rues, bordées de maisons peintes, et son port, toujours très animé, où les trains de bois ne laissent que peu de place aux navires qui viennent s'y charger des produits du Nord.
La voiture s'arrêta devant _l'Hôtel de Scandinavie. _Le propriétaire, un important personnage à barbe blanche, l'air doctoral, parut sur le seuil de son établissement.
Avec cette finesse de perception qui distingue les aubergistes en tous les pays du monde:
— Je ne serais pas surpris, dit-il, que ces messieurs et cette jeune dame voulussent déjeuner?
— En effet, ne soyez pas surpris, répondit Sylvius Hog, et faites-nous servir le plus tôt possible.
— À l'instant! Le déjeuner fut bientôt prêt, et, en réalité, très acceptable. Il y eut surtout un certain poisson du fiord, truffé d'une herbe parfumée, dont le professeur mangea avec un évident plaisir. À une heure et demie, la voiture, attelée de chevaux frais, revenait devant _l'Hôtel de Scandinavie, _et elle repartit en remontant au petit trot la grande rue de Drammen. Mais voilà qu'en passant devant une maison basse, d'aspect peu attrayant, qui contrastait avec la couleur gaie des maisons voisines, Joël ne put retenir un mouvement de répulsion.
— Sandgoïst! s'écria-t-il.
— Ah! c'est là monsieur Sandgoïst? dit Sylvius Hog. En vérité, il n'a point bonne figure!
C'était Sandgoïst. Il fumait près de sa porte. Reconnut-il Joël sur le siège de devant, on ne sait, car la voiture fila rapidement entre des piles de madriers et des monceaux de planches.
Au-delà d'une route bordée de sorbiers chargés de leurs fruits de corail, l'attelage s'engagea à travers une épaisse forêt de pins, qui côtoie la «Vallée du Paradis», magnifique dépression du sol, avec ses lointains étagés jusqu'aux dernières limites de l'horizon. Des centaines de monticules apparurent alors, la plupart couronnés d'une villa ou d'un gaard. Puis, aux approches du soir, lorsque la voiture commença à redescendre vers la mer en côtoyant de larges prairies, des fermes montrèrent leurs maisons d'un rouge vif qui tranchait crûment sur le rideau vert-noir des arbres. Enfin, les voyageurs atteignirent le fiord même de Christiania, encadré de pittoresques collines, avec ses innombrables criques, ses petits ports en miniature, et leurs «piers» de bois, où viennent accoster les embarcations de la baie et les vapeurs-omnibus.
À neuf heures du soir — il faisait encore grand jour sous cette latitude — l'antique calèche entrait dans la ville, non sans tapage, en suivant les rues déjà désertes.
D'après l'ordre donné par Sylvius Hog, elle vint s'arrêter à _l'Hôtel Victoria. _C'est là que descendirent Hulda et Joël. Des chambres avaient été d'avance retenues pour eux. Après un bonsoir affectueux, le professeur regagna sa vieille maison, où sa vieille servante Kate et son vieux domestique Pink l'attendaient avec une non moins vieille impatience.
XVII
Christiania — grande cité pour la Norvège — ne serait qu'une assez petite ville en Angleterre ou en France. Sans de fréquents incendies, elle se montrerait encore telle qu'elle fut bâtie au onzième siècle. En réalité, elle ne date que de l'année 1624, époque à laquelle la reconstruisit le roi Christian. D'Opsolö qu'elle s'appelait alors, elle devint Christiania, du nom féminisé de son royal architecte. C'est donc une ville régulière, à larges rues, froides et droites, tracées au tire-ligne, avec des maisons de pierres blanches ou de briques rouges. Au milieu d'un assez beau jardin, s'élève le château royal, l'Orscarslot, vaste bâtisse quadrangulaire, sans style, bien qu'elle soit de style ionien. Çà et là, apparaissent quelques églises, dans lesquelles les beautés de l'art ne sauraient distraire l'attention des fidèles. Enfin, il y a aussi plusieurs édifices civils et établissements publics, sans compter un grand bazar, disposé en rotonde, où viennent s'entasser les produits étrangers et indigènes.
En tout cet ensemble, rien de très curieux. Mais, ce qu'il faut admirer sans réserve, c'est la position de la ville, au milieu de ce cirque de montagnes, si variées d'aspect, qui lui font un cadre superbe. Presque plate dans ses quartiers riches et neufs, elle ne se relève que pour former une sorte de Kasbah, couverte de maisons irrégulières où végète la population peu aisée, huttes de bois, huttes de brique, dont les tons criards étonnent le regard plus qu'ils ne le charment.
Il ne faudrait pas croire que le mot Kasbah, réservé aux villes africaines, ne saurait être à sa place dans une cité du nord de l'Europe. Christiania n'a-t-elle pas, dans le voisinage du port, les quartiers de Tunis, de Maroc et d'Alger? Et, s'il ne s'y trouve pas des Tunisiens, des Marocains, des Algériens, leur population flottante n'en vaut guère mieux.
En somme, comme toute ville dont les pieds baignent dans la mer et qui dresse sa tête au niveau de verdoyantes collines, Christiania est extrêmement pittoresque. Il n'est pas injuste de comparer son fiord à la baie de Naples. Ainsi que les rivages de Sorrente ou de Castellamare, ses rives sont meublées de villas et de chalets, à demi perdus dans la verdure presque noire des sapins, au milieu de ces légères vapeurs qui leur donnent ce «flou» spécial aux régions hyperboréennes.
Sylvius Hog était donc enfin de retour à Christiania. Il est vrai, ce retour s'accomplissait dans des conditions qu'il n'aurait jamais pu prévoir, au milieu d'un voyage interrompu. Eh bien! il en serait quitte pour le recommencer une autre année! En ce moment, il ne s'agissait que de Joël et de Hulda Hansen. S'il ne les avait pas fait descendre dans sa maison, c'est qu'il eût fallu deux chambres pour les recevoir. Bien certainement, le vieux Pink, la vieille Kate leur auraient fait bon accueil! Mais on n'avait pas eu le temps de se préparer. Aussi le professeur les avait-il conduits à _l'Hôtel Victoria _et recommandés particulièrement. Or, une recommandation de Sylvius Hog, député au Storthing, cela valait qu'on en tînt compte.
Mais, en même temps que le professeur demandait pour ses protégés les attentions qu'on aurait eues pour lui-même, il n'avait point donné leurs noms. Garder l'incognito, tout d'abord, cela ne lui paraissait que prudent à l'endroit de Joël et surtout de Hulda Hansen. On sait quel bruit s'était fait autour de la jeune fille, ce qui eût été une gêne pour elle. Mieux valait ne rien dire de son arrivée à Christiania.
Il avait été convenu que, le lendemain, Sylvius Hog ne reverrait pas le frère et la soeur avant l'heure du déjeuner, c'est-à-dire entre onze heures et midi.
Le professeur, en effet, avait quelques affaires à régler, qui devaient lui prendre toute la matinée; et il viendrait rejoindre Hulda et Joël dès qu'elles seraient terminées. Il ne les quitterait plus alors, il resterait avec eux jusqu'au moment où l'on procéderait au tirage de la loterie, qui devait s'effectuer à trois heures.
Donc, Joël, dès qu'il fut levé, alla trouver sa soeur. Hulda, tout habillée déjà, l'attendait dans sa chambre. Dans le but de la distraire un peu de ses pensées, qui devaient être plus douloureuses encore ce jour-là, Joël lui proposa de se promener jusqu'à l'heure du déjeuner. Hulda, pour ne pas désobliger son frère, accepta l'offre qu'il lui faisait, et tous deux allèrent un peu à l'aventure à travers la ville.
C'était un dimanche. Contrairement à ce qui se fait dans les cités du Nord pendant les jours fériés, où le nombre des promeneurs est plus restreint, il y avait une grande animation par les rues. Non seulement les citadins n'avaient point quitté la ville pour la campagne, mais ils voyaient les ruraux des environs affluer chez eux. Le railway du lac Miosen, qui dessert les environs de la capitale, avait dû organiser des trains supplémentaires. Autant de curieux et surtout d'intéressés qu'attirait cette populaire loterie des Écoles de Christiania!
Donc, beaucoup de monde à travers les rues, des familles au complet, même des villages entiers, venus avec l'espérance secrète de n'avoir point fait un voyage inutile. Qu'on y songe! Le million de billets avait été placé, et, ne dussent-ils gagner qu'un simple lot de cent ou deux cents marks, combien de braves gens rentreraient contents du sort dans leurs humbles soeters ou leurs modestes gaards!
Joël et Hulda, en quittant _l'Hôtel Victoria, _descendirent d'abord jusqu'aux quais qui s'arrondissent dans l'est de la baie. En cet endroit, l'affluence était un peu moins grande, si ce n'est dans les cabarets, où la bière et le brandevin, versés à pleines chopes et à pleins verres, rafraîchissaient des gosiers en état de soif permanente.
Tandis que le frère et la soeur se promenaient entre les magasins, les rangs de barriques, les tas de caisses de toute provenance, les bâtiments, amarrés à terre ou mouillés au large, attiraient plus spécialement leur attention. N'y avait-il pas quelques-uns de ces navires qui étaient attachés au port de Bergen, où le _Viken _ne devait plus revenir?
— Ole!… Mon pauvre Ole! murmurait Hulda. Aussi Joël voulut-il l'entraîner loin de la baie, en remontant vers les quartiers de la haute ville.
Là, dans les rues, sur les places, au milieu des groupes, ils entendirent bien des propos à leur adresse.
— Oui, disait l'un, on avait été jusqu'à offrir dix mille marks du numéro 9672!
— Dix mille? répondait un autre. J'ai entendu parler de vingt mille et même plus!
— Monsieur Vanderbilt, de New York, est allé jusqu'à trente mille!
— Messieurs Baring, de Londres, à quarante mille!
— Et messieurs Rothschild, de Paris, à soixante mille! On sait ce qu'il fallait croire de ces exagérations du populaire. À continuer cette échelle ascendante, les prix offerts eussent fini par dépasser le montant du gros lot!
Mais, si les diseurs de nouvelles n'étaient pas d'accord sur le chiffre des propositions faites à Hulda Hansen, la foule s'entendait à merveille pour qualifier les agissements de l'usurier de Drammen.
— Quel damné coquin, ce Sandgoïst, qui n'a pas eu pitié de ces braves gens!
— Oh! il est bien connu dans le Telemark, et il n'en est pas à son coup d'essai!
— On dit qu'il n'a pu trouver à revendre le billet de Ole Kamp, après l'avoir payé d'un bon prix!
— Non! Personne n'en a voulu!
— Cela n'est pas étonnant! Entre les mains de Hulda Hansen, ce billet était bon!
— Évidemment, tandis qu'entre les mains de Sandgoïst, il ne vaut plus rien!
— C'est bien fait! Il lui restera pour compte, et puisse-t-il perdre les quinze mille marks qu'il lui a coûtés!
— Mais, si ce gueux allait gagner le gros lot?…
— Lui!… Par exemple!
— Voilà qui serait une injustice du sort! En tout cas, qu'il ne vienne pas au tirage!…
— Non, car on lui ferait un mauvais parti! Tel est le résumé des opinions émises sur le compte de Sandgoïst. On sait d'ailleurs que, par prudence ou pour tout autre motif, il n'avait point l'intention d'assister au tirage, puisque, la veille, il était encore dans sa maison de Drammen.
Hulda, très émue, et Joël, qui sentait le bras de sa soeur frémir au sien, passaient vite, sans chercher à en entendre davantage, comme s'ils eussent craint d'être acclamés de tous ces amis ignorés qu'ils comptaient parmi cette foule.
Quant à Sylvius Hog, peut-être avaient-ils espéré le rencontrer par la ville. Il n'en fut rien. Mais quelques mots, surpris dans les conversations, leur apprirent que le retour du professeur à Christiania était déjà connu du public. Depuis le matin, on l'avait vu marcher d'un air très affairé, en homme qui n'a point le temps de questionner ni de répondre, tantôt du côté du port, tantôt du côté des bureaux de la Marine.
Certes, Joël aurait pu demander à n'importe quel passant où demeurait le professeur Sylvius Hog. Chacun se fût empressé de lui indiquer sa maison et de l'y conduire. Il ne le fit pas par crainte d'être indiscret, et, puisque rendez-vous était donné à l'hôtel, le mieux était de s'en tenir là.
C'est ce que Hulda pria Joël de faire vers dix heures et demie. Elle se sentait très lasse, et tous ces propos, auxquels son nom était mêlé, lui faisaient mal.