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Un billet de loterie / (Le numéro 9672)

Chapter 9: VIII
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About This Book

The narrative centers on life in a remote Norwegian inn where a mother and daughter manage household routines while awaiting news and supplies. A messenger's arrival with a letter rekindles private hopes about an absent relative, and the unexpected lodging of a traveler disturbs the ordinary evening. Through episodic scenes and conversations the plot unfolds around a lottery ticket that becomes the pivot of ensuing events, examining how chance, anticipation, and a single document alter expectations and set a chain of small-town encounters into motion.

— C'est ici l'auberge de dame Hansen?

— Oui, monsieur, répondit Hulda.

— Dame Hansen est-elle là?

— Non, mais elle va rentrer.

— Bientôt?

— À l'instant, et si vous avez à lui parler…

— Du tout. Je n'ai rien à lui dire.

— Voulez-vous une chambre?

— Oui, la plus belle de la maison!

— Faut-il vous préparer à dîner?

— Le plus vite possible, et veillez à ce qu'on me serve tout ce qu'il y a de meilleur!

Tels furent les propos qui s'échangèrent entre Hulda et le voyageur, avant même que celui-ci fût descendu de la kariol dont il s'était servi pour venir jusqu'au coeur du Telemark, à travers les forêts, les lacs et les vallées de la Norvège centrale.

On connaît la kariol, cet engin de locomotion qu'affectionnent particulièrement les Scandinaves. Deux longs brancards entre lesquels se meut un cheval carré d'encolure, à robe jaunâtre et raie mulassière, dirigé par un simple mors de corde, passé non à sa bouche, mais à son nez — deux grandes roues maigres, dont l'essieu, sans ressorts, supporte une petite caisse coloriée, à peine assez large pour une personne — pas de capote, pas de garde-crotte, pas de marchepied — derrière la caisse, une planchette sur laquelle se juche le skydskarl. Le tout ressemble à quelque énorme araignée, dont la double toile serait formée par les deux roues de l'appareil. Et c'est avec cette machine rudimentaire que l'on peut faire des relais de quinze à vingt kilomètres sans trop de fatigue.

Sur un signe du voyageur, le jeune garçon vint tenir le cheval. Alors ce personnage se releva, se secoua, mit pied à terre, non sans quelques efforts qui se traduisirent par des maugréements d'assez mauvaise humeur.

— On peut remiser ma kariol? demanda-t-il d'un ton rude, en s'arrêtant sur le seuil de la porte.

— Oui, monsieur, répondit Hulda.

— Et donner à manger à mon cheval?

— Je vais le faire mettre à l'écurie.

— Qu'on en ait soin!

— Cela sera fait. Puis-je vous demander si vous comptez rester quelques jours à Dal?

— Je n'en sais rien. La kariol et le cheval furent conduits à un petit hangar, bâti dans l'enclos même, sous l'abri des premiers arbres, au pied de la montagne. C'était la seule écurie-remise qu'il y eût à l'auberge, mais elle suffisait au service de ses hôtes. Un instant après, le voyageur était installé dans la meilleure chambre, comme il l'avait demandé. Là, après s'être débarrassé de sa houppelande, il se chauffait devant un bon feu de bois sec qu'il avait fait allumer. Pendant ce temps, afin de satisfaire son humeur peu accommodante, Hulda recommandait à la piga de préparer le meilleur dîner possible — une forte fille des environs, cette piga, qui, pendant la saison d'été, aidait à la cuisine et aux gros ouvrages de l'auberge.

Un homme encore solide, ce nouvel arrivé, bien qu'il eût déjà dépassé la soixantaine. Maigre, un peu courbé, de moyenne taille, une tête osseuse, une face glabre, un nez pointu, des yeux petits avec un regard perçant derrière de grosses lunettes, un front le plus souvent plissé, des lèvres trop minces pour qu'il pût jamais s'en échapper de bonnes paroles, de longues mains crochues — c'était un type de prêteur sur gages ou d'usurier. Hulda eut le pressentiment que ce voyageur ne devait rien apporter d'heureux dans la maison de dame Hansen.

Qu'il fût Norvégien, rien de plus sûr; mais du type scandinave il avait surtout pris les côtés vulgaires. Son costume de voyage comprenait un chapeau de forme basse à larges bords, un vêtement en drap blanchâtre, veste croisée sur la poitrine, culotte rattachée au genou par l'ardillon d'une courroie de cuir, et, sur le tout, une sorte de pelisse brune, doublée intérieurement de peau de mouton — ce que motivaient les soirées et les nuits très froides encore à la surface des plateaux et dans les vallées du Telemark.

Quant au nom de ce personnage, Hulda ne l'avait pas demandé. Mais elle ne pouvait tarder à l'apprendre, puisqu'il fallait qu'il l'inscrivît sur le livre de l'auberge.

En ce moment, dame Hansen rentra. Sa fille lui annonça l'arrivée d'un voyageur qui avait demandé le meilleur dîner et la meilleure chambre. Quant à savoir s'il prolongerait son séjour à Dal, elle l'ignorait; il ne s'était point prononcé à cet égard.

— Et il n'a pas dit son nom? demanda dame Hansen.

— Non, ma mère.

— Ni d'où il venait?

— Non.

— C'est quelque touriste, sans doute. Il est fâcheux que Joël ne soit pas de retour pour se mettre à sa disposition. Comment ferons-nous s'il demande un guide?

— Je ne crois pas que ce soit un touriste, répondit Hulda. C'est un homme déjà âgé…

— Si ce n'est point un touriste, que vient-il faire à Dal? dit dame Hansen, peut-être plus à elle-même qu'à sa fille, et d'un ton qui dénotait une certaine inquiétude.

À cette question, Hulda ne pouvait répondre, puisque le voyageur n'avait rien fait connaître de ses projets.

Une heure après son arrivée, cet homme entra dans la grande salle qui était contiguë à sa chambre. À la vue de dame Hansen, il s'arrêta un instant sur le seuil.

Évidemment, il était aussi inconnu à son hôtesse que son hôtesse l'était à lui-même. Aussi s'avança-t-il vers elle, et, après l'avoir regardée par-dessus ses lunettes:

— Dame Hansen, je pense? dit-il, sans que le chapeau qu'il avait sur la tête eût même été touché de la main.

— Oui, monsieur, répondit dame Hansen.

Et, en présence de cet homme, elle éprouva, comme sa fille, un trouble dont celui-ci dut s'apercevoir.

— Ainsi, c'est bien vous dame Hansen, de Dal?

— Sans doute, monsieur. Avez-vous donc quelque chose de particulier à me dire?

— Aucunement. Je voulais seulement faire votre connaissance. Ne suis-je pas votre hôte? Et maintenant, veillez à ce qu'on me serve à dîner le plus tôt possible.

— Votre dîner est prêt, répondit Hulda. Si vous voulez passer dans la salle à manger…

— Je le veux! Cela dit, le voyageur se dirigea vers la porte que lui montrait la jeune fille. Un instant après, il était assis près de la fenêtre devant une petite table proprement servie. Le dîner était assurément bon. Aucun touriste — même des plus difficiles - - n'y eût trouvé à reprendre. Cependant, ce personnage peu endurant n'épargna pas les signes et les paroles de mécontentement — les signes surtout, car il ne paraissait pas être loquace. On pouvait se demander, vraiment, si c'était à son mauvais estomac, ou à son mauvais caractère qu'il devait d'être si exigeant. Le potage aux cerises et aux groseilles ne lui convint qu'à demi, bien qu'il fût excellent. Il ne toucha que des lèvres au saumon et au hareng mariné. Le jambon cru, un demi-poulet fort appétissant, quelques légumes bien accommodés, ne parurent point lui plaire. Il n'y eut pas jusqu'à sa bouteille de Saint-Julien et à sa demi-bouteille de champagne dont il ne se montrât mécontent, bien qu'elles vinssent authentiquement des bonnes caves de France. Il s'ensuit donc que, son repas terminé, le voyageur n'eut pas un seul _tack for mad _pour son hôtesse. Après le dîner, ce mal embouché alluma sa pipe, sortit de la salle et vint se promener sur les bords du Maan. Une fois arrivé sur la rive, il se retourna. Ses regards ne quittaient plus l'auberge. Il semblait qu'il l'étudiât sous toutes ses faces, plan, coupe, élévation, comme s'il eût voulu en estimer la valeur. Il en compta les portes et les fenêtres. Alors, s'étant approché des poutres horizontalement disposées à la base de la maison, il y fit deux ou trois entailles avec la pointe de son dolknif, comme s'il eût cherché à reconnaître la qualité du bois et son état de conservation. Voulait-il donc se rendre compte de ce que valait l'auberge de dame Hansen? Prétendait-il s'en rendre acquéreur, bien qu'elle ne fût point à vendre? C'était au moins fort étrange. Puis, après la maison, ce fut le petit clos dont il dénombra les arbres et les arbustes. Enfin, il en mesura deux des côtés d'un pas métrique, et le mouvement de son crayon sur une page de son carnet indiqua qu'il les multipliait l'un par l'autre.

Et, à chaque instant, c'étaient des hochements de tête, des froncements de sourcil, des hums! peu approbateurs.

Pendant ces allées et venues, dame Hansen et sa fille l'observaient à travers la fenêtre de la salle. À quel bizarre personnage avaient-elles donc affaire? Quel était le but du voyage de ce maniaque? En vérité, il était regrettable que tout cela se passât en l'absence de Joël, puisque ce voyageur allait rester toute la nuit dans l'auberge.

— Si c'était un fou? dit Hulda.

— Un fou?… Non! répondit dame Hansen. Mais c'est au moins un homme singulier.

— Il est toujours fâcheux de ne pas savoir qui on reçoit dans sa maison, dit la jeune fille.

— Hulda, répondit dame Hansen, avant que ce voyageur soit rentré, aie soin de porter dans sa chambre le livre de l'auberge.

— Oui, ma mère.

— Peut-être se décidera-t-il à y mettre son nom!

Vers huit heures, la nuit étant déjà sombre, une petite pluie fine commença à tomber, remplissant la vallée d'un nuage de brumaille qui mouillait jusqu'à mi-montagne. Le temps était peu propice à la promenade. Aussi, le nouvel hôte de dame Hansen, après avoir remonté le sentier jusqu'à la scierie, revint-il à l'auberge où il demanda un petit verre de brandevin. Sans dire un mot de plus, sans souhaiter le bonsoir à personne, après avoir pris le chandelier de bois dont la bougie était allumée, il rentra dans sa chambre, il en verrouilla la porte, et on ne l'entendit plus de toute la nuit.

Le skydskarl, lui, s'était tout simplement réfugié dans le hangar. Là, entre les brancards de la kariol, il dormait déjà, en compagnie du cheval jaune, sans s'inquiéter de la bourrasque.

Le lendemain, dame Hansen et sa fille se levèrent dès l'aube. Aucun bruit ne venait de la chambre du voyageur, qui reposait encore. Un peu après neuf heures, il entra dans la grande salle, l'air plus bourru que la veille, se plaignant du lit qui était dur, du tapage de la maison qui l'avait éveillé — ne saluant personne, d'ailleurs. Puis, il ouvrit la porte et vint regarder le ciel.

Médiocre apparence de temps. Un vent vif balayait les cimes du Gousta perdues dans les vapeurs, et s'engouffrait à travers la vallée en soufflant de violentes rafales.

Le voyageur ne se hasarda donc point à sortir. Mais il ne perdit pas son temps. Tout en fumant sa pipe, il se promena dans l'auberge, il chercha à en reconnaître la disposition intérieure, il en visita les diverses chambres, il examina le mobilier, il ouvrit les placards et les armoires, sans plus de gêne que s'il eût été chez lui. On eût dit d'un commissaire-priseur procédant à quelque récolement judiciaire.

Décidément, si l'homme était singulier, ses procédés étaient de plus en plus suspects.

Cela fait, il vint prendre place dans le grand fauteuil de la salle, et d'une voix brève et rude, il adressa plusieurs questions à dame Hansen. Depuis combien de temps l'auberge était-elle bâtie? Était-ce son mari Harald qui l'avait fait construire ou la tenait-il d'héritage? Avait-elle déjà nécessité quelques réparations? Quelle était la contenance de l'enclos et du soeter qui en dépendaient? Était-elle bien achalandée et d'un bon rapport? Combien y venait-il, en moyenne, de touristes pendant la belle saison? Y passaient-ils un ou plusieurs jours? etc.

Évidemment, le voyageur n'avait pas pris connaissance du livre qui avait été déposé dans sa chambre, car cela l'eût renseigné, au moins sur cette dernière question.

En effet, le livre était encore à la place où Hulda l'avait mis la veille, et le nom du voyageur ne s'y trouvait pas.

— Monsieur, dit alors dame Hansen, je ne comprends pas trop comment et pourquoi ces choses peuvent vous intéresser. Mais, si vous désirez savoir ce qui en est de nos affaires, rien de plus facile. Vous n'avez qu'à consulter le livre de l'auberge. Je vous prierai même d'y inscrire votre nom, selon l'habitude…

— Mon nom?… Certes, j'y mettrai mon nom, dame Hansen!… Je le mettrai au moment où je prendrai congé de vous!

— Faut-il vous garder votre chambre?

— C'est inutile, répondit le voyageur en se levant. Je vais partir après déjeuner, afin d'être de retour à Drammen demain soir.

— À Drammen?… dit vivement dame Hansen.

— Oui! Ainsi, faites-moi servir à l'instant.

— Vous demeurez à Drammen?

— Oui! Qu'y a-t-il d'étonnant, s'il vous plaît, à ce que je demeure à Drammen?

Ainsi donc, après avoir passé à peine une journée à Dal ou plutôt dans l'auberge, ce voyageur s'en retournait sans avoir rien vu du pays! Il ne poussait pas plus loin dans le bailliage! Du Gousta, du Rjukanfos, des merveilles de la vallée du Vestfjorddal, il ne se souciait en aucune façon! Ce n'était pas pour son plaisir, c'était pour ses affaires qu'il avait quitté Drammen, où il demeurait, et il semblait qu'il n'avait eu d'autre motif que de visiter en détail la maison de dame Hansen.

Hulda vit bien que sa mère était profondément troublée. Dame Hansen était allée se placer dans le grand fauteuil, et, repoussant son rouet, elle resta immobile, sans prononcer une parole.

Cependant le voyageur venait de passer dans la salle à manger et s'était mis à table.

Du déjeuner, aussi soigné que l'avait été le dîner de la veille, il ne parut pas plus satisfait. Et, pourtant, il mangea bien et but de même, sans se presser. Son attention semblait se porter plus spécialement sur la valeur de l'argenterie — luxe auquel tiennent les campagnards de la Norvège — quelques cuillers et fourchettes qui se transmettent de père en fils et que l'on garde précieusement avec les bijoux de famille.

Pendant ce temps, le skydskarl faisait ses préparatifs de départ dans la remise. À onze heures, le cheval et la kariol attendaient devant la porte de l'auberge.

Le temps était toujours peu engageant, le ciel gris et venteux. Parfois la pluie cinglait le vitrail des fenêtres comme une mitraille. Mais le voyageur, sous sa grosse capote doublée de peau, n'était pas homme à s'inquiéter des rafales.

Le déjeuner terminé, il avala un dernier verre de brandevin, il alluma sa pipe, passa sa houppelande, rentra dans la grande salle, et demanda sa note.

— Je vais la préparer, répondit Hulda, qui alla s'asseoir devant un petit bureau.

— Faites vite! dit le voyageur. En attendant, ajouta-t-il, donnez-moi le livre pour que j'inscrive mon nom. Dame Hansen se leva, alla chercher le livre et vint le poser sur la grande table.

Le voyageur prit une plume, regarda une dernière fois dame Hansen par-dessus ses lunettes. Et alors, d'une grosse écriture, il écrivit son nom sur le livre, qu'il referma.

En ce moment, Hulda lui apporta la note. Il la prit, il en examina les articles, en grommelant; il en refit l'addition, sans doute.

— Hum! fit-il. Voilà qui est cher! Sept marks et demi pour une nuit et deux repas?

— Il y a le skydskarl et le cheval, fit observer Hulda.

— N'importe! Je trouve cela cher! En vérité, je ne m'étonne pas si on fait de bonnes affaires dans la maison!

— Vous ne devez rien, monsieur! dit alors dame Hansen d'une voix si troublée qu'on l'entendit à peine.

Elle venait d'ouvrir le livre, elle y avait lu le nom inscrit, et elle répéta, en reprenant la note, qu'elle déchira:

— Vous ne devez rien!

— C'est mon avis! répondit le voyageur. Et, sans donner plus de bonsoir en sortant qu'il n'avait donné de bonjour en arrivant, il monta dans sa kariol, pendant que le gamin sautait derrière lui sur la planchette. Quelques instants après, il avait disparu au tournant de la route. Lorsque Hulda eut ouvert le livre, elle n'y trouva que ce nom: «Sandgoïst, de Drammen.»

VII

C'était dans l'après-midi, le lendemain, que Joël devait rentrer à Dal, après avoir laissé sur la route qui conduit au Hardanger le touriste auquel il servait de guide.

Hulda, sachant que son frère allait revenir en suivant les plateaux du Gousta, par la rive gauche du Maan, était venue l'attendre au passage de l'impétueuse rivière. Elle s'assit près du petit appontement qui sert d'embarcadère au bac. Là, elle se perdit dans ses réflexions. Aux vives inquiétudes que lui causait le retard du _Viken _se joignait maintenant une anxiété très grande. Cette anxiété avait pour cause la visite de ce Sandgoïst et l'attitude de dame Hansen devant lui. Pourquoi, dès qu'elle avait appris son nom, avait-elle déchiré la note, refusé de recevoir ce qui lui était dû? Il y avait là quelque secret — grave sans doute.

Hulda fut enfin tirée de ses réflexions par l'arrivée de Joël. Elle l'aperçut qui dévalait les premières assises de la montagne. Tantôt il apparaissait au milieu des étroites clairières, entre les arbres abattus ou brûlés par places. Tantôt il disparaissait sous l'épaisse ramure des pins, des bouleaux et des hêtres dont ces croupes sont hérissées. Enfin, il atteignit la rive opposée et se jeta dans le petit bac. En quelques coups d'aviron, il eut franchi les violents remous du cours d'eau. Puis, sautant sur la berge, il fut près de sa soeur.

— Ole est-il de retour? demanda-t-il.

C'est à Ole qu'il pensa tout d'abord. Mais sa demande fut laissée sans réponse.

— Pas de lettre de lui?

— Pas une! Et Hulda s'abandonna à ses larmes.

— Non, s'écria Joël, ne pleure pas, chère soeur, ne pleure pas!… Tu me fais trop de mal!… Je ne peux pas te voir pleurer!… Voyons! Tu dis: pas de lettre!… Évidemment, cela commence à devenir inquiétant! Mais il n'y a pas encore lieu de se désespérer! Tiens, si tu veux, je vais aller à Bergen. Je m'informerai… Je verrai messieurs Help frères. Peut-être ont-ils des nouvelles de Terre-Neuve. Pourquoi le _Viken _n'aurait-il pas relâché en quelque port pour cause d'avaries ou par la nécessité de fuir devant le mauvais temps? Il est certain que le vent souffle en bourrasque depuis plus d'une semaine. Quelquefois on a vu des navires du New Found Land se réfugier en Islande ou aux Feroë. C'est même arrivé à Ole, il y a deux ans, quand il était à bord du _Strenna. _Et on n'a pas tous les jours des courriers pour écrire! Je te dis cela comme je le pense, petite soeur. Calme-toi!… Si tu me fais pleurer, qu'est-ce que nous deviendrons?

— C'est plus fort que moi, frère!

— Hulda!… Hulda!… Ne perds pas courage!… Je t'assure que, moi, je ne suis pas désespéré!

— Dois-je te croire, Joël?

— Oui, tu le dois! Mais, pour te rassurer, veux-tu que je parte pour Bergen, demain matin… ce soir?…

— Je ne veux pas que tu me quittes!… Non!… Je ne le veux pas! répondit Hulda, en s'attachant à son frère comme si elle n'avait plus que lui au monde.

Tous deux reprirent alors le chemin de l'auberge. Mais il s'était mis à pleuvoir, et même la rafale devint si violente qu'ils durent se réfugier dans la hutte du passeur, à quelques centaines de pas en arrière des rives du Maan.

Là, il fallait attendre qu'il se fît quelque accalmie. Et alors Joël éprouva le besoin de parler, de parler quand même. Le silence lui semblait plus désespérant que ce qu'il pourrait dire, quand même ce ne seraient pas des paroles d'espoir.

— Et notre mère? dit-il.

— Toujours de plus en plus triste! répondit Hulda.

— Il n'est venu personne en mon absence?

— Si, un voyageur, qui est reparti.

— Ainsi, il n'y a en ce moment aucun touriste à l'auberge, et on n'a pas fait demander de guide?

— Non, Joël.

— Tant mieux, car je préfère ne pas te quitter. D'ailleurs, si le mauvais temps continue, je crains bien que, cette année, les touristes renoncent à courir le Telemark!

— Nous ne sommes encore qu'en avril, frère!

— Sans doute, mais j'ai le pressentiment que la saison ne sera pas bonne pour nous! Enfin, nous verrons! Mais dis-moi, c'est hier que ce voyageur a quitté Dal?

— Oui, dans la matinée.

— Et qui était-ce?

— Un homme venu de Drammen, où il demeure, paraît-il, et qui se nomme Sandgoïst.

— Sandgoïst?

— Le connaîtrais-tu?

— Non, répondit Joël. Hulda s'était déjà demandé si elle raconterait à son frère tout ce qui s'était passé à l'auberge en son absence. Lorsque Joël apprendrait avec quel sans-gêne cet homme s'était conduit, comment il semblait avoir calculé la valeur de la maison et du mobilier, quelle attitude dame Hansen avait cru devoir prendre vis-à-vis de lui, qu'imaginerait-il? Ne penserait-il pas que leur mère devait avoir de bien graves raisons pour agir comme elle l'avait fait? Or, quelles étaient ces raisons? Que pouvait-il y avoir de commun entre elle et ce Sandgoïst? Il y avait certainement là un secret menaçant pour la famille! Joël voudrait le connaître, il interrogerait sa mère, il la presserait de questions… Dame Hansen, si peu communicative, si réfractaire à toute effusion, voudrait garder le silence comme elle l'avait fait jusqu'alors. La situation entre elle et ses enfants, si affligeante déjà, deviendrait plus pénible encore.

Mais la jeune fille aurait-elle pu rien taire à Joël? Un secret pour lui! N'eût-ce pas été comme une paille dans l'amitié de fer qui les unissait l'un à l'autre? Non! Il ne fallait pas que cette amitié pût jamais être brisée! Hulda résolut donc de tout dire.

— Tu n'as jamais entendu parler de ce Sandgoïst, quand tu allais à Drammen? reprit-elle.

— Jamais.

— Eh bien, sache donc, Joël, que notre mère le connaissait déjà, au moins de nom!

— Elle connaissait Sandgoïst?

— Oui, frère.

— Mais, ce nom, je ne le lui ai jamais entendu prononcer!

— Elle le connaissait, cependant, bien qu'elle n'eût jamais vu cet homme avant sa visite d'avant-hier!

Et Hulda raconta tous les incidents qui avaient marqué le séjour du voyageur dans l'auberge, sans omettre l'acte singulier de dame Hansen au moment du départ de Sandgoïst. Elle se hâta d'ajouter:

— Je pense, mon Joël, qu'il vaut mieux ne rien demander à notre mère. Tu la connais! Ce serait la rendre plus malheureuse encore. L'avenir nous apprendra, sans doute, ce qui se cache dans son passé. Fasse le Ciel que Ole nous soit rendu, et, s'il y a quelque affliction qui menace la famille, nous serons trois, du moins, à la partager!

Joël avait écouté sa soeur avec une profonde attention. Oui! Entre dame Hansen et ce Sandgoïst, il y avait de graves raisons qui mettaient l'une à la merci de l'autre! Pouvait-on douter que cet homme fût venu pour inventorier l'auberge de Dal? Évidemment non! Et cette note déchirée au moment où il allait partir — ce qui lui avait paru tout naturel — qu'est-ce que cela pouvait signifier?

— Tu as raison, Hulda, dit Joël, je ne parlerai de rien à notre mère. Peut-être regrettera-t-elle de ne pas s'être confiée à nous. Pourvu qu'il ne soit pas trop tard! Elle doit bien souffrir, la pauvre femme! Elle s'est butée! Elle ne comprend pas que le coeur de ses enfants est fait pour qu'elle y verse ses peines!

— Elle le comprendra un jour, Joël.

— Oui! Aussi, attendons! Mais, d'ici là, il ne me sera pas défendu de chercher à savoir ce qu'est cet individu. Peut-être monsieur Helmboë le connaît-il? Je le lui demanderai la première fois que j'irai à Bamble, et, s'il le faut, je pousserai jusqu'à Drammen. Là, il ne doit pas être difficile d'apprendre au moins ce que fait cet homme, à quel genre d'affaires il se livre, ce qu'on en pense…

— Rien de bon, j'en suis sûre, répondit Hulda. Sa figure est mauvaise, son regard méchant. Je serais bien surprise s'il y avait une âme généreuse sous cette grossière enveloppe!

— Allons, reprit Joël, ne jugeons point les gens sur l'apparence! Je parie que tu lui trouverais une agréable mine, à ce Sandgoïst, si tu le regardais, étant au bras de Ole…

— Mon pauvre Ole! murmura la jeune fille.

— Il reviendra, il revient, il est en route! s'écria Joël. Aie confiance, Hulda! Ole n'est plus loin maintenant, et nous le gronderons au retour pour s'être fait attendre!

La pluie avait cessé. Tous deux sortirent de la hutte et remontèrent le sentier afin de regagner l'auberge.

— À propos, dit alors Joël, je repars demain.

— Tu repars?…

— Oui, dès le matin.

— Déjà, frère?

— Il le faut, Hulda. En quittant le Hardanger, j'ai été prévenu par un de mes camarades qu'un voyageur venait du nord par les hauts plateaux du Rjukanfos où il doit arriver demain.

— Quel est ce voyageur?

— Ma foi, je ne sais même plus son nom. Mais il est nécessaire que je sois là pour le ramener à Dal.

— Pars donc, puisque tu ne peux t'en dispenser! répondit Hulda avec un gros soupir.

— Demain, au lever du jour, je me mettrai en route. Cela te chagrine, Hulda?

— Oui, frère! Je suis bien plus inquiète quand tu me laisses… même pour quelques heures!

— Eh bien, cette fois, sache que je ne pars pas seul!

— Et qui donc t'accompagne?

— Toi, petite soeur, toi! Il faut te distraire, et je t'emmène!

— Ah! merci, mon Joël!

VIII

Le lendemain, tous deux quittèrent l'auberge dès l'aube. Une quinzaine de kilomètres de Dal aux célèbres chutes, autant pour en revenir, ce n'eût été qu'une promenade pour Joël, mais il fallait ménager les forces de Hulda. Joël s'était donc assuré de la kariol du contremaître Lengling, et, comme toutes les kariols, celle-ci n'avait qu'une place. Il est vrai, ce brave homme était si gros qu'il avait fallu fabriquer une caisse à sa convenance. Or, c'était suffisant pour que Hulda et Joël pussent y tenir l'un près de l'autre. Donc, si le voyageur annoncé se trouvait au Rjukanfos, il prendrait la place de Joël, et celui-ci reviendrait à pied ou monterait sur la planchette derrière la caisse.

Route charmante, de Dal aux chutes, quoique prodigue de cahots. Incontestablement, c'est plutôt un sentier qu'une route. Des poutres à peine équarries, jetées sur les rios tributaires du Maan, le traversent en formant des ponceaux à quelques centaines de pas les uns des autres. Mais le cheval norvégien est habitué à les franchir d'un pied sûr, et, si la kariol n'a point de ressorts, ses longs brancards, un peu élastiques, atténuent, dans une certaine mesure, les heurts du sol.

Le temps était beau. Joël et Hulda allaient d'un bon pas le long des verdoyantes prairies, baignées à leur lisière de gauche par les eaux claires du Maan. Quelques milliers de bouleaux ombrageaient çà et là le chemin gaiement ensoleillé. La buée de la nuit se fondait en gouttelettes à la pointe des longues herbes. Sur la droite du torrent, à deux mille mètres d'altitude, les plaques neigeuses du Gousta jetaient dans l'espace un intense rayonnement de lumière.

Pendant une heure, la kariol marcha assez rapidement. La montée était insensible encore. Mais bientôt le val se rétrécit peu à peu. De part et d'autre les rios se changèrent en fougueux torrents. Bien que le chemin devînt sinueux, il ne pouvait éviter toutes les dénivellations du sol. De là, des passages vraiment durs, dont Joël se tirait avec adresse. Près de lui, d'ailleurs, Hulda ne craignait rien. Quand le cahot était trop accentué, elle s'accrochait à son bras. La fraîcheur du matin colorait sa jolie figure, bien pâle depuis quelque temps.

Cependant, il fallut encore atteindre une altitude plus élevée. La vallée ne donnait guère passage qu'au cours resserré du Maan, entre deux murailles coupées à pic. Sur les fields voisins apparaissaient une vingtaine de maisons isolées, des ruines de soeters ou de gaards, livrées à l'abandon, des cabanes de pâtres, perdues entre les bouleaux et les hêtres. Bientôt il ne fut plus possible de voir la rivière; mais on l'entendait mugir dans le sonore encaissement des roches. La contrée avait pris un aspect grandiose et sauvage à la fois, en élargissant son cadre jusqu'à la crête des montagnes.

Après deux heures de marche, une scierie se montra sur le bord d'une chute de quinze cents pieds, utilisée pour le mécanisme de sa double roue. Les cascades qui ont cette hauteur ne sont point rares dans le Vestfjorddal; mais le volume de leurs eaux est peu considérable. C'est en cela que l'emporte celle du Rjukanfos.

Joël et Hulda, arrivés à la scierie, mirent pied à terre.

— Une demi-heure de marche ne te fatiguera pas trop, petite soeur? dit Joël.

— Non, frère, je ne suis point lasse, et même cela me fera du bien de marcher un peu.

— Un peu… beaucoup, et toujours en montant!

— Je m'appuierai à ton bras, Joël! Là, en effet, il avait fallu abandonner la kariol. Elle n'aurait pu franchir les sentiers ardus, les passes étroites, les talus semés de roches branlantes, dont les capricieux contours, ombragés d'arbres ou dénudés, annoncent la grande chute. Mais, déjà, s'élevait une sorte de vapeur épaisse au milieu d'un bleuâtre lointain. C'étaient les eaux pulvérisées du Rjukan, et leurs volutes se déroulaient à une assez grande hauteur. Hulda et Joël prirent une sente, bien connue des guides, qui s'abaisse vers l'étranglement de la vallée. Il fallut se glisser entre les arbres et les arbustes. Quelques instants après, tous deux étaient assis sur une roche tapissée de mousses jaunâtres, presque en face de la chute. On ne peut en approcher de ce côté. Là, le frère et la soeur auraient eu quelque peine à s'entendre, s'ils eussent parlé. Mais alors leurs pensées étaient de celles qui peuvent se communiquer, sans que les lèvres les formulent, par le coeur. Le volume de la chute du Rjukan est énorme, sa hauteur considérable, son mugissement grandiose. C'est de neuf cents pieds que le sol manque subitement au lit du Maan, à mi-chemin à peu près entre le lac Mjös en amont et le lac Tinn en aval. Neuf cents pieds, c'est-à-dire six fois la hauteur du Niagara, dont la largeur, il est vrai, mesure trois milles de la rive américaine à la rive canadienne.

Ici, le Rjukanfos a des aspects étranges, difficiles à reproduire par la description. La peinture même ne les rendrait que d'une façon insuffisante. Il est certaines merveilles naturelles qu'il faut voir pour en comprendre toute la beauté, entre autres cette chute, la plus célèbre de tout le continent européen.

Et c'est précisément à quoi s'occupait alors un touriste, assis sur la paroi de gauche du Maan. À cette place, il pouvait observer le Rjukanfos de plus près et de plus haut.

Ni Joël, ni sa soeur ne l'avaient encore aperçu, bien qu'il fût visible. Ce n'était pas la distance, mais un effet d'optique, spécial aux sites de montagnes, qui le faisait paraître très petit, et, par conséquent, plus éloigné qu'il ne l'était réellement.

À ce moment, ce voyageur venait de se relever et s'aventurait très imprudemment sur la croupe rocheuse qui s'arrondissait comme un dôme vers le lit du Maan. Évidemment, ce que ce curieux voulait voir, c'étaient les deux cavités du Rjukanfos, l'une à gauche, pleine du bouillonnement des eaux, l'autre à droite, toujours emplie d'épaisses vapeurs. Peut-être même cherchait-il à reconnaître s'il n'existe pas une troisième cavité inférieure à mi-hauteur de la chute. Sans doute, cela expliquerait comment le Rjukan, après s'y être engouffré, rebondit en rejetant, à de certains intervalles, son trop-plein tumultueux. On dirait que les eaux sont lancées par quelque coup de mine, qui couvre de leurs embruns les fields environnants.

Cependant le touriste s'avançait toujours sur ce dos d'âne, pierreux et glissant, sans une racine, sans une touffe, sans une herbe, qui porte le nom de Passe-de-Marie ou Maristien.

Il ignorait donc, l'imprudent, la légende qui a rendu cette passe célèbre. Un jour, Eystein voulut rejoindre, par ce dangereux chemin, la belle Marie du Vestfjorddal. De l'autre côté de la passe, sa fiancée lui tendait les bras. Tout à coup, son pied manque, il tombe, il glisse, il ne peut se retenir sur ces roches unies comme une glace, il disparaît dans le gouffre, et les rapides du Maan ne rendirent jamais son cadavre.

Ce qui était arrivé à l'infortuné Eystein allait-il donc arriver à ce téméraire engagé sur les pentes du Rjukanfos?

C'était à craindre. Et, en effet, il s'aperçut du péril, mais trop tard. Soudain, le point d'appui fit défaut à son pied, il poussa un cri, il roula d'une vingtaine de pas, et n'eut que le temps de se raccrocher à la saillie d'une roche, presque à la lisière de l'abîme.

Joël et Hulda ne l'avaient point encore aperçu, mais ils venaient de l'entendre.

— Qu'est-ce donc? dit Joël en se levant.

— Un cri! répondit Hulda.

— Oui!… Un cri de détresse!

— De quel côté?…

— Écoutons! Tous deux regardaient à droite, à gauche de la chute; ils ne purent rien voir. Ils avaient bien entendu, cependant, ces mots: «À moi!… À moi!», jetés au milieu d'une de ces accalmies régulières, qui durent près d'une minute entre chaque bond du Rjukan.

L'appel se renouvela.

— Joël, dit Hulda, il y a quelque voyageur en péril, qui demande secours! Il faut aller à lui…

— Oui, soeur, et il ne peut être loin! Mais de quel côté?… Où est-il?… Je ne vois rien!

Hulda venait de remonter le talus, en arrière de la roche sur laquelle elle était assise, s'accrochant aux maigres touffes qui revêtent cette rive gauche du Maan.

— Joël! cria-t-elle enfin.

— Tu vois?…

— Là… là! Et Hulda montrait l'imprudent, suspendu presque au-dessus du gouffre. Si son pied, arc-bouté contre la mince saillie, lui manquait, s'il glissait un peu plus bas, s'il se laissait aller au vertige, il était perdu.

— Il faut le sauver! dit Hulda.

— Oui, il le faut! répondit Joël. Avec du sang-froid, nous arriverons jusqu'à lui!

Joël poussa alors un long cri. Il fut entendu du voyageur, dont la tête se retourna de son côté. Puis, pendant quelques instants, Joël chercha à reconnaître ce qu'il y aurait de plus prompt et de plus sûr à faire pour le tirer de ce mauvais pas.

— Hulda, dit-il, tu n'as pas peur?

— Non, frère!

— Tu connais bien la Maristien?

— J'y suis déjà passée plusieurs fois!

— Eh bien, va par le haut de la croupe en te rapprochant du voyageur d'aussi près que possible! Ensuite, laisse-toi glisser doucement jusqu'à lui, et prends-le par la main de manière à bien le tenir. Mais qu'il n'essaie pas encore de se relever! Le vertige le saisirait, il t'entraînerait avec lui, et vous seriez perdus!

— Et toi, Joël?

— Moi, pendant que tu iras par le haut, je ramperai par le bas le long de l'arête, du côté du Maan. Je serai là quand tu arriveras, et, si vous glissiez, peut-être pourrais-je vous retenir tous deux!

Puis, d'une voix retentissante, profitant d'une nouvelle accalmie du Rjukanfos, Joël cria:

— Ne bougez pas, monsieur!… Attendez!… Nous allons tâcher d'aller à vous!

Hulda avait déjà disparu derrière les hautes touffes du talus, afin de redescendre latéralement sur l'autre croupe de la Maristien.

Joël ne tarda pas à voir la brave fille qui apparaissait au tournant des derniers arbres.

De son côté, au péril de sa vie, il se mit à ramper lentement le long de la portion déclive de ce dos arrondi qui borde l'encaissement du Rjukanfos. Quel sang-froid surprenant, quelle sûreté du pied et de la main ne fallait-il pas pour côtoyer ce gouffre, dont les parois s'humectaient des embruns de la cataracte!

Parallèlement à lui, mais à une centaine de pieds au-dessus, Hulda s'avançait en obliquant, de manière à gagner plus aisément l'endroit où le voyageur se tenait immobile.

Dans la position que celui-ci occupait, on ne pouvait voir sa figure qui était tournée du côté de la chute.

Joël, arrivé au-dessous de lui, s'arrêta. Après s'être arc-bouté solidement dans une cassure de roche:

— Eh! monsieur! cria-t-il. Le voyageur tourna la tête.

— Eh! monsieur! reprit Joël. Ne faites pas un mouvement, pas un seul, et tenez bon!

— Soyez tranquille, je tiens bon, mon ami! lui fut-il répondu d'un ton qui rassura Joël. Si je ne tenais pas bon, il y a un quart d'heure que je serais par le fond du Rjukanfos!

— Ma soeur va descendre jusqu'à vous, reprit Joël. Elle vous prendra par la main. Mais, avant que je sois là, n'essayez pas de vous relever!… Ne bougez pas…

— Pas plus qu'un roc! répliqua le voyageur. Déjà Hulda commençait à descendre de son côté, cherchant les points moins glissants de la croupe, engageant son pied dans les crevasses où il trouvait un appui solide, la tête libre, ainsi qu'il en est de ces filles du Telemark, habituées à dévaler les rampes des fields. Et, de même que l'avait crié Joël, elle cria aussi:

— Tenez bon, monsieur!

— Oui, je tiens… et je tiendrai, je vous l'assure, tant que je pourrai tenir!

On le voit, les recommandations ne lui manquaient pas. Elles venaient d'en bas et d'en haut.

— Surtout, n'ayez pas peur! ajouta Hulda.

— Je n'ai pas peur!

— Nous vous sauverons! cria Joël.

— J'y compte bien, car, par saint Olaf! je ne pourrais me sauver tout seul!

Évidemment, ce voyageur avait absolument conservé sa présence d'esprit. Mais, après sa chute, sans doute, bras et jambes lui avaient refusé service, et tout ce qu'il pouvait faire, maintenant, c'était de se retenir à la mince saillie qui le séparait du gouffre.

Cependant, Hulda descendait toujours. Quelques instants plus tard, elle eut rejoint le voyageur. Alors, ayant appuyé son pied contre une aspérité du roc, elle lui prit la main.

Le voyageur essaya de se redresser un peu.

— Ne bougez pas, monsieur!… Ne bougez pas!… dit Hulda. Vous m'entraîneriez avec vous, et je ne serais pas assez forte pour vous retenir! Il faut attendre l'arrivée de mon frère! Quand il se sera placé entre nous et le Rjukanfos, vous essaierez de vous relever afin de…

— Me relever, ma brave fille! C'est plus facile à dire qu'à faire, et je crains bien que ce soit peu aisé!

— Seriez-vous blessé, monsieur?

— Hum! Rien de cassé, rien de luxé, je l'espère, mais, du moins, une belle et bonne écorchure à la jambe!

Joël se trouvait alors à une vingtaine de pieds de la place occupée par Hulda et le voyageur — en contrebas. La courbure de la croupe l'avait empêché de les rejoindre directement. Il lui fallait donc remonter maintenant cette surface arrondie. C'était le plus difficile et aussi le plus dangereux. Il y allait de sa vie.

— Pas un mouvement, Hulda! cria-t-il une dernière fois. Si vous glissiez tous deux, comme je ne suis pas en bonne position pour vous retenir, nous serions perdus!

— Ne crains rien, Joël! répondit Hulda. Ne songe qu'à toi, et que
Dieu te vienne en aide!

Joël commença à se hisser sur le ventre, en se traînant par un véritable mouvement de reptation. Deux ou trois fois, il sentit que tout point d'appui allait lui manquer. Mais enfin, à force d'adresse, il parvint à remonter jusque auprès du voyageur.

Celui-ci, un homme âgé déjà, mais de complexion vigoureuse, avait une belle figure, aimable et souriante. En vérité, Joël se fût plutôt attendu à trouver là quelque jeune audacieux qui s'était engagé à franchir la Maristien.

— C'est bien imprudent ce que vous avez fait, monsieur! dit-il en se couchant à demi pour reprendre haleine.

— Comment, si c'est imprudent? répliqua le voyageur. Dites donc que c'est tout bonnement absurde!

— Vous avez risqué votre vie…

— Et je vous ai fait risquer la vôtre!

— Oh! moi!… c'est un peu mon métier! répondit Joël. Et, se relevant:

— Maintenant, il s'agit de regagner le haut de la croupe, ajouta-t-il, mais le plus difficile est fait.

— Oh! le plus difficile!…

— Oui, monsieur, c'était d'arriver jusqu'à vous. Nous n'avons plus qu'à remonter une pente bien moins raide.

— C'est que vous ferez bien de ne pas trop compter sur moi, mon garçon! J'ai une jambe qui ne pourra guère me servir, ni en ce moment ni pendant quelques jours, peut-être!

— Essayez de vous relever!

— Volontiers… avec votre aide!

— Vous prendrez le bras de ma soeur. Moi, je vous soutiendrai et vous pousserai par les reins.

— Solidement?…

— Solidement.

— Eh bien, mes amis, je m'en rapporte à vous. Puisque vous avez eu la pensée de me tirer d'affaire, cela vous regarde.

On procéda, ainsi que l'avait dit Joël, prudemment. Si de remonter la croupe ne fut pas sans quelque danger, tous trois s'en tirèrent mieux et plus vite qu'ils ne l'espéraient. D'ailleurs, ce n'était ni d'une foulure ni d'une entorse que souffrait le voyageur, mais simplement d'une très forte écorchure. Il put donc faire meilleur usage de ses deux jambes qu'il ne le croyait, non sans douleur, toutefois. Dix minutes après, il était en sûreté au-delà de la Maristien.

Là, il aurait pu se reposer sous les premiers sapins qui bordent le field supérieur du Rjukanfos. Mais Joël lui demanda un effort de plus. Il s'agissait de gagner une cabane perdue sous les arbres, un peu en arrière de la roche sur laquelle sa soeur et lui s'étaient arrêtés en arrivant à la chute. Le voyageur essaya de faire l'effort demandé, il y réussit, et, soutenu, d'un côté par Hulda, de l'autre par Joël, il arriva sans trop de mal devant la porte de la cabane.

— Entrons, monsieur, dit alors la jeune fille, et, là, vous vous reposerez un instant.

— L'instant pourra-t-il durer un bon quart d'heure?

— Oui, monsieur, et ensuite, il faudra bien que vous consentiez à venir avec nous jusqu'à Dal.

— À Dal?… Eh! c'est précisément à Dal que j'allais!

— Seriez-vous donc le touriste qui vient du nord, demanda Joël, et qui m'avait été signalé au Hardanger?

— Précisément.

— Ma foi, vous n'aviez pas pris le bon chemin…

— Je m'en doute un peu.

— Et, si j'avais pu prévoir ce qui est arrivé, je serais allé vous attendre de l'autre côté du Rjukanfos!

— Ça, c'eût été une bonne idée, mon brave jeune homme! Vous m'auriez épargné une imprudence impardonnable à mon âge…

— À tout âge, monsieur! répondit Hulda. Tous trois entrèrent alors dans la cabane, où se trouvait une famille de paysans, le père, la mère et leurs deux filles qui se levèrent et firent bon accueil aux arrivants. Joël put alors constater que le voyageur n'avait qu'une assez grave écorchure à la jambe, un peu au-dessous du genou. Cela nécessiterait certainement une bonne semaine de repos; mais la jambe n'était ni luxée ni cassée, l'os n'était pas même atteint. C'était l'essentiel. Du laitage excellent, des fraises en abondance, un peu de pain bis, furent offerts et acceptés. Joël ne se cacha point de montrer un formidable appétit, et, si Hulda mangea à peine, le voyageur ne refusa pas de tenir tête à son frère.

— Vraiment, dit-il, cet exercice m'a creusé l'estomac! Mais j'avouerai volontiers que de prendre par la Maristien, c'était plus qu'imprudent! Vouloir jouer le rôle de l'infortuné Eystein, quand on pourrait être son père… et même son grand-père!…

— Ah! vous connaissez la légende? dit Hulda.

— Si je la connais!… Ma nourrice m'endormait en me la chantant, à l'heureux âge où j'avais encore une nourrice! Oui, je la connais, ma courageuse fille, et je n'en suis que plus coupable! - - Maintenant, mes amis, Dal est un peu loin pour l'invalide que je suis! Comment allez-vous me transporter jusque-là?

— Ne vous inquiétez de rien, monsieur, répondit Joël. Notre kariol nous attend au bas du sentier. Seulement, il y aura trois cents pas à faire…

— Hum! Trois cents pas!

— En descendant, ajouta la jeune fille.

— Oh! si c'est en descendant, cela ira tout seul, mes amis, et un bras me suffira…

— Et pourquoi pas deux, répondit Joël, puisque nous en avons quatre à votre service!

— Va pour deux, va pour quatre! Ça ne me coûtera pas plus cher, n'est-ce pas?

— Ça ne coûte rien.

— Si! au moins un remerciement par bras, et je m'aperçois que je ne vous ai point encore remerciés…

— De quoi, monsieur? répondit Joël.

— Mais tout simplement de ce que vous m'avez sauvé la vie, en risquant la vôtre!…

— Quand vous voudrez?… dit Hulda, qui se leva pour éviter les compliments.

— Comment donc!… Mais je veux!… D'abord, moi, je veux tout ce qu'on veut que je veuille!

Là-dessus, le voyageur régla la petite dépense avec les paysans de la cabane. Puis, soutenu un peu par Hulda, beaucoup par Joël, il commença à descendre le sentier sinueux, qui conduit vers la rive du Maan où il rejoint la route de Dal.

Cela ne se fit pas sans quelques «aïe! aïe!» qui se terminaient invariablement par un bon éclat de rire. Enfin, on atteignit la scierie, et Joël s'occupa d'atteler la kariol.

Cinq minutes après, le voyageur était installé dans la caisse avec la jeune fille près de lui.

— Et vous? demanda-t-il à Joël. Il me semble bien que j'ai dû prendre votre place…

— Une place que je vous cède de bon coeur.

— Mais peut-être en se serrant…

— Non… Non!… J'ai mes jambes, monsieur, des jambes de guide!
Ça vaut des roues…

— Et de fameuses, mon garçon, de fameuses! On partit en suivant la route qui se rapproche peu à peu du Maan. Joël s'était mis à la tête du cheval et il le guidait par le bridon, de manière à éviter de trop forts cahots à la kariol. Le retour se fit gaiement — du moins de la part du voyageur. Il causait déjà comme un vieil ami de la famille Hansen. Avant d'arriver, le frère et la soeur lui disaient «monsieur Sylvius», et monsieur Sylvius ne les appelait plus que Hulda et Joël, comme s'ils se fussent connus tous trois de longue date.

Vers quatre heures, le petit clocher de Dal montra sa fine pointe entre les arbres du hameau. Un instant après, le cheval s'arrêtait devant l'auberge. Le voyageur descendit de la kariol, non sans quelque peine. Dame Hansen était venue le recevoir à la porte, et, bien qu'il n'eût pas demandé la meilleure chambre de la maison, ce fut celle-là qu'on lui donna tout de même.

IX

Sylvius Hog — tel fut le nom qui, ce soir-là, fut inscrit sur le livre des voyageurs, et précisément à la suite du nom de Sandgoïst. Vif contraste, on en conviendra, entre les deux noms comme entre les deux hommes qui les portaient. Entre eux, il n'y avait aucun rapport ni au physique ni au moral. Générosité d'un côté, avidité de l'autre. L'un, c'était la bonté du coeur, l'autre, c'était la sécheresse de l'âme.

Sylvius Hog avait à peine soixante ans. Encore ne les paraissait-il pas. Grand, droit, bien constitué, sain d'esprit et sain de corps, il plaisait dès le premier abord avec sa belle et aimable figure, sans barbe, bien encadrée sous des cheveux grisonnants et un peu longs, avec ses yeux souriants comme ses lèvres, son front large où les plus nobles pensées pouvaient circuler sans peine, sa vaste poitrine dans laquelle le coeur pouvait battre à l'aise. À tous ces avantages, il joignait un inépuisable fonds de bonne humeur, une physionomie fine et déliée, une nature capable de toutes les générosités comme de tous les dévouements.

Sylvius Hog, de Christiania — cela disait tout. Et non seulement il était connu, apprécié, aimé, honoré dans la capitale norvégienne, mais aussi dans tout le pays — le pays norvégien, bien entendu. En effet, les sentiments que l'on professait à son égard n'étaient plus les mêmes dans l'autre moitié du royaume scandinave, c'est-à-dire, en Suède.

Cela veut être expliqué.

Sylvius Hog était professeur de législation à Christiania. En d'autres États, être avocat, ingénieur, médecin, négociant, c'est occuper les premiers rangs de l'échelle sociale. En Norvège, il n'en va pas ainsi. Être professeur, c'est être au sommet.

Si, en Suède, il y a quatre classes, la noblesse, le clergé, la bourgeoisie, le paysan, il n'y en a que trois en Norvège; la noblesse manque. On n'y compte aucun représentant de l'aristocratie, pas même celle des fonctionnaires. En ce pays privilégié où il n'existe pas de privilèges, les fonctionnaires sont les très humbles serviteurs du public. En somme, égalité sociale parfaite, nulle distinction politique.

Donc, Sylvius Hog étant un des hommes les plus considérables de son pays, on ne s'étonnera pas qu'il fût membre du Storthing. Dans cette grande assemblée, autant par sa valeur que par la probité de sa vie privée et publique, il exerçait une influence que subissaient même ces paysans-députés, élus en grand nombre par les campagnes.

Depuis la Constitution de 1814, c'est avec raison qu'on a pu dire: la Norvège est une république avec le roi de Suède pour président.

Il va de soi que cette Norvège, très jalouse de ses prérogatives, a su conserver son autonomie. Le Storthing n'a rien de commun avec le parlement suédois. Aussi comprendra-t-on que l'un de ses représentants les plus influents et les plus patriotes ne fût pas bien vu au-delà de cette frontière idéale qui sépare la Suède de la Norvège.

Ainsi était Sylvius Hog. D'un caractère très indépendant, ne voulant rien être, il avait maintes fois refusé d'entrer au ministère. Défenseur de tous les droits de la Norvège, il s'était constamment et inébranlablement opposé aux empiétements de la Suède.

Et telle est la séparation morale et politique des deux pays, que le roi de Suède — alors Oscar XV — après s'être fait couronner à Stockholm, a dû se faire couronner à Drontheim, l'ancienne capitale de la Norvège. Telle est aussi la réserve quelque peu défiante des Norvégiens, en affaires, que la Banque de Christiania ne reçoit pas volontiers les billets de la Banque de Stockholm! Telle est enfin la démarcation entre les deux peuples, que le pavillon suédois ne flotte ni sur les édifices, ni sur les navires norvégiens. À l'un, l'étamine bleue traversée d'une croix jaune, à l'autre, la croix bleue sur le fond d'étamine rouge.

Or, Sylvius Hog était de coeur et d'âme pour la Norvège. Il en défendait les intérêts en toute occasion. Aussi, vers 1854, lorsque le Storthing agita la question de ne plus avoir ni vice-roi à la tête du pays ni même de gouverneur, il fut l'un de ceux qui se jetèrent le plus vivement dans la discussion et firent triompher ce principe.

On conçoit donc que, s'il n'était pas très aimé dans l'est du royaume, il le fût dans l'ouest, et même au fond des gaards les plus reculés du pays. Son nom courait la montagneuse Norvège, depuis les parages de Christiansand jusqu'aux extrêmes roches du cap Nord. Digne de cette popularité de bon aloi, aucune calomnie n'avait jamais pu atteindre ni le député ni le professeur de Christiania. C'était, d'ailleurs, un vrai Norvégien, mais un Norvégien à sang vif, n'ayant rien du flegme traditionnel de ses compatriotes, plus résolu de pensées et d'actes que ne le comporte le tempérament scandinave. Cela se sentait à ses mouvements prompts, à l'ardeur de sa parole, à la vivacité de ses gestes. Né en France, on n'eût pas hésité à le dire «un homme du Midi», si l'on veut bien accepter cette comparaison, qui peut lui être appliquée avec quelque exactitude.

La situation de fortune de Sylvius Hog ne l'élevait pas au-dessus d'une assez belle aisance, bien qu'il n'eût point fait monnaie des affaires publiques. Âme désintéressée, il ne songeait jamais à lui, mais sans cesse aux autres. Aussi faisait-il fi des grandeurs. Être député lui suffisait. Il ne voulait rien de plus.

En ce moment, Sylvius Hog profitait d'un congé de trois mois pour se remettre de ses fatigues, après une laborieuse année de travaux législatifs. Il avait quitté Christiania depuis six semaines, avec l'intention de parcourir toute la contrée qui s'étend jusqu'à Drontheim, le Hardanger, le Telemark, les districts de Kongsberg et de Drammen. Il voulait visiter ces provinces qu'il ne connaissait pas encore. Un voyage d'étude et d'agrément.

Sylvius Hog avait déjà traversé une partie de cette région, et c'était en revenant des bailliages du nord qu'il avait voulu voir la célèbre chute, une des merveilles du Telemark. Après avoir examiné, sur les lieux mêmes, le projet, alors à l'étude, du chemin de fer de Drontheim à Christiania, il avait fait demander un guide pour le conduire à Dal, et il comptait le trouver sur la rive gauche du Maan. Mais, sans l'attendre, attiré par ces admirables sites de la Maristien, il s'était aventuré sur la dangereuse passe. Rare imprudence! Elle avait failli lui coûter la vie. Et, il faut bien le dire, sans l'intervention de Joël et de Hulda Hansen, le voyage eût fini avec le voyageur dans les gouffres du Rjukanfos.

X

On est fort instruit en ces pays scandinaves, non seulement chez les habitants des villes, mais aussi en pleine campagne. Cette instruction va même au-delà de savoir lire, écrire, compter. Le paysan apprend avec plaisir. Son intelligence est ouverte. Il s'intéresse à la chose publique. Il prend une large part aux affaires politiques et communales. Dans le Storthing, les gens de cette condition sont toujours en majorité. Quelquefois, ils y siègent avec le costume de leur province. On les cite, et c'est justice, pour leur haute raison, leur bon sens pratique, leur compréhension juste — si elle est un peu lente — et surtout leur incorruptibilité.

Il ne faut donc pas s'étonner que le nom de Sylvius Hog fût connu dans toute la Norvège et prononcé avec respect jusque dans cette portion un peu sauvage du Telemark.

Aussi, dame Hansen, en recevant un hôte si universellement estimé, crut-elle convenable de lui dire combien elle était honorée de l'avoir pour quelques jours sous son toit.

— Je ne sais pas si cela vous fait honneur, dame Hansen, répondit Sylvius Hog, mais ce que je sais bien, c'est que cela me fait plaisir. Oh! il y a longtemps que j'avais entendu mes élèves parler de cette hospitalière auberge de Dal! C'est pourquoi, je comptais venir m'y reposer pendant une semaine. Pourtant, que saint Olaf m'abandonne, si je croyais jamais y arriver sur une patte!

Et l'excellent homme serra cordialement la main à son hôtesse.

— Monsieur Sylvius, dit Hulda, voulez-vous que mon frère aille chercher un médecin à Bamble?

— Un médecin, ma petite Hulda! Mais vous voulez donc que je perde l'usage de mes deux jambes!

— Oh! monsieur Sylvius!

— Un médecin! Pourquoi pas mon ami le docteur Boek, de
Christiania? Et tout cela pour une égratignure!…

— Mais une égratignure, si elle est mal soignée, répondit Joël, cela peut devenir grave!

— Ah! çà, Joël, me direz-vous pourquoi vous voulez que cela devienne grave?

— Je ne le veux pas, monsieur Sylvius, Dieu me garde!

— Eh bien! il vous gardera, et moi aussi, et toute la maison de dame Hansen, surtout si cette gentille Hulda veut bien consentir à me donner ses soins…

— Certainement, monsieur Sylvius!

— Parfait, mes amis! Encore quatre ou cinq jours, il n'y paraîtra plus! D'ailleurs, comment ne guérirait-on pas dans une si jolie chambre? Où pourrait-on mieux se faire traiter que dans l'excellente auberge de Dal? Et ce bon lit avec ses devises qui valent bien les horribles formules de la Faculté! Et cette joyeuse fenêtre qui s'ouvre sur la vallée du Maan! Et le murmure des eaux qui se glisse jusqu'au fond de mon alcôve! Et la senteur des vieux arbres dont toute la maison est embaumée! Et le bon air, l'air de la montagne! Eh! ne voilà-t-il pas le meilleur des médecins! Quand on a besoin de lui, on n'a qu'à ouvrir la fenêtre, il arrive, il vous ragaillardit, et il ne vous met pas à la diète!

Il disait si gaiement toutes ces choses, Sylvius Hog, qu'avec lui, semblait-il, un peu de bonheur venait d'entrer dans la maison. Du moins, ce fut l'impression du frère et de la soeur, qui se tenaient la main en l'écoutant, s'abandonnant tous deux à la même émotion.

C'était dans la chambre du rez-de-chaussée qu'avait été tout d'abord conduit le professeur. Maintenant, à demi couché dans un grand fauteuil, sa jambe étendue sur un escabeau, il recevait les soins de Hulda et de Joël. Un pansement à l'eau fraîche, il ne voulut que ce remède. Et, en réalité, en fallait-il un autre?

— Bien, mes amis, bien! disait-il. Il ne faut pas abuser des drogues! Et maintenant, savez-vous bien que, sans votre obligeance, j'aurais vu d'un peu trop près les merveilles du Rjukanfos! Je roulais dans l'abîme comme un simple roc! J'ajoutais une nouvelle légende à la légende de Maristien, et, moi, je n'avais pas d'excuse! Ma fiancée ne m'attendait pas sur l'autre bord, comme le malheureux Eystein!

— Et quel chagrin c'eût été pour madame Hog! dit Hulda. Elle ne se serait jamais consolée…

— Madame Hog?… répliqua le professeur. Eh bien, madame Hog n'aurait pas versé une larme!

— Oh! monsieur Sylvius!…

— Non, vous dis-je, par cette raison qu'il n'y a pas de madame
Hog! Et je ne puis pas même me figurer ce qu'eût été une madame
Hog: grasse ou maigre, petite ou grande…

— Elle eût été aimable, intelligente et bonne, étant votre femme, répondit Hulda.

— Ah! vraiment, mademoiselle! Bon! Bon! Je vous crois! Je vous crois!

— Mais, en apprenant un pareil malheur, vos parents, vos amis, monsieur Sylvius?… dit Joël.

— Des parents, je n'en ai guère, mon garçon! Des amis, il paraît que j'en ai un certain nombre, sans compter ceux que je viens de me faire dans la maison de dame Hansen, et vous leur avez évité la peine de me pleurer!

— À propos, dites-moi, mes enfants, vous pourrez bien me garder quelques jours ici?

— Tant qu'il vous plaira, monsieur Sylvius, répondit Hulda. Cette chambre vous appartient.

— D'ailleurs, j'avais l'intention de m'arrêter à Dal, comme font les touristes, de manière à pouvoir rayonner de là sur le Telemark… Je ne rayonnerai pas, ou je rayonnerai plus tard, voilà tout!

— Avant la fin de la semaine, monsieur Sylvius, répondit Joël, j'espère que vous serez sur pied.

— Et moi aussi, je l'espère!

— Et alors je m'offre à vous conduire partout où il vous plaira d'aller dans le bailliage.

— Nous verrons cela, Joël! Nous en reparlerons, quand je ne serai plus à l'état d'écorché! J'ai encore un mois de congé devant moi, et quand je devrais le passer tout entier dans l'auberge de dame Hansen, je ne serais pas trop à plaindre! Ne faudra-t-il pas que je visite la vallée du Vestfjorddal entre les deux lacs, que je fasse l'ascension du Gousta, que je retourne au Rjukanfos, car enfin, si j'ai failli y faire un plongeon, je ne l'ai guère vu… et je tiens à le voir!

— Vous y retournerez, monsieur Sylvius, répondit Hulda.

— Et nous y retournerons ensemble avec cette bonne madame Hansen, si elle veut bien nous accompagner.

— Eh! j'y pense, mes amis, il faudra que je prévienne, par un petit mot, Kate, ma vieille bonne, et Fink, mon vieux domestique de Christiania! Ils seraient très inquiets si je ne leur donnais pas de mes nouvelles, et je serais grondé!… Et, maintenant, je vais vous faire un aveu! Les fraises, le laitage, c'est très agréable, très rafraîchissant; mais cela ne suffit pas, puisque je ne veux pas entendre parler d'être mis à la diète!… Est-ce bientôt l'heure de votre dîner?…

— Oh! peu importe, monsieur Sylvius!…

— Il importe beaucoup, au contraire! Croyez-vous donc que, pendant mon séjour à Dal, je vais m'ennuyer tout seul à ma table et dans ma chambre? Non! je veux manger avec vous et votre mère, si dame Hansen n'y voit pas d'inconvénient!

Naturellement, dame Hansen, quand on lui fit connaître le désir du professeur, et bien qu'elle eût peut-être préféré se tenir à part, suivant son habitude, ne put que s'incliner. Ce serait un honneur pour elle et les siens d'avoir à sa table un député du Storthing.

— Ainsi, c'est convenu, reprit Sylvius Hog, nous mangerons ensemble dans la grande salle…

— Oui, monsieur Sylvius, répondit Joël. Je n'aurai qu'à vous y pousser sur votre fauteuil, quand le dîner sera prêt…

— Bon! Bon! monsieur Joël! Pourquoi pas en kariol? Non! Avec l'aide d'un bras, j'arriverai. Je ne suis pas amputé, que je sache!

— Comme vous voudrez, monsieur Sylvius! répondit Hulda. Mais ne faites pas inutilement d'imprudences, je vous prie… ou Joël aura vite fait d'aller chercher le médecin!

— Des menaces! Eh bien, oui, je serai prudent et docile! Et du moment qu'on ne me met pas à la diète, je vais être le plus obéissant des malades! — Ah! çà! est-ce que vous n'avez pas faim, mes amis?

— Nous ne demandons qu'un quart d'heure, répondit Hulda, pour vous servir une soupe aux groseilles, une truite du Maan, une grouse que Joël a rapportée hier du Hardanger, et une bonne bouteille de vin de France.

— Merci, ma brave fille, merci! Hulda sortit afin de surveiller le dîner et de préparer la table dans la grande salle, pendant que Joël allait reconduire la kariol chez le contremaître Lengling. Sylvius Hog resta seul. À quoi eût-il pu songer, si ce n'est à cette honnête famille, dont maintenant il était à la fois l'hôte et l'obligé. Que pourrait-il faire pour reconnaître les services, les soins de Hulda et de Joël? Mais il n'eut pas le temps de s'abandonner à de longues réflexions, car, dix minutes après, il était assis à la place d'honneur de la grande table. Le dîner était excellent. Il justifiait le renom de l'auberge, et le professeur mangea de grand appétit.

Ensuite, la soirée se passa en causeries auxquelles Sylvius Hog prit la plus grande part. À défaut de dame Hansen qui ne s'y mêla guère, il fit parler le frère et la soeur. La vive sympathie qu'il éprouvait déjà pour eux ne put que s'accroître. Une si touchante amitié les unissait l'un à l'autre que le professeur en fut plusieurs fois ému.