VI
AUDACE DE CHARLES. PRÉCIEUSE DÉCOUVERTE.
Le lendemain, jour désiré et attendu par Charles, ce lendemain qui devait lui apporter la satisfaction d'une demi-vengeance, ce lendemain qui devait être suivi d'autres lendemains non moins pénibles, arriva enfin, et Charles revêtit avec bonheur la culotte doublée, cuirassée par Betty. C'était bien! Un coup de massue eût été amorti par ce reste providentiel des casquettes du cousin Mac'Miche, mort victime de la contrainte perpétuelle que lui imposait l'humeur belliqueuse de sa moitié.
Une maladie de foie s'était déclarée. Il y succomba après quelques semaines de rudes souffrances.
Charles entra rayonnant à la cuisine, où l'attendait son déjeuner, au moment où la cousine entrait par la porte opposée pour faire son inspection matinale. Charles salua poliment, prit sa tasse de lait et plongea la main dans le sucrier; la cousine se jeta dessus.
Madame Mac'Miche:—Pourquoi du sucre? Qu'est-ce que cette nouvelle invention? Vous devriez vous trouver heureux d'avoir du lait au lieu de pain sec.
Charles:—Ma cousine, je serais bien plus heureux d'y ajouter le morceau de sucre que je tiens dans la main.
Madame Mac'Miche:—Dans la main? Lâchez-le, Monsieur! Lâchez vite!»
Charles lâcha, mais dans sa tasse.
«Voleur! brigand! s'écria la cousine. Vous mériteriez que je busse votre lait.
Charles:—Comment donc! Mais j'en serais enchanté, ma cousine; voici ma tasse.»
Charles la présenta à sa cousine stupéfaite; la surprise lui ôta sa présence d'esprit accoutumée; elle prit machinalement la tasse et se mit à boire à petites gorgées en se tournant vers Betty. Charles, sans perdre de temps, saisit la tasse de café au lait qui chauffait tout doucement devant le feu pour sa cousine, mangea le pain mollet qui trempait dedans, se dépêcha d'avaler le café et finissait la dernière gorgée, quand sa cousine, un peu honteuse, se retourna.
Madame Mac'Miche:—Tu mangeras donc du pain sec pour déjeuner?
Charles:—Non, ma cousine, j'ai très bien déjeuné; c'est fini.
Madame Mac'Miche:—Déjeuner? Quand donc? Avec quoi?
Charles:—A l'instant, ma cousine; pendant que vous buviez mon lait, je prenais votre café au lait avec le petit pain qui mijotait devant le feu.
Madame Mac'Miche:—Mon café! mon pain mollet! Misérable! Rends-les moi! Tout de suite!
Charles:—Je suis bien fâché, ma cousine; c'est impossible! Mais je ne pouvais pas deviner que vous les demanderiez; je croyais que vous preniez mon déjeuner pour me laisser le vôtre. Vous êtes certainement trop bonne pour manger les deux déjeuners et me laisser l'estomac vide!
Madame Mac'Miche: Voleur! gourmand! tu vas me le payer!»
La cousine saisit Charles par le bras, l'entraîna près du bûcher, prit une baguette, jeta Charles par terre comme la veille, et se mit à le battre sans qu'il fît un mouvement pour se défendre. De même que la veille, elle ne s'arrêta que lorsque son rhumatisme à l'épaule commença à se faire sentir. Charles se releva d'un air riant; les visières l'avaient parfaitement préservé; il n'avait rien senti. Il crut pouvoir s'en aller, mais non sans avoir lancé une phrase vengeresse.
«Je vais aller me faire panser chez M. le juge de paix, ma cousine.
Madame Mac'Miche:—Imbécile! Je te défends d'y aller.
Charles:—Pardon, ma cousine, M. le juge me l'a recommandé: et vous savez qu'il faut se soumettre à l'autorité. Il m'a recommandé de venir me faire panser chez lui à la première occasion.
Madame Mac'Miche:—Serpent! vipère! Je te défends d'y aller.»
Charles ne répondit pas et sortit, laissant sa cousine stupéfaite de tant d'audace.
«C'est qu'il ira! s'écria-t-elle au bout de quelques instants après être rentrée dans sa chambre. Il est assez méchant pour le faire! Quelle malédiction que ce garçon! Quel serpent j'ai réchauffé dans mon sein! Coquin! Bandit! Assassin! Et tout juste, je l'ai battu tant que j'ai eu de bras; il doit en avoir de rudes marques; avec ça qu'hier je ne l'avais déjà pas ménagé et qu'il doit en rester quelque chose. Mon Dieu M. le juge! que va-t-il dire, lui qui n'était déjà pas trop content hier! Il m'a dit des choses que je n'attendais pas de lui, que je ne lui pardonnerai jamais... Et comment a-t-il su que ce petit gredin de Charles avait de l'argent placé chez moi par son père? J'ai bien juré mes grands dieux que c'était une invention infernale, une atroce calomnie, mais il n'avait pas trop l'air de me croire. Pourvu qu'il n'aille pas lui en parler! De vrai, il me coûte bien cent à cent vingt francs par an! Mais je profite du reste; c'est une compensation des ennuis que me donne ce garçon que je déteste.»
Ce ne fut qu'au bout de quelques minutes qu'elle eut la pensée de courir apres Charles et d'empêcher de vive force sa visite chez le juge de paix; mais il était trop tard: quand elle descendit à la cuisine, Charles n'y était plus.
Madame Mac'Miche:—Où est-il? Où est ce brigand, cet assassin?
Betty:—Quel brigand, Madame, quel assassin? Je n'ai rien vu qui y ressemblât.
—Il est ici, il doit être ici! continua Mme Mac'Miche hors d'elle.
—Au voleur! à l'assassin! cria Betty en ouvrant la porte de la rue. Au secours! on égorge ma maîtresse!»
Plusieurs têtes se montrèrent aux portes et aux fenêtres; Betty continua ses cris malgré ceux de Mme Mac'Miche, qui lui ordonnait de se taire.
Betty riait sous cape, car elle avait bien compris que le voleur, l'assassin, était Charles, quelques voisins arrivèrent, mais, au lieu de voleurs et d'assassins ils trouvèrent Betty aux prises avec Mme Mac'Miche, qui l'agonisait de sottises et qui cherchait de temps en temps à donner une tape ou un coup de griffes, que Betty esquivait lestement; les voisins riaient et grommelaient tout à la fois pour avoir été dérangés sans nécessité.
«Ah çà! avez-vous bientôt fini, Mme Mac'Miche? dit le boucher, qui prenait parti pour Betty. Voilà assez crier! On n'entend pas autre chose chez vous! C'est fatigant, parole d'honneur! Mes veaux ne beuglent pas si fort quand ils s'y mettent. Faudra-t-il qu'on aille encore chercher M. le juge de paix?»
Betty cacha sa figure dans son tablier pour rire à son aise; Mme Mac'Miche lança un regard furieux au boucher et se retira sans ajouter une parole. Dans les circonstances difficiles où elle se trouvait, la menace de faire intervenir le juge de paix coupa court à sa colère et la laissa assez inquiète de ce qui allait arriver de la visite de Charles au juge. Pendant qu'elle attendait, qu'elle avait peur, qu'elle tressaillait au moindre bruit, Charles avait couru chez Juliette, à laquelle il fit, comme la veille, le récit de ce qui était arrivé.
«Eh bien, Juliette, que me conseilles-tu à présent? Faut-il toujours que je me laisse battre par cette femme sans coeur, qui n'est désarmée ni par ma patience, ni par ma docilité, ni par mon courage à supporter sans me plaindre les coups dont elle m'accable?
Juliette, émue:—Non, Charles, non! C'est trop! Réellement, c'est trop! Tu peux, tu dois éviter ces corrections injustes et cruelles.
Charles, vivement:—Mais, à moins de la battre, du moins de lui résister par la violence, comment puis-je me défendre? Elle n'a pas de coeur; rien ne la touche; et je ne consentirai jamais à la prier, la supplier, la flatter! Non, non, ce serait une bassesse; jamais je ne ferai rien de pareil.
Juliette, affectueusement:—Voyons, Charles, ne te monte pas comme si je te poussais à faire une platitude; je ne te conseillerai rien de mauvais, je l'espère. Mais je ne peux pas t'encourager à la frapper, comme tu dis. Tâche de trouver des moyens innocents dans le genre des visières; tu as de l'invention, et Betty t'aidera.
—De quoi est-il question? demanda Marianne qui entrait. Par quel hasard es-tu ici dès le matin, Charles?»
Charles mit Marianne au courant des événements.
«Ce qui me désole, ajouta-t-il, c'est de lui devoir le pain que je mange, l'habit que je porte, le grabat sur lequel je dors.
Marianne:—Tu ne lui dois rien du tout; c'est elle qui te doit. J'ai presque la certitude que ton père avait placé chez elle cinquante mille francs qui lui restaient et qui sont à toi depuis la mort de ton père!»
Charles bondit de dessus sa chaise.
Charles:—Cinquante mille francs! j'ai cinquante mille francs!...
Mais non, ce n'est pas possible! Elle me dit toujours que je suis un mendiant!
Marianne:—Parce qu'elle te vole ta fortune. Mais sois tranquille, il faudra bien qu'elle te la rende un jour. Je ne l'ai découvert que depuis peu, et j'en ai parlé au juge de paix, en le priant d'avoir l'oeil sur ma cousine par rapport à toi; ensuite, mon cousin ton père, m'en a dit quelque chose plus d'une fois pendant sa dernière maladie, mais vaguement, parce que ta cousine Mac'Miche était toujours là; enfin, j'ai trouvé ces jours-ci, en fouillant dans un vieux portefeuille de ton père, qui me l'avait donné quand il était déjà bien mal, et que j'avais gardé en souvenir de lui, sans penser qu'il put rien contenir d'important; j'ai trouvé le reçu de cinquante mille francs; ce reçu est écrit de la main de ta cousine, et je le conserve soigneusement.
Charles:—O Marianne, donne-le-moi vite! que j'aille demander mon argent à ma cousine.
Marianne:—Non, je ne te le donnerai pas, parce qu'elle te l'arracherait des mains et le mettrait en pièces, et tu n'aurais plus de preuves; et puis, parce que tu es trop jeune pour avoir ta fortune; il faut que tu attendes jusqu'à dix-huit ans, et ce sera M. le juge de paix qui te la fera rendre.
Juliette:—Et puis, qu'as-tu besoin d'argent à présent? qu'en ferais-tu?
Charles, vivement:—Ce que j'en ferais? Je payerai de suite tout ce que vous devez, pour que vous puissiez vivre sans privations, et que tu ne sois pas toujours seule comme tu l'es depuis trois ans, pauvre Juliette!
Juliette, touchée:—Mon bon Charles, je te remercie de ta bonne volonté pour nous, mais je ne suis pas malheureuse; je ne m'ennuie pas; tu viens souvent me voir; nous causons, nous rions ensemble; et puis je tricote, je suis contente de gagner quelque argent pour notre ménage; et quand je suis fatiguée de tricoter, je pense, je réfléchis.
Charles:—A quoi penses-tu? Juliette:—Je pense au bon Dieu, qui m'a fait la grâce de devenir aveugle...
Charles:—La grâce? Tu appelles grâce ce malheur qui fait trembler les plus courageux?
Juliette:—Oui, Charles, une grâce; si j'y voyais, je serais peut-être étourdie, légère, coquette. On dit que je suis jolie, l'en aurais de la vanité; je voudrais me faire voir, me faire admirer; le travail m'ennuierait; je n'obéirais pas à Marianne comme je le fais, je ne t'aimerais pas comme je t'aime; je n'aurais pas la consolation de penser à l'avenir que me prépare le bon Dieu après ma mort, et que chaque heure de la journée peut me faire gagner, en supportant avec douceur et patience les privations imposées aux pauvres aveugles.
Charles, ému:—Tu vois bien que tu as des privations?
Juliette:—Certainement! De grandes et de continuelles, mais je les aime, parce qu'elles me profitent près du bon Dieu; ainsi je voudrais bien voir ma chère Marianne, qui fait tant pour moi; je voudrais bien te voir, toi, mon bon Charles, qui me témoignes tant de confiance et d'amitié... J'ai perdu la vue si jeune, que j'ai un bien vague souvenir d'elle, de toi, de tout ce que voient les yeux. Mais... j'attends... et je me résigne.
—O Juliette! Juliette! s'écria Charles en sanglotant et en se jetant à son cou. O Juliette, si je pouvais te rendre la vue! pauvre, pauvre Juliette!»
Juliette essuya une larme que laissaient échapper ses yeux privés de lumière; et, entendant les sanglots de sa soeur se joindre à ceux de Charles, elle l'appela.
«Marianne! ma soeur! ne pleure pas! Tu me rends la vie si douce, si bonne! Si tu savais combien je suis plus heureuse que si je voyais!»
Marianne s'approcha de Juliette, qu'elle serra contre son coeur.
«Juliette! je t'aime! Je ne puis faire grand chose pour toi, mais ce que je fais, c'est avec bonheur, avec amour, comme je le ferais pour ma fille, pour mon enfant. Tu es tout pour moi en ce monde, tout! Jamais je ne te quitterai; je prie Dieu qu'il me permette de te survivre, pour que j'adoucisse les misères de ta vie jusqu'à ton dernier soupir!»
Charles ne disait plus rien; il pleurait tout bas et il réfléchissait; tous les bons sentiments de son coeur se réveillaient en lui, et il comparait ses emportements, ses désirs de vengeance, son orgueil avec la douceur, la charité, l'humilité de Juliette.
«Juliette, dit-il en essuyant ses larmes, je veux devenir bon comme toi; tu m'aideras, n'est-ce pas? Je vais rentrer; je tâcherai de t'imiter... Pourvu que cette méchante femme ne me force pas à redevenir méchant comme elle!
Juliette:—Demande au bon Dieu de te venir en aide, mon pauvre Charles; il t'exaucera. Au revoir, mon ami!
Charles:—Au revoir, Juliette; au revoir, Marianne. Cet après-midi. j'espère.»
Charles sortit tout ému et formant d'excellentes résolutions; nous allons voir si son naturel emporté, développé encore par la méchanceté de sa cousine Mac-Miche, peut être contenu par la volonté forte et vraie qu'il manifestait à Juliette.
VII
NOUVELLE ET SUBLIME INVENTION DE CHARLES
Charles rentra... Après avoir quitté l'intérieur doux et paisible de ses jeunes cousines, il rentra dans celui tout différent de Mme Mac'Miche. Betty le reçut d'un air effaré.
«Vite, vite, Charlot, ta cousine te cherche, t'attend; je l'entends aller, venir, ouvrir sa fenêtre; monte vite.»
Charles soupira et monta lentement, les yeux et la tête baissés, bien décidé à ce contenir et à ne pas s'emporter. Au haut de l'escalier l'attendait Mme Mac'Miche, les yeux brillants de colère. Mais quand Charles leva la tête, quand elle vit la trace de ses larmes, sa physionomie exprima une joie féroce; et, au lieu de le gronder et de le battre, elle se borna à le pousser rudement en lui disant:
«Dépêche-toi donc; tu avances comme une tortue. Ah! ah! monsieur a enfin les yeux rouges! Tu ne diras pas cette fois que tu n'as pas pleuré?
Charles:—Je suis fâché, ma cousine, de vous enlever la satisfaction de m'avoir fait pleurer, répondit Charles dont les yeux et le teint commençaient à s'animer; j'ai pleuré, il est vrai, mais ce n'est pas de la douleur que m'ont causée vos coups; j'ai pleuré d'attendrissement, de tendresse, d'admiration!
—Pour moi! s'écria Mme Mac'Miche fort surprise.
Charles:—Pour vous? Oh! ma cousine!»
Et Charles sourit ironiquement.
Madame Mac'Miche, piquée:—Je m'étonnais aussi qu'un mauvais garnement comme toi pût avoir un bon sentiment dans le coeur.
Charles, ironiquement:—Ma cousine, je suis juste, et il ne serait pas juste de vous ennuyer d'une tendresse que vous ne recherchez pas et qui n'a pas de raison d'exister.
Madame Mac'Miche:—Tu as bien dit! Je serais contrariée, mécontente de te voir de l'affection pour moi; et je te défends de jamais en avoir.
Charles, de même:—Vous êtes sûre d'être obéie, ma cousine.
Madame Mac'Miche:—Impertinent!
Charles:—Comment? C'est impertinent de vous obéir?
Madame Mac'Miche:—-Tais-toi, Je ne veux pas que tu parles! Je ne veux plus entendre ta sotte voix... Prends mon livre et assois-toi.»
Charles prit le livre d'un air malin, légèrement triomphant, et s'assit. La cousine le regarda et fut surprise de n'apercevoir aucun symptôme de souffrance dans les allures de Charles.
«C'est singulier! pensa-t-elle; je l'ai pourtant fouetté d'importance. Eh bien! Charles, commence donc!»
Charles tenait le livre ouvert et lisait, mais aucun son ne sortait de sa bouche.
Madame Mac'Miche:—Ah çà! vas-tu lire, petit drôle? Faut-il que je continue la schlague de ce matin?»
Pas de réponse; Charles restait immobile et muet.
Madame Mac'Miche:-Attends, attends; je vais te rendre la voix!»
La cousine prit sa baguette placée près d'elle; mais quand elle se leva, Charles en fit autant et courut à la porte. Mme Mac'Miche le poursuivit et l'attrapa par le fond de sa culotte pendant qu'il tournait la clef dans la serrure, difficile à ouvrir. Mme Mac'Miche le lâcha de suite en faisant un «Ah!» de surprise et resta immobile.
«Polisson! gredin! s'écria-t-elle. C'est comme ça que tu m'attrapes! C'est comme ça que tu me trompes! Ah! tu as du carton dans ta culotte! Et moi qui m'étonnais de te voir si leste et dégagé comme si tu n'avais pas reçu plus de coup que tu n'en pouvais porter! Ah! tu n'as rien reçu! Attends, je vais te payer capital et intérêts.»
Mais Charles avait réussi à ouvrir la porte; il courait déjà, et, avant de disparaître, il lui lança cette phrase foudroyante:
«Les intérêts de mes cinquante mille francs placés chez vous par mon père! Merci, ma cousine. Je vais prévenir le juge de paix.»
Mme Mac'Miche resta pétrifiée; la baguette qu'elle tenait s'échappa de ses mains tremblantes; elle s'écria, en joignant les mains d'un geste de désespoir: «Il le sait!... Il va le dire au juge de paix, qui a déjà entendu parler de ces cinquante mille francs... Mais il n'a aucune preuve... Et ce Charles de malédiction!... comment l'a-t-il su? qui a pu le lui apprendre?... Personne ne doit le savoir; je l'avais fait si secrètement, et mon cousin était déjà si malade, qu'il n'a pu le dire à personne. Il ne voyait que Marianne, et bien rarement encore,... et toujours en ma présence. Et le reçu! il l'a brûlé, il me l'a dit. Est-ce que Charles se serait emparé de ma clef? Aurait-il fouillé dans mes papiers?... Si je savais!... je l'enfermerais dans une cave dont j'aurais seule la clef!... personne que moi ne lui porterait sa nourriture!... et il y mourrait!... Il faut que je voie; il faut que je m'en assure.»
Mme Mac'Miche tira d'une poche placée sur son estomac une clef qui ouvrait une caisse masquée par une vieille armoire et scellée dans le mur; avec cette clef, d'une forme étrange et particulière, elle ouvrit la caisse, en tira une cassette dont la clef se trouvait dans un coin à part sous des papiers, ouvrit la cassette et trouva tout en ordre. Elle compta ce qu'elle avait de revenus, de capitaux.
«J'avais cent vingt mille francs, dit-elle; j'en ai deux cent mille à présent; plus, les cinquante mille francs de ce Charles, dont il n'aura jamais un sou, car personne n'a de preuve écrite de ce placement de son père; et l'argent a été depuis replacé en mon nom!... Voici encore les économies de l'année... en or, en belles pièces de vingt francs.»
Elle compta.
«Onze mille trois cent cinquante francs... J'ai donc dépensé dans l'année mille cent cinquante francs. C'est beaucoup! beaucoup trop! C'est Charles qui me coute cher! Sans lui, je n'aurais pas Betty! je vivrais seule!... C'est bien plus économique, et plus agréable, par conséquent... A qui le donner?...»
Pendant qu'elle réfléchissait, tout en maniant et contemplant son or, Charles était allé rejoindre Betty.
Après lui avoir raconté ce qui l'avait tant ému chez Juliette, et les bonnes résolutions qu'il avait formées:
«N'est-ce pas désolant, ma bonne Betty, dit-il, que ma cousine m'empêche d'être bon? Je le voudrais tant! Je suis si content quand j'ai pu retenir mes emportements, ou mes sentiments de haine et de vengeance!... Mais je ne peux pas! Avec elle, c'est impossible! Ah! si je pouvais vivre chez Juliette! comme je serais différent! comme je serais doux, obéissant!...
Betty:—Doux! Ah! ah! Doux!... Jamais, mon pauvre Charlot! Tu es un vrai salpêtre! un torrent! un volcan!
Charles:—C'est elle qui me fait tout cela, Betty!... Ah! mais, une chose importante que j'oublie de te dire, c'est qu'elle a découvert que ma culotte était doublée.
Betty:—Mon Dieu! mon Dieu! nous sommes perdus! A l'avenir, quand elle voudra te battre, elle t'arrachera ta pauvre culotte, qui ne tient déjà à rien. Que faire? Comment l'empêcher?
Charles:—Écoute, Betty, ne t'afflige pas; j'ai une bonne idée qui me vient! Tu sais comme ma cousine est crédule, comme elle croit aux fées, aux apparitions, à toutes sortes de choses du genre terrible et merveilleux?
Betty:—Oui, je le sais; mais que veux-tu faire de ça? Nous ne pouvons recommencer la scène de l'autre jour.
Charles:—Non, pas tout à fait; mais voilà mon idée: nous allons découper deux têtes de diables dans du papier noir; nous ferons des cornes et une grande langue rouge; nous aurons de la colle, et tu colleras ces têtes sur ma peau à la place que couvraient les visières de mon cousin Mac'Miche; quand ma cousine voudra me battre, je la laisserai m'arracher ma culotte, et tu juges de sa frayeur quand elle verra ces deux têtes de diables qui auront l'air de la regarder.»
Betty, enchantée de l'invention, se mit à rire aux éclats; elle ne tarda pas à entendre te pas lourd de Mme Mac'Miche, qui, inquiète d'entendre rire si franchement, descendait sans bruit, croyait-elle, pour surprendre Betty en faute.
«La voilà mon Dieu! la voilà! dit tout bas Betty.
Charles:—Tant mieux! je vais préparer les diables.»
Avant que Betty eût eu le temps de demander à Charles des explications. Mme Mac'Miche entra.
«De quoi riez-vous? Pourquoi Charles est-il ici? Est-ce une méchanceté que prépare ce petit scélérat?
Oh non! ma cousine! soyez tranquille. Je riais parce que le juge de paix m'a dit: «Tu es un vrai diable! Je parie que tu en portes les marques.» Et moi j'ai répondu: «Ce ne serait pas, étonnant, car les fées m'ont promis tout à l'heure de me protéger». Et le juge a eu si peur qu'il m'a mis à la porte, criant que j'attirais les fées dans sa maison. Et Betty me disait que si j'étais réellement protégé par les fées, tous ceux qui me toucheraient leur appartiendraient.
Madame Mac'Miche, effrayée:—Il n'y a pas de quoi rire dans tout cela; c'est très bête!... C'est une très mauvaise plaisanterie, et je vous prie de ne pas la recommencer avec moi. Et prenez garde que cela ne vous arrive tout de bon! Vous êtes si méchants, que les fées pourraient bien s'emparer de vous...
Charles:—Ce serait tant mieux, car à mon tour je m'emparerais de vous et je vous donnerais aux fées.»
Charles, en disant ces mots, regarda fixement sa cousine et s'efforça de prendre une physionomie si extraordinaire, que Mme Mac'Miche, de plus en plus alarmée, sentit tout son corps trembler et ses cheveux se dresser sur sa tête.
Charles fit une gambade, une culbute, un saut vers la porte et disparut. Mme Mac'Miche crut qu'il avait disparu sur place, tant elle était troublée des paroles de Charles.
Madame Mac'Miche, tremblante:—Betty, Betty! crois-tu réellement que ce mauvais sujet soit ami des fées?
Betty, faisant semblant de trembler aussi:—Madame! Madame! Je crois..., je ne sais pas,... j'ai peur! Ce serait terrible! Qu'allons-nous devenir, bon Dieu! Aussi, Madame l'a trop mis hors de lui! Madame l'a trop battu! Dans son désespoir, il se sera retourné du côté des fées.
Madame Mac'Miche, tremblante:—-Mais il n'a rien senti, puisque j'ai découvert qu'il avait doublé le fond de sa culotte avec du carton.
Betty:—Du carton! Et où aurait-il eu du carton? Qui est-ce qui lui en aurait donné? Madame voit: c'est quelque tour des fées.
Madame Mac'Miche:-Mon Dieu! Betty, cours vite à la fontaine de Fairy-Ring, va me chercher de l'eau 1; nous en jetterons partout; sur lui aussi, sur ce maudit, quand il viendra.»
Betty partit en courant.
Note 1: (retour) L'eau de fontaine passe pour avoir la vertu de chasser les Fées, et de les empêcher de faire du mal.
VIII
SUCCÈS COMPLET
Charles avait été jusque chez Juliette; il entra comme un ouragan. «Juliette, Marianne, donnez-moi quelques sous, de quoi acheter une feuille de papier noir.
Marianne:—Que veux-tu faire de papier noir, Charles?
Charles:—C'est pour faire deux têtes de diable pour faire peur à ma cousine.
Juliette:—Charles, Charles, te voilà encore avec tes projets méchants! Pourquoi lui faire peur? C'est mal.
Charles, affectueusement:—Ne me gronde pas avant de savoir ce que je veux faire, Juliette. Ma cousine a découvert, en me saisissant pour me battre...
—Encore! s'écria douloureusement Juliette.
Charles:—Encore et toujours, ma bonne Juliette; elle a donc découvert que le fond de ma culotte, était doublé; elle croit que c'est du carton. Et déjà elle m'a menacé de m'enlever ma culotte la première fois qu'elle me battrait. Alors j'ai imaginé avec Betty de découper deux têtes de diables avec des langues rouges que Betty me collera sur la peau pour remplacer les visières; et quand ma cousine m'enlèvera ma culotte et qu'elle verra ces diables, elle aura une peur épouvantable et elle n'osera plus me toucher. Tu vois que ce n'est pas bien méchant.»
Marianne et Juliette se mirent à rire de l'invention du pauvre Charles.
Marianne fouilla dans sa poche, en retira quatre sous et les donna à Charles en disant:
«C'est le cas de légitime défense, mon pauvre Charlot. Tiens. voici quatre sous; s'il t'en faut encore, tu me le diras.»
Charles remercia Marianne et disparut aussi vite qu'il était entré.
Marianne:—Ce pauvre Charles! il me fait pitié, en vérité! Je ne comprends pas qu'il supporte avec tant de courage sa triste position.
Juliette:—Pauvre garçon! Oui, il a réellement du courage. Je le gronde souvent, mais bien souvent aussi j'admire sa gaieté et sa bonne volonté à bien faire.
Marianne:—Il faut dire que tout ça ne dure pas longtemps; en cinq minutes il passe d'un extrême à l'autre: bon à attendrir, ou mauvais comme un diable.
Juliette, riant:—Oui, mais toujours bon diable.»
Charles acheta pour deux sous de papier noir, un sou de papier rouge et un sou de colle; il rentra à la cuisine par la porte du jardin, avec précaution, regardant autour de lui s'il apercevait l'ombre de la tête de Mme Mac'Miche, écoutant s'il entendait son souffle bruyant. Tout était tranquille; Betty était seule et travaillait près de la fenêtre.
Betty, ma cousine est-elle chez elle? dit Charles à voix basse.
Betty:—Oui; elle a fait assez de tapage, je t'en réponds; la voilà tranquille, maintenant; prends garde qu'elle ne nous entende.»
Charles répondit par un sourire, fit voir à Betty son papier noir et rouge, sa colle, lui fit signe de n'y pas toucher et disparut. Il ne tarda pas à rentrer, tenant à la main un diable en papier pour ombres chinoises; il le calqua, avec un morceau de charbon, au revers blanc de la feuille noire, et pria Betty de le découper en ployant la feuille double pour en avoir deux d'un coup. Puis il traça sur le papier rouge une grande langue qu'il eut double par le même moyen. Quand Betty eut terminé les découpures, elle mit un peu d'eau chaude dans la colle, l'étendit sur l'envers des diables et les colla sur la peau de Charles, qui riait sous cape de la peur qu'aurait sa cousine. Il était bien décidé à la provoquer, à l'agacer, jusqu'à ce qu'elle cédât à l'instinct méchant qui la portait sans cesse à le maltraiter.
Betty lui recommanda de bien laisser sécher la colle, de ne pas marcher, de ne pas s'asseoir surtout, jusqu'à ce que ce fût bien sec. Charles resta donc immobile pendant un quart d'heure environ. Au bout de ce temps, ils entendirent remuer, s'agiter dans la chambre de Mme Mac'Miche; puis elle appela:
«Betty! Betty!»
Betty monta, mais lentement, car elle craignait que les diables de Charles ne fussent pas encore bien collés, et il ne fallait pas surtout les laisser monter dans le dos ou descendre le long des jambes. Elle recommanda à Charles de tourner le dos au feu et de s'en approcher le plus près possible.
«Madame me demande? dit Betty entr'ouvrant la porte.
Madame Mac'Miche:—Certainement, puisque je t'appelle.»
Betty attendit les ordres de Mme Mac'Miche, qui la regardait, mais ne disait rien.
Betty:—Est-ce que Madame est souffrante?
Madame Mac'Miche:—Non, mais... je suis mal à mon aise; je suis inquiète... Où est Charles? Est-il rentré?
Betty:—Il est en bas, Madame; il est rentré depuis longtemps.
Madame Mac'Miche:—Et... quel air a-t-il?
Betty:—L'air gai et résolu; je crois bien que nous nous sommes trompees, et qu'il n'y a rien en lui... de... des..., enfin Madame sait ce que je veux dire.
Madame Mac'Miche:—Oui, oui, je comprends; il vaut mieux, en effet, ne pas trop parler de..., des..., tu sais?
Betty:—Madame a raison. Madame demande-t-elle autre chose?
Madame Mac'Miche:—Non..., oui..., c'est que je m'ennuie, et je voudrais avoir Charles pour qu'il écrivît une lettre que je vais lui dicter.
Betty:—Je vais l'envoyer à Madame.
Madame Mac'Miche:—Tu es sûre qu'il n'y a pas de danger, qu'il a une figure... ordinaire?
Betty:—Pour ça, oui, Madame, comme d'habitude... Madame sait.
Madame Mac'Miche:—Oui, une sotte, méchante, détestable figure... Envoie-le-moi de suite.»
Avant de partir, Betty secoua les oreillers du canapé, arrangea les tabourets, en mit un sous les pieds de sa maîtresse, essuya la table, tira les plis des rideaux, etc.
Madame Mac'Miche:—Que fais-tu donc? Va me chercher Charles; je te l'ai déjà dit.»
Betty poussa encore quelques meubles et descendit enfin à la cuisine, où elle trouva Charles se rôtissant de son mieux.
Betty:—Est-ce sec, mon pauvre Charlot? Ta cousine te demande pour écrire une lettre.
Charles:—Sec, sec comme du parchemin; j'y vais. Nous allons avoir une scène terrible; laisse la porte ouverte et si tu m'entends crier, arrive vite: c'est qu'elle aura deviné la farce et qu'elle me battrait pour de bon.»
Charles monta.
«Vous me demandez pour écrire, ma cousine? dit-il d'un air patelin; me voici à vos ordres.»
La cousine le regardait d'un air méfiant.
«Tiens, tiens, comme il est doux!... N'y aurait-il pas de féerie là. dessous?... pensa-t-elle. Ecris, dit-elle tout haut, et prends garde que ce soit bien propre et lisible.»
Charles s'assit devant la table, prit une plume et attendit. Voici ce que dicta la cousine:
«Monsieur et cher ami, j'ai quelques petites économies à placer; bien peu de chose, car mon neveu m'occasionne une dépense terrible; mais en me privant de tout, je parviens encore à mettre quelques sous de côté. Faites-moi savoir comment je puis vous envoyer cet argent; la poste est trop chère. Je vous salue très amicalement.
» Céleste Mac'Miche.»
La cousine prit la lettre, la signa; mais avant de la ployer et de la cacheter, elle voulut la relire. Charles ne la quittait pas des yeux et souriait en voyant le visage de Mme Mac'Miche s'empourprer et ses yeux s'enflammer.
«Misérable! s'écria-t-elle.
—Pourquoi cela, ma cousine? dit Charles naïvement.
Madame Mac'Miche:—Comment, petit scélérat, tu oses dénaturer, changer ma pensée! Tu oses encore redire ce mensonge infâme que tu as inventé ce matin!
Charles:—Je n'ai écrit que la vérité, ma cousine.
Madame Mac'Miche:—La vérité! Attends, je vais te faire voir ce que te vaut ta vérité.»
Et Mme Mac'Miche se jeta sur sa baguette.
Voici ce qu'avait écrit Charles:
«Monsieur et cher ami, j'ai beaucoup d'argent à placer; beaucoup, parce que mon neveu Charles ne me coûte presque rien; je le prive de tout, et je parviens ainsi à mettre de côté les intérêts presque entiers des cinquante mille francs que son père a placés chez moi avant sa mort au nom de son fils», etc., etc.
Mme Mac'Miche, se souvenant du carton qu'elle avait découvert le matin, arracha les boutons qui maintenaient la culotte de Charles; elle allait commencer son exécution, quand elle aperçut les diables qui lui présentaient les cornes et qui lui tiraient la langue; en même temps elle vit de la fumée s'élever et tourner autour de Charles, et elle se sentit suffoquée par une forte odeur de soufre. Les bras tendus, les yeux hagards, les cheveux hérissés, elle resta un instant immobile; puis elle poussa un cri qui ressemblait à un rugissement plus qu'à un cri humain, et tomba tout de son long par terre. Ce cri épouvantable attira Betty, qui resta ébahie devant le spectacle qui s'offrit à sa vue: Mme Mac'Miche étendue à terre, tenant encore la baguette dont elle voulait frapper le malheureux Charles; et celui-ci, tournant le dos à la porte, n'ayant pas encore rattaché sa culotte ni rabattu sa chemise, penché vers sa cousine qu'il cherchait à relever. Mais chaque fois qu'elle se sentait touchée par Charles, elle se roulait en poussant des cris; Charles la poursuivait, elle roulant pour lui échapper, lui suivant pour la secourir, et présentant toujours à Betty les diables qui avaient eu un si brillant succès.
Betty parvint enfin à approcher Mme Mac'Miche et à dire à l'oreille de Charles:
«Va-t'en, disparais; j'arrangerai ça.»
Charles ne se le fit pas dire deux fois et s'échappa en maintenant à deux mains sa culotte qu'il reboutonna promptement; il remit sur la cheminée la boite d'allumettes, diminuée de six, qu'il avait adroitement fait partir au moment même où Mme Mac'Miche le déshabillait, et qui avaient si heureusement contribué à augmenter l'effroi de la cousine.
«Qu'est-il arrivé à Madame? s'écria hypocritement Betty, qui avait compris toute la scène et qui avait peine à dissimuler un sourire. Madame était donc seule? Je la croyais avec Charles.
Madame Mac'Miche:—Chasse-le, chasse-le! Il est possédé! Le juge avait raison; je ne veux pas qu'il me touche! Chasse-le!
Betty:—Mais Madame accuse Charles à tort; il n'est pas ici; il n'y était pas.
Madame Mac'Miche:—Il y est! Je suis sûre qu'il y est! Ce sont ces fées qui le cachent. Cherche-le; chasse-le!
Betty:—Mon Dieu! Madame me fait peur. Il n'y a ni Charles, ni fées.
Madame Mac'Miche:-Si fait, si fait! Il a le diable dans sa culotte! Deux diables!
Betty:—Oh! Madame! les diables n'auraient pas le mauvais goût de se loger dans une place pareille! Ça leur ferait une demeure pas trop propre, avec ça que la culotte de ce pauvre Charles est si vieille en si mauvais état.
Madame Mac'Miche:—Je te dis que je les ai vus, de mes yeux vus!
Ils m'ont fait les cornes et ils m'ont tiré la langue. Et Charles était tout en feu et enveloppé de fumée.
Betty:—C'est donc ça qu'on sent un drôle de goût chez Madame?
Madame Mac'Miche:—Je crois bien! ça sent le soufre! le parfum favori des fées et du diable.
Betty:—Ah! mon Dieu! c'est pourtant vrai! Mais Charles, où est-il?
Madame Mac'Miche:—Les fées l'auront emporté! Il n'y a pas de mal! Pourvu qu'elles ne le lâchent pas.
Betty:—Oh! Madame! C'est pourtant terrible! Ce pauvre garçon! Jugez donc! en société des fées! C'est ça qui est mauvaise compagnie! Dieu sait ce qu'il y apprendrait!... Mais... je crois que je l'entends à la cuisine; je vais voir.»
Et avant que Mme Mac'Miche eût pu l'arrêter, Betty courut à la cuisine pour prévenir Charles de ce qui venait de se passer, pour lui expliquer le rôle qu'il allait avoir à jouer, et pour lui dire de ne pas la démentir quand elle soutiendrait à Mme Mac'Miche qu'il n'y avait ni fées ni diables empreints sur sa peau. Elle remonta, amenant Charles par la main.
Mme Mac'Miche poussa un cri d'effroi.
Betty:—Madame n'a pas besoin d'avoir peur. Tout ça, c'est quelque chose qui a passé devant les yeux de Madame. Que Madame le regarde; il n'a rien du tout, ni feu ni fumée.
Madame Mac'Miche, avec terreur:—Oui! mais les diables! les diables!
Betty; hypocritement:—Il n'y a rien du tout; pas plus de diables que sur ma main. Que Madame voie elle-même! Défais ta culotte, mon garçon! N'aie pas peur, c'est pour rassurer ta pauvre cousine!»
Charles obéit et se retourna vers sa cousine au moment où Betty disait: «Madame voit! Il n'y a rien, que quelques marques des coups déjà anciens.»
Mme Mac'Miche regarda, poussa un nouveau cri de terreur, et, d'un geste désespéré, indiqua à Betty de faire sortir Charles. Betty obéit et resta en bas, où elle donna un libre cours à sa gaieté; Charles rit aussi de bon coeur, et triompha du succès de son stratagème. Il avait fait bien mieux encore! Le traître avait saisi la lettre dictée, signée par Mme Mac'Miche et l'enveloppe préparée d'avance; il apprit ainsi l'adresse de l'ami de Mme Mac'Miche, qu'il avait ignorée jusqu'alors. Betty riait et s'occupait du dîner, pendant que Charles pliait, cachetait la lettre et complétait ainsi le tour qu'il venait de jouer à sa cousine.
Quand le dîner fut prêt, Mme Mac'Miche refusa de descendre, de peur de se trouver en présence de Charles, qu'elle croyait toujours en rapport avec les fées. Betty eut beaucoup de peine à la rassurer et à lui persuader qu'elle n'aurait rien à craindre de Charles en ne le touchant pas et en ne se laissant pas toucher par lui. Ce dernier raisonnement convainquit Mme Mac'Miche; quand elle entra, elle se hâta de jeter quelques gouttes d'eau de la fontaine des fées sur elle-même, et, en se mettant à table, elle en lança une si forte dose à la figure de Charles, qui ne s'attendait pas à cette aspersion, qu'il en fut aveuglé: il fit un mouvement involontaire accompagné d'un «Ah!» bien accentué.
Madame Mac'Miche:—Tu vois, tu vois, Betty, l'effet de l'eau de la fontaine sur ce protégé des fées.
Charles:—Mais vous m'en avez jeté dans les yeux, ma cousine! Comment voulez-vous que j'aie réprimé un premier mouvement de surprise?
Betty:—Mon Dieu oui! Ce n'est pas l'eau des fées qui l'a fait tressaillir, c'est l'eau dans les yeux.»
Mme Mac'Miche ne dit plus rien; elle se mit à table et mangea silencieusement en ayant bien soin de ne laisser Charles toucher à aucun des objets dont elle faisait usage. Après dîner elle examina la physionomie de Charles; elle n'aperçut rien de suspect sinon une violente envie de rire qu'il comprimait difficilement.
Madame Mac'Miche:—De quoi ris-tu, petit Satan?
Charles:—De la frayeur que je vous inspire, ma cousine; vous venez de me regarder d'un air terrifié que je ne vous avais pas vu encore.
Madame Mac'Miche:—Si j'avais su plus tôt faire société avec un ami des fées tu m'aurais vue te regarder ainsi toutes les fois que je te voyais.
Charles:—Mais je ne comprends pas, ma cousine, pourquoi vous me comptez parmi les camarades des fées. Je crains, moi, que ce ne soit vous qui soyez en faveur près d'elles, puisque vous voyez des choses que Betty ne voit pas.
Madame Mac'Miche, hors d'elle:—Tais-toi! tais-toi!... Horreur!... Moi amie des fées!... Et tu oses dire un pareil blasphème! Ah! si je ne craignais de te toucher, tu me le payerais cher!
Charles:—Je remercie bien vos amies les fées de la terreur qu'elles vous inspirent.
Madame Mac'Miche:—Betty, Betty, ôte-le! Mets-le où tu voudras; je ne veux plus le voir, l'entendre!»
Et Mme Mac'Miche monta dans sa chambre, prit son châle, son chapeau, et sortit en menaçant Charles du poing. Celui-ci était enchanté du bon service que lui avaient rendu ses diables en papier.
IX
MADAME MAC'MICHE SE VENGE
Au lieu d'aller faire la lecture à sa cousine, Charles se trouvait libre; il profita de son loisir pour aider Betty à ôter le couvert, à laver la vaisselle, à récurer les casseroles; Betty voulut en vain l'en empêcher.
Charles:—Laisse, laisse, Betty, je ne trouve pas souvent l'occasion de te rendre de petits services; ne m'enlève pas cette satisfaction; je t'aime et je ne peux jamais te le prouver.
Betty:—Je t'aime bien aussi, mon pauvre Charlot, quoique tu sois un peu diable quelquefois.
Charles:—Oh! mais pas avec toi, Betty?
Betty:—Avec moi, jamais. Et que vas-tu faire quand nous aurons fini? Moi, j'ai mon linge à raccommoder.
Charles:—Et moi, j'irai chez Juliette; j'aiderai là-bas à leur ménage; j'y trouve toujours à faire.»
Charles continua son travail, qu'il ne laissa pas inachevé. Quand tout fut nettoyé, rangé, mis en ordre, il embrassa Betty et courut chez Juliette; elle pleurait.
Charles lui saisit les mains et les baisa.
«Juliette, ma bonne Juliette, qu'as-tu? Pourquoi pleures-tu?
Juliette:—Oh! Charles, Charles! Je viens de voir ma cousine Mac'Miche; j'ai bien du chagrin!
Charles:—La méchante! la misérable! Que t'a-t-elle dit? Qu'a-t-elle fait? Dis-moi vite, Juliette, que je tâche de te venger!
Juliette:—Hélas! mon pauvre Charles, si j'ai du chagrin, c'est par rapport à toi. Ma cousine m'a dit qu'elle allait te mettre dès ce soir chez les frères Old Nick, ces deux messieurs nouvellement établis à une demi-lieue du bourg, dans le Fairy's Hall, où ils prennent les enfants détestés de leurs parents, ou bien les pauvres abandonnés. Ces deux frères ont une espèce de pension particulière où les enfants sont, dit-on, si terriblement traités...
Charles:—Comment? on m'enfermera là, dans ces vieilles ruines du vieux château, où il revient, dit-on, des esprits? On m'enfermera, et je ne te verrai plus, toi, Juliette, qui es ma providence? toi qui fais près de moi l'office de mon ange gardien? toi qui as conservé en moi le peu de bon que j'avais?
Juliette:—Oui mon ami, oui; elle te mettra là-bas, et je ne t'entendrai plus, je ne pourrai plus te conseiller, te consoler, te faire du bien. te calmer, t'adoucir, te témoigner l'amitié que j'ai pour toi. Oh! Charles. si tu es malheureux, je suis bien malheureuse aussi. Toi et Marianne, vous êtes les seuls que j'entende avec plaisir près de moi, avec lesquels je ne me gêne pas pour demander un service, pour dire ma pensée, que j'attends avec impatience, que je vois partir avec regret.»
Juliette pleura plus fort. Charles se jeta à son cou, l'embrassant, maugréant contre sa cousine, rassurant Juliette.
Charles:—Ne t'afflige pas, Juliette, ne t'afflige pas; je n'y resterai pas; je te promets que je n'y resterai pas; si la vieille mégère m'y fait entrer aujourd'hui, avant quinze jours je serai près de toi; je te soignerai comme avant. Je te le promets.
Juliette:—C'est impossible, mon pauvre Charles, une fois que tu seras là, il faudra bien que tu y restes.
Charles:—Je m'en ferai chasser, tu verras.
Juliette:—-Comment feras-tu? Ne va pas commettre quelque mauvaise action.
Charles:—Non, non, seulement des farces... Mais avant de me laisser coffrer, je vais jouer un tour à ma cousine, et un fameux, dont elle ne se relèvera pas.
—Charles! s'écria Juliette effrayée, je te le défends! Je t'en prie. ajouta-t-elle doucement et tristement.
Charles:—Mais, ma bonne Juliette; je ne veux ni la battre ni la tuer; je veux seulement écrire à M. Blackday, qui fait ses affaires, pour le supplier de venir à mon secours, de me défendre contre ma cousine, et de me débarrasser de sa tutelle, afin que je puisse loger ailleurs que chez elle. Il n'y a pas de mal à cela, n'est-ce pas?
Juliette:—Non, mon ami, aucun, et tu feras bien d'écrire à ce monsieur.
Charles:—Puisque tu approuves, je vais écrire tout de suite.
Juliette:—Oui, mets-toi à la table de ma soeur; dans le tiroir à droite, tu trouveras ce qu'il faut pour écrire; je ne te dérangerai pas, je tricoterai.»
Charles s'assit près de la table et se mit à l'ouvrage. Il écrivit longtemps. Quand il eut fini, il poussa un soupir de satisfaction.
«C'est fait! Veux-tu que je te lise ma lettre, Juliette?
Juliette:—Certainement, je serai charmée de l'entendre.
Charles, lit:-«Monsieur, je ne vous connais pas du tout, et je crains que vous me connaissiez beaucoup et mal par ma cousine Mac'Miche. Je suis si malheureux chez elle que je ne peux plus y tenir; elle me bat tellement, malgré toutes mes inventions pour moins sentir mes coups, que j'en ai sans cesse des meurtrissures sur le corps; Betty, la servante, et Marianne et Juliette Daikins, mes cousines, certifieront que je dis la vérité. Je voudrais être bon, et cela m'est impossible avec ma cousine Mac'Miche. Voilà qu'elle veut m'enfermer dans le château de MM. Old Nick où on ne reçoit que les scélérats. Et puis, elle me dit toujours que je suis un mendiant, et je sais qu'elle a cinquante mille francs qui sont à moi, puisque c'est mon père qui les a placés chez elle; vous n'avez qu'à en parler à M. le juge Ide paix, il vous dira comment il le sait. Je vous en prie, mon bon Monsieur, faites-moi changer de maison, placez-moi chez mes cousines Daikins, qui sont si bonnes pour moi, qui me donnent de si bons conseils, et qui cherchent à me rendre sage. Chez elles, je pourrai le devenir; chez ma cousine Mac'Miche, jamais.
«Adieu, Monsieur; ayez pitié de moi, qui suis votre reconnaissant serviteur. «Charles Mac'Lance.»
—C'est bien, dit Juliette; seulement, avant de demander à venir demeurer chez nous, tu aurais dû en parler à ma soeur. Je ne sais pas si elle voudra se charger de ton éducation.
Charles:—Et toi, Juliette, voudras-tu me laisser demeurer avec toi?
Juliette:—Oh! moi, tu sais bien que j'en serais enchantée; je te ferais prier le bon Dieu avec moi; tu me lirais de bons livres; tu me conduirais à la messe, puis chez des pauvres. Je serais bien heureuse, moi!
Charles:—Eh bien, Juliette, si tu le veux, tu le demanderas à Marianne qui t'aime tant, et qui ne te refusera pas. Tu le demanderas, n'est-ce-pas?
Juliette:—Mais, mon pauvre Charles, nous ne savons pas si ce monsieur t'écoutera, s'il fera ce que tu lui demandes. Attendons qu'il t'ait répondu.
Charles:—A propos, moi qui oublie de lui donner mon adresse chez toi!»
Charles ajouta au bas de sa lettre:
«Rue du Baume Tranquille, n° 3, chez Mlles Daikins.» Ça fait que lorsque la réponse arrivera, Marianne l'ouvrira, te la lira, et me la remettra quand je viendrai. Je vais aller porter ma lette à la poste avec celles de ma cousine; elles sont dans ma poche.»
Charles mit les lettres dans le post-office, et, avant de rentrer chez Juliette, il passa à la maison pour raconter à Betty ce qu'il venait d'apprendre des méchantes intentions de Mme Mac'Miche.
Mme Mac'Miche n'était pas rentrée. En sortant de chez Juliette, elle avait été chez M. Old Nick et lui avait proposé de prendre Charles en pension.
«A-t-il père et mère? demanda Old Nick d'un ton bourru.
Madame Mac'Miche:—Ni père, ni mère, ni oncle, ni tante. Je suis sa seule parente, et c'est pour cela que je l'ai pris chez moi et que je dispose de lui sans que personne ait à s'en mêler. C'est un garçon insupportable, odieux, qui a tous les vices, ce qui n'est pas étonnant, car... je crois..., je soupçonne... qu'il est aidé,... soutenu par..., par... les fées, ajouta-t-elle en parlant très bas et regardant autour d'elle avec crainte.
Old Nick:—Hum! Je n'aime pas ça... Je n'aime pas à avoir affaire à..., à...ces dames. Il faudra augmenter sa pension d'après cela.
—Comment! s'écria Mme Mac'Miche avec effroi. Augmenter... la pension?... Mais je me trompe peut-être; ce n'est qu'une supposition,... une idée.
Old Nick:—Idée ou non, vous l'avez dit, ma bonne dame. Ce sera six cents francs au lieu de quatre cents.
Mme Mac'Miche voulut en vain prouver à Old Nick qu'il avait tort d'ajouter foi à des paroles dites en l'air. Il tint bon et refusa de la débarrasser de Charles à moins de six cents. Elle consentit enfin en soupirant et en formant le projet de ne rien payer du tout.
Madame Mac'Miche:—Vous voulez donc bien à ces conditions, Monsieur Old Nick, vous charger de mon vaurien? Il est difficile; je vous ai prévenu; on n'en vient à bout qu'en le rouant de coups.
Old Nick:—Soyez tranquille, Madame; nous connaissons ça. Nous en viendrons à bout; j'en ai déjà une douzaine qui m'ont été confiés pour les réduire; ils ne résistent plus, je vous en réponds. Nous vous rendrons le vôtre docile comme un agneau.
Madame Mac'Miche:—Je ne vous le redemanderai pas; gardez-le tant qu'il vivra; je n'y tiens pas.
Old Nick:—Et nous convenons que j'en ferai ce que je voudrai, que personne ne viendra le visiter, que sa pension sera payée régulièrement tous les trois mois, et toujours d'avance, sans quoi je ne le garde pas un jour... Je n'aime pas, ajouta Old Nick, en se grattant l'oreille, qu'il soit soupçonné d'être en rapport avec... les dames2... Mais puisqu'il paye deux cents francs de plus... je le prends tout de même. Quand me l'enverrez-vous?
Note 2: (retour) En Écosse on nomme les fées le moins souvent possible, de peur de les attirer; en parlant d'elles on dit: the ladies, les dames.
Madame Mac'Miche:—Demain matin; ce soir, si vous voulez.
Old Nick:—Va pour ce soir; je l'attends.
Madame Mac'Miche:—Bon! C'est convenu pour ce soir.»
Mme Mac'Miche allait sortir: Old Nick la retint et dit:
«Nous n'avons pas réglé le payement de la pension; trois mois d'avance, payés ce soir en amenant le garçon.
Madame Mac'Miche:—C'est bien, c'est bien, je vous enverrai ça.
Old Nick:—Avec l'enfant?
Madame Mac'Miche:—Oui, oui, vous me l'avez déjà dit.»
Et Mme Mac'Miche, qui n'aimait pas qu'on lui parlât argent, s'éloigna précipitamment. Elle rentra chez elle au moment où Charles sortait pour retrouver Juliette, après avoir mis Betty au courant des projets de sa cousine et de sa résolution à lui bien arrêtée de les contrarier par tous les moyens possibles.
Madame Mac'Miche:—Restez là, Monsieur; Betty, fais un paquet des effets de ce vaurien, et mène-le de suite chez M. Old Nick, à Fairy's Hall.»
Betty consternée ne bougea pas.
Madame Mac'Miche:—Tu n'entends pas ce que je te dis?
Betty:—Madame n'aura pas le coeur de placer ce pauvre Charles chez M. Old Nick? Madame sait que cette maison, c'est pis que les galères; l'on y bat les enfants, que c'est une pitié.
Madame Mac'Miche:—Il ira chez M. Old Nick.
Betty:—Si Charles quitte la maison, je n'y resterai certainement pas sans lui.
Madame Mac'Miche:—Tant mieux, va-t'en de suite; je voulais tout juste te dire de chercher une condition.»
Betty ne dit rien; elle monta dans sa chambre, fit sa petite malle, alla faire le paquet de Charles, auquel elle ajouta quelques effets à elle, comme mouchoirs, bas, gilets tricotés, et descendit tenant sa malle d'une main, et de l'autre le petit paquet du pauvre Charles.
«Viens, mon ami, lui dit-elle, tu ne seras pas plus malheureux ni plus battu chez le méchant Old Nick que tu ne l'as été ici; il n'y a pas de regret à avoir en cette maison.
—Je ne te verrai plus, Betty? dit tristement Charles.
Betty:-Qui sait? Je vais tâcher de me placer chez M. Old Nick; il cherche toujours des servantes. Peut-être y a-t-il place pour moi dès aujourd'hui.
Charles:—Quel bonheur, Betty! Je ne serai pas tout à fait malheureux, te sachant si près de moi.»
Avant de franchir le seuil de la porte, il se retourna vers Mme Mac'Miche, qui voyait échapper sa proie avec satisfaction et colère: d'une part, la joie du gain qu'elle ferait ne payant pas la pension de Charles et n'ayant plus à l'entretenir; d'autre part, la rage de n'avoir plus personne à tourmenter, et de les voir partir heureux de la quitter.
«Adieu, ma cousine, dit Charles; quand je serai grand, je viendrai vous redemander mes cinquante mille francs, intérêts et capital, comme vous disiez.»
Mme Mac'Miche prit un balai pour faire ses derniers adieux à Charles mais d'un bond il avait déjà rejoint Betty quand le balai retomba et brisa un carreau de la porte. Ils se sauvèrent, laissant Mme Mac'Miche crier et pleurer sur son carreau cassé; elle ne voulut pas faire la dépense d'un carreau neuf et boucha l'ouverture avec une feuille de papier qu'elle fit tenir avec le reste de la colle de Charles.
X
DERNIER EXPLOIT DE CHARLES
Charles:—Betty, laisse-moi faire mes adieux à Marianne et à Juliette avant d'entrer dans cette maison. Je n'y resterai pas longtemps; dans peu de jours, j'espère être revenu chez Juliette.
Betty:—Et moi, donc! Tu me laisseras chez ce vieux Old Nick?
Charles:—Je t'avertis, précisément pour que tu ne t'engages pas pour longtemps.
Betty:—Bien mieux; j'entrerai à l'essai, à la journée.
Charles:—Très bien; et en sortant de là, nous irons chez Juliette.
Betty:—Mais tu parles d'en sortir comme si tu en étais certain. Ils voudront te garder une fois qu'ils te tiendront.
Charles:—Pas de danger, va; je leur rendrai la vie dure, et puis ma cousine ne payera pas; je ne leur serai pas profitable.
Betty:-Toujours le même! Tu ne rêves que tours à jouer.
Charles:—Puisqu'on m'oblige toujours à la vengeance!
Betty:—Juliette va te prêcher, va! Nous voici justement arrivés; reste avec elle pendant que j'irai voir à Fairy's Hall si je peux m'y caser le temps que tu y seras.»
Betty déposa sa malle et le paquet de Charles chez les Daikins, et partit pour arranger son affaire.
«Eh bien, Charles, quelles nouvelles? demanda Juliette avec plus de vivacité qu'elle n'en mettait ordinairement.
Charles:—Elle t'avait bien dit: Betty va me mener ce soir à Fairy's Hall.
Juliette:—Pauvre, pauvre Charles! J'espérais encore qu'elle n'aurait pas le coeur de le faire.
Charles:—Coeur! Si elle en avait un, oui; on pourrait espérer. Mais où est-il son coeur? Dans son coffre-fort.
Juliette:—Et quand on met son coeur avec son argent, la malédiction de Dieu est dans la maison.
Charles:—Aussi je suis bien aise d'en être sorti; j'aurai quelques mauvais jours à passer, je le sais; mais après je serai ici avec vous. As-tu vu Marianne? Lui as-tu parlé?
Juliette:—Non, pas encore; mais elle ne tardera pas à rentrer pour souper, Je voudrais bien que tu fusses délivré de M. Old Nick dans quelques jours, comme tu dis; mais...
Charles:—Mais tu ne le crois pas. Tu verras. En attendant, Juliette, il faut que j'aille faire une visite au juge de paix.
Juliette:—Pourquoi faire? Il ne peut rien pour toi.
Charles:—Si fait; je vais le prévenir de ce que fait ma cousine et de la lettre que j'ai écrite à l'ami de ma cousine Mac'Miche; et puis je lui demanderai de me protéger et de me faire demeurer chez vous. Au revoir, Juliette.»
Charles sortit et revint une demi-heure après; il avait l'air enchanté.
«J'ai bien fait d'y aller. Juliette; M. le juge a été très bon pour moi; il m'a demandé l'adresse de l'ami de ma cousine Mac'Miche; il m'a promis de venir voir Marianne pour les cinquante mille francs de mon père. Il m'a donné en riant la permission de me faire renvoyer de Fairy's Hall et de venir demeurer chez toi, si Marianne veut bien permettre; et comme je lui disais que vous étiez pauvres, il m'a dit qu'il retirerait mon argent de chez ma cousine, et qu'il le confierait à Marianne, qui sera ma tutrice. Je serai bien content de tout ça, et que Marianne soit ma tutrice!»
Juliette partagea le bonheur de Charles, et tous deux firent des projets d'avenir, dans lesquels Charles devait mener la vie d'un saint. Quand Betty rentra, elle les trouva heureux de ce prochain espoir.
Betty:—J'entre ce soir chez le vieux Old Nick, moyennant qu'il ne me paye pas les journées d'essai que j'y passerai.
Juliette:—Comment vous a semblé la maison, Betty?
Betty:—Pas belle, pas bonne; sale, triste; les enfants ont l'air misérable; les maîtres ont l'air mauvais; les domestiques ont l'air malheureux.
Charles:—Mais... alors... toi, ma bonne Betty, tu seras malheureuse?
Betty:—Ah bah! Quelques jours seront bien vite passés. Et puis, je saurai me défendre: j'ai bec et ongles, et tant que tu seras là, j'y serai aussi.
Juliette:—Merci, Betty, merci pour mon pauvre Charles.»
Charles sauta au cou de Betty.
«Et moi aussi, ma bonne, ma chère Betty, je te remercie du fond du coeur. Et quand je serai ici, tu viendras aussi, et je payerai tout avec mon argent.
Betty:—Ha! ha! ha! Comme tu arranges ça, toi! Nous verrons, nous verrons; en attendant, faisons nos adieux à Juliette et marchons à la victoire, car nous en viendrons à bout, à nous deux.»
Marianne entra au moment où Charles demandait à l'attendre; il lui raconta tout ce qui venait d'arriver, sa lettre à l'ami de sa cousine Mac' Miche, sa visite au juge, son vif désir de venir demeurer chez elles, etc. Marianne écouta attentivement, réfléchit un instant, parla bas à Juliette, qui commença par pleurer, ensuite elle parla vivement, et finit par baiser les mains de Marianne et par l'embrasser tendrement.
Marianne:—Juliette me le demande; je veux bien te prendre, Charles; mais à la condition que si tu tourmentes Juliette, si tu me désobéis, si tu te mets en colère...
Charles:—Jamais, jamais, Marianne; jamais, je le jure! Je serai votre esclave; je ferai tout ce que voudra Juliette, j'embrasserai ma cousine Mac'Miche si Juliette me l'ordonne; je serai doux, doux comme Juliette.
Betty, riant:—Veux-tu te taire, vif-argent! Tu en dis trop! La bonne volonté y est, mais le naturel aussi. Tu seras aussi bon, aussi obéissant, aussi doux que tu pourras l'être; mais tu seras toujours salpêtre.»
Charles regarda d'un air inquiet Marianne qui paraissait ébranlée, et Juliette qui semblait mécontente.
Juliette, vivement:—Puisque Charles promet, nous pouvons le croire, Betty; il n'a jamais manqué à sa parole. D'ailleurs il serait cruel et coupable de lui refuser son dernier asile; il n'a de parents, après Mme Mac'Miche, que Marianne et moi; et si nous le refusons il sera à la merci du premier venu. N'est-ce pas, Marianne?... Réponds, Marianne, je t'en conjure.
Marianne, avec hésitation:—Je crois comme toi que c'est un devoir pour nous; il dépend de Charles de le rendre agréable ou pénible.
Charles:—Croyez-en ma parole, Marianne; vous n'aurez pas à regretter votre acte de condescendance envers Juliette et de charité envers moi.
Juliette:—Oh! Charles! charité! Pourquoi dis-tu cela?
Charles, ému:—Parce que c'est réellement une charité que vous me faites; tu le sens bien, quoique tu ne veuilles pas l'avouer, de peur de me blesser. Mais ce qui est vrai ne me blesse jamais, Juliette; le mensonge et l'injustice seuls m'irritent.
Marianne:—Allons, allons, tout ça est la vérité vraie; c'est superbe. c'est touchant; mais il faut partir, pour arriver avant le coucher de M. Old Nick.»
Charles embrassa affectueusement Marianne, très tendrement Juliette, courut à la porte, et sortit sans tourner la tête, de peur de voir Juliette pleurer son départ.»
Ni lui ni Betty ne dirent mot jusqu'à la porte de Fairy's Hall. Betty frappa, on ouvrit, et ils franchirent le seuil de leur prison. Un homme de la maison fut chargé de les conduire au concierge. Betty lui adressa quelques questions qui n'obtinrent aucune réponse: l'homme était sourd à ne pas entendre le tonnerre; c'était lui qui était sonneur de la maison. concierge et fouetteur.
«Du monde, monsieur, dit l'homme sourd en introduisant Betty et Charles dans le cabinet de M. Old Nick.
Old Nick:—C'est vous qui entrez à mon service et qui m'amenez ce garçon?
Betty:—C'est moi, Monsieur, qui entre chez vous gratis, à l'essai et qui vous amène Charles Mac'Lance dans les mêmes conditions.
Old Nick:—Hé quoi! gratis? J'ai demandé trois mois payés d'avance. Où sont-ils? donnez-les-moi.
Betty:—Mme Mac'Miche ne m'a rien donné. Monsieur, qu'un petit paquet des effets de Charles.
Old Nick, sèchement:—Je ne reçois jamais un élève sans être payé d'avance. Va-t'en, mon garçon; je n'ai pas besoin de toi.
Betty:—Monsieur ne veut pas de Charles?
Old Nick:—Sans argent, non.
Betty:—Allons, nous allons nous en retourner. Bien le bonsoir, Monsieur.
Old Nick, vivement:—Pas vous, pas vous! Je vous garde; j'ai besoin de vous.
Betty:—Je n'entrerai pas ici sans Charles, Monsieur.
Old Nick:—Ah çà! mais qu'est-ce qui vous prend, la fille? Je vous ai prise gratis; mais lui doit payer.
Betty:—C'est Mme Mac'Miche que ça regarde; moi, je ne quitte pas mon élève.
Old Nick:—Ah! c'est votre élève! Ecoutez, je veux bien le garder huit jours; mais au bout de ce temps, si je ne suis pas payé du trimestre, je le flanque à la porte (elle m'aura toujours servi huit jours pour rien: ça payera plus que la nourriture de ce garçon, se dit-il). Toi, va à l'étude, mon garçon; et vous, allez à la cuisine; ma femme y est seule; il faut l'aider.»
Betty mena Charles jusqu'à la porte qu'on lui indiqua, et alla elle-même à la recherche de la cuisine.
Lorsque Charles entra à l'étude, tous les yeux se portèrent sur lui: le surveillant le regardait d'un oeil sournois et méfiant; les enfants examinaient le nouveau venu avec surprise; son air décidé et espiègle semblait annoncer des événements inaccoutumés et intéressants.
Cette première soirée n'offrit pourtant aucun épisode extraordinaire. Charles n'avait pas de devoirs à faire; il s'assit sur l'extrémité d'un banc et s'y endormit. Il fut réveillé en sursaut par un gros chat noir qui lui laboura la main d'un coup de griffe; Charles riposta par un coup de poing qui fit dégringoler par terre ce nouvel ennemi du repos et de la douceur de Charles. Le chat se réfugia en miaulant sous le banc ou surveillant. Celui-ci lança au nouveau venu un regard foudroyant et sembla indécis entre la paix ou la guerre. Après un instant de réflexion il se décida pour une paix... provisoire.
Deux jours se passèrent assez paisiblement pour Charles; il employait utilement son temps à faire connaissance avec les usages de la maison et avec les enfants, dont il observa les caractères divers; il eut bientôt reconnu ceux, très nombreux, auxquels il pouvait se fier et ceux, très. rares, qui le trahiraient à l'occasion. Il les interrogea sur les bruits qui couraient dans le bourg, de fées qui troublaient le repos des nuits, d'apparitions de fantômes, d'hommes noirs, etc. Tous en avaient connaissance, mais jamais personne n'avait vu ni entendu rien de semblable; ce qui n'empêcha pas Charles de concevoir des projets dont les fées devaient être la base principale.
Charles voyait souvent Betty, car c'était elle qui aidait à la cuisine. qui faisait les chambres, qui balayait les salles d'étude, etc. Il la tenait au courant de tout, et Betty devait lui venir en aide pour divers tours qu'il projetait.
Pendant ces deux jours, Charles n'avait pas encore travaillé avec ses camarades; on l'avait laissé prendre connaissance des études et de la discipline sévère de la maison; il avait été témoin de plusieurs punitions, lesquelles se réduisaient toutes au fouet plus ou moins sévèrement appliqué. Il n'avait eu aucun démêlé avec les surveillants, ne s'étant pas encore trouvé en rapport de travail avec eux; mais il avait eu quelques discussions avec le protégé des surveillants, un gros chat noir qui semblait l'avoir pris en haine et qui ne perdait aucune occasion de le lui témoigner. Charles lui rendait, avec usure, ses sentiments d'antipathie et ses mauvais procédés; ainsi, dès les premiers jours de son arrivée, il se trouva en tête-à-tête avec son ennemi dans un cabinet retiré; tous deux se précipitèrent l'un sur l'autre. Charles attrapa un coup de griffe formidable qu'il paya d'un bon coup de poing. Le chat sauta à la poitrine de Charles, qui le saisit à la gorge, maintint avec son genou la tête et le corps de son antagoniste, tira de sa poche une ficelle, qu'il attacha à la queue du chat après avoir attaché à l'autre bout une boule de papier; puis il ouvrit la porte et lâcha l'animal, qui disparut en un clin d'oeil, traînant après lui ce papier dont le bruit et les bond, lui causaient une frayeur épouvantable. Charles était rentré dans l'étude lorsque le chat s'y précipita à la suite d'un élève qui arrivait; chacun tourna la tête à ce bruit. Le maître appela son favori, le délivra de son instrument de torture et promena un regard furieux et scrutateur sur tous les élèves; mais il ne put découvrir aucun symptôme de culpabilité sur ces physionomies animées par la curiosité et par une satisfaction contenue. Tous avaient à se plaindre de la méchanceté de ce chat, et tous triomphaient de sa première défaite. Le maître interrogea les élèves et n'obtint que des réponses insignifiantes; Charles parut innocent comme les autres; son premier mot fut: «Pauvre bête! comme c'est méchant!» L'affaire resta donc à l'état de mystère, et le coupable demeura impuni.
C'était la première fois que chose pareille arrivait; les élèves, plus fins que le surveillant, flairèrent le savoir-faire du nouveau venu, et lui accordèrent une part plus grande dans leur estime et leur confiance.